LETTRE XXXVII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, le 13 juillet, à minuit.
Louise, hier il n'étoit pas marié, non il ne l'étoit pas encore! Juste ciel! seule maintenant, abandonnée de tout ce que j'aimois, vous dirai-je ce que mon désespoir peut à peine me persuader encore! Écoutez-moi: si je me rappelle ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti, ma raison n'est pas encore entièrement égarée.
Il me fut impossible de rester plus longtemps à Bellerive; l'inaction du corps, quand l'âme est agitée, est un supplice que la nature ne peut supporter; je montai en voiture; j'ordonnai qu'on me conduisît à Paris, sans aucun projet, sans aucune idée qu'il me fût possible de m'avouer; je sentois encore, non de l'espérance, mais quelque chose qui différoit cependant de l'impression qu'une nouvelle certaine fait éprouver. A force de réfléchir, mes idées s'étoient obscurcies, et j'étois parvenue à douter.
Je contemplois tous les objets dans le chemin avec ce regard fixe qui ne permet de rien distinguer: j'aperçus cependant un pauvre vieillard sur la route; je fis arrêter ma voiture pour lui donner de l'argent; ce mouvement n'appartenoit point à la bienfaisance; il étoit inspiré par l'idée confuse qu'une action charitable détourneroit de moi le malheur qui me menaçoit; je frémis en découvrant quelques restes d'espoir dans mon âme, en sentant que je n'étois pas encore au dernier terme de la douleur; je tombai à genoux dans ma voiture sans avoir la force de prier, et j'arrivai dans une anxiété inexprimable.
Antoine étoit chez moi; je n'osai lui faire une question directe; mais je lui dis, sur madame de Vernon, un mot qui devoit l'amener à me parler d'elle.—Sans doute, me répondit-il, madame vient ici pour assister au mariage de mademoiselle Matilde avec M. de Mondoville: c'est à six heures, à Sainte-Marie, près de Chaillot, à l'extrémité du faubourg, dans l'église du couvent où mademoiselle de Vernon a été élevée: il n'est pas cinq heures. Madame a bien le temps de faire sa toilette.—Oh! Louise! il n'étoit pas encore son époux! j'étois à cinquante pas de lui, je pouvois aller me jeter en travers de la porte, et sa voiture auroit passé sur mon coeur avant que le mariage s'accomplît!
Non, jamais une heure n'a fait naître tant de pensées diverses, tant de projets adoptés, rejetés à l'instant! je me suis crue vingt fois décidée à tout hasarder pour lui parler encore, avant qu'il eût prononcé le serment éternel; et vingt fois la fierté, la timidité glacèrent mes mouvemens, et renfermèrent en moi-même la passion qui me consumoit: je me disois: Léonce, que mon imprudence a détaché de moi, que pensera-t-il d'une action inconsidérée? Faut-il le voir marcher à l'autel après avoir foulé ma prière! Cette réflexion m'arrêtoit, mais le souvenir des jours où il m'avoit aimée la combattoit bientôt avec force. Pendant ces incertitudes je voyois l'heure s'écouler, et le temps décidoit pour moi de l'irrévocable destinée.
Je ne sais par quel mouvement je pris tout à coup un parti, dont l'idée me donna d'abord quelque soulagement. Je résolus d'aller moi-même, couverte d'un voile, à cette église où ils devoient se marier, et d'être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne comprends pas encore quel étoit mon projet; je n'avois pas celui de m'opposer au mariage, d'oser faire un tel scandale; j'espérois, je crois, que je mourrois; ou plutôt, la réflexion ne me guidoit pas: la douleur me poursuivoit, et je fuyois devant elle. Je sortis seule, et tellement enveloppée d'un voile et d'un vêtement blanc, qu'on ne me reconnut point à ma porte; je marchois dans la rue rapidement; je ne sais d'où me venoit tant de force; mais il y avoit sans doute dans ma démarche quelque chose de convulsif, car je voyois ceux qui passoient s'arrêter en me regardant; une agitation intérieure me soutenoit; je craignois de ne pas arriver à temps, j'étois pressée de mon supplice; il me sembloit qu'en atteignant au plus haut degré de la souffrance, quelque chose se briseroit dans ma tête ou dans mon coeur, et qu'alors j'oublierois tout.
J'entrai dans l'église sans avoir repris ma raison; la fraîcheur du lieu me calma pendant quelques instans; il y avoit très-peu de monde; je pus choisir la place que je voulois, et je m'assis derrière une colonne qui me déroboit aux regards; mais cependant, hélas! me permettoit de tout voir. J'aperçus quelques femmes âgées dans le fond de l'église, qui prioient avec recueillement; et comparant le calme de leur situation avec la violence de la mienne, je haïssois ma jeunesse qui donnoit à mon sang cette activité de malheur.
Des instrumens de fête se firent entendre en dehors de l'église; ils annonçoient l'arrivée de Léonce; les orgues bientôt aussi la célébrèrent, et mon coeur seul mêloit le désespoir à tant de joie. Cette musique produisit sur mes sens un effet surnaturel; dans quelque lieu que j'entendisse l'air que l'on a joué, il seroit pour moi comme un chant de mort. Je m'abandonnai, en l'écoutant, à des torrens de larmes, et cette émotion profonde fut un secours du ciel; j'éprouvai tout à coup un mouvement d'exaltation qui soutint mon âme abattue: la pensée de l'Être suprême s'empara de moi: je sentis qu'elle me relevoit à mes propres yeux: Non, me dis-je à moi-même, je ne suis point coupable; et lorsque tout bonheur m'est enlevé, le refuge de ma conscience, le secours d'une Providence miséricordieuse me restera. Je vivrai de larmes; mais aucun remords ne pouvant s'y mêler, je ne verrai dans la mort que le repos. Ah! que j'ai besoin de ce repos!
Je n'avois pas encore osé lever les yeux; mais quand les sons eurent cessé, cette douleur déchirante qu'ils avoient un moment suspendue, me saisit de nouveau; je vis Léonce à la clarté des flambeaux; pour la dernière fois sans doute je le vis! il donnoit la main à Matilde; elle étoit belle, car elle étoit heureuse; et moi, mon visage couvert de pleurs ne pouvoit inspirer que de la pitié.
Léonce, est-ce encore une illusion de mon coeur? Léonce me parut plongé dans la tristesse; ses traits me sembloient altérés, et ses regards erroient dans l'église, comme s'il eût voulu éviter ceux de Matilde. Le prêtre commença ses exhortations, et lorsqu'il se tourna vers Léonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu'il devoit à sa femme, Léonce soupira profondément, et sa tête se baissa sur sa poitrine.
Vous le dirai-je! un instant après je crus le voir qui cherchoit dans l'ombre ma figure appuyée sur la colonne, et je prononçai dans mon égarement ces mots d'une voix basse:—C'étoit à Delphine, Léonce, que cette affection étoit promise; oui, Léonce la devoit à Delphine; elle n'a point cessé de la mériter.—Il se troubla visiblement, quoiqu'il ne pût m'entendre; madame de Vernon se leva pour lui parler; elle se mit entre lui et moi: il s'avança cependant encore pour regarder la colonne; son ombre s'y peignit encore une fois.
J'entendis la question solennelle qui devoit décider de moi, un frissonnement glacé me saisit; je me penchai en avant, j'étendis la main; mais bientôt épouvantée de la sainteté du lieu, du silence universel, de l'éclat que feroit ma présence, je me retirai par un dernier effort, et j'allai tomber sans connoissance derrière la colonne. Je ne sais ce qui s'est passé depuis; je n'ai point entendu le oui fatal; le froid bienfaisant de la mort m'a sauvé cette angoisse.
A dix heures du soir, le gardien de l'église, au moment où il alloit la fermer, s'est aperçu qu'une femme étoit étendue sur le marbre; il m'a relevée, il m'a portée à l'air; enfin, il m'a rendu cette fièvre douloureuse qu'on appelle la vie: je me suis fait conduire chez moi; j'ai trouvé mes gens inquiets, et de quoi, juste ciel! que ne pleuroient-ils de me revoir!
Après trois heures d'une immobilité stupide, j'ai retrouvé la force de vous écrire; Louise, ma seule amie, rappelez-moi près de vous; ils sont tous heureux ici, qu'ai-je à faire dans ce pays de joie? Peut-être les lieux que vous habitez ranimeront-ils en moi les sentimens que j'y ai long-temps éprouvés; une année ne peut-elle se retrancher de la vie? mais un jour, un seul jour! Ah! c'est celui-là qui ne s'effacera point.
LETTRE XXXVIII.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 14 juillet.
Je vous ai mandé ma résolution: sachez à présent que je suis marié; oui, depuis hier, à Matilde, je suis marié: je vous ai épargné tout ce que j'ai souffert; pourquoi mêler à vos douleurs les inquiétudes de l'amitié? Mais il faut cependant, si je ne veux pas devenir fou, que je vous confie une seule chose; et que direz-vous de moi si ce secret impossible à garder est une apparition, un fantôme, une chimère? Voilà ce qu'est devenu votre misérable ami, voilà dans quel état elle m'a jeté par sa perfidie.
Je savois hier que madame d'Albémar étoit à Bellerive, s'occupant de son départ pour Lisbonne; je le savois; eh bien! au milieu de la cérémonie imposante, qui pour jamais disposoit de mon sort; dans cette église, où la fierté, le devoir, la volonté de ma mère m'ont entraîné, j'ai cru voir, derrière une colonne, madame d'Albémar couverte d'un voile blanc; mais sa figure s'offrit à mes regards si pâle et si changée, que c'est ainsi que son image devroit m'apparaître après sa mort. Plus je fixois les yeux sur cette colonne, plus mon illusion devenoit forte, et je crus que mon nom et le sien avoient été prononcés par sa voix, que j'entends souvent, il est vrai, quand je suis seul.
Madame de Vernon s'approcha de moi, et me rappela doucement à ce que je devois à Matilde: je me levai pour prononcer le serment irrévocable; à l'instant même je vis cette même ombre s'avancer, étendre la main, et mon trouble fut tel qu'un nuage couvrit mes yeux. Je fis cependant un nouvel effort pour examiner cette colonne, dont j'avois cru voir sortir l'image persécutrice de ma vie; mais je n'aperçus plus rien; l'effet des lumières dans cette vaste église, et mon imagination agitée avoient sans doute créé cette chimère.
Mon silence et mon trouble, cependant, embarrassoient Matilde; je me hâtai de dire oui, comme dans l'égarement d'un rêve. Mon âme tout entière étoit ailleurs; n'importe, le lien est serré, je suis l'époux de Matilde! quand il seroit vrai que Delphine m'auroit aimé quelques instans, elle a senti, je n'en puis douter, qu'après l'éclat de son aventure, elle seroit perdue, si elle n'épousoit pas M. de Serbellane; mais si je savois au moins qu'elle m'a regretté! indigne foiblesse! Delphine m'a trompé, la nature n'a plus rien de vrai.
Vous saurez une fois, si je puis raconter ces derniers jours sans tomber dans des accès de rage et de douleur, vous saurez une fois tout ce qui s'est passé. Mais ce fantôme blanc, hier, qu'étoit-il? Je le vois encore…. Ah! mon ami, quand vous serez guéri, venez; j'ai plus besoin de vous que dans les débiles jours de mon enfance; ma raison est sans force, et je n'ai plus d'un homme que la violence des passions.
SECONDE PARTIE.
LETTRE PREMIÈRE.
Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, 20 juillet 1790.
Après avoir reçu votre lettre, j'ai passé le jour entier dans les larmes, et je peux à peine voir assez pour vous écrire, tant mes yeux sont fatigués de pleurer. Ma chère enfant, à quelles douleurs vous avez été livrée! ah! que n'étois-je là, pour exprimer ma haine contre les méchans, et pour consoler la bonté malheureuse! Je m'étois attachée à Léonce, je le regardois déjà comme un époux, comme un ami digne de vous; il a été capable d'une telle cruauté; il a volontairement renoncé à la plus aimable femme du monde, parce qu'il avoit à lui reprocher une faute dont toutes les vertus généreuses étoient la cause; une faute, comme les anges en commettroient s'ils étoient témoins des foiblesses et des souffrances des hommes!
Sans doute, madame de Vernon n'a point su vous défendre; je vais plus loin, et je la soupçonne d'avoir empoisonné l'action qu'elle étoit chargée de justifier; mais ce n'est point une excuse pour Léonce. Celui que vous aviez daigné préférer devoit-il avoir besoin d'un guide pour vous juger? Non, il ne vous a jamais aimée; il faut l'oublier et relever votre âme par le sentiment de ce que vous valez. Ma chère Delphine, la vie n'est jamais perdue à vingt ans; la nature, dans la jeunesse, vient au secours des douleurs, les forces morales s'accroissent encore à cet âge, et ce n'est que dans le déclin que sont les maux irréparables.
J'ose vous le conseiller, quittez pour quelque temps le monde, et venez auprès de moi; je l'entrevois confusément ce monde, mais il me semble qu'il ne suffit pas de toutes les qualités du coeur et de l'esprit pour y vivre en paix; il exige une certaine science qui n'est pas précisément condamnable, mais qui vous initie cependant trop avant dans le secret du vice, et dans la défiance que les hommes doivent inspirer. Vous avez l'esprit le plus étendu, mais votre âme est trop jeune, trop prompte à se livrer; mettez votre sensibilité sous l'abri de la solitude, fortifiez-vous par la retraite, et retournez ensuite dans la société; si vous y restiez maintenant, vous ne guéririez point des peines que vous avez éprouvées.
Venez goûter le calme, venez vous reposer par l'absence des objets pénibles, et par la suspension momentanée de toute émotion nouvelle; ce tableau sans couleurs n'a rien d'attirant, mais, à la longue, une situation monotone fait du bien; si les consolations qu'il faut puiser en soi-même ne sont pas rapides, leur effet au moins est durable.
Je ne vous parle point de mon affection, c'est avec timidité que je la rappelle, quand il s'agit des peines de l'amour; cependant une fois, je l'espère, votre âme tendre y trouvera peut être encore quelque douceur.
LETTRE II.
Réponse de Delphine à mademoiselle d'Albémar,
Bellerive, 26 juillet 1790.
Oui, j'irai vous rejoindre et pour toujours; cependant, pourquoi dites-vous qu'il ne m'a jamais aimée? Je sais bien que je n'ai plus d'avenir, mais il ne faut pas m'ôter le passé.
Au concert, au bal, la dernière fois que je l'ai vu, j'en suis sûre, il m'aimoit! il y a maintenant douze jours que je ne fais plus que repasser sur les mêmes souvenirs; je me suis rappelé des mots, des regards, des accens dont je n'avois pas assez joui, mais qui doivent me convaincre de son affection. Il m'aimoit, j'étois libre, et il est l'époux d'une autre; ne croyez pas que jamais ma pensée puisse sortir de ce cercle cruel que les regrets tracent autour de moi. Depuis le jour où j'aurois dû mourir, j'ai vécu seule, je n'ai vu que Thérèse, je n'ai point répondu aux lettres de madame de Vernon, je lui ai fait dire que je ne pouvois pas la voir, vous-même vous ne m'auriez pas fait du bien.
Je saurai recouvrer quelque empire sur moi-même, mais le bonheur! votre raison même vous dira qu'il n'en est plus pour moi. Vous ne pensez pas que jamais je puisse aimer un autre homme que Léonce; ce charme irrésistible, qui m'avoit inspiré la première passion de ma vie, vous ne pensez pas que jamais je puisse l'oublier. Eh bien! le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime; la société n'a laissé dans la destinée des femmes qu'un espoir; quand le lot est tiré et qu'on a perdu, tout est dit: on essaie de vains efforts, souvent même on dégrade son caractère en se flattant de réparer un irréparable malheur; mais cette inutile lutte contre le sort ne fait qu'agiter les jours de la jeunesse, et dépouiller les dernières années de ces souvenirs de vertu, l'unique gloire de la vieillesse et du tombeau.
Que faut-il donc faire quand une cause, inconnue ou méritée, vous a ravi le bien suprême, l'amour dans le mariage? que faut-il donc faire, quand vous êtes condamnée à ne jamais le connoître? Éteindre ses sentimens, se rendre aride, comme tant d'êtres qui disent qu'ils s'en trouvent bien; étouffer ces élans de l'âme qui appellent le bonheur et se brisent contre la nécessité; j'y ai presque réussi, c'est aux dépens de mes qualités, je le sais; mais qu'importe! pour qui maintenant les conserverois-je?
Je suis moins tendre avec Thérèse; j'ai quelque chose de contraint dans mes paroles, dans mon air, qui m'inspire de la déplaisance pour moi-même; ces défauts me conviennent: Léonce ne m'a-t-il pas jugée indigne de lui! pourquoi ne lui donnerois-je pas raison? Vous voulez que je retourne vers vous, ma chère Louise; mais pourrez-vous me reconnoître? J'ai fait sur moi un travail qui a singulièrement altéré ce que j'avois d'aimable; ne falloit-il pas roidir son âme pour supporter ce que je souffre! S'éveiller sans espoir, traîner chaque minute d'un long jour comme un fardeau pénible, ne plus trouver d'intérêt ni de vie à aucune des occupations habituelles, regarder la nature sans plaisir, l'avenir sans projet; juste ciel, quelle destinée! et si je me livre à ma douleur, savez-vous quelle est l'idée, l'indigne idée qui s'empare de moi? le besoin d'une explication avec Léonce.
Il me semble que je lui dirois des paroles qui me vengeroient…; mais à quoi me serviroit-il de me venger? la fierté seule peut me conserver quelques restes de son estime. Cependant pourra t-il éviter de me voir? c'est à moi de m'y refuser, je le dois, je le veux; Louise, ce qui m'a perdue, c'est trop d'abandon dans le caractère; je me sens de l'admiration pour les qualités, pour les défauts même qui préservent de l'ascendant des autres. J'aime, j'estime la froideur, le dédain, le ressentiment; Léonce verra si moi aussi je ne puis pas lui ressembler…. Que verra-t-il? Il ne me regarde plus; je m'agite, et il est en paix. Ma vie n'est de rien dans la sienne; il continue sa route et me laisse en arrière, après m'avoir vue tomber du char qui l'entraîne.
Vous me parlez de la retraite! j'ai le monde en horreur, mais la solitude aussi m'est pénible. Dans le silence qui m'environne, je suis poursuivie par l'idée que personne sur la terre ne s'intéresse à moi; personne! ah! pardonnez, c'est à Léonce seul que je pensois; funeste sentiment, qui dévaste le coeur, et n'y laisse plus subsister aucune des affections douces qui le remplissoient! C'est pour vous, pour vous seule, ma soeur, que j'essaie de vivre; madame de Vernon que j'ai tant aimée ne m'est plus qu'une pensée douloureuse; je lui adresse, au fond de mon coeur, des reproches pleins d'amertume; hélas! peut-être que Léonce seul les mérite; je veux me préserver du premier tort des malheureux, de l'injustice. Je recevrai madame de Vernon, puisqu'elle veut me voir: elle m'écrit que mon refus l'afflige; oh! je ne veux pas l'affliger: peut-être, en la revoyant, reprendrai-je à son charme.
Je redemande un intérêt, un moment agréable, comme on invoqueroit les dons les plus merveilleux de l'existence; il me semble que cesser de souffrir est impossible, et qu'il n'y a plus au monde que de la douleur.
LETTRE III.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 30 juillet.
J'ai vu madame de Vernon; elle est venue passer deux jours à Bellerive; je me promenois seule sur ma terrasse, lorsque de loin je l'ai aperçue: j'ai été saisie d'un tel tremblement à sa vue, que je me suis hâtée de m'asseoir pour ne pas tomber; mais cependant, comme elle approchoit, un sentiment d'irritation et de fierté m'a soutenue, et je me suis levée pour lui cacher mon trouble.
Toute l'expression de son visage étoit triste et abattue; nous avons gardé l'une et l'autre le silence; enfin elle l'a rompu, en me disant que sa fille alloit la quitter, et s'établir avec son mari dans une maison séparée.—Ce projet n'étoit pas le vôtre, lui ai-je dit.—Non, répondit-elle; il dérange, et mon aisance de fortune, et l'espoir que j'avois d'être entourée de ma famille; mais qui peut prétendre au bonheur!—J'ai soupiré.—Vous avez fait cependant, lui dis-je avec amertume, beaucoup de sacrifices à votre fille; elle, du moins, vous devroit de la reconnoissance.—Vous m'accusez, répondit-elle après quelques momens de réflexion, vous m'accusez de vous avoir mal défendue auprès de Léonce; je peux mériter ce reproche; cependant je vous l'assure, son irritation ne pouvoit être calmée; vos ennemis l'avoient prévenu avant que je le visse; le blâme que vous avez encouru avoit particulièrement offensé son respect pour l'opinion publique, et vos caractères se convenoient si peu, que vous auriez été très malheureux ensemble.—Vous avois-je chargée d'en juger, lui dis-je, et n'aviez-vous pas accepté, ou plutôt recherché le devoir de me justifier?—Et vous aussi, s'écria-t-elle, vous voulez m'abandonner! vous en avez plus le droit que ma fille, et je me résigne à mon sort, sans vouloir lutter contre lui.—Elle s'assit en finissant ces mots; je la vis pâlir et trembler; je l'avouerai, d'abord je n'en fus point émue; j'ai tant souffert depuis huit jours, que mon âme est devenue plus ferme contre la douleur des autres; cependant lorsqu'elle versa des larmes, je me sentis attendrie, je lui pris la main, je lui demandai de se justifier; elle se tut, et continua de pleurer. C'étoit la première fois de ma vie que je la voyois dans cet état; tous mes souvenirs parlèrent pour elle dans mon coeur.—Eh bien! lui dis-je, eh bien! je puis vous aimer assez pour vous pardonner le malheur de ma vie; vous ne m'avez point servie auprès de Léonce, mais en effet c'étoit à son coeur à plaider pour moi; lui qui étoit l'objet de ma tendresse, lui qui ne pouvoit douter de mon amour, ne savoit-il pas ma meilleure excuse? Cependant, comment avez-vous pu vous résoudre à précipiter ce mariage? n'aviez-vous pas besoin de mon consentement, après l'aveu que je vous avois fait? Vous étiez mère; mais n'étois-je pas devenue votre fille en vous confiant mon sort?—Oui! s'écria-t elle en soupirant, ma fille, et bien plus tendre que ma fille: je suis coupable, je le suis.—Et sa pâleur et l'altération de ses traits devenoient à chaque instant plus remarquables. Je ne pus résister à ce spectacle, et je me jetai dans ses bras en lui disant:—Je vous pardonne; si j'en meurs, souvenez-vous que je vous ai pardonné.—Elle me regarda avec une émotion extrême; elle eut presque le mouvement de se jeter à mes pieds; mais se reprenant tout à coup, elle se leva, et me demanda la permission de se promener un instant seule.
Je résolus, pendant qu'elle fut loin de moi, de l'interroger sur tout ce qui s'étoit passé. Quand elle revint, je le tentai: cette conversation lui étoit pénible, et j'étois sans cesse combattue entre l'intérêt qui me faisoit dévorer ses réponses, et le sentiment de pitié qui me défendait d'insister: si elle avoit voulu se vanter et me tromper, notre liaison étoit rompue; mais elle me peignit avec une telle vérité les nuances précises de son désir secret en faveur de sa fille, et de son exactitude cependant à dire ce que j'avois exigé d'elle, qu'elle exerça sur moi l'empire de la vérité. Je la condamnois, mais je l'aimois toujours; et comme ses manières étoient restées naturelles, son charme existoit encore.
Elle m'avoua, avec confusion, qu'elle avoit en effet pressé Léonce de conclure son mariage avec sa fille; mais elle m'affirma que jamais il ne m'auroit épousée, après l'éclat du duel de M. de Serbellane. Il étoit convaincu, me dit-elle, que tout le monde sauroit un jour que j'avois réuni chez moi une femme avec son amant, à l'insu de son mari, et que la mort de M. d'Ervins en étant la suite, on ne me pardonnerait jamais. Le prétexte dont on vouloit couvrir ce malheur, les opinions politiques, lui déplaisoit presque autant que la vérité même. Enfin, madame de Vernon ajouta que Léonce avoit reçu la lettre de sa mère la plus vive contre moi, et ne cessa de me répéter que ma destinée eût été très-malheureuse, avec deux personnes qui auroient traité la plupart de mes qualités comme des défauts.
Je repoussai ces consolations pénibles, et je ne lui trouvois pas le droit de me les donner. Je n'aimois pas davantage ses conseils répétés de fuir Léonce, et d'aller passer quelque temps auprès de vous, jusques à ce qu'il partît pour l'Espagne, comme c'étoit son dessein; ces conseils étoient d'accord avec mes résolutions; mais je n'avois pas rendu à madame de Vernon le pouvoir de me diriger; et c'étoit presque malgré moi que je me laissois captiver par sa grâce et sa douceur.
Dans le cours de cette conversation, je lui demandai une fois si Léonce n'avoit pas imaginé que je m'intéressois trop vivement à M. de Serbellane; mais elle repoussa bien facilement cette supposition, qui m'auroit été plus douce. En effet, la jalousie que M. de Serbellane avoit un moment inspirée à Léonce, n'étoit-elle pas tout-à-fait détruite, par la confidence même du secret de madame d'Ervins? Non, Louise, il ne reste aucune pensée sur laquelle mon coeur puisse se reposer.
Madame de Vernon me parla ensuite de Matilde et de Léonce.—Il ne l'aime pas, me dit-elle; depuis leur mariage, il la voit à peine, mais elle lui convient mieux qu'aucune autre, parce qu'elle ne fera jamais parler d'elle, et que c'est ainsi que doit être la femme d'un homme si sensible au moindre blâme. Quant à Matilde, elle aimera Léonce de toutes les puissances de son âme; mais elle a une telle confiance dans l'ascendant du devoir, qu'elle ne forme pas un doute sur l'affection de son mari pour elle; elle n'observe rien, et passe la plus grande partie de sa journée dans les pratiques de dévotion. Elle ne sera point ombrageuse en jalousie; mais si quelques circonstances frappantes lui découvroient l'attachement de Léonce pour une autre femme, elle seroit aussi véhémente qu'elle est calme, et la roideur même de son esprit et l'inflexibilité de ses principes ne lui permettroient plus ni tolérance, ni repos.—Hélas! m'écriai-je, ce ne sera pas moi qui troublerai son bonheur; l'on n'a rien à craindre de moi; ne suis-je pas un être immolé, anéanti: Ah! Sophie, lui dis-je, deviez-vous…. Mais ne parlons plus ensemble de Léonce, afin que je puisse goûter le seul plaisir dont mon âme soit encore susceptible, le charme de votre entretien.
Madame de Vernon vouloit voir madame d'Ervins, elle s'y est refusée; Thérèse ne se montrant pas, pendant que madame de Vernon étoit à Bellerive, j'ai passé deux jours tête-à-tête avec elle. Je l'avoue, le second jour j'éprouvai quelque soulagement; il y a dans l'attrait que je ressens pour madame de Vernon à présent quelque chose d'inexplicable: elle ne m'inspire plus une estime partaite, ma confiance n'est plus sans bornes; mais sa grâce me captive; quand je la vois, je m'en crois aimée, je suis moins oppressée auprès d'elle, et je ne puis l'entendre quelques heures, sans imaginer confusément qu'elle m'a offert des consolations inattendues. Hélas! cette illusion a peu duré! Quand madame de Vernon a été partie, je me suis retrouvée plus mal qu'avant son arrivée: le bien qu'elle fait au coeur n'y reste pas.
Quel trouble je sens dans mon âme! mes idées, mes sentimens sont bouleversés: je ne sais pour quel but, ni dans quel espoir je dois me créer un esprit, une manière d'être nouvelle! je flotte dans la plus cruelle des incertitudes, entre ce que j'étois, et ce que je veux devenir; la douleur, la douleur est tout ce qu'il y a de fixe en moi: c'est elle qui me sert à me reconnoître. Mes projets varient, mes desseins se combattent; mon malheur reste le même; je souffre, et je change de résolution pour souffrir encore. Louise, faut-il vivre, quand on craint l'heure qui suit, le jour qui s'avance, comme une succession de pensées amères et déchirantes? Si le temps ne me soulage pas, tout n'est-il pas dit? Le secret de la raison, c'est d'attendre; mais qui attend en vain n'a plus qu'à mourir.
LETTRE IV.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 5 août.
Vous me demandez comment je passe ma vie avec Matilde: ma vie! elle n'est pas là. Je me promène seul tout le jour, et Matilde ne s'en inquiète pas; pendant ce temps elle va à la messe, elle voit son évêque, ses religieuses, que sais-je? elle est bien. Quand je la retrouve, de la politesse et de la douceur lui paroissent du sentiment; elle s'en contente, et cependant elle m'aime. La fille de la personne du monde qui a le plus de finesse dans l'esprit et de flexibilité dans le caractère, marche droit dans la ligne qu'elle s'est tracée sans apercevoir jamais rien de ce qu'on ne lui dit pas. Tant mieux…. Je ne la rendrai pas malheureuse. Et que m'importe son esprit, puisque je ne veux jamais lui communiquer mes pensées?
Nous avancerons l'un à côté de l'autre dans cette route vers la tombe, que nous devons faire ensemble; ce voyage sera silencieux et sombre comme le but. Pourquoi s'en affliger? Un seul être au monde changeoit en pompe de bonheur cette fête de mort que les hommes ont nommée le mariage; mais cet être étoit perfide, et un abîme nous a séparés.
Mon ami, je voudrois venger M. d'Ervins. Pourquoi M. de Serbellane existe-t-il après avoir tué un homme? n'a-t-il tué que ce d'Ervins? Et moi, juste ciel! est-ce que je vis? Je ne suis pas content de ma tête, elle s'égare quelquefois; ce que j'éprouve surtout, c'est de la colère: une irritabilité que vous aviez adoucie ne me laisse plus de repos; je n'ai pas un sentiment doux. Si je pense que je pourrois la rencontrer, je ne me plais qu'à lui parler avec insulte; il n'y a plus de bonté en moi: mais qu'en ferois-je? ne disoit-on pas que Delphine étoit remarquable par la bonté? je ne veux pas lui ressembler.
Tous les jours une circonstance nouvelle accroît mon amertume; j'étois étonné de ce que le départ de madame d'Albémar n'avoit pas encore eu lieu; je remarquois le séjour de madame d'Ervins chez elle, et j'avois fait de ce séjour même une sorte d'excuse à sa conduite; je me disois qu'apparemment elle n'avoit point pris avec trop de chaleur et d'éclat le parti de M. de Serbellane, puisque la femme de M. d'Ervins avoit choisi sa maison pour asile; et, quoique cette circonstance ne changeât rien aux relations de madame d'Albémar avec M. de Serbellane, à ces vingt-quatre heures passées chez elle, misérable que je suis! je sentois mon ressentiment adouci: mais hier, mon banquier, chez qui j'étois entré pour je ne sais quelle affaire, reçut devant moi deux lettres de M. de Serbellane pour madame d'Albémar, et les lui adressa dans l'instant même, en faisant une plaisanterie sur ce qu'elle avoit envoyé plusieurs fois demander si ces lettres étoient arrivées. Je n'apprenois rien par cet incident; eh bien! j'en ai été comme fou tout le jour.
Que me demandez-vous encore? si Matilde et moi nous restons chez madame de Vernon? Matilde veut avoir un établissement séparé; elle aime l'indépendance dans les arrangemens domestiques, et d'ailleurs la vie de sa mère n'est point d'accord avec ses goûts. Madame de Vernon se couche tard, aime le jeu, voit beaucoup de monde; Matilde veut régler son temps d'après ses principes de dévotion. Je la laisse libre de déterminer ce qui lui convient: comment, dans l'état où je suis, pourrois-je avoir la moindre décision sur quelque objet que ce soit? Je ne remarque rien, je ne sens la différence de rien; j'ai une pensée qui me dévore, et je fais des efforts pour la cacher; voilà tout ce qui se passe en moi.
Il m'a paru cependant que madame de Vernon étoit plus affectée du projet de sa fille, que je ne m'y serois attendu d'un caractère aussi ferme que le sien; elle a prononcé à demi-voix, et avec émotion, les mots d'isolement et d'oubli; mais, reprenant bientôt les manières indifférentes dont elle sait si bien couvrir ce qu'elle éprouve:—Faites ce que vous voudrez, ma fille, a-t-elle dit; il ne faut vivre ensemble que si l'on y trouve réciproquement du bonheur.—Et en finissant ces mots, elle est sortie de la chambre. Singulière femme! Excepté un seul et funeste jour, elle ne m'a jamais parlé avec confiance, avec chaleur, sur aucun sujet; mais, ce jour-là, elle exerça sur moi un ascendant inconcevable.
Ah! quels mouvemens de fureur et d'humiliation ce qu'elle m'a dit ne m'a-t-il pas fait éprouver! Ne me demandez jamais de vous en parler; je ne le puis. Je veux aller en Espagne voir ma mère, m'éloigner d'ici; je l'ai annoncé à Matilde; je pars dans un mois, plus tôt peut-être, quand je serai sûr de ne pas rencontrer madame d'Albémar sur la route.
Un homme de mes amis m'a assuré que madame de Vernon avoit beaucoup de dettes, cela se peut; la précipitation avec laquelle j'ai tout signé ne m'a permis de rien examiner. Si madame de Vernon a des dettes, il est du devoir de sa fille de les payer; ce mariage avec Matilde me ruinera peut-être entièrement; eh bien! cette idée me satisfait; madame d'Albémar aura jeté sur moi tous les genres d'adversités; elle ne croira pas du moins qu'en m'unissant à une autre, je me sois ménagé pour le reste de ma vie aucune jouissance, ni même aucun repos. Elle ne croira pas…. Mais insensé que je suis, s'occupe-t-elle de moi? n'écrit-elle pas à M. de Serbellane? ne reçoit-elle pas de ses lettres? ne doit-elle pas le rejoindre?… Ah! que je souffre! Adieu.
LETTRE V.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 4 août.
Depuis que j'existe, vous le savez, ma soeur, l'idée d'un Dieu puissant et miséricordieux ne m'a jamais abandonnée; néanmoins dans mon désespoir je n'en avois tiré aucun secours: le sentiment amer de l'injustice que j'avois éprouvée s'étoit mêlé aux peines de mon coeur, et je me refusois aux émotions douces qui peuvent seules rendre aux idées religieuses tout leur empire; hier je passai quelques instans plus calmes, en cessant de lutter contre mon caractère naturel.
Je descendis vers le soir dans mon jardin, et je méditai pendant quelque temps, avec assez d'austérité, sur la destinée des âmes sensibles au milieu du monde. Je cherchois à repousser l'attendrissement que me causoit l'image de Léonce; je voulois le confondre avec les hommes injustes et cruels, avides de déchirer le coeur qui se livre à leurs coups. J'essayai d'étouffer les sentimens jeunes et tendres dont j'ai goûté le charme depuis mon enfance. La vie, me disois-je, est une oeuvre qui demande du courage et de la raison. Au sommet des montagnes, à l'extrémité de l'horizon, la pensée cherche un avenir, un autre monde, où l'âme puisse se reposer, où la bonté jouisse d'elle-même, où l'amour enfin ne se change jamais en soupçons amers, en ressentimens douloureux: mais dans la réalité, dans cette existence positive qui nous presse de toutes parts, il faut, pour conserver la dignité de sa conduite, la fierté de son caractère, réprimer l'entraînement de la confiance et de l'affection, irriter son coeur lorsqu'on le sent trop foible, et contenir dans son sein les qualités malheureuses qui font dépendre tout le bonheur des sentimens qu'on inspire.
Je me ferai, disois-je encore, une destinée fixe, uniforme, inaccessible aux jouissances comme à la douleur; les jours qui me sont comptés seront remplis seulement par mes devoirs. Je tâcherai surtout de me défendre de cette rêverie funeste, qui replonge l'âme dans le vague des espérances et des regrets; en s'y livrant, on éprouve une sensation d'abord si douce, et ensuite si cruelle! on se croit attiré par une puissance surnaturelle, elle vous fait pressentir le bonheur à travers un nuage; mais ce nuage s'éclaircit par degrés, et découvre enfin un abîme où vous aviez cru voir une route indéfinie de vertus et de félicités.
Oui, me répétois-je, j'étoufferai en moi tout ce qui me distinguoit parmi les femmes, pensées naturelles, mouvemens passionnés, élans généreux de l'enthousiasme; mais j'éviterai la douleur, la redoutable douleur. Mon existence sera tout entière concentrée dans ma raison, et je traverserai la vie, ainsi armée contre moi-même et contre les autres.
Sans interrompre ces réflexions, je me levai, et je marchai d'un pas plus ferme, me confiant davantage dans ma force. Je m'arrêtai près des orangers que vous m'avez envoyés de Provence; leurs parfums délicieux me rappelèrent le pays de ma naissance, où ces arbres du Midi croissent abondamment au milieu de nos jardins. Dans cet instant, un de ces orgues que j'ai si souvent entendus dans le Languedoc passa sur le chemin, et joua des airs qui m'ont fait danser quand j'étois enfant. Je voulois m'éloigner, un charme irrésistible me retint; je me retraçai tous les souvenirs de mes premières années, votre affection pour moi, la bienveillante protection dont votre frère cherchoit à m'environner, la douce idée que je me faisois, dans ce temps, de mon sort et de la société; combien j'étois convaincue qu'il suffisoit d'être aimable et bonne pour que tous les coeurs s'ouvrissent à votre aspect, et que les rapports du monde ne fussent plus qu'un échange continuel de reconnoissance et d'affection. Hélas! en comparant ces délicieuses illusions avec la disposition actuelle de mon âme, j'éprouvai des convulsions de larmes, je me jetai sur la terre avec des sanglots qui sembloient devoir m'étouffer: j'aurois voulu que cette terre m'ouvrît son repos éternel.
En me relevant j'aperçus les étoiles brillantes, le ciel si calme et si beau.—O Dieu! m'écriai-je, vous êtes là, dans ce sublime séjour, si digne de la toute-puissance et de la souveraine bonté! les souffrances d'un seul être se perdent-elles dans cette immensité? ou votre regard paternel se fixe-t-il sur elles pour les soulager et les faire servir à la vertu? Non, vous n'êtes point indifférent à la douleur; c'est elle qui contient tout le secret de l'univers; secourez-moi, grand Dieu! secourez-moi. Ah! pour avoir aimé, je n'ai pas mérité d'être oubliée de vous! Aucun être, dans le petit nombre d'années que j'ai passées sur cette terre, aucun être n'a souffert par moi; vous n'avez entendu aucune plainte qui fût causée par mon existence; j'ai été jusqu'à ce jour une créature innocente; pourquoi donc me livrez-vous à des tourmens si cruels? Ma Louise, en prononçant ces mots, j'avois pitié de moi-même: ce sentiment a quelque douceur.
Un secours plus efficace pénétra dans mon coeur; je me blâmai d'avoir tardé si longtemps à recourir à la prière; je repoussai le système que je m'étois fait de froideur et d'insensibilité: ce que je craignois, c'étoit l'amour, c'étoit la foiblesse, qui m'inspiroit quelquefois le désir d'aller vers Léonce, de me justifier moi-même à ses yeux, de braver pour lui parler, tous les devoirs, tous les sentimens délicats: je trouvai bien plus de ressource contre ces indignes mouvemens dans l'élévation de mon âme vers son Dieu, dans les promesses que je lui fis de rester fidèle à la morale, et je revins chez moi plus satisfaite de mes résolutions.
Depuis, je me suis occupée de Thérèse; il y avoit quelques jours que je ne l'avois vue: elle passe presque toutes ses heures seule avec un prêtre vénérable qui a pris beaucoup d'ascendant sur elle; son dessein est d'aller à Bordeaux pour arranger ses affaires, lorsqu'elle se croira sûre de n'avoir rien à craindre de la famille de son mari. Comme nous causions ensemble, je reçus des lettres de M. de Serbellane que mon banquier m'envoyoit, parce que c'est sous mon nom qu'il écrit à Thérèse; je les lui remis; elle pleura beaucoup en les lisant et me dit:—Il m'est permis de les recevoir encore, mais dans quelques mois je ne le pourrai plus.—Je voulois qu'elle s'expliquât davantage; elle s'y refusa: je n'osai pas insister. J'ignore par quelles pratiques, par quelles pénitences elle essaie de se consoler; sans partager ses opinions, je n'ai point cherché jusqu'à ce jour à les combattre; qui sait, Louise, s'il n'y a pas des malheurs pour lesquels toutes les idées raisonnables sont insuffisantes?
LETTRE VI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 6 août.
Je me croyois mieux, ma soeur, la dernière fois que je vous ai écrit; aujourd'hui les circonstances les plus simples, telles qu'il en naîtra chaque jour de semblables, ont rempli mon âme d'amertume: le fond triste et sombre sur lequel repose ma destinée ne peut varier, et cependant ma douleur se renouvelle sous mille formes, et chacune d'elles exige un nouveau combat pour en triompher. Oh! qui pourroit supporter long-temps l'existence à ce prix?
Ce matin un de mes gens m'a apporté de Paris des lettres assez insignifiantes, et la liste des personnes qui sont venues me voir pendant mon absence: je regardais avec distraction ces détails de la société, qui m'intéressent si peu maintenant, lorsqu'une lettre imprimée, que je n'avois point remarquée, attira mon attention; je l'ouvris et j'y vis ces mots: M. Léonce de Mondoville a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Vernon. Le mal que m'a fait cette vaine formalité est insensé; mais tout n'est-il pas folie dans les sensations des malheureux? J'ai été indignée contre Léonce; il me semblent qu'il auroit dû veiller à ce qu'on ne suivît pas l'usage envers moi: je trouvois de l'insulte dans cet envoi d'une annonce à ma porte, comme s'il avoit oublié que c'étoit une sentence de mort qu'il m'adressoit ainsi, par forme de circulaire, sans daigner y joindre je ne sais quel mot de douceur ou de pitié. Je passai la matinée entière dans un sentiment d'irritation inexprimable. Le croiriez-vous? je commençai vingt lettres à Léonce pour m'abandonner à peindre ce qui m'oppressoit; mais je savois, en les écrivant, que je les brûlerois toutes; soyez-en sûre, je le savois: je ne puis répondre des mouvemens qui m'agitent, mais quand il s'agira des actions, ne doutez pas de moi.
Ce jour si péniblement commencé me réservoit encore des impressions plus cruelles: madame de Vernon vint me demander à dîner. Une demi-heure après son arrivée, comme j'étois appuyée sur ma fenêtre, je vis dans mon avenue cette voiture bleue de Léonce qui m'étoit si bien connue; un tremblement affreux me saisit; je crus qu'il venoit avec sa femme accomplir encore son barbare cérémonial: j'étois dans un état d'agitation inexprimable, je regardai madame de Vernon, et ma pâleur l'effraya tellement, qu'elle avança rapidement vers moi pour me soutenir. Elle aperçut alors cette voiture que je regardois fixement, sans pouvoir en détourner les jeux.—C'est ma fille seule, me dit-elle promptement; il n'y sera pas, j'en suis sûre; il ne viendroit pas chez vous.—Ces mots produisirent sur moi les impressions les plus diverses; je respirai de ce qu'il ne venoit pas. L'attente d'une si douloureuse émotion me faisoit éprouver une terreur insupportable; mais je fus couverte de rougeur, en me répétant les paroles de madame de Vernon: il ne viendrait pas chez vous. Elle sait donc qu'il me croit indigne de sa présence, ou qu'il a pitié de ma foiblesse, de l'amour qu'il me croit encore pour lui. Ah! si je le voyois, combien je serois calme, fière, dédaigneuse! Pendant que je cherchois à reprendre quelque force, les deux battans de mon salon s'ouvrirent, et l'on annonça madame de Mondoville.
Louise, c'est ainsi que l'heureuse Delphine se fût appelée, si Thérèse…..Ah! ce n'est pas Thérèse; c'est lui, c'est lui seul! A l'abri de ce nom de Mondoville, si doux, si harmonieux quand il présageoit sa présence; à l'abri de ce nom, Matilde s'avançoit avec fierté, avec confiance; et moi qu'il en a dépouillée, je n'osois lever les regards sur elle, je pouvois à peine me soutenir. Elle m'aborda fort simplement, et ne me parut pas avoir la moindre idée des motifs de mon absence; elle attribua tout à mes soins pour madame d'Ervins, et me parut avoir gagné depuis qu'elle passoit sa vie avec Léonce. Je ne suis pas la rose, dit un poète oriental, mais j'ai habité avec elle. Dieu! que deviendrai-je, moi condamnée à ne plus le revoir!
Une fois, dans la conversation, il me sembla que Matilde avoit pris un geste, un mot familier à Léonce; mon sang s'arrêta tout à coup à ce souvenir, si doux en lui-même, si amer quand c'étoit Matilde qui me le retraçoit. Un des gens de Léonce servoit Matilde à table; tous ces détails de la vie intime me faisoient mal. Si je restois ici, j'éprouverois à chaque instant une douleur nouvelle. Voir sans cesse Matilde, sentir son bonheur goutte à goutte! non, je ne le puis. Quand il falloit m'adresser à elle, lui offrir ce qui se trouvoit sur la table, j'évitois de lui donner aucun nom; madame de Vernon l'appeloit souvent madame de Mondoville, et chaque fois je tressaillois.
Je m'aperçus aisément que madame de Vernon étoit blessée contre sa fille; mais je gardois le silence sur tout ce qui pouvoit amener une conversation animée; à peine pouvois-je articuler les mots les plus insignifians sans me trahir. Enfin, après le dîner, madame de Vernon demanda à Matilde quand son nouvel appartement seroit prêt.—Dans six jours, répondit Matilde; et se retournant vers moi, elle me dit: Je vois bien que cet arrangement déplaît à ma mère, mais je vous en fais juge, ma cousine, n'est-il pas convenable que nous vivions dans des maisons séparées? nos goûts et nos opinions diffèrent extrêmement; ma mère aime le jeu, elle passe une partie de la nuit au milieu du monde, la solitude me convient, et nous serons beaucoup plus heureuses toutes les deux, en nous voyant souvent, mais en n'habitant pas sous le même toit.—Finissons-en sur ce sujet, lui dit madame de Vernon assez vivement; j'aurois modifié mes habitudes avec plaisir, je les aurois même sacrifiées, si je m'étois crue nécessaire à votre bonheur: quant à vos opinions, puisque c'est moi qui ai dirigé votre éducation, il n'y a pas apparence que je ne sache pas ménager une manière de penser que j'ai voulu vous inspirer; mais vous parlez de goûts, d'habitudes, et jamais d'affections; celle que vous avez pour moi, en effet, a bien peu d'ascendant sur votre vie; n'en parlons plus: j'avois encore une illusion, vous venez de me prouver qu'il suffit d'en avoir une, quelque aride que soit d'ailleurs la vie, pour éprouver de la douleur.—Matilde rougit, je serrai la main de madame de Vernon, et nous gardâmes toutes les trois le silence pendant quelques minutes; enfin madame de Vernon le rompit, en demandant à Matilde si elle avoit été voir sa cousine madame de Lebensei.—Je ne pense pas assurement, répondit Matilde, que vous exigiez de moi d'aller voir une femme qui s'est remariée pendant que son premier mari vivoit encore; un pareil scandale ne sera jamais autorisé par ma présence.—Mais son premier mari étoit étranger et protestant, lui répondit madame de Vernon; elle a fait divorce avec lui selon les lois de son pays.—Et sa religion, à elle-même, reprit Matilde, la comptez-vous pour rien? Elle est catholique: pouvoit-elle se croire libre, quand sa religion ne le permettoit pas?—Vous savez, reprit madame de Vernon, que son premier mari étoit un homme très-méprisable; qu'elle aime le second depuis six ans; qu'il lui a rendu des services généreux.—Je ne m'attendois pas, je l'avoue, interrompit Matilde, que ma mère justifieroit la conduite de madame de Lebensei.—Je ne sais si je la justifie, répondit madame de Vernon; mais quand madame de Lebensei auroit commis une faute, la charité chrétienne commanderoit l'indulgence envers elle.—La charité chrétienne, répondit Matilde, est toujours accessible au repentir; mais quand on persiste dans le crime, elle ordonne au moins de s'éloigner des coupables.—Et vous voudriez, ma fille, que madame de Lebensei quittât maintenant M. de Lebensei?—Oui, je le voudrois, s'écria Matilde, car il n'est point, car il ne peut être son mari. On dit de plus que c'est un homme dont les opinions politiques et religieuses ne valent rien; mais je ne m'en mêle point: il est protestant, il est tout simple que sa morale soit fort relâchée. Il n'en est pas de même de madame de Lebensei, elle est catholique, elle est ma parente; je vous le répète, ma conscience ne me permet pas de la voir.—Eh bien, j'irai seule chez elle, répondit madame de Vernon.—Je vous y accompagnerai, ma chère tante, lui dis-je, si vous le permettez.—Aimable Delphine! s'écria madame de Vernon en soupirant! eh bien! nous irons ensemble; elle demeure à deux lieues de chez vous, elle passe sa vie dans la retraite, elle sait combien sa conduite a été, non-seulement blâmée, mais calomniée; elle ne veut point s'exposer à la société qui est très-mal pour elle.—Dites-lui bien, reprit Matilde avec assez de vivacité, que ce n'est point ce qu'on peut dire d'elle qui m'empêche d'aller la voir; je ne suis point soumise à l'opinion, et personne ne sauroit la braver plus volontiers que moi, si le moindre de mes devoirs y étoit intéressé; au premier signe de repentir que donnera madame de Lebensei, je volerai auprès d'elle, et je la servirai de tout mon pouvoir. Matilde, m'écriai-je involontairement, Matilde, croyez-vous qu'on se repente d'avoir épousé ce qu'on aime?—A peine ces mois m'étoient-ils échappés, que je craignis d'avoir attiré son attention sur le sentiment qui me les avoit inspirés; mais je me trompois; elle ne vit dans ces paroles qu'une opinion qui lui parut immorale, et la combattit dans ce sens. Je me tus, elle et sa mère repartirent pour Paris, et je vis ainsi finir une contrainte douloureuse. Mais que de sentimens amers se sont ranimés dans mon coeur! Quelle conduite que celle de Léonce! Il ne me fait pas dire un mot, il ne veut pas me voir, il m'accable de mépris!… Louise, j'ai écrit ce mot; malgré ce qu'il m'en a coûté, j'ai pu l'écrire! car c'est de toute la hauteur de mon âme que je considère l'injustice même de Léonce. Je voudrois cependant, je voudrois au prix de ma misérable vie, qu'il me fût possible de le rencontrer encore une fois par hasard, sans qu'il put me soupçonner de l'avoir recherché. Je saurois alors, soyez-en sûre, je saurois reconquérir son estime; je m'enorgueillis à cette idée; je l'aime peut-être encore; mais ce qui m'est nécessaire surtout, c'est qu'il me rende cette considération à laquelle il a sacrifié son bonheur, oui, son bonheur…. Je valois mieux pour lui que Matilde. Se peut-il qu'un mouvement de regret ne lui inspire pas le besoin de me parler! Louise, ne condamnez pas celle que vous avez élevée; ce souhait, Le ciel m'en est témoin, je ne le forme point pour me livrer aux sentimens les plus criminels. Mais je voudrois du moins refuser de le voir, qu'il le sût, qu'il en souffrît un moment, et qu'il cessât de me croire le plus foible des êtres, le plus indigne de son inflexible caractère. Louise, j'éprouve les douleurs les plus poignantes, et celles que je confie, et celles qui me font mal à développer! Pardonnez-moi si j'y succombe; c'est pour vous seule que je vis encore.
LETTRE VII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 8 août.
Ne puis-je donc faire un pas qui ne renouvelle plus cruellement encore les chagrins que je ressens? pourquoi m'a-t-on conduite chez madame de Lebensei? Elle est heureuse par le mariage; elle l'est parce que son mari a su braver l'opinion, parce qu'il a méprisé les vains discours du monde, et qu'à cet égard il est en tout l'opposé de Léonce. Madame de Lebensei est heureuse, et je l'aurois été bien plus qu'elle, car son caractère ne la met point entièrement au-dessus du blâme; son coeur est bien loin d'aimer comme le mien; et quel homme, en effet, pourroit inspirer à personne ce que j'éprouve pour Léonce?
Madame de Vernon vint me prendre hier pour aller à Cernay comme nous en étions convenues. En arrivant nous apprîmes que M. de Lebensei étoit absent. Madame de Lebensei, en nous voyant, fut émue; elle cherchoit à le cacher, mais il étoit aisé de démêler cependant qu'une visite de ses parens étoit un événement pour elle, dans la proscription sociale où elle vivoit. Vous avez connu madame de Lebensei à Montpellier: elle a près de trente ans; sa figure, calme et régulière, est toujours restée la même. Nous parlâmes quelque temps sur tous les sujets convenus dans le monde, pour éviter de se connoître et de se pénétrer: cette manière de causer n'intéressoit point une personne qui, comme madame de Lebensei, passe sa vie dans la retraite; néanmoins elle craignoit de s'approcher la première d'aucun sujet qui pût nous engager à lui parler de sa situation. J'essayai de nommer quelques personnes de sa connoissance; il me parut, par ce qu'elle m'en dit qu'elle ne les voyoit plus; je remarquai bien qu'elle souffroit d'en avoir été abandonnée, mais je ne m'en aperçus qu'à la fierté même avec laquelle elle repoussoit tout ce qui pouvoit ressembler à une tentative pour se justifier, ou à des efforts pour se rapprocher du monde. Elle veut briser ce qu'elle pourroit conserver encore de liens avec la société, non par indifférence, mais pour n'avoir plus aucune communication avec ce qui lui fait mal.
Madame de Lebensei a pris tellement l'habitude de se contenir en présence des autres, qu'il étoit difficile de l'amener à nous parler avec confiance. Cependant, comme madame de Vernon lui faisoit quelques excuses polies sur l'absence de sa fille, il lui échappa de dire:—Vous avez la bonté de me cacher, madame, la véritable raison de cette absence; madame de Mondoville ne veut pas me voir depuis que j'ai épousé M. de Lebensei.—Madame de Vernon sourit doucement, je rougis, et madame de Lebensei continua.—Vous, madame, dit-elle en s'adressant à madame de Vernon, vous, qui m'avez connue dans mon enfance, et qui avez été l'amie de ma famille, je vous remercie d'être venue me trouver dans cette circonstance; je remercie madame d'Albémar de vous avoir accompagnée ici; je ne cherche pas le monde; je ne veux pas lui donner le droit de troubler mon bonheur intérieur; mais une marque de bienveillance m'est singulièrement précieuse, et je sais la sentir.—Ses yeux se remplirent alors de larmes; et, se levant pour nous les dérober, elle nous mena voir son jardin et le reste de sa maison.
L'un et l'autre étoit arrangé avec soin, goût et simplicité; c'étoit un établissement pour la vie, rien n'y étoit négligé: tout rappeloit le temps qu'on avoit déjà passé dans cette demeure, et celui plus long encore qu'on se proposoit d'y rester. Madame de Lebensei me parut une femme d'un esprit sage sans rien de brillant, éclairée, raisonnable, plutôt qu'exaltée. Je ne concevois pas bien comment, avec un tel caractère, sa conduite avoit été celle d'une personne passionnée, et j'avois un grand désir de l'apprendre d'elle; mais madame de Vernon ne m'aidoit point à l'y engager; elle étoit triste et rêveuse, et ne se mêloit point à la conversation.
En parcourant les jardins de madame de Lebensei, je découvris, dans un bois retiré, un autel élevé sur quelques marches de gazon; j'y lus ces mots: A six ans de bonheur, Élise et Henri. Et plus bas: L'amour et le courage réunissent toujours les coeurs qui s'aiment. Ces paroles me frappèrent; il me sembla qu'elles faisoient un douloureux contraste avec ma destinée; et je restai tristement absorbée devant ce monument du bonheur. Madame de Lebensei s'approcha de moi; et, troublée comme je l'étois, je m'écriai involontairement:—Ah! ne m'apprendrez-vous donc pas ce que vous avez fait pour être heureuse? Hélas! je ne croyois plus que personne le fût sur la terre.—Madame de Lebensei, touchée, sans doute, de mon attendrissement, me dit avec un mouvement très-aimable:—Vous saurez, madame, puisque vous le désirez, tout ce qui concerne mon sort; je ne puis être insensible à l'espoir de captiver votre estime. Un sentiment de timidité, que vous trouverez naturel, me rendroit pénible de parler long-temps de moi; j'aurai plus de confiance en écrivant.—Madame de Vernon nous rejoignit alors, et fut témoin de l'expression de ma reconnoissance.
Madame de Lebensei nous pria toutes les deux de rester chez elle quelques jours; je m'y refusai pour cette fois, n'en ayant pas prévenu Thérèse; mais nous promîmes de revenir; je désirois revoir madame de Lebensei, et j'aurois craint de la blesser en la refusant: on a de la susceptibilité dans sa situation, et cette susceptibilité, les âmes sensibles doivent la ménager, car elle donne aux plus petites choses une grande influence sur le bonheur.
En revenant avec madame de Vernon, je fus encore plus frappée que je ne l'avois été le matin de sa pâleur et de sa tristesse, et je lui demandai à quelle heure elle s'étoit couchée la nuit dernière.—A cinq heures du matin, me répondit-elle.—Vous avez donc joué?—Oui.—Mon Dieu! repris-je, comment pouvez-vous vous abandonner à ce goût funeste? vous y aviez renoncé depuis si long-temps!—Je m'ennuie dans la vie, me répondit-elle; je manque d'intérêt, de mouvement, et mon repos n'a point de charmes: le jeu m'anime sans m'émouvoir douloureusement; il me distrait de toute autre idée, et je consume ainsi quelques heures sans les sentir.—Est-ce à vous, lui dis-je, de tenir ce langage? votre esprit….—Mon esprit! interrompit-elle; vous savez bien que je n'en ai que pour causer, et point du tout pour lire, ni pour réfléchir; j'ai été élevée comme cela; je pense dans le monde; seule, je m'ennuie ou je souffre.—Mais ne savez-vous donc pas, lui dis-je, jouir des sentimens que vous inspirez?—Vous voyez quelle a été la conduite de ma fille pour moi, me répondit-elle; de ma fille à qui j'avois fait tant de sacrifices; peut-être qu'en voulant la servir, je me suis rendue moins digne de votre amitié; vous me l'accordez encore, mais votre confiance en moi n'est plus la même; tout est donc altéré pour moi. Néanmoins les momens que je passe avec vous sont encore les plus agréables de tous; ainsi ne parlons pas de mes peines dans le seul instant où je les oublie.—Alors elle ramena la conversation sur madame de Lebensei; et comme elle a tout à la fois de la grâce et de la dignité dans les manières, il est impossible de persister à lui parler d'un sujet qu'elle évite, ni de résister au charme de ce qu'elle dit.
Elle fut si parfaitement aimable pendant la route, qu'elle suspendit un moment l'amertume de mes chagrins. La finesse de son esprit, la délicatesse de ses expressions, un air de douceur et de négligence, qui obtient tout sans rien demander; ce talent de mettre son âme tellement en harmonie avec la vôtre, que vous croyez sentir avec elle, en même temps qu'elle, tout ce que son esprit développe en vous; ces avantages qui n'appartiennent qu'à elle, ne peuvent jamais perdre entièrement leur ascendant. Il me semble impossible, quand je vois madame de Vernon, de ne pas me confier à son amitié; et cependant, dès que je suis loin d'elle, le doute me ressaisit de nouveau: que le coeur humain est bizarre! on a des sentimens que l'on cherche à se justifier, parce qu'on a toujours en soi quelque chose qui les blâme; et l'on cède à de certains agrémens, à de certains esprits, avec une sorte de crainte, qui ajoute peut-être encore à l'attrait qu'ils inspirent et qu'on voudroit combattre.
Ce matin, comme je me levois, ayant passé presque toute la nuit à réfléchir sur l'heureux et doux asile de Cernay, je reçus la lettre que madame de Lebensei m'avoit promis de m'écrire: la voici; jugez, Louise, de ce que j'ai dû souffrir en la lisant.
Madame de Lebensei à madame d'Albémar.
PARMI les sacrifices qui me sont imposés, madame, le seul que j'aurois de la peine à supporter, ce seroit de vous avoir connue, et de ne pas chercher à vous prouver que je ne mérite point l'injustice dont on a voulu me rendre victime. Mettez quelque prix à mes efforts pour obtenir votre approbation; car jusqu'à ce jour, satisfaite de mon bonheur, et fière de mon choix, je n'ai pas fait une démarche pour expliquer ma conduite.
En prenant la résolution de faire divorce avec mon premier mari, et d'épouser quelques années après M. de Lebensei, j'ai parfaitement senti que je me perdois dans le monde, et j'ai formé, dès cet instant, le dessein de n'y jamais reparoître. Lutter contre l'opinion, au milieu de la société, est le plus grand supplice dont je puisse me faire l'idée. Il faut être, ou bien audacieuse, ou bien humble pour s'y exposer. Je n'étois ni l'une ni l'autre, et je compris très-vite qu'une femme qui ne se soumet pas aux préjugés reçus, doit vivre dans la retraite, pour conserver son repos et sa dignité; mais il y a une grande différence entre ce qui est mal en soi, et ce qui ne l'est qu'aux yeux des autres; la solitude aigrit les remords de la conscience, tandis qu'elle console de l'injustice des hommes.
Si j'avois été très-aimable, très-remarquable par la grâce et l'esprit de société, le sacrifice de mes succès m'eût peut-être été pénible; mais j'étois une femme ordinaire dans la conversation, quoique j'eusse une manière de sentir très-forte et très-profonde; je pouvois donc renoncer au monde, sans craindre ces regrets continuels de l'amour-propre, qui troublent tôt ou tard les affections les plus tendres.
Je n'avois point à redouter non plus le réveil des passions exaltées; j'ai de la raison, quoique ma conduite ne soit pas d'accord avec ce qu'on appelle communément ainsi. C'est d'après des réflexions sages et calmes, que j'ai pris un parti qui sort de toutes les règles communes; et rien de ce qui m'a décidée ne peut changer, car c'est d'après mon caractère et celui de Henri que je me suis déterminée.
Les événemens de ma vie sont très-simples et peu multipliés; la suite de mes impressions est le seul intérêt de mon histoire.
Un Hollandois, M. de T., avoit rapporté des colonies une très-grande fortune; il passa quelque temps à Montpellier pour rétablir sa santé. Il se prit, je ne sais pourquoi, d'une passion très-vive pour moi, me demanda, m'obtint, et m'enmena dans son pays, où je ne connoissois personne. Il fallut, à dix-huit ans, rompre avec tous les souvenirs de ma vie. Je voulois m'attacher à mon mari: il y avoit, dans nos esprits et dans nos caractères, une opposition continuelle; il étoit amoureux de moi, parce qu'il me trouvoit jolie: car, d'ailleurs, il sembloit qu'il auroit dû me haïr. Cette espèce d'attachement que je lui inspirois ajoutoit donc encore à mon malheur; car si ma figure ne lui avoit pas été agréable, il se seroit éloigné de moi, et je n'aurois pas senti à chaque instant de la journée les défauts qui me le rendoient insupportable.
Avarice, dureté, entêtement, toutes les bornes de l'esprit et de l'âme se trouvoient en lui. Je me brisois sans cesse contre elles; j'essayois sans cesse un plan quelconque de bonheur, et tous échouoient contre son active et revécue médiocrité.
Il avoit fait sa fortune en Amérique, en exerçant sur ses malheureux esclaves un despotisme tyrannique; il y avoit contracté l'habitude de se croire supérieur à tout ce qui l'entouroit; les sentimens nobles, les idées élevées lui paraissoient de l'affectation ou de la niaiserie: exerciez-vous une vertu généreuse a vos dépens; il se moquoit de vous: l'opposiez-vous à ses désirs; non-seulement il s'irritoit contre vous, mais il cherchoit à dégrader vos motifs; il vouloit qu'il n'y eût qu'une seule chose de considérée dans le monde, l'art de s'enrichir, et le talent de faire prospérer, en tout genre, ses propres intérêts. Enfin, je l'ai doublement senti, dans le temps de mon malheur et dans les années heureuses qui l'ont suivi, l'étendue des lumières, le caractère et les idées que l'on nomme philosophiques, sont aussi nécessaires au charme, à l'indépendance, et à la douceur de la vie privée, qu'elles peuvent l'être à l'éclat de toute autre carrière.
Il falloit, pour vivre bien avec M. de T. que je renonçasse à tout ce que j'avois de bon en moi; je n'aurois pu me créer un rapport avec lui qu'en me livrant à un mauvais sentiment.
Quoiqu'il ne cherchât point à plaire, il étoit très-inquiet de ce qu'on disoit de lui; il n'avoit ni l'indifférence sur les jugemens des hommes, que la philosophie peut inspirer, ni les égards pour l'opinion, qu'auroit dû lui suggérer son désir de la captiver. Il vouloit obtenir ce qu'il étoit résolu de ne pas mériter, et cette manière d'être lui donnoit de la fausseté dans ses rapports avec les étrangers, et de la violence dans ses relations domestiques.
Il songeoit du matin au soir à l'accroissement de sa fortune; et je ne pouvois pas même me représenter cet accroissement comme de nouvelles jouissances, car j'étois assurée qu'une augmentation de richesses lui faisoit toujours naître l'idée d'une diminution de dépense, et je ne disputois sur rien avec lui dans la crainte de prolonger l'entretien, et de sentir nos âmes de trop près dans la vivacité de la querelle.
L'exercice d'aucune vertu ne m'étoit permis; tout mon temps étoit pris par le despotisme ou l'oisiveté de mon mari. Quelquefois les idées religieuses venoient à mon secours; néanmoins combien elles ont acquis plus d'influence sur moi depuis que je suis heureuse! Des souffrances arides et continuelles, une liaison de toutes les heures avec un être indigne de soi, gâtent le caractère, au lieu de le perfectionner. L'âme qui n'a jamais connu le bonheur ne peut être parfaitement bonne et douce; si je conserve encore quelque sécheresse dans le caractère, c'est à ces années de douleur que je le dois. Oui, je ne crains pas de le dire, s'il étoit une circonstance qui pût nous permettre une plainte contre notre Créateur, ce seroit du sein d'un mariage mal assorti que cette plainte échapperoit; c'est sur le seuil de la maison habitée par ces époux infortunés qu'il faudroit placer ces belles paroles du Dante, qui proscrivent l'espérance. Non, Dieu ne nous a point condamnés à supporter un tel malheur! le vice s'y soumet en apparence, et s'en affranchit chaque jour; la vertu doit le briser, quand elle se sent incapable de renoncer pour jamais au bonheur d'aimer, à ce bonheur dont le sacrifice coûte bien plus à notre nature que le mépris de la mort.
Je ne vous développerai point ici mon opinion sur le divorce; quand M. de Lebensei sera assez heureux pour vous connoître, madame, il vous dira mieux que personne les raisonnemens qui m'ont convaincue; je ne veux vous peindre que les sentimens qui ont décidé de mon sort.
Un jour, à La Haye, chez l'ambassadeur de France, on m'annonça qu'un jeune François étoit arrivé le matin de Paris, et devoit nous être présenté le soir même. Une femme me dit que ce François passoit pour sauvage, savant et philosophe, que sais-je? tout ce que les François sont rarement à vingt-cinq ans; elle ajouta qu'il avoit fait ses études à Cambridge, et que sans doute il s'étoit gâté par les manières angloises; mais comme il n'existe pas, selon mon opinion, de plus noble caractère que celui des Anglois, je ne me sentois point prévenue contre l'homme qui leur ressembloit. Je demandai son nom, elle me nomma Henri de Lebensei, gentilhomme protestant du Languedoc; sa famille étoit alliée de la mienne; je ne l'avois jamais vu, mais il connoissoit le séjour de mon enfance; il étoit François; il avoit au moins entendu parler de mes parens; cette idée, dans l'éloignement où je vivois de tout ce qui m'avoit été cher, cette idée m'émut profondément.
M. de Lebensei entra chez l'ambassadeur avec plusieurs autres jeunes gens; je reconnus à l'instant l'image que je m'en étois faite: il avoit l'habillement et l'extérieur d'un Anglois, rien de remarquable dans la figure, que de l'élégance, de la noblesse, et une expression, très-spirituelle. Je ne fus point frappée en le voyant, mais plus je causai avec lui, plus j'admirai l'étendue et la force de son esprit, et plus je sentis qu'aucun caractère ne convenoit mieux au mien.
Depuis ce jour jusqu'à présent, depuis six années, loin de me reprocher d'aimer Henri de Lebensei, il m'a semblé toujours que si je l'éloignois de moi je repousserois une faveur spéciale de la Providence, le signe le plus manifeste de sa protection, l'ami qui me rend l'usage de mes qualités naturelles, et me conduit dans la route de la morale, de l'ordre et du bonheur.
Vous avez peut-être su les cruels traitemens que M. de T. me fit éprouver quand il sut que j'aimois M. de Lebensei. Je n'avois point d'enfans; je demandai le divorce selon les lois de Hollande. M. de T., avant d'y consentir, voulut exiger de moi une renonciation absolue à toute ma fortune; quand je la refusai, il m'enferma dans sa terre et me menaça de la mort; son amour s'étoit changé en haine, et toute sa conduite étoit alors soumise à sa passion dominante, à l'avidité. Henri me sauva par son courage, exposa mille fois sa vie pour me délivrer, et me ramena enfin en France après deux années, pendant lesquelles il m'avoit rendu tous les services que l'amour et la générosité peuvent inspirer.
Mon divorce fut prononcé; je ne vous fatiguerai point des peines qu'il m'en coûta pour l'obtenir; c'est Henri que je veux vous faire connoître, toute ma destinée est en lui. Je vais peut-être vous étonner, jeune et charmante Delphine; mais ce n'est point la passion de l'amour, telle qu'on peut la ressentir dans l'effervescence de la jeunesse, qui m'a décidée à choisir Henri pour le dépositaire de mon sort; il y a de la raison dans mon sentiment pour lui, de cette raison qui calcule l'avenir autant que le présent, et se rend compte des qualités et des défauts qui peuvent fonder une liaison durable. On parle beaucoup des folies que l'amour fait commettre: je trouve plus de vraie sensibilité dans la sagesse du coeur que dans son égarement; mais toute cette sagesse consiste à n'aimer, quand on est jeune, que celui qui vous sera cher également dans tous les âges de la vie. Quel doux précepte de morale et de bonheur! Et la morale et le bonheur sont inséparables, quand les combinaisons factices de la société ne viennent pas mêler leur poison à la vie naturelle.
Henri de Lebensei est certainement l'homme le plus remarquable par l'esprit qu'il soit possible de rencontrer; une éducation sérieuse et forte lui a donné sur tous les objets philosophiques des connoissances infinies, et une imagination très-vive lui inspire des idées nouvelles sur tous les faits qu'il a recueillis. Il se plaît à causer avec moi, d'autant plus qu'une sorte de timidité sauvage et fière le rend souvent taciturne dans le monde; comme son esprit est animé et son caractère assez sérieux, plus le cercle se resserre, plus il déploie dans la conversation d'agrémens et de ressources, et seul avec moi il est plus aimable encore qu'il ne s'est jamais montré aux autres. Il réserve pour moi des trésors de pensées et de grâce, tandis que le commun des hommes s'exalte pour les auditeurs, s'enflamme par l'amour-propre, et se refroidit dans l'intimité: tous ceux qui aiment la solitude, ou que des circonstances ont appelés à y vivre, vous diront de quel prix est dans les jouissances habituelles ce besoin de communiquer ses idées, de développer ses sentimens, ce goût de conversation qui jette de l'intérêt dans une vie où le calme s'achète d'ordinaire aux dépens de la variété; et ne croyez point que cet empressement de Henri pour mon entretien naisse seulement de son amour pour moi; ma raison m'auroit dit encore qu'il ne faut jamais compter sur les qualités que l'amour donne, ou se croire préservé des défauts dont il corrige. Ce qui me rend certaine de mon bonheur avec Henri, c'est que je connois parfaitement son caractère tel qu'il est, indépendamment de l'affection que je lui inspire, et que je suis la seule personne au monde avec laquelle il ait entièrement développé ses vertus comme ses défauts.
Henri possède un genre d'agrément et de gaîté qui ne peut se développer que dans la familiarité de sentimens intimes; ce n'est point une grâce de parure, mais une grâce d'originalité dont la parfaite aisance augmente beaucoup le charme: quand l'intimité est arrivée à ce point, qui fait trouver du charme dans des jeux d'enfans, dans une plaisanterie vingt fois répétée, dans de petits détails sans fin auxquels personne que vous deux ne pourroit jamais rien comprendre; mille liens sont enlacés autour du coeur, et il suffiroit d'un mot, d'un signe, de l'allusion la plus légère à des souvenirs si doux, pour rappeler ce qu'on aime du bout du monde.
J'ai de la disposition à la jalousie; Henri ne m'en fait jamais éprouver le moindre mouvement: je sais que seule je le connois, que seule je l'entends, et qu'il jouit d'être senti, d'être estimé par moi, sans avoir jamais besoin de mettre en dehors ce qu'il éprouve. Il a des opinions très-indépendantes, assez de mépris pour les hommes en général, quoiqu'il ait beaucoup de bienveillance pour chacun d'eux en particulier. On a dit assez de mal de lui, surtout depuis que, dans les querelles politiques, il s'est montré partisan de la révolution; il tient cette injustice pour acceptée, et rien au monde ne pourroit le contraindre à une justification, pas même à une démonstration de ce qu'il est: dès que cette démonstration peut être demandée, elle lui devient impossible. Le parfait naturel de son caractère m'est encore un garant de sa fidélité; s'il formoit une nouvelle liaison, il seroit obligé d'entrer dans des explications sur lui-même, sur ses défauts, sur ses qualités, dont sa conduite envers moi le dispense; il m'a parlé par ses actions, et c'est de cette manière qu'un caractère fier et souvent calomnié aime à se faire connoître.
Sous des formes froides et quelquefois sévères, il est plus accessible que personne à la pitié; il cache ce secret, de peur qu'on n'en abuse; mais moi, je le sais et je m'y confie. Sans doute je serois bien malheureuse, s'il n'étoit retenu près de moi que par la crainte de m'affliger en s'éloignant; mais tout en jouissant de l'amour que je lui inspire, je songe avec bonheur que deux vertus me répondent de son coeur, la vérité et la bonté. Nous nous faisons illusion; mais quand on observe la société, il est aisé de voir que les hommes ont bien peu besoin des femmes; tant d'intérêts divers animent leur vie, que ce n'est pas assez du goût le plus vif, de l'attrait le plus tendre, pour répondre de la durée d'une liaison: il faut encore que des principes et des qualités invariables préservent l'esprit de se livrer à une affection nouvelle, arrêtent les caprices de l'imagination, et garantissent le coeur long-temps avant le combat; car s'il y avoit combat, le triomphe même ne seroit plus du bonheur.