Que de qualités cependant, que de singularités même ne faut-il pas trouver réunies dans le caractère d'un homme, pour avoir la certitude complète de son affection constante et dévouée! et, sans cette certitude, combien le parti que j'ai adopté seroit insensé! car lorsqu'on prend une résolution contraire à l'opinion générale, rien ne vous soutient que vous-même: vous avez contracté l'engagement d'être heureuse, et si jamais vous laissiez échapper quelques regrets, le public et vos amis seroient prêts à les repousser au fond de votre coeur comme dans leur seul asile.
Je ne le dissimulerai point, les opinions philosophiques de Henri, la force de son caractère, son indifférence absolue pour la manière de penser des autres, quand elle n'est pas la sienne, tous ces appuis m'ont été bien nécessaires pour lutter contre la défaveur du monde. Un homme s'affranchit aisément de tout ce qui n'est pas sa conscience, et s'il possède des talens vraiment distingués, c'est en obtenant de la gloire qu'il cherche à captiver l'opinion publique; la gloire commence à une grande distance du cercle passager de nos relations particulières, et n'y pénètre même qu'à la longue. M. de Lebensei, par un contraste singulier, mais naturel, est parfaitement indifférent à l'opinion de ce qu'on appelle la société, et très-ambitieux d'atteindre un jour à l'approbation du monde éclairé: moi, qui ne puis être connue qu'autour de moi, je ne nie point que je ne sois affligée quelquefois d'être généralement blâmée; mais comme ce blâme ne produit pas sur Henri la plus légère impression, comme je suis assurée qu'il y est tout-à-fait indifférent, je me distrais facilement de ma peine. L'on n'est inconsolable, dans un sentiment vrai, que de la douleur de ce qu'on aime; l'on finit toujours par oublier la sienne propre.
J'étois convaincue que la morale et la religion bien entendues ne me défendoient point d'épouser Henri, puisque je ne troublois, par cette résolution, la destinée de personne, et que je n'avois à rendre compte qu'à Dieu de mon bonheur. Devois-je donc, quand le ciel m'avoit fait rencontrer le seul caractère qui pût s'identifier avec le mien, le seul homme qui pût tirer de mes qualités et de mes défauts des sources de félicité pour tous les deux; devois-je sacrifier ce sort unique au mal que pouvoient dire de moi de froids amis qui m'ont bientôt oubliée, des indifférens qui savent à peine mon nom? Ils me conseilleroient de renoncer au seul être qui m'aime, au seul être qui me protège dans ce monde, tout en se préparant à me refuser du secours si j'en avois besoin, si, redevenue isolée par déférence pour leurs avis, j'allois leur demander l'un des milliers de services qu'Henri me rendroit sans les compter.
Non, ce n'est point à l'opinion des hommes, c'est à la vertu seule qu'on peut immoler les affections du coeur; entre Dieu et l'amour, je ne reconnois d'autre médiateur que la conscience.
De quoi vous menace donc la société? de ne plus vous voir? la punition n'est pas égale à la sévérité des lois qu'elle impose. Cependant, je le répète à vous, madame, qui êtes encore dans les premières années de la jeunesse, mon exemple ne doit entraîner personne à m'imiter. C'est un grand hasard à courir pour une femme, que de braver l'opinion; il faut, pour l'oser, se sentir, suivant la comparaison d'un poète, un triple airain autour du coeur, se rendre inaccessible aux traits de la calomnie, et concentrer en soi-même toute la chaleur de ses sentimens; il faut avoir la force de renoncer au monde, posséder les ressources qui permettent de s'en passer, et ne pas être douée cependant d'un esprit ou d'une beauté rare, qui feroient regretter les succès pour toujours perdus. Enfin, il faut trouver dans l'objet de nos sacrifices la source toujours vive des jouissances variées du coeur et de la raison, et traverser la vie appuyés l'un sur l'autre, en s'aimant et faisant le bien.
Vous connoissez maintenant ma situation, madame; vous aurez aperçu que mon bonheur n'est pas sans mélange; mais le bonheur parfait ne peut jamais être le partage d'une femme à qui l'erreur de ses parens ou la sienne propre ont fait contracter un mauvais mariage. Si l'enfant que, je porte dans mon sein est une fille, ah! combien je veillerai sur son choix! combien je lui répéterai que, pour les femmes, toutes les années de la vie dépendent d'un jour! et que d'un seul acte de leur volonté dérivent toutes les peines ou toutes les jouissances de leur destinée.
Quand des personnes que j'estime condamnent la résolution que j'ai prise; quand j'éprouve la foiblesse ou la dureté de mes amis, quelquefois je ne retrouve plus, même dans la solitude, le repos que j'espérois, et le souvenir du monde s'y introduit pour la troubler. Mais dans les momens où je suis le plus abattue, un beau jour avec Henri relève mon âme: nous sommes jeunes encore l'un et l'autre, et néanmoins nous parlons souvent ensemble de la mort, nous cherchons dans nos bois quelque retraite paisible pour y déposer nos cendres; là, nous serons unis, sans que les générations successives qui fouleront notre tombe nous reprochent encore notre affection mutuelle!
Nous nous entretenons souvent sur les idées religieuses, nous interrogeons le ciel par des regards d'amour: nos âmes, plus fortes de leur intimité, essaient de pénétrer à deux dans les mystères éternels. Nous existons par nous mêmes, sans aucun appui, sans aucun secours des hommes. M. de Lebensei, je l'espère, est plus heureux que moi, car il est beaucoup plus indépendant des autres. Quand les chagrins, causés par l'opinion, me font souffrir, je me dis que j'aurois été trop heureuse, si les hommes avoient joint leur suffrage à ma félicité intérieure, si j'avois vu, pour ainsi dire, mon bonheur se répéter de mille manières dans leurs regards approbateurs. L'imparfaite destinée jette toujours des regrets à travers les plus pures jouissances; la peine que j'éprouve, la seule de ma vie, me garantit peut-être la possession de tout ce qui m'est cher; elle m'acquitte envers la douleur, qui ne veut pas qu'on l'oublie, et j'obtiendrai peut-être en compensation le seul bien que je demande maintenant au ciel……… Mourir avant Henri, recevoir ses soins à ma dernière heure, entendre sa douce voix me remercier de l'avoir rendu heureux, de l'avoir préféré à tout sur cette terre; alors j'aurai vécu de la vraie destinée pour laquelle les femmes sont faites; aimer, encore aimer, et rendre enfin au Dieu qui nous l'a donnée une âme que les affections sensibles auront seules occupée.
ÉLISE DE LEBENSEI.
Ah! ma chère Louise, maintenant que vous avez fini cette lettre, avez-vous donné quelques larmes aux regrets qu'elle a ranimés dans mon coeur? Avez-vous pressenti toutes les réflexions amères qu'elle m'a suggérées? Que d'obstacles M. de Lebensei n'a-t-il pas eus à vaincre pour épouser celle qu'il aimoit! Et Léonce, comme aisément il y a renoncé! C'est madame de Lebensei qui pense à la défaveur de l'opinion; mais son mari ne s'en est pas occupé un seul instant; il ne dépend que de ses propres affections, il ne se soumet qu'à ce qu'il aime; et Léonce…. Ne croyez pas cependant que son caractère ait moins de force, qu'il soit en rien inférieur à personne; mais il a manqué d'amour: je veux en vain me faire illusion, tout le mal est là.
Hélas! sans le savoir, madame de Lebensei condamne à chaque ligne la conduite de Léonce. La douleur que m'a causée cette lettre ne me sera point inutile; si je le revoyois, je pourrois lui parler, je serois calme et fière en sa présence.
LETTRE VIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Louise, qu'ai-je éprouvé? Que m'a-t-il dit? Je n'en sais rien; je l'ai vu; mon âme est bouleversée; je croyois entrevoir une espérance, madame de Vernon me l'a presque entièrement ravie. Pouvez-vous m'éclairer sur mon sort? Ah! je ne suis plus capable de rien juger par moi-même.
Je reçus hier à Paris, où j'étois venue pour reconduire madame de Vernon, une lettre vraiment touchante de madame d'Ervins. Dans cette lettre, elle me conjurait d'aller chez un peintre au Louvre, où le portrait de M. de Serbellane étoit encore, et de le lui apporter pour le considérer une dernière fois. Elle me disoit: «Je me suis persuadée la nuit passée que ses traits étoient effacés de mon souvenir; je les cherchois comme à travers des nuages qui se plaçoient toujours entre ma mémoire et moi: je le sais, c'est une chimère insensée; mais il faut que j'essaie de me calmer avant le dernier sacrifice. Ces condescendances que j'ai encore pour mes foiblesses ne vous compromettront plus long-temps, ma chère amie; ma résolution est prise, et tout ce qui semble m'en écarter m'y conduit.»
Je n'hésitai pas à donner à Thérèse la consolation qu'elle désiroit, et madame de Vernon, à qui j'en parlai, fut entièrement de mon avis.
J'allai donc ce matin au Louvre; mais avant d'arriver à l'atelier du peintre de M. de Serbellane, je m'arrêtai dans la galerie des tableaux; il y en avoit un qu'un jeune artiste venoit de terminer [Le Marcus Sextus de Guérin.]: il me frappa tellement, qu'à l'instant où je le regardai, je me sentis baignée de larmes. Vous savez que de tous les arts, c'est à la peinture que je suis le moins sensible; mais ce tableau produisit sur moi l'impression vive et pénétrante, que jusqu'alors je n'avois jamais éprouvée que par la poésie ou la musique.
Il représente Marcus Sextus, revenant à Rome après les proscriptions de Sylla. En rentrant dans sa maison, il retrouve sa femme étendue sans vie, sur son lit; sa jeune fille, au désespoir, se prosterne à ses pieds. Marcus tient la main pâle et livide de sa femme dans la sienne; il ne regarde pas encore son visage; il a peur de ce qu'il va souffrir; ses cheveux se hérissent, il est immobile; mais tous ses membres sont dans la contraction du désespoir. L'excès de l'agitation de l'âme semble lui commander l'inaction du corps. La lampe s'éteint, le trépied qui la soutient se renverse, tout rappelle la mort dans ce tableau; il n'y a de vivant que la douleur.
Je fus saisie, en le voyant, de cette pitié profonde que les fictions n'excitent jamais dans notre coeur, sans un retour sur nous-mêmes; et je contemplai cette image du malheur comme si, dangereusement menacée au milieu de la mer, j'avois vu de loin, sur les flots, les débris d'un naufrage.
Je fus tirée de ma rêverie par l'arrivée du peintre qui me mena dans son atelier; je vis le portrait de M. de Serbellane, très-frappant de ressemblance. Je demandai qu'on le portât dans ma voiture: pendant qu'on l'arrangeoit, je revins dans la galerie pour revoir encore le tableau de Marcus Sextus.
En entrant, j'aperçois Léonce placé comme je l'étois devant ce tableau, et paroissant ému comme moi de son expression; sa présence m'ôta dans l'instant toute puissance de réflexion, et je m'avançai vers lui sans savoir ce que je faisois. Il leva les yeux sur moi, et ne parut point surpris de me voir. Son âme étoit déjà ébranlée; il me sembla que j'arrivois comme il pensoit à moi, et que ses réflexions le préparoient à ma présence.
—On plaint, me dit-il avec une sorte d'égarement tout-à-fait extraordinaire, et presque sans me regarder, oui, l'on plaint ce Romain infortuné qui, revenant dans sa patrie, ne trouve plus que les restes inanimés de l'objet de sa tendresse; eh bien! il seroit mille fois plus malheureux s'il avoit été trompé par la femme qu'il adoroit, s'il ne pouvoit plus l'estimer ni la regretter sans s'avilir. Quand la mort a frappé celle qu'on aime, la mort aussi peut réunir à elle; notre âme, en s'échappant de notre sein, croit s'élancer vers une image adorée; mais si son souvenir même est un souvenir d'amertume, si vous ne pouvez penser à elle sans un mélange d'indignation et d'amour, si vous souffrez au dedans de vous par des sentimens toujours combattus, quel soulagement trouverez-vous dans la tombe? Ah! regardez-le encore, madame, cet homme malheureux qui va succomber sous le poids de ses peines; il ne connoissoit pas les douleurs les plus déchirantes; la nature, inépuisable en souffrances, l'avoit encore épargné. Il tient, s'écria Léonce avec l'accent le plus amer, et en me saisissant le bras comme un furieux, il tient la main décolorée de la compagne de sa vie; mais la main cruelle de celle qui lui fut chère n'a pas plongé dans son sein un fer empoisonné.
—Effrayée de son mouvement, ne pouvant comprendre ses discours, je voulois lui répondre, l'interroger, me justifier; un de mes gens apporta dans cet instant le portrait de M. de Serbellane, et le peintre qui le suivoit lui dit:—Mettez ce tableau avec beaucoup de soin dans la voiture de madame d'Albémar.—Léonce me quitte, s'approche du portrait, lève la toile qui le couvroit, la rejette avec violence, et se retournant vers moi avec l'expression de visage la plus insultante:—Pardonnez-moi, me dit-il, madame, les momens que je vous ai fait perdre; je ne sais ce qui m'avoit troublé; mais ce qui est certain, ajouta-t-il en pesant sur ce mot de toute la fierté de son âme, ce qui est certain, c'est que je suis calme à présent.—En prononçant ces paroles, il enfonça son chapeau sur ses yeux, et disparut.
Je restai confondue de cette scène, immobile à la place où Léonce m'avoit laissée, et cherchant a deviner le sens des reproches sanglans qu'il m'avoit adressés: cependant une idée me saisit, c'est que tout ce qu'il m'avoit dit, et l'impression qu'avoit produite sur lui le portrait de M. de Serbellane pouvoit appartenir à la jalousie; cette pensée, peut-être douce, n'étoit encore que confuse dans ma tête, lorsque madame de Vernon arriva; je ne l'attendois point; elle avoit été chez moi, ne me croyant pas encore partie, et voulant m'amener elle-même chez le peintre. Je lui exprimai dans mon premier mouvement toutes les idées qui m'agitoient, et je lui demandai vivement comment il seroit possible que Léonce pût croire que j'aimois M. de Serbellane, lui qui devoit savoir l'histoire de madame d'Ervins.—Aussi, me répondit-elle, ne le croit-il pas. Mais vous n'avez pas d'idée de son caractère, et de l'irritation qu'il éprouve sur tout ce qui vous regarde.—Cette réponse ne me satisfit pas, et je regardai madame de Vernon avec étonnement; je ne sais ce qui se passa dans son esprit alors; mais elle se tut pendant quelques instans, et reprit ensuite d'un ton ferme, qui me fit rougir des pensées que j'avois eues, et ne me prouva que trop combien elles étoient fausses.
—Je pénètre, me dit madame de Vernon, l'injuste défiance que vous avez contre moi, je ne puis la supporter, il faut que tout soit éclairci; je forcerai Léonce, malgré les motifs qu'il pourroit m'opposer, à vous expliquer lui-même les raisons qui l'ont déterminé à ne pas s'unir à vous. Je fais peut-être une démarche contraire à mon devoir de mère, en vous rapprochant du mari de ma fille, car certainement il ne pourra jamais vous voir sans émotion, quelle que soit son opinion sur votre conduite; mais ce qu'il m'est impossible de tolérer, c'est votre défiance, et pour qu'elle finisse, je vais écrire dès demain à Léonce que je le prie d'avoir un entretien avec vous.
—Jugez, ma soeur, de l'effroi qu'un tel dessein dut me causer; je conjurai madame de Vernon d'y renoncer; elle me quitta sans vouloir me dire ce qu'elle feroit; elle étoit blessée, je n'en pus obtenir un seul mot; mais je pars à l'instant même pour passer deux jours à Cernay chez madame de Lebensei; si madame de Vernon, malgré mes instances, me ménage assez peu pour demandera Léonce de me voir, au moins il saura que je n'ai point consenti à cette humiliation; il ne me trouvera point chez moi, à Paris, ni à Bellerive.
LETTRE IX.
Madame de Vernon à Léonce.
Après tout ce que je vous ai dit, après tout ce qui s'est passé, votre agitation, en parlant hier matin à madame d'Albémar, l'a fort étonnée, mon cher Léonce: elle voudroit ne point partir sans que vous fussiez en bonne amitié l'un avec l'autre; elle pense avec raison qu'étant devenus proches parens par votre mariage avec ma fille, vous ne devez pas rester brouillés; je désirerois donc que vous vous rencontrassiez tous les deux chez moi demain soir; le voulez-vous?
LETTRE X.
Réponse de Léonce à madame de Vernon.
Je n'ai rien à dire à madame d'Albémar, madame, qui pût motiver l'entretien que vous me demandez. Nous sommes et nous resterons parfaitement étrangers l'un à l'autre: l'amitié comme l'amour doivent être fondés sur l'estime, et quand je suis forcé d'y renoncer, dispensez-moi de le déclarer.
LETTRE XI.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 14 août.
Je l'ai offensée, mortellement offensée, mon ami, je le voulois, et néanmoins je m'en repens avec amertume; mais aussi comment se peut-il que le jour même où j'apprends par hasard de madame de Vernon, que madame d'Albémar doit aller chez le peintre de M. de Serbellane, le jour où je la vois emporter ce portrait avec elle, madame de Vernon me propose de rencontrer chez elle madame d'Albémar, de lui dire adieu, lorsqu'elle part pour rejoindre M. de Serbellane! et de quels termes madame de Vernon, inspirée sans doute par madame d'Albémar, se sert-elle pour m'y engager! elle me rappelle l'amitié, les liens de famille qui doivent me rapprocher de sa nièce! Non, je ne suis ni le parent, ni l'ami de Delphine; je la hais ou je l'adore, mais rien ne sera simple entre nous, rien ne se passera selon les règles communes. Il est vrai, je ne devois pas me servir d'expressions blessantes en refusant de la voir; tant de circonstances cependant s'étoient réunies pour m'irriter! je fus tout le jour assez content de moi-même, mais la nuit, mais le lendemain qui suivit, je ne pus me défendre du remords d'avoir outragé celle que j'ai si tendrement aimée. J'allai chez madame de Vernon pour la conjurer de ne pas montrer ma réponse à madame d'Albémar. Madame de Vernon étoit partie pour la campagne de madame de Lebensei; il n'y avoit pas une heure, me dit-on, qu'elle étoit en route: j'eus l'espoir, en montant à cheval, de la rejoindre, et je partis à l'instant; j'arrive à Cernay, sans rencontrer madame de Vernon; un de mes gens me précède, on ouvre la grille, j'entre, et j'aperçois d'abord la voiture de madame d'Albémar, qui étoit avancée devant la porte de l'intérieur de la maison. J'imaginai que madame d'Albémar étoit au moment de partir, et je ne sais par quelle inconséquence du coeur, quoique je ne fusse pas venu dans l'intention de la voir, je ne supportai pas l'idée que cela me seroit impossible. Sans projet ni réflexion, j'avance et je crie au cocher:—Reculez.—J'attends madame, me répondit-il.—Reculez, lui dis-je;—et je sautai en bas de mon cheval avec une action si véhémente, qu'il m'obéit de frayeur. Je fus honteux de ma folle colère, quand je me trouvai seul au milieu de la cour, examiné par tous les domestiques qui y étoient. Celui de madame d'Albémar, se ressouvenant du temps où sa maîtresse avoit du plaisir à me voir, me dit qu'elle étoit dans le jardin; j'y entrai par la porte de la cour, toujours dans le même égarement; j'étois dans une maison étrangère, je n'y connoissois personne, mais j'allois où elle étoit, comme un malheureux entraîné par une force surnaturelle. Il étoit neuf heures du soir, le ciel étoit parfaitement serein, et la beauté de la nuit auroit calmé tout autre coeur que le mien; mais dans mon agitation, je ne pouvois éprouver aucune impression douce. Je la cherchois, et mes yeux repoussoient tout ce qui n'étoit pas elle. J'aperçus d'une des hauteurs du jardin, à travers l'ombre des arbres, cette charmante figure que je ne puis méconnoître; elle étoit appuyée sur un monument qu'elle sembloit considérer avec attention; une petite fille à ses pieds, habillée de noir, la tiroit par sa robe pour la rappeler à elle. Je m'approchai sans me montrer: Delphine levoit ses beaux yeux vers le ciel, et je crus la voir pâle et tremblante, telle que son image m'étoit apparue à l'église. Elle prioit, car toute l'expression de son visage peignoit l'enthousiasme de l'inspiration. Le vent venoit de son côté, il agitoit les plis de sa robe avant d'arriver jusqu'à moi; en respirant cet air je croyois m'enivrer d'elle; il m'apportoit un souffle divin. Je restai quelques instans dans cette situation: depuis un mois, mon coeur oppressé n'avoit pas cessé de me faire mal; je le sentois alors battre avec moins de peine, j'y pouvois poser la main sans douleur. Je serois resté long-temps dans cet état, si je n'avois pas vu Delphine sortir du bosquet, pour lire, aux rayons de la lune, une lettre qu'elle tenoit entre ses mains: il me vint dans l'esprit que c'étoit celle que j'avois écrite à madame de Vernon, et que les signes de douleur que je remarquois sur le visage de Delphine, venoient peut-être de la peine que je lui avois causée. Je ne pus résister à cette idée; je m'approchai précipitamment de madame d'Albémar; elle se retourna, tressaillit, et prête à tomber, elle s'appuya sur un arbre. Je reconnus ma lettre qu'elle regardoit encore: j'allois m'en saisir pour la déchirer, lorsque Delphine, reprenant ses forces, s'avança vers moi, et tenant ma lettre dans l'une de ses mains, elle leva l'autre vers le ciel. Jamais je ne l'avois vue si ravissante; je crus un moment que moi seul j'étois coupable, il me sembloit que j'entendois les anges qu'elle invoquoit à son secours parler pour elle et m'accuser. Je tombai à genoux devant le ciel, devant elle, devant la beauté; je ne sais ce que j'adorois, mais je n'étois plus à moi.—Parlez, m'écriai-je, parlez; prosterné devant vous, je vous demande de vous justifier.—Non, me dit-elle en mettant sa main sur son coeur, ma réponse est là, celui qui put m'offenser n'a pas mérité de l'entendre.—Elle s'éloigna de moi, je la conjurai de s'arrêter, mais en vain; je vis de loin madame de Vernon qui venoit rapidement vers nous avec madame de Lebensei; je fis un dernier effort pour obtenir un mot, il fut inutile, et mon coeur irrité reprit l'indignation que le regard de Delphine avoit comme suspendue. Je voulus paroître calme en présence des étrangers, et ne pas rendre Delphine témoin de mon abattement. Je parlai vite, je rassemblai au hasard tout ce que je pouvois dire à madame de Lebensei et à madame de Vernon, et quand je crus en avoir assez fait pour avoir l'air d'être tranquille, je regardai Delphine, d'abord avec assurance. Elle n'avoit point essayé, comme moi, de cacher son émotion; elle s'appuyoit sur la fille de madame d'Ervins, marchoit avec peine, ne répondoit à rien, et cherchoit seulement avec ses regards la route qui conduisoit hors du parc. Dès que je vis sa tristesse, je me tus, et je la suivis en silence; madame de Vernon et madame de Lebensei tâchoient en vain de soutenir la conversation; au, moment où nous approchâmes de la porte, les yeux de madame d'Albémar tombèrent sur moi; si je n'avois vu que ce regard, il me semble que ma situation ne seroit point amère, mais elle a refusé de se justifier…. Insensé que je suis! que pouvoit-elle me dire? désavouera-t-elle son choix? ne m'a-t-elle pas trompé? peut-elle anéantir le passé? mais pourquoi donc voulois-je la voir, et pourquoi ne puis-je jamais oublier cette expression de douleur qui s'est peinte dans tous ses traits? Est-ce encore un art perfide? mais de l'art avec ce visage, avec cet accent! feignoit-elle aussi l'état où je l'ai vue, lorsqu'elle ne pouvoit m'apercevoir? Sa voiture en s'en allant passoit devant une des allées du parc; j'ai fait quelques pas derrière les arbres, pour la suivre encore des yeux; la fille de madame d'Ervins avoit jeté ses bras autour d'elle, et Delphine la tenoit serrée contre son coeur, avec un abandon si tendre, une expression si touchante! il m'a semblé que sa poitrine se soulevoit par des sanglots. Une femme dissimulée pourroit-elle presser ainsi un enfant contre son sein? cet âge si vrai, si pur, seroit-il associé déjà par elle aux artifices de la fausseté? non, elle a été émue en me revoyant; non, ce sentiment n'étoit point un mensonge; mais elle est liée à M. de Serbellane, elle n'auroit pu me le nier; je devois m'y attendre, je ne la chercherai plus. Avant de l'avoir rencontrée, j'espérois toujours que si je la revoyois, cet instant changeroit mon sort. Je l'ai revue, et c'en est fait. Je n'en suis que plus malheureux. Que venois-je faire chez madame de Lebensei? Pourquoi madame d'Albémar y étoit-elle? C'est une maison qui me déplaît sous tous les rapports. M. de Lebensei étoit absent, je ne le regrettai point. M. de Lebensei n'a-t-il pas entraîné la femme qu'il aimoit dans une démarche qui l'expose au blâme universel? Je suis sûr qu'elle n'est point heureuse, quoiqu'elle ait eu soin de répéter plusieurs fois qu'elle l'étoit: son inquiétude secrète, son calme apparent, ce mélange de timidité et de fierté qui rend ses manières incertaines, tout en elle est une preuve indubitable qu'on ne peut braver l'opinion sans en souffrir cruellement; mais moi qui la respecte, mais moi qui n'ai rien fait que l'on puisse me reprocher, en suis-je plus heureux? mon ami, il n'est pas d'homme sur la terre aussi misérable.
Pourquoi, tout en m'écrivant avec intérêt, avec affection, ne me dites-vous rien sur le sujet de mes peines? craignez-vous de me montrer que vous aimez encore madame d'Albémar? j'y consens, je suis peut-être même assez foible pour le désirer; mais de grâce, parlez-moi d'elle, et ne m'abandonnez pas seul au tourment de mes pensées.
LETTRE XII.
Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, 23 août.
Pour la première fois, ma chère amie, je désapprouve entièrement les sentimens que vous m'exprimez. Quoi! Léonce, en se refusant à vous voir, écrit formellement qu'il a cessé de vous estimer, et dans le moment où cette conduite révoltante ne devroit vous inspirer que de l'indignation, votre lettre à moi [Cette lettre, ainsi que quelques autres dont il est parlé, ne se trouve pas dans le recueil.] n'est remplie que du regret de ne lui avoir pas parlé, de n'avoir pas essayé de vous justifier à ses yeux! on diroit que vous devenez plus foible, quand il se montre plus injuste; vainement vous vous faites illusion, en m'assurant que ce n'est point l'amour, mais la fierté, mais le sentiment de votre dignité blessée, qui ne vous permet pas de supporter qu'il se croye le droit de vous offenser, en parlant, en pensant mal de vous. Voulez-vous savoir la vérité? La lettre de Léonce vous cause une douleur plus vive que toutes celles que vous aviez ressenties, et vous n'avez plus la force de vous y résigner: ce n'est pas tout encore; en revoyant ce redoutable Léonce, votre sentiment pour lui s'est ranimé, et peut-être, pardonnez-moi de vous le dire, il le faut pour vous éclairer sur vous-même, peut-être avez-vous aperçu qu'il avoit éprouvé près de vous une émotion profonde, et qu'un plus long entretien le rameneroit à vos pieds. Pardon encore une fois, votre coeur ne s'est pas rendu compte de ses impressions, mais pensez à l'irréparable malheur d'exciter dans le coeur de Léonce une passion qui lui inspireroit sans doute de l'éloignement pour Matilde!
Delphine, souvenez-vous que, dans vos conversations avec mon frère, vous répétiez souvent que la vertu dont toutes les autres dérivoient, c'étoit la bonté, et que l'être qui n'avoit jamais fait de mal à personne étoit exempt de fautes au tribunal de sa conscience. Je le crois comme vous, la véritable révélation de la morale naturelle est dans la sympathie que la douleur des autres fait éprouver, et vous braveriez ce sentiment, vous Delphine! Je ne raisonnerai point avec vous sur vos devoirs, mais je vous dirai: songez à Matilde; elle a dix-huit ans, elle a confié son bonheur et sa vie à Léonce, abuserez-vous des charmes que la nature vous a donnés, pour lui ravir le coeur que Dieu et la société lui ont accordé pour son appui? Vous ne le voulez pas, mais que d'écueils dans votre situation, si vous n'avez pas le courage de quitter Paris, et de revenir auprès de moi!
Je songe aussi avec inquiétude que cette madame de Vernon, dont la conduite est si compliquée, quoique sa conversation soit si simple, est la seule personne qui ait du crédit sur vous à Paris; pourquoi ne répondez-vous pas à l'empressement que madame d'Artenas a pour vous, depuis que vous avez rendu service à sa nièce, madame de R.? Elle m'a écrit plusieurs fois qu'elle désireroit se lier plus intimement avec vous; je sais que quand elle vint nous voir à Montpellier, à son retour de Barège, vous ne me permettiez pas de la comparer à madame de Vernon. Elle est certainement moins aimable; elle n'a pas surtout cette apparence de sensibilité, cette douceur dans les discours, cet air de rêverie dans le silence, qui vous plaisent dans madame de Vernon; mais son caractère a bien plus de vérité: elle a une parfaite connoissance du monde; je conviens qu'elle y attache trop de prix, et que si elle n'avoit pas vraiment beaucoup d'esprit, l'importance qu'elle met à tout ce qu'on dit à Paris pourroit passer pour du comérage: néanmoins personne ne donne de meilleurs conseils, et soit vertu, soit raison, elle est toujours pour le parti le plus honnête.
Ne vous refusez pas à l'écouter: vous ne lui parlerez pas, je le comprends, des sentimens qu'on ne peut confier qu'à des âmes restées jeunes; mais elle vous donnera des avis utiles; tandis que madame de Vernon, qui ne cherche qu'à vous plaire, ne songe point à vous servir.
Je vous en conjure aussi, ma chère Delphine, continuez à ne rien me cacher de tout ce qui se passe dans votre coeur et dans votre vie; vous avez besoin d'être soutenue dans la noble résolution de partir. Croyez-moi, dans cette occasion, si la passion ne vous troubloit pas, quel être sur la terre seroit assez présomptueux pour comparer sa raison à la vôtre? mais vous aimez Léonce, et je n'aime que vous; confiez-vous donc sans réserve à ma tendresse, et laissez-vous guider par elle.
LETTRE XIII.
Madame d'Artenas à madame de R.
Paris, ce 1er septembre 1790.
Revenez donc à Paris, ma chère nièce; vous avez pris cette année trop de goût pour la solitude; depuis cette malheureuse scène des Tuileries, vous êtes triste; je voulois bien que vous sentissiez un peu la nécessité d'en croire mes conseil, mais je serois bien fâchée que votre caractère perdît sa gaîté naturelle.
J'ai enfin rencontré chez elle madame d'Albémar que vous m'aviez chargée de voir, et que je rechercherois volontiers pour moi-même, tant je la trouve aimable et bonne. J'aurois désiré qu'elle me parlât avec confiance sur sa situation actuelle; mais madame de Vernon possède seule toute son amitié, et je doute fort cependant qu'elle en fasse un bon usage. J'ai trouvé madame d'Albémar triste, et surtout fort agitée, elle avoit l'air d'une personne tourmentée par une indécision cruelle; il étoit neuf heures du soir, elle étoit encore vêtue de sa robe du matin, ses beaux cheveux n'avoient point encore été rattachés; à l'extérieur négligé de sa personne, à sa démarche lente, à sa tète baissée, l'on auroit dit que depuis long-temps elle n'avoit rien fait que songer à la même pensée, et souffrir de la même douleur.
Dans cet état cependant, elle étoit jolie comme le jour, et je ne pus m'empêcher de le lui dire.—Moi, jolie! me répondit-elle, je ne dois plus l'être.—Et elle se tut. Je voulois apprendre d'elle quelles sont à présent ses relations avec M. de Serbellane; on rapporte à ce sujet des choses très-diverses dans Paris; les uns disent qu'elle ne part pour le Languedoc que pour aller de là rejoindre M. de Serbellane, s'il n'obtient pas, à cause de son duel, la permission de revenir en France: d'autres murmurent tout bas que madame d'Albémar a été fort coquette pour M. de Mondoville, et que M. de Serbellane irrité s'est brouillé tout-à-fait avec elle: enfin une lettre de Bordeaux m'avoit fait naître une idée très-différente de toutes celles-là, et je l'avois gardée jusqu'à présent pour moi seule; je pensois qu'il se pourroit bien que M. de Serbellane fût l'amant de madame d'Ervins, et que madame d'Albémar les ayant réunis tous les deux chez elle un peu indiscrètement, M. d'Ervins les y eût surpris, et se fût battu avec M. de Serbellane, pour se venger de l'infidélité de sa femme.
J'essayai de provoquer la confiance de madame d'Albémar, en lui disant ce qui étoit vrai, c'est que je voyois avec peine que les différens bruits qui se répandoient dans Paris sur son compte, pouvoient nuire à sa réputation; elle me répondit avec un découragement qui me toucha beaucoup:—Il fut une époque de ma vie dans laquelle j'aurois attaché de l'importance à ce qu'on pouvoit dire de moi; mais à présent que mon nom ne doit plus être uni à celui de personne, je ne m'inquiète plus de l'injustice dont ce nom peut être l'objet.—Ces paroles me persuadèrent qu'elle étoit en effet brouillée avec M. de Serbellane, et comme je commençois à lui donner des consolations douces sur la peine qu'elle devoit en éprouver, elle m'arrêta pour me demander de m'expliquer mieux, et lorsque je l'eus fait, elle eut l'air étonné; mais, sans y mettre un intérêt très-vif, elle me déclara qu'elle n'avoit jamais pensé à épouser M. de Serbellane.
Le soupçon que j'avois formé sur madame d'Ervins me revint à l'instant, et je le dis à Delphine, en lui avouant que je regardois dans ce cas madame d'Ervins comme la véritable cause de la mort de son mari. Delphine ne m'eut pas plus tôt comprise que, se relevant de l'abattement où je l'avois vue jusqu'alors, elle me protesta que je me trompois. Je persistai dans mon opinion, et je lui dis positivement qu'un duel aussi sanglant ne pouvoit avoir été provoqué par de simples discussions politiques, et que l'amour de M. de Serbellane pour elle ou pour madame d'Ervins en devoit être la cause: quand madame d'Albémar vit que cette opinion étoit arrêtée dans ma tête, elle finit par me laisser croire tout ce que je voulus sur son attachement pour M. de Serbellane, exigeant seulement que je n'accusasse pas madame d'Ervins.
Que vous dirai-je, ma chère nièce? Il me fut impossible de démêler la vérité. Ce n'est pas qu'assurément madame d'Albémar ne soit la femme la plus vraie que j'aie jamais connue; mais il y a dans son caractère une générosité si singulière, que je ne suis pas parvenue à découvrir avec certitude si tout le mystère ne vient pas de la crainte qu'elle a de compromettre madame d'Ervins. Aime-t-elle réellement M. de Serbellane? sa tristesse vient-elle de leur séparation, et peut-être de leur brouillerie? ou bien a-t-elle consenti à tout ce qu'on pourroit dire d'elle et de lui, pour détourner l'attention qui se seroit portée sur madame d'Ervins, et la sauver de l'indignation qu'elle auroit excitée dans le public, et dans la famille de son mari? Je l'ignore, mais j'exige de vous le plus profond secret sur cette dernière supposition; vous en sentez les conséquences.
Quoi qu'il en soit, madame d'Albémar a rendu ma pénétration tout-à-fait inutile; je me vante de deviner les caractères dissimulés; mais quand une âme franche ne veut pas laisser connoître un secret, sa réserve simple et naturelle déconcerte les efforts de l'esprit observateur.
Après quelques momens de silence, je n'insistai plus; et me bornant à tâcher d'éclairer Delphine sur madame de Vernon, je lui dis:—Quels que soient vos motifs pour ne pas donner à ceux qui s'intéressent à vous le moyen de répondre clairement aux malveillans qui vous supposent des torts, de bons amis en imposent toujours, quand ils le veulent, aux discours médisans de la société de Paris: pourquoi donc madame de Vernon, qui se dit votre amie, ne fait-elle pas taire la phalange des sots? Ils attaquent, il est vrai, de préférence, les personnes distinguées; mais ils ne s'y hasardent cependant que dans les momens où ils ne les croient pas courageusement défendues par leurs parens ou leurs amis.—Je dois croire, me répondit Delphine en retombant dans cet état de tristesse insouciante dont elle étoit un moment sortie, je dois croire que madame de Vernon est mon amie.—Je n'ai pas entendu dire, répondis-je, qu'elle se permît aucun genre de blâme sur vous, ma chère Delphine; mais cependant je n'ai pas une confiance entière dans son amitié; ceux qui l'entourent se montrent souvent mal pour vous; rarement on peut se tromper à cet indice; on inspire à ses amis ce que l'on éprouve sincèrement; et, dans son cercle du moins, une femme sait faire aimer ce qu'elle aime; elle vous loue beaucoup, j'en conviens, mais à haute voix, comme s'il lui importoit surtout qu'on vous le répétât; et je ne vois pas dans sa conversation, quand il s'agit de vous, ce talent conciliateur qu'elle porte sur tous les autres sujets: elle dit souvent que vous êtes la plus jolie, la plus spirituelle; mais c'est à des femmes qu'elle s'adresse, pour vous donner cet éloge qui peut les humilier; et je ne l'entends jamais leur parler de cette bonté, de cette douceur, de cette sensibilité touchante qui pourroient vous faire pardonner tous vos charmes, par celles même qui en sont jalouses. Enfin, souffrez que je vous le dise, on pourroit croire, en entendant madame de Vernon parler de vous, qu'elle s'acquitte par ses discours plutôt qu'elle ne jouit par ses sentimens, et que, prévoyant d'une manière confuse que votre amitié finira peut-être un jour, elle ne veut pas à tout hasard vous donner des armes contre elle, en contribuant elle même à consolider votre réputation.
—Si vous avez raison, me repondit Delphine, je n'en suis que plus à plaindre; je l'aime, je l'ai aimée, madame de Vernon, de l'attrait du monde le plus vif et le plus tendre; si tant de dévouement, tant d'affection n'ont point obtenu son amitié, il est donc vrai qu'il n'est rien en moi qui puisse attacher à mon sort, il est donc vrai que je ne puis être aimée.—Vous vous trompez, ma chère Delphine, repris-je alors vivement; vous méritez d'avoir des amis plus que personne au monde; mais vous ne savez pas encore ce que c'est que la vie: vous vous croyez deux excellens guides, l'esprit et la bonté; eh bien! ma chère, ce n'est pas assez d'être aimable et excellente, pour se démêler heureusement des difficultés du monde; il y a d'utiles défauts, tels que la froideur, la défiance, qui vaudraient beaucoup mieux pour égide que vos qualités mêmes; tout au moins faut-il diriger ces qualités avec une grande force de raison: moi qui ne suis pas née très-sensible, j'ai deviné le monde assez vite; laissez-moi vous l'apprendre. Madame de Vernon vous paroit plus digne de votre amitié, elle sait mieux vous tenir le langage qui vous séduit: moi, je reste toujours ce que je suis; je n'ai pas assez d'imagination pour feindre, je le voudrais en vain; je ne suis plus jeune, mon esprit n'est plus flexible, il ne peut aller que dans sa ligne; mais je sais que mes avertissemens vous sont nécessaires, et c'est cette conviction qui me fait solliciter votre confiance. On vous l'aura dit, je crois; d'ordinaire, je ne me mets pas en avant: je suis sur la défensive avec la société, et c'est ainsi qu'il faut être; je m'offre à vous cependant, ma chère Delphine, parce que vous avez un caractère qui donne tout et n'abuse de rien: servez-vous donc de moi, si je puis vous être utile; ce sera ce que je pourrai faire de mieux de mon oisive existence.
—Madame d'Albémar parut fort touchée des preuves d'amitié que je lui donnois, et je croyois même l'avoir un peu ébranlée dans son aveugle amitié pour madame de Vernon; mais le surlendemain elle est revenue chez moi, presque uniquement pour me dire qu'elle avoit revu depuis moi madame de Vernon, et s'étoit assurée qu'elle n'avoit aucun tort.—Elle n'auroit pu me défendre, continua madame d'Albémar, sans compromettre mes amis; elle a bien fait de se conduire avec prudence, et de ne pas se livrer à son sentiment.—Je vous le répète, ma chère nièce, on ne peut arracher madame d'Albémar à l'empire de madame de Vernon.
Je l'ai souvent remarqué en vivant dans leur société, madame de Vernon met beaucoup d'intérêt à captiver Delphine; elle est avec elle fière, sensible, délicate; elle rend hommage au caractère de son amie, en imitant toutes les vertus pour lui plaire: moi, je ne puis ni ne veux me montrer autrement que la nature ne m'a faite, bonne et raisonnable, mais point du tout exaltée; je vaux mieux réellement que madame de Vernon; Delphine a tort de ne pas s'en apercevoir.
J'obtiendrai cependant un jour l'amitié de madame d'Albémar, si quelques circonstances me mettent dans le cas de la servir; je vous promets que je veillerai sur elle comme sur ma fille; vous aussi, ma chère nièce, vous allez devenir l'objet de tous mes soins, si vous continuez à m'écouter et à me croire.
H. D'ARTENAS.
LETTRE XIV.
Delphine a mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 3 septembre.
Non, vous l'exigez en vain; non, je n'ai pas la force de souffrir une telle incertitude; qu'il me dise ce qu'il éprouve, que je connoisse la cause de l'état extraordinaire où je le vois, et je me soumets à mon sort; mais le doute, le doute! cette douleur qui prend toutes les formes pour vous poursuivre, sans que vous ayez jamais aucune arme pour l'atteindre; je ne puis me résoudre à la supporter: les malheureux condamnés au supplice savent au moins pour quels crimes ils sont punis, et moi je l'ignore: ce que je croyois ne me paroît plus vraisemblable; écoutez ce qui s'est passé hier, et, si vous le pouvez, continuez à me commander de partir sans le voir.
On jouoit hier Tancrède; madame de Vernon me proposa d'y aller: j'y consentis, parce que de toutes les tragédies c'est celle qui m'a fait verser le plus de larmes: nous nous plaçâmes dans la loge de madame de Vernon, qui est en bas, sur l'orchestre. Pendant le premier acte, je remarquai à quelque distance de nous un homme enveloppé d'un manteau, la tête appuyée sur le banc de devant, couvrant son visage avec ses mains, et mettant du soin à se cacher. Malgré tous ses efforts je reconnus Léonce; il y a tant de noblesse dans sa taille que rien ne peut la déguiser.
Mes yeux étoient fixés sur lui, je n'entendois presque rien de la pièce, mais je le regardois; il tressaillit en écoutant la scène où Tancrède apprend l'infidélité d'Aménaïde: son émotion, depuis cet instant, sembloit s'accroître toujours; il cherchoit à la dérober à tous les regards, mais je ne pouvois m'y méprendre. Ah! que j'aurois voulu m'approcher de lui! combien j'étois touchée de ses larmes! C'étoient les premières que je voyois répandre à cet homme d'un caractère si ferme et si soutenu: étoit-ce pour moi qu'il pleuroit? seroit-il possible que son âme fût ainsi bouleversée, si Matilde suffisoit à son bonheur? ne donnoit-il point de regrets à celle qui entend mieux les sentimens d'Aménaïde, qui est plus digne d'admirer avec lui le langage que le génie prête à l'amour?
Enfin, au quatrième acte, il me parut qu'il n'avoit plus le pouvoir de se contraindre; je vis son visage baigné de pleurs, et je remarquai dans toute sa personne un air de souffrance qui m'effraya; je crois même que, dans mon trouble, je fis un mouvement qu'il aperçut, car à l'instant même il se baissa de nouveau pour se dérober à mes regards; mais lorsque Tancrède, après avoir combattu et triomphé pour Aménaïde, revient avec la résolution de mourir; lorsqu'un souvenir mélancolique, dernier regret vers l'amour et la vie, lui inspire ces vers, les plus touchans qu'il y ait au monde:
Quel charme, dans son crime, à mes esprits rappelle
L'image des vertus que je crus voir en elle!
Toi qui me fais descendre avec tant de tourment
Dans l'horreur du tombeau dont je t'ai délivrée,
Odieuse coupable!… et peut-être adorée!
Toi qui fais mon destin jusqu'au dernier moment!
Ah! s'il étoit possible! ah! si tu pouvois être
Ce que mes yeux trompés t'ont vu toujours paroître!
Non, ce n'est qu'en mourant que je peux l'oublier.
Un soupir, un cri même étouffé sortit du coeur de Léonce; tous les yeux se tournèrent vers lui: il se leva avec précipitation et se hâta de s'en aller, mais il chanceloit en marchant, et s'arrêta quelques instans pour s'appuyer; son visage me parut d'une pâleur mortelle, et comme on refermoit la porte sur lui, je crus le voir manquer de force et tomber.
Dieu! comment ne l'ai-je pas suivi! La présence de madame de Vernon, qui me regardoit attentivement, et la curiosité des spectateurs que j'aurois attirée sur moi, me retinrent; mais jamais un sentiment plus passionné ne m'avoit entraînée vers Léonce: il me suffisoit de le retrouver sensible; j'oubliois qu'il ne l'étoit plus pour moi, et qu'il avoit pris volontairement des liens qui nous séparoient pour toujours; je me hâtai de revenir chez moi, et quand je fus seule, une réflexion me saisit fortement; je crus voir quelques rapports entre les vers qui avoient touché Léonce, et les sentimens qu'il pouvoit éprouver, s'il m'aimoit encore et me croyoit coupable. Néanmoins, quelque exagéré que soit Léonce sur les vertus qu'impose le monde, pourroit-il donner le nom de crime à la conduite que j'ai tenue? Non! m'écriai-je seule avec transport, on m'a calomniée près de lui, je ne puis deviner de quelle manière, mais il faut qu'il m'entende, il le faut à tout prix! Louise, il n'est aucun devoir sur la terre qui pût me faire consentir à lui laisser une opinion injuste de moi: que je meure, mais qu'il me regrette; n'exigez pas que je vive avec son mépris.
Cependant, en me rappelant la lettre qu'il a répondue, la seule pensée de lui écrire, de le chercher, me fait mourir de honte. Quoi qu'il arrive, je ne confierai point à madame de Vernon les pensées qui m'agitent; je ne sais ce qu'elle a cru devoir ou me dire ou me taire, mais la voix seule de Léonce peut me persuader maintenant; c'est de lui seul que j'apprendrai s'il me hait ou s'il m'aime, s'il est injuste ou malheureux. C'est à lui…. Eh quoi! bravant tout ce qui devroit me retenir, j'irois implorer une explication de ce caractère si soupçonneux, si rigide et si fier! Quelle perplexité cruelle! comment jamais en sortir!
Ne me dites pas que tout est fini, qu'il est marié, que je dois renoncer à son opinion comme à son amour; son estime est encore mon seul bien sur la terre; il a besoin des suffrages de tous, je ne veux que le sien, mais il faut que je l'emporte dans ma retraite: si je ne l'obtenois pas, vous me verriez poursuivie par une agitation que rien ne pourroit calmer; je n'aurois pas le repos que peut donner le malheur même, quand il n'y a plus rien à faire ni rien à vouloir. Je ne me résignerois jamais; et en expirant, ma dernière parole seroit encore pour me justifier auprès de lui.
LETTRE XV.
Léonce à M. Barton.
Ce 4 septembre 1790
Je vous envoie un courrier qui a ordre de revenir dans vingt-quatre heures avec une lettre de vous. Vous ne répondez pas depuis huit jours aux lettres que je vous ai écrites sur ce qui s'étoit passé entre madame d'Albémar et moi. Quel est le motif de votre silence? pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Me trouvez-vous injuste envers Delphine? et si vous le croyez, juste ciel! pensez-vous que ce seroit me faire du mal que de me le dire?
LETTRE XVI.
Réponse de M. Barton à Léonce.
Mondoville, 6 septembre.
Vous avez eu tort d'attacher tant d'importance à un silence de quelques jours: je souffre toujours de mon bras, et j'ai de la peine à écrire jusqu'à ce que je sois guéri.
Vous êtes l'époux de mademoiselle de Vernon; c'est une personne très-vertueuse, uniquement attachée à vous; il me semble que vous ne devez plus vous occuper des circonstances qui ont précédé votre mariage. Je ne puis les approfondir de loin; ce que vous m'en avez dit ne suffit pas pour juger une femme à qui j'ai voué de l'estime et de l'attachement; mais ce dont je me crois sûr, c'est qu'elle-même à présent désire que vous soyez occupé de votre bonheur et de celui de Matilde, et que vous oubliiez entièrement l'affection que vous avez pu concevoir l'un pour l'autre, quand vous étiez libres.
Je vous en conjure, mon cher élève, calmez-vous sur toutes ces idées, le temps en est passé; votre sort est fixé comme votre devoir; rappelez-vous ce que vous avez toujours pensé des liens que vous venez de contracter, et songez qu'il faut se soumettre, quand la passion nous aveugle, aux jugemens qu'on a prononcés dans le calme de sa raison. Je suis désolé d'être hors d'état d'aller en voiture; je pourrois espérer que nos entretiens vous feroient du bien. Adieu.
LETTRE XVII.
Madame de R. à madame d'Artenas.
Ce 14 septembre.
Je suis arrivée, il y a deux jours, pour vous voir, mon aimable tante, et l'on m'a dit chez vous que vous étiez à la campagne; vous auriez dû m'en prévenir; je ne reviens à Paris que pour vous: quand nous serons bien seules une fois, je vous expliquerai mon goût pour la retraite; vous m'encouragerez à vous en parler, car ce sujet m'est pénible.
J'ai commencé par m'informer de madame d'Albémar, je ne veux point aller chez elle; hélas! je sais trop que sa liaison avec moi ne pourroit que lui nuire; mais je n'ai pas dans le coeur un sentiment plus vif que mon intérêt pour son sort. Madame de Vernon me fit inviter hier à une grande assemblée qu'elle donnoit, et j'y allai dans l'espérance de rencontrer madame d'Albémar qui n'y fut point. En traversant les appartemens de madame de Vernon, je me rappelai la dernière fois que j'y vins, le jour de ce grand bal où Delphine eut tant de succès, et montra si visiblement son intérêt pour M. de Mondoville; je réfléchissois aux événemens inattendus qui avoient suivi ce jour, lorsque M. de Mondoville entra dans le salon avec sa femme.
Je vous ai dit, je crois, ma tante, que la première fois que j'avois vu Léonce, je fus si frappée du charme et de la noblesse de sa figure, que tout à coup l'impression que j'en reçus me fit réfléchir avec amertume sur les torts de ma vie. Je sentis que je n'étois pas digne d'intéresser un tel homme, et madame d'Albémar me parut la seule femme qui méritât de lui plaire. Eh bien! hier, l'expression du visage de Léonce étoit entièrement changée; la beauté de ses traits restoit toujours la même, mais son regard sombre et distrait ne s'arrêtoit plus sur aucune femme. Il se hâta de saluer, et s'assit dans un coin de la chambre où il n'y avoit personne à qui parler. Sa femme s'approcha de lui; je ne sais ce qu'elle lui demandoit: il lui répondit d'un air doux, mais dès qu'elle l'eut quitté, il soupira comme s'il venoit de se contraindre.
Une fois madame de Vernon voulut conduire son gendre auprès d'une dame étrangère qui ne le connoissoit pas: je crus voir dans les manières de Léonce une répugnance secrète à se laisser ainsi présenter comme un nouvel époux; il restoit en arrière, suivoit avec peine, et se prêtait gauchement à tout ce qui pouvoit ressembler à des félicitations.
Madame du Marset, placée à côté de moi, vit que j'observois attentivement monsieur et madame de Mondoville, et me dit tout bas en souriant:—J'ai été leur rendre visite deux ou trois fois, et les ai vus souvent chez madame de Vernon; il n'y a rien de si singulier que la conduite de Léonce, il semble qu'il veuille être, comme le disoit le duc de B., le moins marié qu'il est possible; il évite avec un soin extraordinaire les sociétés, les occupations communes avec sa femme. Matilde, charmée de sa douceur, de sa politesse, de la liberté qu'il lui laisse, ne remarque pas l'indifférence qu'il a pour elle, et la crainte qu'il éprouve de resserrer ses liens, en se servant du pouvoir qu'ils lui donnent. Matilde a de l'amour pour son mari, et se persuade fermement qu'il en a pour elle: ces dévotes ont en toutes choses une merveilleuse faculté de croire. On diroit que Léonce attend toujours quelque événement extraordinaire, et qu'il n'est dans sa maison qu'en passant; il n'arrange rien chez lui, n'a pas seulement encore fait ouvrir la caisse de ses livres, aucun de ses meubles n'est à sa place; ce sont de petites observations, mais qui n'en prouvent pas moins l'état de son âme: tout ce qui lui rappelle sa situation lui fait mal, et quoiqu'il ne puisse la changer, il s'épargne autant qu'il peut les circonstances journalières qui lui retracent la grande douleur de sa vie, son mariage: enfin je vous garantis qu'il est très-malheureux.
—J'allois répondre à madame du Marset et l'interroger encore, mais notre conversation fut interrompue. Comme il y avoit beaucoup de jeunes personnes dans la chambre, on proposa de danser, une femme se mit au clavecin, une autre prit la harpe, moi je regardois Léonce; il cherchoit les moyens de sortir de la chambre: mais un homme âgé, qui lui parloit, le retenoit impitoyablement. Je compris que la danse devoit lui rappeler des souvenirs pénibles, et j'espérois qu'on ne lui proposeroit pas de s'en mêler, lorsque madame du Marset prenant la main de Matilde et la mettant dans celle de Léonce, leur dit:—Allons les jeunes mariés, dansez ensemble.—Bravo! se mit-on à crier de toutes parts, oui, qu'ils dansent ensemble. La musique commence à l'instant, et tout le monde s'écarte pour laisser Matilde et Léonce seuls au milieu de la chambre.
Tout cela s'étoit fait si rapidement, que Léonce, toujours absorbé, ne sut pas d'abord ce qu'on vouloit de lui; mais quand il entendit la musique, qu'il vit le cercle formé, et près de lui Matilde qui se préparoit à danser, saisi à l'instant comme par un sentiment d'effroi, frappé sans doute du souvenir de Delphine que tout lui retraçoit, il rejeta la main de Matilde avec violence, recula de quelques pas devant elle, puis se retournant tout à coup, il sortit en un clin d'oeil de la chambre et s'élança dans le jardin: le cercle qui l'entouroit s'ouvrit subitement pour le laisser passer; la vivacité de son action faisoit tant d'impression sur tout le monde, que personne n'eut l'idée de prononcer un mot pour l'arrêter.
Madame de Vernon, remarquant l'étonnement de la société, se hâta de dire que M. de Mondoville ne pouvoit supporter d'être l'objet de l'attention générale, et qu'il étoit très-timide, malgré les bonnes raisons qu'on pouvoit lui trouver de ne pas l'être. Chacun eut l'air de le croire; et, chose étonnante, Matilde qui aime certainement son mari, fut la première à se tranquilliser complètement, et se mit à danser à la même place où Léonce l'avoit quittée.
Je sortis pour prendre l'air; à l'extrémité du jardin de madame de Vernon, je trouvai Léonce assis sur un banc, et profondément rêveur; il me vit pourtant au moment où je me détournois pour ne pas le troubler; et lui, qui jusqu'alors ne m'avoit jamais adressé la parole, vint à moi, et me dit:—Madame de R., la dernière fois que je vous ai vue, vous étiez avec madame d'Albémar: vous en souvenez-vous?—Oui, sûrement, lui répondis-je, je ne l'oublierai jamais.—Eh bien! dit-il alors, asseyez-vous sur ce banc avec moi; cela vous fera-t-il de la peine de quitter le bal?—Non, je vous assure, lui répétai-je plusieurs fois.—Mais lorsque nous fûmes assis, il garda le silence et n'eut plus l'air de se souvenir que c'étoit lui qui vouloit me parler. J'éprouvois un embarras qui ne me convient plus, et je me hâtai d'en sortir par mes anciennes manières étourdies et coquettes; car c'est une coquetterie que de parler à un homme de ses sentimens, même pour une autre femme.—Que vous est-il donc arrivé, lui dis-je, en mon absence? Je croyois avoir remarqué que madame d'Albémar vous aimoit, que vous aimiez madame d'Albémar; je vais passer un mois à la campagne, je reviens, tout est changé: une aventure cruelle fait un bruit épouvantable; madame d'Albémar, dit-on, doit épouser M. de Serbellane, je vous retrouve l'époux de Matilde, et cependant vous êtes triste; madame d'Albémar ne part point, et ne voit plus personne; qu'est-ce que cela signifie?—Léonce reprit l'air de réserve qu'il avoit un moment perdu, et me dit assez froidement:—Madame d'Albémar sera sans doute très-heureuse dans le choix qu'elle a fait de M. de Serbellane.—On ne m'ôtera pas de l'esprit, repartis-je, qu'elle vous préfère à tout; mais il est inutile de vous en parler à présent que vous êtes marié; ainsi donc, adieu.—Je me levois pour m'en aller; Léonce me retint par ma robe, et me dit:—Vous êtes bonne, quoiqu'un peu légère; vous n'avez pas voulu me faire de la peine, expliquez-vous davantage.—Je ne sais rien, repris-je, je vous assure; je me souviens seulement d'avoir vu madame d'Albémar traverser ici la salle du bal, un soir où vous étiez prêt à vous trouver mal après avoir dansé avec elle. L'émotion qui la trahissoit ce jour-là ne peut appartenir qu'à un sentiment vrai, pur, abandonné, tel qu'on l'éprouve, ajoutai-je en soupirant, quand d'illusions en illusions on n'a pas flétri son coeur: il se peut qu'elle ait eu des engagemens antérieurs avec M. de Serbellane; mais je suis convaincue qu'elle ne l'épousera pas, parce qu'elle vous aime, et qu'elle a rompu ses liens avec lui à cause de vous.
—Léonce parut frappé de ce que je venois de lui dire. Madame de Vernon étant venue nous rejoindre, je rentrai dans le salon, et ne parlai plus à M. de Mondoville de la soirée, qu'un moment lorsque je m'en allois, et qu'il venoit d'avoir un assez long entretien seul avec sa belle-mère.—N'écoutez pas trop madame de Vernon, lui dis-je tout bas; je me méfie beaucoup, même de son amitié pour madame d'Albémar; elle est bien fine, madame de Vernon; elle n'est point dévote, elle n'a guère de principes sur rien, elle a beaucoup d'esprit, elle n'a point aimé son mari, et cependant elle n'a jamais eu d'amant. Défiez-vous de ces caractères-là, il faut que leur activité s'exerce de quelque manière. Croyez-moi, les pauvres femmes qui, comme moi, se sont fait beaucoup de mal à elles-mêmes, ont été bien moins occupées d'en faire aux autres.—Hélas! me répondit Léonce, en me donnant la main pour me reconduire jusqu'à ma voiture, il y a peut-être une vie dont le sort a été décidé par ce que vous dites si gaîment.
Madame de Mondoville sortoit en même temps que moi; elle exprima son mécontentement d'une manière très-visible de la politesse que me faisoit Léonce; ce n'étoit pas la jalousie qui l'irritoit: votre pauvre nièce ne passera jamais pour attirer l'attention de Léonce; mais madame de Mondoville, avant son mariage comme depuis, n'a jamais manqué d'exercer sur moi toute la rigueur de sa pruderie; je le mérite peut-être, mais que la charmante Delphine, aussi pure que Matilde, et mille fois plus aimable, sait mieux trouver l'art de faire aimer la vertu!
Adieu ma chère tante; revenez, revenez vite, je puis vous promettre avec certitude, que désormais je contribuerai tous les jours plus à votre bonheur.
CÉCILE DE R.
LETTRE XVIII.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 15 septembre.
Enfin, je suis décidé, mon cher maître, sur le parti que je dois prendre; je verrai madame d'Albémar avant d'aller en Espagne: une femme à qui je n'aurois pas permis dans le temps heureux de ma vie, de prononcer le nom de Delphine, madame de R., m'a expliqué, je le crois, les contradictions qui m'étonnoient dans la conduite de madame d'Albémar. Avant mon arrivée, elle avoit contracté des engagemens avec M. de Serbellane; mais il est vrai que depuis elle m'a aimé, et peut-être l'est-il aussi que ce sentiment a blessé M. de Serbellane, et qu'ils sont maintenant brouillés. Le séjour de madame d'Albémar à Bellerive, son trouble, son embarras en me voyant, tout peut se comprendre, si, en effet, elle se reproche de n'avoir pas été vraie avec moi.
Je ne puis plus avoir pour elle cet enthousiasme sans bornes, qui me la représentoit comme une créature sublime; mais n'est-il pas simple que si elle a sacrifié ses liens avec M. de Serbellane à son attachement pour moi, j'éprouve encore pour elle un attendrissement profond? Cependant… ne me connoissoit-elle pas lorsque son amant a passé vingt-quatre heures chez elle? Oh! pensée de l'enfer! écartons-la s'il est possible; je veux revoir Delphine, c'est un ange tombé, mais il lui reste encore quelque chose de son origine.
Je lui dois, d'ailleurs, quelques excuses avant de la quitter pour toujours; elle a peut-être souffert quand elle m'a su l'époux de Matilde; c'étoit une action dure de me marier, de rompre avec elle, sans l'informer même par un mot de mon dessein.
Madame de Vernon m'a fortement pressé hier encore d'aller en Espagne; elle craint, je crois, que je ne lui fasse des reproches sur ses pertes continuelles au jeu: son inquiétude est mal fondée; c'est le moment d'avoir des torts avec moi; je ne me souviens de rien, je suis insensible à tout: mais pourquoi madame de Vernon ne m'a-t-elle jamais dit que Delphine m'avoit aimé, qu'elle désiroit pouvoir rompre avec son premier choix? Madame de Vernon avoit-elle peur qu'après tout ce qui s'étoit passé, je consentisse à remplacer M. de Serbellane? c'étoit bien peu me connoître! mais elle ne devoit pas se refuser à me donner un sentiment doux quand j'étois irrité, dévoré; quand un mot qui m'eût laissé respirer, m'auroit fait plus de bien qu'une goutte d'eau dans le désert.
Le soulagement dont j'ai besoin, je le trouverai peut-être dans une conversation de quelques heures avec madame d'Albémar. Je suis donc résolu de lui écrire pour lui demander de me recevoir à Bellerive. Ce n'est point à Paris, c'est dans la solitude que je veux lui parler; elle y retournera demain, ma lettre lui sera remise après-demain, à son réveil.
Vous n'avez rien à redouter pour mes devoirs, de cette explication, mon cher maître; j'apprendrois que Delphine m'aime encore, que mes résolutions ne seroient point changées; elle ne peut plus se montrer à moi telle que je la croyois, et l'idée parfaite que j'avois d'elle pourroit seule décider de mon sort. Si, comme je l'espère, madame d'Albémar consent à me recevoir, si elle me montre quelques regrets, je saurai me tracer un plan de vie triste, mais calme. Je partirai pour l'Espagne, j'y resterai quelques années, dussé-je y faire venir madame de Mondoville. Je veux quitter la France après avoir vu madame d'Albémar; nous nous séparerons sans amertume; je pourrai supporter mon sort; mes regrets ne finiront point, mais la plupart des hommes ne vivent-ils pas avec un sentiment pénible au fond du coeur?
Enfin ne me blâmez pas, j'ose vous le répéter, ne me blâmez pas; on doit permettre aux caractères passionnés, de chercher une situation d'âme quelconque, qui leur rende l'existence tolérable. Pensez-vous que je puisse vivre plus long-temps dans l'état où je suis depuis deux mois? Il me faut une autre impression, fût-ce une autre douleur, il me la faut! Vous me connoissez de la force, de la fermeté; je sais souffrir; eh bien! je vous le dis, je succombois, et ce cri de miséricorde ne m'échappe qu'après les combats les plus violens que le caractère et le sentiment, la raison et la souffrance, se soient jamais livrés.
LETTRE XIX.
M. de Serbellane à madame d'Albémar.
[Cette lettre fut remise le 16 septembre au soir à madame d'Albémar.]
Lisbonne, ce 4 septembre 1790.
Je viens vous demander, madame, le plus éminent service, le seul qui puisse détourner l'irréparable malheur dont je suis menacé.
Thérèse, après avoir assuré le sort de sa fille, en passant quelques mois dans ses terres près de Bordeaux, veut obtenir de la famille de son mari, la permission de vous confier l'éducation d'Isore, et tranquille alors sur le sort de cet enfant, elle est résolue à se faire religieuse dans un couvent, dont le père Antoine, son confesseur actuel, a la direction: ainsi mourroit au monde et à moi, la meilleure et la plus charmante créature que le ciel ait jamais formée. Le Dieu que Thérèse adore seroit-il un Dieu de bonté, s'il lui commandoit un tel supplice!
Les coutumes barbares des sociétés civilisées ont fait de Thérèse, à quatorze ans, l'épouse d'un homme indigne d'elle; la nature, en faisant naître M. d'Ervins vingt-cinq ans avant Thérèse, sembloit avoir pris soin de les séparer; les indignes calculs d'une famille insensible les ont réunis, et Thérèse seroit coupable de m'avoir choisi pour le compagnon de sa vie!
Il est impossible, je le sens, qu'au milieu du monde elle porte le nom de mon épouse; il faut respecter la morale publique qui le défend: elle est souvent inconséquente, cette morale, soit dans ses austérités, soit dans ses indulgences; néanmoins telle qu'elle est, il ne faut pas la braver, car elle tient à quelques vertus dans l'opinion de ceux qui l'adoptent. Mais quel devoir, quel sentiment peut empêcher Thérèse de changer de nom, et d'aller en Amérique m'épouser et s'établir avec moi? Vous trouverez ce projet bien romanesque pour le caractère que vous me connoissez; il m'est inspiré par un sentiment honnête et réfléchi. J'ai fait imprudemment le malheur d'une innocente personne; je dois lui consacrer ma vie, quand cette vie peut lui faire quelque bien. D'ailleurs si la disposition de mon âme me rend peu capable de passions très-vives, elle me rend aussi les sacrifices plus faciles. L'Europe, l'Amérique, tous les pays du monde me sont égaux. Quand une fois on connoît bien les hommes, aucune préférence vive n'est possible pour telle ou telle nation, et l'habitude qui supplée à la préférence n'existe pas en moi, puisque j'ai constamment voyagé; peut-être même est-il assez doux, lorsque l'on n'est point poursuivi par les remords, de rompre tous ces rapports que la durée de la vie vous a fait contracter avec les hommes, de s'affranchir ainsi de cette foule de souvenirs pénibles qui oppressent l'âme, et souvent arrêtent ses élans les plus généreux; je me replacerai au milieu de la nature avec un être aimable qui partagera toutes mes impressions. J'essaierai sur cette terre ce qu'est peut-être la vie à venir, l'oubli de tout, hors le sentiment et la vertu.
Thérèse est beaucoup plus digne qu'aucune autre femme de la destinée que je lui propose; en s'enfermant dans un couvent pendant le reste de ses jours, elle exerce plus de courage pour le malheur, que je ne lui en demande pour le bonheur. Un principe de devoir fortifié par la religion, peut seul, j'en suis sûr, la déterminer à se sacrifier ainsi; mais en quoi consiste-t-il donc ce devoir, à quelle expiation est-elle obligée? Quel bien peut-il résulter pour les morts comme pour les vivans, du malheur qu'elle veut subir? Si elle se croit des torts, ne vaut-il pas mieux les réparer par des vertus actives? Nous emploierons en Amérique la fortune que je possède à des établissemens utiles, à une bienfaisance éclairée: Thérèse n'aura pas rempli, j'en conviens, les devoirs que les hommes lui avoient imposés; mais ceux qu'elle a choisis, mais ceux que son coeur lui permettoit d'accomplir, elle y sera fidèle.
Il faut que je la voie; c'est le seul moyen qui me reste pour la faire renoncer à sa cruelle résolution; toute autre tentative seroit vaine: mes lettres n'ont rien produit, le spectacle seul de ma douleur peut la toucher. Obtenez-moi donc, madame, un sauf-conduit pour passer quinze jours en France. L'envoyé de Toscane le demandera, si vous le désirez; je voulois arriver sans toutes ces précautions misérables, mais j'ai craint pour Thérèse l'éclat que pourroit avoir mon emprisonnement, si la famille de M. d'Ervins l'obtenoit. Je ne doute pas que l'intention de cette famille ne soit de persécuter Thérèse; mais ce ne sont point de semblables motifs qui pourront l'engager à me croire; il n'y a que ma peine qui puisse agir sur elle, et jamais il n'en exista de plus profonde.
Depuis qu'une expérience rapide m'a donné de bonne heure les qualités des vieillards, en me décourageant, comme eux, de l'espérance, je ne fatiguois plus le ciel par la diversité des voeux d'un jeune homme; je ne lui demandois qu'une grâce, c'étoit de n'avoir jamais à me reprocher le malheur d'un autre; car le remords est la seule douleur de l'âme, que le temps et la réflexion n'adoucissent pas. Elle va me poursuivre, cette douleur; c'est en vain que j'avois émoussé la vivacité de tous mes sentimens; la raison aura détruit mon illusion sur les plaisirs, sans adoucir l'âpreté de mes chagrins.
L'image de cette douce, de cette angélique Thérèse, immolant sa jeunesse, ensevelissant elle-même sa destinée, cette image enveloppée des voiles de la mort, me poursuivra jusqu'au tombeau. Vous, madame, qui avez le génie de la bonté, la passion du bien, et tout l'esprit des anges, secourez-moi.
Je vous envoie un ami fidèle qui, après vous avoir remis cette lettre et reçu votre réponse, doit revenir sur les frontières de France, où je l'attendrai. C'est à lui seul que vous voudrez bien donner le sauf-conduit que je désire si ardemment: vous l'obtiendrez, car jamais rien n'a pu être refusé à vos prières, et vous sauverez Thérèse et moi d'un malheur, d'un supplice éternel. Adieu, madame; je me confie à votre bonté, elle ne trompera point mon espoir.
CH. DE SERBELLANE.
P. S. Il importe que madame d'Ervins ne sache pas que mon intention est de revenir en France.