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Delphine

Chapter 71: LETTRE XXX.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE XX.

Léonce à Delphine.

Paris, ce 17 septembre.

Les nouveaux devoirs que j'ai contractés doivent désormais me rendre étranger à votre avenir: cependant ne me refusez pas de le connoître; permettez-moi de m'entretenir quelques instans seul avec vous, à l'heure que vous voudrez bien m'indiquer. Je pars pour l'Espagne après vous avoir vue: cette grâce que je vous demande, sera sans doute le dernier rapport que vous aurez jamais avec ma triste vie. Je ne devrois plus conserver aucun doute sur vos torts envers vous-même, comme envers moi; cependant si vous aviez des chagrins, si je pouvois vous pardonner, je partirois plus calme, et peut-être moins malheureux.

LÉONCE.

LETTRE XXI.

Delphine à Léonce.

Ce 17 septembre,

Me pardonner! Je vous verrai, monsieur; quoique votre billet ne mérite peut-être pas cette réponse, j'ai besoin, pour ma propre dignité, d'une explication avec vous. Je dois consacrer ce jour tout entier à des devoirs d'amitié que vous ne m'apprendrez point à négliger; mais demain, choisissez l'instant que vous préférerez; je vous forcerai, je l'espère, à me rendre toute l'estime que vous me devez; c'est dans ce but seul que je consens à vous entretenir. Je ne puis concevoir ce que vous voulez me demander sur mon avenir, il vous est facile de le deviner; je vais passer le reste de mes jours avec ma belle-soeur, et je n'ai plus dans ce monde, où ma confiance a été trompée, ni un intérêt, ni un espoir de bonheur.

DELPHINE.

LETTRE XXII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 17 septembre au soir.

Léonce m'a écrit pour me demander de me voir, je n'ai point hésité à y consentir; je dirai plus, j'ai regardé comme une faveur du ciel l'occasion qui m'étoit offerte de connoître enfin les torts dont il m'accuse, et d'y répondre avec vérité, peut-être avec hauteur.

Ne vous livrez, ma soeur, à aucune inquiétude, en apprenant que je n'ai pas cédé à vos conseils; Léonce n'est point à craindre pour moi, quels que soient les sentimens qu'il m'exprime; s'il vouloit faire renaître dans mon âme la passion qui m'attachoit à lui; s'il vouloit me rendre méprisable par cet amour même dont il auroit pu faire ma gloire et son bonheur….

—Non, Léonce, non, celle que vous n'avez pas jugée digne d'être votre femme n'accepteroit pas vos regrets, si vous en éprouviez; je ne suis pas comme vous, impitoyable envers des torts de convenance, des fautes apparentes, des actions condamnées par la société, mais que le coeur justifie; je vous montrerai que la véritable vertu a d'autant plus de force sur mon âme, que j'abjure tout autre empire. Cette Delphine que vous croyez si foible, si entraînée, sera courageuse et ferme contre l'affection la plus passionnée de son coeur, contre vous;—oui, je le serai, ma soeur, quoique je donnasse ma vie pour obtenir encore une heure, pendant laquelle je pusse me persuader qu'il m'aime, et qu'il n'est pas l'époux de Matilde.

C'est demain que Léonce doit venir! j'ai eu la force de m'occuper encore aujourd'hui de faire avoir à M. de Serbellane un sauf-conduit pour rentrer en France; il m'avoit écrit pour m'en conjurer, et j'ai trouvé son désir bon et raisonnable; car je crois comme lui qu'il n'existe aucun autre moyen d'empêcher Thérèse de se faire religieuse. Elle ne m'a point encore confié cette funeste résolution; mais M. de Serbellane m'a mandé qu'il la sait d'elle, et toutes mes observations me confirment ce qu'il m'écrit. J'ai donc été à Paris ce matin pour voir l'envoyé de Toscane; il étoit absent, mais comme il doit passer la soirée chez madame de Vernon, je l'ai priée de lui remettre une lettre de moi qui contient ma demande pour M. de Serbellane, et de l'appuyer en la lui donnant. Madame de Vernon réussira tout aussi bien que moi dans cette affaire; et troublée comme je le suis, il m'étoit impossible de paroître au milieu du monde.

Je suis donc revenue ce soir même à Bellerive; il est déjà tard, le jour qui précède demain va finir; l'agitation de mon coeur est violente, et cependant je n'ai pas d'incertitude; il ne peut m'arriver rien de nouveau que plus ou moins de douleur dans un adieu sans espoir. Ma soeur, du haut du ciel, votre frère, mon protecteur, veille sur moi; il ne souffrira pas que Delphine infortunée, mais pure, mais irréprochable, déshonore ses soins, ses bontés, son affection, en se permettant des sentimens coupables! Je ne sais ce que j'éprouve maintenant dans cette émotion de l'attente, qui suspend toutes les puissances de l'âme; mais quand Léonce sera venu, mon âme se relèvera, et dût la vertu m'ordonner de le voir demain pour la dernière fois de ma vie, Louise, j'obéirai.

LETTRE XXIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 18 septembre, à minuit.

J'avois tort, ma soeur, véritablement tort de m'occuper de la conduite que je tiendrois avec M. de Mondoville; il se préparoit à m'en épargner le soin; il ne vouloit sans doute que m'éprouver, savoir si je serois assez foible pour consentir à le revoir; il se jouoit de mon coeur avec insulte: il est parti la nuit dernière pour l'Espagne; la nuit dernière, et c'étoit aujourd'hui…. Ah! c'en est trop, toute mon âme est changée; je vous parlerai de lui avec sang-froid, avec dédain; ce départ est mille fois plus coupable que son mariage! aucune erreur, de quelque nature qu'elle soit, ne peut l'expliquer! c'est de la barbarie froide, légère; je ne retrouve pas même ses défauts dans cette conduite; je me suis trompée, j'ai mis une illusion, la plus noble, la plus séduisante de toutes, à la place de son caractère; eh bien! renonçons à cette illusion comme à toutes celles dont le coeur est avide; il faut, tant qu'il est ordonné de vivre, repousser les affections qui rattachent à l'idée du bonheur: dès qu'elles le promettent, elles trompent. Adieu, Louise; je n'ai que des sentimens amers, je répugne à les exprimer; adieu.

LETTRE XXIV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 21 septembre.

Je n'ai pas eu depuis deux jours la force de vous écrire; je craindrois cependant qu'un plus long silence ne vous inquiétât, je ne veux pas le prolonger; mais que puis-je dire maintenant? rien, plus rien du tout; il n'y a pas même dans ma vie de la douleur à confier. J'ai du dégoût de moi puisque je ne peux plus penser à lui; il n'y a rien dans mon âme, rien dans mon esprit qui m'intéresse. Je ne pars pas immédiatement, parce que Thérèse reste encore quelque temps chez moi, et que madame de Vernon est malade, peut-être ruinée; je veux la consoler et réparer ainsi mes injustes soupçons contre elle. J'ai encore en ma puissance de la fortune et des soins, je veux faire de ce qui me reste du bien à quelqu'un, et, s'il se peut, surtout à madame de Vernon. Je m'étonne que je puisse servir à quoi que ce soit dans ce monde, mais enfin si je le puis, je le dois.

Je veux tâcher d'engager madame de Vernon à venir avec moi dans les provinces méridionales; ce voyage est nécessaire à l'état menaçant de sa poitrine. Si elle a dérangé sa fortune, je lui offrirai les services que je peux lui rendre, mais je ne lui donnerai point de conseils sur la conduite qu'elle doit tenir désormais; hélas! sais-je juger, sais-je découvrir la vérité! sur quoi pourroit-on s'en rapporter à moi, quand je ne puis me guider moi-même! ma tête est exaltée; je n'observe point, je crois voir ce que j'imagine; mon coeur est sensible, mais il se donne à qui veut le déchirer. Je vous le dis, Louise, je ne suis plus rien qu'un être assez bon, mais qu'il faut diriger, et dont surtout il ne faut jamais parler à personne au monde, comme d'une femme distinguée sous quelque rapport que ce soit.

J'ai pourtant encore une sorte de besoin de vous raconter les dernières heures dont je gardai l'idée, celles qui ont terminé l'histoire de ma vie; je ne veux pas que vous ignoriez ce que j'ai encore éprouvé pendant que j'existois: seulement ne me répondez pas sur ce sujet, ne me parlez que de vous, et de ce que je peux faire pour vous; ne me dites rien de moi: il n'y a plus de Delphine, puisqu'il n'y a plus de Léonce! crainte, espoir, tout s'est évanoui avec mon estime pour lui; le monde et mon coeur sont vides.

Il faut l'avouer pour m'en punir, le jour où je l'attendois, il m'étoit plus cher que dans aucun autre moment de ma vie. Depuis l'instant où le soleil se leva, quel intérêt je mis à chaque heure qui s'écouloit! de combien de manières je calculai quand il étoit vraisemblable qu'il viendroit! d'abord il me parut qu'il devoit arriver à l'heure qu'il supposoit celle de mon réveil, afin d'être certain de me trouver seule. Quand cette heure fut passée, je pensai que j'avois eu tort d'imaginer qu'il la choisiroit, et je comptai sur lui entre midi et trois heures; à chaque bruit que j'entendois, je combinois par mille raisons minutieuses s'il viendroit à cheval ou en voiture. Je n'allai pas chez Thérèse, je n'ouvris pas un livre, je ne me promenai pas, je restai à la place d'où l'on voyoit le chemin. L'horloge du village de Bellerive ne sonne que toutes les demi-heures; j'avois ma montre devant moi, et je la regardois quand mes yeux pouvoient quitter la fenêtre. Quelquefois je me fixois à moi-même un espace de temps que je me promettois de consacrer à me distraire; ce temps étoit précisément celui pendant lequel mon âme étoit le plus violemment agitée.

Ce que j'éprouvai peut-être de plus pénible dans cette attente, ce fut l'instant où le soleil se coucha; je l'avois vu se lever lorsque mon coeur étoit ému par la plus douce espérance; il me sembloit qu'en disparoissant, il m'enlevoit tous les sentimens dont j'avois été remplie à son aspect. Cependant, à cette heure de découragement succéda bientôt une idée qui me ranima; je m'étonnai de n'avoir pas songé que c'étoit le soir que Léonce choisiroit pour s'entretenir plus long-temps avec moi, et je retombai dans cet état, le plus cruel de tous, où l'espoir même fait presque autant de mal que l'inquiétude. L'obscurité ne me permettoit plus de distinguer de loin les objets; j'en étois réduite à quelques bruits rares dans la campagne, et plus la nuit approchoit, plus ma souffrance étoit uniforme et pesante; combien je regrettais le jour, ce jour même dont toutes les heures m'avoient été si pénibles!

Enfin, j'entends une voiture, elle s'approche, elle arrive, je ne doute plus; j'entends monter mon escalier, je n'ose avancer; mes gens ouvrent les deux battans, apportent des lumières, et je vois entrer madame de Mondoville et madame de Vernon! Non, vous ne pouvez pas vous peindre ce qu'on éprouve, lorsque après le supplice de l'attente, on passe par toutes les sensations qui en font espérer la fin, et que, trompé tout à coup, on se voit rejeté en arrière, mille fois plus désespéré qu'avant le soulagement passager qu'on vient d'éprouver.

Je n'avois pas la force de me soutenir; l'idée me vint que Léonce alloit arriver, qu'il s'en iroit en apprenant que je n'étois pas seule, et que je ne retrouverois peut-être jamais l'occasion de lui parler. Je reçus madame de Mondoville et sa mère avec une distraction inouïe; je me levai, je me rassis, je me relevai pour sonner, je demandai du thé, et craignant tout à coup que cet établissement ne les retînt, je leur dis:—Mais vous voulez peut-être retourner à Paris ce soir?—Elles arrivoient, rien n'étoit plus absurde; mais je ne pouvois supporter la contrariété que leur présence me faisoit éprouver.

Madame de Vernon s'approchoit de moi pour me prendre à part avec l'attention la plus aimable, lorsque madame de Mondoville la prévint et me dit:—J'ai voulu accompagner ma mère ici ce soir; son intention étoit de venir seule, mais j'avois besoin de votre société, pour me distraire du chagrin que j'ai éprouvé ce matin, en apprenant que mon mari avoit été obligé de partir cette nuit pour l'Espagne.—A ces mots, un nuage couvrit mes yeux, et je ne vis plus rien autour de moi. Madame de Mondoville se seroit aperçue de mon état, si sa mère, avec cette promptitude et cette présence d'esprit qui n'appartiennent qu'à elle, ne se fût placée entre sa fille et moi, comme je retombois sur ma chaise, et ne l'eût priée très-instamment d'aller dire à un de ses gens de lui apporter une lettre qu'elle avoit oubliée dans sa voiture.

Pendant que Matilde étoit sortie, madame de Vernon me porta presque entre ses bras dans la chambre à côté, et me dit:—Attendez-moi, je vais vous rejoindre.—Elle alla conseiller à sa fille de monter dans la chambre qui lui étoit destinée, et lui dit que j'avois besoin de repos; sa fille ne demanda pas mieux que de se retirer, et ne conçut pas le moindre soupçon de ce qui se passoit. Madame de Vernon revint; j'avois à peine repris mes sens, et lorsqu'elle s'approcha de moi, oubliant entièrement les soupçons que j'avois conçus, je me jetai dans ses bras avec la confiance la plus absolue; ah! j'avois tant de besoin d'une amie! je l'aurois forcée à l'être, quand son coeur n'y auroit pas été disposé.

Combien de fois lui répétai-je avec déchirement:—Il est parti, Sophie, quand il devoit me voir, aujourd'hui même; quelle insulte! quel mépris!—J'avouai tout à madame de Vernon, elle avoit tout deviné; elle me fit sentir avec une grande délicatesse, quoique avec une parfaite évidence, à quel point j'avois eu tort de me défier d'elle.—Ne voyez-vous pas, me dit-elle, combien un homme qui se conduit ainsi avoit de préventions contre vous! vous avez cru qu'il étoit jaloux de M. de Serbellane; pouvoit-il l'être après la confidence que je lui avois faite de votre part? le dernier billet même que vous lui avez écrit, où vous lui annoncez, me dites-vous, votre résolution de rester en Languedoc, ce billet ne détruisoit-il pas tout ce qu'on a répandu sur votre prétendu voyage en Portugal? non, je vous le dis, c'est un homme qui a conservé du goût pour vous, ce qui est bien naturel, mais qui ne veut pas s'y livrer, parce que votre caractère ne lui convient pas; et quand son goût l'entraîne, il prend des partis décisifs pour s'y arracher. Il n'y a rien de plus violent que Léonce; vous le savez, sa conduite le prouve; il s'en est allé cette nuit sans me prévenir; il a instruit seulement sa femme par un billet assez froid, qu'une lettre de sa mère le forçoit à partir à l'instant, et j'ai su positivement par ses gens qu'il n'avoit point reçu de lettres d'Espagne; c'étoit donc vous qu'il évitoit: cette crainte même est une preuve qu'il redoute votre ascendant, mais jamais il ne s'y soumettra, quand votre délicetesse pourroit vous permettre à présent de le désirer.

—Je voulus me justifier auprès de madame de Vernon de la moindre pensée qui pût offenser Matilde; mais cette généreuse amie s'indigna que je crusse cette explication nécessaire; elle me témoigna la plus parfaite estime; l'embarras que je remarque quelquefois en elle étoit entièrement dissipé, et du moins, à travers ma douleur, j'acquis plus de certitude que jamais, qu'elle m'aimoit avec tendresse. Hélas! sa santé est bien mauvaise, les veilles ont abîmé sa poitrine. J'ai voulu l'engager à parler d'elle, de ses affaires, de ses projets, mais elle ramenoit sans cesse la conversation sur moi, avec cette grâce qui lui est propre; ne se lassant pas de m'interroger, cherchant, découvrant toutes les nuances de mes sentimens, réussissant quelquefois à me soulager, et n'oubliant rien de tout ce que l'on pouvoit dire sur mes peines: enfin sans elle, je ne sais si j'aurois supporté cette dernière douleur Ce que je ressentois étoit amer et humiliant; Sophie m'a relevée à mes propres yeux; elle a su adoucir mes impressions, et me préserver du moins d'une irritation, d'un ressentiment qui auroit dénaturé mon caractère.

Louise, vous n'étiez pas auprès de moi, il a bien fallu qu'une autre me secourût; mais dès que Thérèse m'aura quittée, dans un mois, je viendrai, je m'abandonnerai à vous, et si je ne puis vivre, vous me le pardonnerez.

LETTRE XXV.

Léonce à M. Barton.

Bordeaux, 23 septembre.

L'auriez-vous cru, que ce seroit de cette ville que vous recevriez ma première lettre? Je devois la voir, et je suis parti; je suis venu sans m'arrêter jusqu'ici; je comptais aller de même, jusqu'à ce que j'eusse rencontré cet homme insolemment heureux, que l'on fait revenir en France; la fièvre m'a pris avec tant de violence, qu'il faut bien suspendre mon voyage; mais M. de Serbellane passe par ici, je le sais; il a mandé qu'il y viendroit, il est peut-être plus sûr de l'y attendre.

Oui, je suis parti, lorsqu'elle avoit consenti à me voir, lorsqu'elle avoit, sans doute, préparé quelques ruses pour me tromper; je suis parti sans regrets, mais avec un sentiment d'indignation qui a changé totalement ma disposition pour elle. Mon ami, lisez bien ces mots qui m'étonnent plus que vous-même en les traçant: Madame d'Albémar n'a mérité ni votre estime ni mon amour.

Quand elle me répondit qu'elle me recevroit, je n'osai pas vous l'écrire, mon cher maître; mais je ne pouvois contenir dans mon sein la joie que je ressentois; je me promenois dans ma chambre avec des transports dont je n'étois plus le maître: quelquefois cette vive émotion de bonheur m'oppressoit tellement, que je voulois la calmer en me rappelant tout ce qu'il y avoit de cruel dans ma situation, dans mes liens; mais il est des momens où l'âme repousse toute espèce de peines, et ces idées tristes qui, la veille, me pénétroient si profondément, glissoient alors sur mon coeur, comme s'il avoit été invulnérable.

Je m'étois enfermé; un de mes gens frappa à ma porte; je tressaillis à ce bruit; tout événement inattendu me faisoit peur; je redoutois même une lettre de madame d'Albémar; je craignais une émotion, fût-elle douce! On me remit un billet de madame de Vernon, qui me demandoit de venir la voir à l'instant, pour une affaire de famille importante; il fallut y aller; madame de Vernon me dit d'abord ce dont il s'agissoit, et je regrettai, je l'avoue, d'être venu pour un si foible intérêt; l'instant d'après elle prit à part l'envoyé de Toscane qui étoit chez elle, et me pria d'attendre un moment pour qu'elle pût me parler encore.

Je l'entendis qui lui disoit:—Voici la lettre de madame d'Albémar; appuyez auprès du ministre sa demande en faveur de M. de Serbellane.—A ce nom, je me levai, je m'approchai de madame de Vernon, malgré l'inconvenance de cette brusque interruption; elle continua de parler devant moi, et j'appris, juste ciel! j'appris que madame d'Albémar avoit été le matin même chez l'envoyé de Toscane, pour obtenir, par son crédit, un sauf-conduit qui permît à M. de Serbellane de revenir en France, malgré son duel. N'ayant point trouvé l'envoyé de Toscane, elle lui écrivoit pour lui renouveler cette demande; elle en chargeoit madame de Vernon. J'ai vu l'écriture de madame d'Albémar; elle a obtenu ce qu'elle désiroit, et dans quinze jours M. de Serbellane doit être en France; oui, il y sera; mais il m'y trouvera; je le forcerai bien à me donner un prétexte de vengeance.

Mon parti fut pris tout à coup; je résolus d'aller au-devant de M. de Serbellane, et de partir sans délai. Si j'étois resté un seul jour, je n'aurois pu résister au besoin de voir madame d'Albémar, pour l'accabler des reproches les plus insultans, et c'étoit encore lui accorder une sorte de triomphe; mais ce départ, à l'instant même où son billet foible et trompeur me donne la permission de la voir, ce départ, sans un mot d'excuse ni de souvenir, l'aura, je l'espère, offensée.

J'ai écrit à madame de Mondoville, pour lui donner un prétexte quelconque de mon voyage; je n'ai voulu dire adieu à personne; mes gens, en recevant mes ordres pour mon départ, me regardoient avec étonnement; je me croyois calme, et sans doute quelque chose trahissoit en moi l'état où j'étois. Si j'avois vu quelqu'un, mon agitation eût été remarquée; peut-être Delphine l'auroit-elle apprise! il faut qu'elle me croye dédaigneux et tranquille, c'est tout ce que je désire: si je mourois du mal qui me consume, mon ami, jamais vous ne lui diriez que c'est elle qui me tue; j'en exige votre serment; je me sentirois une sorte de rage contre ma fièvre, si je pensois qu'elle pût l'attribuer à l'amour.

J'ai voulu m'éloigner aussi de madame de Vernon; je la hais; c'est injuste, je le sais; mais enfin, toutes les peines que j'ai éprouvées, c'est elle qui me les a annoncées; depuis mon mariage même, chaque fois qu'une idée, une circonstance me faisoit du bien, le hasard amenoit de quelque manière cette femme pour me découvrir la vérité, j'en conviens, la vérité, mais celle qu'on ne peut entendre sans détester qui vous la dit. Ne combattez pas cette prévention, je la condamne; mais que ne condamné-je pas en moi! et je ne puis me vaincre sur rien! Ah! qu'il seroit heureux que je mourusse! cependant ne craignez pas que M. de Serbellane me tue; non, il n'est pas juste que tout lui réussisse; il me semble que c'est assez des prospérités dont il a joui; s'il met le pied en France, il en trouvera le terme.

LETTRE XXVI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, 2 octobre.

Hé bien! Thérèse est inflexible; hé bien! celle à qui j'ai sacrifié tout le bonheur de ma vie, ne jouira pas un seul jour du funeste dévouement de ma trop facile amitié. Louise, le récit que je vais vous faire vous inspirera de la pitié pour Thérèse; il m'en faut aussi pour moi. Ah! que de douleurs sur la terre! où sont-ils les heureux? en est-il parmi ceux qui seroient dignes du bonheur?

Depuis quelque temps, je voyois madame d'Ervins plus rarement; un prêtre d'un couvent voisin, d'un extérieur simple et respectable, passoit beaucoup d'heures seul avec elle; moi-même, accablée de douleur, et craignant, si je confiois mes peines à Thérèse, de ne pouvoir lui cacher qu'elle en étoit la cause involontaire, je me résignois à son goût pour la retraite, et je ne voulois pas lui parler des projets que je lui connoissois. Je comptois sur l'arrivée de M. de Serbellane et sur ses prières pour l'y faire renoncer; mais le frère de M. d'Ervins étant venu à Paris, Thérèse eut hier matin un long entretien avec lui, et je me hâtai d'aller chez elle, quand il fut parti, pour en savoir le résultat.

J'ai retenu toutes les paroles de Thérèse, et je vous les transmettrai fidèlement. Qui pourroit oublier un langage si plein d'amour et de repentir?—J'ai apaisé le frère de M. d'Ervins, me dit-elle; maintenant qu'il sait ma résolution, il n'a plus de haine contre moi; cette résolution met la paix entre les ennemis; Dieu qui l'inspire la rend efficace; mais vous à qui je dois tant, vous qui avez peut-être fait pour moi plus de sacrifices que vous ne m'en avez avoué vous avez failli me perdre dans un mouvement de bonté; vous aviez encouragé M. de Serbellane à revenir; je l'ai appris à temps, j'ai pu le lui défendre; il sera instruit que s'il me voyoit, il ne pourroit me faire changer de dessein, mais qu'il renouvelleroit, par son retour, le courroux des parens de M. d'Ervins, et qu'il perdroit ma fille en déshonorant sa mère.

Je voulus l'interrompre, elle m'arrêta.—Demain, me dit-elle, venez me chercher en vous levant, nous nous promènerons ensemble; je vous dirai tout ce qui se passe en moi; je n'en ai pas la force ce soir; il me semble que quand la nuit est venue, la présence d'un Dieu protecteur se fait moins sentir, et j'ai besoin de son appui pour vous annoncer avec courage mes résolutions. A demain donc, avec le jour, avec le soleil.

Quand elle m'eut quittée, je réfléchis douloureusement sur les obstacles que sa ferveur religieuse opposeroit à mes efforts, et je plaignis le triste destin de deux nobles créatures, Thérèse et son ami. C'étoit moi, moi si malheureuse, qui devois essayer de soutenir le courage de madame d'Ervins, et mon coeur au désespoir étoit chargé de la consoler! Ah! combien souvent dans la vie cet exemple s'est présenté, et que d'infortunés ont encore trouvé l'art de secourir des infortunés comme eux!

J'entrai chez Thérèse de très-bonne heure, et je la trouvai tout habillée, priant dans son cabinet devant un crucifix qu'elle y a placé, et aux pieds duquel elle a déjà répandu bien des larmes. Elle se leva en me voyant, ouvrit son bureau, et me dit:—Tenez, voilà toutes les lettres de M. de Serbellane, que j'ai reçues depuis deux mois, je vous les remets avec son portrait; il ne vous est point ordonné à vous de les brûler, conservez-les pour qu'elles me survivent et que rien de lui ne périsse avant moi.—J'insistai pour qu'elle connût la lettre que m'avoit écrite M. de Serbellane; en la lisant, elle rougit et pâlit plusieurs fois.—Il m'a fait dans ses lettres, reprit-elle, l'offre dont il vous parle; il me l'a faite avec une expression bien plus vive, bien plus sensible encore, et cependant ma résolution est restée inébranlable. Descendons dans le jardin, je ne suis pas bien ici; l'air me donnera des forces, il m'en faut pour vous ouvrir encore une fois ce coeur qui doit se refermer pour toujours.—Je la suivis; ses cheveux noirs, son teint pâle, ses regards qui exprimoient alternativement l'amour et la dévotion, donnoient à son visage un caractère de beauté que je ne lui avois jamais vu. Nous nous assîmes sous quelques arbres encore verds; Thérèse alors, tournant vers l'horizon, des regards vraiment inspirés, me dit:

« Ma chère Delphine, je vous le confie, en présence de ce soleil qui semble nous écouter au nom de son divin maître, l'objet de mon malheureux amour n'est point encore effacé de mon coeur. Avant qu'un prêtre vénérable eût accepté le serment que j'ai fait de me consacrer à Dieu, je lui ai demandé si, parmi les devoirs que j'allois m'imposer, il en étoit un qui m'interdît les souvenirs que je ne puis étouffer; il m'a répondu que le sacrifice de ma vie étoit le seul qui fût en ma puissance; il m'a permis de mêler aux pleurs que je verserois sur mes fautes, le regret de n'avoir pas été la femme de celui qui me fut cher, et de n'avoir pu concilier ainsi l'amour et la vertu. Je ne craignois, dans l'état que je vais embrasser, que des luttes intérieures contre ma pensée; dès qu'on n'exige que mes actions, je me voue avec bonheur à l'expiation de la mort de M. d'Ervins,

» M. de Serbellane m'offre de m'épouser et de passer le reste de sa vie en Amérique avec moi; juste ciel! avec quel transport je l'accepterois! quel sentiment presque idolâtre n'éprouverois-je pas pour lui! Mais le sang, la mort nous sépare, un spectre défend ma main de la sienne, et l'enfer s'est ouvert entre nous deux. Si je succombois, j'entraînerois ce que j'aime dans mon crime; le malheureux! il partageroit mon supplice éternel, et je n'obtiendrois pas de la Providence, comme des hommes, de ne condamner que moi seule. Mes pleurs et mon sacrifice serviront peut-être aussi sa cause dans le ciel.—Oui, s'écria-t-elle, d'une voix plus élevée; oui, je prierai sans cesse; et si mes prières touchent l'Être suprême, ô mon ami! c'est loi qu'il sauvera.—Delphine, me dit-elle en m'embrassant, pardonnez, je ne puis parler de lui sans m'égarer, et je confonds ensemble et l'amour et le sentiment qui m'ordonne d'immoler l'amour. Mais ils m'ont dit que dans le temple, après de longs exercices de piété, mes idées deviendroient plus calmes; je les crois, ces bons prêtres, qui ont fait entendre à mon âme le seul langage qui l'ait consolée.

» Il m'eût été beaucoup plus difficile de vivre au milieu du monde, en renonçant à M. de Serbellane, que de lui prouver encore par la résolution que je prends, combien mon âme est profondément atteinte. Ce motif n'est pas digne de l'auguste état que j'embrasse; mais ne faut-il pas aider de toutes les manières la foiblesse de notre nature? et si je me sens plus de force pour revêtir les habits de la mort, en pensant que ce sacrifice obtiendra de lui des larmes plus tendres, pourquoi m'interdirois-je les idées qui me soutiennent, dans ce grand combat du coeur?

» Un seul devoir, un seul, pouvoit me retenir dans le monde; c'étoit l'éducation d'Isore. Ma chère Delphine, c'est vous qui m'avez tranquillisée sur cette inquiétude; je vous remettrai ma fille, la fille du malheureux dont j'ai causé la mort; vous êtes bien plus digne que moi de former son esprit et son âme; mon éducation négligée ne me permet pas de contribuer à son instruction, et mon coeur est trop troublé pour être jamais capable de fortifier son caractère contre le malheur. Elle a dix ans, et j'en ai vingt-six; le spectacle de ma douleur agit déjà trop sur ses jeunes organes. Hélas! ma chère Delphine, vous n'êtes pas heureuse vous-même; j'ai peut-être à jamais perdu votre destinée; mais votre âme, plus habituée que la mienne à la réflexion, sait mieux contenir aux regards d'un enfant les sentimens qu'il faut lui laisser ignorer. L'étendue de votre esprit, la variété de vos connoissances vous permettent de vous occuper et d'occuper les autres de diverses idées. Pour moi, je vis et je meurs d'amour. Dans cette religion à laquelle je me livre, je ne comprends rien que son empire sur les peines du coeur, et je n'ai pas, dans ma foible et pauvre tête, une seule pensée qui ne soit née de l'amour,

» Hélas! le parti que je vais prendre affligera sans doute M. de Serbellane; peut-être auroit-il goûté quelque bonheur avec moi: ce sanglant hyménée ne lui inspiroit point d'horreur; et pendant quelques années du moins, il n'auroit point été troublé par l'attente d'une autre vie. Oh! Delphine, il m'en a coûté longtemps pour lui causer cette peine; il me sembloit qu'un jour de la douleur d'un tel homme comptoit plus que toutes mes larmes: cependant une idée que l'orgueil auroit repoussée m'a soulagée enfin de la plus accablante de mes craintes. Je lui suis chère, il est vrai, mais c'est moi qui l'aime mille fois plus qu'il ne m'a jamais aimée; une carrière, un but à venir lui reste; il ne donnera jamais à personne, je le crois, cette tendresse première dont je faisois ma gloire, alors même qu'elle me coûtoit l'honneur et la vertu; l'amour finit avec moi pour lui; mais une existence forte, énergique, peut le remplir encore de généreuses espérances.

» Quant à moi, ma chère Delphine, puisqu'un devoir impérieux me sépare de lui, qu'est-ce donc que je sacrifie en me faisant religieuse? J'ai éprouvé la vie, elle m'a tout dit; il ne me reste plus que de nouvelles larmes à joindre à celles que j'ai déjà répandues. Si je conservois ma liberté, je ne pourrois écarter de moi l'idée vague de la possibilité d'aller le rejoindre. J'aurois besoin chaque jour de lutter contre cette idée, avec toutes les forces de ma volonté; jamais je n'obtiendrois le repos. Mon amie, croyez-moi, il n'est pour les femmes sur cette terre que deux asiles, l'amour et la religion; je ne puis reposer ma tête dans les bras de l'homme que j'aime, j'appelle à mon secours un autre protecteur qui me soutiendra, quand je penche vers la terre, quand je voudrois déjà qu'elle me reçût dans son sein.

» Le malheur a ses ressources; depuis un mois, je l'ai appris; j'ai trouvé dans les impressions qu'autrefois je laissois échapper sans les recueillir, dans les merveilles de la nature, que je ne regardois pas, des secours, des consolations qui me feront trouver du calme dans l'état que je vais embrasser. Enfin, il me sera permis de rêver et de prier; ce sont les jouissances les plus douces qui restent sur la terre aux âmes exilées de l'amour.

» Peut-être que, par une faveur spéciale, les femmes éprouvent d'avance les sentimens qui doivent être un jour le partage des élus du ciel; mais si j'en crois mon coeur, elles ne peuvent exister de cette vie active, soutenue, occupée, qui fait aller le monde et les intérêts du monde; il leur faut quelque chose d'exalté, d'enthousiaste, de surnaturel, qui porte déjà leur esprit dans les régions éthérées.

» J'ai confondu dans mon coeur l'amour avec la vertu, et ce sentiment étoit le seul qui pût me conduire au crime par une suite de mouvemens nobles et généreux; mais que le réveil de cette illusion est terrible! il a fallu, pour la faire cesser, que je devinsse l'assassin de l'homme que j'avois juré d'aimer. Oh! quel affreux souvenir! et quel seroit mon désespoir, si la religion ne m'avoit pas offert un sacrifice assez grand, pour me réconcilier avec moi-même!

» Il est fait, ce sacrifice, et Dieu m'a pardonné, je le sais, je le sens; mes remords sont apaisés, la mélancolie des âmes tendres et douces est rentrée dans mon coeur; je communique encore par elle avec l'Être suprême; et si dans un autre monde mon malheureux époux a perdu son irritable orgueil, s'il lit au fond des coeurs, lui-même aussi, lui-même aura pitié de moi.»

—Thérèse s'arrêta en prononçant ces dernières paroles, et retint quelques larmes qui remplissoient ses yeux. J'étois aussi profondément émue, et je rassemblois toutes mes pensées pour combattre le dessein de Thérèse; mais au fond de mon coeur, je vous l'avouerai, je ne le désapprouvois pas; je n'ai point les mêmes opinions qu'elle sur la religion; mais j'aimerois cette vie solitaire, enchaînée, régulière, qui doit calmer enfin les mouvemens désordonnés du coeur. Je voulus cependant épouvanter Thérèse, en lui peignant les regrets auxquels elle s'exposoit; mais elle m'arrêta tout à coup.

«Oh! que me direz-vous, mon amie, s'écria-t-elle, qu'il ne m'ait pas écrit! que mon amour, plus éloquent encore que lui, n'ait pas plaidé pour sa cause dans mon coeur! Ne parlons plus sur l'irrévocable, dit-elle en m'imposant doucement silence; mes sermens sont déjà déposés aux pieds du Tout-Puissant; il me reste à les faire entendre aux hommes; mais le lien éternel m'enchaîne déjà sans retour.

»Je ne vous ai point dit que je serois heureuse; il n'y avoit de bonheur sur la terre que quand je le voyois, quand il me parloit; sa voix seule ranimoit dans mon sein les jouissances vives de l'existence; mais je n'ai plus à craindre ces peines violentes où la vengeance divine imprime son redoutable pouvoir. Désormais étrangère à la vie, je la regarderai couler comme ce ruisseau qui passe devant nous, et dont le mouvement égal finit par nous communiquer une sorte de calme. Le souvenir de ma destinée agitera peut-être encore quelque temps ma solitude; mais enfin ils me l'ont promis, ce souvenir s'affoiblira, le retentissement lointain ne se fera plus entendre que confusément; c'est ainsi que je commencerai à mourir, et que je m'endormirai, bénie d'un Dieu clément, et chère peut-être encore à ceux qui m'ont aimée.

»Je pars aujourd'hui pour Bordeaux avec mon beau-frère, continua Thérèse, j'y resterai quelques mois. Je reviendrai chez vous, avant de prendre le voile, pour vous ramener Isore, et vous remettre tous mes droits sur elle. Je vous en conjure, ma chère Delphine, ne nous abandonnons plus à notre émotion; je n'ai pu contenir mon âme en vous parlant aujourd'hui; vous avez dû voir que Thérèse n'étoit pas encore devenue insensible, jamais elle ne le sera; mais je dois tâcher de le paroître, pour recueillir quelque bien de la résolution que j'ai prise. Il faut se dominer, il faut ne plus exprimer ce qu'on éprouve, c'est ainsi qu'on peut étouffer, m'a-t-on dit, les sentimens dont la religion doit triompher. Ma chère Delphine, ma généreuse amie, retenez ce dernier accent, ce sont les adieux qui précèdent la mort, vous n'entendrez plus la voix qui sort du coeur; adieu!»

—Thérèse me quitta, je ne la suivis point; je restai quelque temps seule, pour me livrer à mes larmes. Je sentis d'ailleurs que ce n'étoit pas au moment de son départ, que je pourrois produire aucune impression sur elle; et j'espérai davantage de mes lettres pendant son absence. Quand je rentrai, le frère de M. d'Ervins étoit arrivé; Thérèse fit les préparatifs de son voyage avec une singulière fermeté; Isore pleura beaucoup en me quittant; sa mère en descendant pour partir, détourna la tête plusieurs fois, afin de ne pas voir l'émotion de cette pauvre petite. Thérèse monta en voiture sans me dire un mot; mais en prenant sa main, je reconnus à son tremblement quelle douleur elle éprouvoit.

Thérèse! être si tendre et si doux, me répétai-je souvent quand elle fut partie, cette force que vous ne tenez pas de vous-même, vous soutiendra-t-elle constamment? ne sentirez-vous pas se refroidir en vous l'exaltation d'une religion qui a tant besoin d'enthousiasme? et ne perdrez-vous pas un jour cette foi du coeur, qui vous aveugle sur tout le reste?—Hélas! et moi qui me crois plus éclairée, que deviendrai-je? l'espérance d'une vie à venir, les principes qui m'ont été donnés par un être parfaitement bon, les idées religieuses, raisonnables et sensibles, ne me rendront-elles donc pas à moi-même? et l'amour ne peut-il être combattu que par des fantômes superstitieux qui remplissent notre âme de terreur? Louise, la douleur remet tout en doute, et l'on n'est contente d'aucune de ses facultés, d'aucune de ses opinions, quand on n'a pu s'en servir contre les peines de la vie.

LETTRE XXVII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 14 octobre.

Je vous prie, ma chère Louise, de remettre à M. de Clarimin ce billet, par lequel je me rends caution de soixante mille livres que madame de Vernon lui doit: obtenez de lui, je vous en conjure, qu'il cesse de la calomnier. Il est dans sa terre, à quelques lieues de vous, il vous sera facile de l'engager à venir vous parler. Dès que j'aurai reçu votre réponse, et que je pourrai tranquilliser madame de Vernon, les affaires qui la retiennent ici seront terminées, et nous partirons ensemble pour le Languedoc; moi, pour vous rejoindre; elle, pour m'accompagner, et pour passer l'hiver dans les pays chauds. Les médecins disent que sa poitrine est très-affectée, elle paroît elle-même se croire en danger, mais elle s'en occupe singulièrement peu; ah! si j'étois condamnée à la perdre, cette amère douleur m'ôteroit le reste de mes forces.

Je n'ai point appris par madame de Vernon l'embarras dans lequel elle se trouvoit; le hasard me l'a fait découvrir, et je le savois seulement de la veille, lorsque madame de Mondoville et madame de Vernon vinrent avant-hier chez moi. Je pris madame de Mondoville à part, et je lui demandai si ce que l'on m'avoit dit des plaintes de M. de Clarimin contre sa mère étoit vrai.—Oui, me répondit-elle, ma mère vouloit que je m'engageasse pour les soixante mille livres qu'elle lui doit, pendant l'absence de M. de Mondoville; je l'ai refusé, car je n'ai le droit de disposer de rien sans le consentement de mon mari, et ma mère ne veut pas que je le demande. Vous savez que je mets fort peu d'importance à la fortune; mais je prétends être stricte dans l'accomplissement de mes devoirs.—Elle disoit vrai, Louise, elle ne met point d'importance à l'argent; mais sa mère seroit mourante, qu'elle ne sacrifieroit pas une seule de ses idées sur la conduite qu'elle croit devoir tenir.

—Je ne sais pas bien, lui dis-je vivement, quel est le devoir au monde qui peut empêcher d'être utile à sa mère; mais enfin….—Elle m'interrompit à ces mots avec humeur, car les attaques directes l'irritent d'autant plus qu'elle n'aperçoit jamais que celles-là.—Vous croyez apparemment, ma cousine, me dit-elle, qu'il n'y a de principes fixes sur rien; et que seroit donc la vertu, si l'on se laissoit aller à tous ses mouvemens?—Et la vertu, lui dis-je, est-elle autre chose que la continuité des mouvemens généreux? Enfin, laissons ce sujet, c'est moi qu'il regarde, et moi seule.

Madame de Vernon, s'approchant de nous, interrompit notre entretien; en la voyant au grand jour, je fus douloureusement frappée de sa maigreur et de son abattement; jamais je n'avois senti pour elle une amitié plus tendre. Madame de Mondoville retourna à Paris; je gardai madame de Vernon chez moi, et le lendemain matin, à son réveil, je lui portai une assignation de soixante mille livres sur mon banquier, en la suppliant de l'accepter.—Non, me dit-elle, je ne le puis; c'étoit à ma fille, à ma fille pour qui j'ai tout fait, de me tirer de l'embarras où je suis; elle ne le veut pas, c'est peut-être juste; je ne l'ai pas assez formée pour moi, j'ai remis son éducation à d'autres; nous ne pouvons ni nous entendre, ni nous convenir; mais ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous, en vérité, ma chère Delphine, qui devez me rendre un tel service.—Pourquoi donc me refusez-vous ce bonheur? lui dis-je; il y a deux ans que vous y aviez consenti: nouvellement encore, dans le mariage de votre fille….—Ah! s'écria-t-elle, le mariage de ma fille….—Et puis tout à coup s'arrêtant, elle reprit:—Depuis quelque temps j'ai du malheur en tout, peut-être des torts; mais enfin, dans l'état où je suis, tout cela ne sera pas long.—Ne voulez-vous pas empêcher que M. de Clarimin ne vous accuse?—Je le croyois mon ami, me dit-elle en soupirant; se peut-il que je me sois fait des illusions! je n'y étois pas cependant disposée. Enfin il veut me perdre dans le monde, et me ruiner en saisissant ce que je possède; il a tort, car je dois mourir bientôt, et il est dur de m'ôter à présent l'existence à laquelle j'ai sacrifié toute ma vie.—Au nom de Dieu, lui dis-je en versant des larmes, repoussez ces horribles idées, et ne refusez pas le service que je vous conjure d'accepter: j'ai des peines, de cruelles peines, vous le savez; voulez-vous me ravir le seul bonheur que je puisse tirer de mon inutile fortune?—Eh bien! me répondit madame de Vernon, je vous crois généreuse: quand je mourrai, quoi qu'il arrive après moi, vous ne vous repentirez point de m'avoir rendu un dernier service. Il n'est pas nécessaire que vous me prêtiez ce que je dois; votre caution suffit, et je l'accepte.

Il y avoit dans l'accent de madame de Vernon quelque chose de triste et de sombre qui me fit beaucoup de peine. Pauvre femme! les injustices des hommes ont peut-être aigri ce caractère si doux, troublé cette âme si tranquille. Ah! que les coeurs durs font de mal! Je lui dis quelques mots sur son goût pour le jeu.—Hélas! reprit-elle, vous ne savez pas combien il est difficile d'être femme, sans fortune, sans jeunesse, et sans enfans qui nous entourent; on essaie de tout pour oublier cette pénible destinée.—Je ne voulus pas insister sur les pertes qu'elle s'exposoit à faire, dans un moment où je venois de lui rendre service, et je cherchai à la ramener sur d'autres sujets de conversation.

Le soir il vint assez de monde me voir: on savoit que madame d'Ervins, pour qui j'avois dit que je quittois la société, n'étoit plus à Bellerive: mon départ annoncé avoit attiré chez moi plusieurs personnes, qui croient toutes qu'elles me regrettent, et dont la bienveillance s'est singulièrement ranimée en ma faveur, par l'idée de ma prochaine absence.

Pendant que ce cercle étoit réuni dans le salon, de Bellerive, madame de Lebensei y arriva avec son mari, qu'elle m'avoit promis de m'amener. Quand elle vit cette société nombreuse, elle fut entièrement déconcertée, et descendit dans le jardin, sous le prétexte de prendre l'air; il me fut impossible de la retenir, et peut-être valoit-il mieux en effet qu'elle s'éloignât, car tous les visages de femmes s'étoient déjà composés pour cette circonstance. M. de Lebensei ne s'en alla point: je remarquai même que c'étoit avec intention qu'il restoit; il vouloit trouver l'occasion de témoigner son indifférence pour les malveillantes dispositions de la société; il avoit raison, car sous la proscription de l'opinion, une femme s'affoiblit, mais un homme se relève; il semble qu'ayant fait les lois, les hommes sont les maîtres de les interpréter ou de les braver.

L'esprit de M. de Lebensei me frappa beaucoup; il n'eut pas l'air de se douter du froid accueil qu'on destinoit à sa femme: il parla sur des objets sérieux avec une grande supériorité, n'adressa la parole à personne, excepté à moi, et trouva l'art d'indiquer son dédain pour la censure dont il pouvoit être l'objet, sans jamais l'exprimer; un air insouciant, un ton calme, des manières nobles, remettoient chacun à sa place; il ne changeoit peut-être rien à la manière de penser, mais il forçoit du moins au silence, et c'est beaucoup; car, dans ce genre, l'on s'exalte par ce qu'on se permet de dire, et l'homme qui oblige à des égards en sa présence, est encore ménagé lorsqu'il est absent.

Quand madame de Lebensei fut revenue près de nous, après le départ de la société, M. de Lebensei continua à montrer l'indépendance de caractère et d'opinion qui le distingue, et je sentis que sa conversation, en fortifiant mon esprit, me faisoit du bien: du bien! ah! de quel mot je me suis servie! Hélas! si vous saviez dans quel état est mon âme…. Mais puisque je me suis promis de me contraindre, il faut en avoir la force, même avec vous.

LETTRE XXVIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 16 octobre.

Avant de nous réunir pour toujours, ma chère soeur, il faut que je m'explique avec vous sur un sujet que j'avois négligé, mais que vous développez trop clairement dans votre dernière lettre [Cette lettre est supprimée.] pour que je puisse me dispenser d'y répondre. Vous me dites que M. de Valorbe a toujours conservé le même sentiment pour moi, qu'il n'a pu quitter depuis un an sa mère qui est mourante, mais qu'il vous a constamment écrit pour vous parler de son désir de me voir, et de son besoin de me plaire: vous me rappelez aussi ce que je ne puis jamais oublier, c'est qu'il a sauvé la vie à M. d'Albémar, il y a dix ans, et que votre frère conservoit pour lui la plus vive reconnoissance. Vous ajoutez à tout cela quelques éloges sur le caractère et l'esprit de M. de Valorbe: je pourrois bien n'être pas, à cet égard, de votre avis, mais ce n'est pas de cela dont il s'agit. Si vous aviez connu Léonce, vous ne croiriez pas possible que jamais je devinsse la femme d'un autre; je serois très-affligée, je l'avoue, si les obligations que nous avons à M. de Valorbe vous imposoient le devoir de l'admettre souvent chez vous. Je ne pense pas, vous le croyez bien, à revoir Léonce de ma vie; mais s'il apprenoit que je permets à quelqu'un de me rechercher, il croiroit que je me console; il n'auroit pas l'idée qui peut lui venir une fois de plaindre mon sort; et tous les hommages de l'univers ne me dédommageroient pas de la pitié de Léonce. C'en est assez: maintenant que vous connoissez les craintes que j'éprouve, je suis bien sûre que tous chercherez à me les épargner.

Dès que vous m'aurez mandé si M. de Clarimin accepte ma caution, nous partirons: madame de Vernon désire que je vous prie de l'accueillir avec amitié; ma chère soeur, je vous en conjure, ne soyez pas injuste pour elle; si je ne puis vaincre les préventions que vous m'exprimez encore dans votre dernière lettre, au moins soyez touchée des soins infinis qu'elle a eus pour moi; ces soins supposent beaucoup de bonté. Depuis le départ de Léonce pour l'Espagne, je suis presque méconnoissable. Une femme d'esprit a dit que la perte de l'espérance changeait entièrement le caractère, Je l'éprouve: j'avois, vous le savez, beaucoup de gaîté dans l'esprit je m'intéressois aux événemens, aux idées; maintenant rien ne me plaît, rien ne m'attire, et j'ai perdu avec le bonheur tout ce qui me rendoit aimable. Quel état cependant pour une personne dont l'âme étoit si vivement accessible, à toutes les jouissances de l'esprit et de la sensibilité! J'aimois la société presque trop, elle m'étoit souvent nécessaire et toujours agréable; à présent Je n'en puis supporter qu'une seule, celle de madame de Vernon. Louise, récompensez-la donc par votre bienveillance des consolations qu'elle m'a données.

Jamais on n'a mis dans l'intimité tant de désir de plaire! Jamais on n'a consacré un esprit si fait pour le monde au soulagement de la douleur solitaire! Je vous le dis, ma soeur, et vous finirez par l'éprouver; madame de Vernon est une personne d'un agrément irrésistible. J'ai connu des femmes piquantes et spirituelles; je comprenois facilement, quand elles parloient, comment on étoit aimable comme elles, et si je l'avois voulu, j'aurois réussi par les mêmes moyens; mais chaque mot de madame de Vernon est inattendu, et vous ne pouvez suivre les traces de son esprit, ni pour l'imiter, ni pour le prévoir. Si elle vous aime, elle vous l'exprime avec une sorte de négligence qui porte la conviction dans votre âme. Il semble que c'est à elle-même qu'elle parle, quand des mots sensibles lui échappent, et vous les recueillez quand elle les laisse tomber.

Ma vie n'appartient plus qu'à vous et à madame de Vernon; de grâce, que je ne vous voie pas désunies! elle m'est devenue plus nécessaire encore qu'elle ne me l'étoit; c'est un dernier sentiment que j'ai saisi plus fortement que jamais, dans le naufrage de mon bonheur; mais je n'ai pas besoin d'insister davantage; vous la trouverez, hélas! assez triste et bien malade; votre bon coeur s'intéressera sûrement pour elle.

LETTRE XXIX.

Léonce à M. Barton.

Bordeaux, ce 20 octobre.

Une fièvre violente m'a forcé de rester ici près d'un mois; je l'ai caché à ma famille à Paris, ma mère seule l'a su; je ne voulois pas que personne, excepté elle, se mêlât de s'intéresser à moi. Le premier jour de cette fièvre, je vous ai écrit je ne sais quelle lettre insensée, qui contenoit, je crois, des expressions insultantes pour madame d'Albémar; je vous prie de la brûler, j'étois dans le délire; ce n'est pas que rien justifie Delphine des torts dont je l'accuse; mais pour tout autre que moi, elle est, elle doit être un ange. Si vous saviez comme on parle d'elle ici! Elle n'y a demeuré que deux mois; mais n'est-ce pas assez pour qu'on ne puisse pas l'oublier!

J'essaierai demain de pénétrer jusqu'à madame d'Ervins; elle ne veut voir personne: elle est résolue, m'a-t-on appris, à se faire religieuse; elle doit remettre sa fille à madame d'Albémar: cet enfant parle de Delphine avec transport; je verrai au moins cet enfant. Ne trouvez-vous pas qu'il y a un mystère singulier dans tout?

Il me semble que dans votre dernière lettre vous vous exprimez moins bien sur madame d'Albémar: vous avez eu tort de recevoir aucune impression par ce que je vous ai écrit; je n'en dois faire sur personne. Conservez votre admiration pour madame d'Albémar; je serois malheureux de penser que je l'ai diminuée. Il circule des bruits sur madame d'Ervins; mais c'est impossible: la première fois qu'on me les a dits, j'ai tressailli; depuis, on les a démentis, tout-à-fait démentis. Adieu, mon cher maître, j'irai voir madame d'Ervins. D'où vient que cette idée me bouleverse? elle est l'amie de Delphine. M. de Serbellane est allé en Toscane par mer; il ne vouloit donc pas venir en France… je ne sais où j'en suis.

LETTRE XXX.

Léonce à Delphine.

Bordeaux, ce 22 octobre.

Delphine, oh! femme autrefois tant aimée! un enfant m'a-t-il révélé ce que la perfidie la plus noire auroit trouvé l'art de me cacher? La voix des hommes vous avoit accusée; la voix d'un enfant, cette voix du ciel vous auroit-elle justifiée? Écoutez-moi: voici l'instant le plus solennel de votre vie. Je suis lié pour toujours, je le sais; il n'est plus de bonheur pour moi; mais si j'étois seul coupable, et que Delphine fût innocente, mon coeur auroit encore du courage pour souffrir.

Hier j'ai été chez madame d'Ervins: quelque irrité que je fusse, je voulois entendre parler de vous par ceux qui vous aiment. Madame d'Ervins, toujours livrée aux exercices de piété, a refusé de me voir. Isore, sa fille, jouoit dans le jardin; je me suis approché d'elle; on m'avoit dit qu'elle vous aimoit à la folie; je l'ai fait parler de vous, et j'ai vu que l'impression que vous produisez étoit déjà sentie, même à cet âge. Vous l'avouerai-je, enfin? j'ai osé interroger Isore sur vos sentimens: des circonstances inouïes avoient plusieurs fois ranimé et détruit mon espoir; j'en accusois quelquefois confusément l'adresse d'une femme, j'espérai que la candeur d'un enfant déconcerteroit les calculs les plus habiles.

—Madame d'Albémar doit se charger de vous, ai-je dit à Isore; elle vous emmènera sûrement en Toscane.—En Toscane! pourquoi? répondit-elle; je serois bien fâchée d'aller en Italie: c'est lorsque maman a tant aimé ce pays-là que nous avons été si malheureux.—Mais votre mère, lui dis-je, n'a-t-elle pas toujours aimé l'Italie? elle y est née.—Oh! reprit Isore, elle l'avoit quittée si enfant qu'elle ne s'en souvenoit plus; mais M. de Serbellane lui a tout rappelé.—M. de Serbellane vous déplaît-il? continuai-je.—Non, il ne me déplaît pas, répondit Isore; mais depuis qu'il est venu chez maman, elle a toujours pleuré.—Toujours pleuré! répétai-je avec une vive émotion. Et madame d'Albémar, que faisoit-elle alors?—Elle consoloit maman: elle est si bonne!—Oh! sans doute, elle l'est! m'écriai-je.—Et dans ce moment, Delphine, je sentis mon coeur revenir à vous.—Mais cependant, ajoutai-je, elle épousera M. de Serbellane?—M. de Serbellane! interrompit Isore avec la vivacité qu'ont les enfans quand ils croient avoir raison; M. de Serbellane! oh! c'est maman qui l'aimoit, ce n'est pas madame d'Albémar; et puisque maman veut se faire religieuse, elle n'épousera pas M. de Serbellane, et madame d'Albémar n'ira sûrement pas en Italie.—A ces mots, la gouvernante d'Isore la prit brusquement par la main, et l'emmena en lui faisant une sévère réprimande. Je ne prévoyois pas que j'entraînois cet enfant à faire du tort à sa mère; mais ce mot qu'elle m'a dit, grand Dieu! que signifie-t-il? Ce seroit madame d'Ervins qui auroit aimé M. de Serbellane! ce seroit pour la sauver que vous auriez pris aux yeux du monde l'apparence de tous les torts! vous seriez une créature sublime, quand je vous accusois de parjure! et moi, je mériterois…. Non, je ne mériterois pas ce que j'ai souffert.

Cependant comment puis-je le croire? n'ai-je pas une lettre de vous que je tiens de madame de Vernon, dans laquelle vous me dites de m'en rapporter à ce qu'elle me confiera de votre part? N'a-t-elle pas gardé le silence? ne s'est-elle pas embarrassée, comme une amie confuse de vos torts envers moi, lorsque je l'ai interrogée sur les détails que j'avois appris en arrivant à Paris, et qui se répandoient dans la société, à l'occasion de la mort de M. d'Ervins? Ces détails, qui me causoient tous une douleur nouvelle, c'étoient votre attachement pour M. de Serbellane, vos engagemens pris à Bordeaux avec lui, l'instant d'incertitude que mes sentimens pour vous avoient fait naître dans votre âme, la délicatesse qui vous avoit ramenée à votre premier amour, l'obligation où vous étiez de suivre M. de Serbellane, après qu'il s'étoit battu pour vous, et lorsque le séjour de la France lui étoit interdit. Ne m'avez-vous pas dit vous-même qu'il étoit parti, quand il ne l'étoit pas? n'a-t-il pas passé vingt-quatre heures enfermé chez vous?…. Oh! je reprends, en écrivant ces mots, tous les mouvemens que je croyois calmés! M. de Serbellane, à l'instant même où il avoit tué M. d'Ervins, ne vous a-t-il pas nommée? Vos gens, au tribunal, ne vous ont-ils pas citée seule? n'avez-vous pas été chercher le portrait de M. de Serbellane? ne receviez-vous pas sans cesse de ses lettres? avez-vous nié à personne que vous dussiez l'épouser? n'avez-vous pas demandé un sauf-conduit pour lui? Mais si toute cette conduite n'étoit qu'un dévouement continuel à l'amitié, vous seriez bien imprudente, je serois bien malheureux! Mais vous n'auriez pas cessé de m'aimer, et il vaudroit encore la peine de vivre.

Si vous n'avez pas été coupable, si madame de Vernon a su la vérité, si vous l'aviez chargée de me la dire, jamais la fausseté n'a employé des moyens plus infâmes, plus artificieux, mieux combinés. Je serai vengé, si son coeur insensible peut recevoir une blessure, si…. Mais ce n'est pas de son sort que je dois vous occuper.

Qui pourra jamais comprendre ce génie du mal, qui a disposé de moi! Madame de Vernon me remit une lettre de ma mère, qui me conjuroit de tenir la promesse qu'elle avoit donnée de me marier avec Matilde; elle me parloit de vous avec amertume: dans un autre temps, rien de ce qu'elle auroit pu me dire n'auroit fait impression sur moi; mais il me sembloit que sa voix étoit prophétique, et me prédisoit l'événement qui venoit d'anéantir mon sort. Ma mère m'adjuroit, au nom du repos de sa vie, d'accomplir sa promesse; il ne suffisoit pas de mon devoir envers elle pour me condamner au malheur que j'ai subi; il falloit que madame de Vernon s'emparât de mon caractère, avec une habileté que je ne sentis pas alors, mais qui depuis, en souvenir, m'a quelquefois saisi d'un insurmontable effroi.

Il n'y avoit pas un défaut en moi qu'elle n'irritât. Elle vous défendoit avec chaleur, et me blessoit jusqu'au fond de l'âme par sa manière de vous justifier; elle m'exagéroit le tort que vous vous étiez fait dans le monde, en passant pour la cause du duel de M. d'Ervins avec M. de Serbellane, et me proposoit en même temps de vous engager, au nom de mon désespoir, à m'accorder votre main; c'est ainsi qu'elle révoltoit ma fierté. En me rappelant aujourd'hui tous ses discours, il se peut qu'elle ne m'ait pas dit précisément que vous aimiez M. de Serbellane; mais elle a mis, si cela n'est pas, plus de ruse à me le faire croire, qu'il n'en falloit pour le dire. J'éprouvois, en l'écoutant, une contraction inouïe; j'avois le front couvert de sueur, je me promenois à grands pas dans sa chambre, je m'écartois et je me rapprochois d'elle, avide de ses discours, et redoutant leur effet; mon âme étoit fatiguée de cette conversation, comme par une suite de sensations amères, par une longue vie de peines; et cette fatigue cependant ne lassoit point mon agitation; elle me rendoit seulement tous les mouvemens plus douloureux.

Cette femme, je ne sais par quelle puissance, agitoit mes passions comme un instrument qui s'ébranloit à sa volonté; toutes les pensées que je fuyois, elle me les offroit en face; tous les mots qui me faisoient mal, elle les répétoit; et cependant ce n'étoit pas contre elle que j'étois irrité; car il me sembloit toujours qu'elle vouloit me consoler, et que la peine que j'éprouvois n'étoit causée que par des vérités qui lui échappoient, ou qu'elle ne pouvoit réussir à me cacher.

Elle alloit chercher en moi tout ce que je peux avoir d'irritabilité sur tout ce qui tient à l'opinion et à l'honneur, pour me convaincre, sans me le prononcer, que je serois avili, si je montrois encore mon attachement pour une femme publiquement livrée à un autre, ou si seulement je paroissois indifférent au scandale qu'avoit causé la mort de M. d'Ervins. Ce qu'elle disoit pouvoit convenir également aux torts de légèreté (si je ne vous avois crue coupable que de ceux-là), ou aux torts du sentiment; mais je saisissois surtout ce qui aigrissoit ma jalousie. Madame de Vernon a fait de moi ce qu'elle a voulu, non par l'empire des affections, mais en excitant tous les mouvemens amers que le ressentiment peut inspirer. Quel art! si c'est de l'art.

Je n'ai rien encore entrevu que confusément; mais les plus généreuses vertus et les plus vils des crimes ne pourroient-ils pas s'être réunis pour me perdre? Delphine, si cette espérance que je saisis m'a déçu, si l'enfant n'a pas dit la vérité, ne me répondez pas, j'entendrai votre silence, et je retomberai dans l'état dont je suis un moment sorti. Que signifioit une lettre de votre propre main? Comment falloit-il la comprendre? et tous les mystères du jour fatal, des jours qui l'ont précédé, de ceux qui l'ont suivi? Ah! ne me cachez rien, le secret fait tant de mal!

Depuis mon mariage même, depuis bientôt cinq mois, madame de Vernon se seroit-elle encore servie de sa fatale connoissance de mon caractère, pour irriter en moi la jalousie par la fierté, la fierté par la jalousie; pour empoisonner les peines de l'amour par l'orgueil, et me déchirer à la fois par tous les bons et les mauvais mouvemens de mon âme? Delphine, le coeur de Léonce est resté le même; si le vôtre n'a point été coupable, souvenez-vous du temps où vous vous confiiez à lui; hélas! hélas! depuis ce temps, un lien funeste… et ce seroit la fausseté la plus insigne qui…. Ne craignez rien pour madame de Vernon, ni pour sa fille; qu'une bonté cruelle ne vous inspire pas encore de me sacrifier à des ménagemens pour les autres!

Je voulois, après avoir vu Isore, retourner à l'instant même à Paris; mais j'ai reçu une lettre de ma mère, qui s'inquiétant de mon séjour à Bordeaux, et me croyant fort malade, vouloit, malgré l'état de sa santé, se mettre en route pour me rejoindre; j'ai dû la prévenir, et je pars. Si c'est vous dont l'image doit régner sur ma vie, je pars pour accomplir envers ma mère les devoirs que vous me recommanderiez; s'il faut vous perdre, c'est en Espagne que reposent les cendres de mon père, c'est en Espagne qu'il faut aller mourir.

Delphine, songez avec quelle émotion je vais passer les jours qui me séparent de votre réponse. Je serai à Madrid le premier de novembre; si vous êtes à Bellerive, ma lettre aura pu retarder de quelques jours; jusqu'au vingt-cinq, pendant un mois, j'attendrai; j'ai fixé ce terme à mon espérance. Jusqu'au vingt-cinq, mon anxiété sera sans doute cruelle; mais que serviroit-il de vous la peindre? elle ne vous impose qu'un devoir, la vérité.

LETTRE XXXI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 26 octobre.

Louise, quelle lettre Léonce vient de m'écrire! tout est révélé, tout est éclairci; madame de Vernon! vous-même, vous n'auriez jamais pensé qu'elle pût en être capable! elle a profité de tous les prétextes que lui fournissoit ma confiance, pour induire Léonce à croire que j'aimois M. de Serbellane, que je l'avois reçu chez moi pendant vingt-quatre heures, et que je partois pour l'épouser. Juste ciel! vous croyez que c'est à moi que je pense, et que je goûterai quelque joie en apprenant que Léonce m'aime encore! non, je ne sens qu'une douleur, je n'ai qu'une idée; c'est l'amitié trahie, l'amitié la plus tendre, la plus fidèle: on s'attend peut-être, sans se l'avouer, que le temps amenera des changemens dans les sentimens passionnés; mais tout l'avenir repose sur les affections qui s'entretiennent par la certitude et la confiance.

Mon amie, si vous me trompiez, croyez-vous que je pusse supporter un tel malheur? Eh bien! j'aimois madame de Vernon autant que vous, peut-être plus encore: je m'en accuse, je m'humilie; mais son esprit séducteur avoit un empire inconcevable sur moi. J'ai eu des momens de doute sur elle depuis le mariage de Léonce, mais elle en avoit triomphé, mais mon coeur lui étoit plus livré que jamais.

Je suis troublée, tremblante, irritée comme s'il s'agissoit de Léonce. Ah! quand on a consacré tant de soins, tant de services, tant d'années à conquérir une amitié pour le reste de ses jours, quelle douleur on éprouve en considérant tout ce temps, tous ces efforts comme perdus! Loin de vous, qui trouverai-je jamais que j'aie aimé depuis mon enfance avec cette confiance, avec cette candeur? Une autre amie que j'aurois après madame de Vernon, je la jugerois, je l'examinerois, je serois susceptible de crainte, de soupçon; mais Sophie, je l'ai aimée dans une époque de ma vie où j'étois si tendre et si vraie! Je ne puis plus offrir à personne ce coeur qui se livroit sans réserve, et dont elle a possédé les premières affections. J'aimerai si l'on m'aime, je serai reconnoissante des marques d'intérêt que l'on pourra me donner; mais cette tendresse vive, involontaire, que des agrémens nouveaux pour moi m'avoient inspirée, je ne l'éprouverai plus. Je regrette Sophie et moi-même; car je ne vaudrai jamais pour personne ce que je valois pour elle.

Se peut-il qu'elle ait pu accepter tant de preuves d'amitié, si elle ne sentoit pas qu'elle m'aimoit, qu'elle m'aimoit pour la vie! De tous les vices humains, l'ingratitude n'est-il pas le plus dur, celui qui suppose le plus de sécheresse dans l'âme, le plus d'oubli du passé, de ce temps qui ébranle si profondément les âmes sensibles? et moi-même aussi, faut-il que je ne conserve plus aucune trace de ce passé qu'elle a trahi? Si je cède à mon coeur, si je confirme tous les soupçons de Léonce, ne vais-je pas l'irriter mortellement contre la mère de sa femme? Je connois sa véhémence, sa généreuse indignation, il défendra à Matilde de voir sa mère; je ne veux pas perdre madame de Vernon, je le dois à mes souvenirs; je veux respecter en elle l'amitié qu'elle m'avoit inspirée: cependant, rester coupable aux yeux de Léonce est un sacrifice au-dessus de mes forces! Que faire donc, que devenir? J'écrirai à M. Barton, je lui demanderai de se charger d'éclairer Léonce, en modérant les effets de son premier mouvement.

Eh quoi! je me refuserois au bonheur d'écrire cette simple ligne: Delphine n a jamais aimé que Léonce. Il l'espère, il l'attend; ah! quelle affreuse perplexité! Je vais aller chez madame de Vernon; je lui parlerai, je n'épargnerai pas son coeur, s'il peut encore être ému; vous saurez, en finissant cette lettre, ce qu'elle m'aura dit; mais que peut-elle me dire? Je veux que du moins une fois elle entende les plaintes amères qu'elle ne pourra jamais se rappeler sans rougir.

Minuit.

Non, je ne conçois point ce qu'est devenue l'idée que je m'étois faite de madame de Vernon; je viens de passer deux heures avec elle sans avoir pu lui arracher un seul mot qui rappelât en rien cette sensibilité naturelle et aimable que je lui ai trouvée tant de fois; il semble que dès qu'elle a vu son caractère dévoilé, elle ne s'est plus embarrassée de feindre, et si elle s'étoit jamais montrée à moi comme aujourd'hui, mon coeur ne s'y seroit point trompé.

Après avoir reçu la lettre de Léonce, après m'être livrée, en vous écrivant, à toutes les impressions douces et cruelles qu'elle faisoit naître en moi, j'allai chez madame de Vernon. Je ne vous peindrai point avec quel serrement de coeur je faisois cette même route, j'entrois dans cette même maison que je croyois hier plus à moi que la mienne; le spectacle des lieux toujours invariables, quand notre coeur est si changé, produit une impression amère et triste; je m'arrêtai néanmoins dans l'antichambre de madame de Vernon, pour demander de ses nouvelles avant d'entrer chez elle; je sentois que si elle avoit été malade, je serois retournée chez moi. On me dit qu'elle se portoit beaucoup mieux, et qu'elle avoit dormi jusqu'à midi; alors je hâtai mes pas et j'ouvris brusquement sa porte; elle étoit seule, et vint à moi avec cet air d'empressement qui avoit coutume de me charmer. J'en fus irritée, et par un mouvement très-vif, je jetai sur une table, devant elle, la lettre de Léonce, et je lui dis de la lire.

Elle la prit, rougit d'abord d'une manière très-marquée, mais prolongeant à dessein la lecture pour se remettre; quand elle se sentit enfin tout-à-fait calme, elle me dit assez froidement:—Vous êtes la maîtresse de semer la haine dans une famille unie; mais vous auriez dû penser plus tôt qu'il étoit juste que je fisse tous les efforts qui dépendoient de moi pour bien marier ma fille, et vous empêcher de lui enlever l'époux qui lui étoit promis.—Grand Dieu! m'écriai-je, il étoit juste que vous abusassiez de mon amitié pour vous, de la confiance absolue qu'elle m'inspiroit….—Et vous, interrompit-elle, n'abusiez-vous pas de ce que je vous recevois tous les jours chez moi, pour venir, dans ma maison même, ravir à ma fille l'affection de Léonce?—Vous ai-je rien caché? répondis-je avec chaleur; ne vous ai-je pas chargée vous-même d'expliquer ma conduite et mes sentimens à Léonce?—En vérité, interrompit madame de Vernon, si vous me permettez de vous le dire, il falloit être trop naïve pour me choisir, moi, pour engager Léonce à vous épouser.—Trop naïve! répétai-je avec indignation, trop naïve! est-ce vous, madame, qui parlez avec dérision des sentimens généreux? Ah! j'en atteste le ciel, dans ce moment où j'apprends que mon estime pour votre caractère a détruit tout le bonheur de ma vie, je jouis encore de vous avoir offert une dupe si facile; je jouis avec orgueil d'avoir un esprit incapable de deviner la perfidie, et dont vous avez pu vous jouer comme d'un enfant.

—Léonce lui-même vous avoue, me répondit-elle, que ce n'est pas moi qui lui ai appris ce que l'on répandoit dans le monde; je me suis contentée de ne pas le nier; c'étoit bien le moins dans ma situation. Quant à tout l'esprit que fait Léonce, à propos du prétendu pouvoir que j'ai exercé sur lui, c'est une excuse qu'il veut vous donner; on ne gouverne jamais personne que dans le sens de son caractère; l'éclat de votre aventure lui déplaisoit; l'imprudence de votre conduite, l'indépendance de vos opinions blessoient extrêmement sa manière de voir, voilà tout.—Non, repris-je vivement, ce n'est pas tout; vous voulez, par des paroles légères, confondre le bien avec le mal, et cacher vos actions dans le nuage de vos discours; préparez pour le monde ces habiles moyens, un coeur blessé ne peut s'y méprendre. Écoutez chaque mot de la lettre de Léonce.—Comme je voulois la reprendre pour la relire, madame de Vernon la retint, et me dit négligemment:—Ne voulez-vous pas occuper tout Paris de nos querelles de famille, et montrer à vos amis cette lettre de Léonce?—En prononçant ces paroles, elle la jeta dans le feu. Cette action m'indigna; mais plus mon impression étoit vive, plus je voulus la réprimer, et je me levai pour sortir. Madame de Vernon reprit la parole assez vite; elle recommença l'entretien, afin qu'il ne se terminât pas par l'action qu'elle venoit de se permettre.—J'avois de l'amitié pour vous, me dit-elle; mais les intérêts de ma fille devoient m'être encore plus chers.—Eh quoi! répondis-je, ne les avois-je pas assurés, ces intérêts, lorsque je lui donnai la terre d'Andelys, lorsque je vous ai préservée deux fois de la ruine?—Delphine, interrompit madame de Vernon, il n'y a rien de plus indélicat que de reprocher les services qu'on a rendus.—Vous savez mieux que personne, madame, continuai-je froidement, combien j'attache peu de prix à ce que je puis faire pour les autres; quand il m'est arrivé de rendre des services à ceux que je n'aimois pas, je n'en ai jamais gardé le moindre souvenir; mais c'est avec confiance, avec tendresse, que je me suis vouée à vous être utile: les preuves d'amitié que je vous ai données, c'est aux sentimens que je croyois vous avoir inspirés qu'elles s'adressoient; si vous n'aviez pas ces sentimens, pourquoi donc avez-vous disposé de moi? pourquoi vous exposiez-vous au reproche le plus humiliant, le plus cruel, à celui de l'ingratitude?—L'ingratitude! me dit madame de Vernon, c'est un grand mot, dont on abuse beaucoup; on se sert parce que l'on s'aime, et quand on ne s'aime plus, l'on est quitte; on ne fait rien dans la vie que par calcul ou par goût; je ne vois pas ce que la reconnoissance peut avoir à faire dans l'un ou dans l'autre.—Je ne daigne pas répondre, lui dis-je, à ce détestable sophisme; mais vous n'aviez donc pas d'amitié pour moi, quand vous me montriez tant d'intérêt et d'affection? l'attachement que j'avois pour vous ne vous avoit donc pas touchée? est-il donc vrai que depuis six ans nos conversations, nos lettres, notre intimité, tout fût mensonge de votre part? En me retraçant les années heureuses que j'ai passées avec vous, j'éprouve l'insupportable peine de ne pouvoir me flatter qu'il ait existé un temps où vous m'aimiez sincèrement: quand donc avez-vous commencé à me tromper? dites-le moi, je vous en conjure, pour que du moins je puisse conserver quelques souvenirs doux de tous les jours qui ont précédé cette funeste époque.—En parlant ainsi, j'étois inondée de larmes, et je souffrois extrêmement de n'avoir pu les retenir, car madame de Vernon me paroissoit avoir conservé le plus grand sang-froid; cependant, quand elle reprit la parole, sa voix étoit altérée.

—Tout est fini entre nous, me dit-elle en se levant; avec votre caractère, vous n'entendriez raison sur rien; vous êtes trop exaltée pour qu'on puisse vous faire comprendre le réel de la vie. Si je meurs de la maladie qui me menace, peut-être vous expliquerai-je ma conduite; mais tant que je vivrai, il me convient de soutenir mon existence, ma manière d'être dans le monde, telle qu'elle est; je veux aussi éviter les émotions pénibles que votre présence et les scènes douloureuses qu'elle entraîne me causeroient; il vaut donc mieux ne plus nous revoir.—Vous le dirai-je, ma chère Louise? je frémis à ces derniers mots; j'étois bien décidée à ne plus être liée avec madame de Vernon; je sentois que je ne pouvois répéter des reproches de cette nature, et qu'il me seroit impossible de la revoir sans les renouveler; mais je ne m'étois pas dit que ce jour finiroit tout entre nous, et la rapidité de cette décision, quelque inévitable qu'elle fût, me faisoit peur.—Quoi! lui dis-je, vous ne pouvez pas trouver quelques excuses qui puissent affoiblir mon ressentiment?—Le prestige de tout ce que j'étois pour vous est détruit, me dit madame de Vernon; je suis trop fière pour essayer de le faire renaître.—Trop fière! m'écriai-je, vous qui avez pu me tromper!…..—Laissons ces reproches, reprit-elle impatiemment, je vaux peut-être mieux que je ne parois; mais, quoi qu'il en soit, je ne veux pas m'entendre dire le mal que l'on peut penser de moi.