LETTRE PREMIÈRE.
Madame d'Albémar à Matilde de Vernon.
Bellerive, ce 12 avril 1790.
Je serai trop heureuse, ma chère cousine, si je puis contribuer à votre mariage avec M. de Mondoville; les liens du sang qui nous unissent me donnent le droit de vous servir, et je le réclame avec instance. Si je mourois, vous succéderiez naturellement à la moitié de ma fortune: me seroit-il refusé de disposer d'une portion de mes biens pendant ma vie, comme les lois en disposeraient après ma mort? A vingt et un ans, convenez qu'il seroit ridicule d'offrir mon héritage à vous qui en avez dix-huit! Je vous parle donc des droits de succession, seulement pour vous faire sentir que vous ne pouvez considérer le don de la terre d'Andelys comme un service embarrassant à recevoir, et dont votre délicatesse doive s'alarmer.
M. d'Albémar m'a comblée de tant de biens en mourant, que j'éprouverois le besoin d'y associer une personne de sa famille, quand cette personne, ma compagne depuis trois ans, ne seroit pas la fille de madame de Vernon, de la femme du monde dont l'esprit et les manières m'attachent et me captivent le plus. Vous savez que la soeur de mon mari, Louise d'Albémar, est mon amie intime; elle a confirmé avec joie les dons que M. d'Albémar m'avoit faits. Retirée dans un couvent à Montpellier, ses goûts sont plus que satisfaits par la fortune qu'elle possède; je suis donc libre, et parfaitement libre de vous assurer vingt mille livres de rente, et je le fais avec un sentiment de bonheur que vous ne voudrez pas me ravir.
En vous donnant la terre d'Andelys, il me restera encore cinquante mille livres de revenu; j'ai presque honte d'avoir l'air de la générosité quand je ne dérange en rien les habitudes de ma vie. Ce sont ces habitudes qui rendent la fortune nécessaire: dès que l'on n'est pas obligé d'éloigner de soi les inférieurs qui se reposent de leur sort sur notre bienveillance, ou d'exciter la pitié des supérieurs par un changement remarquable dans sa manière d'exister, l'on est à l'abri de toutes les peines que peut faire éprouver la diminution de la fortune. D'ailleurs, je ne crois pas que je me fixe à Paris; depuis près d'un an que j'y habite, je n'y ai pas formé une seule relation qui puisse me faire oublier les amis de mon enfance; ces véritables amis sont gravés dans mon coeur avec des traits si chers et si sacrés, que toutes les nouvelles connoissances que je fais laissent à peine des traces à côté de ces profonds souvenirs. Je n'aime ici que votre mère; sans elle je ne serois point venue à Paris, et je n'aspire qu'à la ramener en Languedoc avec moi; j'ai pris, depuis que j'existe, l'habitude d'être aimée, et les louanges qu'on veut bien m'accorder ici, laissent au fond de mon coeur un sentiment de froideur et d'indifférence, qu'aucune jouissance de l'amour-propre n'a pu changer entièrement: je crois donc que, malgré mon goût pour la société de Paris, je retirerai ma vie et mon coeur de ce tumulte, où l'on finit toujours par recevoir quelques blessures, qui vous font mal ensuite dans la retraite.
J'entre dans ces détails avec vous, ma chère cousine, pour que vous soyez bien convaincue que j'ai beaucoup plus de fortune qu'il n'en faut pour la vie que je veux mener. C'est à regret que je me condamne à rechercher tous les argumens imaginables pour vous faire accepter un don qui devroit s'offrir et se recevoir avec le même mouvement; mais les différences de caractère et d'opinions qui peuvent exister entre nous, m'ont fait craindre de rencontrer quelques obstacles aux projets que nous avons arrêtés votre mère et moi; j'ai donc voulu que vous sussiez tout ce qui peut vous tranquilliser sur un service auquel vous paroissiez attacher beaucoup trop d'importance; il n'entraîne point avec lui une reconnoissance qui doive vous imposer de la gêne; et si tout ce que je viens de vous dire ne suffit pas pour vous le prouver, je vous répéterai que mon amitié pour votre mère est si vive, si dévouée, qu'il vous suffiroit d'être sa fille pour que je fisse pour vous, quand même je ne vous connoîtrois pas, tout ce qui est en mon pouvoir. Mais c'est assez parler de ce service; assurément je ne vous en aurois pas entretenue si long-temps, si je n'avois aperçu que vous aviez une répugnance secrète pour la proposition que je vous faisois.
Il se peut aussi que vous soyez blessée des conditions que madame de Mondoville a mises à votre mariage avec son fils. N'oubliez pas cependant, ma chère Matilde, qu'elle ne vous a connue que pendant votre enfance, puisqu'elle n'a pas quitté l'Espagne depuis dix ans; et songez surtout que son fils ne vous a jamais vue. Madame de Mondoville aime votre mère, et désire s'allier avec votre famille; mais vous savez combien elle met d'importance à tout ce qui peut ajouter à la considération des siens; elle veut que sa belle-fille ait de la fortune, comme un moyen d'établir une distance de plus entre son fils et les autres hommes. Elle a de la générosité et de l'élévation, mais aussi de la hauteur et de l'orgueil; ses manières, dit-on, sont très-simples et son caractère très-arrogant. Née en Espagne, d'une famille attachée aux antiques moeurs de ce pays, elle a vécu long-temps en France avec son mari, et elle y a appris l'art de revêtir ses défauts de formes aimables qui subjuguent ceux qui l'entourent. Tout ce que l'on raconte de Léonce de Mondoville me persuade que vous serez parfaitement heureuse avec lui; mais je crois que madame de Mondoville, malgré les inconvéniens de son caractère, a beaucoup d'ascendant sur son fils. J'ai souvent remarqué que c'est par ses défauts que l'on gouverne ceux dont on est aimé: ils veulent les ménager, ils craignent de les irriter, ils finissent par s'y soumettre; tandis que les qualités dont le principal avantage est de rendre la vie facile, sont souvent oubliées, et ne donnent point de pouvoir sur les autres.
Ces diverses réflexions ne doivent en rien vous détourner du mariage le plus brillant et le plus avantageux; mais elles ont pour but de vous faire sentir la nécessité de remplir toutes les conditions que demande ou que désire madame de Mondoville. Il ne faut pas que vous entriez dans une telle famille avec une infériorité quelconque; il faut que madame de Mondoville soit convaincue qu'elle a fait pour son fils un mariage très-convenable, afin que tous les égards que vous aurez pour elle la flattent davantage encore. Plus vous serez indépendante par votre fortune, plus il vous sera doux d'être asservie par vos sentimens et vos devoirs.
Oubliez donc, ma chère Matilde, les petites altercations que nous avons eues quelquefois ensemble, et réunissons nos coeurs par les affections qui nous sont communes, par l'attachement que nous ressentons toutes les deux pour votre aimable mère.
DELPHINE D'ALBÉMAR.
LETTRE II.
Réponse de Matilde de Fernon à madame d'Albémar.
Paris, ce 14 avril 1790.
Puisque vous croyez, ma chère cousine, qu'il est de votre délicatesse de faire jouir les parens de M. d'Albémar d'une partie de la fortune qu'il vous a laissée, je consens, avec l'autorisation de ma mère, à la donation que vous me proposez, et je considère avec raison cette conduite de votre part, comme satisfaisant à beaucoup plus que l'équité, et vous donnant des droits à ma reconnoissance; je m'engage donc à tout ce que la religion et la vertu exigent d'une personne qui a contracté, de son libre aveu, l'obligation qui me lie à vous.
Ma mère désire que le service que vous me rendez reste secret entre nous; elle croit que la fierté de madame de Mondoville pourroit être blessée en apprenant que c'est par un bienfait que sa belle-fille est dotée; je vous dis ce que pense ma mère, mais je serai toujours prête à publier ce que vous faites pour moi, si vous le désirez. Dût la publicité de vos bienfaits m'humilier selon l'opinion du monde, elle me relèveroit à mes propres yeux: tel est l'esprit de la religion sainte que je professe.
Je sais que ce langage vous a paru quelquefois ridicule, et que malgré la douceur de votre caractère, douceur à laquelle je rends justice, vous n'avez pu me cacher que vous ne partagiez pas mes opinions sur tout ce qui tient à l'observance de la religion catholique. Je m'en afflige pour vous, ma chère cousine, et plus vous resserrez par votre excellente conduite les liens qui nous attachent l'une à l'autre, plus je voudrois qu'il me fût possible de vous convaincre que vous prenez une mauvaise route, soit pour votre bonheur intérieur, soit pour votre considération dans le monde.
Vos opinions en tout genre sont singulièrement indépendantes: vous vous croyez, et avec raison, un esprit très-remarquable; cependant, qu'est-ce que cet esprit, ma cousine, pour diriger sagement, non-seulement les hommes en général, mais les femmes en particulier? Vous êtes charmante, on vous le répète sans cesse; mais, combien vos succès ne vous font-il pas d'ennemis! Vous êtes jeune, vous aurez sans doute le désir de vous remarier: pensez-vous qu'un homme sage puisse être empressé de s'unir à une personne qui voit tout par ses propres lumières, soumet sa conduite à ses propres idées, et dédaigne souvent les maximes reçues? Je sais que vous avez une simplicité tout-à-fait aimable dans le caractère; que vous ne cherchez point à dominer, que vous n'avez de hardiesse ni dans les manières, ni dans les discours; mais, dans le fond, et vous en convenez vous-même, ce n'est point à la foi catholique, ce n'est point aux hommes respectables chargés de nous l'enseigner, que vous soumettez votre conduite, c'est à votre manière de sentir et de concevoir les idées religieuses.
Ma cousine, où en serions-nous, si toutes les femmes prenoient ainsi pour guide ce qu'elles appelleroient leurs lumières? Croyez-moi, ce n'est pas seulement par les fidèles qu'une telle indépendance est blâmée; les hommes qui sont le plus affranchis des vérités traitées de préjugés dans la langue actuelle, veulent que leurs femmes ne se dégagent d'aucun lien; ils sont bien aises qu'elles soient dévotes, et se croient plus sûrs ainsi qu'elles respecteront et leurs devoirs et jusqu'aux moindres nuances de ces devoirs.
Je ne fais rien pour l'opinion, vous le savez; j'ai de bonne foi les sentimens religieux que je professe; si mon caractère a quelquefois de la roideur, il a toujours de la vérité; mais si j'étois capable de concevoir l'hypocrisie, je crois tellement essentiel pour une femme de ménager en tout point l'opinion, que je lui conseilleras de ne rien braver en aucun genre, ni superstitions (pour me conformer à votre langage), ni convenances, quelque puériles qu'elles puissent être. Combien toutefois il vaut mieux n'avoir point à penser aux suffrages du monde, et se trouver disposée, par la religion même, à tous les sacrifices que l'opinion peut exiger de nous!
Si vous pouviez consentir à voir l'évêque de L. qui, malgré tous les maux que nous éprouvons depuis dix mois, est resté en France, je suis sûre qu'il prendroit de l'ascendant sur vous. Mon zèle est peut-être indiscret, la religion ne nous oblige point à nous mêler de la conduite des autres; mais la reconnoissance que je vais vous devoir m'inspire un nouveau désir de vous appeler au salut. Vous le dites vous-même, vous n'êtes pas heureuse: c'est un avertissement du ciel. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse? Vous êtes jeune, riche, jolie; vous avez un esprit dont la supériorité et le charme ne sont pas contestés; vous êtes bonne et généreuse: savez-vous ce qui vous afflige? c'est l'incertitude de votre croyance; et, s'il faut tout vous dire, c'est que vous sentez aussi que cette indépendance d'opinion et de conduite qui donne à votre conversation peut-être plus de grâce et de piquant, commence déjà à faire dire du mal de vous, et nuira sûrement tôt ou tard à votre existence dans le monde.
Ne prenez pas mal les avis que je vous donne; ils tiennent, je vous l'atteste, à mon attachement pour vous: vous savez que je ne suis point jalouse; vous m'avez rendu plusieurs fois cette justice, je ne prétends point aux succès du monde, je n'ai pas l'esprit qu'il faudroit pour les obtenir, et je me ferois scrupule de m'en occuper; je vous parle donc en conscience sans aucun autre motif que ceux qui doivent inspirer une âme chrétienne; j'aurois fait pour vous bien plus que vous ne faites pour moi, si j'avois pu vous engager à sacrifier vos opinions particulières, pour vous soumettre aux décisions de l'Église.
Adieu, ma chère cousine; je ne vous plais pas, je ne dois pas vous plaire; cependant vous êtes certaine, j'en suis sûre, que je ne manquerai jamais aux sentimens que vous méritez.
MATILDE DE VERNON.
LETTRE III.
Delphine à Matilde.
J'ai de la peine à contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre me fait éprouver; je devrois ne pas y céder, puisque j'attends de vous une marque précieuse d'amitié; mais il m'est impossible de ne pas m'expliquer une fois franchement avec vous; je veux mettre un terme aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et sur mes goûts; vous estimez la vérité, vous savez l'entendre; j'espère donc que vous ne serez point blessée des expressions vives qui pourront m'échapper dans ma propre justification.
D'abord vous attribuez à la délicatesse le don que j'ai le bonheur de vous offrir, et c'est l'amitié seule qui en est la cause. S'il étoit vrai que je vous dusse de quelque manière une partie de ma fortune, parce que votre mère est parente de M. d'Albémar, j'aurois eu tort de la conserver jusqu'à présent; la délicatesse est pour les âmes élevées un devoir plus impérieux encore que la justice; elles s'inquiètent bien plus des actions qui dépendent d'elles seules, que de celles qui sont soumises à la puissance des lois; mais pouvez-vous ignorer quelle malheureuse prévention éloignoit M. d'Albémar de votre mère? C'est le seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble; cette prévention étoit telle, que j'ai eu beaucoup de peine à éviter l'engagement qu'il vouloit me faire prendre de rompre entièrement avec elle; connoissant les dispositions de M. d'Albémar comme je le fais, si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur, c'est parce qu'il m'a ordonné de la considérer comme appartenant à moi seule.
Mais pourquoi donc éprouvez-vous le besoin de diminuer le foible mérite du service que je veux vous rendre? Est-ce parce que vous êtes effrayée de tous les devoirs que vous croyez attachés à la reconnoissance? Pourquoi mettez vous tant d'importance à une action qui ne peut être comptée que comme l'expression de l'amitié que j'éprouve? Je n'ai qu'un but, je n'ai qu'un désir, c'est d'être aimée des personnes avec qui je vis; il faut que vous vous sentiez tout-à-fait incapable de m'accorder ce que je demande, puisque vous craignez tant de me rien devoir; mais, encore une fois, soyez tranquille; votre mère peut tout pour mon bonheur; son esprit plein de grâce, sa douceur et sa gaîté répandent tant de charmes sur ma vie! Quelquefois l'inégalité, la froideur de ses manières m'inquiètent; je voudrois qu'elle répondît sans cesse à la vivacité de mon attachement pour elle. Ne suis-je donc pas trop heureuse, si je trouve une occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi! Ma cousine, je ne cherche point à me faire valoir auprès de vous, vous ne me devez rien; je serai mille fois récompensée de mon zèle pour vos intérêts, si votre mère me témoigne plus souvent cette amitié tendre qui calme et remplit mon coeur.
Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez nécessaire de m'adresser.
Je n'ai pas les mêmes opinions que vous; mais je ne pense pas, je vous l'avoue, que ma considération en souffre le moins du monde. Si je songeois à me remarier, j'ose croire que mon coeur est un assez noble présent pour n'être pas dédaigné par celui qui m'en paroîtroit digne; vous avez cru, dites-vous, démêler de la tristesse dans ma lettre, vous vous êtes trompée; je n'ai dans ce moment aucun sujet de peine: mais le bonheur même des âmes sensibles n'est jamais sans quelque mélange de mélancolie; et comment n'éprouverois-je pas cette disposition, moi qui ai perdu dans M. d'Albémar un ami si bon et si tendre! Il n'a pris le nom de mon époux, lorsque j'avois atteint ma seizième année, que pour m'assurer sa fortune; il mettoit dans ses relations avec moi tant de bonté protectrice et de galanterie délicate, que son sentiment pour moi réunissoit tout ce qu'il y a d'aimable dans les affections d'un père, et dans les soins d'un jeune homme. M. d'Albémar, uniquement occupé d'assurer le bonheur du reste de ma vie, dont son âge ne lui permettoit pas d'être le témoin, m'avoit inspiré cette confiance si douce à ressentir, cette confiance qui remet pour ainsi dire à un autre la responsabilité de notre sort, et nous dispense de nous inquiéter de nous-mêmes. Je le regretterai toujours, et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma jeunesse ne peuvent jamais cesser de m'attendrir; mais quel autre chagrin pourrois-je éprouver en ce moment? Qu'ai-je à redouter du monde? je n'y porte que des sentimens doux et bienveillans; si j'avois été dépourvue de toute espèce d'agrémens, peut-être n'aurois-je pu me défendre d'un peu d'aigreur contre les femmes assez heureuses pour plaire; mais je n'entends retentir autour de moi que des paroles flatteuses; ma position, me permet de rendre quelques services, et ne m'oblige jamais à en demander; je n'ai que des rapports de choix avec les personnes qui m'entourent; je ne recherche que celles que j'aime; je ne dis aucun mal des autres: pourquoi donc voudroit-on affliger une créature aussi inoffensive que moi, et dont l'esprit, s'il est vrai que l'éducation que j'ai reçue m'ait donné cet avantage, dont l'esprit, dis-je, n'a d'autre mobile que le désir d'être agréable à ceux que je vois?
Vous m'accusez de n'être pas aussi bonne catholique que vous, et de n'avoir pas assez de soumission pour les convenances arbitraires de la société. D'abord, loin de blâmer votre dévotion, ma chère cousine, n'en ai-je pas toujours parlé avec respect; je sais qu'elle est sincère, et quoiquelle n'ait pas encore entièrement adouci ce que vous avez peut-être de trop âpre dans le caractère, je crois qu'elle contribue à votre bonheur, et je ne me permettrai jamais de l'attaquer, ni par des raisonnemens ni par des plaisanteries; mais j'ai reçu une éducation tout-à-fait différente de la vôtre. Mon respectable époux, en revenant de la guerre d'Amérique, s'étoit retiré dans la solitude, et s'y livroit à l'examen de toutes les questions morales que la réflexion peut approfondir. Il croyoit eu Dieu, il espéroit l'immortalité de l'âme; et la vertu fondée sur la bonté, étoit son culte envers l'Être suprême. Orpheline dès mon enfance, je n'ai compris des idées religieuses que ce que M. d'Albémar m'en a enseigné; et comme il remplissoit tous les devoirs de la justice et de la générosité, j'ai cru que ses principes dévoient suffire à tous les coeurs.
M. d'Albémar connoissoit peu le monde, je commence à le croire; il n'examinoit jamais dans les actions que leur rapport avec ce qui est bien en soi, et ne songeoit point à l'impression que sa conduite pouvoit produire sur les autres. Si c'est être philosophe que penser ainsi, je vous avoue que je pourrais me croire des droits à ce titre, car je suis absolument à cet égard de l'opinion de M. d'Albémar; mais si vous entendiez par philosophie, la plus légère indifférence pour les vertus pures et délicates de notre sexe; si vous entendiez même par philosophie, la force qui rend inaccessible aux peines de la vie, certes je n'aurois mérité ni cette injure ni cette louange; et vous savez bien que je suis une femme, avec les qualités et les défauts que cette destinée foible et dépendante peut entraîner.
J'entre dans le monde avec un caractère bon et vrai, de l'esprit, de la jeunesse et de la fortune; pourquoi ces dons de la Providence ne me rendroient-ils pas heureuse? pourquoi me tourmenterois-je des opinions que je n'ai pas, des convenances que j'ignore? La morale et la religion du coeur ont servi d'appui à des hommes qui avoient à parcourir une carrière bien plus difficile que la mienne: ces guides me suffiront.
Quant à vous, ma chère cousine, souffrez que je vous le dise: vous aviez peut-être besoin d'une règle plus rigoureuse pour réprimer un caractère moins doux; mais ne pouvons-nous donc nous aimer malgré la différence de nos goûts et de nos opinions? Vous savez combien je considère vos vertus; ce sera pour moi un vif plaisir de contribuer à rendre votre destinée heureuse; mais laissez chacun en paix chercher au fond de son coeur le soutien qui convient le mieux à son caractère et à sa conscience; imitez votre mère, qui n'a jamais de discussion avec vous, quoique vos idées diffèrent souvent des siennes. Nous aimons toutes deux un Être bienfaisant, vers lequel nos âmes s'élèvent; c'est assez de ce rapport, c'est assez de ce lien qui réunit toutes les âmes sensibles dans une même pensée, la plus grande et la plus fraternelle de toutes.
Je retournerai dans deux jours à Paris; nous ne parlerons plus du sujet de nos lettres, et vous m'accorderez le bonheur de vous être utile, sans le troubler par des réflexions qui blessent toujours un peu, quelques efforts qu'on fasse sur soi-même pour ne pas s'en offenser. Je vous embrasse, ma chère cousine, et je vous assure qu'à la fin de ma lettre, je ne sens plus la moindre trace de la disposition pénible qui m'avoit inspiré les premières lignes.
DELPHINE D'ALBÉMAR.
LETTRE IV.
Delphine d'Albémar à madame de Vernon.
Bellerive, ce 16 avril 1790.
Ma chère tante, ma chère amie, pourquoi m'avez-vous mise en correspondance avec ma cousine sur un sujet qui ne devoit être traité qu'avec vous? Vous savez que Matilde et moi nous ne nous convenons pas toujours, et je m'entends si bien avec vous! Quand j'ai pu vous être utile, vous avez si noblement accepté le dévouement de mon coeur, vous l'avez récompensé par un sentiment qui me rend la vie si douce! Ne voulez-vous donc plus que ce soit à vous, à vous seule que je m'adresse?
Si cependant je vous avois déplu par ma réponse à Matilde, si vous ne me jugiez plus digne d'assurer le bonheur de votre fille! Mais non, vous connoissez la vivacité de mes premiers mouvemens; vous me les pardonnez, vous qui conservez toujours sur vous-même cet empire qui sert au bonheur de vos amis, plus encore qu'au vôtre. Je n'ai rien à redouter de votre caractère généreux et fier: il reçoit les services, comme il les rendroit, avec simplicité; cependant rassurez-moi avant que je vous revoie; je sais bien que vous n'aimez pas à écrire, mais il me faut un mot qui me dise que vous persistez dans la permission que vous m'avez accordée.
Je le répète encore, vous n'affligerez pas profondément votre amie; je serois la première personne du monde à qui vous auriez fait de la peine: si j'ai eu tort, c'est alors surtout que, prévoyant les reproches que je me ferois, vous ne voudrez pas que ce tort ait des suites amères; j'attends quelques ligues de vous, ma chère Sophie, avec une inquiétude que je n'avois point encore ressentie.
LETTRE V.
Madame de Vernon à Delphine.
Paris, ce 17 avril.
Vous êtes des enfans, Matilde et vous; ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter des objets sérieux, nous en causerons ensemble; mais n'ayez jamais d'inquiétude, ma chère Delphine, quand ce que vous désirez dépend de moi.
SOPHIE DE VERNON.
LETTRE VI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 19
Une légère altercation qui s'étoit élevée entre Matilde et moi, il y a quelques jours, m'avoit assez inquiétée, ma chère soeur; je vous envoie la copie de nos lettres, pour que vous en soyez juge. Mais combien je voudrois que vous fussiez près de moi! Je cherche à me rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit: il me sembloit autrefois que votre excellent frère, dans nos entretiens, m'avoit donné des règles de conduite qui devoient me guider dans toutes les situations de la vie; et maintenant je suis troublée par les inquiétudes qui me sont personnelles, comme si les idées générales que j'ai conçues ne suffisoient point pour m'éclairer sur les circonstances particulières. Néanmoins ma destinée est simple, et je n'éprouve et je n'éprouverai jamais, j'espère, aucun sentiment qui puisse l'agiter.
Madame de Vernon que vous n'aimez pas, quoiqu'elle vous aime; madame de Vernon est certainement la personne la plus spirituelle, la plus aimable, la plus éclairée dont je puisse me faire l'idée: cependant il m'est impossible de discuter avec elle jusques au fond de mes pensées et de mes sentimens. D'abord elle ne se plaît pas beaucoup dans les conversations prolongées; mais ce qui surtout abrège les développemens dans les entretiens avec elle, c'est que son esprit va toujours droit aux résultats, et semble dédaigner tout le reste. Ce n'est ni la moralité des actions, ni leur influence sur le bien-être de l'âme qu'elle a profondément étudié, mais les conséquences et les effets de ces actions; et, quoiqu'elle soit elle-même une personne douée des plus excellentes qualités, l'on diroit qu'elle compte pour tout le succès, et pour très-peu le principe de la conduite des hommes. Cette sorte d'esprit la rend un meilleur juge des événemens de la vie, que des peines secrètes; il me reste donc toujours dans le coeur quelques sentimens que je ne lui ai pas exprimés, quelques sentimens que je retiens comme inutiles à lui dire, et dont j'éprouve pourtant la puissance en moi-même. Il n'existe aucune borne à ma confiance en elle; mais, sans que j'y réfléchisse, je me trouve naturellement disposée à ne lui dire que ce qui peut l'intéresser; je renvoie toujours au lendemain pour lui parler des pensées qui m'occupent, mais qui n'ont point d'analogie avec sa manière de voir et de sentir: mon désir de lui plaire est mêlé d'une sorte d'inquiétude qui fixe mon attention sur les moyens de lui être agréable, et met dans mon amitié pour elle encore plus pour ainsi dire de coquetterie que de confiance.
Mon âme s'ouvriroit entièrement avec vous, ma chère Louise; vous l'avez formée, en me tenant lieu de mère; vous avez toujours été mon, amie; je conserve pour vous cette douce confiance du premier âge de la vie, de cet âge où l'on croit avoir tout fait pour ceux qu'on aime, en leur montrant ses sentimens, et en leur développant ses pensées.
Dites-moi donc, ma chère soeur, quel est cet obstacle qui s'oppose à ce que vous quittiez votre couvent pour vous établir à Paris avec moi? Vous m'avez fait un secret jusqu'à présent de vos motifs, supportez-vous l'idée qu'il existe un secret entre nous?
Je vous ai promis, en vous quittant, de vous écrire mon journal tous les soirs; vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions. Oui, vous serez mon ange tutélaire, vous conserverez dans mon âme les vertus que vous avez su m'inspirer; mais ne serions-nous pas bien plus heureuses si nous étions réunies? et nos lettres peuvent-elles jamais suppléer à nos entretiens?
Après avoir reçu le billet de madame de Vernon, je partis le jour même pour l'aller voir; je quittai Bellerive à cinq heures du soir, et je fus chez elle à huit. Elle étoit dans son cabinet avec sa fille; à mon arrivée, elle fit signe à Matilde de s'éloigner; j'étois contente, et néanmoins embarrassée de me trouver seule avec elle: j'ai éprouvé souvent une sorte de gêne auprès de madame de Vernon, jusques à ce que la gaîté de son esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de réservé et de contenu dans ses manières: je ne sais si c'est un défaut en elle; mais ce défaut même sert à donner plus de prix aux témoignages de son affection.
—Hé bien! me dit-elle en souriant, Matilde a donc voulu vous convertir?—Je ne puis vous dire, ma chère tante, lui répondis-je, combien sa lettre m'a fait de peine; elle a provoqué ma réponse, et je m'en suis bientôt repentie: j'avois une frayeur mortelle de vous avoir déplu.—En vérité je l'ai à peine lue, reprit madame de Vernon; j'y ai reconnu votre bon coeur, votre mauvaise tête, tout ce qui fait de vous une personne charmante; je n'ai rien remarqué que cela: quant au fond de l'affaire, l'homme chargé de dresser le contrat y insérera les conditions que vous voulez bien offrir; mais il faut que vous permettiez qu'on mette dans l'article que c'est une donation faite en dédommagement de l'héritage de M. d'Albémar. Si madame de Mondoville croyoit que c'est par une simple générosité de votre part, que ma fille est dotée, son orgueil en souffriroit tellement qu'elle romproit le mariage.—J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de répugnance pour cette proposition, et je voulois la combattre; mais madame de Vernon m'interrompit, et me dit: Madame de Mondoville ne sait pas combien on peut être fière d'être comblée des bienfaits d'une amie telle que vous: vous m'avez déjà retirée une fois de l'abîme où m'avoit jetée un négociant infidèle; vous allez maintenant marier ma fille, le seul objet de mes sollicitudes, et il faut que je condamne ma reconnoissance au silence le plus absolu: tel est le caractère de madame de Mondoville. Si vous exigiez que le service que vous me rendez fût connu, je serois forcée de le refuser, car il deviendroit inutile; mais il vous suffit, n'est-il pas vrai, ma chère Delphine, du sentiment que j'éprouve; de ce sentiment qui me permet de vous tout devoir, parce que mon coeur est certain de tout acquitter.—Ces derniers mots furent prononcés avec cette grâce enchanteresse qui n'appartient qu'à madame de Vernon; elle n'avoit pas l'air de douter de mon consentement; et lui en faire naître l'idée, c'étoit refroidir tous ses sentimens: elle s'y abandonne si rarement qu'on craint encore plus d'en troubler les témoignages; les motifs de ma répugnance étoient bien purs: mais j'avois une sorte de honte néanmoins d'insister pour que mon nom fût proclamé à côté du service que je rendois; et je fus irrésistiblement entraînée à céder aux désirs de madame de Vernon.
Je lui dis cependant:—J'ai quelque regret de me servir du nom de M. d'Albémar dans une circonstance si opposée à ses intentions; mais, s'il étoit témoin du culte que vous rendez à ses vertus, s'il vous entendoit parler de lui, comme vous en parlez avec moi, peut-être…… Sans doute, interrompit madame de Vernon; et ce mot finit la conversation sur ce sujet.
Un moment de silence s'ensuivit; mais, bientôt reprenant sa grâce et sa gaîté naturelles, madame de Vernon dit:—A propos, dois-je vous envoyer M. l'évêque de L., pour vous confesser à lui, comme Matilde vous le propose?—Je vous en conjure, lui répondis-je; dites-moi: donc, ma chère tante, pourquoi vous avez donné à Matilde une éducation presque superstitieuse, et qui a si peu de rapport avec l'étendue de votre esprit et l'indépendance de vos opinions. Elle redevint sérieuse un moment, et me dit:—Vous m'avez fait vingt fois cette question, je ne voulois pas y répondre; mais je vous dois tous les secrets de mon coeur.
Vous savez, continua-t-elle, tout ce que j'ai eu à souffrir de M. de Vernon, proche parent de votre mari; il étoit impossible de lui moins ressembler: sa fortune et ma pauvreté furent les seuls motifs qui décidèrent notre mariage: j'en fus long-temps très-malheureuse; à la fin cependant, je parvins à m'aguerrir contre les défauts de M. de Vernon; j'adoucis un peu sa rudesse: il existe une manière de prendre tous les caractères du monde, et les femmes doivent la trouver, si elles veulent vivre en paix sur cette terre où leur sort est entièrement dans la dépendance des hommes. Je n'avois pu néanmoins obtenir que ma fille me fût confiée, et son père la dirigeoit seul; il mourut qu'elle avoit onze ans; et pouvant alors m'occuper uniquement d'elle, je remarquai qu'elle avoit dans son caractère une singulière âpreté, s'assez peu de sensibilité, et un esprit plus opiniâtre qu'étendu: je reconnus bientôt que mes leçons ne suffisoient pas pour corriger de tels défauts: j'ai de l'indolence dans le caractère, inconvénient qui est le résultat naturel de l'habitude de la résignation; j'ai peu d'autorité dans ma manière de m'exprimer, quoique ma décision intérieure soit très-positive. Je mets d'ailleurs trop peu d'importance à la plupart des intérêts de la vie, pour avoir le sérieux nécessaire à l'enseignement. Je me jugeai comme je jugerois un autre; vous savez que cela m'est facile; et je résolus de confier à M. l'évêque de L. l'éducation de ma fille. Après y avoir bien réfléchi, je crus que la religion, et une religion positive, étoit le seul frein assez fort pour dompter le caractère de Matilde; ce caractère auroit pu contribuer utilement à l'avancement d'un homme; il présentoit l'idée d'une âme ferme et capable de servir d'appui; mais les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver, dans les défauts et dans les qualités même d'un caractère fort, que des occasions de douleur. Mon projet a réussi: la religion, sans avoir entièrement changé le caractère de ma fille, lui a ôté ses inconvéniens les plus graves; et comme le sentiment du devoir se mêle à toutes ses résolutions, et presque à toutes ses paroles, on ne s'aperçoit plus des défauts qu'elle avoit naturellement, que par un peu de froideur et de sécheresse dans les relations de la vie, jamais par aucun tort réel. Son esprit est assez borné; mais comme elle respecte tous les préjugés, et se soumet à toutes les convenances, elle ne sera jamais exposée aux critiques du monde: sa beauté, qui est parfaite, ne lui fera courir aucun risque, car ses principes sont d'une inébranlable austérité. Elle est disposée aux plus grands sacrifices ainsi qu'aux plus petits; et la roideur de son caractère lui fait aimer la gêne comme un autre se plairoit dans l'abandon. C'eût été bien dommage, ma chère Delphine, qu'une personne aussi aimable, aussi spirituelle que vous, se fût imposée un joug qui l'eût privée de mille charmes; mais réfléchissez à ce qu'est ma fille, et vous verrez que le parti que j'ai pris étoit le seul qui pût la garantir de tous les malheurs que lui préparoit sa triste conformité avec son père. Je ne parlerois à personne, ma chère Delphine, avec la confiance que je viens de vous témoigner; mais je n'ai pas voulu que l'amie de mon coeur, celle qui veut assurer le bonheur de Matilde, ignorât plus long-temps les motifs qui m'ont déterminée dans la plus importante de mes résolutions, dans celle qui concerne l'éducation de ma fille.
Vous ne pouvez jamais parler sans convaincre, ma chère tante, lui répondis-je; mais vous-même cependant, ne pouviez-vous pas guider votre fille? vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes à celles que la raison….—Oh! mes opinions, répondit-elle en souriant et m'interrompant, personne ne les connoît; et comme elles n'influent point sur mes sentimens, ma chère Delphine, vous n'avez pas besoin de les savoir.—En achevant ces mots, elle se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le salon où plusieurs personnes étoient déjà rassemblées.
Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grâce inimitable que vous-même lui reconnoissez. Quoiqu'elle ait au moins quarante ans, elle paroît encore charmante, même au milieu des jeunes femmes; sa pâleur, ses traits un peu abattus, rappellent la langueur de la maladie et non la décadence des années; sa manière de se mettre toujours négligée est d'accord avec cette impression. On se dit qu'elle seroit parfaitement jolie, si un jour elle se portoit mieux, si elle vouloit se parer comme les autres; ce jour n'arrive jamais, mais on y croit, et c'est assez pour que l'imagination ajoute encore à l'effet naturel de ses agrémens.
Dans un des coins de la chambre étoit madame du Marset. Vous ai-je dit que c'est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n'aie jamais eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle? Elle a pris, dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu'on m'a témoignée, et l'a considérée comme un affront qui lui seroit personnel. J'ai, pendant quelque temps, essayé de l'adoucir; mais quand j'ai vu qu'elle avoit contracté aux yeux du monde l'engagement de me détester, et que ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espéroit s'en faire une par ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce qu'il y avoit de réel dans son aversion pour moi. Elle prétend, ne sachant trop de quoi m'accuser, que j'aime et que j'approuve beaucoup trop la révolution de France. Je la laisse dire, elle a cinquante ans et nulle bonté dans le caractère; c'est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup d'humeur.
Derrière elle étoit M. de Fierville, son fidèle adorateur, malgré son âge avancé: il a plus d'esprit qu'elle et moins de caractère, ce qui fait qu'elle le domine entièrement; il se plaît quelquefois à causer avec moi: mais, comme par complaisance pour madame du Marset, il me critique souvent quand je n'y suis pas, il fait sans cesse des réserves dans les complimens qu'il m'adresse, pour se mettre, s'il est possible, un peu d'accord avec lui-même. Je le laisse s'agiter dans ses petits remords, parce que je n'aime de lui que son esprit, et qu'il ne peut m'empêcher d'en jouir quand il me parle.
Au milieu de la société, Matilde ne songe pas un instant à s'amuser; elle exerce toujours un devoir dans les actions les plus indifférentes de sa vie; elle se place constamment à côté des personnes les moins aimables, arrange les parties, prépare le thé, sonne pour qu'on entretienne le feu; enfin s'occupe d'un salon comme d'un ménage, sans donner un instant à l'entraînement de la conversation. On pourroit admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir, s'il exigeoit d'elle le sacrifice de ses goûts; mais elle se plaît réellement dans cette existence toute méthodique, et blâme au fond de son coeur ceux qui ne l'imitent pas.
Madame de Vernon aime beaucoup à jouer; quoiqu'elle pût être très-distinguée dans la conversation, elle l'évite; on diroit qu'elle n'aime à développer ni ce qu'elle sent, ni ce qu'elle pense. Ce goût du jeu, et trop de prodigalité dans sa dépense, sont les seuls défauts que je lui connoisse.
Elle choisit pour sa partie hier au soir madame du Marset et M. de Fierville; je lui en fis quelques reproches tout bas, parce qu'elle m'avoit dit plusieurs fois assez de mal de tous les deux.—La critique ou la louange, me répondit-elle, sont un amusement de l'esprit; mais ménager les hommes est nécessaire pour vivre avec eux.—Estimer ou mépriser, repris-je avec chaleur, est un besoin de l'âme; c'est une leçon, c'est un exemple utile à donner.—Vous avez raison, me dit-elle avec précipitation, vous avez raison sous le rapport de la morale; ce que je vous disois ne faisoit allusion qu'aux intérêts du monde.—Elle me serra la main en s'éloignant, avec une expression parfaitement aimable.
Je restai à causer auprès de la cheminée avec plusieurs hommes dont la conversation, surtout dans ce moment, inspire le plus vif intérêt à tous les esprits capables de réflexion et d'enthousiasme. Je me reproche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette conversation si piquante; c'est peut-être blesser un peu les convenances, que se mêler ainsi aux entretiens les plus importans; mais, quand madame de Vernon et les dames de sa société sont établies au jeu, je me trouve presque seule avec Matilde qui ne dit pas un mot: et l'empressement que me témoignent les hommes distingués m'entraîne à les écouter et à leur répondre.
Cependant, peut-être est-il vrai que je me livre souvent avec trop de chaleur à l'esprit que je peux avoir; je ne sais pas résister assez aux succès que j'obtiens en société, et qui doivent quelquefois déplaire aux autres femmes. Combien j'aurois besoin d'un guide! Pourquoi suis-je seule ici! Je finis cette lettre, ma chère soeur, en vous répétant ma prière; venez près de moi, n'abandonnez pas votre Delphine dans un monde si nouveau pour elle; il m'inspire une sorte de crainte vague que ne peut dissiper le plaisir même que j'y trouve.
LETTRE VII.
Réponse de mademoiselle d'Albémar à Delphine,
Montpellier, 25 avril 1790.
Ma chère Delphine, je suis fâchée que vous vous montriez si généreuse envers ces Vernon; mon frère aimoit encore mieux la fille que la mère, quoique la mère ait beaucoup plus d'agrémens que la fille; il croyoit madame de Vernon fausse jusqu'à la perfidie. Pardon, si je me sers de ces mots; mais je ne sais pas comment dire leur équivalent, et je me confie en votre bonne amitié pour m'excuser. Mon frère pensoit que madame de Vernon dans le fond du coeur n'aimoit rien, ne croyoit à rien, ne s'embarrassoit de rien, et que sa seule idée étoit de réussir, elle et les siens, dans, tous les intérêts dont se compose la vie du monde, la fortune et la considération. Je sais bien qu'elle a supporté avec une douceur exemplaire le plus odieux des maris, et qu'elle n'a point eu d'amans, quoiqu'elle fût bien jolie. Il n'y a jamais eu un mot à dire contre elle; mais dussiez-vous me trouver injuste, je vous avouerai que c'est précisément cette conduite régulière, qui ne me paroît pas du tout s'accorder avec la légèreté de ses principes et l'insouciance de son caractère. Pourquoi s'est-elle pliée à tous les devoirs, même à tous les calculs, elle qui a l'air de n'attacher d'importance à aucun? Malgré les motifs qu'elle donne de l'éducation de sa fille, ne faut-il pas avoir bien peu de sensibilité, pour ne pas former soi-même, et selon son propre caractère, la personne qu'on aime le plus, pour ne lui donner rien de son âme, et se la rendre étrangère par les opinions qui exercent le plus d'influence sur toute notre manière d'être?
Il se peut que j'aie tort de juger si défavorablement une personne dont je ne connois aucune action blâmable; mais sa physionomie, tout agréable qu'elle est, suffiroit seule pour m'empêcher d'avoir la moindre confiance en elle. Je suis fermement convaincue que les sentimens habituels de l'âme laissent une trace très-remarquable sur le visage: grâce à cet avertissement de la nature, il n'y a point de dissimulation complète dans le monde. Je ne suis pas défiante vous le savez; mais je regarde, et si l'on peut me tromper sur les faits, je démêle assez bien les caractères; c'est tout ce qu'il faut pour ne jamais mal placer ses affections: que m'importe ce qu'il peut arriver de mes autres intérêts!
Pour vous, ma chère Delphine, vous vous laissez entraîner par le charme de l'esprit, et je crains bien que si vous livrez votre coeur à cette femme, elle ne le fasse cruellement souffrir; rendez-lui service, je ne suis pas difficile sur les qualités des personnes qu'on peut obliger; mais on confie à ceux qu'on aime ce qu'il y a de plus délicat dans le bonheur, et moi seule, ma chère Delphine, je vous aime assez pour ménager toujours votre sensibilité vive et profonde. C'est pour vous arracher à la séduction de cette femme, que je voudrois aller à Paris; mais je ne m'en sens pas la force, il m'est absolument impossible de vaincre la répugnance que j'éprouve à sortir de ma solitude.
Il faut bien vous avouer le motif de cette répugnance, je consens à vous l'écrire; mais je n'aurois jamais pu me résoudre à vous en parler, et je vous prie instamment de ne pas me répondre sur un sujet que je n'aime pas à traiter. Vous savez que j'ai l'extérieur du monde le moins agréable; ma taille est contrefaite, et ma figure n'a point de grâce; je n'ai jamais voulu me marier quoique ma fortune attirât beaucoup de prétendans; j'ai vécu presque toujours seule, et je serois un mauvais guide pour moi-même et pour les autres au milieu des passions de la vie; mais j'en sais assez pour avoir remarqué qu'une femme disgraciée de la nature est l'être le plus malheureux lorsqu'elle ne reste pas dans la retraite. La société est arrangée de manière que, pendant les vingt années de sa jeunesse, personne ne s'intéresse vivement à elle; on l'humilie à chaque instant sans le vouloir, et il n'est pas un seul des discours qui se tiennent devant elle, qui ne réveille dans son âme un sentiment douloureux.
J'aurois pu jouir, il est vrai, du bonheur d'avoir des enfans: mais que ne souffrirois-je pas, si j'avois transmis à ma fille les désavantages de ma figure! si je la voyois destinée comme moi à ne jamais connoître le bonheur suprême d'être le premier objet d'un homme sensible! Je ne le confie qu'à vous, ma chère Delphine; mais parce que je ne suis point faite pour inspirer de l'amour, il ne s'ensuit pas que mon coeur ne soit pas susceptible des affections les plus tendres; j'ai senti, presqu'au sortir de l'enfance, qu'avec ma figure, il étoit ridicule d'aimer. Imaginez-vous de quels sentimens amers j'ai dû m'abreuver; il étoit ridicule pour moi d'aimer, et jamais cependant la nature n'avoit formé un coeur à qui ce bonheur fût plus nécessaire.
Un homme dont les défauts extérieurs seroient très-marquans, pourroit encore conserver les espérances les plus propres à le rendre heureux. Plusieurs ont ennobli par des lauriers les disgrâces de la nature; mais les femmes n'ont d'existence que par l'amour; l'histoire de leur vie commence et finit avec l'amour: et comment pourroient-elles inspirer ce sentiment sans quelques agrémens qui puissent plaire aux yeux! La société fortifie à cet égard l'intention de la nature au lieu d'en modifier les effets, elle rejette de son sein la femme infortunée que l'amour et la maternité ne doivent point couronner. Que de peines dévorantes n'a-t-elle point à souffrir dans le secret de son coeur!
J'ai été romanesque, comme si je vous ressemblois, ma chère Delphine, mais j'ai néanmoins trop de fierté pour ne pas cacher à tous les regards le malheureux contraste de ma destinée et de mon caractère. Comment suis-je donc parvenue à supporter le cours des années qui m'étoient échues? Je me suis renfermée dans la retraite, rassemblant sur votre tête tous mes intérêts, tous mes voeux, tous mes sentimens; je me disois que j'aurois été vous, si la nature m'eût accordé vos grâces et vos charmes; et secondant de toute mon âme l'inclination de mon frère, je l'ai conjuré de vous laisser la portion de son bien qu'il me destinoit.
Qu'aurois-je fait de la richesse? j'en ai ce qu'il faut pour rendre heureux ce qui m'entoure, pour soulager l'infortune autour de moi; mais quel autre usage de l'argent pourrois-je imaginer qui n'eût ajouté au sentiment douloureux qui pèse sur mon âme? Aurois-je embelli ma maison pour moi, mes jardins pour moi? et jamais la reconnoissance d'un être chéri ne m'auroit récompensée de mes soins! Aurois-je réuni beaucoup de monde, pour entendre plus souvent parler de ce que les autres possèdent et de ce qui me manque? aurois-je voulu courir le risque des propositions de mariage qu'on pouvoit adresser à ma fortune, et me serois-je condamnée à supporter tous les détours qu'auroit pris l'intérêt avide pour endormir ma vanité et m'ôter jusqu'à l'estime de moi-même?
Non, non, Delphine, ma sage résignation vaut bien mieux. Il ne me restoit qu'un bonheur à espérer; je l'ai goûté, je vous ai adoptée pour ma fille, j'avois manqué la vie, j'ai voulu vous donner tous les moyens d'en jouir. Je serois sans doute bien heureuse d'être près de vous, de vous voir, de vous entendre; mais avec vous seroient les plaisirs et la société brillante qui doivent vous entourer. Mou coeur qui n'a point aimé, est encore trop jeune pour ne pas souffrir de son isolement, quand tous les objets que je verrois m'en renouvelleroient la pensée.
Les peines d'imagination dépendent presque entièrement des circonstances qui nous les retracent; elles s'effacent d'elles-mêmes, lorsque l'on ne voit ni n'entend rien qui en réveille le souvenir, mais leur puissance devient terrible et profonde quand l'esprit est forcé de combattre à chaque instant contre des impressions nouvelles. Il faut pouvoir détourner son attention d'une douleur importune et s'en distraire avec adresse, car il faut de l'adresse vis-à-vis de soi-même, pour ne pas trop souffrir. Je ne connois guère les autres, ma chère Delphine, mais assez bien moi; c'est le fruit de la solitude. Je suis parvenue avec assez d'efforts à me faire une existence qui me préserve des chagrins vifs; j'ai des occupations pour chaque heure, quoique rien ne remplisse mon existence entière; j'unis les jours aux jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie. Je n'ose changer de place, agiter mon sort ni mon âme; j'ai peur de perdre le résultat de mes réflexions et de troubler mes habitudes qui me sont encore plus nécessaires, parce qu'elles me dispensent de réflexions même, et font passer le temps sans que je m'en mêle.
Déjà cette lettre va déranger mon repos pour plusieurs jours; il ne faut pas me faire parler de moi, il ne faut presque pas que j'y pense; je vis en vous; laissez-moi vous suivre de mes voeux, vous aider de mes conseils, si j'en peux donner pour ce monde que j'ignore. Apprenez-moi successivement et régulièrement les événemens qui vous intéressent, je croirai presque avoir vécu dans votre histoire; je conserverai des souvenirs; je jouirai par vous des sentimens que je n'ai pu ni inspirer, ni connoître.
Savez-vous que je suis presque fâchée que vous avez fait le mariage de Matilde avec Léonce de Mondoville? j'entends-dire qu'il est si beau, si aimable et si fier, qu'il me sembloit digne de ma Delphine; mais je l'espère, elle trouvera celui qui doit la rendre heureuse: alors seulement, je serai vraiment tranquille. Quelque distinguée que vous soyez, que feriez-vous sans appui? vous exciteriez l'envie, et elle vous persécuteroit. Votre esprit, quelque supérieur qu'il soit, ne peut rien pour sa propre défense; la nature a voulu que tous les dons des femmes fussent destinés au bonheur des autres, et de peu d'usage pour elles-mêmes. Adieu, ma chère Delphine; je vous remercie de conserver l'habitude de votre enfance et de m'écrire tous les soirs ce qui vous a occupée pendant le jour: nous lirons ensemble dans votre âme, et peut-être qu'à deux nous aurons assez de force pour assurer votre bonheur.
LETTRE VIII.
Réponse de Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, 1er mai.
Pourquoi m'avez-vous interdit de vous répondre, ma chère soeur, sur les motifs qui vous éloignent de Paris? Votre lettre excite en moi tant de sentimens que j'aurois le besoin d'exprimer! Ah! j'irai bientôt vous rejoindre; j'irai passer toutes mes années près de vous: croyez-moi, cette vie de jeunesse et d'amour est moins heureuse que vous ne pensez. Je suis uniquement occupée depuis quelques jours du sort d'une de mes amies, madame d'Ervins; c'est sa beauté même et les sentimens qu'elle inspire qui sont la source de ses erreurs et de ses peines.
Vous savez que lorsque je vous quittai, il y a un an, je tombai dangereusement malade à Bordeaux; Madame d'Ervins, dont la terre étoit voisine de cette ville, étoit venue pendant l'absence de son mari y passer quelques jours; elle apprit mon nom, elle sut mon état, et vint avec une ineffable bonté s'établir chez moi pour me soigner: elle me veilla pendant quinze jours, et je suis convaincue que je lui dois la vie. Sa présence calmoit les agitations de mon sang, et quand je craignois de mourir, il me suffisoit de regarder son aimable figure, pour croire à de plus doux présages. Lorsque je commençai à me rétablir, je voulus connoître celle qui méritoit déjà toute mon amitié; j'appris que c'étoit une Italienne dont la famille habitoit Avignon; on l'avoit mariée à quatorze ans à M. d'Ervins, qui avoit vingt-cinq ans de plus qu'elle, et la retenoit depuis dix ans dans la plus triste terre du monde.
Thérèse d'Ervins est la beauté la plus séduisante que j'aie jamais rencontrée; une expression à la fois naïve et passionnée donne à toute sa personne je ne sais quelle volupté d'amour et d'innocence singulièrement aimable. Elle n'a point reçu d'instruction, mais ses manières sont nobles et son langage est pur; elle est dévote et superstitieuse comme les Italiennes, et n'a jamais réfléchi sérieusement sur la morale, quoiqu'elle se soit souvent occupée de la religion; mais elle est si parfaitement bonne et tendre qu'elle n'auroit manqué à aucun devoir, si elle avoit eu pour époux un homme digne d'être aimé. Les qualités naturelles suffisent pour être honnête lorsque l'on est heureux; mais quand le hasard et la société vous condamnent à lutter contre votre coeur, il faut des principes réfléchis pour se défendre de soi-même, et les caractères les plus aimables dans les relations habituelles de la vie, sont les plus exposés quand la vertu se trouve en combat avec la sensibilité.
Le visage et les manières de Thérèse sont si jeunes, qu'on a de la peine à croire qu'elle soit déjà la mère d'une fille de neuf ans; elle ne s'en sépare jamais; et la tendresse extrême qu'elle lui témoigne étonne cette pauvre petite, qui éprouve confusément le besoin de la protection, plutôt que celui d'un sentiment passionné. Son âme enfantine est surprise des vives émotions qu'elle excite, une affection raisonnable et des conseils utiles la toucheroient peut-être davantage.
Madame d'Ervins a vécu très-bien avec son mari pendant dix ans; la solitude et le défaut d'instruction ont prolongé son enfance, mais le monde étoit à craindre pour son repos, et je suis malheureusement la première cause du temps qu'elle a passé à Bordeaux et de l'occasion qui s'est offerte pour elle de connoître M. de Serbellane; c'est un Toscan, âgé de trente ans, qui avoit quitté l'Italie depuis trois mois, attiré en France par la révolution. Ami de la liberté, il vouloit se fixer dans le pays qui combattoit pour elle; il vint me voir parce qu'il existoit d'anciennes relations entre sa famille et la mienne: je partis peu de jours après; mais j'avois déjà des raisons de craindre qu'il n'eût fait une impression profonde sur le coeur de Thérèse. Depuis six mois, elle m'a souvent écrit qu'elle souffroit, qu'elle étoit malheureuse, mais sans m'expliquer le sujet de ses peines. M. de Serbellane est arrivé à Paris depuis quelques jours; il est venu me voir, et ne m'ayant point trouvée, il m'a envoyé une lettre de Thérèse qui contient son histoire.
M. de Serbellane a sauvé son mari et elle, un mois après mon départ, des dangers que leur avoit fait courir la haine des paysans contre M. d'Ervins. Le courage, le sang-froid, la fermeté que M. de Serbellane a montrés dans cette circonstance ont touché jusqu'à l'orgueilleuse vanité de M. d'Ervins; il l'a prié de demeurer chez lui, il y a passé six mois, et Thérèse pendant ce temps n'a pu résister à l'amour qu'elle ressentoit: les remords se sont bientôt emparés de son âme; sans rien ôter à la violence de sa passion, ils multiplioient ses dangers, ils exposoient son secret. Son amour et les reproches qu'elle se faisoit de cet amour compromettoient également sa destinée. M. de Serbellane a craint que M. d'Ervins ne s'aperçût du sentiment de sa femme, et que l'amour-propre même qui servoit à l'aveugler ne portât sa fureur au comble, s'il découvrait jamais la vérité. Thérèse elle-même a désiré que son amant s'éloignât; mais quand il a été parti, elle en a conçu une telle douleur, que d'un jour à l'autre il est à craindre qu'elle ne demande à son mari de la conduire à Paris.
Il faut que je vous fasse connoître M. de Serbellane pour que vous conceviez comment avec beaucoup de raison et même assez de calme dans ses affections, il a pu inspirer à Thérèse un sentiment si vif: d'abord je crois, en général, qu'un homme d'un caractère froid se fait aimer facilement d'une âme passionnée; il captive et soutient l'intérêt en vous faisant supposer un secret au-delà de ce qu'il exprime, et ce qui manque à son abandon peut, momentanément du moins, exciter davantage l'inquiétude et la sensibilité d'une femme; les liaisons ainsi fondées ne sont peut-être pas les plus heureuses et les plus durables, mais elles agitent davantage le coeur assez foible pour s'y livrer. Thérèse solitaire, exaltée et malheureuse, a été tellement entraînée par ses propres sentimens, qu'on ne peut accuser M. de Serbellane de l'avoir séduite. Il y a beaucoup de charme et de dignité dans sa contenance, son visage a l'expression des habitans du Midi, et ses manières vous feroient croire qu'il est Anglois. Le contraste de sa figure animée avec son accent calme et sa conduite toujours mesurée, a quelque chose de très-piquant. Son âme est forte et sérieuse; son défaut selon moi, c'est de ne jamais mettre complètement à l'aise ceux même qui lui sont chers; il est tellement maître de lui, qu'on trouve toujours une sorte d'inégalité dans les rapports qu'on entretient avec un homme qui n'a jamais dit à la fin du jour un seul mot involontaire. Il ne faut attribuer cette réserve à aucun sentiment de dissimulation ou de défiance, mais à l'habitude constante de se dominer lui-même et d'observer les autres.
Un grand fonds de bonté, une disposition secrète à la mélancolie rassurent ceux qui l'aiment, et donnent le besoin de mériter son estime. Des mots fins et délicats font entrevoir son caractère; il semble qu'il comprend, qu'il partage même tout bas la sensibilité des autres, et que dans le secret de son coeur, il répond à l'émotion qu'on lui exprime; mais tout ce qu'il éprouve en ce genre vous apparoît comme derrière un nuage, et l'imagination des personnes vives n'est jamais, avec lui, ni totalement découragée, ni entièrement satisfaite.
Un tel homme devoit nécessairement prendre un grand empire sur Thérèse; mais son sort n'en est pas plus heureux, car il se joint à toutes ses peines l'inquiétude continuelle de se perdre même dans l'estime de son amant. Tourmentée par les sentimens les plus opposés, par le remords d'avoir aimé, par la crainte de n'être pas assez aimée, ses lettres peignent une âme si agitée qu'on peut tout redouter de ces combats plus forts que son esprit et sa raison.
Je rencontrai M. de Serbellane chez madame de Vernon le soir du jour où j'avois reçu la lettre de Thérèse; je m'approchai de lui et je lui dis que je souhaitois de lui parler; il se leva pour me suivre dans le jardin avec son expression de calme accoutumée. Je lui appris, sans entrer dans aucun détail, que j'avois su par madame d'Ervins tout ce qui l'intéressoit, mais que je frémissois de son projet de venir à Paris.—Il est impossible, continuai-je, avec le caractère que vous connoissez à Thérèse, que son sentiment pour vous ne soit pas bientôt découvert par les observateurs oisifs et pénétrans de ce pays-ci. M. d'Ervins apprendra les torts de sa femme par de perfides plaisanteries, et la blessure d'amour-propre qu'il en recevra sera bien plus terrible. Écrivez donc à madame d'Ervins; c'est à vous à la détourner de son dessein.—Madame, répondit M. de Serbellane, si je lui écrivois de ne pas me rejoindre, elle ne verroit, dans cette conduite, que le refroidissement de ma tendresse pour elle, et la douleur que je lui causerois seroit la plus amère de toutes. Me convient-il, à moi qui suis coupable de l'avoir entraînée, de prendre maintenant le langage de l'amitié pour la diriger? je révolterois son âme, je la ferois souffrir, et ma conduite ne seroit pas véritablement délicate, car il n'y a de délicat que la parfaite bonté.—Mais, lui dis-je alors, vous montrez cependant dans toutes les circonstances une raison si forte….—J'en ai quelquefois, interrompit M. de Serbellane, lorsqu'il ne s'agit que de moi; mais je trouve une sorte de barbarie, dans la raison appliquée à la douleur d'un autre, et je ne m'en sers point dans une pareille situation.—Que ferez-vous cependant, lui dis-je, si madame d'Ervins vient dans ces lieux, si elle se perd, si son mari l'abandonne?—Je souhaite, madame, me répondit M. de Serbellane, que Thérèse ne vienne point à Paris. Je consentirois au douloureux sacrifice de ne plus la revoir, si son repos pouvoit en dépendre; mais si elle arrive ici et qu'elle se brouille avec son mari, je lui dévouerai ma vie; et en supposant que les lois de France me permettent le divorce, je l'épouserai.—Y pensez-vous? m'écriai-je, l'épouser! elle qui est catholique, dévote!—Je vous parle uniquement, reprit avec tranquillité M. de Serbellane, de ce que je suis prêt à faire pour elle, si son bonheur l'exige; mais il vaut mieux pour tous les deux que nos destinées restent dans l'ordre; et j'espère que vous la déciderez à ne pas venir.—Me permettrez-vous de le dire, monsieur? lui répondis-je; il y a dans votre conversation un singulier mélange d'exaltation et de froideur.—Vous vous persuadez un peu légèrement, madame, répliqua M. de Serbellane, que j'ai de la froideur dans le caractère; dès mon enfance la timidité et la fierté réunies m'ont donné l'habitude de réprimer les signes extérieurs de mon émotion. Sans vous occuper trop long-temps de moi, je vous dirai que j'ai fait, comme la plupart des jeunes gens de mon âge, beaucoup de fautes en entrant dans le monde; que ces fautes, par une combinaison de circonstances, ont eu des suites funestes, et qu'il m'est resté, de toutes les peines que j'ai éprouvées, assez de calme dans mes propres impressions, mais un profond respect pour la destinée des personnes qui de quelque manière dépendent de moi. Les passions impétueuses ont toujours pour but notre satisfaction personnelle, ces passions sont très-refroidies dans mon coeur; mais je ne suis point blasé sur mes devoirs, et je n'ai rien de mieux à faire de moi que d'épargner de la douleur à ceux qui m'aiment, maintenant que je ne peux plus avoir ni goût vif, ni volonté forte qui ait pour objet mon propre bonheur.—En achevant ces mots, une expression de mélancolie se peignit sur le visage de M. de Serbellane; j'éprouvai pour lui ce sentiment que fait naître en nous le malheur d'un homme distingué. Je lui pris moi-même la main comme à mon frère; il comprit ce que j'éprouvois, il m'en sut gré; mais son coeur se referma bientôt après; je crus même entrevoir qu'il redoutoit d'être entraîné à parler plus long-temps de lui, et je le suivis dans le salon où il remontoit de son propre mouvement. Depuis cette conversation je l'ai vu deux fois, il a toujours évité de s'entretenir seul avec moi, et il y a dans ses manières une froideur qui rend impossible l'intimité: cependant il me regarde avec plus d'intérêt, s'adresse à moi dans la conversation générale, et je croirois qu'il veut m'indiquer que la personne à qui il a ouvert son coeur, même une seule fois, sera toujours pour lui un être à part. Mais hélas! mon amie ne sera point heureuse, elle ne le sera point, et le remords et l'amour la déchireront eu même temps. Que je bénis le ciel des principes de morale que vous m'avez inspirés, et peut-être même aussi des sentimens qu'on pourroit appeler romanesques, mais qui, donnant une haute idée de soi-même et de l'amour, préservent des séductions du monde comme trop au-dessous des chimères que l'on auroit pu redouter!
Je consacrerai ma vie, je l'espère, à m'occuper du sort de mes amis, et je ferai ma destinée de leur bonheur. Je prends un grand intérêt au mariage de Matilde; j'y trouverois plus de plaisir encore, si elle répondoit vivement à mon amitié; mais toutes ses démarches sont calculées, toutes ses paroles préparées; je prévois sa réponse, je m'attends à sa visite; quoiqu'il n'y ait point de fausseté dans son caractère, il y a si peu d'abandon, qu'on sait avec elle la vie d'avance, comme si l'avenir étoit déjà du passé.
Ma chère Louise, je vous le repète, je veux retourner vers vous, puisque vous ne voulez pas venir à Paris; comment pourrois-je renoncer aux douceurs parfaites de notre intimité! Adieu.
LETTRE IX.
Madame de Vernon à M. de Clarimin, à sa terre près de Montpellier.
Paris, ce 2 mai.
Toujours des inquiétudes, mon cher Clarimin, sur la dette que j'ai contractée avec vous! Ne vous ai-je pas mandé plusieurs fois que les réclamations de madame de Mondoville sur la succession de M. de Vernon étoient arrangées par le mariage de son fils avec ma fille? Je constitue en dot à Matilde la terre d'Andelys, de vingt mille livres de rente. C'est beaucoup plus que la fortune de son père; je ne lui devrai donc aucun compte de ma tutelle. Je n'étois gênée que par ce compte et par les diverses sommes que je devois rembourser à madame de Mondoville sur la succession de M. de Vernon. Mais il sera convenu dans le contrat que ces dettes ne seront payées qu'après moi, et je me trouve ainsi dispensée de rendre à Matilde le bien de son père. Je puis donc vous garantir que vos soixante mille livres vous seront remises avant deux mois.
J'ajouterai, pour achever de vous rassurer, que je n'achète point la terre d'Andelys; c'est madame d'Albémar qui la donne à ma fille. J'avois cru jusqu'à présent cette confidence superflue: et je vous demande un profond secret. Madame d'Albémar est très riche: je ne pense pas manquer de délicatesse en acceptant d'elle un don qui, tout considérable qu'il paroît, n'est pas un tiers de la fortune qu'elle tient de son mari. Cette fortune, vous le savez, devoit nous revenir en grande partie. J'ai cru qu'il ne m'étoit pas interdit de profiter de la bienveillance de madame d'Albémar pour l'intérêt de ma fille et pour celui de mes créanciers; mais il est pourtant inutile que ce détail soit connu.
Votre homme d'affaires vous a alarmé en vous donnant comme une nouvelle certaine, que je voulois rembourser tout de suite à madame d'Albémar les quarante mille livres qu'elle m'a prêtées à Montpellier. Il n'en est rien, elle ne pense point à me les demander. Vous m'écririez vingt lettres sur votre dette, avant que madame d'Albémar me dît un mot de la sienne. Ceci soit dit sans vous fâcher, mon cher Clarimin. L'on ne pense pas à vingt ans comme à quarante, et si l'oubli de soi-même est un agrément dans une jeune personne, l'appréciation de nos intérêts est une chose très-naturelle à notre âge.
Madame d'Albémar, la plus jolie et la plus spirituelle femme qu'il y ait, ne s'imagine pas qu'elle doive soumettre sa conduite à aucun genre de calcul; c'est ce qui fait qu'elle peut se nuire beaucoup à elle-même, jamais aux autres. Elle voit tout, elle devine tout quand il s'agit de considérer les hommes et les idées sous un point de vue général; mais dans ses affaires et ses affections, c'est une personne toute de premier mouvement, et ne se servant jamais de son esprit pour éclairer ses sentimens, de peur peut-être qu'il se détruisît les illusions dont elle a besoin. Elle a reçu de son bizarre époux et d'une soeur contrefaite, une éducation à la fois toute philosophique et toute romanesque; mais que nous importe? elle n'en est que plus aimable; les gens calmes aiment assez à rencontrer ces caractères exaltés qui leur offrent toujours quelque prise. Remettez-vous-en donc à moi, mon cher Clarimin; laissez-moi terminer le mariage qui m'occupe, et qui m'est nécessaire pour satisfaire à vos justes prétentions; et voyez dans cette lettre, la plus longue, je crois, que j'aie écrite de ma vie, mon désir de vous ôter toute crainte, et la confiance d'une ancienne et bien fidèle amitié.