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Delphine

Chapter 82: LETTRE XLI.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

Vous êtes la maîtresse, ajouta-t-elle, de rendre les derniers jours de vie qui me restent horriblement malheureux, en révélant tout à Léonce; vous pouvez user de cette puissance, je n'essaierai point de vous en détourner.—Ah! m'écriai-je, vous ne savez pas encore ce que vous pourriez sur moi, si le repentir….—Du repentir, interrompit-elle avec l'accent le plus ironique; voilà bien une idée dans votre genre!—A cette réponse, à cet air, je repris toute mon indignation, et m'avançai vers la porte pour m'en aller; mais tout à coup je m'arrêtai, je regardai cette chambre dans laquelle j'avois passé des heures si douces, et je songeai que j'allois en sortir pour n'y plus rentrer jamais.

—Hélas! lui dis-je alors avec douceur, combien vous avez mal connu la route de votre bonheur! vous avez rencontré au milieu de votre carrière une personne jeune, qui vous aimoit de sa première amitié, sentiment presque aussi profond que le premier amour; une personne singulièrement captivée par le charme de votre esprit et de vos manières, et qui ne concevoit pas le moindre doute sur la moralité de votre caractère: vous le savez, autour de moi j'avois souvent entendu dire du mal de vous; mais en vous justifiant toujours, je m'étois plus attachée aux qualités que je vous attribuois, que si je n'avois jamais eu besoin de vous défendre: vous avez brisé ce coeur qui vous étoit acquis, sans que même une telle dureté fût nécessaire à aucun de vos intérêts; vous auriez obtenu de moi d'immoler mon bonheur à mon attachement pour vous; vous m'avez trompée par goût pour la dissimulation, car la vérité eût atteint le même but, et vous avez voulu dérober, par la fausseté, ce que l'amitié généreuse s'offroit à vous sacrifier. Je souhaite néanmoins, oui, je souhaite du fond du coeur que vous soyez heureuse; mais je vous prédis que vous ne serez plus aimée comme je vous ai prouvé qu'on aime: on ne forme pas deux fois des liaisons telles que la nôtre, et quelque aimable que vous soyez, vous ne retrouverez pas l'amitié, le dévouement, l'illusion de Delphine; je vous quitte dans cet instant pour ne plus vous revoir, et c'est moi qui suis émue, moi seule. Ah! n'essaierez-vous donc pas d'adoucir le sentiment que je vais emporter avec moi! ce talent de feindre, dont vous avez si cruellement abusé, vous manque-t-il donc seulement alors qu'il pourroit rendre nos derniers momens moins cruels?—Je ne le puis, me dit-elle, je ne le puis; il faut éloigner de soi les sentimens pénibles, et ne point recommencer des liens qui désormais ne seroient que douloureux; il n'est plus en votre puissance de ne pas troubler mon repos; adieu donc, c'est du repos que je veux, si je dois vivre encore; si non….—Elle s'arrêta, comme si elle avoit eu l'idée de me parler, mais changeant de résolution: Adieu, Delphine, me dit-elle d'une voix assez précipitée, et elle rentra dans son cabinet.

Je restai quelque temps à la même place; mais enfin, honteuse de mon émotion, de cette foiblesse de coeur qui avoit entièrement changé nos rôles, et fait de celle qui étoit mortellement offensée celle qui étoit prête à supplier l'autre, je quittai cette maison pour toujours, et je revins impatiente de vous apprendre ce qui s'étoit passé. S'il ne se mêloit pas à votre affection pour moi des vertus maternelles, si vous ne m'inspiriez pas ces sentimens qui appartiennent à l'amour filial, et que la mort prématurée de mes parens ne m'a permis de connoître que pour vous, j'aurois quelque embarras à vous peindre la douleur que m'a causée ma rupture avec madame de Vernon: mais votre coeur n'est point accessible même à la plus noble des jalousies. Vous avez de l'indulgence pour votre enfant; vous lui pardonnez cette amitié vive que les premiers goûts de l'esprit et les premiers plaisirs de la société avoient fait naître; elle existait à côté de l'amour le plus passionné, cette amitié funeste; elle ne portoit donc pas atteinte à la tendresse reconnoissante que je ne puis éprouver que pour vous seule.

Maintenant quel parti prendre? Ma conversation avec madame de Vernon m'a bien prouvé qu'elle redoutoit extrêmement, pour le repos de sa famille, que Léonce ne connût la vérité; mais que dois-je à madame de Vernon? mais quelle puissance sur la terre pourroit obtenir de moi que je consentisse une seconde fois à être méconnue de Léonce? Eh! que parlé-je de puissance? il n'en est qu'une à craindre, c'est la voix de mon propre coeur! mais est-il vrai qu'elle me le demande? Non, il faut aussi que je compte mon sort pour quelque chose, que la bonté m'inspire quelque compassion pour moi-même. J'ai le temps encore de consulter M. Barton, d'avoir sa réponse; la vôtre aussi peut me parvenir; il faut quatorze jours pour que les lettres arrivent à Madrid. Léonce, jusqu'au vingt-cinq novembre, attendra sans me condamner. Ah! ma soeur, que m'écrirez-vous? dans le combat qui me déchire, à quel sentiment prêterez-vous votre appui?

LETTRE XXXII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 2 novembre 1790.

J'attends impatiemment votre réponse et celle de M. Barton; je compte les jours, et je les redoute; je consume mes heures dans des réflexions qui me déchirent, en se combattant mutuellement; quelquefois je trouve de la douceur à penser que si l'on n'avoit pas excité la jalousie de Léonce, toute autre prévention ne l'eût jamais assez éloigné de moi pour qu'il consentît à devenir l'époux de Matilde; et l'instant d'après je me livre au désespoir, en songeant que le plus simple hasard pouvoit tout éclaircir, et que si j'avois eu le courage d'aller vers lui, peut-être encore au dernier moment, un mot, un seul mot faisoit de la plus misérable des femmes, la plus heureuse.

Quel sentiment éprouvera-t-il, quand il saura mon innocence! Oui, sans doute il la saura; l'on n'exigera pas de moi que je renonce à me justifier auprès de lui. Cependant quel trouble je vais porter dans ses affections, dans ses devoirs, si je l'instruis positivement de la vérité! Ne vaut-il pas mieux que le temps et ma conduite l'éclairent? Mais si je garde le silence, il m'annonce qu'il me croira coupable, il croira que dans le moment même où je paroissois l'aimer, je le trompois; non, cette pensée est intolérable: si j'étois mourante, n'obtiendrois-je pas le droit de tout révéler après moi? hélas! l'aurois-je même alors? le bonheur des autres ne doit-il pas nous être sacré, tant qu'il peut dépendre de notre volonté!

Cruelle femme! c'est encore pour vous que j'éprouve ces affreuses incertitudes; c'est votre repos, c'est votre bonheur qui lutte encore dans mon coeur contre un désir inexprimable! Et Matilde aussi, ne souffrira-t-elle pas de ce que je dirai? puis-je écrire à Léonce ce qui doit lui faire haïr sa belle-mère, et l'éloigner encore plus de sa femme? Ah! jamais, jamais personne ne s'est trouvé dans une situation où les deux partis à prendre paroissent tous deux également impossibles.

Enfin il le faut, je le dois; attendons les conseils qui peuvent m'éclairer.

Mon voyage près de vous est forcément retardé de quelques jours, parce que je ne vais plus avec madame de Vernon. J'avois remis toutes mes affaires entre les mains d'un homme à elle; il faut tout séparer, après avoir cru que tout étoit en commun pour la vie. J'ai honte de vous avouer combien je suis foible! encore ce matin, je suis montée en voiture pour aller chez mon notaire; mais comme il falloit, pour arriver à sa maison, passer devant la porte de madame de Vernon, je n'en ai pas eu le courage; j'ai tiré le cordon de ma voiture au milieu de la rue, et j'ai donné l'ordre de retourner chez moi. J'ai voulu ranger mes papiers avant mon départ; je trouvois partout des lettres et des billets de madame de Vernon: il a fallu ôter son portrait de mon salon, lui renvoyer une foule de livres qu'elle m'avoit prêtés; c'est beaucoup plus cruel que les adieux au moment de mourir, car les affections qui restent alors répandent encore de la douceur sur les dernières volontés; mais dans une rupture, tous les détails de la séparation déchirent, et rien de sensible ne s'y mêle, et ne fait trouver du plaisir à pleurer.

Je n'ai plus personne à consulter sur les circonstances journalières de la vie; je me sens indécise sur tout. Je pense avec une sorte de plaisir que, par délicatesse pour madame de Vernon, je m'étois isolée de la plupart des femmes qui me témoignoient de l'amitié; je ne voulois confier à aucune autre ce que je lui disois; j'étois jalouse de moi pour elle.

Au milieu de ces pensées, plus douces mille fois qu'une amie si coupable ne devoit les attendre de moi, madame de Lebensei a trouvé le secret, hier, de me faire parler très-amèrement de madame de Vernon; elle étoit arrivée de la campagne exprès pour me questionner; madame de Vernon l'avoit vue, et avoit su la captiver entièrement, soit par l'empire de son charme, soit que, dans la situation de madame de Lebensei, l'on ne veuille se brouiller avec personne, et que l'on devienne même très-aisément favorable à tous ceux qui vous traitent bien.

Je trouvai d'abord mauvais que madame de Vernon eût confié, sans mon aveu, à madame de Lebensei, mon sentiment pour Léonce; mais la justification de madame de Vernon, que me rapporta madame de Lebensei assez maladroitement, m'irrita bien plus encore. Elle se fondoit entièrement sur les dispositions que madame de Vernon supposoit à Léonce, son éloignement pour les femmes qui ne respectoient pas l'opinion, l'irrésolution de ses projets relativement à moi, le peu de convenance qui existoit entre nos manières de penser. Madame de Vernon se représentoit enfin, me dit madame de Lebensei, comme n'ayant fait que conseiller Léonce selon son bonheur, et peut-être son penchant: c'étoit me blesser jusqu'au fond du coeur, que se servir d'un tel prétexte. Si quelqu'un avoit senti fortement les torts de madame de Vernon envers moi, peut-être aurois-je adouci moi-même les coups qu'on vouloit lui porter; mais les formes tranchantes de madame de Lebensei, son parti pris d'avance, les petits mots qu'elle me disoit, et qui m'annonçoient que madame de Vernon l'avoit prévenue que j'étois très-exagérée dans mon ressentiment; tout cet appareil d'impartialité, quand il s'agissoit de décider entre la générosité et la perfidie, m'offensa tellement, que je perdis, je le crois, toute mesure; et faisant à madame de Lebensei, avec beaucoup de chaleur, le tableau de ma conduite et de celle de madame de Vernon, je lui déclarai que je ne voulois point écouter ceux qui me parleroient pour elle, et que je la priois seulement de raconter à madame de Vernon ce que j'avois dit, et les propres termes dont je m'étois servie.

Quand madame de Lebensei fut partie, je sentis que j'avois eu tort; je ne me repentis ni d'avoir excité le ressentiment de madame de Vernon, ni d'avoir attaché plus vivement madame de Lebensei à ses intérêts: il est assez doux de se faire du mal à soi-même, en attaquant une personne qui nous fut chère; on aime à briser tous les calculs, en se livrant à ce douloureux mouvement; mais je me repentis d'avoir dénaturé ce que j'éprouvois, et de m'être donné des torts de paroles, quand mes sentimens et mes actions n'en avoient aucun. J'étois aussi, je l'avoue, vivement irritée, en apprenant que madame de Vernon cherchoit encore à me nuire, dans le moment même où j'hésitois si je ne sacrifierois pas le bonheur de toute ma vie à son repos.

Cependant que deviendrai-je, tant que Léonce me soupçonnera? la solitude et le temps ne feront rien à cette douleur; elle renaîtra chaque jour, car chaque jour j'essaierai de raisonner avec moi-même, pour me prouver que je dois répondre à Léonce. Mais pourquoi donc supposer que ma conscience me le défende? Ah! je l'espère, vous et M. Barton, vous penserez que Léonce aura assez de calme, assez de vertu, pour apprendre la vérité sans punir celle qui fut coupable; ah! s'il sait pardonner, ne puis-je pas tout lui dire!

P. S. Vous ne m'avez pas répondu sur l'affaire de M. de Clarimin: je suis bien sûre que vous sentez comme moi que je dois mettre plus d'importance que jamais à lui faire accepter ma caution. Si par hasard vous ne l'aviez pas encore offerte, ce qui vient de se passer vous inspirera, j'en suis sûre, le désir de vous hâter.

LETTRE XXXIII.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 4 novembre.

Ma chère Delphine, mon élève chérie, dans quel monde êtes-vous tombée? pourquoi faut-il que madame de Vernon, cette femme perfide que mon pauvre frère détestoit avec tant de raison, vous ait captivée par son esprit séducteur? Pourquoi n'ai-je pas su réunir à mon affection pour vous cet art d'être aimable, qui pouvoit satisfaire votre imagination? vous n'auriez eu besoin d'aucun autre sentiment, et votre coeur n'eût jamais été trompé.

Vous me demandez un conseil sur la conduite que vous devez tenir avec Léonce: comment oserois-je vous le donner? Je ne pense pas que vous deviez en rien vous sacrifier pour l'indigne madame de Vernon; mais quand Léonce saura que vous n'avez jamais cessé de l'aimer, pourra-t-il supporter Matilde? pourra-t-il se résoudre à ne pas vous revoir? aurez-vous la force de le lui défendre? Cependant faut-il que, pouvant vous justifier, vous vous donniez l'air coupable? Supporterez-vous une telle douleur? Non, l'amitié ne sauroit s'arroger le droit de conseiller une action héroïque. Si vous répondez à Léonce, si vous l'instruisez de la vérité, vous ne ferez peut-être rien de vraiment mal, rien que personne surtout pût se permettre de condamner; mais si, pour mieux assurer son repos domestique, si, pour l'éloigner plus sûrement de vous, vous vous taisez, vous aurez surpassé de beaucoup ce que l'on pourroit attendre de la vertu la plus sévère.

LETTRE XXXIV.

M. Barton à Madame d'Albémar.

Mondoville, 6 novembre.

J'ai été quelques jours, madame, sans pouvoir me déterminer à vous écrire; ce que je devois vous conseiller me sembloit trop pénible pour vous: cependant je me suis résolu à vous donner la plus grande preuve de mon estime, en répondant avec une sévère franchise à la généreuse question que vous daignez me faire.

M. de Mondoville, indignement trompé sur vos sentimens, a épousé mademoiselle de Vernon; il a repoussé le bonheur que j'espérois pour lui; il a gâté sa vie, mais il faut au moins qu'il respecte ses devoirs; il lui restera toujours une destinée supportable, tant qu'il n'aura pas perdu l'estime de lui-même.

Sans pouvoir deviner le secret habilement conduit dont vous avez été la victime, je n'ai jamais cru que vous fussiez capable de tromper, mais j'ai toujours refusé de m'expliquer avec Léonce sur ce sujet. J'ai reçu une lettre de lui, deux jours avant la vôtre, dans laquelle il m'apprend qu'il vous a écrit, et qu'il vous demande de lui dévoiler ce qu'il commence enfin à entrevoir, les criminelles ruses de madame de Vernon. Il se contient avec vous, me dit-il; mais il s'exprime, dans sa confiance en moi, avec une telle fureur, que je frémis du parti qu'il prendra, quand il saura la conduite de madame de Vernon envers lui.

Il est résolu d'abord de défendre à madame de Mondoville de voir sa mère, et, si elle lui désobéit, il veut se séparer d'elle. Il forme encore mille autres projets extravagans de vengeance contre madame de Vernon. Je ne doute pas qu'il ne renonce à ce qui seroit indigne de lui; mais tel que je le connois, je suis sûr qu'il suivra le dessein qu'il m'annonce, de forcer madame de Mondoville à rompre avec sa mère. Quel trouble cependant ne va-t-il pas en résulter!

Quelque coupable que soit madame de Vernon, vous la plaindriez d'être condamnée à ne jamais revoir sa fille; et si, comme je n'en doute pas, madame de Mondoville croit de son devoir de s'y refuser, quel scandale que la séparation de Léonce avec sa femme pour une telle cause! C'est vous seule, madame, qui pouvez encore être l'ange sauveur de cette famille, l'ange sauveur de celle même qui vous a cruellement persécutée.

Je ne me permettrai pas de vous dicter la conduite que vous devez tenir; j'ai dû seulement vous instruire des dispositions de Léonce. Il est impossible, quand il saura tout, de se flatter de l'apaiser; il est malheureusement très-emporté, et jamais, il faut en convenir, jamais un homme n'a été offensé à ce point dans son amour et dans son caractère. Jugez vous-même, madame, de ce qu'il importe de cacher à Léonce, jugez des sacrifices que votre âme généreuse est capable de faire! Je ne vous demande point de me pardonner, car je crois vous honorer par ma sincérité autant que vous méritez de l'être, et mon admiration respectueuse donne beaucoup de force à cette expression.

P. BARTON.

LETTRE XXXV.

Réponse de Delphine à M. Barton.

Paris, ce 8 novembre.

Vous ne savez pas quelle douleur vous m'avez causée! je croyois pouvoir le détromper, je croyois toucher au moment de recouvrer toute son estime; vous m'avez montré mon devoir, le véritable devoir, celui qui a pour but d'épargner des souffrances aux autres: je l'ai reconnu, je m'y soumets, je n'écrirai point: mais souffrez que je le dise, pour la première fois j'ai senti que je m'élevois jusqu'à la vertu: oui, c'est de la vertu qu'un tel sacrifice, et ce qu'il me coûte mérite le suffrage d'un honnête homme et la pitié du ciel.

Il attend ma réponse pour un jour fixe, pour le vingt-cinq novembre. Mon silence, dit-il, sera pour lui l'aveu de la perfidie dont on m'avoit accusée; ne pouvez-vous lui écrire que ce silence est un mystère que je ne veux jamais éclaircir, mais qu'il ne doit lui donner aucune interprétation décisive? ne pouvez-vous pas lui dire au moins que je pars pour le Languedoc, d'où je ne sortirai jamais? Est-ce trop demander, et ne défais-je pas ainsi, foiblesse après foiblesse, l'action que je nommois généreuse?

Je vous laisse l'arbitre de ce que vous pouvez dire; vous comprenez ce que je souffre, ce que je souffrirai toujours, tant qu'il me croira coupable. Si le ciel vous inspire un moyen de me secourir, sans porter atteinte au bonheur des autres, vous le saisirez, j'ose en être sûre; s'il faut me sacrifier, je vous en donne le pouvoir, je saurai vous en estimer. Je dépose entre vos mains la promesse de m'éloigner, de ne point écrire, de ne rien me permettre enfin pour moi-même, que de vous demander quelquefois si vous avez affoibli dans le coeur de Léonce la juste haine qu'il va de nouveau ressentir contre moi.

LETTRE XXXVI.

Madame d'Artenas à Delphine.

Paris, 10 novembre.

J'ai passé hier chez vous, ma chère Delphine, mais en vain; votre porte est toujours fermée. Je suis obligée de partir pour ma terre, près de Fontainebleau; mais je ne veux pas différer à vous demander de m'apprendre les causes d'un événement qui occupe toute la société de Paris. Vous êtes brouillée avec madame de Vernon; vous ne vous voyez plus; je crois bien aisément qu'elle a tort, et que vous avez raison; mais pourquoi vous brouiller avec elle? pourquoi vous brouiller avec personne? Cela peut avoir les plus graves inconvéniens.

Vous avez découvert qu'elle vous trompoit: il y a long-temps que je m'en serois doutée, à votre place; mais c'est précisément parce qu'elle a un caractère adroit et dissimulé, qu'il étoit sage de la ménager: votre conduite a été le contraire de ce qu'elle devoit être; il falloit ne pas l'aimer avec tant d'aveuglement avant la découverte, et ne pas rompre depuis avec tant de véhémence. Madame de Vernon est établie à Paris depuis beaucoup plus long-temps que vous; elle y a beaucoup plus de relations; et vous savez qu'on est toujours ici soutenu par ses parens, non parce qu'ils vous aiment, mais parce qu'ils regardent comme un devoir de vous justifier. Il y a si peu de véritable amitié dans le grand monde, qu'encore vaut-il mieux compter sur ceux qui se croient obligés à vous défendre, que sur ceux qui le font volontairement. Vous allez vous trouver nécessairement mal avec votre famille, si vous ne voyez plus madame de Vernon; car madame de Mondoville, dans cette circonstance, ne se séparera sûrement pas de sa mère. Il faut tâcher de vous raccommoder avec tout cela: pensez-en ce que j'en pense; mais soyez avec madame de Vernon dans une bonne mesure, quoique sans fausseté.

Les hommes peuvent se brouiller avec qui ils veulent, un duel brillant répond à tout; cette magie reste encore au courage, il affranchit honorablement des liens qu'impose la société; ces liens sont les plus subtils, et cependant les plus difficiles à briser. Une jeune femme sans père ou sans mari, quelque distinguée qu'elle soit, n'a point de force réelle ni de place marquée au milieu du monde. Il faut donc se tirer d'affaire habilement, gouverner les bons sentimens avec encore plus de soin que les mauvais, renoncer à cette exaltation romanesque qui ne convient qu'à la vie solitaire, et se préserver surtout de ce naturel inconsidéré, la première des grâces en conversation, la plus dangereuse des qualités en fait de conduite.

Vous aimez, quoi que vous en puissiez dire, le mouvement et la variété de la société de Paris; sachez donc vous maintenir dans cette société, sans donner prise sur vous à personne. Avant les chagrins que vous avez éprouvés, vous aimiez aussi, et cela devoit être, les succès sans exemple que vous obteniez toujours quand on vous voyoit et quand on vous entendoit. Défiez-vous de ces succès; qu'ils vous rendent d'autant plus prudente; car en excitant l'envie, ils vous obligent à craindre madame de Vernon. Je pourrois, moi, me brouiller avec elle; nous sommes à force égale, vieille et oubliée que je suis; mais vous, la plus belle, la plus jeune, la plus aimable des femmes, on croira tout ce que madame de Vernon dira contre vous, et, pour ne vous rien cacher, on le croit déjà.

J'avois commencé ma lettre avec l'intention de vous laisser ignorer ce que madame de Vernon allègue en sa faveur; mais je réfléchis qu'il faut que vous connoissiez tous les motifs qui doivent diriger votre conduite. Elle prétend que vous l'aviez chargée d'engager Léonce à vous épouser, que, depuis l'esclandre du duel de M. de Serbellane, il ne l'a pas voulu, et que vous ne lui avez jamais pardonné son infructueuse négociation. Elle affirme que vous avez dit à tout le monde un mal abominable d'elle, et que vous lui avez reproché de prétendus services avec indélicatesse et amertume. Jugez combien les ingrats et ceux qui auraient envie de l'être trouvent mauvais qu'on se souvienne des services qu'on a rendus! Elle assure enfin que c'est elle qui n'a plus voulu vous voir, parce que vous ne veniez dans sa maison que pour vous faire aimer du mari de sa fille, et cette dernière accusation lui rallie toutes les dévotes. Vous voyez qu'elle sait se concilier les bons et les méchans, et de plus, cette nombreuse classe d'indifférens paisibles, qui, ayant beaucoup plus entendu parler de madame d'Albémar que de madame de Vernon, croient qu'il est de leur dignité de gens médiocres de blâmer celle qui a le plus d'éclat.

Ne vous exagérez pas cependant l'effet des discours de madame de Vernon, nous sommes en état de nous en défendre; mais il est indispensable que vous commenciez par vous raccommoder avec elle, et je vous réponds qu'elle ne demanderoit pas mieux; car dans toutes ces querelles, en présence du tribunal de l'opinion, chacun a peur de l'autre. Retournez à ses soupers, cessez de lui faire aucun reproche, n'en dites plus aucun mal; et si elle continue à chercher à vous nuire, je me charge, moi, de lui jouer quelques tours de vieille guerre. Je connois les ruses de madame de Vernon, je ne m'en sers pas, mais j'en sais assez pour les dévoiler; et elle vous ménagera, quand elle apprendra que vos qualités vives et brillantes sont sous la protection de ma prudence et de mon sang-froid. Adieu, ma chère Delphine; suivez mes conseils, et tout ira bien.

LETTRE XXXVII.

Delphine à madame d'Artenas.

Paris, 14 novembre.

Je suis touchée, madame, de l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, mais je ne puis suivre le conseil que vous avez la bonté de me donner. J'ai aimé tendrement madame de Vernon; comment me seroit-il possible de renouer avec elle par des motifs tirés de mon intérêt personnel? je suis bien peu capable de cette conduite, même avec les indifférens; mais j'aurois une répugnance invincible à dégrader les sentimens que j'ai éprouvés, en les soumettant à des calculs. Comment pourrois-je revoir avec calme, dans les rapports communs du monde, une personne qui a été l'objet de ma plus tendre amitié, et qui s'est montrée ma plus cruelle ennemie? Non, la société ne vaut pas ce qu'il en coûteroit pour torturer à ce point son caractère naturel; de tels efforts feroient plus que contraindre les mouvemens vrais du coeur; ils finiroient par le dépraver.

Je suis singulièrement blessée, je l'avoue, des discours que madame de Vernon tient sur moi; mais c'est précisément parce que ces discours sont écoutés, que je ne veux pas me rapprocher d'elle. J'aurois peut-être été assez foible pour le désirer, s'il étoit arrivé ce qui, je crois, étoit juste, si on n'eût blâmé qu'elle seule; mais puisqu'elle m'accuse et qu'on la soutient, puisque j'ai quelque chose encore à craindre d'elle, je ne la reverrai jamais.

C'est auprès de vous, madame, que je voudrois me justifier. Madame de Vernon m'a reproché d'avoir dit du mal d'elle, et vous me conseillez de la ménager; tous ces mots me paroissent bien étranges, dans un sentiment de la nature de celui que j'avois pour madame de Vernon. Une seule fois j'ai parlé d'elle avec amertume, en m'adressant à une personne qui l'aime beaucoup, et que je rattachois à elle, au lieu de l'en détacher, par la vivacité même qui me donnoit l'air d'avoir tort. Vous n'aimez pas madame de Vernon, et je m'interdis de vous en parler, à vous que je désirerois si vivement éclairer sur les absurdes calomnies dont je suis l'objet.

J'ai reproché à madame de Vernon les services que je lui ai rendus; et tous les services du monde, dit-elle, sont effacés parles reproches. Vous sentez aisément, madame, combien il seroit facile de se dégager ainsi de la reconnoissance. On blesseroit le coeur d'une personne qui se seroit conduite généreusement envers nous; elle s'en plaindroit, et l'on diroit ensuite que toutes ses actions sont effacées par ses paroles. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre madame de Vernon et moi; si je lui ai reproché son ingratitude, c'est celle du coeur dont je l'ai accusée, et c'est en confondant ensemble, en plaçant sur la même ligne le jour où je lui ai serré la main avec tendresse, et celui où j'aurois engagé la moitié de ma fortune pour elle, que j'ai eu le droit de lui rappeler tout ce qui lui a prouvé que je l'aimois.

Je rougis jusqu'au fond de l'âme des autres torts qu'elle m'impute; mais si je les repoussois, ce seroit alors que je serois vraiment blâmable; je nuirois à madame de Vernon, et jusqu'à présent vous voyez que j'ai trouvé le secret de ne nuire qu'à moi-même; je m'en applaudis. Je ne veux pas ménager madame de Vernon par les motifs que vous me présentez; je ne veux point la désarmer, mais je craindrois encore de lui faire du mal. Hélas! elle apprendra bientôt à quel point je l'ai craint!

Mes plaintes contre elle, quand je m'en permets, ont toutes un caractère de sensibilité romanesque qui, vous le savez, n'associera pas les salons de Paris à mon ressentiment. Je ne suis pas indifférente au blâme de la société; mais je ne ferai, pour m'y soustraire, que ce que je ferois pour la satisfaction de ma conscience; la vérité doit nous valoir le suffrage des autres, ou nous apprendre à nous en passer.

Je mettrois peut-être plus de prix à l'opinion, si j'étois unie à la destinée d'un homme qui me fût cher; mais condamnée à vivre seule, à supporter seule mon sort, je n'ai point d'intérêt à me défendre; qui jouiroit de mon triomphe, si je le remportois? et n'est-il pas assez sage de ne point lutter contre la méchanceté des hommes, quand l'on n'a d'autre bien à espérer de ses efforts que quelques douleurs de moins? Cette indifférence sur ce qu'on peut dire de moi m'est beaucoup plus facile maintenant, que je suis résolue à quitter Paris. Je vais m'enfermer pour toujours dans la retraite où vit ma belle-soeur; j'y emporterai le souvenir le plus tendre de vos bontés, et le regret de n'en avoir pas joui plus longtemps.

DELPHINE D'ALBÉMAR.

LETTRE XXXVIII.

Réponse de madame d'Artenas à Delphine,

Fontainebleau, ce 19 novembre.

Vous prenez beaucoup trop vivement, ma chère Delphine, les peines passagères de la vie. Que de candeur, de noblesse et de bonté dans votre lettre! mais que vous êtes encore jeune! Je ne me souviens pas, en vérité, d'avoir eu cette bonne foi dans mon enfance, et je ne suis pourtant, Dieu merci! ni méchante, ni fausse; mais j'ai vécu au milieu, du monde, et je suis détrompée du plaisir d'être dupe.

Quoi qu'il en soit, je ne veux pas exiger de vous ce qui seroit trop opposé à votre caractère, et nous atteindrons au même but par une conduite négative. Dans la société de Paris, ce qu'on ne fait pas vaut presque toujours autant que ce qu'on pourroit faire. Vous ne passerez point votre vie dans le Languedoc, mais vous y resterez six mois; pendant ce temps tout sera oublié. On vous a accueillie avec transport à votre arrivée à Paris, c'est à présent le tour de l'envie; quand vous reviendrez, on sera las de l'envie même, et curieux de vous revoir; et comme rien de ce qu'on a dit n'a pu laisser de trace, on ne s'en souviendra plus; ce n'est pas pour de telles causes que la réputation se perd: si vous éprouviez ce malheur, quelque injuste qu'il pût être, votre philosophie ne tiendroit pas contre lui; il a des pointes trop acérées; mais il n'en est pas question, et je vous réponds de réparer cet hiver, et ce que le duel de M. de Serbellane a fait dire, et ce que madame de Vernon y a ajouté.

Je vous demande seulement de vous arrêter dans ma terre, qui est sur votre route en allant à Montpellier. Ma nièce, pour qui vous avez été si bonne, et que vous avez rendue raisonnable, vous en prie instamment; j'ose l'exiger de vous.

LETTRE XXXIX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Fontainebleau, ce 25 novembre.

J'ai déjà fait vingt lieues pour me rapprocher devons, ma chère Louise; mon voyage est commencé, je suis partie de Paris, je ne reverrai plus les lieux où j'ai connu Léonce; je les ai quittés le jour même où, rempli de mon souvenir, il attendoit à deux cents lieues de moi la réponse qui devoit me justifier; et je ne l'ai pas faite cette réponse. Ah! d'où vient qu'un sacrifice si grand ne me donne point le repos que l'on doit attendre de la satisfaction de sa conscience? Hélas! les peines de l'amour étouffent toutes les jouissances attachées à l'accomplissement du devoir, et le bonheur succombe alors même que la vertu résiste. N'importe, ce n'est pas pour notre propre avantage que tant de nobles facultés nous ont été données, c'est pour seconder la pensée de l'Être suprême, en épargnant du mal, en faisant du bien sur la terre à tous les êtres qu'il a créés.

J'ai regretté M. de Lebensei en quittant Paris; je l'avois vu tous les jours qui ont précédé mon départ: il craignoit que ma dernière conversation avec sa femme ne m'eût éloigné d'elle, et il paroissoit mettre du prix à nous rapprocher. J'ai promis de rester en correspondance avec lui; c'est un homme d'un esprit si étendu, il a réfléchi si profondément sur les sentimens et les idées, que peut-être il calmera mon coeur eu m'accoutumant à considérer la vie sous un point de vue plus général.

Madame d'Artenas veut que je passe huit jours ici dans sa terre, qui est agréablement située au milieu de la forêt de Fontainebleau: j'ai cédé à ses instances, et surtout à celles de sa nièce, madame de R…. Elle a mis beaucoup de délicatesse à ne jamais me rechercher à Paris, et semble attacher un grand prix à ces jours passés avec elle: je ne continuerai donc mon voyage vers vous que dans huit jours. Madame de Mondoville est venue me voir à Paris un soir que j'étois à Bellerive; je lui ai rendu le lendemain sa visite, mais en m'assurant auparavant qu'elle n'y étoit pas. Je craignois d'y trouver sa mère, et j'avois raison d'avoir peur de l'émotion que j'éprouverois, si j'en juge par celle que m'a causée le seul moment où, depuis notre rupture, j'aie entrevu madame de Vernon.

Je sortois de Paris, ce matin, avec ma voiture chargée pour le voyage, et conduite par des chevaux de poste; les postillons, en tournant, accrochèrent assez violemment un carrosse à deux chevaux; inquiète, je m'avançai pour voir s'il n'étoit pas renversé; j'aperçus dans ce carrosse madame de Vernon seule, et la tête appuyée contre un des côtés de la voiture. Je ne sais si c'étoit l'imagination ou la vérité, mais je la trouvai singulièrement pâle et défaite; un cri d'étonnement m'échappa en la voyant: elle me regarda d'un air qui me parut triste et doux. Vous l'avouerai-je? un mouvement involontaire me fit porter ma main au cordon de la voiture pour l'arrêter; il n'y en avoit point, et les chevaux m'avoient déjà emportée à cent pas d'elle; mais je sentis, par cette épreuve et par l'émotion qu'elle me causa le reste du jour, combien j'avois eu raison en évitant de revoir madame de Vernon.

Les souvenirs d'une longue et tendre amitié se renouvellent toujours, quand on se représente celle que l'on a aimée comme souffrante ou malheureuse; mais je sais trop bien que madame de Vernon ne me regrette point, n'a pas besoin de moi, et je m'éloigne d'elle sans avoir, à cet égard, le moindre doute.

LETTRE XL.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Fontainebleau, ce 27 novembre.

Ah! mon Dieu! que j'étois loin de prévoir l'événement qui me rappelle à l'instant même à Paris! La pauvre madame de Vernon! il ne me reste plus de traces de mon ressentiment contre elle; je me reproche même…. Je ne sais ce que je me reproche; mais je serai bien malheureuse d'avoir été brouillée avec elle, si je ne puis la revoir encore, la soigner, lui prouver que j'ai tout oublié. Je crains de perdre un moment, même avec vous, ma chère Louise; je vous envoie la lettre de madame de Mondoville, et je pars.

Madame de Mondoville à madame d'Albémar.

Paris, ce 26 novembre.

J'ai à vous annoncer, ma chère cousine, un cruel malheur: cette nuit, ma mère a pris un vomissement de sang qui ne s'est point arrêté pendant plusieurs heures, et que les médecins regardent comme mortel; sa poitrine est déjà très-attaquée depuis plusieurs mois, par des veilles continuelles: l'on croit ce dernier accident sans remède dans son état, et le péril même en paroît extrêmement prochain. Elle avoit tout-à-fait perdu connoissance vers la fin de la nuit; en revenant à elle, elle a fait quelques questions à son médecin; et comprenant parfaitement sa situation, elle lui a dit, avec l'air le plus calme et le plus doux:—J'aurois besoin, monsieur, de trois ou quatre jours pour régler divers intérêts; donnez-moi les remèdes qui peuvent me soutenir: peu importe, comme vous le sentez bien, s'ils conviennent au fond de la maladie; elle est jugée, elle est sans ressources; mais indiquez-moi ce qu'il faut faire pour avoir un peu de force jusqu'à la fin de ma vie, je vous en serai sensiblement obligée.—Alors se retournant vers moi, elle me dit:—C'est pour voir madame d'Albémar, que je souhaite encore de vivre quelques jours; je l'ai rencontrée hier matin partant pour Montpellier; je crois qu'un courrier peut la rejoindre, faites-le partir à l'instant; je connois son coeur, je suis sûre qu'elle n'hésitera pas à revenir; dites-lui seulement mon désir et mon état.—Je crois, comme ma mère, ma chère cousine, que vous êtes trop bonne pour hésiter à satisfaire les voeux d'une femme mourante, quand même, ce que j'ai toujours voulu ignorer, vous croiriez avoir à vous plaindre d'elle. Vous n'avez pas un moment à perdre pour lui donner la satisfaction de vous revoir, et pour contribuer au salut de son âme; car je ne doute pas que, malgré nos différences d'opinion, vous ne vous joigniez à moi pour l'engager à remplir les devoirs sacrés dont dépend son bonheur à venir: c'est le premier intérêt dont je veux vous parler: vous lui ferez plus d'impression que moi, si vous vous joignez à mes instances; vous ne voulez pas, j'en suis sûre, exposer ma pauvre mère à mourir sans avoir reçu les secours de la religion. Je retourne auprès d'elle, et je vous attends impatiemment; sans ma confiance en Dieu, la douleur que je ressens me paroîtroit bien pénible à supporter. Adieu, ma chère cousine; je viens de demander qu'on fit dans mon couvent des prières pour ma mère; je les ai obtenues, j'y joins les miennes; j'espère que vous rendrez les vôtres efficaces, en vous réunissant à moi dans les pieux efforts qui me sont commandés.

LETTRE XLI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 29 novembre.

Elle vit encore! ma chère Louise, et c'est tout ce que je puis vous dire; je n'ai point d'espérance, et jamais je n'aurois eu plus besoin d'en concevoir. Je me suis rattachée à madame de Vernon par des sentimens qui ne sont pas en tout semblables à ceux que j'éprouvois pour elle, mais la pitié les rend aussi tendres. Que ne puis-je prolonger ses jours! Si elle revenoit de son état maintenant, elle se corrigeroit de ses défauts, parce qu'elle seroit éclairée sur ses erreurs; mais, hélas! il semble que la nature ne donne sa plus terrible leçon que la dernière, et ne permet pas de faire servir à la vie les sentimens qu'ont inspirés les approches de la mort.

Je puis vous écrire pendant que madame de Vernon essaie de se reposer; on lui a expressément défendu de parler, ce qui m'oblige à m'éloigner souvent d'elle. Votre intérêt sera douloureusement captivé par le récit de la conduite qu'elle tient; vous serez aussi, je le crois, frappée de la singulière lettre qu'elle m'a écrite: je vous l'envoie, en vous priant de me la conserver. oh! que le coeur humain est inattendu dans ses développemens! les moralistes méditent sans cesse sur les passions et les caractères, et tous les jours il s'en découvre que la réflexion n'avoit pas prévus, et contre lesquels ni l'âme ni l'esprit n'ont été mis en garde.

Je suis arrivée hier chez madame de Vernon, et j'éprouvois, en entrant chez elle, tous les genres d'émotion réunis; l'embarras mêlé à la plus profonde pitié, un intérêt véritable, joint à de l'incertitude sur les témoignages que j'en devois donner. J'avois su, par un courrier que j'envoyai à l'avance, que madame de Vernon étoit un peu mieux, mais toujours dans un grand danger: je montai les escaliers en tremblant; madame de Mondoville vint au-devant de moi:—Ma mère étoit bien impatiente de vous voir, me dit-elle; elle vous a écrit hier tout le jour, quoiqu'on lui eût interdit cette occupation; elle a mis en ordre ses affaires; venez, vous la trouverez plus touchante que jamais elle ne l'a été; mais jusqu'à présent je n'ai pu lui faire encore entendre qu'elle est assez dangereusement malade pour se confesser. Les médecins disent que l'effrayer sur son état pourroit lui faire mal; mais qui, juste ciel! oseroit prendre sur soi de ménager son corps aux dépens de son âme? Je vous en avertis, je lui parlerai, si vous ne vous en chargez pas.—Attendez de grâce, répondis-je à madame de Mondoville, que je me sois entretenue avec madame votre mère.

—Matilde me conduisit enfin chez la pauvre malade; la chambre étoit obscure: à travers le jour sombre qui l'éclairoit, j'aperçus madame de Vernon couchée sur un canapé, les cheveux détachés, vêtue de blanc, et d'une pâleur effrayante. Elle vit l'émotion que j'éprouvois: Remettez-vous, ma chère Delphine, me dit-elle; c'est bon à vous d'être si troublée.—Je pris sa main et je la baisai tendrement; elle me fit signe de m'asseoir, et m'adressa d'abord des questions indifférentes sur mon voyage, sur le lieu où le courrier m'avoit rencontrée, sur la santé de madame d'Artenas, etc. Je répondis à tout par des monosyllabes, n'osant commencer moi-même à lui parler de son état, et souffrant cruellement néanmoins de prendre part à des conversations si étrangères au sentiment qui m'occupoit. Sa fille se leva et nous laissa seules; je crus qu'elle alloit me parler avec confiance, mais continuant à l'éviter, elle me raconta son accident, les suites qu'il devoit avoir, la certitude qu'elle avoit de mourir dans trois ou quatre jours, avec une simplicité et un calme tout-à-fait semblables à sa manière habituelle, à cette manière qui lui donnoit toujours, soit dans le sérieux, soit dans la plaisanterie, de la grâce et de la dignité.

Elle prit son mouchoir en me parlant, l'approcha de sa bouche, et le reposa, sans s'interrompre, sur la table; je le vis plein de sang, je tressaillis; et penchant ma tête sur sa main, je fondis en larmes, en l'appelant plusieurs fois du nom que j'aimois à lui donner, Sophie, ma chère Sophie!—Généreuse Delphine, me dit-elle, vous m'aimez encore: ah! cela vaut mieux que vivre! Je vous ai écrit, ajouta-t-elle, afin d'éviter une conversation trop pénible pour nous deux; ma lettre contient tout ce que je pourrois dire; je n'ai pas prétendu me justifier, mais vous expliquer ma conduite par mon caractère et ma manière de voir. Vous ne trouverez pas peut-être mes sentimens meilleurs après cette explication, mais vous comprendrez comment ils sont dans la nature; et si je vous montre les causes des plus grands torts, vous serez un peu plus disposée à les pardonner. Ce que je vous demande instamment, c'est, après avoir lu cette lettre, de n'en pas causer avec moi; j'ai toujours craint les fortes émotions; je ne suis pas assez contente de moi, pour aimer à m'abandonner à mes mouvemens, ni à ceux des autres. Le repentir seul convient à ma situation, et je ne veux pas m'y livrer; je suis mieux en tout quand je me contiens, et l'entraînement me fait mal. Écrivez-moi seulement deux lignes, qui me disent que vous conserverez un souvenir encore doux de votre ancienne amie; je les mettrai, ces deux lignes, sur ma poitrine déjà mortellement atteinte, et ce remède me fera peut-être mourir sans douleur.—En disant ces derniers mots, elle sonna, comme si elle eût redouté les pleurs que je répandois, et la prolongation de sa propre émotion.

Ses femmes entrèrent; elle me renvoya doucement chez moi. Je montai dans une chambre que je m'étois fait donner pour ne pas sortir de la maison, et je lus avec un serrement de coeur continuel la lettre que voici:

Madame de Vernon à madame d'Albémar.

Je n'ai été aimée dans ma vie que par vous; beaucoup de gens m'ont trouvée aimable, ont recherché ma société; mais vous êtes la seule personne qui m'ayez rendu service sans intérêt personnel, sans autre objet que de satisfaire votre générosité et votre amitié; et cependant vous êtes l'être du monde envers lequel j'ai eu les torts les plus graves; peut-être même n'y a-t-il que vous qui ayez véritablement le droit de me faire des reproches; comment vous expliquer, comment m'expliquer à moi-même une telle conduite? Au moins, je n'en adoucis pas les couleurs; je m'interdis, pour la première fois de ma vie, tout autre secours que celui de la vérité. C'est à votre esprit seul que je m'adresserai, dans cette peinture fidèle de mon caractère, et je n'abuserai point de ma situation, pour obtenir mon pardon de l'attendrissement qu'elle pourroit vous causer.

Les circonstances qui présidèrent à mon éducation ont altéré mon naturel; il étoit doux et flexible; on auroit pu, je crois, le développer d'une manière plus heureuse. Personne ne s'est occupé de moi dans mon enfance, lorsqu'il eût été si facile de former mon coeur à la confiance et à l'affection. Mon père et ma mère sont morts que je n'avois pas trois ans, et ceux qui m'ont élevée ne méritaient point mon attachement. Un parent très-éloigné et très-insouciant fut mon tuteur; il me donnoit des maîtres en tout genre, sans prendre le moindre intérêt ni à ma santé, ni à mes qualités morales; il vouloit être bien pour moi; mais comme il n'étoit averti de rien par son coeur, sa conduite tenoit au hasard de sa mémoire, ou de sa disposition; il regardoit d'ailleurs les femmes comme des jouets, dans leur enfance, et, dans leur jeunesse, comme des maîtresses plus ou moins jolies, que l'on ne peut jamais écouter sur rien de raisonnable.

Je m'aperçus assez vite que les sentimens que j'exprimois étoient tournés en plaisanterie, et que l'on faisoit taire mon esprit, comme s'il ne convenoit pas à une femme d'en avoir. Je renfermai donc en moi-même tout ce que j'éprouvois; j'acquis de bonne heure ainsi l'art de la dissimulation, et j'étouffai la sensibilité que la nature m'avoit donnée. Une seule de mes qualités, la fierté, échappa à mes efforts pour les contraindre toutes; quand on me surprenoit dans un mensonge, je n'en donnois aucun motif, je ne cherchois point à m'excuser, je me taisois; mais je trouvois assez injuste que ceux qui comptoient les femmes pour rien, qui ne leur accordoient aucun droit et presque aucune faculté, que ceux-là même voulussent exiger d'elles les vertus de la force et de l'indépendance, la franchise et la sincérité.

Mon tuteur, assez fatigué de moi, parce que je n'avois point de fortune, vint me dire un matin qu'il falloit épouser M. de Vernon. Je l'avois vu pour la première fois la veille; il m'avoit souverainement déplu; je m'abandonnai au seul mouvement involontaire que je me sois permis de montrer en ma vie; je résistai avec assez de véhémence; mon tuteur me menaça de me faire enfermer pour le reste de mes jours dans un couvent, si je refusois M. de Vernon; et comme je ne possédois rien au monde, je n'avois point l'espoir de m'affranchir de son despotisme. J'examinai ma situation; je vis que j'étois sans force; une lutte inutile me parut la conduite d'un enfant; j'y renonçai, mais avec un sentiment de haine contre la société qui ne prenoit pas ma défense, et ne me laissoit d'autres ressources que la dissimulation. Depuis cette époque, mon parti fut irrévocablement pris d'y avoir recours, chaque fois que je le jugerois nécessaire. Je crus fermement que le sort des femmes les condamnoit à la fausseté; je me confirmai dans l'idée conçue dès mon enfance, que j'étois, par mon sexe et par le peu de fortune que je possédois, une malheureuse esclave à qui toutes les ruses étoient permises avec son tyran. Je ne réfléchis point sur la morale, je ne pensois pas qu'elle pût regarder les opprimés. Je n'étouffai point ma conscience, car en vérité, jusqu'au jour où je vous ai trompée, elle ne m'a rien reproché.

M. de Vernon n'étoit point un caractère insouciant comme mon tuteur, mais il avoit, avant tout, la peur d'être gouverné, et néanmoins une si grande disposition à être dupe, qu'il donnoit toujours la tentation de le tromper: cela étoit si facile, et il y avoit tant d'inconvénient à lui dire la vérité la plus innocente, qu'il auroit fallu, je vous l'atteste, une sorte de chevalerie dans le caractère, pour parler avec sincérité à un tel homme. J'ai pris pendant quinze ans l'habitude de ne devoir aucun de mes plaisirs qu'à l'art de cacher mes goûts et mes penchans, et j'ai fini par me faire, pour ainsi dire, un principe de cet art même, parce que je le regardois comme le seul moyen de défense qui restât aux femmes, contre l'injustice de leurs maîtres.

J'engageai M. de Vernon avec tant d'adresse à passer plusieurs années à Paris, qu'il crut y aller malgré moi; j'aimois le luxe, et je ne connois personne qui, par son caractère, ses fantaisies et sa prodigalité, ait plus besoin, que moi d'une grande fortune. M. de Vernon s'étoit enrichi par l'économie; je sus cependant exciter si bien son amour-propre, qu'à sa mort il étoit presque ruiné, et avoit contracté, vous le savez, une dette assez forte avec la famille de Léonce. Je disposois de M. de Vernon, et cependant il me traitoit toujours avec une grande dureté; il ne se doutoit pas que j'eusse de l'ascendant sur ses actions; mais, pour mieux se prouver à lui-même qu'il étoit le maître, il me parloit toujours avec rudesse.

Ma fierté se révoltoit souvent en secret de tout ce que j'étois obligée de faire pour alléger ma servitude; mais si je m'étois séparée de M. de Vernon, je serois retombée dans la pauvreté, et j'étois convaincue que de toutes les humiliations, la plus difficile à supporter au milieu de la société, c'était le manque de fortune, et la dépendance, que cette privation entraîne.

Je ne voulus point avoir d'amans, quoique je fusse jolie et spirituelle; je craignois l'empire de l'amour; je sentois qu'il ne pouvoit s'allier avec la nécessité de la dissimulation; j'avois pris d'ailleurs tellement l'habitude de me contraindre, qu'aucune affection ne pouvoit naître malgré moi dans mon coeur; les inconvéniens de la galanterie me frappèrent très-vivement, et, ne me sentant pas les qualités qui peuvent excuser les torts d'entraînement, je résolus de conserver intacte ma considération au milieu de Paris. Je crois que personne n'a mieux jugé que moi le prix de cette considération, et les élémens dont elle se compose; mais les liens d'amour, tels qu'on peut les former dans le monde, valent-ils mieux qu'elle? je ne le pense pas.

J'avois eu d'abord l'idée d'élever ma fille d'après mes idées, et de lui inspirer mon caractère; mais j'éprouvai une sorte de dégoût de former une autre à l'art de feindre: j'avois de la répugnance à donner les leçons de ma doctrine; ma fille montroit dans son enfance assez d'attachement pour moi; je ne voulois ni lui dire le secret de mon caractère, ni la tromper. Cependant j'étois convaincue, et je le suis encore, que les femmes étant victimes de toutes les institutions de la société, elles sont dévouées au malheur, si elles s'abandonnent le moins du monde à leurs sentimens, si elles perdent de quelque manière l'empire d'elles-mêmes. Je me déterminai, après y avoir bien réfléchi, à donner à Matilde, dont le caractère, je vous l'ai dit, s'annonçoit de bonne heure comme très-âpre, le frein de la religion catholique; et je m'applaudis d'avoir trouvé le moyen de soumettre ma fille à tous les jougs de la destinée de femme, sans altérer sa sincérité naturelle. Vous voyez, d'après cela, que je n'aimois pas ma manière d'être, quoique je fusse convaincue que je ne pouvois m'en passer.

M. de Vernon mourut: l'état de sa fortune me rendoit impossible de rester à Paris; j'en fus très-affligée: j'aime la société, ou, pour mieux dire, je n'aime pas la solitude; je n'ai pas pris l'habitude de m'occuper, et je n'ai pas assez d'imagination pour avoir dans la retraite aucun amusement, aucune variété par le secours de mes propres idées; j'aime le monde, le jeu, etc. Tout ce qui remue au dehors me plaît, tout ce qui agite au dedans m'est odieux; je suis incapable de vives jouissances, et, par cette raison même, je déteste la peine; je l'ai évitée avec un soin constant et une volonté inébranlable.

J'allai à Montpellier; c'est alors que je vous connus, il y a six ans: vous en aviez seize, et moi près de quarante. M. d'Albémar, qui vous avoit élevée, devoit, quoiqu'il eût déjà soixante ans, vous épouser l'année suivante: ce mariage me déplaisoit extrêmement; il m'ôtoit tout espoir d'obtenir une part quelconque dans l'héritage de M. d'Albémar, et de voir finir la gêne d'argent qui m'étoit singulièrement odieuse. J'avois d'abord assez de prévention contre vous; mais je vous l'atteste, et j'ai bien le droit d'être crue, après tant de pénibles aveux, vous me parûtes extrêmement aimable, et dans les trois années que j'ai passées à Montpellier, je trouvois dans votre entretien un plaisir toujours nouveau.

Cependant mon âme n'étoit plus accessible à des sentimens assez forts pour me changer; il falloit, pour être aimée d'une personne comme vous, que je cachasse mon véritable caractère, et j'étudiois le vôtre pour y conformer en apparence le mien. Cette feinte, quoiqu'elle eût pour but de vous plaire, dénaturoit extrêmement le charme de l'amitié. Votre mari mourut. Je vous avois dit que je désirois achever l'éducation de ma fille à Paris; vous m'offrîtes aussitôt d'y venir avec moi, et de me prêter quarante mille livres, qui m'étoient nécessaires pour m'y établir; j'acceptai ce service, et voilà ce qui a commencé à dépraver mon attachement pour vous.

Vous étiez si jeune et si vive, que je ne vous regardois absolument que comme un plaisir dans ma vie; de ce moment, je pensai que vous pouviez m'être utile, et j'examinai votre caractère sous ce rapport. J'aperçus bientôt que vous étiez dominée par vos qualités, la bonté, la générosité, la confiance, comme on l'est par des passions, et qu'il vous étoit presque aussi difficile de résister à vos vertus, peut-être inconsidérées, qu'à d'autres de combattre leurs vices. L'indépendance de vos opinions, la tournure romanesque de votre manière de voir et d'agir, me parurent en contraste avec la société dans laquelle vos goûts, vos succès, votre rang et vos richesses devoient vous placer. Je prévis aisément que vos agrémens et vos avantages inspireroient pour vous des sentimens passionnés, mais vous feroient des ennemis; et, dans la lutte que vous étiez destinée à soutenir contre l'envie et l'amour, je pensai que je pourrois aisément prendre un grand ascendant sur vous.

Je n'avois alors, je vous le jure, d'autre intention que de faire servir cet ascendant à notre bonheur réciproque. Mais le sentiment que vous inspirâtes à Léonce changea ma disposition. Je mettois une grande importance au mariage de ma fille avec lui, et je vous en ai, dans le temps, développé tous les motifs; ils étoient tels, que votre générosité même ne pouvoit diminuer leur influence sur mon sort: je ne pouvois, sans ce mariage, être dispensée de rendre compte de la fortune de M. de Vernon, ni donner une existence convenable à ma fille, ni conserver mon état à Paris.

Il y avoit quelques-unes de mes dettes que je ne vous avois pas avouées, entre autres celle à M. de Clarimin; je me croyois sûre de son silence; j'étois loin de penser qu'il fût capable de la conduite qu'il a tenue envers moi; je le connoissois depuis mon enfance; c'est le seul homme qui m'ait trompée: parce que, de tout temps, il s'est montré à moi comme très-immoral, et que j'ai cru par conséquent qu'il ne me cachoit rien. Une fois, malgré ma prudence accoutumée, je lui répondis une lettre un peu vive [Cette lettre ne s'est pas trouvée.]; elle l'a blessé. L'un des inconvéniens de l'habitude de la dissimulation, c'est qu'une seule faute peut détruire tout le fruit des plus grands efforts: le caractère naturel porte en lui-même de quoi réparer ses torts; le caractère qu'on s'est fait peut se soutenir, mais non se relever.

Je vous sus mauvais gré de vouloir enlever Léonce à ma fille, après que nous étions convenues ensemble de ce mariage. Si je vous avois parlé franchement, vous vous seriez sans doute justifiée; mais j'ai une aversion particulière pour les explications: décidée à ne pas faire connoître en entier ce que je pense, je déteste les momens que l'on destine à se tout dire; je conservai donc mon ressentiment contre vous, et il devint plus amer, étant contenu.

Le jour de la mort de M. d'Ervins, au moment même du dénoûment de cette funeste histoire, lorsque j'avois tout préparé pour m'opposer à votre mariage, vous m'avez montré tant de confiance, que je fus prête à vous avouer ce qui se passoit en moi; mais ce mouvement étoit si contraire à ma nature et à mes habitudes, que j'éprouvai dans tout mon être comme une sorte de roideur qui s'y opposoit. Mille hasards se réunirent pour aider à mes desseins: une lettre de la mère de Léonce, qui s'opposoit de la manière la plus solennelle à son mariage avec vous, arriva la veille même du jour où je devois lui parler; le public étoit convaincu que c'étoit l'amour de M. de Serbellane pour vous, qui l'avoit si vivement irrité contre un mot blessant que vous avoit dit M. d'Ervins. Ce que vous écriviez à Léonce étoit assez vague pour s'accorder avec ce qu'on pouvoit insinuer ou taire; les soins que vous preniez pour sauver la réputation de madame d'Ervins vous compromettoient nécessairement dans l'opinion; je me vis environnée de ces facilités funestes, qui achèvent d'entraîner dans le combat de l'intérêt avec l'honnêteté.

J'hésitois encore cependant, je vous le jure, et deux fois j'ai demandé mes chevaux pour aller à Bellerive; mais enfin ma fille, dans une conversation que nous eûmes ensemble, le matin même du retour de Léonce, me dit qu'elle l'aimoit, et que le bonheur de sa vie étoit attaché à l'épouser. Alors je fus décidée: je me dis qu'en donnant à Matilde l'espérance d'être la femme de Léonce, en lui faisant voir tous les jours un jeune homme aussi remarquable, j'avois contracté l'obligation de l'unir à lui, et que je ne faisois qu'accomplir mon devoir de mère, en employant tous les moyens possibles pour déterminer Léonce à l'épouser.

A cet intérêt se joignit une opinion qui ne peut pas m'excuser à vos yeux, mais dont je conserve néanmoins encore la conviction intime: je ne crois pas que le caractère de Léonce eût jamais pu vous rendre heureuse. Je sais qu'il a de grandes qualités par lesquelles vous pouvez vous ressembler; mais, je l'ai remarqué, dans cet entretien même où j'ai mérité tous mes malheurs en trahissant votre confiance, ce n'étoit point la jalousie seule qui agissoit sur lui: j'exercois un grand empire sur les mouvemens de son âme, en lui disant que l'opinion générale vous étoit contraire, et qu'on le blâmeroit de rechercher une femme qui s'étoit publiquement compromise. Chaque fois que j'en appelois, pour le décider, à ce qu'il devoit à sa propre considération, je lui causois une rougeur, une agitation qui ne se seroit pas entièrement calmée, quand même on lui auroit prouvé que les apparences seules étoient contre vous.

Vous savez maintenant, non mon excuse, mais l'explication de ma conduite. Mon plus grand tort fut d'arracher à Léonce son consentement, et de l'entraîner à l'église avant que vous eussiez eu le temps de vous revoir: j'en ai été punie; il n'est résulté pour moi que des peines de ce malheureux mariage: ma fille s'est éloignée de moi; elle n'a voulu se prêter à rien de ce que je souhaitois: je me suis jetée dans les distractions qui suspendent toutes les inquiétudes de l'âme; j'ai joué, j'ai veillé toutes les nuits; je sentois qu'en me conduisant ainsi j'abrégeois ma vie, et cette idée m'étoit assez douce.

Je craignois à chaque instant que le hasard n'amenât un éclaircissement entre Léonce et vous: si j'ai mis alors tant d'intérêt à l'empêcher, c'étoit surtout dans l'espoir de conserver ou de dérober même votre amitié que je ne méritois plus: le mariage que je voulois étoit conclu, mais il falloit que l'absence de Léonce me laissât le temps de vous engager à l'oublier, et peut-être alors auriez-vous formé d'autres liens, qui vous auroient rendue plus indifférente aux moyens employés pour vous brouiller avec M. de Mondoville. Pendant deux mois qu'il a différé le voyage qu'il projetoit, j'ai su tout ce que vous faisiez l'un et l'autre, afin de prévenir l'explication que je redoutois mortellement. Votre caractère et celui de Léonce rendoient cette entreprise plus facile; vous vous occupiez de M. de Serbellane, à cause de madame d'Ervins, sans songer qu'à votre âge vous pouviez nuire ainsi très-sérieusement à votre réputation; et Léonce a non-seulement de la jalousie dans le caractère, mais une sorte de susceptibilité sur les torts d'une femme envers lui, ou sur ceux qu'elle peut avoir aux yeux des autres, dont il est aisé de tirer avantage pour l'irriter même contre celle qu'il aime. Enfin Léonce partit pour l'Espagne: vous me proposâtes d'aller avec vous à Montpellier; et me croyant sûre, Léonce étant absent, de pouvoir conserver votre amitié, je revins à vous du fond de mon coeur, avec la tendresse la plus vive que j'aie jamais éprouvée pour personne. Quand j'acceptai de vous un nouveau service, j'étois digne de le recevoir; je crus au bonheur plus que je n'y avois cru de ma vie: ma santé se rétablissoit, et l'espoir de passer le reste de mes jours avec vous rafraîchissoit mon âme flétrie: c'est alors qu'un enfant a découvert le secret le mieux caché; c'est la punition d'une femme qui se croyoit habile en dissimulation, que d'être déjouée par un enfant, quand elle avoit réussi à tromper les hommes.

Cet événement m'a tuée; la maladie dont je meurs vient de là. Vous avez été offensée, avec raison, de la manière dont je me suis conduite, lorsque tout vous fut révélé; mais notre liaison ne pouvant plus subsister, je voulois éviter des scènes douloureuses. Plus je me sentois coupable, plus je souffrois, plus je voulois vous le cacher. Vous pouviez me perdre auprès de Léonce; je ne cherchai point à vous adoucir; je pouvois, il est vrai, me confier en votre générosité; mais ne repoussez pas le peu de bien que je dis de moi-même; c'est, je vous le jure, parce que je vous aimois encore, qu'il me fut impossible de vous implorer.

Il ne me convenoit pas, tant que je continuois à vivre dans le monde, que l'on connût la véritable cause de notre brouillerie. Je me trouvois engagée à suivre mon caractère, à mettre de l'art dans ma défense; cependant ce caractère éprouvoit déjà beaucoup de changement dans le secret de moi-même; mais après quarante ans, les habitudes dirigent encore, alors même que les sentimens ne sont plus d'accord avec elles. Il faut de longues réflexions ou de fortes secousses, pour corriger les défauts de toute la vie; un repentir de quelques jours n'a pas ce pouvoir.

Quand je vous rencontrai avant-hier, au moment de votre départ, quand je vis le regard doux et sensible que vous jetâtes sur moi, j'éprouvai une émotion si profonde et si vive qu'elle a beaucoup hâté la fin de ma vie. J'aurois voulu vous retenir à l'instant, pour vous révéler mes secrets; mais il falloit l'approche de la mort pour me donner la confiance de parler de moi-même. Je suis timide malgré la présence d'esprit que j'ai su toujours montrer; mon caractère est fier, quoique ma conduite ait été souple et dissimulée; il y a en moi je ne sais quel contraste qui m'a souvent empêchée de me livrer aux bons mouvemens que j'éprouvois.

Enfin je vais mourir, et toute cette vie d'efforts et de combinaisons est déjà finie; je jouis de ces derniers jours pendant lesquels mon esprit n'a plus rien à ménager. Je croyois, il y a quelque temps, que j'avois seule bien entendu la vie, et que tous ceux qui me parloient de sentimens dévoués et de vertus exaltées, étoient des charlatans ou des dupes; depuis que je vous connois, il m'est venu par intervalles d'autres idées; mais je ne sais encore si mon aride système étoit complètement erroné, et s'il n'est pas vrai qu'avec toute autre personne que vous, les seules relations raisonnables sont les relations calculées.

Quoi qu'il en soit, je ne crois pas avoir été méchante: j'avois mauvaise opinion des hommes, et je m'armois à l'avance contre leurs intentions malveillantes; mais je n'avois point d'amertume dans l'âme; j'ai rendu fort heureux tous mes inférieurs, tous ceux qui ont été dans ma dépendance; et lorsque j'ai usé de la dissimulation envers ceux qui avoient des droits sur moi, c'étoit encore en leur rendant la vie plus agréable. J'ai eu tort envers vous, Delphine, envers vous qui êtes, je vous le répète, ce que j'ai le plus aimé: inconcevable bizarrerie! que ne me suis-je livrée à l'impression que vous faisiez sur moi! Mais je la combattois comme une folie, comme une foiblesse qui dérangeoit une vie politiquement ordonnée, tandis que ce sentiment auroit aussi bien servi mes intérêts que mon bonheur.

J'ai tout dit dans cette lettre; je ne vous ai point exagéré les motifs qui pouvoient m'excuser. J'ai donné à mes sentimens pour ma fille, à mes calculs personnels, leur véritable part; croyez-moi donc sur le seul intérêt qui me reste, croyez que je meurs en vous aimant.

J'ai vécu pénétrée d'un profond mépris pour les hommes, d'une grande incrédulité sur toutes les vertus, comme sur toutes les affections. Vous êtes la seule personne au monde que j'aie trouvée tout à la fois supérieure et naturelle, simple dans ses manières, généreuse dans ses sacrifices, constante et passionnée, spirituelle comme les plus habiles, confiante comme les meilleurs; enfin, un être si bon et si tendre que, malgré tant d'aveux indignes de pardon, c'est en vous seule que j'espère pour verser des larmes sur ma tombe, et conserver un souvenir de moi qui tienne encore à quelque chose de sensible.

SOPHIE DE VERNON.

Quelle lettre que celle que vous venez de lire, ma chère Louise! n'augmente-t-elle pas votre pitié pour la malheureuse Sophie? quelle vie froide et contrainte elle a menée! quelle honte, et quelle douleur qu'une dissimulation habituelle! comment pourrai-je lui inspirer quelques-uns de ces sentimens qui peuvent seuls soutenir dans la dernière scène de la vie! Oh! je lui pardonne, et du fond de mon coeur; mais je voudrois que son âme s'endormît dans des idées, dans des espérances qui pussent l'élever jusqu'à son Dieu. Je vais retourner vers elle, et demain je vous écrirai.