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Delphine

Chapter 86: DELPHINE.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE XLII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 31 novembre.

Madame de Vernon a été aujourd'hui véritablement sublime; plus son danger augmente, plus son âme s'élève. Ah! que ne peut-elle vivre encore! elle donneroit, j'en suis sûre, pendant le reste de sa vie, l'exemple de toutes les vertus. Sa fille, qui avoit passé la nuit à la veiller, est montée chez moi ce matin; elle m'a dit que sa mère étoit plus mal que le jour précédent, et qu'il ne restoit plus aucun espoir.—Il faut donc, ajouta-t-elle, il faut absolument que vous lui parliez de la nécessité d'accomplir ses devoirs de religion: je vous en conjure, ayez ce courage; il aura plus de mérite avec vos opinions qu'avec les miennes, et vous m'éviterez le plus cruel des malheurs, en sauvant ma pauvre mère de la perdition qui la menace. Mon confesseur est ici, c'est un prêtre d'une dévotion exemplaire; il prie pour nous dans ma chambre, et m'a déjà dit la messe pour obtenir du ciel que ma mère meure dans le sein de notre Église: cependant que peuvent ses prières, si ma mère n'y réunit pas les siennes! Ma chère cousine, persuadez-la! quelle que soit sa réponse, je lui parlerai, c'est mon devoir; mais si elle étoit bien préparée, si elle savoit qu'une personne aussi philosophe…. Je ne le dis pas pour vous offenser, vous le croyez bien; mais enfin, si elle savoit qu'une personne du monde, comme vous, est d'avis qu'elle doit se conformer aux devoirs de sa religion, peut-être qu'elle ne seroit pas retenue par le faux amour propre qui l'endurcit. Ma chère cousine, je vous en conjure….—Et elle me serroit les mains en me suppliant, avec une ardeur que je ne lui avois jamais connue. Je m'engageai de nouveau à parler à madame de Vernon; je pensois en effet qu'on devoit du respect aux cérémonies de la religion qu'on professe; et d'ailleurs les scrupules même les moins fondés des personnes qui nous aiment, méritent des égards; je demandai toutefois instamment à Matilde, de se conduire dans cette occasion avec beaucoup de douceur, de remplir ce qu'elle croyoit son devoir, mais de ne point tourmenter sa mère. Je descendis chez madame de Vernon, j'y trouvai madame de Lebensei. Madame de Mondoville, en la voyant, recula brusquement, et ne voulut point entrer. Madame de Lebensei me laissa seule avec madame de Vernon, en promettant de revenir le soir même passer la nuit auprès d'elle avec moi.—Eh bien! me dit madame de Vernon en me tendant la main quand nous fûmes seules, un mot de vous sur ma lettre, j'en ai besoin.—Sophie, lui répondis-je, je demande au ciel de vous rendre la vie, et je suis sûre de ramener votre coeur à tous les sentimens pour lesquels il étoit fait.—Ah! la vie, me dit-elle, il ne s'agit plus de cela; mais si votre amitié me reste, je me croirai moins coupable, et je mourrai tranquille.—Ah! sans doute, repris-je, elle vous reste, elle vous est rendue cette amitié si tendre; à la voix de ce qui nous fut cher, le souvenir du passé doit toujours renaître, rien ne peut l'anéantir; il se retire au fond de notre coeur, lors même qu'on croit l'avoir oublié: jugez ce que j'éprouve à présent que vous souffrez, que vous m'aimez, et que je vous vois prête à devenir ce que je vous croyois, ce que la nature avoit voulu que vous fussiez!—Douce personne! interrompit-elle, vos paroles me font du bien, et je meurs plus tranquillement que je ne l'ai mérité.

—Il me reste, lui dis-je, un pénible devoir à remplir auprès de vous; mais votre raison est si forte, que je ne crains point de vous présenter des idées qui pourroient effrayer toute autre femme. Votre fille désire avec ardeur que vous remplissiez les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes dangereusement malades; elle y attache le plus grand prix; il me semble que vous devez lui accorder cette satisfaction. D'ailleurs vous donnerez un bon exemple, en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect pour la morale et la Divinité.—Madame de Vernon réfléchit un moment, avant de me répondre; puis elle me dit:—Ma chère Delphine, je ne consentirai point à ce que vous me demandez; ce qui a souillé ma vie, c'est la dissimulation; je ne veux pas que le dernier acte de mon existence participe à ce caractère. J'ai toujours blâmé les cérémonies des catholiques auprès des mourans; elles ont quelque chose de sombre et de terrible, qui ne s'allie point avec l'idée que je me fais de la bonté de l'Être suprême. J'ai surtout une invincible répugnance pour ouvrir mon âme à un prêtre, peut-être même à toute autre personne qu'à vous; je sens qu'il me seroit impossible de parler avec confiance à un homme que je ne connois point, ni de recevoir aucune consolation de cette voix, jusqu'alors étrangère à mon coeur. Je crois que si l'on me contraignoit à voir un prêtre, je ne lui dirois pas une seule de mes pensées ni de mes actions secrètes; j'aurois l'air de me confesser, et je ne me confesserois sûrement pas; je me donnerois ainsi la fausse apparence de la foi que je n'aurois point. J'ai trop usé de la feinte; c'en est assez, je ne veux point interrompre la jouissance, hélas! trop nouvelle, que la sincérité me fait goûter, depuis que mon âme s'y est livrée. Ce n'est pas assurément que je repousse les idées religieuses; mon coeur les embrasse avec joie, et c'est en vous que j'espère, ma chère Delphine, pour me soutenir dans cette disposition; mais si je mêlois à ce que j'éprouve réellement des démonstrations forcées, je tarirois la source de l'émotion salutaire que vous avez fait naître en moi. Madame de Lebensei voulant me veiller cette nuit, ma fille choisira ce temps pour se reposer; restez avec moi, chère Delphine, consacrez ces momens, qui sont peut-être les derniers, à remplir mon âme de toutes les idées qui peuvent à la fois la fortifier et l'attendrir; mais ayez la bonté d'annoncer à ma fille mes refus; ils sont irrévocables.—Je connoissois le caractère positif de madame de Vernon; mon insistance eût été inutile; je lui promis donc ce qu'elle désiroit.—Suivez, ma chère Sophie, lui dis-je, suivez les impulsions de votre coeur; quand elles sont pures, elles élèvent toutes vers un Dieu qui se manifeste à nous, par chacun des bons mouvemens de notre âme.

—Je me suis occupée, ajouta madame de Vernon, de tous les intérêts qui pouvoient dépendre de moi; j'ai assuré autant qu'il m'étoit possible vos créances sur mon héritage; j'ai réglé avec le plus grand soin les intérêts de ma fille; enfin, et ce devoir étoit le plus impérieux de tous, j'ai écrit à Léonce une lettre qui contient dans les plus grands détails, l'histoire malheureuse des torts que j'ai eus envers vous deux. Cette lettre lui apprendra aussi les services que vous m'avez rendus; je lui dis positivement que c'est à votre générosité que ma fille doit la terre qu'elle lui a apportée en dot. Cette lettre sera remise par un de mes gens au courrier de l'ambassadeur d'Espagne, et dans huit jours vous serez justifiée auprès de Léonce. Je le renvoie à vous, pour savoir si j'ai mérité qu'il me pardonne. Je n'ai pu prendre sur moi de rien mettre dans cette lettre qui l'adoucît en ma faveur; ma fierté souffroit, je l'avoue, de faire des aveux si humilians à un homme qui ne m'a jamais aimée, et qui éprouvera sûrement, en lisant ma lettre, le dernier degré de l'indignation. Cette pensée, qui m'étoit toujours présente, m'a peut-être inspiré des expressions dont la sécheresse ne s'accorde pas avec ce que j'éprouve. Mais enfin, c'est à vous, à vous seule, que je pouvois confier mon repentir. Je n'ai pas dit à Léonce dans quel état de santé j'étois; ma mort le lui apprendra: je n'ai pu même me résoudre à lui recommander le bonheur de Matilde; une prière de moi ne peut que l'irriter: mais c'est entre vos mains, ma chère Delphine, que je remets le sort de ma fille. Je n'ai pas, assurément, le droit de donner des conseils à la vertu même; cependant, je vous en conjure, contentez-vous de reconquérir l'estime et l'admiration de Léonce, et ne rallumez pas un sentiment qui, j'en suis sûre, rendroit trois personnes très-malheureuses.—Nous irons ensemble, je l'espère, lui répondis-je, auprès de ma belle-soeur, comme nous en avions formé le projet, et je ne quitterai plus sa retraite.

—Nous irons! ce mot ne me convient plus; mais j'ose encore m'en flatter, s'écria madame de Vernon en joignant les mains avec ardeur, le ciel réparera le mal que j'ai fait, et vous donnera de nouveaux moyens de bonheur. Votre belle-soeur doit me haïr; adoucissez ce sentiment, afin qu'elle puisse, sans amertume, vous entendre quelquefois parler avec bonté de votre coupable amie.—Elle continua pendant assez long-temps encore à m'entretenir avec la même douceur, le même calme, et la même certitude de mourir. Il sembloit que cette conviction eût dégagé son esprit de toutes les fausses idées dont elle s'étoit fait un système. Ses qualités naturelles reparoissoient, elle se plaisoit dans les bons sentimens auxquels elle se livroit; et quoique la retrouver ainsi dût augmenter mes regrets, j'éprouvois une sorte de bien-être en revenant à l'estimer. Je jouissois de ce qu'elle me rendoit son image, et me permettoit de me souvenir d'elle, sans rougir de l'avoir si tendrement aimée. Quoiqu'il ne me restât plus l'espérance de la conserver, il m'étoit cependant très-pénible de l'entendre parler si long-temps, malgré la défense des médecins. Je la lui rappelai avec instance.—Quoi! me dit-elle, ne voyez vous pas qu'il me reste à peine vingt-quatre heures à vivre! il y a seulement trois jours, ma chère Delphine, que je suis contente de moi; laissez-moi donc vous communiquer toutes mes pensées, apprendre de vous si elles sont bonnes, si elles sont dignes de ce Dieu protecteur que vous prierez pour moi, avec cette voix angélique qui doit pénétrer jusqu'à lui; mais allez vous reposer, ajouta-t-elle; vous redescendrez dans quelques heures: j'entends madame de Lebensei qui revient; elle me plaît, elle a l'air de m'aimer: et ma fille, hélas! j'ai mérité ce que j'éprouve, jamais aucune confiance n'a existé entre nous. Adieu pour un moment, Delphine; mon cher enfant, adieu.—Elle me dit ces derniers mots avec le même accent, le même geste que dans sa grâce et dans sa santé parfaites. Cet éclair de vie, à travers les ombres de la mort, m'émut profondément, et je m'éloignai pour lui cacher mes pleurs.

En remontant chez moi, je trouvai Matilde qui m'attendoit: il fallut lui dire le refus de sa mère; elle en éprouva d'abord une douleur qui me toucha: mais bientôt, m'annonçant ce qu'elle appeloit son devoir, j'eus à combattre les projets les plus durs et les plus violens. Elle me répéta plusieurs fois qu'elle vouloit entrer chez sa mère, lui mener le prêtre quand il reviendroit, et la sauver enfin à tout prix. Elle accusoit madame de Lebensei de tout le mal, et se croyoit obligée de ne pas approcher du lit de sa mère mourante, tant qu'auprès de ce lit il y avoit une femme divorcée. Que sais-je! ses discours étoient un mélange de tout ce qu'un esprit borné et une superstition fanatique peuvent produire, dans une personne qui n'est pas méchante, mais dont le coeur n'est pas assez sensible pour l'emporter sur toutes ses erreurs. Ce ne sont point ses opinions seules qu'il faut en accuser: Thérèse en a de semblables; mais son caractère doux et tendre puise à la même source des sentimens tout-à-fait opposés.

J'essayai vainement, pendant une heure, toutes les armes de la raison, pour arriver jusqu'à la conviction de Matilde; on l'avoit munie d'une phrase contre tous les argumens possibles. Cette phrase ne répondoit à rien; mais elle suffisoit pour l'entretenir dans son opiniâtreté. Je n'aurois rien obtenu d'elle, si j'avois continué à chercher à la persuader; mais j'eus heureusement l'idée de lui proposer un délai de vingt-quatre heures; elle saisit cette offre, qui, peut-être, la tiroit de son embarras intérieur. Hélas! qui sait si Sophie sera en vie dans vingt-quatre heures! je ne la quitterai plus, de peur que Matilde, revenant à ses premières idées, ne la tourmentât pendant que je n'y serois pas.

Quoique je sois vivement occupée de l'état de madame de Vernon, je ne puis repousser une idée qui me revient sans cesse. Il y a sept jours aujourd'hui que Léonce attendoit ma justification, et qu'il ne l'a pas reçue; dans huit jours, il apprendra tout par la lettre de madame de Vernon; quelle impression recevra-t-il alors? quel sentiment éprouvera-t-il pour moi? Ah! je ne le saurai pas, je ne dois pas le savoir. Adieu, ma soeur; hélas! mon voyage ne sera pas long-temps retardé, et la pauvre Sophie aura cessé de vivre, avant même que M. de Mondoville ait pu répondre à sa lettre.

LETTRE XLIII.

Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 2 décembre.

Quelle cruelle scène, mademoiselle, je suis chargée de vous raconter! madame d'Albémar est dans son lit, avec une fièvre ardente, et j'ai moi-même à peine la force de remplir les devoirs que m'impose mon amitié pour vous et pour elle. Vous avez daigné, m'a-t-elle dit, vous souvenir de moi avec intérêt, et c'est peut-être à vous que je dois la bienveillance de cette créature parfaite: comment pourrai-je jamais reconnoître un tel service? quelle âme, quel caractère! et se peut-il que les plus funestes circonstances privent à jamais une telle femme de tout espoir de bonheur!

Madame de Vernon n'est plus; hier, à onze heures du matin, elle expira dans les bras de Delphine: une fatalité malheureuse a rendu ses derniers momens terribles. Je vais mettre, si je le peux, de la suite dans le récit de ces douze heures, dont je ne perdrai jamais le souvenir; pardonnez-moi mon trouble, si je ne parviens pas à le surmonter.

Avant-hier, à minuit, madame d'Albémar redescendit dans la chambre de madame de Vernon; elle la trouva sur une chaise longue, son oppression ne lui avoit pas permis de rester dans son lit; l'effrayante pâleur de son visage auroit fait douter de sa vie, si de temps en temps ses yeux ne s'étoient ranimés en regardant Delphine. Delphine chercha dans quelques moralistes, anciens et modernes, religieux et philosophes, ce qui étoit le plus propre à soutenir l'âme défaillante devant la terreur de la mort. La chambre étoit foiblement éclairée; madame d'Albémar se plaça à côté d'une lampe dont la lumière voilée répandoit sur son visage quelque chose de mystérieux. Elle s'animoit en lisant ces écrits, dans lesquels les âmes sensibles et les génies élevés ont déposé leurs pensées généreuses. Vous connoissez son enthousiasme pour tout ce qui est grand et noble: cette disposition habituelle étoit augmentée par le désir de faire une impression profonde sur le coeur de madame de Vernon; sa voix si touchante avoit quelque chose de solennel, souvent elle élevoit vers l'Être suprême des regards dignes de l'implorer; sa main prenoit le ciel à témoin de la vérité de ses paroles, et toute son attitude avoit une grâce et une majesté inexprimables.

Je ne sais où Delphine trouvoit ce qu'elle lisoit, ce qui peut-être lui étoit inspiré; mais jamais on n'environna la mort d'images et d'idées plus calmes, jamais on n'a su mieux réveiller au fond du coeur ces impressions sensibles et religieuses, qui font passer doucement des dernières lueurs de la vie aux pâles lueurs du tombeau.

Tout à coup, à quelque distance de la maison de madame de Vernon, une fenêtre s'ouvrit, et nous entendîmes une musique brillante, dont le son parvenoit jusqu'à nous: dans le silence de la nuit, à cette heure, ce devoit être une fête qui duroit encore. Madame de Vernon, maîtresse d'elle-même jusqu'alors, fondit en larmes à cette idée; la même émotion nous saisit, Delphine et moi, mais elle se remit la première, et prenant la main de madame de Vernon avec tendresse:—Oui, lui dit-elle, ma chère amie, à quelques pas de nous il y a des plaisirs, ici de la douleur; mais avant peu d'années, ceux qui se réjouissent pleureront, et l'âme, réconciliée avec son Dieu comme avec elle-même, dans ces temps-là, ne souffrira plus.—Madame de Vernon parut calmée par les paroles de Delphine, et presque au même instant tous les instrumens cessèrent.

Quel tableau cependant que celui dont j'étois témoin! un rapprochement singulièrement remarquable en augmentoit encore l'impression; je venois d'apprendre par madame de Vernon elle-même, qu'elle avoit les plus grands torts à se reprocher envers madame d'Albémar; et je réfléchissois sur l'enchaînement de circonstances qui donnoit à madame de Vernon, si accueillie, si recherchée dans le monde, pour unique appui, pour seule amie, la femme qu'elle avoit le plus cruellement offensée.

Quand madame de Vernon vouloit parler à Delphine de son repentir, elle repoussoit doucement cette conversation, l'entretenoit de son amitié pour elle, avec une sorte de mesure et de délicatesse qui écartoit le souvenir de la conduite de madame de Vernon, et ne rappeloit que ses qualités aimables. Delphine apportoit attentivement à son amie mourante les secours momentanés qui calmoient ses douleurs; elle la replaçoit doucement et mieux sur son sopha, elle l'interrogeoit sur ses souffrances avec les ménagemens les plus délicats, et, sans montrer ses craintes, elle laissoit voir toute sa pitié; enfin le génie de la bonté inspiroit Delphine, et sa figure, devenue plus enchanteresse encore par les mouvemens de son âme, donnoit une telle magie à toutes ses actions, que j'étois tentée de lui demander s'il ne s'opéroit point quelque miracle en elle; mais il n'y en avoit point d'autre que l'étonnante réunion de la sensibilité, de la grâce, de l'esprit et de la beauté!

Pauvre madame de Vernon! elle a du moins joui de quelques heures très-douces, et pendant cette nuit, j'ai vu sur son visage une expression plus calme et plus pure, que dans les momens les plus brillans de sa vie. J'espère encore que son âme n'a pas perdu tout le fruit du noble enthousiasme que Delphine avoit su lui inspirer. Enfin le jour commença, c'étoit un des plus sombres et des plus glacés de l'hiver; il neigeoit abondamment, et le froid intérieur qu'on ressentoit ajoutoit encore à tout ce que cette journée devoit avoir d'effroyable; je voyois que madame de Vernon s'affoiblissoit toujours plus, et que ses vomissemens de sang devenoient plus fréquens et plus douloureux. Je suis convaincue que quand même elle eût évité les cruelles épreuves qu'elle a souffertes, elle n'auroit pu vivre un jour de plus.

Le médecin arriva, et bientôt après madame de Mondoville; je dois lui rendre la justice que son visage étoit fort altéré, elle avoit l'air d'avoir beaucoup pleuré; madame de Vernon le remarqua et lui fit un accueil très-tendre. Le médecin, après avoir examiné l'état de madame de Vernon, qui ne l'interrogea même pas, sortit avec madame de Mondoville; il est probable qu'il lui annonça que sa mère n'avoit plus que quelques heures à vivre. Alors le confesseur de Matilde, qui n'a pas la modération et la bonté de quelques hommes de son état, décida l'aveugle personne dont il disposoit à le conduire chez sa mère, malgré le refus qu'elle avoit fait de le voir.

Au moment où nous vîmes Matilde entrer dans la chambre, accompagnée de son prêtre, nous tressaillîmes, madame d'Albémar et moi; mais il n'étoit plus temps de rien empêcher. Matilde, avec d'autant plus de véhémence qu'il lui en coûtoit peut-être davantage, dit à madame de Vernon:—Ma mère, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, ne vous refusez pas aux secours qui peuvent seuls vous sauver des peines éternelles, je vous en conjure au nom de Dieu et de Jésus-Christ.—En achevant ces mots, elle se jeta à genoux devant sa mère.—Insensée! s'écria Delphine, pensez-vous servir l'Être souverainement bon, en causant à votre mère l'émotion la plus douloureuse?—Vous perdez ma mère, s'écria Matilde avec indignation, vous, Delphine, par vos ménagemens pusillanimes, vos incertitudes, et vos doutes; et vous, madame, dit-elle en se retournant vers moi, par l'intérêt que vous avez à écarter la religion qui vous condamne.—J'entendois ces paroles sans aucune espèce de colère, tant la situation de madame de Vernon et l'anxiété de Delphine m'occupoient: je remarquai seulement dans le visage de madame de Vernon une expression très-vive, et bientôt après, elle prit la parole avec une force extraordinaire dans son état.

—Ma fille, dit-elle à Matilde, je pardonne a votre zèle inconsidéré; je dois tout vous pardonner, car j'ai eu le tort de ne point vous élever moi-même; je n'ai point éclairé votre esprit, et les rapports intimes de la confiance n'ont point existé entre nous; j'ai soigné vos intérêts, mais je n'ai point cultivé vos sentimens, et j'en reçois la punition, puisque dans cet instant même la mort ne sauroit rapprocher nos coeurs: la mère et la fille ne peuvent s'entendre au moins une fois, en se disant un dernier adieu. Mais vous, monsieur, continua-t-elle en s'adressant au prêtre, qui jusqu'alors s'étoit tenu dans le fond de la chambre, les yeux baissés, l'air grave, et ne prononçant pas un seul mot; mais vous, monsieur, pourquoi vous servez-vous de votre ascendant sur une tête foible, pour l'exposer à un grand malheur, celui d'affliger une mère mourante? J'ai beaucoup de respect pour la religion; mon coeur est rempli d'amour pour un Dieu bienfaisant, et sa bonté me pénètre de l'espoir d'une autre vie; mais ce seroit mal me présenter au juge de toute vérité, que de trahir ma pensée, par des témoignages extérieurs qui ne sont point d'accord avec mes opinions; j'aime mieux me confesser à Dieu dans mon coeur, qu'à vous, monsieur, que je ne connois point, ou qu'à tout autre prêtre avec lequel je n'aurois point contracté des liens d'amitié ou de confiance; je suis plus sûre de la sincérité de mes regrets que de la franchise de mes aveux; nul homme ne peut m'apprendre si Dieu m'a pardonné, la voix de ma conscience m'en instruira mieux que vous. Laissez-moi donc mourir en paix, entourée de mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, et sur le bonheur desquels ma vie n'a que trop exercé d'influence; s'ils sont revenus à moi, s'ils ont été touchés de mon repentir, leurs prières imploreront la miséricorde divine en ma faveur, et leurs prières seront écoutées; je n'en veux point d'autres: cet ange, ajouta-t-elle en montrant Delphine, cet ange que j'ai offensé, intercédera pour moi auprès de l'Être suprême; retirez-vous maintenant, monsieur; votre ministère est fini, quand vous n'avez pas convaincu; si vous vouliez employer tout autre moyen pour parvenir à votre but, vous ne vous montreriez pas digne de la sainteté de votre mission.

—Dès que madame de Vernon eut fini de parler, le prêtre se mit à genoux, et, baisant la croix qu'il portoit sur sa poitrine, il dit avec un ton solennel, qui me parut dur et affecté:—Malheur à l'homme qui veut sonder les voies du Christ, et méconnoître son autorité! malheur à lui, s'il meurt dans l'impénitence finale!—Et faisant signe à Matilde de le suivre, ils s'éloignèrent tous les deux dans le plus profond silence.

Soit que madame de Mondoville voulût retenir le prêtre, pour le ramener auprès de sa mère, lorsqu'elle n'auroit plus la force de s'y opposer; soit qu'elle crût que le service divin qu'on feroit pour madame de Vernon, pendant qu'elle vivoit encore, seroit plus efficace; elle s'enferma dans son appartement pour dire des prières avec son confesseur, et quelques domestiques attachés aux mêmes opinions qu'elle: ainsi donc elle s'éloigna de sa mère dans ses derniers momens, et ne lui rendit point les soins qu'elle lui devoit. Un bizarre mélange de superstition, d'opiniâtreté, d'amour mal entendu du devoir, se combinoit dans son âme avec une véritable affection pour sa mère, mais une affection dont les preuves amères et cruelles faisoient souffrir toutes les deux. Quoi qu'il en soit, c'est à cette singulière absence de la chambre de madame de Vernon, que Matilde a dû de n'être pas témoin d'une scène qui l'auroit pour jamais privée du repos et du bonheur.

Lorsque madame de Mondoville et le confesseur furent éloignés, l'effort que madame de Vernon avoit fait, l'émotion qu'elle avoit éprouvée, lui causèrent un vomissement de sang si terrible, qu'elle perdit tout-à-fait connoissance dans les bras de madame d'Albémar. Nos soins la rappelèrent encore à la vie; mais Delphine, profondément effrayée de cet accident que nous avions cru le dernier, étoit à genoux devant la chaise longue de madame de Vernon, le visage penché sur ses deux mains pour essayer de les réchauffer; ses beaux cheveux blonds, s'étant détachés, tomboient en désordre…. Dans ce moment, j'entendis ouvrir deux portes avec une violence remarquable, dans une maison où les plus grandes précautions étoient prises contre le moindre bruit qui pût agiter madame de Vernon. Un pas précipité frappe mon oreille, je me lève, et je vois entrer Léonce une lettre à la main (c'étoit celle de madame de Vernon qui contenoit l'aveu de sa conduite). Il étoit tremblant de colère, pâle de froid, tout son extérieur annonçoit qu'il venoit de faire un long voyage: en effet, depuis sept jours et sept nuits, par les glaces de l'hiver, il étoit venu de Madrid sans s'arrêter un moment; il étoit entré dans la maison de madame de Vernon sans parler à personne, et comme enivré d'agitations et de souffrances physiques et morales.

Delphine tourna la tête, jeta un cri en voyant Léonce, étendit les bras vers lui sans savoir ce qu'elle faisoit; ce mouvement et l'altération des traits de Delphine achevèrent de déranger presque entièrement la raison de Léonce, et prenant vivement le bras de Delphine, comme pour l'entraîner:—Que faites-vous, s'écria-t-il en s'adressant à madame de Vernon (dont il ne pouvoit voir le visage, parce qu'un rideau à demi tiré devant sa chaise longue la cachoit), que faites-vous de cette pauvre infortunée? quelle nouvelle perfidie employez-vous contre elle? Cette lettre que vous m'avez adressée en Espagne, le courrier qui la portoit me l'a remise comme j'arrivois, comme je venois m'éclaircir enfin du doute affreux que le silence de Delphine et la lettre d'un ami faisoient peser sur moi: la voilà cette lettre, elle contient le récit de vos barbares mensonges. Je ne devois, disiez-vous, la recevoir qu'après le départ de Delphine; étoit-ce encore une ruse pour empêcher mon retour ici, pour faire tomber dans quelque piège, en mon absence, la malheureuse Delphine?—Léonce, dit madame d'Albémar, que vous êtes injuste et cruel! madame de Vernon est mourante, ne le savez-vous donc pas?— Mourante! répéta Léonce; non, je ne le crois pas; le feint-elle pour vous attendrir? vous laisserez-vous encore tromper par sa détestable adresse? Quoi, Delphine! vous m'aviez écrit que je devois en croire madame de Vernon, et elle s'est servie de cette preuve même de votre confiance pour me convaincre que vous aimiez M. de Serbellane, tandis que, victime généreuse, vous vous étiez sacrifiée à la réputation de madame d'Ervins! et vous, Delphine, et vous qui me jugiez instruit de la vérité, vous avez dû penser que j'étois le plus foible, le plus ingrat, le plus insensible des hommes; que je vous blâmois de vos vertus, que je vous abandonnois à cause de vos malheurs. J'ai des défauts; on s'en est servi pour donner quelque vraisemblance à la conduite la plus cruelle, envers l'être le plus aimable et le plus doux. Ce n'est pas tout encore; un obstacle de fortune me séparoit de Matilde; cet obstacle est levé par Delphine, l'exemple d'une générosité sans bornes, la victime d'une ingratitude sans pudeur. On me laisse ignorer ce service, on la punit de l'avoir rendu; tout est mystère autour de moi, je suis enlacé de mensonges, et quand j'apprends que je suis aimé, que je l'ai toujours été (dit-il avec un son de voix qui déchiroit le coeur), je suis lié, lié pour jamais! Je la vois, cet objet de mon amour, de mon éternel amour; elle tend les bras vers son malheureux ami; tout son visage porte l'empreinte de la douleur, et je ne puis rien pour elle! et je l'ai repoussée, quand elle se donnoit à moi, quand elle versoit peut-être des larmes amères sur ma perte! et c'est vous, répéta-t-il en interpellant madame de Vernon, c'est vous!…—

L'inexprimable angoisse de cette malheureuse femme me faisoit une pitié profonde; Delphine, qui en souffroit plus encore que moi, s'écria:—Léonce, arrêtez! arrêtez! un accident funeste l'a mise au bord de la tombe; si vous saviez, depuis ce temps, par combien de regrets touchans et sincères elle a tâché de réparer la faute que l'amour maternel l'avoit entraînée à commettre!—Elle sera bien punie, s'écria Léonce, si c'est sa fille qu'elle a voulu servir; elle se reprochera son malheur comme le mien. Rompez, femme perfide, dit-il à madame de Vernon, rompez le lien que vous avez tissu de faussetés; rendez-moi ce jour, le matin de ce jour où je n'avois pas entendu votre langage trompeur, où j'étois libre encore d'épouser Delphine, rendez-le-moi.—Oh Léonce! répondit madame de Vernon, ne me poursuivez pas jusque dans la mort, acceptez mon repentir.—Revenez à vous-même, interrompit Delphine en s'adressant à Léonce; voyez l'état de cette infortunée; pourriez-vous être inaccessible à la pitié?—Pour qui, de la pitié? reprit-il avec un égarement farouche, pour qui? pour elle? ah! s'il est vrai qu'elle se meure, faites que le ciel m'accorde de changer de sort avec elle; que je sois sur ce lit de douleur, regretté par Delphine, et qu'elle porte à ma place les liens de fer dont elle m'a chargé; qu'elle acquitte cette longue destinée de peines à laquelle sa dissimulation profonde m'a condamné.—Barbare! s'écria Delphine, que faut-il pour vous attendrir, pour obtenir de vous une parole douce qui console les derniers momens de la pauvre Sophie? Et moi donc aussi, n'ai-je pas souffert? depuis que j'ai perdu l'espoir d'être unie à vous, un jour s'est-il passé sans que j'aie détesté la vie? je vous demande au nom de mes pleurs….—Au nom de vos malheurs qu'elle a causés, interrompit Léonce, que me demandez-vous?

Delphine alloit répondre; madame de Vernon, se levant presque comme une ombre du fond du cercueil, et s'appuyant sur moi, fit signe à Delphine de la laisser parler. Comme elle s'avançoit soutenue de mon bras, elle sortit de l'enfoncement dans lequel étoit placée sa chaise longue; et le jour éclairant toute sa personne, Léonce fut frappé de son état, qu'il n'avoit pu juger encore: ce spectacle abattit tout à coup sa fureur; il soupira, baissa les yeux, et je vis, même avant que madame de Vernon se fût fait entendre, combien toute la disposition de son âme étoit changée.

—Delphine, dit alors madame de Vernon, ne demandez pas à Léonce un pardon qu'il ne peut m'accorder, puisque tout son coeur le désavoue; j'ai peut-être mérité le supplice qu'il me fait éprouver; vous aviez, chère Delphine, répandu trop de douceur sur la fin de ma vie, je n'étois pas assez punie; mais obtenez seulement qu'il me jure de ne pas faire le malheur de Matilde, que mes fautes soient ensevelies avec moi, que leurs suites funestes ne poursuivent pas ma mémoire; obtenez de lui qu'il cache à Matilde l'histoire de son mariage et de ses sentimens pour vous.—A qui voulez-vous, répondit Léonce, dont l'indignation avoit fait place au plus profond accablement, à qui voulez-vous que je promette du bonheur? hélas! je n'ai, je ne puis répandre autour de moi que de la douleur.—Si vous me refusez aussi cette prière, répondit madame de Vernon, ce sera trop de dureté pour moi, oui, trop en vérité.—Je la sentis défaillir entre mes bras, et je me hâtai de la replacer sur son sopha.

Delphine, animée par un mouvement généreux, qui l'élevoit au-dessus même de son amour pour Léonce, s'approcha de madame de Vernon, et lui dit avec une voix solennelle, avec un accent inspiré:—Oui, c'est trop, pauvre créature! et ce cruel, insensible à nos prières, n'est point auprès de toi l'interprète de la justice du ciel. Je te prends sous ma protection; s'il t'injurie, c'est moi qu'il offensera; s'il ne prononce pas à tes pieds les paroles qui font du bien à l'âme, c'est mon coeur qu'il aliénera: tu lui demandes de respecter le bonheur de ta fille, eh bien! je réponds, moi, de ce bonheur; il me sera sacré, je le jure à sa mère expirante; et si Léonce veut conserver mon estime, et ce souvenir d'amour qui nous est cher encore au milieu de nos regrets, s'il le veut, il ne troublera point le repos de Matilde, il n'altérera jamais le respect qu'elle doit à la mémoire de sa mère. Femme trop malheureuse! dont Léonce n'a point craint de déchirer le coeur, je me rends garant de l'accomplissement de vos souhaits, écoutez-moi de grâce, n'écoutez plus que moi seule.—Oui, dit madame de Vernon d'une voix à peine intelligible, je t'entends, Delphine, je te bénis; la bénédiction des morts est toujours sainte, reçois-la, viens près de moi….—Elle posa sa tête sur l'épaule de Delphine; Léonce, en voyant ce spectacle, tombe à genoux au pied du lit de madame de Vernon, et s'écrie:—Oui, je suis un misérable furieux; oui, Delphine est un ange; pardonnez-moi, pour qu'elle me pardonne, pardonnez-moi le mal que j'ai pu vous faire.—Entendez-vous, Sophie, dit madame d'Albémar à madame de Vernon, qui ne répondoit plus rien à Léonce; entendez-vous? son injustice est déjà passée, il revient à vous.—Oui, répondit Léonce, il revient à vous, et peut être il va mourir….—En effet, tant d'agitations, un voyage si long au milieu de l'hiver et sans aucun repos l'avoient jeté dans un tel état qu'il tomba sans connoissance devant nous.

Jugez de mon effroi, jugez de ce qu'éprouvoit Delphine! les mains déjà glacées de madame de Vernon retenoient les siennes; elle ne pouvoit s'en éloigner, et cependant elle voyoit devant elle Léonce étendu comme sans vie sur le plancher. Madame de Vernon, au milieu des convulsions de l'agonie, saisit encore une fois la main de Delphine avant que d'expirer. Delphine, dans un état impossible à dépeindre, soutenoit dans ses bras le corps de son amie, et me répétoit, les yeux fixés sur Léonce:—Madame de Lebensei, juste ciel! vit-il encore?… dites-le moi….—A mes cris madame de Mondoville arriva précipitamment; sa mère ne vivoit plus, et son mari, qu'elle croyoit en Espagne, étoit sans connoissance devant ses yeux: elle attribua son état au saisissement causé par la mort de sa mère, et profondément touchée de le voir ainsi, elle montra, pour le secourir, une présence d'esprit et une sensibilité qui pouvoient intéresser à elle.

On transporta Léonce dans une autre chambre; Delphine étoit restée pendant ce temps immobile, et dans l'égarement. Son amie, qui n'étoit plus, reposoit toujours sur son sein: elle m'interrogeoit des yeux sur ce que je pensois de l'état de Léonce; je l'assurai qu'il seroit bientôt rétabli, et que l'émotion et la fatigue avoient seules causé l'accident qu'il venoit d'éprouver. Madame de Mondoville rentra dans ce moment avec ses prêtres, et tout l'appareil de la mort; Delphine comprit alors que madame de Vernon avoit cessé de vivre, et plaçant doucement sur son lit cette femme à la fois intéressante et coupable, elle se mit à genoux devant elle, baisa sa main avec attendrissement et respect, et s'éloignant, elle se laissa ramener par moi, dans sa maison, sans rien dire.

Je l'ai fait mettre au lit parce qu'elle avoit une fièvre très-forte. Nous avons envoyé plusieurs fois savoir des nouvelles de Léonce: il est revenu de son évanouissement assez malade, mais sans danger. M. Barton qui, par un heureux hasard, étoit arrivé hier au soir, est venu pour voir Delphine ce matin; elle étoit si agitée, qu'il n'eût pas été prudent de la laisser s'entretenir avec lui. Il m'a dit seulement qu'ayant obtenu de madame d'Albémar de ne pas écrire à Léonce, de peur de l'irriter contre sa belle-mère, il avoit cru cependant devoir dire quelques mots, pour le calmer, dans une lettre qu'il lui avoit adressée; mais l'obscurité même de cette lettre et le silence de Delphine avoient jeté Léonce dans une si violente incertitude, qu'il étoit parti d'Espagne à l'instant même, se flattant d'arriver à Paris avant le départ de madame d'Albémar pour le Languedoc.

M. Barton ne m'a point caché qu'il étoit inquiet des résolutions de Léonce; il reçoit les soins de madame de Mondoville avec douceur, mais quand il est seul avec M. Barton, il paroît invariablement décidé à passer sa vie avec madame d'Albémar: sa passion pour elle est maintenant portée à un tel excès, qu'il semble imposssible de la contenir. M. Barton n'espère que dans le courage et la vertu de madame d'Albémar. Il croit qu'elle doit se refuser à revoir Léonce, et suivre son projet de retourner vers vous: c'est aussi la détermination de Delphine; je n'en puis douter, car je l'ai entendue répéter tout bas, quand elle se croyoit seule, non je ne dois pas le revoir, je l'aime trop, il m'aime aussi, non je ne le dois pas; il faut partir.

Cependant, que vont devenir Léonce et Delphine? avec leurs sentimens, et dans leur situation, comment vivre ni séparés ni réunis? mon mari est venu me rejoindre, il m'a rendu le courage qui m'abandonnoit. Il dit qu'il veut essayer d'offrir des consolations à madame d'Albémar; mais quel bien lui-même, le plus éclairé, le plus spirituel des hommes, quel bien peut-il lui faire? Votre parfaite amitié, mademoiselle, vous fera-t-elle découvrir des consolations que je cherche en vain? Je crois à l'énergie du caractère de madame d'Albémar, à la sévérité de ses principes; mais ce qui n'est, hélas! que trop certain, c'est qu'il n'existe aucune résolution qui puisse désormais concilier son bonheur et ses devoirs.

Agréez, mademoiselle, l'hommage de mes sentimens pour vous.

ÉLISE DE LEBENSEI.

FIN DU PREMIER VOLUME.

DELPHINE.

TROISIEME PARTIE.

LETTRE PREMIÈRE.

Léonce à Delphine.

Paris, ce 4 décembre 1790.

La perfidie des hommes nous a séparés, ma Delphine; que l'amour nous réunisse: effaçons le passé de notre souvenir; que nous font les circonstances extérieures dont nous sommes environnés? N'aperçois-tu pas tous les objets qui nous entourent comme à travers un nuage? Sens-tu leur réalité? Je ne crois à rien qu'à toi: je sais confusément qu'on m'a indignement trompé; que je l'ai reproché à une femme mourante; que sa fille se dit ma femme; je le sais: mais une seule image se détache de l'obscurité, de l'incertitude de mes souvenirs, c'est toi, Delphine: je te vois au pied de ce lit de mort, cherchant à contenir ma fureur, me regardant avec douceur, avec amour; je veux encore ce regard; seul, il peut calmer l'agitation brûlante qui m'empêche de reprendre des forces.

Mon excellent ami Barton n'a-t-il pas prétendu hier que ton intention étoit de partir, et de partir sans me voir! Je ne l'ai pas cru, mon amie: quel plaisir ton âme douce trouveroit-elle à me faire courir en insensé sur tes traces? Tu n'as pas l'idée, jamais tu ne peux l'avoir, que je me résigne à vivre sans toi! Non, parce que la plus atroce combinaison m'a empêché d'être ton époux, je ne consentirai point à te voir un jour, une heure de moins que si nous étions unis l'un à l'autre; nous le sommes, tout est mensonge dans mes autres liens, il n'y a de vrai que mon amour, que le tien; car tu m'aimes, Delphine! Je t'en conjure, dis-moi, le jour, le jour où j'ai formé cet hymen qui ne peut exister qu'aux yeux du monde, cet hymen dont tous les sermens sont nuls, puisqu'ils supposoient tous que tu avois cessé de m'aimer, n'étois-tu pas derrière une colonne, témoin de cette fatale cérémonie? Je crus alors que mon imagination seule avoit créé cette illusion; mais s'il est vrai que c'étoit toi-même que je voyois, comment ne t'es-tu pas jetée dans mes bras? Pourquoi n'as-tu pas redemandé ton amant à la face du ciel? Ah! j'aurois reconnu ta voix; ton accent eût suffi pour me convaincre de ton innocence; et, devant ce même autel, plaçant ta main sur mon coeur, c'est à toi que j'aurois juré l'amour que je ne ressentois que pour toi seule.

Mais qu'importe cette cérémonie! elle est vaine, puisque c'est à Matilde qu'elle m'a lié. Ce n'est pas Delphine, dont l'esprit supérieur s'affranchit à son gré de l'opinion du monde, ce n'est pas elle qui repoussera l'amour par un timide respect pour les jugemens des hommes. Ton véritable devoir, c'est de m'aimer; ne suis-je pas ton premier choix? Ne suis-je pas le seul être pour qui ton âme céleste ait senti cette affection durable et profonde, dont le sort de ta vie dépendra? Oh! mon amie, quoique personne ne puisse te voir sans t'admirer, moi seul je puis jouir avec délices de chacune de tes paroles; moi seul je ne perds pas le moindre de tes regards. Aime-moi, pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes. Aime-moi, pour être fière de toi-même; car je t'apprendrai tout ce que tu vaux. Je te découvrirai des vertus, des qualités, des séductions que tu possèdes sans le savoir.

Oh Delphine! les lois de la société ont été faites pour l'universalité des hommes; mais quand un amour sans exemple dévore le coeur, quand une perfidie presque aussi rare a séparé deux êtres qui s'étoient choisis, qui s'étoient aimés, qui s'étoient promis l'un à l'autre, penses-tu qu'aucune de ces lois, calculées pour les circonstances ordinaires de la vie, doive subjuger de tels sentimens? Si devant les tribunaux, je démontrois que c'est par l'artifice le plus infâme qu'on a extorqué mon consentement, ne décideroient-ils pas que mon mariage doit être cassé? Et parce que je n'ai que des preuves morales à alléguer, et parce que l'honneur du monde ne me permet pas de les donner, ne puis-je donc pas prononcer dans ma conscience le jugement que confirmeroient les lois, si je les interrogeois? Ne puis-je pas me déclarer libre au fond de mon coeur?

Hélas! je le sais, il m'est interdit de te donner mon nom, de me glorifier de mon amour en présence de toute la terre, de te défendre, de te protéger comme ton époux; il faut que tu renonces pour moi à l'existence que je ne puis te promettre dans le monde, et que tant d'autres mettroient à tes pieds. Mais, j'en suis sûr, tu me feras volontiers ce sacrifice, tu ne voudras pas punir un malheureux de l'indigne fausseté dont il a été la victime. Ah! s'il s'accusoit, l'infortuné, d'avoir cru trop facilement la calomnie, s'il se reprochoit sa conduite avec désespoir, s'il étoit prêt à détester son caractère, c'est alors surtout, c'est alors, Delphine, que tu sentirois le besoin de consoler cet ami, qui ne pourroit trouver aucun repos au fond de son coeur. Oui, je hais tour à tour les auteurs de mes maux et moi-même; mes amères pensées me promènent sans cesse de l'indignation contre la conduite des autres, à l'indignation contre mes propres fautes.

Je ne veux te rien cacher, Delphine; en te faisant connoître tous les sacrifices que je te demande, je n'effraierai point ton coeur généreux. Notre union, quels que soient mes soins pour honorer et respecter ce que j'adore, nuira plus à ta réputation qu'à la mienne. Cette crainte t'arrêteroit-elle? J'aurois moins le droit qu'un autre de la condamner; mais entends-moi, Delphine, que des motifs raisonnables ou puériles, nobles ou foibles, t'éloignent de moi, n'importe! je ne survivrai point à notre séparation. Maintenant que tu le sais, c'est à toi seule qu'il appartient de juger quelle est la puissance de ta volonté; a-t-elle assez de force pour te soutenir contre le regret de ma mort? Delphine, en es-tu certaine? prends garde, je ne le crois pas.

Si je t'avois rencontrée depuis que ma destinée est enchaînée à Matilde, j'aurois dû, j'aurois peut-être su résister à l'amour; mais t'avoir connue quand j'étois libre! avoir été l'objet de ton choix, et s'être lié à une autre! c'est un crime qui doit être puni; et je me prendrai pour victime, si tu attaches à ma faille des suites si funestes, que mon coeur soit à jamais dévoré par le repentir.

Quoi! mon bonheur me seroit ravi, non par la nécessité, non par le hasard, mais par une action volontaire, par une action irréparable! qu'ils vivent ceux qui peuvent soutenir ce mot, l'irréparable! Moi, je le crois sorti des enfers, il n'est pas de la langue des hommes; leur imagination ne peut le supporter; c'est l'éternité des peines qu'il annonce; il exprime à lui seul ses tourmens les plus cruels.

Les emportemens de mon caractère ne m'avoient jamais donné l'idée de la fureur qui s'empare de moi, quand je me dis que je pourrais te perdre, et te perdre par l'effet de mes propres résolutions, des sentimens auxquels je me suis livré, des mots que j'ai prononcés. Delphine, en exprimant cette crainte, qui me poursuit sans relâche, j'ai été obligé de m'interrompre; j'étois retombé dans l'accès de rage où tu m'as vu, lorsque j'accusois sans pitié madame de Vernon. Je me suis répété, pour me calmer, que tu ne braverois pas mon désespoir. Oh! ma Delphine, je te verrai, je te verrai sans cesse.

Demain, on m'assure que je serai en état de sortir, j'irai chez vous: votre porte pourroit-elle m'être refusée? Mais d'où vient cette terreur! ne connois-je pas ton coeur généreux, ton esprit éminemment doué de courage et d'indépendance! Quel motif pourroit t'empêcher d'avoir pitié d'un malheureux qui t'est cher, et qui ne peut plus vivre sans toi?

LETTRE II.

Réponse de Delphine à Léonce.

Quel motif pourrait m'empêcher de vous voir? Léonce, des sentimens personnels ou timides n'exercent aucun pouvoir sur moi. Dieu m'est témoin que, pour tous les intérêts réunis, je ne céderois pas une heure, une heure qu'il me seroit accordé de passer avec vous sans remords; mais ce qui me donne la force de dédaigner toutes les apparences, et de m'élever au-dessus de l'opinion publique elle-même, c'est la certitude que je n'ai rien fait de mal; je ne crains point les hommes, tant que ma conscience ne me reproche rien; ils me feroient trembler, si j'avois perdu cet appui.

Nous sommes bien malheureux: oh! Léonce, croyez-vous que je ne le sente pas? Tout sembloit d'accord il y a quelques mois, pour nous assurer la félicité la plus pure. J'étois libre, ma situation et ma fortune m'assuroient une parfaite indépendance; je vous ai vu, je vous ai aimé de toutes les facultés de mon âme, et le coup le plus fatal, celui que la plus légère circonstance, le moindre mot auroit pu détourner, nous a séparés pour toujours! Mon ami, ne vous reprochez point notre sort; c'est la destinée, la destinée seule, qui nous a perdus tous les deux.

Pensez-vous que je ne doive pas aussi m'accuser de mon malheur? Souvent je me révolte contre cette destinée irrévocable, je m'agite dans le passé comme s'il étoit encore de l'avenir; je me repens avec amertume de n'avoir pas été vous trouver, lorsque cent fois je l'ai voulu. Le désespoir me saisit, au souvenir de cette fierté, de cette crainte misérable, qui ont enchaîné mes actions, quand mon coeur m'inspirait l'abandon et le courage.

S'il vous est plus doux, Léonce, quand vous souffrez, de songer, à quelque heure que ce puisse être, que dans le même instant, Delphine, votre pauvre amie, accablée de ses peines, implore le ciel pour les supporter; le ciel qui, jusqu'alors, l'avoit toujours secourue, et qu'elle implore maintenant en vain: si cette idée tout à la fois cruelle et douce vous fait du bien, ah! vous pouvez vous y livrer! Mais que font nos douleurs à nos devoirs? La vertu, que nous adorions dans nos jours de prospérité, n'est-elle pas restée la même? Doit-elle avoir moins d'empire sur nous, parce que l'instant d'accomplir ce que nous admirions est arrivé?

Le sort n'a pas voulu que les plus pures jouissances de la morale et du sentiment nous fussent accordées. Peut-être, mon ami, la Providence nous a-t-elle jugés dignes de ce qu'il y a de plus noble au monde, le sacrifice de l'amour à la vertu. Peut-être…..hélas! j'ai besoin, pour me soutenir, de ranimer en moi tout ce qui peut exalter mon enthousiasme, et je sens avec douleur que pour toi, pour toi seul! ô Léonce, j'éprouve ces élans de l'âme que m'inspiroit jadis le culte généreux de la vertu.

Ce qui dépend encore de nous, c'est de commander à nos actions; notre bonheur n'est plus en notre puissance, remettons-en le soin au ciel; après beaucoup d'efforts, il nous donnera du moins le calme, oui, le calme à la fin! Quel avenir! de longues douleurs, et le repos des morts pour unique espoir; n'importe; il faut, Léonce, il faut ou désavouer les nobles principes dont nous étions si fiers, ou nous immoler nous-mêmes à ce qu'ils exigent de nous.

Vous apercevrez aisément dans cette lettre à quels combats je suis livrée. Si vous en concevez plus d'espoir, vous vous tromperez. Je sais que les devoirs que j'aimois n'ont plus de charmes à mes yeux, que l'amour a décoloré tous les autres sentimens de ma vie, que j'ai besoin de lutter à chaque instant contre les affections de mon coeur, qui m'entraînent toutes vers vous; je le sais, je consens à vous l'apprendre; mais c'est parce que je suis résolue à ne plus vous voir. Vous dirois-je le secret de ma foiblesse, si, déterminée au plus grand, au plus cruel, au plus courageux des sacrifices, je ne me croyais pas dispensée de tout autre effort?

Je suivrai le projet que j'avois formé avant votre retour d'Espagne; qu'y a-t-il de changé depuis ce retour? Je vous ai vu, et voilà ce qui me persuade que de nouveaux obstacles s'opposent à mon départ. Le plus grand des dangers, c'est de vous voir; c'est contre ce seul péril, ce seul bonheur, qu'il faut s'armer. Ne vous irritez pas de cette détermination, songez à ce qu'elle me coûte, ayez pitié de moi, que tout votre amour soit de la pitié!

Je m'essaie à roidir mon âme pour exécuter ma résolution; mais savez-vous quelle est ma vie, le savez-vous?…..Je ne me permets pas un instant de loisir, afin d'étourdir, s'il se peut, mon coeur. J'invente une multitude d'occupations inutiles, pour amortir sous leur poids l'activité de mes pensées; tantôt je me promène dans mon jardin avec rapidité, pour obtenir le sommeil par la fatigue; tantôt désespérant d'y parvenir, je prends de l'opium le soir, afin de m'endormir quelques heures. Je crains d'être seule avec la nuit, qui laisse toute sa puissance à la douleur, et n'affoiblit que la raison.

Je serois déjà partie, si vous ne m'aviez pas annoncé que vous me suivriez; je vous demande votre parole de ne pas exécuter ce projet. Quel éclat, qu'une telle démarche! Quel tort envers votre femme, dont le bonheur, à plusieurs titres, doit m'être toujours sacré! et que gagneriez-vous, si vous persistiez dans cette résolution insensée? Au milieu de la route, dans quelques lieux glacés par l'hiver, je vous reverrois encore, et je mourrois de douleur à vos pieds, si je ne me sentois pas la force de remplir mon devoir en vous quittant pour jamais.

Léonce, il y a dans la destinée des événemens dont jamais on ne se relève, et lutter contre leur pouvoir, c'est tomber plus bas encore dans l'abîme des douleurs. Méritons par nos vertus la protection d'un Dieu de bonté; nous ne pouvons plus rien faire pour nous qui nous réussisse; essayons d'une vie dévouée, d'une vie de sacrifices et de devoirs; elle a donné presque du bonheur à des âmes vertueuses. Regardez madame d'Ervins, victime de l'amour et du repentir, elle va s'enfermer pour jamais dans un couvent: elle a refusé la main de son amant, elle renonce à la félicité suprême, et cette félicité cependant n'auroit coûté de larmes à personne.

C'est moi qui résiste à vos prières, et c'est moi cependant qui emporterai dans mon coeur un sentiment que rien ne pourra détruire. Quand je me croyois dédaignée, insultée même par vous, je vous aimois, je cherchois à me trouver des torts pour excuser votre injustice. Ah! ne m'oubliez pas; y a-t-il un devoir qui vous commande de m'oublier? Quand il existeroit, ce devoir, qu'il soit désobéi. Si je me sentois une seconde fois abandonnée de votre affection, s'il falloit rentrer dans la ténébreuse solitude de la vie, je ne le supporterois plus.

Léonce, établissons entre nous quelques rapports qui nous soient à jamais chers. Tous les ans, le deux de décembre, le jour où vous avez cessé de me croire coupable, allez dans cette église où je vous ai vu, car je ne puis me résoudre à le nier, dans cette église où je vous ai vu donner votre main à Matilde. Pensez à moi dans ce lieu même, appuyez-vous sur la colonne derrière laquelle j'ai entendu le serment qui devoit causer ma douleur éternelle. Ah! pourquoi mes cris ne se sont-ils pas fait entendre! je n'aurois bravé que les hommes, et maintenant je braverois Dieu même, en me livrant à vous voir.

Léonce, jusqu'à ce jour je puis présenter une vie sans tache à l'Être suprême; si tu ne veux pas que je conserve ce trésor, prononce que j'ai assez vécu, j'en recevrai l'ordre de ta main avec joie. Quand je me sentirai prête à mourir, j'aurai encore un moment de bonheur qui vaut tout ce qui m'attend; je me permettrai de t'appeler auprès de moi, de te répéter que je t'aime; le veux-tu? dis-le moi. Va, ce désir ne seroit point cruel: ne te suffit-il pas que mon coeur, juge du tien, en fût reconnoissant?

Je me perds en vous écrivant, je ne suis plus maîtresse de moi-même; il faut encore que je m'interdise ce dernier plaisir. Adieu.

LETTRE III.

Léonce à Delphine.

Vous partiriez sans me voir! vous! La terre manqueroit sous mes pas, avant que je cessasse de vous suivre! avez-vous pu penser que vous échapperiez à mon amour? Il dompteroit tout, et vous-même. Respectez un sentiment passionné, Delphine, je vous le répète, respectez-le; vous ne savez pas; en le bravant, quels maux vous attireriez sur nos têtes.

J'ai été ce matin à votre porte; faible encore, je pouvois à peine me soutenir; on a refusé de me recevoir! j'ai fait quelques pas dans votre cour; vos gens ont persisté à m'interdire d'aller plus loin. Madame d'Artenas étoit chez vous, je n'ai pas voulu faire un éclat; j'ai levé les yeux vers votre appartement, j'ai cru voir derrière un rideau votre élégante figure; mais l'ombre même de vous a bientôt disparu, et votre femme de chambre est venue m'apporter votre lettre, en me priant, de votre part, de la lire, avant de demander à vous voir; j'ai obéi, je ne sais quel trouble que je me reproche a disposé de moi. Si vous alliez quitter votre demeure, si vous partiez à mon insu, si j'ignorois où vous êtes allée! Non, vous ne voulez pas condamner votre malheureux amant à vous demander en vain dans chaque lieu, croyant sans cesse vous voir eu sans cesse vous perdre, et se précipitant par de vains efforts vers votre image, comme dans ces songes funestes dont la douleur ne pourroit se prolonger sans donner la mort.

Delphine! vous qui n'avez jamais pu supporter le spectacle de la souffrance, est-ce donc moi seul que vous exceptez de votre bonté compatissante? parce que je vous aime, parce que vous m'aimez aussi, ma douleur n'est-elle rien? ne regardez-vous pas comme un devoir de la soulager? oh! qu'avois-je fait aux hommes, qu'avois-je fait à cette perfide qui m'a donné sa fille, quand je devois consacrer mon sort au vôtre? Et vous, qui me demandiez de pardonner, de quel droit le demandiez-vous, si vous êtes plus inflexible pour moi que vous ne l'avez été pour mes persécuteurs?

Vous refusez de m'entendre, et vous ne savez pas ce que j'ai besoin de vous dire; jamais, Delphine, jamais je n'ai pu te parler du fond du coeur, mille circonstances nous ont empêché de nous voir librement; s'il m'est accordé de t'entretenir une fois, une fois seulement, sans craindre d'être interrompu, sans compter les heures, je sens que je te persuaderai. Tu verras que rien de pareil à notre situation ne s'est encore rencontré; que nous nous sommes choisis, quand nous pouvions nous choisir, quand nous étions maîtres de disposer de nous-mêmes: il a fallu nous tromper pour nous désunir; notre âme n'a pris aucun engagement volontaire; devant ton Dieu, nous sommes libres: ô Delphine, toi qui respectes, toi qui fais aimer la Providence éternelle, crois-tu qu'elle m'ait donné les sentimens que j'éprouve, pour me condamner à les vaincre? quand la nature frémit à l'approche de la douleur, la nature avertit l'homme de l'éviter; son instinct seroit-il moins puissant dans les peines de l'âme? si la mienne se bouleverse par l'idée de te perdre, dois-je m'y résigner? Non, non, Delphine, je sais ce que les moralistes les plus sévères ont exigé de l'homme; mais lorsqu'une puissance inconnue met dans mon coeur le besoin dévorant de te revoir encore, cette puissance, de quelque nom que tu la nommes, défend impérieusement que je me sépare de toi.

Mon amie, je te le promets, dès que je t'aurai vue, c'est à toi que je m'en remettrai pour décider de notre sort; mais il faut que je t'exprime les sentimens qui m'oppressent. Le jour, la nuit, je te parle, et il me semble que je te montre dans mes sentimens, dans notre situation, des vérités que tu ignorois, et que seul je puis t'apprendre; je ne retrouve plus, quand je t'écris, ce que j'avois pensé: je ne puis aussi, je ne puis communiquer à mes lettres cet accent que le ciel nous a donné pour convaincre; et s'il est vrai cependant que si je te parlois, tu consentirois à passer tes jours avec moi, dans quel état ne me jetteriez-vous pas, Delphine, en me condamnant, sans m'avoir permis de plaider moi-même pour ma vie?

Vous êtes si forte contre mon malheur! vous devez vous croire certaine de me refuser, même après m'avoir écouté. Pourquoi donc ne pas me calmer un moment par ce vain essai, dont votre fermeté triomphera? Delphine, s'il falloit nous quitter, s'il le falloit, voudriez-vous me laisser un sentiment amer contre vous? ange de douceur, le voudriez-vous? Vous n'avez point refusé vos soins, vos consolations célestes à madame de Vernon, à celle qui nous avoit séparés; et moi, Delphine, et moi, me croyez-vous si loin de la mort, qu'au moins un adieu ne me soit pas dû?

Vous avez vu la violence de mon caractère, dans ce jour funeste où, sans vous, je me serois montré plus implacable encore. Songez quel est mon supplice, maintenant que je suis renfermé dans ma maison, avec une femme qui a pris ta place! O Delphine! je suis à cinquante pas de toi, et je ne puis néanmoins obtenir de te voir! J'envoie dix fois le jour pour m'assurer que vous n'avez point ordonné les préparatifs de votre départ; je tressaille comme un enfant à chaque bruit; je fais des plus simples événemens des présages; tout me semble annoncer que je ne te verrai plus. Tu parles de ta douleur, Delphine, ton âme douce n'a jamais éprouvé que des impressions qu'elle pouvoit dominer: mais la douleur d'un homme est âpre et violente; la force ne peut lutter long-temps sans triompher ou périr.

Comment as-tu la puissance de supporter l'état où je suis? de refuser un mot qui le feroit cesser comme par enchantement? je ne te reconnois pas, mon amie; tu permets à tes idées sur la vertu d'altérer ton caractère: prends garde, tu vas l'endurcir, tu vas perdre cette bonté parfaite, le véritable signe de ta nature divine; quand tu te seras rendue inflexible à ce que j'éprouve, quelle est donc la douleur qui jamais t'attendrira? c'est la sensibilité qui répand sur tes charmes une expression céleste; quel échange tu feras, si, en accomplissant ce que tu nommes des devoirs, tu dessèches ton âme, tu étouffes tous ces mouvemens involontaires, qui t'inspiroient tes vertus et ton amour!

Ne va point, par de vaines subtilités, distinguer en toi-même ta conscience de ton coeur; interroge-le ce coeur, repousse-t-il l'idée de me voir, comme il repousseroit une action vile ou cruelle? non, il t'entraîne vers moi; c'est ton Dieu, c'est la nature, c'est ton amant qui te parle, écoute une de ces puissances protectrices de ta destinée; écoute-les, car c'est au fond de ton âme qu'elles exercent leur empire; oublie tout ce qui n'est pas nous, nos âmes se suffisent, anéantissons l'univers dans notre pensée, et soyons heureux.

Heureux!—Sais-tu ce que j'appelle le bonheur? c'est une heure, une heure d'entretien avec toi, et tu me la refuserois! je me contiens, je te cache ce que j'éprouve à cette idée; ce n'est point en effrayant ton âme que je veux la toucher; que ta tendresse seule te fléchisse! Delphine, une heure! et tu pourras après….. si ton coeur conserve encore cette barbare volonté, oui, tu pourras après….. te séparer de moi.

LETTRE IV.

Réponse de Delphine à Léonce.

Si je vous revois, Léonce, jamais je n'aurai la force de me séparer de vous. Vous refuserois-je ce dernier entretien, le refuserois-je à mes voeux ardens, si je ne savois pas que vous revoir et partir est impossible! Que parlez-vous de vertu, d'inflexibilité? C'est vous qui devez plaindre ma foiblesse, et me laisser accomplir le sacrifice qui peut seul me répondre de moi. Quoi qu'il m'en coûte pour vous peindre ce que j'éprouve, il faut que vous connoissiez tout votre empire; vous prononcerez vous-même alors que j'ai dû quitter ma maison pour me dérober à vous.

Vous m'aviez écrit que vous viendriez chez moi ce matin, et j'avois eu la force d'ordonner qu'on ne vous reçût pas. J'avois passé une partie de la nuit à vous écrire, je voulois être seule tout le jour; j'avois besoin, quand je m'interdisois votre présence, de ne m'occuper que de vous. Madame d'Artenas se fit ouvrir ma porte d'autorité; mais je l'engageai, sous un prétexte, à lire dans mon cabinet un livre qui l'intéressoit, et je restai dans ma chambre, debout, derrière le rideau de ma fenêtre, les yeux fixés sur l'entrée de la maison, tenant à ma main la lettre que je vous avois écrite, et qui devoit, du moins je l'espérois, adoucir mon refus.

Je demeurai ainsi pendant près d'une heure, dans un état d'anxiété qui vous toucheroit peut-être, si vous pouviez cesser d'être irrité contre moi. Quand je n'entendois aucun bruit, je me confirmois dans la résolution que m'impose le devoir; mais, quand ma porte s'ouvroit, je sentois mon coeur défaillir, et le besoin de revoir encore celui que je dois quitter pour toujours, triomphoit alors de moi. Enfin vous paroissez, vous faites quelques pas vers l'homme qui devoit vous dire que je ne pouvois pas vous recevoir; votre marche se ressentoit encore de la foiblesse de la maladie, vos traits me parurent altérés; mais cependant, jamais, je vous l'avoue, jamais je n'ai trouvé dans votre visage, dans votre expression, un charme séducteur qui pénétrât plus avant dans mon âme.

Vous changeâtes de couleur au refus réitéré de mes gens; il me sembla que je vous voyois chanceler, et dans cet instant vous l'emportâtes sur toutes mes résolutions: je m'élançai hors de ma chambre pour courir à vous, pour me jeter peut-être à vos pieds, aux yeux de tous, et vous demander pardon d'avoir pu songer à me défendre de votre volonté; j'éprouvois comme un transport généreux, il me sembloit que j'allois me dévouer à la vertu, en me livrant à ma passion pour vous; j'étois enivrée de cette pitié d'amour, le plus irrésistible des mouvemens de l'âme; toute autre pensée avoit disparu.

Je rencontrai madame d'Artenas comme je descendois dans cet égarement:—Mon Dieu, qu'avez-vous? me dit-elle.—Cette question me fit rougir de moi-même.—Je vais envoyer une lettre, toi répondis-je;—et, soutenue par sa présence, et par des réflexions qu'un moment avoit fait renaître, je donnai l'ordre de vous porter ma lettre, et de vous demander de retourner chez vous pour la lire.

C'est alors que j'ai senti combien le péril de vous voir étoit plus grand encore que je ne le croyois! votre présence, dans aucun temps, n'avoit produit un tel effet sur moi; je tremblois, je pâlissois; si j'avois entendu votre voix, si vous m'aviez parlé, j'aurois perdu la force de me soutenir. L'apparition d'un être surnaturel, portant à la fois dans le coeur l'enchantement et la crainte, ne donneroit point encore l'idée de ce que j'éprouvai, quand vos yeux se levèrent vers ma fenêtre comme pour m'implorer, quand devant ma maison, depuis si long-temps solitaire, je vis celui que j'ai tant pleuré. Léonce, je l'ai quittée, cette maison que vous veniez de me rendre chère, je l'ai quittée à l'instant même; il le falloit: si vous étiez revenu, tout étoit dit, je ne partois plus. Après le récit que je me suis condamnée, non sans honte, à vous faire, serez-vous indigné contre moi? Vous inspirerai-je le sentiment amer dont vous m'avez menacée? Ne me rendrez-vous pas enfin la liberté d'aller en Languedoc? Je suis cachée dans un lieu où vous ne pouvez me découvrir; et je n'attends pour me mettre en route, que votre promesse de ne pas me suivre. Ah! Léonce, quand je sacrifie toute ma destinée à Matilde, voulez-vous qu'un éclat funeste empoisonne sa vie, sans nous réunir!

Oui, Léonce, votre devoir et le mien, c'est de ne pas rendre Matilde infortunée. La morale, qui défend de jamais causer le malheur de personne, est au-dessus de tous les doutes du coeur et de la raison; plus je souffre, plus je frémis de faire souffrir; et ma sympathie pour la douleur des autres s'augmente avec mes propres douleurs: ne vous appuyez point de ce sentiment pour me reprocher vos peines. Votre malheur à vous, Léonce, c'est le mien; je ne puis tromper assez ma conscience, pour me persuader que la bonté me commande de ne pas vous affliger. Ah! c'est à moi, c'est à ma passion que je céderois en consolant votre coeur; je ne ferai jamais rien pour toi qui ne soit inspiré par l'amour.

Léonce, pourquoi vous le cacherois-je? je ne dois rien taire après ce que j'ai dit. Si je n'avois compromis que moi, en passant ma vie avec vous, si je n'avois détruit que ma réputation et ce contentement intérieur dont je faisois ma gloire et mon repos, j'aurois livré mon sort à toutes les adversités qu'entraîne un sentiment condamnable; j'aurois prosterné devant toi cette fierté, le premier de mes biens, quand je ne te connoissois pas: quoi qu'il pût en arriver, je te reverrois, et ce bonheur me feroit vivre, ou me consoleroit de mourir. Mais il sagit du sort d'une autre, et l'amour même ne pourroit triompher dans mon coeur des remords que j'éprouverois, si j'immolois Matilde à mon bonheur. J'ai promis à sa mère mourante de la protéger, et quelque coupable que fût la malheureuse Sophie, c'est sur cette promesse que s'est reposée sa dernière pensée. Qui pourroit absoudre d'un crime envers les morts? Quelle voix diroit qu'ils ont pardonné?

Matilde elle-même n'est-elle pas la compagne de mon enfance? Ne me suis-je pas liée à son sort en le protégeant? Je recevrois votre vie qui lui est due; je la dépouillerois à dix-huit ans de tout son avenir; non, Léonce, accordez à Matilde ce qui suffit à son repos, votre temps, vos soins; elle ignore que vous m'aimez, elle me devra de l'ignorer toujours: cette idée me calmera, je l'espère, dans les momens de désespoir dont je ne puis encore me défendre. Léonce, vous serez heureux un jour par les affections de famille; vous n'oublierez pas alors que j'ai renoncé à tout dans cette vie, pour vous assurer le bonheur des liens domestiques, et vous pourrez mêler un souvenir tendre de moi à vos jouissances les plus pures.