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Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland

Chapter 2: TABLE
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About This Book

Two connected essays offer close readings of two contemporary writers through a mixture of biographical description, aesthetic observation, and moral reflection. The first sketches a vivid domestic and natural environment to show how upbringing, sensibility, and an intense love of light and gardens inform an artist’s temperament and creative choices. The second explores a view of suffering as a cleansing, mobilizing force that sharpens conscience and fuels struggle, situating literary work within broader ethical and social aspirations. Together the pieces blend portraiture and critical argument to reveal each writer’s stance on art, renewal, and the human capacity for transformation.

The Project Gutenberg eBook of Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland

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Title: Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland

Author: Marc Elder

Release date: December 30, 2012 [eBook #41738]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ESSAIS: OCTAVE MIRBEAU, ROMAIN ROLLAND ***

DEUX ESSAIS

DU MÊME AUTEUR
 
 
Une Crise, roman.
Trois Histoires, nouvelles.
Marthe Rouchard, roman.
Le Peuple de la Mer, en trois fresques.
 
 
Pour Paraitre
La Vie apostolique de Vincent Vingeame, roman.

MARC ELDER

DEUX ESSAIS



OCTAVE MIRBEAU
ROMAIN ROLLAND






PARIS


GEORGES CRES & Cie. ÉDITEURS
116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116

MCMXIV

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
5exemplaires Japon impérial,
 numérotés de 1 à 5;
5exemplaires vergé d’Arches,
 numérotés de 6 à 10;
500exemplaires vélin teinté,
 numérotés de 11 à 510.
 
Nº 420
 
COPYRIGHT BY MARC ELDER 1914
 
Tous droits de reproduction, de traduction
et d’adaptation réservés pour tous pays.

Voici deux essais. Il ne faut pas chercher de préférence dans l’ordre où je les donne qui est celui de leur composition. Le premier remonte à 1911; et, parce qu’il porte les marques de la jeunesse crédule et enthousiaste, je n’ai voulu rien y changer. Le second est de 1912.

TABLE

OCTAVE MIRBEAU: I, II, III.
ROMAIN ROLLAND, I, II, III, IV.

OCTAVE MIRBEAU

I

Sur le coteau de Cheverchemont, au-dessus de Triel, s’élève une claire maison aux murs lumineux dans le neuf des pierres et de la chaux, aux tuiles fraîches, aux peintures vives, les pieds cachés parmi des massifs de pois de senteur, d’asters, de roses et de plantes vertes qui montent tumultueusement aux façades d’une poussée de leur forte sève. Et par le jardin, tout alentour, ce sont les grandes taches colorées des fleurs répandues à profusion, le jaune ardent des soleils, les ramages bruyants des dahlias, et tout le long des allées, où elles débordent sauvagement, des capucines naines aux tons de minium, d’ocre, de sang, et encore des buissons d’asters à peine bleutés, de pois de senteur luxuriants dont les lianes enchevêtrées portent des fleurs multicolores, si légères qu’elles semblent prêtes à s’envoler.

Le coteau s’incline assez brusquement vers la Seine, qu’on aperçoit par plaques miroitantes au fond de la vallée, en amont et en aval du bourg dont on découvre seulement le clocher, et le petit cimetière carré, enclos de murs bas, où les tombes se serrent, près à près.

Au delà du fleuve, et suivant ses méandres, la terre se retrousse en collines successives, pareilles à des vagues, qui vont se perdre dans un horizon infini, un horizon d’océan. Et sur tout cela chaque jour le soleil décrit son orbe immense, inonde dès son lever le pignon droit de la maison claire, puis la façade aux larges baies, puis le soir son côté gauche tout vitré, tombe en nuées de lumière, de chaleur sur le jardin, sur la bonne terre grasse et remuée qu’il féconde à pleine entraille;—et les jeunes arbres se dilatent, les ray-grass sortent drus, les massifs se déploient, les fleurs se multiplient, s’avivent. Et c’est toute une féerie, perpétuelle, dans la clarté, dans la couleur, sous le grand poudroiement de l’astre de vie qui roule d’est en ouest, là-bas, au-dessus des collines blondes.

C’est là que M. Octave Mirbeau a sa retraite d’artiste et aussi un peu de misanthrope, parmi le calme de cette nature splendide qu’il a toujours aimée et sentie aigûment, aussi bien dans la forme simple d’un bleuet, les frissons à fleur d’herbe, que dans la puissance meurtrière de cette fécondité inlassable qui écrase et tue sous un continuel débordement.

Tout entier livré désormais à sa passion des fleurs, M. Octave Mirbeau jardine. Il avait déjà créé, à Carrières-sous-Poissy, autour d’une maison également noyée de lumière, un jardin tout planté d’iris du Japon et de magnolias qui paraissent, à la floraison, se couvrir de nymphéas blancs. Il avait créé, aussi, cet effarant Jardin des supplices où des champs de pivoines et de roses, les pieds dans le sang, éclatent de couleur sous le vol des paons merveilleux. Il a toujours voulu dans son intérieur des gerbes en harmonie avec les étoffes. Et maintenant, il vient une dernière fois d’ordonner un jardin où il demande à la nature, pour la joie de ses yeux, de répéter et de prolonger ses miracles.

Grand, les épaules à peine alourdies par la soixantaine, la face énergique un peu renfrognée, mais les yeux bleus si clairs, il va au travers des allées, observant ses plantes et les admirant, soucieux de leur santé et cueillant d’une main douce les fleurs fanées, les boutons flétris, pour qu’elles soient toujours belles. Il fait venir d’Angleterre, où les horticulteurs, dit-il, sont plus habiles que chez nous, la plupart des espèces, particulièrement celles qui sont près de la nature, peu compliquées et vivantes. Il a horreur du camélia de zinc, du géranium bourgeois, mais reste tout émerveillé devant la moindre marguerite légère sur sa tige à peine courbée.

Et qu’un train paraisse au fond de la vallée, courant au travers des villages, des bouquets d’arbres, où sa chevelure s’accroche par flocons, qu’un autre ébranle, tout haletant, la ligne voisine ou siffle à la gare proche, et la sensibilité de l’artiste vibre encore, tout heureux de voir la vie forte passer dans un grondement, d’entendre à son côté le tumulte pacifique des hommes en conquête.

Car le même amour attache M. Octave Mirbeau à la nature et à l’humanité dans leur puissance créatrice. La marche en avant, à grands pas, l’évolution vers un équilibre plus parfait, vers du bonheur peut-être, la transformation sous toutes ses formes, dans le but d’atteindre plus de beauté, plus de justice, ont toujours emballé ce fervent chercheur d’absolu. Et puis, la transformation c’est la vie, le renouvellement par la fécondité expansive, et M. Octave Mirbeau a toujours été tourné vers la vie grouillante, dédaigneux du passé qui est de la mort.

Il faut avoir visité la claire maison du coteau pour comprendre quel cœur jeune, quel esprit bien moderne hante ces appartements largement ouverts sur le soleil. Le cabinet où il travaille n’est qu’un vaste bow-window tourné vers l’occident, vers les lointaines collines où l’astre écarlate sombre chaque soir dans une brume mauve. Sur la droite, et tout près, les maisons blanches d’un petit village s’appuient l’une à l’autre pour ne pas rouler sur le versant parmi le damier irrégulier des prairies, des champs et des guérets roux.

Toutes les pièces sont peintes; il n’y a point de papier. Le cabinet est d’un vert très doux avec des meubles d’acajou rouge, et sur les murs l'œuvre éclatante de Cézanne resplendit étape à étape. Le mobilier clair de la salle à manger chante avec le jaune serin des peintures, et là ce sont des gerbes d’iris, des soleils de Van Gogh, toute une harmonie merveilleuse de nuances chaudes et vibrantes. Dans le salon, d’autres Van Gogh, le portrait du père Tanguy, ce vieux marchand de tableaux qui se ruina au temps où l’art primait l’argent; une femme nue de Renoir, parfaitement éblouissante; et ici et là, des Forain, des Degas, des Pissaro, des Monet, le vieil ami retiré à Giverny parmi les fleurs, des Rodin exubérants, comme si le sang leur battait aux veines.

M. Octave Mirbeau a composé lui-même les teintes de ses peintures murales pour arriver au maximum d’accord avec toutes ces œuvres des artistes de la lumière et de la force qu’il défendit le plus énergiquement alors que les chiens de la tradition leur aboyaient aux trousses, incapables de comprendre un art spontané, sans autre loi que le caractère et la clarté.

M. Octave Mirbeau est bien de son époque, du moins dans ce qu’elle a d’humanité pensante, sensible et juste. Il accueille joyeusement le progrès et s’en sert. Il ne regrette pas autrefois, à la manière des hommes qui redescendent la pente; et s’il garde un écœurement de ses luttes et du contact des humains, il sait encore faire rendre à l’existence décevante autant de beauté qu’elle en peut donner.

Or, ce moderne tant épris de nouveau et d’idéal, qui ne regarde point en arrière, est de cette vieille bourgeoisie qu’il a fait trembler par sa violence, de cette bourgeoisie sagement conservatrice qui le proscrit comme un réfractaire.

De siècle en siècle, ses aïeux, du côté paternel et maternel, étaient notaires, et l’un d’eux—peut-être le premier révolté de la race?—fut décapité en place publique, à Mortagne, sous Louis XIII. Dans ces antiques familles normandes, issues du Calvados et de l’Orne, la charge passa régulièrement de mains en mains jusqu’à la génération dont est sorti M. Octave Mirbeau. Son père était médecin et l’un de ses oncles se fit prêtre.

M. Octave Mirbeau est né le 15 février 1850 à Trévières, qui est un petit chef-lieu de canton entre Bayeux et Isigny. Trévières est le pays de sa mère, Regmalard celui de son père. Il vécut son enfance un peu dans l’un, beaucoup dans l’autre, gardant du premier une mémoire attendrie, et du second une horreur presque haineuse. Sans doute aussi sa mère, qui était une femme enthousiaste, délicate, un peu névrosée, et qu’il adorait, mettait dans ce petit coin de campagne une âme accordée aux premiers soubresauts de la sensibilité vague de l’enfant.

Elle mourut jeune, laissant tout désemparé ce petit être dont l’imagination et la nervosité, déjà exaltées à son contact, ne trouvèrent plus l’unisson près de lui, et qui fut dès lors rejeté à une «enfance solitaire et morte, sur laquelle aucune clarté ne se leva».

Les débuts du Calvaire et de L’abbé Jules où souffrent Jean Mintié et le petit Dervelle, enfants incompris, sans affection ou stupidement aimés, enviant les câlineries chaudes dont on entoure les autres, et finalement recroquevillés dans un isolement craintif, sont bâtis avec des souvenirs que l’on sent là douloureux encore.

A Regmalard, quasi orphelin dans une grande maison lugubre, le jeune Octave s’ennuyait, s’enfermait en lui-même, silencieux, mais les yeux braqués comme ceux des petits abandonnés. Parfois il avait cependant des toquades fougueuses, de brusques poussées d’audace folle, et Edmond de Goncourt rapporte ces paroles d’une cousine devant qui il prononçait le nom de Mirbeau: «Mais c’est le fils du médecin de Regmalard, de l’endroit où nous avons notre propriété... eh bien, je lui ai donné deux ou trois fois des coups de fouet à travers la tête... Ah! le petit affronteur que c’était quand il était enfant... il avait, par bravade, la manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de celles des d’Andlau.»

Le collège avec sa vie en commun, ses camaraderies, ses jeux, aurait pu remettre d’aplomb cette existence précocement inquiète, réconforter cette âme trop tôt débilitée. Mais son père le mit interne à Vannes, chez les Jésuites, et là commença une longue suite de vexations et d’épreuves, dont M. Octave Mirbeau tient encore aujourd’hui rigueur à ses maîtres. Toute cette misère d’écolier se déroule page à page dans Sébastien Roch, et l’histoire du fils du quincaillier est faite avec les souffrances du fils du médecin.

Le collège Saint-François-Xavier, essentiellement aristocratique, fut, jusqu’à l’expulsion des Jésuites, une pépinière de la noblesse où les Pères donnaient «une éducation de haut ton, religieuse et mondaine à la fois, comme il en faut à de jeunes gentilshommes nés pour faire figure dans le monde et y perpétuer les bonnes doctrines et les belles manières».

L’instruction y était nulle, les sports développés, et intense un enseignement religieux et politique tout ensemble où Dieu ne se dissociait point du Roi, où le Sacré-Cœur ne marchait qu’avec des zouaves pontificaux, la Vierge qu’avec Jeanne d’Arc, et où les cérémonies n’allaient jamais sans bannières, sans panaches, sans cantiques guerriers, comme si, dans une scène renouvelée d'Athalie, des lévites armés dussent paraître soudain pour instaurer, à la force du glaive et au chant des hymnes, Henri V sur le trône des aïeux. Car, avant l'âge de raison même, tous ces enfants qui avaient nom: de Villèle, de Polignac, de la Bourdonnaie, de Beuvron, de Cintré, etc..., défendaient une cause, la cause de leur fortune, sous l’entraînement des bons Pères qui arboraient des noms d’une noblesse aussi authentique.

Qu’on se rappelle l’effarouchement du petit Sébastien, le roturier, tombé dans cette fosse aux nobles. C’est autour de lui une levée de mépris, de méchanceté insultante qui va jusqu’aux coups, parce qu’il n’a point de chasse, point de chevaux, qu’il ne fréquente aucun salon, n’a pas d’opinion politique, qu’il s’appelle Roch, que son père est quincaillier! Et les Jésuites qui se nomment de Kern, de Malherbe... feignent de ne pas voir, pour masquer leur complicité.

Tous ceux qui sont passés dans ce collège de Vannes, et qui n’étaient pas Monsieur de..., ont plus ou moins souffert de leur roture. Octave Mirbeau s’enfonça dans la religion comme dans un refuge. La pompe dorée des offices, la voix dominatrice des orgues, les encens évaporés, du soleil dans les verrières, et cette ambiance forte de foi entretenue à ses entours, satisfaisaient sa sensibilité malade. Il connut les extases qui vont jusqu’aux larmes, les ferveurs où tout l'être dilaté s’élève dans une prière, et cette exaltation mystique qui étourdit et fait évanouir.

Puis, ce furent encore des désenchantements plus profonds, lorsque la religion manqua sous lui comme un navire qui coule, quand il découvrit, avec épouvante, de l’ordure et de l’injustice au fond même de ces hommes consacrés à Dieu, quand il sentit que les élans de son pauvre cœur se perdaient dans le vide. Alors pourtant il eut une grande joie, le bonheur fou d'être brusquement délivré de ce collège Saint-François-Xavier où l’on ne voulait plus de lui. C’était l’année de sa rhétorique. Son père vint le chercher et, dans la diligence qui les emmenait à Rennes, l’accabla mille fois de reproches. Octave Mirbeau ne les écoutait pas, ne les entendait même pas, tout délirant de fuir l’enfer de son adolescence, au grand trot des chevaux lancés sur les routes libres. Il emportait de ce pays de la haine contre ces maîtres qui l’avaient si imbécilement malmené, mais aussi plein les yeux, plein la tête, des visions, des impressions fortes de cette Bretagne où, petit solitaire, il avait traîné sa détresse pendant les promenades.

Il y revint par la suite, mais une fois encore tout blessé à l'âme, lorsque, s’arrachant vif à une passion tenace, il se réfugia à Audierne pour chercher de l’apaisement dans la vie héroïque et bestiale du pêcheur. La douleur intime qui aiguise la sensibilité, qui écarte des hommes, rapproche de la nature, la fait mieux pénétrer et grave profondément au fond des êtres les paysages associés aux peines. Octave Mirbeau s’est souvenu.

Dans presque tous ses livres, ici ou là, par échappées, au détour d’une page, apparaissent une côte rocheuse, de la mer qui ronge du granit ou miroite, des voiles rousses passant dans une bouffée de brise chargée d’iode, des faces de brutes, des femmes en vieux atours, et des perspectives de lande plate, fournie d’ajoncs, des coteaux roses de bruyère, surmontés de pins en ombelle, des villages terreux, des rivières mélancoliques, toute la Bretagne sauvage et dolente, rudement comprise, rudement dépeinte.

Au sortir du collège, Octave Mirbeau était donc aigri déjà par les mécomptes de son éducation et affiné par la solitude et la souffrance. Au surplus, le singulier abbé Jules, son oncle, avait traversé cette jeunesse avec ses farces douloureuses, ses excentricités tour à tour de poète ou de satyre, avec ses théories d’un anarchisme vague où abondaient l’amour de la nature et la haine de la société. Ce grand diable ensoutané, parfois comique, plus souvent sinistre, qui devait laisser une empreinte si creuse dans l’esprit de M. Mirbeau et lui inspirer son meilleur livre, avait déjà fait craquer de toute part la gaine morale dans laquelle les maîtres avaient essayé de comprimer le jeune homme. Il en sortait audacieux, impulsif, poussé vers une compréhension plus naturelle des choses, tenté par la vie multiple dont les premiers plaisirs lui laissaient au palais une saveur ardente.

Son père combattit naturellement le goût qu’il manifestait pour les lettres. Il dut choisir entre le droit et la médecine, hésita, opta pour le droit et vint à Paris où il ne fit guère que la noce.

Sans direction pendant ces années d’études, préparant par obéissance des examens rebutants, il vécut un peu au hasard parmi les cahots de son tempérament excessif. Puis ce fut la guerre. Il avait vingt ans. Il partit. Lieutenant de mobiles à cette armée de la Loire que Chanzy ne sauva pas de la débâcle, il connut les errements des troupeaux faméliques, sans raison, sans but, les débandades des loqueteux, pourchassés par les ordres contradictoires, qui ravageaient le pays et ne voyaient de l’ennemi que de rares obus éclatant sec dans le gel, sur la campagne.

II

En 1872, sous les auspices de M. Dugué de la Fauconnerie, un ami de la famille, M. Octave Mirbeau débuta dans le journalisme, à L’Ordre, feuille bonapartiste.

Dès lors commença une existence agitée, batailleuse, menée avec toute la fougue d’une jeunesse robuste, toute l’aigreur d’une âpre sensitivité. Critique d’art, il démolit les réputations admises, insulte les académiques, déifie Manet, Monet, Cézanne, défend Puvis de Chavannes, Fantin, Besnard et Roll; critique théâtral, il éreinte les pièces à la mode, brouille le journal avec tous les directeurs et se fait retirer la rubrique. Il fume l’opium, si l’on en croit Goncourt, en robe fleurie, pendant quatre mois, jusqu’au jour où son père le déniche «pas mal crevard» dans ses atours cochinchinois et le promène en Espagne pour le remettre. Au Seize Mai, on le retrouve sous-préfet à Saint-Girons, où M. de Saint-Paul, député de l’arrondissement, l’a fait nommer; mais bientôt dégoûté il revient au journalisme. Il a des aventures. Une passion l’improvise boursier; il gagne douze mille francs par mois; et brusquement écœuré par le monde, s’enfuit en Bretagne, achète une sardinière et pêche comme un homme de la mer. Puis son nom reparaît au Gaulois, à l'Illustration, au Figaro où il publie contre le comédien un pamphlet cinglant qui secoue la presse et lance après lui la meute des acteurs. Le Figaro désavoue l’article; Mirbeau envoie ses témoins à Magnard, le rédacteur en chef. Pour dénoncer à son aise les faux grands hommes et crever les baudruches, il fonde avec Hervieu et Grosclaude une revue satirique: Les Grimaces. Il met l’épée à la main quand ses victimes regimbent, a des duels retentissants, se bat avec Déroulède, Etienne, Bonnetain, Mendès...; et, tireur admirable, fait redouter sa lame autant que sa plume.

Toute sa vie, il va de même, emballé, combatif, poussé par ses impressions, qu’il ressent fortes aussi bien quand elles l’enthousiasment que lorsqu’elles le blessent. Très noble de cœur au fond, très exigeant d’esprit, il cherche avidement dans la conscience des hommes et dans leurs œuvres une beauté impossible dont il se fait le chevalier servant toujours prêt à rompre des lances. Il y a du don Quichotte dans M. Octave Mirbeau. Et don Quichotte est le grand paladin de la justice et de la beauté, dont les exploits ne deviennent comiques, douloureusement d’ailleurs, que parce qu’ils sont inutiles et fous. On perd son temps aussi bien à batailler contre l’immuable bassesse humaine que contre les moulins à vent.

M. Octave Mirbeau n’a pas cessé néanmoins de guerroyer, avec une foi magnifique dans les espoirs très hauts que porte son âme sensible. Dans ses chroniques comme dans ses livres, il apparaît négateur, destructeur, réfractaire, simplement parce que son illusion est toujours détrompée, parce qu’il tombe du sommet de son idéal chaque fois qu’il se heurte à la vie, parce qu’il trouve du vice là où il espérait de la pureté, du monstrueux là où il aurait voulu du beau, de l’oppression là où doit être la justice.

M. Octave Mirbeau ne s’est pas soumis à ce désenchantement de vivre, si réel qu’il est au fond même des œuvres les plus avenantes du bon Alphonse Daudet. Il n’a pas accepté le leurre de la société, de l’éducation, des institutions, et comme Jules Vallès il s’est rebellé hargneusement et s’est pris à démolir à tour de bras.

La dédicace du Journal d’une femme de chambre, où il écrit à son ami Huret: «Nul mieux que vous et plus profondément n’a senti devant les masques humains cette tristesse et ce comique d'être un homme», est significative, et aussi celle du Jardin des supplices: «Aux Prêtres, aux Soldats, aux Juges, aux Hommes qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes, je dédie ces pages de meurtre et de sang.»

Dès son premier livre, Les contes de ma chaumière, qui est un recueil de bonnes histoires paysannes un peu à la manière de Maupassant, il insiste déjà sur la misère inéluctable et «la puanteur de la richesse malfaisante et sordide».

C’est Motteau qui tue son enfant, comme les autres pères de la Boulaie Blanche, parce qu’il ne peut pas le nourrir. Ce sont les paysans traqués par ce banquier qui agrandit son parc pour élever des faisans et incite aux guet-apens nocturnes où tombent les gardes d’une balle dans le dos. C’est une première figure d’Isidore Lechat, encore un peu dérouté parmi ses millions, mais déjà vantard, insolent, cruel, faisant tuer les oiseaux et bâtonner les pauvresses, maître sans pitié, maître tout-puissant, parce qu’il a de l’or!

Par la suite, M. Octave Mirbeau systématise et met presque exclusivement en œuvre la formule de Taine: «L’homme est un gorille féroce et lubrique»; oui, une simple bête aux instincts immodérés, féroce dans son égoïsme jusqu’au crime, lubrique dans le sadisme jusqu’au meurtre.

Et c’est bien souvent là qu’il aboutit, non seulement dans ce Jardin des supplices arrosé de sang et fumé de chair humaine où Clara promène son rut exaspéré par la douleur et l’odeur du charnier, mais encore dans Les vingt et un jours d’un neurasthénique, où un vieux notaire étrangle pour ses débauches des vierges de douze ans; dans le Journal de cette femme de chambre qui dit «qu’un beau crime l’empoigne comme un beau mâle» et qu’attire invinciblement Joseph, le cocher voleur et meurtrier; dans Les affaires sont les affaires, où flotte l’épouvante des égorgements autour des gestes implacables d’Isidore Lechat-Tigre.

Pour M. Octave Mirbeau, tout est au plus mal dans le plus mauvais des mondes possibles; il n’y a rien de bon à attendre de qui que ce soit et surtout de celui qui tient aux classes dirigeantes par sa fortune ou sa situation.

D’abord, il n’existe pas de bons parents, ni d’enfants élevés sans douleur. Le petit Robin, le petit Dervelle, Jean Mintié, Germaine Lechat, Sébastien Roch n’ont connu que la souffrance. «Ah! combien d’enfants qui, compris et dirigés, seraient de grands hommes peut-être, s’ils n’avaient été déformés pour toujours par cet effroyable coup de pouce au cerveau du père imbécile ou du professeur ignorant.» Il n’existe pas davantage de maîtres probes. «J’adore servir à table, dit la femme de chambre. C’est là qu’on surprend ses maîtres dans toute la saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime.» Pas non plus de patrons justes, mais de mauvais bergers qui professent, le ventre plein, cigare aux lèvres: «Le prolétaire est un animal inéducable, inorganisable! On ne le maintient qu’à la condition de lui faire sentir, durement, le mors à la bouche et le fouet aux reins. Quant à l’affranchissement social, à l’égalité, à la solidarité, mon Dieu! je ne vois pas d’inconvénients à ce qu’ils s’établissent dans l’autre monde! Mais dans ce monde-ci, halte-là!... Des gendarmes... encore des gendarmes... toujours des gendarmes!...»

Enfin, il n’y a jamais d’honnêtes gens, mais des crapules sous le masque, enrichis par le commerce, l’industrie ou la banque qui ne sont que des adaptations sociales du vol. «La haute société est sale et pourrie... et si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens.» Courtin qui est baron, sénateur, académicien, fondateur d’une œuvre de charité, est aussi concussionnaire, escroc et pis encore puisqu’il va jusqu’à troquer sa femme pour une situation. Eugène Mortain est ministre, mais il mérite le bagne. Parsifal, le politicien, a échappé dix fois aux travaux forcés et à la réclusion. L’explorateur est un bandit, le militaire une brute, le prêtre un scélérat, la femme une goule; et il n’y a pas dans toute la galerie des personnages d’Octave Mirbeau, à l’exception de Germaine Lechat et de Madeleine Thieux peut-être, une seule figure blanche; mais partout, sous l’habit décoratif, c’est «le bruit des passions, des manies, des habitudes secrètes, des tares, des vices, des misères cachées, toutes choses par où je reconnais, dit-il, et par où j’entends vivre l'âme de l’homme».

Et M. Octave Mirbeau s’exalte, avec son esprit excessif, et généralise fougueusement à mesure qu’il avance. «Plus je vais dans la vie et plus je vois clairement que chacun est l’ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer... Personne n’aime personne, personne ne secourt personne, personne ne comprend personne.»

Et dans Les vingt et un jours d’un neurasthénique, Le journal d’une femme de chambre, Le jardin des supplices, les Farces et Moralités, ici en paradoxes bouffons, en grosses farces de fabliaux, là en drames poignants, s’agite une humanité malsaine de maniaques, de détraqués, de névropathes; demi-fous qui sont la proie des hantises; aveulis menés par leurs vices; gens qui tuent un homme pour rien, parce qu’il leur porte sur les nerfs, parce qu’il occupe leur place au tube d’eau sulfureuse, parce qu’ils ont une crise quelconque et qu’ils voient rouge; êtres déments jusqu’au crime, inconscients jusqu’à s’en vanter! Puis c’est l’infamie des riches qui interdisent des enfants à leurs domestiques, les condamnent aux fausses couches, aux meurtres; la navrance des cabinets de toilette où les vieilles amoureuses se retapent pour une illusion dernière, où les belles délaissées se dessèchent et pleurent, la chair nue devant leur glace; et la laideur des antres où, à bout de misère, des mères livrent leurs fillettes. Et encore les passions dévorantes des possédés de la femme, possédés par l’esprit d’abord, puis par les moelles, enchaînés par leur désir acide et toujours inassouvi à la femelle vicieuse, ordurière, d’autant plus fortement qu’elle les tue; et les imaginations tourmentées d’un livre de luxure furieuse et d’épouvantement où l’obscénité de spasmes monstrueux se mêle au giclement du sang, aux râles des condamnés qui agonisent.

Exagération sans doute, mais, tout de même, ce n’est là qu’un grossissement lyrique des inflexibles vérités de la vie. Si optimiste qu’on soit, on doit reconnaître l’unanimité de la canaillerie humaine, même parmi ces hommes sains et vigoureux que leur force incite à la suprématie, à l’expansion au détriment des autres. Le méchant, disait Hobbes, est un enfant robuste. On doit reconnaître encore la malfaisance de la richesse qui permet le désœuvrement, provoque toutes les fantaisies, incline au vice, aux déliquescences morales, aux pourritures physiques, et c’est vraiment pitié de voir la société dorée faire joujou avec la misère dans les bals de charité, les fêtes de bienfaisance.

Certes, au cours d’une existence on rencontre un ami, deux peut-être, qui ont le cœur noble, l’affection vivace; et il y a toute une bourgeoisie moyenne qui s’entretient par de maigres calculs, à la vérité assez bas, mais qui n’est pas mauvaise au fond, seulement ridicule, et fournit ce que l’on appelle les bons garçons et les braves gens. Et il y a encore ceux que l’amour surélève très au-dessus des réalités boueuses et qui sont très beaux dans leur inconscience, très purs dans leur désintéressement. M. Octave Mirbeau s’est du moins souvenu de ces derniers dans la mort de Jean Roule et Madeleine Thieux, dans la fuite de Germaine Lechat et de Garraud, si, d’autre part, son œuvre, surtout vers la fin, est pessimiste avec emportement.

M. Octave Mirbeau est une nature outrancière, vraiment à son aise dans les excès, et ceux qui le connaissent bien savent qu’il est un causeur paradoxal et exalté. Les moindres événements se gonflent au souffle de son imagination et rien qu’en y touchant il pousse une idée à la limite du vraisemblable.

Pendant la guerre russo-japonaise, un petit fait recueilli, une confidence l’échauffaient et il courait conter des choses effroyables, que les Russes n’avaient plus de vivres, mangeaient leurs capotes, jetaient leur poudre à la mer, et il inventait des batailles fracassantes, des retraites de grande armée, et la lourde chute de l’empire sous le canon des révolutionnaires. Et tout ainsi. M. Octave Mirbeau ne garde jamais la mesure, il s’enflamme, s’emballe, se passionne et amplifie magnifiquement, le plus souvent d’ailleurs dans le but de dégager la hideur de l’homme et de ses créations.

Un mot de Rodenbach explique parfaitement cet esprit négateur: «On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu’il est le don Juan de l’Idéal», de tout l’Idéal, car don Juan, qui est le grand incontenté et appartient à cette famille des Lunatiques dont il est parlé dans Baudelaire: «Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l’amant que tu ne connaîtras pas...», cherche l’absolu, mais sous la seule forme de l’Amour. M. Octave Mirbeau, lui, l’a cherché dans l’art aussi, dans la justice, le bonheur, la bonté, dans tout ce pourquoi son cœur a battu violemment; et, toujours déçu, il s’inclinait vers un autre amour. «C’est la nature de don Juan... Or, M. Octave Mirbeau lui ressemble comme un frère plus souffrant, plus inassouvi, puisqu’il aime davantage et que son idéal est sans limite.»

D’avoir cru, de croire encore à la beauté dans les formes, les couleurs, les sentiments, les actes, d’avoir poursuivi avidement, de poursuivre encore la perfection dans l’art et la vie, et de s'être toujours heurté à la médiocrité, à la laideur, d’avoir brisé régulièrement son rêve, jamais comblé largement son désir, M. Octave Mirbeau est arrivé, à force de désenchantements qui ne le pliaient pas pourtant, à la rancune, à la haine.

Vraiment, c’est parce que M. Mirbeau a aimé trop haut qu’il déteste si fort et cingle avec tant de violence tous ceux-là qui ont trompé ses aspirations. Sitôt sentie la piqûre de la déception, comme il est vigoureux et batailleur, il s’indigne jusqu’à la colère, jusqu’à cravacher. C’est la vengeance de ses déconvenues. Et s’il a fouaillé la société, le prêtre, le noble, le riche, c’est par compassion pour les misérables qu’ils écrasent; et s’il a éreinté les pseudo-artistes, littérateurs mondains, peintres officiels, esthètes évanescents, c’est qu’ils exaspéraient sa passion du beau; et s’il a buriné des portraits justiciers d’un Elphège Roch, le boutiquier enrichi, d’un marquis de Portpierre, maquignon, des politiques, des coloniaux, des commerçants qui ne songent «qu’à mettre les gens dedans», c’est navré par la bêtise et la sauvagerie des hommes.

Il a une systématisation facile, c’est vrai. Plus un personnage est grand, plus il doit être canaille, et ceux-là seuls qui ont des vertus, dans ses livres, sont les très humbles et les tout petits. Et toujours, et régulièrement c’est ainsi; et cela pourrait être puéril si ce n’était pas très loin d'être la vérité, et si dans La 628 E-8 M. Mirbeau n’avait expliqué son parti pris: «Sans pose, sans littérature, sans arrière-pensée d’ambition, dit-il, je m’indigne que—quelle que soit l’étiquette—les hommes de pouvoir fassent de l’inégalité sociale, soigneusement cultivée, une méthode. Et puisque le riche est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours avec le pauvre contre le riche, avec l’assommé contre l’assommeur.»

C’est cette tendance nette, accentuée à mesure des étapes, qui donne à son œuvre une unité d’ensemble, quoique on ait surtout reproché à M. Mirbeau de changer, voire de se contredire. Oui, dans le détail, et qu’importe! c’est le fait d’un impulsif, trop fortement ébranlé par ses impressions pour pouvoir les maîtriser, les modifier, les plier aux besoins d’une thèse, et il faut être un froid méthodiste de collège pour lui en garder rigueur. Dans la tenue générale de son œuvre, il apparaît toujours comme une âme large ouverte à la pitié, à la beauté; et les mécomptes seuls l’ont rendu parfois hargneux comme un dogue.

D’ailleurs invariable dans ses admirations et ses amitiés, M. Octave Mirbeau conserve la meilleure place dans ses souvenirs et son cœur à Maeterlinck, Verhaeren, Franz Servais, Rodenbach, Van Gogh, Monet, Cézanne, Manet, Rodin, de Goncourt, Constantin Meunier, et tant d’autres qui furent, qui sont encore de vrais, de purs artistes; car, de même que ses coups s’abattent sur des échines méprisables, ses enthousiasmes sont à bon escient et montent vraiment vers ceux qui le méritent. N’a-t-il pas écrit, dans une phrase qui est tout une confession: «Rembrandt et Beethoven, les deux ferveurs de ma vie!»

III

Un homme que remuent jusqu’à ce cri Beethoven et Rembrandt, un homme qui aime les fleurs et toute la nature, qui aime les œuvres d’art, qui aime les humbles, ne peut pas être qu’un acharné militant, pamphlétaire et satirique. Ses livres tumultueux, grouillants, exagérés, toujours intenses et outranciers comme la vie, la vie féconde, exubérante, sont tout imprégnés d’attendrissement aussi, tout éclaircis de paysages, tout frémissants d’un grand souffle humain.

«Chaque fois que je m’arrête quelque part, écrit M. Octave Mirbeau, n’importe où, et qu’il y a un peu d’eau, des arbres, et entre les arbres des toits rouges, un grand ciel sur tout cela et pas de souvenirs, j’ai peine à m’en arracher.» Son plus beau livre, L’abbé Jules, est une large baie ouverte sur les campagnes qui sentent la glèbe fouillée, le foin ou le vert des trèfles. Ici les avoines ondulent, là des blés froissent leur chaume; le soleil tombe en nappes, colore les brumes de l’aube ou s’éteint dans des nuages de pourpre; et c’est vraiment du plein air, vaste, odorant, qui fait frémir nos sens. Dans cette Hollande, qu’il a si merveilleusement décrite dans ses paysages d’eau, il s’émeut auprès «du palais de la Petite Reine douloureuse où aucun soldat ne veille», et de voir passer des fantassins qui vont chantant, des tulipes au goulot des fusils. Dans une pièce âpre et meurtrière, il laisse échapper soudain toute sa délicatesse dans ce geste de Germaine Lechat qui ramasse la serviette du vicomte de la Fontenelle, l’intendant noble, vieux et ruiné, insulté par son père le roturier millionnaire. La mort d’un petit chat frappé d’une balle, tandis qu’il se léchait joyeusement au bord d’un étang, le bouleverse; et il atteint au plus haut des sentiments d’humanité, lorsque, dans Le Calvaire, il précipite Jean Mintié sur le corps du ulhan abattu à l’embuscade, et lui fait baiser ardemment ce front ensanglanté d’un homme qui avait, comme lui, un cœur plein d’affection pour les êtres et les choses.

M. Octave Mirbeau est un grand artiste, non seulement parce qu’il est sensible et sait voir, mais surtout parce qu’il est créateur. Il ne s’est pas contenté de peindre, de noter ses impressions, de dérouler ses tendresses ou de clamer ses fureurs; il a modelé des types à larges coups de pouce et d’ébauchoir et leur a insufflé par la toute-puissance de son verbe une vie prodigieuse. Aucun romancier, aucun dramaturge autour de nous n’a dépassé la maîtrise avec laquelle il a su dresser de formidables personnages comme un abbé Jules, un Isidore Lechat, un père Pamphile, un Biron, un marquis de Portpierre.

Ses livres ne sont pas composés, certes. Le Jardin des supplices est en deux parties qui ne s’imposent pas nécessairement l’une à l’autre; de même Le Calvaire et Sébastien Roch. De L’abbé Jules se détache l’épisode, admirable d’ailleurs, de ce vieux moine possédé par l’idée fixe et qui, mendiant, aventurier, faisant le pitre, l’espion, l’esclave, le missionnaire, donnant la comédie ou le sermon, cueillant avec les dents des louis, Dieu sait où! amasse sous à sous l’argent de cette chapelle qui finit par l’écraser en effondrant sur lui ses échafaudages. Des volumes entiers ne sont guère que des carnets de notes, des suites d’anecdotes liées par le prétexte d’un journal, d’une cure, d’un voyage; mais ceux-là, s’ils sont moins composés encore que les premiers, abondent davantage en scènes truculentes où s’agitent des êtres d’envergure et puissants d’attitude.

D’ailleurs, il semble que nous ayons perdu le souci de la forte composition depuis Flaubert et Maupassant; et les frères de Goncourt, avec leurs romans de collectionneur, tout en tableaux juxtaposés, sautillant par petits bonds, qui sont autant de chapitres, de détails en détails, de faits en faits, n’ont pas peu contribué à en éteindre le goût.

M. Octave Mirbeau a écrit en tête de Sébastien Roch: «Au maître vénérable et fastueux du livre moderne, à Edmond de Goncourt, ces pages sont respectueusement dédiées.» Il n’y a donc pas à s’étonner qu’il ait parfois préféré le pittoresque des peintures, l’étrangeté d’une scène, un conte savoureux, un personnage typique en hors-d'œuvre, à l’inflexibilité de la composition.

Point suffisamment maître de lui, à vrai dire, pour se tenir à l’écart de son œuvre, la faire impersonnelle et la bâtir avec mesure, comme est bâti cet admirable Pierre et Jean, M. Octave Mirbeau est partout dans son récit, combattant avec son héros ou contre lui, souffrant avec les misérables, haïssant ses ennemis, empoigné par les circonstances qu’il crée, les discutant, se rebellant sous leurs conséquences parce qu’il en porte vraiment tout le poids sur sa poitrine, ému par la seule page qu’il vient d’écrire. La plupart de ses grands personnages aussi, ceux-là qui ont le plus de relief et le plus d’humanité, sont des douloureux et des révoltés, parce que Mirbeau est tout entier dans eux, palpitant et froissé. Et l’impulsion donnée le pousse loin, jusqu’à l’égarer un peu, jusqu’à faire discuter par Sébastien Roch, enfant de dix ans, Dieu, la noblesse et l’instruction.

Où qu’il aille cependant, où qu’il soit entraîné par sa passion du moment, jamais son style ne faiblit. A mesure de son exaltation au contraire, il s’élève à des mouvements plus larges, des sonorités plus retentissantes. M. Octave Mirbeau est un grand écrivain parce qu’il a toujours la phrase grammaticale et sûre, riche d’expression, haute en couleur, qui dit fortement ce qu’elle doit dire, par le sens de ses mots corsé d’un rythme adéquat à la pensée. En fait de langue et d’écriture d’ailleurs, M. Octave Mirbeau ne révolutionne pas. Il se sert tout simplement et vaillamment du solide français de bonne race qui n’est pas si exténué que des barbares voudraient le faire croire, puisqu’il a su en composer des livres forts et de belles pages.

Avec cela, M. Octave Mirbeau est un écrivain habile, non pas à la manière de ces mercantis littéraires, démarqueurs des maîtres et qui, sans avoir rien à dire, avec une intrigue font un roman comme on fait des équilibres ou un tour de passe-passe, mais habile parce qu’il sait utiliser les dons de son beau tempérament, dramatiser ses récits et rendre avec un maximum d’intensité ses imaginations.

Au Jardin des supplices, c’est d’abord l’obscurité puante, infernale du bagne où les forçats agonisent dans des cages, la tête roulant sur des cangues; ce sont les ténèbres effarantes, hantées par les plaintes, les jappements, les lueurs des yeux, infectées par les pourritures;—et déjà un son de cloche qui arrive de là-bas, par volée. Puis brusquement du soleil, de la lumière, des fleurs par nappes, des pivoines, des roses par champs, des allées poudrées de brique pulvérisée où traîne la robe chatoyante des paons, des arceaux fleuris où posent les riches faisans, le ciel calme, le raffinement de la culture, les plantes rares, étranges, bizarres...—et la cloche plus distincte qui sonne là-bas, sans répit. Les supplices se déroulent alors, gradués dans l’horreur, parmi la féerie de ce jardin où l’on tue avec patience. Partout la terre trempée de sang, engraissée de viande humaine, de charognes, produit des fleurs uniques, belles, luxuriantes, les pieds dans un fumier de chair, la tête dans le soleil;—et l’on entend la cloche qui se ralentit au loin. Des corbeaux, des vautours planent très haut dans l’air; des plaintes s’exhalent des massifs comme si les fleurs criaient; les supplices se succèdent; et parmi tout cela Clara, la chair plus froide, à mesure que croît la torture, Clara parfois défaillante mais sitôt raidie et s’enfonçant davantage dans la décomposition et le meurtre, énonçant que «l’amour et la mort c’est la même chose». Enfin la cloche; la cloche qui s’arrête avec de longs soupirs au-dessus du condamné le plus effroyablement tué, tordu par la folie qu’a provoquée le son. Et après un dernier passage au travers des gibets, des fers, des herses, des pinces, des scies, au travers du sang, des entrailles et des fleurs, le livre s’achève par la fuite de Clara dans un éclatement de nerfs trop tendus, vers un bateau de fleurs, bateau de luxure, où l’amant, affolé par la saturnale, jette sans discontinuer, en appel de détresse, ces deux syllabes qui cinglent comme les coups d’une flagellation: Clara! Clara! Clara!

Voilà comment M. Octave Mirbeau sait être habile.

Ailleurs, dans La 628 E-8, par un mouvement étourdissant, une trépidation continue, par le rythme, la hâte dans la succession des paysages, des idées, au hasard, il arrive à donner l’impression de la vitesse, de la course, pendant trois cents pages, à travers villes et campagnes, les regards ricochant à fleur de pays, l’esprit battant comme le moteur, toujours en éveil, toujours émoustillé par les visions qui détalent aux deux côtés de la route. Il a le temps de conter une histoire à l’étape, de camper un type comme Weil-Sée, de rêver à un souvenir, de juger, discuter et larder au vol les grotesques de son ironie pointue.

Jamais, chez lui, l’artiste n’est en défaut. La moindre chose le touche ou l’indigne, et il sait, en un tour de main, donner une forme à son impression, concrétiser sa pensée avec art, même dans le sarcasme. Et quand le sujet le prend tout entier, quand ses colères sont profondément soulevées,—n’a-t-il pas écrit: «Si je pouvais avoir de la haine, vraiment de la haine, je crois que j’aurais du génie...»—alors, par l’ampleur de sa création dans les personnages et le récit, il monte parfois à la note épique, au poème, de même que par la noble violence de ses diatribes, la brutalité des peintures, il se dégage du particulier et domine de haut les petites actions des hommes révoltantes ou obscènes. Rien de plus chaste que ce sermon où l’abbé Jules confesse en public l’ordure de son âme, ses fornications immondes, et anathématise la femme pétrie de péchés, dont les flancs recèlent tous les mauvais désirs, répandent tous les vices; et les bedeaux, saisis eux-mêmes par l’ardente sincérité de l’abbé, font circuler «ces sacrées femelles» à coups de latte.

En vérité, c’est bien là le Mirbeau qui est toujours au fond de ses livres; et c’est au fond qu’il faut regarder. Il chasse furieusement les vendeurs du temple de cette Beauté qu’il a tant adorée et servie par son verbe, mais c’est pour y installer des artistes plus dignes.

M. Octave Mirbeau fut le premier à comprendre Maurice Maeterlinck, à le défendre, à l’imposer en France. Il se fit également le champion de Charles-Louis Philippe qui n’obtint jamais la place qu’il méritait parce qu’il était humble, modeste et sans intrigue. Il appuya de tout son effort les débuts de Rodin, et chargea un universitaire que ses méditations de cuistre, son incompréhension d’enseigneur stipendié avaient conduit au projet d’expurger Balzac!

Chevalier du Beau toujours, on l’a vu lire un soir le manuscrit d’une inconnue et chaud d’enthousiasme, sans calcul, le placer lui-même le lendemain dans une revue et chez un éditeur. Ah! oui, M. Mirbeau est un don Quichotte, désintéressé, tout débordant de bonté, de justice, et toujours prêt à sauter en selle, la lance au poing, pour châtier quelque gredin. Et il faut bien le dire, ces belles mœurs de la grande époque des Flaubert, des Maupassant, des Zola, auraient passé, si M. Octave Mirbeau ne les prolongeait aujourd’hui parmi l'âpre et avide troupeau des gens de lettres qui s’entre-dévorent pour un peu de renom, pas même de gloire, et une poignée de gros sous!

Edmond de Goncourt avait désigné M. Octave Mirbeau pour faire partie de son Académie. Il en est donc membre depuis la fondation et a porté parmi les Dix son esprit généreux, paradoxal et combatif. Avec Lucien Descaves, il a provoqué l’élection de ce pauvre Jules Renard qui misérait malgré toute sa gloire littéraire et dont cinq amis, cinq seulement! accompagnèrent le corps au triste wagon qui devait l’emmener dans sa Nièvre. Le Tout-Paris ne perd pas de temps en reconnaissance, pressé qu’il est de s’amuser, de se montrer surtout aux pantalonnades des célèbres Jocrisses.

Aussi M. Octave Mirbeau s’en est retiré, vraiment en misanthrope, dans cette maison ensoleillée de Triel, parmi les fleurs, parmi la franche nature. Il cultive, il regarde, il voisine avec un vieux jardinier qui ne parle point, ramassé sur lui-même et observant. Côte à côte, ils restent parfois fort longtemps, les yeux perdus dans les houles lointaines des collines aux flancs desquelles passe, par intervalle, un joujou de petit train qui se dépêche. Le chien sommeille, le museau sur les pattes. A genoux, le vieux jardinier masse méthodiquement la terre avec le pouce, autour d’un œillet frais planté; il s’interrompt, laisse tomber une phrase, peut-être la seule de la journée. M. Octave Mirbeau la recueille et ne répond point. Il vous dira que chaque mot de cet homme est lourd de l’expérience d’une vie entière, que «quand il parle, c’est comme du Tolstoï», et qu’il se tait, lui, parce qu’il est impressionné, et que devant ce simple faiseur de boutures, «il a peur de dire des bêtises!»

ROMAIN ROLLAND

I

Les vieilles gens d’autrefois aussi bien que les jeunes aimaient à proclamer la décadence de leur temps: ceux-là étaient immobiles dans le souvenir transfiguré d’un passé de vie plus large, de mœurs plus saines; ceux-ci n’avaient d’yeux que pour l’avenir où leur force allait repétrir le monde. Ni les uns, ni les autres n’étaient contents du présent qui est toujours en deçà du désir, et ils mettaient à le critiquer un point de vanité, car l’on paraît d’autant plus pur que l’on dénonce mieux la corruption.

Maintenant l’on sourit et le sourire est une acceptation. Notre sang n’est plus assez chaud pour bouillonner à des révoltes, et notre égoïsme est trop vivace pour se plier aux disciplines. Nos moelles ne sont plus roides, parce que nous sommes des fils de vaincus, que la défaite courbe les échines et fend, sans qu’on y prenne garde, le cristal des cœurs énergiques. Nous n’avons plus de mépris, sauf celui de l’effort, plus de passion, excepté celle de jouir, et après quelques vains soubresauts en faveur du progrès social, nous demeurons étendus, face à l’or.

Il est devenu le grand soleil qui fait chavirer les prunelles et rend fou. On le prie, on l’adore, on le gagne, on le vole. Lui seul soulève encore des batailles, mais à la ruse, car notre chair a peur des coups. Il n’y a plus que les escarpes pour avoir du courage devant les balles, et ce sont des malades, dit-on!

Alors les mœurs ont baissé de niveau comme une écluse qui fuit et montre la vase. L’exemple venait de haut, de ces hommes que l’on nommait politiques parce qu’ils se targuaient de conduire les autres. A l’ordinaire, leur gouvernement se réduisait au pillage du bien public, ce qui valait mieux, sans doute, que son administration, puisque chacune de leurs lois était à refaire. Leur incompétence égalait leur vénalité. Ils vendaient leur nom, leur influence, leur femme, leur patrie. On les jouait à nu sur la scène; mais ils allaient s’applaudir, cyniques et tranquilles, car l’auteur mangeait à leur table et ils couchaient avec l’actrice.

La littérature s’empoisonnait à son tour. A la jalousie de la confraternité s’ajoutait la puissance de l’argent. Le théâtre, où il y a la femme, donna le branle. Il devint un commerce usuraire de la scène, du rôle, de la mode. Il fallait une fortune à l’auteur, et des syndicats d’amants pour entretenir de robes et de publicité les premiers noms des affiches.

A la face de la nation, l’Académie perpétuait le mensonge de la gloire et vendait ses fauteuils. Le salon de bonne tenue tombait à la brocante; et la civilité séculaire qui excusait la présence des mitres et des panaches, aggravait l’inconvenance des Boucicauts qui y fréquentaient.

Le public avait ses fournisseurs. Au lieu de tâcher pour l’élever jusqu’à eux, des gens d’esprit s’abaissaient vers lui de tous leurs efforts. Le plus faible des lecteurs marquait le niveau d’un magazine. On faisait des affaires. Et malgré les belles tentatives de quelques-uns,—des coups d’épée dans l’eau,—la foule ne connaissait jamais que les grands hommes rabaissés à sa taille.

Plus bas il y avait des talents sans doute, captifs résignés de cercles étroits, mais surtout des arrivistes. Dans ce temps de mollesse pacifique et de culture générale, le crime et la production littéraire augmentaient. On ramassait des assassins de quinze ans, et des morveux sans poils s’appelaient «hommes de lettres». Ça les prenait à la mamelle, et dès qu’ils pouvaient marcher ils aboyaient aux trousses des géants pour que ceux-ci baissassent les yeux sur eux.

Chaque groupe était une chapelle qui avait son étendard. Les plus riches faisaient une réclame dont les autres crevaient de dépit: aux pauvres il restait la grimace. Et tous criaient à la fois qu’il fallait sauver les arts, comme les passagers d’entrepont qui prennent le roulis pour l’engloutissement et hurlent, tandis que le navire les emporte à pleines voiles.

Au fond, ils ne voulaient que des sinécures et du renom, braillaient mais ne cassaient rien, et pour avoir découvert Platon se proclamaient novateurs. La compétition, la flatterie des dispensateurs et l’attaque des adversaires les occupaient plus que les œuvres. Ils rompaient des plumes à critiquer des critiques, et leurs messies n’étaient pas nés.

C’est pourquoi quelques hommes qui respectaient le silence et la création s’étaient retirés de ce monde. Trop hauts et trop francs pour s’accommoder de compromis et de prostitution, ils méprisaient la fosse commune et le champ clos des envies. Ils ne désiraient point la gloire et aimaient le travail. Comme Elémir Bourges, ils bâtissaient au delà des frontières du peuple, ou, comme Romain Rolland, ils attendaient que la foule vînt d’elle-même saisir le voile et démasquer le monument.

Celui-ci gagna le public à la force de l'œuvre édifiée patiemment et avec enthousiasme comme une cathédrale. Il a toujours vécu dans la retraite et n’a point couru après la renommée qui l’a recherché ainsi qu’une fiancée. Son visage n’a traîné ni les illustrés, ni les salons; il n’a point créé d’école et on ne connaît pas sa personne: il travaille, il fait des livres.

M. Romain Rolland est venu à Paris vers 1880, pour entrer à l’Ecole Normale. Il quittait le Morvan où ses ancêtres, gens de robe du côté maternel, notaires du côté paternel, lui donnaient de profondes racines, jusqu’au cœur du Nivernais et de la Bourgogne.

Il est du centre de la France et du centre de la bourgeoisie, de ces vieilles races de magistrats qui vivaient dans l’attachement à la terre et le respect du devoir. Ils demeuraient dans leur pays de générations en générations, toujours plus liés au sol, où il y avait plus de leur poussière, conquérant sur le peuple la domination des justes dont ils étaient fiers, et plaçant l’honneur dans la droiture. Ils avaient la maison de famille, qu’ils vénéraient, où battait le cœur de la race dans le souvenir des hommes et des choses. Solidaires du passé, ils y puisaient la dignité et cette honnêteté un peu vaniteuse et guindée, mais ferme jusqu’au sacrifice.

Ainsi le père de M. Rolland abandonna son étude de Clamecy, sa vie paisible, l’amitié des campagnes et des braves gens, pour suivre à Paris le jeune Romain qui avait besoin de lui. C’était son devoir. Il n’hésita pas, rompit avec la liberté et s’enferma dans un bureau, pour ne point délaisser son fils.

Celui-ci est du même sang. Une sévère grandeur morale, faite de probité et de volonté dans le bien, est au fond de toutes ses œuvres, comme une assise de granit. Il soumet son existence aux contraintes de sa profession et poursuit sa voie avec méthode et ténacité. Elle est à la fois comme il faut, opiniâtre et pure.

Et pourtant, une sensibilité très aiguë, qui pouvait l’incliner à des folies passagères, vibre au centre de cette maîtrise. Sans doute vient-elle de la fatigue d’une lignée qui s’épuise à mesure qu’elle s’étend, et de sa mère aussi, qui la développa en élevant son enfant dans la musique.

Elle lui avait révélé tôt le monde des sons, la manière de les ordonner, de les asservir et de réveiller les âmes tumultueuses ou navrées qui sommeillaient au fond des vieilles œuvres. Elle renforça vraisemblablement ses émotions féminines aux reflets des impressions qu’elle provoquait. Il y eut entre la mère et l’enfant un échange de sentiments qui allaient s’affinant; et puis, cet art précis et vague, enveloppant et dominateur, souple comme notre pensée, était propre à surexciter une imagination enfantine.

M. Romain Rolland avait donc entraîné déjà sa faculté de sentir, qui fait les artistes, quand il arriva à l’École Normale. La méthode l’y attendait. Il se forma, dans la section d’histoire et de géographie qu’il choisit, une discipline de l’esprit. En même temps qu’il y prenait le goût des compositions ordonnées, son intelligence s’adaptait aux systèmes critiques, la recherche, la comparaison, le classement des textes, qui permettent de maçonner une œuvre comme une tour.

Cette formation se coula bien dans ce tempérament probe et volontaire, sans trop contraindre la sensibilité qu’il entretenait d’ailleurs par la musique, dont il disait «qu’elle lui semblait un aliment aussi indispensable à sa vie que le pain». D’autre part, en lisant Wagner, en se saturant de Tolstoï, qu’il aima toujours avec dévotion, il élargissait son cœur, pénétrait à la fois la force et la douleur humaines et se passionnait pour la vérité.

Dès cette époque—1887,—où il reçoit une lettre admirable de Tolstoï, touchant la dignité religieuse de l’art, et qui éclaire, en l’affermissant, sa foi dans cet art auquel il brûlait de se vouer, il arrive à des convictions qui, fortifiées encore, prendront par la suite une valeur dogmatique. Ce sont la haine du mensonge, le souci de la sincérité, le besoin d'être utile, la nécessité du sacrifice, l’universalité de l’art.

Des influences successives et très lourdes pèseront encore sur lui, mais elles ne feront qu’accentuer les plis. M. Romain Rolland, après une courte période où les aspirations violentes de son être aimant et sain se tendaient dans le vide, comme les bras d’un adolescent dans les nuits solitaires, trouva bien vite les formes de son idéal qu’il put embrasser. Les rails de sa vie étaient forgés. Il savait où il allait, ce qu’il voulait; et avec un peu plus de réflexion et de maturité, il saurait comment y atteindre.

Voici un homme. Il a une charpente morale et des idées. Le fait n’est pas commun aujourd’hui. Il n’aura peut-être point une rigidité d’acier de trempe dure qui éclate sous la pression, mais plus souple,—plus humain,—il ploiera quelquefois sans jamais cesser de revenir à sa forme d’une détente. Et dans toute son œuvre, derrière la diversité des apparences, on retrouve cet homme et sa parole.

Reçu en 1889 à l’agrégation d’histoire, M. Romain Rolland accepte une place à l’école française de Rome.

L’Italie lui fut une révélation, non seulement par sa lumière dans laquelle les choses ont plus de forme, par ses paysages où les arbres font des taches et les ruines des reflets de soleil, mais surtout par son passé. Cette terre qui garde les trophées des civilisations successives, du temple de Pæstum, immobile dans la plaine de l’humanité comme une borne, au Coleone féodal et au coteau d’Assise, où l’art couva sans cesse, parmi les décombres, ainsi qu’un foyer, attirant tous les grands hommes, de Montaigne à Ibsen, toucha peut-être davantage l’historien en lui.

On le sent très enthousiaste, particulièrement de la Renaissance, mais très curieux aussi d’apprendre, de fouiller les archives et les musées, de nourrir ces dossiers avec lesquels, romans ou biographies, il bâtira plus tard ses livres.

Déjà il écrit des drames historiques: Orsino, Les Baglioni, Le siège de Mantoue, Niobé, Caligula, Jeanne de Pienne, qui n’ont jamais paru, mais furent lus dans le petit appartement occupé, derrière le Colisée, par Malwida von Meysenbug.

Cette femme admirable avait alors 73 ans, et toute sa vie n’avait été qu’une lente purification de son âme mystique et idéaliste. Elle s’était séparée de son père, un Français germanisé, ministre du prince Guillaume Ier de Hesse-Cassel, parce qu’elle ne voulait pas compromettre ses croyances dans l’existence officielle; mais jamais elle ne relâcha les liens sentimentaux qui l’unissaient à sa famille. Réfugiée à Londres après 48, elle connut Kossuth, Mazzini, Herzen, Ogareff, Ledru-Rollin et Louis Blanc, tous ceux qui, comme elle, désiraient «pour l’humanité un progrès indéfini dans la liberté et la justice», et qui étaient proscrits, parce que l’amour des hommes épouvante les gouvernements.

Plus tard elle se retira en Italie, et, après le mariage d’une fille de Herzen qu’elle avait adoptée, écrivit ses mémoires. Wagner, Liszt, Lenbach, Nietzsche, Garibaldi, Ibsen furent de ses amis, et ces grandes pensées refoulaient de plus en plus les brumes de son cœur qui devenait comme une mer calme sous un soleil immobile.

M. Romain Rolland la gagna par la musique qu’elle aimait beaucoup et dont elle était privée. Il allait souvent jouer pour elle à son vieux piano, et remuer entre eux des souvenirs et les antiques émotions humaines. Il discutait aussi d’art et de sociologie, et elle apportait, dans ces causeries, les idées fécondes qu’avaient semées en elle les meilleurs et les plus grands des hommes.

Elle disait: «La liberté est la plus sévère des lois», et encore: «J’appartiens à la grande communauté de ceux qui aiment et cherchent à réaliser en eux et autour d’eux le bien, le noble et le beau». Elle estimait que «la littérature ne pouvait être un pur rêve d’art; elle devait être une action humanitaire et moralisatrice». Elle s’éteignit comme un astre qui se prolonge en doux reflets après sa chute. Ses derniers mots furent: amour et paix.

Son influence marqua chez M. Romain Rolland en donnant force de dogme aux tendances morales acquises près de Tolstoï, en l’inclinant davantage vers le peuple, la liberté, et en le poussant définitivement à la littérature d’action. Sans doute, par contraste, la sérénité spirituelle de l’appartement du Colisée lui fit-elle mieux pénétrer l’anarchie du temps et rêver une œuvre de critique et de réaction qui serait Jean-Christophe, en même temps qu’il se promettait de bousculer l’art hors des salons, de l’élargir à la mesure de la vie, de le hausser à la taille du peuple: il y avait trop longtemps que l’on disait la messe dans l’obscurité des chapelles; il fallait de nouveau le sacrifice, en plein jour, à la face du monde.

En 1895, il soutient en Sorbonne sa thèse de doctorat: Les Origines de l’opéra avant Lulli et Scarlatti. C’était, après celle de M. Jules Combarieu, la seconde thèse musicale.

M. Romain Rolland s’efforçait déjà de mettre à sa place, dans l’enseignement universitaire, un art que l’on ne prenait pas encore au sérieux. Avec cette patience et cette combativité qu’il apporte à défendre ses idées, il ne manqua jamais, avec raison, de glorifier la musique et d’en propager l’étude, jusqu’au jour où son effort fut récompensé par cette inauguration qu’il fit, à l’Ecole des Hautes Etudes Sociales, d’une section de musique.

Le voici professeur: deux ou trois ans de débuts pénibles; puis, en 1897, il est chargé d’un cours d’Histoire de l’Art à l’Ecole Normale Supérieure. Cependant il publie, pour la première fois, à la Revue de Paris, un poème dramatique, Saint Louis, «dans la façon de Shakespeare», celui de tous les artistes qu’il a «le plus constamment préféré depuis l’enfance». Un an et demi après, le Théâtre de l'Œuvre représente une pièce en trois actes, Aërt, puis, quinze jours plus tard, monte Les Loups, et l’année suivante, Le Triomphe de la raison.

La voie est ouverte. M. Romain Rolland y marchera d’un pas énergique, poussant devant lui ses idées, ainsi qu’un troupeau dont le piétinement et la masse éveillent au loin les attentions. Rien ne le détournera de la route, et son labeur énorme de professeur, de critique et de romancier devient toute son existence. Il s’acharne à réaliser, successivement et avec méthode, ses grandes conceptions: le théâtre du peuple, l’épopée révolutionnaire, la vie des héros, l’exaltation de la vraie France. Il marche sans faiblir, avec la volonté d'être un rénovateur dans une civilisation malsaine, avec le désir d'être un ami. Et si le soir il s’arrête, las, au bord du chemin, c’est pour écouter les voix du sol, ou bien son cœur qui tinte, afin de nous dire la splendeur fortifiante de la terre et les mystères qui roulent au fond de nos poitrines.

II

Les œuvres de M. Romain Rolland ne sont peut-être pas également de belles œuvres, mais elles sont toujours de bonnes œuvres. Un esprit commun les domine, qui est le bien des hommes, et chacune soutient des idées, comme le coup de canon appuie le pavillon.

Dans les trois séries: théâtre, roman, critique, circule le même filon de pensée qui remonte ici et là, à fleur de texte, pour briller en formules analogues, et partout l’on retrouve, même dans les ouvrages d’imagination, le goût de l’auteur pour le document, la référence et les tirades dogmatiques.

M. Romain Rolland tient de sa formation universitaire l’amour du petit papier et de la thèse, sans pousser jusqu’au pédantisme. Il n’a point le souci de démontrer, d’analyser, d’ergoter qui, depuis M. Bourget, possède tous les psychologues: il a le désir de convaincre. Ce n’est pas un enseigneur, c’est un croyant; il ne propose pas, il affirme; et, pour faire plus de poids dans la balance, il y jette fréquemment, ainsi que le Gaulois son épée, les aphorismes lourds de Tolstoï ou de Gœthe.

Sa foi est humaine et laïque; elle se nourrit de la passion de la vie et de la vérité; elle poursuit son but sans faiblir et se poursuit elle-même jusqu’en ses plus extrêmes conséquences. «Quand j’accepte une idée, dit M. Rolland, j’accepte tout ce qui est en elle, et je me mépriserais, si je reculais devant la nécessité de mon esprit.»

Et il ne recule jamais; il va de l’avant, non pas aveuglément et par instinct, comme un mystique, mais à coups de raisonnements, parce qu’il a besoin de vider à fond toute idée et de la briser, même, pour voir si elle ne recèle point encore de l’inconnu dans ses morceaux, et parce qu’il veut encourager par son exemple. Sans doute espère-t-il soulever la conscience humaine jusqu’à ses hauteurs avec ce dur levier qu’il forge, à nos yeux, pour l’usage de ses mains. S’il a mis dans la bouche d’un vaincu ces paroles de clairvoyante désespérance: «L’homme est fou qui pense changer le monde. L’univers est livré au caprice du hasard. Tous les essais de l’homme pour tâcher de le guider vers une Raison plus haute se détruisent les uns les autres. Chaque effort énergique pour contraindre la volonté du Destin ne fait que la rendre plus implacable et plus meurtrière.—Que faire? Se résigner et garder le silence», sa réplique sonne, comme un défi, dans la confession du conventionnel Hugot qui marche à la guillotine: «La vie sera ce que je veux. J’ai devancé la victoire, mais je vaincrai.»

Voilà son attitude qui est celle de la volonté avertie et de la foi quand même! Il n’y a pas à se plaindre, parce que personne ne nous entend au delà de nous-même; il n’y a pas à ruser sous le couvert d’une religion, parce que c’est une lâcheté. Les confessions ne sont que le sable du désert où l’autruche traquée se cache la tête. Il ne faut point chercher à «tromper la vie», selon le mot de Brunetière, avec les paradis éternels, ni même avec l’art, comme Wagner; mais il faut la regarder en face, l’empoigner à bras-le-corps et lui faire violence, victorieusement.

C’est la tenue d’un brave. Il veut le courage réfléchi et non la fuite en avant. Tu ne te déroberas pas, tu ne te griseras pas; tu sonderas la réalité sinistre jusqu’à la mort, et tu te tiendras debout en face d’elle: «les yeux grands ouverts, dit-il, aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, son infortune en face».

Car ce n’est pas par ignorance que M. Romain Rolland se guinde à ce personnage. Il a mesuré la profondeur de la détresse humaine et tend plutôt à en exagérer la somme. «La vie, écrit-il dès ses premiers drames, est un malentendu incessant et cruel. Chacun vit près des autres sans jamais les comprendre. On se hait; on se torture; on s’efforce à se détruire... Les hommes sont aussi loin l’un de l’autre que la terre des étoiles qui roulent dans l’espace. Elles ne se réuniront que dans la destruction.»

Son stoïcisme est donc la réaction d’un pessimisme mêlé d’orgueil. Il reprend le vieux thème de la solitude absolue de l’homme, qui allait bien à la force morale des ancêtres morvandiots, venue intacte jusqu’à lui. Il entend le christianisme qui craque de toutes parts, dans le relâchement de la doctrine, et les appétits bâiller comme des fauves qui se réveillent. Il sent que les hommes et lui-même oscillent et ploient ainsi que des arbustes sans tuteur. Alors il se raidit, contemple autour de lui l’abîme d’épouvante, se révolte et se hausse jusqu’à le dominer. «Je hais l’idéalisme couard, qui détourne les yeux des misères de la vie et des faiblesses de l'âme... Le mensonge héroïque est une lâcheté. Il n’y a qu’un héroïsme au monde: c’est de voir le monde tel qu’il est,—et de l’aimer».

Mot suprême qui rompt l’impassibilité et nous rattache tout d’un coup à l’existence! Oui, nous la voyons telle qu’elle est avec ses deux faces inégales, l’une de joie, l’autre de douleur. Elles sont opposées, mais elles se complètent et l’une est la clef de l’autre. «Louée soit la joie et louée la douleur! L’une et l’autre sont sœurs et toutes deux sont saintes. Elles forgent le monde et gonflent les grandes âmes. Elles sont la force, elles sont la vie, elles sont Dieu. Qui ne les aime point toutes deux, n’aime ni l’une ni l’autre. Et qui les a goûtées sait le prix de la vie et la douceur de la quitter.»