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Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) / oeuvres anthumes cover

Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) / oeuvres anthumes

Chapter 60: GOSSERIES
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About This Book

A collection of short comic pieces that subvert ordinary storytelling with wordplay, ironic monologues, and sudden absurdities. The texts range from mock-confidences and lampooning sketches to brief theatrical pantomimes, using deadpan delivery, paradox, and parody to expose pretension and social mannerisms. Varied in form and tempo, the pieces rely on concise, economical prose and timing to produce mischievous effects, trading realistic detail for playful logic and satirical observation that often turns expectations into punchlines.

À MONSIEUR OUSQUÉMONT-HYATT,
À GAND

Votre lettre, cher monsieur, m'a touché aux larmes, dirais-je, si je ne craignais de me faire railler par mes sceptiques lecteurs et mes gausseuses lectrices.

Et puis, je mentirais en parlant de mes larmes. Votre lettre m'a fait plaisir, bien plaisir, et c'est encore très gentil.

Vous avez la bonté de vous informer de mes travaux, de mes amours, de mes espoirs.

Les Confessions d'un enfant du cycle vont-elles bientôt paraître? demandez-vous.

Et ma fameuse Légende des cycles, à quand sa mise en vente? Entre parenthèses, j'ai ajouté à cette publication le sous-titre suivant, à la portée des plus humbles méninges: ou le Vélo à travers les âges.

Car le vélo, cher monsieur, n'est pas d'invention aussi récente que vous semblez le croire.

Des morceaux de silex me tombèrent sous la main dernièrement qui sont les fragments de vélocipèdes préhistoriques.

Sans remonter si haut, le tandem, ce fameux tandem dont vous faites votre Dieu, était une machine courante (courante est le mot) à l'époque de la vieille Rome.

Une des marques les plus appréciées alors était le Quousque tandem dont se servait, à l'exclusion de tout autre, l'équipe des frères Catilina.

Quand Cicéron (voyez la première Catilinaire) avait parlé du Quousque tandem aux Catilina, il avait tout dit.

Et il ajoutait, ce Marcus Tullius, abutere patientia nostra, ce qui signifiait: Est-ce que l'équipe des frères Catilina ne nous fichera pas bientôt la paix avec leur dangereux Quousque tandem?

Allusion transparente au recordium Roma-Tusculum établi, la veille, par les frères Catilina, recordium fertile en accidents de toute sorte: écrasement d'un puer en train d'abiger muscas, le cheval effrayé d'un vieux magister equitum, fraîchement débarqué des guerres puniques, etc., etc.

(De ces frères Catilina, l'histoire a conservé le nom d'un seul, Lucien, que les courtisanes appelaient familièrement Lulu.)

Cicéron, d'ailleurs, se couvrit de ridicule dans cette affaire. Il y mêla des noms qui n'avaient rien à y voir. Ô Tempora! Ô Mores!

Le marquis de Morès—est-il nécessaire de l'ajouter?—ne connaissait même pas Catilina de vue.

Le plus comique, c'est que Cicéron invectivait ainsi le Quousque tandem des frères Catilina... en hémicycle, lequel, ainsi que l'indique son nom, était une sorte de vélocipède composé de la moitié d'une roue. (Comme ça devait être commode de rouler là-dessus!)

Je travaille également à la reconstitution du célèbre Pôdâsocus Akilleus, d'Homère, et je compte bien démontrer que si cet Akilleus était, à ce point, pôdâsocus, c'est qu'il avait une bonne bécane entre les jambes.

De là, je remonterai aux ailes, dont la mythologie grecque affublait les pieds de Mercure.

Ce sera un jeu d'enfant pour moi d'établir que ces ailes sont la représentation symbolique de la pédale.

Rude tâche, monsieur, que de dissiper ces brumes!

J'y travaille sans relâche, ne m'interrompant que pour prier.

Au revoir, cher Ousquémont-Hyatt, et bon appétit.

Si vous avez l'heur de rencontrer, par les rues de Gand, notre excellent Maurice Maeterlinck, décrochez-lui, de ma part, mille marques d'estime et de cordialité.

LES ARBRES QUI ONT PEUR DES MOUTONS

Du ponant, du couchant, du septentrion, du midi, du zénith et du nadir m'adviennent mille sanglants reproches pour le lâche abandon que j'ai commis envers la question si poignante de ces pèlerins passionnés que sont les végétaux.

Certes, quand Mirbeau écrivit l'histoire de son Concombre fugitif, il n'espérait point faire couler tant d'encre, susciter d'incomptables correspondances, inquiéter tant d'âmes frétillantes.

Et de toutes parts me pleuvent des communications touchant la sensibilité, l'ambulativité des plantes et la part réellement psychique qu'elles prennent à la vie.

Dans le lot des aimables lecteurs (et aussi lectrices) qui s'intéressent à la question, se trouvent d'agréables fantaisistes, d'effrénés convaincus et d'autres plus difficiles à classer.

Un lieutenant d'infanterie qui signe Guy de Surlaligne (très probablement un pseudonyme) m'affirme que dans les environs de sa garnison, à Tulle, pousse une espèce de violette, à laquelle on peut, sans sourciller, attribuer le record de la modestie.

«Vous cueillez, assure ce militaire, un bouquet de violettes, vous le posez sur une feuille de papier blanc, et vous vous reculez en fixant indiscrètement les pauvres fleurettes.

»Aussitôt, et de lui-même, le bouquet s'enroule dans le papier blanc, comme ferait un mort dans son linceul, et aussi rapidement (car on sait que les morts vont vite).

»Si vous avez laissé quelques épingles à la portée du bouquet, ces menus ustensiles se trouvent immédiatement attirés et fichés dans le papier, comme pompés par la force vive de l'incoercible pudeur.»

Quelle leçon pour les jeunes filles américaines qui se trouvaient cet été à Burlington!

À la Faculté de droit de Paris, immeuble qui ne passe certainement pas pour le refuge des rigolades fin de siècle, fut, le mois dernier, abordée la question des forêts baladeuses.

M. Ducrocq, le très aimable professeur de droit administratif, proféra ces paroles textuelles:

«À cette époque, messieurs (vers 1872, 1873), les forêts nationales se sont promenées de ministère en ministère, de l'Agriculture aux Finances, des Finances à l'Agriculture, etc., etc.»

Hein, mon vieux Shakespeare, les voilà bien les forêts qui marchent, les voilà bien!

Sans nous arrêter à la légitime stupeur du flâneur rencontrant la forêt de Compiègne dans la rue de Rivoli, passons à une troisième communication qui ne fut pas sans me bouleverser:

«Il y a des arbres, m'écrit M. le vicomte de Maleyssie, notamment les bouleaux et les chênes, qui éprouvent un trac abominable quand passe, non loin d'eux, un troupeau de moutons. Et cette frayeur se traduit par un retrait immédiat de la sève dans l'arbre, au point qu'il n'est plus possible de détacher l'écorce de l'aubier.»

Un peu, ce me semble, comme lorsque nous éprouvons un sentiment de constriction à la gorge.

Et, à l'appui de son dire, M. le vicomte de Maleyssie m'adressa des documents, dont quelques-uns assez précieux; entre autres, le numéro d'avril 1833 du Cultivateur.

À la page 210 de ce vieil organe, je trouve le récit suivant dû à la plume du grand-père même de M. de Maleyssie:

«Des ouvriers étaient employés à écorcer des chênes sur l'un des penchants d'un coteau situé entre deux vallées, dans la propriété que j'habite. Le temps était très favorable à ce genre de travail; aussi avançait-il assez vite, lorsque peu à peu il devint moins aisé. L'écorce ne se souleva plus qu'avec peine, et bientôt il fut impossible de l'enlever autrement que par petits morceaux.

»Les ouvriers, n'ayant aperçu aucune variation dans l'état de l'atmosphère, attribuèrent unanimement ce phénomène au voisinage de quelque troupeau de moutons.

»En effet, j'avais donné l'ordre au berger d'amener le sien sur le revers du coteau où travaillaient les ouvriers.

»Cela bien constaté, je fis retirer les moutons, et à mesure qu'ils s'éloignaient, le pelage des arbres devenait plus aisé. Néanmoins, la sève, pendant toute la journée, ne reprit pas sa circulation avec la même activité qu'auparavant.

»Cette expérience, répétée deux années de suite, a produit le même effet.»

Les Annales de la Société d'Horticulture de Paris (tome XII, page 322), s'occupent également de cet étrange phénomène et citent un cas analogue constaté dans les pépinières royales de Versailles en 1817.

L'auteur de la communication conclut ainsi:

«Quoique je sois très porté à chercher une explication, bonne ou mauvaise, à tous les phénomènes de la végétation, je ne suis jamais arrivé à expliquer celui-là. C'est sans doute le plus délicat de tous ceux que nous offrent les végétaux. M. de Candolle n'en a rien dit dans sa Physiologie générale

Vous pensez bien que si M. de Candolle n'a rien trouvé à dire sur cette question, ce n'est pas un pauvre petit gas comme moi qui éclairera les masses botanisantes.

Seulement, je pense que si le roseau apprenait la frousse énorme qu'un simple mouton peut infliger à

Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts,

il rirait bien, le souple et charmant roseau.

PHÉNOMÈNE NATUREL DES PLUS CURIEUX

Les commentaires que j'ai publiés, naguère, relatifs à une saisissante chronique de Mirbeau, où il était question d'un vieux jardinier qui jouait du piston pour embêter son hibiscus et de concombres qui s'enfuyaient dès qu'on les appelait, m'ont valu mille communications diverses et des plus intéressantes, émanant d'horticulteurs et grands propriétaires fonciers.

Le cas d'un arbuste musicophobe et celui d'un potiron vadrouilleur sont loin, paraît-il, d'être des cas isolés.

Impossible, malheureusement, de citer tous ceux que me communiquent mes aimables correspondants.

Je n'en veux retenir qu'un seul dont je fus témoin.

J'avais reçu, la semaine dernière, un mot de M. Edmond Deschaumes, m'invitant à me rendre compte, par moi-même, d'un fait insignalé jusqu'alors par les botanistes.

«C'est surtout le lundi matin que mon expérience réussit le mieux, ajoutait Deschaumes; viens donc dès dimanche, dans l'après-midi, tu pourras ainsi assister à l'évolution complète du phénomène.»

Je n'eus garde de manquer à cette piquante invitation.

Edmond Deschaumes est un de mes plus vieux camarades du Quartier Latin. Il fonda même en ces parages une revue littéraire où j'abritai mes jeunes essais. Tout ça ne nous rajeunit pas, mon vieux Deschaumes!

Sans être palatiale, comme disent les Américains, la résidence, à Marly-le-Roi, de M. Deschaumes est vaste, bien aérée et lotie de tout l'appareil du confort moderne.

Pour l'instant, nous n'avons à nous occuper que du jardin.

Dès mon arrivée, Deschaumes me mena devant un magnifique antirrhinum ou muflier couvert de fleurs.

La fleur de l'antirrhinum se nomme vulgairement gueule de loup, chacun sait ça.

Or, Deschaumes se mit à arroser son antirrhinum avec des mélanges d'absinthe, de bitter, de vermouth, etc.

Après quoi, ce fut avec des bouteilles de vin, et même des litres.

Puis ensuite, après notre dîner, du cognac, de la chartreuse, etc.

Enfin, et jusqu'à assez tard dans la nuit, avec des canettes de bière.

Après quoi, nous allâmes vers nos couches goûter un repos que nous n'avions point dérobé.

Le lendemain, dès l'aube (chef-lieu Troyes), tous nous étions réunis devant l'antirrhinum.

Et nous constations, ô miracle! que les gueules de loup étaient devenues des gueules de bois.

À telle enseigne que M. Jules Bois lui-même s'y serait trompé.

À BORD DE LA «TOURAINE»

(BLOCK-NOTES)

Samedi, 9 juin.—Le pilote qui a sorti la Touraine du port du Havre s'appelle Ravaut. C'est un grand et fort gaillard comme ses tumultueux homonymes de Paris. Un moment, j'ai eu peur qu'à leur image, il ne cherchât à nous faire une bonne blague, en nous collant, par exemple, sur le banc d'Amphard.

(Les frères Ravaut—je donne ce détail pour les gens de Winnipeg—sont des drilles dont le sport favori est d'ahurir la clientèle paisible des établissements publics ou autres.)

Par bonheur, il n'en fut rien.

Nous sommes sortis triomphalement des jetées du Havre, très garnies de gens agitant les mouchoirs d'adieu. À toute vitesse, nous avons gagné le large. Derrière nous, les côtes se sont enfoncées dans l'horizon.

Cette nuit, nous allons apercevoir les feux du Cap Lizard et d'Aurigny. Et puis, bonsoir la terre! On n'en verra plus que dans huit jours, là-bas, en Amérique.

... Nous dînons à la table du docteur, lequel me parait être un joyeux thérapeute prenant la vie par le bon bout. Excellente idée de nous avoir placés, mes amis et moi, à la table de ce gai praticien flottant.

Longitude: 12° 58'.
Latitude: 49° 39'.

Dimanche, 10 juin.—Mon home, sweet home, consiste en la cabine 72, sise à l'avant et à tribord. Je l'occupe sans compagnon—chouette!—et sans compagne—hélas!—avec un bon petit hublot pour moi tout seul.

À propos de hublot, il y a, à la table voisine de la nôtre, un amour de toute petite fille qui n'arrive pas à se faire une raison de ce qu'une table à manger aussi fastueuse prenne jour par de si exiguës ouvertures. Au déjeuner, elle s'est écriée d'un gros air chagrin tout à fait comique:

Dis donc, maman, comme i sont péti, les fenêtes, ici!

Cette petite fille s'appelle, d'ailleurs, Marguerite.

... On a eu du gros temps, aujourd'hui. Beaucoup de dames ne sont point sorties de leurs cabines. D'autres, sur le pont, jonchent leur fauteuil long, telles des loques.

On n'a pas eu beaucoup le temps de faire connaissance. Ça ne va pas tarder, je pense, et tant mieux, car quelques très jolies jeunes filles américaines n'apparaissent point comme d'une grande faroucherie.

Marche du navire, 419 milles.

Longitude: 24° 14'.
Latitude: 48° 56'.

Lundi, 11 juin.—J'ai gagné la poule sur la marche du navire. Voici comment on procède: On est dix gentlemen qui mettent chacun un louis et qui s'affublent, chacun, par voie de tirage au sort, d'un numéro différent, de 0 à 9. Celui qui a le numéro qui correspond au chiffre des unités du nombre de milles parcourus dans les vingt-quatre heures a gagné la poule. Un exemple pour les esprits obtus: J'avais le numéro 3, et le navire a fait 443 milles. C'est donc moi qui ai gagné les dix louis. Inutile d'ajouter que cette somme s'est rapidement volatilisée dans la fumée d'un succulent petit extra-dry qu'ils ont à bord.

... On a encore pas mal roulé et langué aujourd'hui. La majorité des dames demeure à l'état loquoïdal.

... Un vieux monsieur très bien me demande ce que je vais faire en Amérique. Comme, en somme, je n'ai pas l'ombre d'une parole raisonnable à dire, je lui réponds, d'un air détaché, que je vais me livrer à la culture en grand du topinambour dans le Haut-Labrador. Le vieux monsieur me répond qu'avec du travail et de la conduite, on arrive à tout, dans n'importe quelle partie.

Longitude: 35° 16'.
Latitude: 47° 29.

Mardi, 12 juin.—Du beau temps, ce matin. Plus de roulis ni de tangage, mais de la gîte à tribord, énormément, au moins vingt degrés (j'entends par ces mots que le plan du pont faisait avec l'horizon un angle d'au moins vingt degrés). Très commode, la gîte à tribord. Précisément, il y avait des asperges à l'huile et au vinaigre. L'inclinaison des tables nous évita la peine de caler notre assiette pour que notre sauce se réfugiât dans un coin (si tant est qu'il soit un coin aux circulaires assiettes).

Quand je serai décidé à faire construire mon petit cottage, je prierai Henri Guillaume, mon architecte ordinaire, de donner à ma salle à manger vingt degrés de gîte à tribord, rapport aux sauces.

Marche du navire: 455 milles.

C'est l'ami Berthier qui a gagné la poule.

Longitude: 45° 44'.
Latitude: 44° 41'.

Mercredi, 13 juin.—Ce Berthier, dont je parlais hier, est le plus distrait garçon du globe. Depuis notre départ du Havre, nous ne cessons de lui faire le même genre de plaisanteries, dans lesquelles il coupe sempiternellement:

—Berthier, on te demande au téléphone!

Ou bien:

—Berthier, le chasseur de Perroncel a remis une lettre pour toi à la caisse!

Sursautant de son rêve, l'infortuné Berthier cherche à s'orienter dans la direction du téléphone ou de la «caisse».

... Le vieux monsieur très bien à qui j'ai conté mon histoire de culture de topinambours dans le Haut-Labrador, commence à devenir très rasant. Il s'intéresse prodigieusement trop à mes faux projets et ne rate pas une occasion de me procurer des tuyaux sur ma future industrie. J'étais, ce soir, sur le pont, en grande conversation avec la toute charmante Miss Maud Victoria P..., quand il est venu me quérir en grande hâte pour me présenter à un passager, dont la seconde femme a un gendre qui va se remarier avec une jeune veuve du Labrador, et très susceptible, par conséquent (le passager), de me donner des renseignements de la plus haute importance sur l'agriculture en ces parages.

C'est bien fait pour moi. Ça m'apprendra à faire des blagues!

Marche du navire: 472 milles. C'est M. Deering qui a gagné la poule.

Longitude: 36° 10'.
Latitude: 42° 23'.

Jeudi, 14 juin.—C'est généralement le jeudi que je choisis pour, selon le cas, l'éloge ou le blâme à distribuer aux officiers des bâtiments sur lesquels je vogue.

Aujourd'hui, de l'éloge seulement:

À notre commandant, l'excellent capitaine Santelli, un marin consommé, doublé d'un homme du monde, très épris de toutes les choses d'art et d'esprit.

Au capitaine en second Masclet, un rude loup de mer, fertile en anecdotes dont quelques-unes n'hésiteraient pas à se faire adopter par le Captain Cap lui-même.

Au commissaire, M. Treyvoux, l'urbanité et la courtoisie personnifiées.

Au docteur Marion (deux fois nommé), à la table duquel les natures les plus moroses ne sauraient s'embêter une seule seconde.

Un conseil: si vous allez en Amérique par la Touraine, sans femmes, tâchez d'être à la table du docteur Marion: je dis sans femmes, parce qu'avec ce bougre-là...

Marche du navire: 487 milles. C'est Paul Fabre, le fils du très sympathique commissaire général du Canada à Paris, qui a gagné la poule.

Longitude: 66° 50'.
Latitude: 40° 57'.

Vendredi, 15 juin.—Je suis détenteur d'une montre en acier oxydé qui, depuis le jour de son acquisition par moi, a mis une touchante obstination (complexion naturelle, atavisme, tendance acquise? sais-je?) à retarder de cinquante minutes par jour.

Or, ce retard correspond précisément à notre changement journalier de longitude, en sorte que mon chronomètre (que j'ai fichtre bien payé vingt-cinq francs), parti du Havre avec l'heure du Havre, va arriver à New-York avec l'heure de New-York.

Très fier de ce phénomène, j'en ai fait part au plus grand nombre, expliquant la chose à ma manière.

Des doutes se sont élevés dans l'entourage, relativement à la véracité de ce fait. On m'accusait de régler ma montre moi-même. J'ai dû, pour démontrer ma parfaite bonne foi, remettre l'objet ès-mains de M. Mac Lane, qui n'est pas un blagueur, lui, ayant représenté les États Unis en France. La montre fut séquestrée durant vingt-quatre heures et sortit triomphale de l'épreuve.

Miss Olga Smith (la plus belle passagère, de même que M. Dyer est le plus joli homme du bord) m'a demandé:

—Alors, quand vous reviendrez en Europe, cette montre retardera de cinquante minutes par jour?

—Comme de juste, ai-je répondu froidement.

Et tout le monde m'a demandé l'adresse du fabricant.

... On ne voit pas encore les côtes, mais nous avons néanmoins pris contact avec la libre Amérique.

Vers six heures, ce soir, une jolie petite goélette nous a accostés, déposant à notre bord un bon vieux pilote, porteur d'une de ces bonnes vieilles physionomies, comme on n'en rencontre que sur les timbres-poste des United-States.

J'ai demandé au capitaine Masclet:

—Est-ce que vous ne pourriez pas vous passer de pilote?

Masclet a éclaté de rire, à cette idée qu'un pilote pouvait servir à quelque chose, et il m'a raconté qu'à l'un de leurs derniers voyages, le pilote s'était tellement saoulé avec les passagers, qu'il se croyait dans le golfe de Guinée.

Marche du navire: 502 milles. C'est M. Ernest Debiève, l'artilleur bien connu, qui a gagné la poule.

En rade de New-York.

Samedi, 16 juin.—La brume de ce matin s'est dissipée. Nous apercevons les côtes. De grands voiliers nous croisent à chaque instant. Dans deux heures, nous serons amarrés au wharf.

On aperçoit, sur le pont de la Touraine, quantité de gens qu'on n'avait pas aperçus pendant la traversée.

D'étranges pirogues nous ont-elles apporté, cette nuit, ces mystérieux voyageurs, ou bien, plus simple explication, ces pauvres gens seraient-ils restés dans leur cabine pendant ces sept jours?

... Un vieux Canadien, fort brave homme d'ailleurs, se vantait l'autre jour de n'avoir jamais de sa vie prononcé un seul mot d'anglais. Il a une façon de nationaliser les inévitables expressions albionesque qui m'amuse beaucoup.

Il vient de me donner ce conseil:

—Puisque vous ne faites que passer à New-York, ne donnez pas vos bagages à visiter à la douane. Faites-les envoyer en bonde.

En bonde, traduction libre du in bond anglais (en transit).

... Nous débarquons.

Ce soir, nous roulons dans les pires débauches à New-York, et, demain matin, en route pour Montréal.

GOSSERIES

Eh! non, je ne m'étais pas trompé! C'était bien mon jeune ami Pierre et sa maman qui remontaient l'avenue de Wagram.

Pierre avait passé son bras dans le bras de sa mère, et il semblait, plutôt que son fils, être le petit amoureux de sa petite maman.

Il racontait sûrement une histoire très cocasse, car je les voyais rire tous deux, tels de menus déments.

Je les rejoignis, et mon jeune ami Pierre voulut bien me mettre au courant.

—Tu sais bien, la femme de chambre à maman! Elle s'appelle Laure.

—J'ignorais ce détail.

—Il y a bien d'autres choses que tu ignores, mais ça ne fait rien: elle s'appelle Laure tout de même... Alors, comme on dit toujours: l'or est une chimère, ce matin, je l'ai appelée Chimère: «Ohé! Chimère, apportez-moi mes bottines jaunes!» Ce qu'elle est entrée dans une rogne, mon vieux!

—Eh bien! mais... je ne trouve pas ça très drôle.

—Attends donc un peu. Le plus rigolo dans tout ça, c'est qu'elle croit que chimère c'est un vilain mot, tu comprends?... Rougis pas, maman? Alors, elle m'a menacé de le dire à papa, si je recommence... Tu penses si je vais me gêner.

—Et ton papa, que te dira-t-il?

—Papa? il ne me dira rien, pardine! Qu'est-ce que tu veux qu'il me dise pour appeler la femme de chambre chimère?

—Il ne te dit jamais rien, ton père?

—Oh! si, des fois... Ainsi, l'autre jour, il m'a appelé polichinelle, idiot, crétin, imbécile.

—Et toi, que dis-tu pendant ce temps-là?

—Moi? je ne dis rien... j'attends qu'il ait fini... Un jour qu'il me traitait de polichinelle, j'ai haussé les épaules; il m'a fichu une gifle, mon vieux, que la peau en fumait encore deux heures après!

—Mon pauvre ami!

—Oui, mais je sais bien ce que je ferai. Tiens, je donnerais bien dix sous pour être déjà un grand type, pour être en philo, par exemple.

—Et que feras-tu, quand tu seras en philo?

—Ce que je ferai? Eh ben! voilà ce que je ferai: un jour que papa me traitera de polichinelle, etc., je ne dirai rien, je n'aurai l'air de rien, seulement... (Pierre se tord.)

—Seulement?

—Seulement, je lui enverrai mes témoins.

—Tu enverras des témoins à ton père?

—Parfaitement! j'irai trouver deux copains de ma classe, deux copains sérieux... Tu sais, en philo, il y a des types qui ont de la barbe. Alors, ils s'amèneront chez papa, en redingote, et ils lui diront gravement... (Pierre se retord.)

—Ils lui diront?

—Ils lui diront: «Monsieur, nous venons de la part de monsieur votre fils vous demander rétractation des injures que vous lui avez proférées, ou une réparation par les armes.»

—Eh bien! à la bonne heure. Tu n'y vas pas de main morte, toi!

—Crois-tu qu'il en fera une bobine, papa?

—Je vois ça d'ici.

—Il sera plutôt un peu épaté, hein?

—Plutôt.

Nous échangeâmes encore quelques menus propos et je pris congé de mon jeune ami Pierre et de sa petite maman.

Quelques pas plus loin, je me retournai et je les vis tous les deux pâmés de joie à la seule idée de cette excellente plaisanterie qui aura lieu dans sept ou huit ans.

L'OISEUSE CORRESPONDANCE

Du flot montant de ma quotidienne correspondance, j'écume les suivantes communications tendant à démontrer que le record de la candeur est plus imbattable qu'on ne saurait croire.

J'ai adopté, pour la reproduction des susdites, la manière monomorphe, afin d'épargner quelque fatigue au lecteur surmené. (Depuis longtemps, j'ai remarqué que la semaine de Pâques surmène le lecteur plus qu'il ne convient.)

Première lettre:

«Cher monsieur,

»Permettrez-vous à un de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

»Voici:

»Il s'agit d'un jeune commis israélite, nommé Caen, qui entre dans la maison Duseigneur (confections en tous genres).

»Il fait l'affaire du patron qui l'associe, et de la fille du patron qu'il épouse.

»Aussitôt, il devient gros comme le bras M. Caen-Duseigneur.

»Dieu bénit leur union, et une petite fille arrive qu'on dénomme Rachel.

»Et, alors, cette petite fille s'appelle Rachel Caen-Duseigneur.

»Vous le voyez, cher monsieur, ce thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'œuvre dont vous êtes coutumier.

»Agréez, etc.

»L'Aumônier de la tour Eiffel.»

Deuxième lettre:

«Cher monsieur,

»Permettrez-vous à deux de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

»Voici:

»Il s'agit de deux messieurs qui voyagent sur le rapide de Paris au Havre: un petit monsieur malingre et menu, un gros individu robuste et corpulent.

»Pour tuer le temps, le gros individu robuste et corpulent pose des devinettes au petit monsieur malingre et menu.

»Malgré mille efforts, ce dernier n'arrive pas, et finalement:

»—Voyons, fait-il timidement, mettez-moi sur la voie.

»Le gros individu ne fait ni une, ni deux, et, prenant au pied de la lettre la proposition du petit monsieur, il le jette par la portière, sur les rails, brutalement.

»Vous le voyez, cher monsieur, ce thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'œuvre dont vous êtes coutumier.

»Agréez, etc.

»Sinon Evero et Ben Trovato.»

Troisième lettre:

«Cher monsieur,

»Permettrez-vous à un de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

»Voici:

»Il s'agit de jeunes gens qui arrivent au café.

»Ils commandent deux verres de chartreuse.

»—De la jaune ou de la verte? demande le garçon.

»—De la violette! répond froidement l'un des jeunes gens.

»—De la violette! s'effare le garçon. Mais il n'y a pas de chartreuse violette!

»—Eh bien! et la chartreuse de Parme, donc?

»Le garçon arbore une tête qui montre combien embryonnaire son stendhalisme!

»Vous le voyez, cher monsieur, ce thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'œuvre dont vous êtes coutumier.

»Agréez, etc.

»Un lecteur qui trouve énormément de chic à Got.»

Quatrième lettre:

«Cher monsieur,

»Permettez-vous à une de vos nombreuses lectrices et admiratrices de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

»Voici:

»Il s'agit d'un jeune homme dont les trois seuls vrais frissons dans la vie consistent:

»1o En une invétérée passion pour sa bonne amie qu'on appelle Tonton;

»2o En un culte fervent pour l'œuvre de M. Taine dont il possède, au meilleur de sa bibliothèque, tous les ouvrages;

»3o En un attachement presque maternel pour un jeune thon qu'il élève dans un aquarium avec des soins touchants.

»Or, un jour, ce jeune homme est forcé de s'absenter pendant quelques semaines pour (... trop long).

»Quand il revient, un de ses amis l'attend à la gare, avec des yeux de funérailles.

»—Mon pauvre vieux, dit cet homme triste, tu vas trouver ta maison bien vide...

»—Pourquoi donc?

»—Gustave a profité de ton absence pour s'introduire chez toi et t'enlever Tonton, ton Taine et ton thon.

»Vous le voyez, cher monsieur, le thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'œuvre dont vous êtes coutumier.

»Agréez, etc.

»Une gardeuse de hannetons.»

Je passe sous silence, entre autres correspondances, une lettre roulant entièrement sur les localités de la banlieue de Paris, et dans laquelle on se demande, non sans angoisses, ce que les bougies valent. «D'ailleurs, ajoute mon correspondant, est-on bien fixé sur la question de savoir si Levallois paierait...» Charmant, n'est-ce pas?

Dans un autre ordre d'idées, j'ai également reçu une lettre de M. Pierre Louys, un jeune littérateur de beaucoup de talent, qui veut bien m'informer du brevet qu'il vient de prendre pour se garantir la propriété de sa nouvelle invention, le Tabac sans fumée.

La chose vaut la peine qu'on en reparle.

J'y reviendrai, comme dit Sarcey, dans une de mes prochaines causeries.

L'INTERVIEW FALLACIEUSE

Le roi Humbert fait son malin, depuis quelques jours, parce qu'il fut interviewé par notre camarade Calmette.

Il faut pourtant bien qu'il se dise qu'il n'est pas le seul à avoir été interviewé par Calmette ou par un autre, par un autre surtout.

Moi, c'est par un autre que j'ai été interviewé, pas plus tard qu'hier soir, sur le coup de cinq heures et demie ou six heures, à la terrasse du Café Julien, où je dégustais un de ces bons petits apéritifs qui vous coupent l'appétit comme avec un rasoir.

Le jeune homme (c'était un jeune homme) s'approcha de moi, le chapeau (un chapeau haut de forme) à la main et de la politesse plein les yeux (des yeux gris bleu).

Les présentations faites, je le priai de s'asseoir, m'enquis de ce qu'il prenait, commandai ledit breuvage au garçon (un excellent garçon que nous appelons Montauban, parce qu'il est de Dunkerque) et nous causâmes.

Après avoir abordé différents sujets dont la sèche nomenclature indifférerait le lecteur:

—Je crois me souvenir, cher maître, dit le jeune homme, que M. Antoine, le directeur du Théâtre-Libre, avait annoncé, dans les spectacles à jouer cet hiver, une pièce de vous en collaboration avec M. Raoul Ponchon et intitulée la Table.

—Le fait est parfaitement exact, mais la pièce ne pourra passer qu'au cours de la saison prochaine.

—Pas finie, probablement?

—Si, elle est finie, mais avant de la livrer, nous avons besoin de nous mettre d'accord.

—Avec M. Antoine, peut-être?

—Oh! non, nous sommes du dernier bien avec M. Antoine. Nous avons besoin de nous mettre d'accord, M. Raoul Ponchon et moi.

—Question de droits d'auteurs?

—Non pas! Nous sommes parfaitement d'accord, M. Raoul Ponchon et moi, sur cette question. M. Raoul Ponchon entend toucher la totalité des droits, et c'est aussi ma prétention de toucher tout. Vous voyez que, sur ce point, nous ne différons pas sensiblement.

—Mais alors?

—Voici: notre pièce comporte deux personnages, Victor et Gustave. Nous nous partageâmes la besogne: M. Raoul Ponchon écrirait le rôle de Victor et moi le rôle de Gustave. Malheureusement, nous ne songeâmes point, avant de nous mettre à l'ouvrage, à nous entendre sur le choix du sujet, de sorte que notre pièce, telle qu'elle est, présente de rares qualités d'incohérence qui semblent la désigner au théâtre national de la Ville-Evrard.

—Oh! comme c'est curieux, ce que vous racontez là!

—Attendez, ce n'est pas tout. M. Raoul Ponchon s'était dit: «M. Alphonse Allais a l'habitude d'écrire en prose, je vais donc écrire le rôle de Victor en prose.» Moi, de mon côté, je n'avais pas manqué de me faire cette réflexion: «M. Raoul Ponchon parle la langue des dieux aussi bien que si c'était la sienne propre (as well as if it is his own); il ne manquera de la faire parler à son héros, faisons de même.» Et je mis dans la bouche de Gustave mes plus lapidaires alexandrins. Il se trouva donc que nous nous étions trompés tous les deux. D'où mille remaniements à opérer, portant sur le fonds de notre œuvre et aussi sur sa forme.

Le petit reporter crut comprendre que notre entrevue avait assez longtemps duré. Il tira de sa poche une pièce de 2 francs, dont il frappa, à coups saccadés, le marbre de la table, dans le but évident d'appeler, sur lui, l'attention du garçon et de lui verser le montant de son vermout.

Je le conjurai de n'en rien faire.

—C'est ma tournée, ajoutai-je en souriant finement.

MAUVAIS VERNIS

—Comment, vous saluez ce type-là? me demanda le personnage sérieux qui m'accompagnait.

—Mais parfaitement! Je salue ce type-là, qui est un de nos bons amis.

—Eh bien! vous n'avez pas la trouille!

(La trouille sera l'objet, sur l'instigation d'un de nos lecteurs, d'une prochaine causerie.)

—La trouille! Pourquoi aurais-je la trouille? Ce type-là, comme vous le traitez un peu dédaigneusement, est mon camarade Henry Bryois, que je connus au quartier Latin, où nous faisons partie de la vacarmeuse jeunesse des Écoles, voilà une belle pièce de quinze ans.

—Ce type-là, je vais vous dire qui c'est.

Et après un léger silence, assez analogue au recul de l'acrobate pour mieux sauter, le personnage sérieux ajouta:

—Ce type-là, c'est un individu payé par l'Angleterre pour jeter un mauvais vernis sur les hautes sphères diplomatiques françaises!

—Allons donc! m'atterrai-je.

—C'est comme je vous le dis.

Et je demeurai là, fou d'épouvante et muet d'horreur.

Au jour d'aujourd'hui, comme dit ma femme de ménage, l'homme ne doit s'effrayer de rien, même des pires délations... Mais Bryois, mon vieux Bryois, à la solde de l'Angleterre! Proh pudor lui-même s'en serait voilé la face!

... C'est avec Bryois que, jadis, nous organisâmes, rue Cujas, une grande représentation au bénéfice des rimes pauvres du poète X...

Encore avec Bryois, nous fondâmes la Société protectrice des minéraux, en vue d'assurer une petite situation aux cailloux, lesquels, ainsi que chacun sait, sont malheureux comme les pierres.

Toujours avec Bryois, nous menâmes à bien le fameux concours de circonstances qui se tint, bien entendu, dans le champ des Conjectures, et avec, on s'en souvient, quel éclat!

Renier un tel passé pour un peu d'or anglais! Shame!

Et durant ma stupeur, le personnage sérieux semblait se gargariser encore des derniers glouglous de sa révélation.

—Alors vraiment, me cramponnai-je, Bryois est payé par l'Angleterre...

—... Pour jeter un mauvais vernis...

—... Sur les hautes sphères...

—... Diplomatiques.

—... Françaises... Ah, la crapule!

Sur mon geste pourtant de vague dénégation, le personnage sérieux insista:

—Demain, trouvez-vous, à neuf heures, au Horse-Shoe, près de la gare du Nord, et vous serez fixé sur la complexion de votre ami.

Je n'eus garde de manquer un tel rendez vous.

Muni d'une fausse barbe et d'un manteau couleur muraille, à l'heure et à l'endroit indiqués, je dégustais un soigneux John Collins.

Un couple pénétra.

Je reconnus tout de suite les étranges personnages dont il me fut donné l'occasion de causer naguère:

Miss Jane Dark et Henry Katt.

Puis, peu après, l'incriminé Bryois.

Tous les trois, ils eurent une conversation de fantômes en un grand parc solitaire et glacé.

Et Bryois sortit.

Nous le suivîmes.

Il se dirigea vers l'enclos bien parisien où gît la douane de la gare du Nord.

Familièrement et comme d'habitude, il tendit un petit papier, une menue somme convenue d'avance; alors, un employé lui délivra une bonbonne jaugeant deux ou trois gallons et dont l'étiquette portait ces mots: English Bad Varnish (mauvais vernis anglais).

Deux heures après, nous étions quai d'Orsay, au ministère des affaires étrangères.

À la suite de Bryois (qui ne s'en doutait guère), nous gravissions des degrés sans nombre et nous arrivions jusqu'en un vaste hall, situé sous les combles, entièrement garni d'assez gros ballons à tendances ambassadrices.

—Les voilà bien, nos hautes sphères diplomatiques! ricana le personnage sérieux.

Cependant Bryois, se croyant seul, aspergeait, grâce à une sorte de vaporisateur, le contenu de sa dame-jeanne sur les ballons tricolores.

Quand nous redescendîmes, mon ancien camarade du quartier Latin était attablé à je ne sais quelle terrasse de marchand de vins, sur le quai, en compagnie de Jane Dark et de Henry Katt qui le gorgeaient d'or.

Je ne crus point devoir saluer ces gens.

LA QUESTION DES OURS BLANCS
DEVANT LE CAPTAIN CAP

Il faudrait le crayon de Callot, doublé de la plume de Pierre Maël, pour donner une faible idée de l'émotion qui nous étreignit tous deux, le Captain Cap et moi, en nous retrouvant, après ces trois longs mois de séparation.

Nos mains s'abattirent l'une dans l'autre, mutuel étau, et demeurèrent enserrées longtemps. Nous avions peine à contenir nos larmes.

Cap rompit le silence, et sa première phrase fut pour me plaindre de revenir en cette bureaucrateuse et méphitique Europe, surtout dans cette burlesque France où, selon la forte parole du Captain, il est interdit d'être soi-même.

Cap parlait, parlait autant pour cacher sa très réelle émotion que pour exprimer, en verbes définitifs, ses légitimes revendications.

C'est ainsi que nous arrivâmes tout doucement devant l'Australian Wine Store, de l'avenue d'Eylau; là, où il y a une petite patronne qui ressemble à un gros et frais baby anglais.

Notre émotion devait avoir laissé des traces visibles sur notre physionomie, car le garçon du bar nous prépara, sans qu'il fût besoin de lui en intimer l'ordre, deux Corpse revivers, breuvage qui s'indiqua de lui-même en ces circonstances.

Un gentleman se trouvait déjà installé au bar devant une copieuse rasade d'irish wiskey, arrosé d'un tout petit peu d'eau. (L'irish wiskey avec trop d'eau n'a presque plus de goût.)

Cap connaissait ce gentleman: il me le présenta:

—Monsieur le baron Labitte de Montripier.

J'adore les différentes relations de Cap. Presque toujours, avec elles, j'éprouve une sensation de pittoresque, rarement trouvée ailleurs.

Je dois à Cap la connaissance du chef de musique du Goubet, de l'aumônier de la Tour Eiffel, d'un fabricant de trombones à coulisse en osier, etc.

Le baron Labitte de Montripier est digne à tous points de vue de figurer dans une collection aussi flatteuse.

Le baron vient, paraît-il, de prendre un brevet sur lequel il compte édifier une fortune princière.

Grâce à des procédés tenus secrets jusqu'à présent, le baron a réussi à enlever au caoutchouc cette élasticité qui le fait impropre à tant d'usages. Au besoin, il le rend fragile comme du verre. Où l'industrie moderne s'arrêtera-t-elle, mon Dieu? Où s'arrêtera-t-elle?

Quand nous eûmes épuisé la question du caoutchouc cassant, la conversation roula sur le tapis de l'hygiène.

Le baron contempla notre corpse reviver et fit cette réflexion, qui projeta Cap dans une soudaine et sombre ire:

—Vous savez, Captain, c'est très mauvais pour l'estomac, de boire tant de glace que ça.

—Mauvais pour l'estomac, la glace? Mais vous êtes ivre-mort, baron, ou dénué de tout sens moral, pour avancer une telle absurdité, aussi blasphématoire qu'irrationnelle!

—Mais...

—Mais... rien du tout! Connaissez vous dans la nature un animal aussi vigoureux et aussi bien portant que l'ours blanc des régions polaires?

—???

—Non, n'est-ce pas, vous n'en connaissez pas? Eh bien, croyez-vous que l'ours blanc s'abreuve trois fois par jour de thé bouillant?... Du thé bouillant sur les banquises? Mais vous êtes fou, mon cher baron!

—Pardon, Captain, je n'ai jamais dit...

—Et vous avez bien fait, car vous seriez la risée de tous les gens de bon sens. Les ours blancs des régions polaires ne boivent que de l'eau frappée et il s'en trouvent admirablement, puisque leur robustesse est passée à l'état de légende. Ne dit-on point: Fort comme un ours blanc?

—Évidemment.

—Et, puisque nous en sommes sur cette question des ours blancs, voulez-vous me permettre, mon cher Allais, et vous aussi, mon cher Labitte de Montripier, de vous révéler un fait d'autant moins connu des naturalistes que je n'en ai encore fait part à personne?

—C'est une bonne fortune pour nous, Captain, et un honneur.

—Savez-vous pourquoi les ours blancs sont blancs?

—Dam!

—Les ours blancs sont blancs parce que ce sont de vieux ours.

—Mais, pourtant, les jeunes?

—Il n'y a pas de jeunes ours blancs! Tous les ours blancs sont de vieux ours, comme les hommes qui ont les cheveux blancs sont de vieux hommes.

—Êtes-vous bien sûr, Captain?

—Je l'ai expérimenté moi-même. L'ours, en général, est un plantigrade extrêmement avisé et fort entendu pour tout ce qui concerne l'hygiène et la santé. Dès qu'un ours quelconque, brun, noir, gris, se sent veillir, dès qu'il aperçoit dans sa fourrure les premiers poils blancs, oh! alors, il ne fait ni une, ni deux: il file dans la direction du Nord, sachant parfaitement qu'il n'y a qu'un procédé pour allonger ses jours, c'est l'eau frappée. Vous entendez bien, Montripier, l'eau frappée!

—C'est très curieux ce que vous nous contez là, Captain!

—Et cela est si vrai, qu'on ne rencontre jamais de vieux ours, ou des squelettes d'ours dans aucun pays du monde. Vous êtes-vous parfois promené dans les Pyrénées?

—Assez souvent.

—Eh bien! la main sur la conscience, avez-vous jamais rencontré un vieux ours ou un cadavre d'ours sur votre chemin?

—Jamais.

—Ah! vous voyez bien. Tous les ours viennent vieillir et mourir doucement dans les régions arctiques.

—De sorte qu'on aurait droit d'appeler ce pays l'arctique de la mort.

—Montripier, vous êtes très bête!... On pourrait élever une objection à ma théorie de l'ours blanc: c'est la forme de ces animaux, différente de celle des autres ours.

—Ah! oui.

—Cette objection n'en est pas une. L'ours blanc ne prend cette forme allongée que grâce à son régime exclusivement ichtyophagique.

À ce moment, Cap affecta une attitude si triomphale, que nous tînmes pour parole d'Évangile cette dernière assertion, d'une logique pourtant peu aveuglante.

Et nous reprîmes un autre corpse reviver, avec énormément de glace dedans, pour nous assurer une vieillesse vigoureuse.

NOUVEAU SYSTÈME DE PÉDAGOGIE
PAR VOIE SIMULTANÉMENT OPTIQUE ET PHONÉTIQUE

Le record de la paresse ingénieuse (pour champions âgés de moins de sept ans) peut se vanter d'être détenu par mon jeune et nouvel ami Alfred, plus connu sous le nom de Freddy, et même, simplement, de Fred.

Voyez plutôt cette performance:

Moi.—Pourquoi, mon petit Fred, te coupes-tu les ongles avant de te laver les mains?

Fred.—Parce que... je vais te dire... toutes ces petites rognures que j'enlève... eh bien...

Moi.—Eh bien?

Fred.—Eh bien... c'est autant de moins à nettoyer!

Fred apporte un égal parti pris de non-effort aux choses de l'éducation.

Bien qu'il commence déjà à être un grand garçon, il ne connaissait pas encore ses lettres, voilà quinze jours.

Sa sœur aînée, qui s'est chargée de ce début d'éducation, dissimulait mal ses déboires et son imminente désespérance.

La pauvre jeune fille avait épuisé tous les moyens pédagogiques connus jusqu'à ce jour. En vain!

Sa dernière tentative consistait en un alphabet merveilleusement illustré dans lequel chaque lettre coïncidait avec une image.

La lettre L, par exemple, était au coin d'une petite vignette représentant un lapin.

Cet aimable système n'a pu prévaloir contre l'incoercible indolence du jeune Fred.

—Quelle est cette lettre?

—Q.

—Pourquoi Q?

—Parce que c'est un curé dans l'image.

—Non, ce n'est pas un curé; c'est un prêtre, et la lettre est un P.

—Ah! zut, alors! Un curé, un prêtre... Comment qu'tu veux que je m'y reconnaisse?

—D'ailleurs, alors même que l'image représenterait un curé, la lettre serait un C, et non pas un Q.

—Pourquoi ça?

—Parce que le mot curé commence par un C.

—Ah ben, zut! Si le mot curé commence par un C, qu'est-ce qui commencera par un Q alors?... Tiens, veux-tu que je te dise?... Si tu continues à m'embêter avec ces histoires-là, je sens que je vais attraper la scarlatine!

—Mets-y encore un peu de patience, mon chéri. Quelle est cette lettre?

—Un B.

—Pourquoi un B, puisque l'image représente un vélocipède? C'est un V.

—C'est grand'mère qu'appelle ça un vélocipède. Moi, j'appelle ça une bicyclette.

Devant l'impuissance notoire de l'album éducateur, et géniale par nécessité, la sœur de Fred imagina de composer, elle-même, un autre album où, selon l'esthétique de Fred, l'oreille jouât un rôle équivalent à celui de l'œil, où, par exemple, le mot curé répondît à la lettre Q.

La photographie, comme dans la plupart des industries modernes, vint apporter son précieux appoint à cette entreprise.

Et bientôt, on put assister à ce triomphe:

—Quelle est cette lettre, Fred?

Fred contemple la photo, reconnaît sa petite amie Emma, et répond sans hésiter:

—C'est un M!

—Très bien, Fred! Et celle-là?

Fred reconnaît sa petite amie Ernestine et répond, tout joyeux:

—C'est un R!

Car l'album est surtout composé d'instantanés de petites filles du pays, pour lesquelles le jeune Fred nourrit déjà une jolie passion d'amateur.

L'album ne s'est pas fait tout seul, bien entendu.

Pour certaines lettres, il y a eu du tirage.

Et, même, on a dû monter le coup à ce pauvre Fred, par exemple pour l'F, pour l'N.

Pour l'F, on lui a désigné une petite fille inconnue comme la propre fille de M. Eiffel, le touriste bien connu. Il apprit ainsi du même coup l'F et l'L.

Pour l'N, on a abusé du nom de M. Hennessy, et ainsi de suite.

La notion de l'X a été inculquée à Fred, grâce au portrait d'une petite fille voilée. Ce fut l'occasion d'ouvrir la jeune âme de notre héros au frisson de l'inconnu.

Et comme le comique se mêle toujours aux drames les plus lugubres, le W fut révélé à Fred par la photographie de la petite fille de la dame qui tient les Water-Closet.

PROPOSITION D'UN MALIN POLONAIS

M. Maurice Curnonsky, un jeune fantaisiste qui commence à se faire une place au soleil de la Littérature Souriante et qui publie de très vraiment réussies chroniques dans le Chat-Noir (un journal dont je fus le directeur, au temps où ma situation dans le monde m'autorisait encore à tremper dans la confection des petits canards; comme c'est loin, tout ça!), m'adresse une lettre dont l'intégrale publication me paraît imposée par la plus élémentaire humanité.

Seulement, voulez-vous faire un pari avec moi?

Je gage que l'idée—si simple, pourtant, et si pratique du jeune Curnonsky—sera en pleine application chez les Anglais et les Américains, cependant que nous autres, fourneaux de Français, en serons encore à ricaner bêtement.

Parlez, mon petit Maurice, et soyez poli:

«Mon cher Maître,

»Tous ceux qui portent des chemises, et s'honorent d'être vos humbles admirateurs, s'accordent à reconnaître qu'un de vos plus grands titres de gloire aux yeux d'une postérité enthousiaste sera d'avoir continué la tradition de ces immortels génies auxquels rien d'humain ne reste étranger.

»Comme celle de Victor Hugo, votre âme