—Non, mademoiselle.
—Vous venez bien tard... Savez-vous qu’il est deux heures?
—Je le sais.
—Je vous avais bien prié, cependant, de venir de bonne heure, monsieur; mais qu’est la prière d’une chasseresse blessée pour un veneur alerte et dispos?
—Quel vilain reproche, et comme il est injuste! répondit Gaston. Je me suis présenté ce matin à neuf heures.
—Ah! bien vrai?
—Sur ma parole: vous dormiez, m’a-t-on dit.
Dragonne haussa les épaules avec un geste d’impatience.
—On aurait fort bien pu m’éveiller, murmura-t-elle.
—On a eu grandement raison de n’en rien faire, car vous avez eu la fièvre une partie de la nuit et presque au jour.
—Et vous êtes retourné au pavillon, je présume?
—Non, répondit Gaston, j’ai passé une partie de la matinée avec monsieur votre père.
—Après, comme vous dormiez toujours, je suis allé me promener, un livre à la main, dans la forêt qui s’étend presque sous vos fenêtres.
—Et quel livre lisiez-vous donc?
—Lamartine, ce poëte des affligés, ce consolateur de ceux qui souffrent.
—Ce que vous dites là est vrai, répondit Dragonne. Lamartine est le poëte des âmes en deuil.
—Et cependant, reprit Gaston, je l’avoue à ma honte, je n’ai pas ouvert ce livre.
—Pourquoi?
—Je ne sais. Je me suis assis au pied d’un arbre et j’ai rêvé. La nature nuit aux poëtes. Leur œuvre la plus complète ne vaut ni un coin de ce ciel bleu qui parle à nos yeux de l’infini, ni même de ce brin d’herbe verte qui tremble au souffle du vent, qui vit et pense comme nous, dans son humilité, et semble nous dire qu’il n’y a qu’un créateur, un poëte par excellence: Dieu.
—C’est juste, murmura Dragonne, mais vous avez rêvé bien longtemps.
—Je n’en disconviens pas. La raison en est que toute rêverie ressemble à la broderie de Pénélope, elle se reconstruit sans cesse. On rêve si peu à Paris.
—Et tant en province, répondit Dragonne avec un malicieux sourire.
—Peut-être, car là seulement on a le temps de descendre au fond de son cœur et de l’interroger. A Paris on ne fait que vivre, à la campagne on médite. Chaque heure qui s’écoule pour la grande ville apporte une émotion et efface un souvenir; chaque heure qui passe aux champs, sous le ciel bleu et les arbres verts, évoque une ombre du passé et fait aimer le mirage multicolore de l’avenir. Chacun de nous alors, en contemplant les horizons indécis, les lointains bleuâtres, les demi-teintes et les ombres que le pinceau de Dieu éparpille savamment sur la terre par les tièdes journées d’automne ou du printemps, chacun songe un peu aux jours qui viendront et construit à sa guise le castel en Espagne de ses rêves.
—Pourriez-vous me dépeindre le vôtre, monsieur Gaston?
—Ah! soupira le jeune homme, il est le plus facile en apparence et le moins réalisable en définitive.
—Mon Dieu! que désirez-vous donc?
—Presque rien à première vue, une chose gigantesque en y réfléchissant.
—Et c’est?...
—Un je ne sais quoi qu’on nomme le bonheur.
—Mais encore a-t-il une forme!
—Indécise.
—Une base, une donnée, un but!
—Je voudrais, dit Gaston, posséder en un coin bien solitaire du monde, au bord de l’Océan ou sur le penchant d’une vallée perdue, une maisonnette blanche avec des volets verts, une tonnelle de lilas, un jardin, trois pouces de terre,—tout cela est facile,—et...
Gaston s’arrêta.
—Et puis? fit Dragonne.
—Et la femme que j’aimerais, cette femme entrevue au seuil de la jeunesse, à travers le prisme de notre imagination, dont le regard est une caresse, le sourire une espérance, les chastes baisers un bonheur sans fin; je la voudrais posséder sans témoins, loin de tout et de tous; passer ma vie à ses genoux; refaire à mon âge mûr une jeunesse de son amour, à ma vieillesse inclinée une enfance étourdie et folle de nos mutuels et doux souvenirs.
—Rêve charmant, murmura Dragonne.
—Vous avez raison, c’est un rêve.
—Pourquoi ne se réaliserait-il point? fit-elle en rougissant.
Gaston étouffa un cri.
Puis il prit la main de Dragonne et lui dit avec passion:
—Croyez-vous qu’on puisse trouver cette femme?
Dragonne rougit encore et baissa pudiquement les yeux.
—Il y a, fit-elle bien bas, une parole de l’Évangile qui dit: «Cherchez, et vous trouverez...»
Gaston allait se précipiter aux genoux de mademoiselle de Lancy, dont la main tremblait dans la sienne, lorsqu’un bruit léger se fit dans l’antichambre, et la marquise entra peu après.
Elle ne remarqua point le trouble des deux jeunes gens et ne s’occupa que de l’état de sa fille.
Le reste de la journée s’écoula sans que Dragonne et Gaston pussent se trouver seuls, mais il sembla à celui-ci que la marquise et son mari étaient plus affectueux que jamais et qu’on le traitait comme si déjà il eût fait partie intégrante de la famille.
On dîna de bonne heure à la Fauconnière. Après le repas, Dragonne rentra chez elle, appuyée sur le bras de Gaston. En la quittant, sur le seuil même de sa chambre, il lui dit d’une voix émue:
—Dois-je me souvenir de la parole de l’Évangile que vous me citiez ce matin?
—Oui, répondit-elle en lui pressant doucement la main.
Et comme si elle eût été honteuse de cet aveu, elle entra brusquement chez elle et s’enferma.
Gaston retourna au salon joindre M. de Lancy, qui entama avec lui une longue discussion héraldique.
M. de Vieux-Loup rentra de bonne heure au pavillon. Il était ivre de bonheur. Aucun aveu formel n’avait glissé sur les lèvres de Dragonne; mais son regard, son geste, l’altération de sa voix, tout en elle lui avait dit qu’il était aimé, encouragé, et qu’il ne tenait plus qu’à lui d’être avant un mois l’heureux époux de mademoiselle de Lancy. Pendant la route de la Fauconnière au pavillon, Gaston avait étreint son cœur avec ses mains pour l’empêcher d’éclater, et il se répétait avec une joie qui tenait du délire:
—Elle m’aime! elle m’aime!...
Cependant, lorsqu’il fut chez lui, quand un peu de calme fut revenu et que, sa bougie allumée, sa table de nuit roulée près de lui avec le livre qui l’aidait à s’endormir, il se prit à réfléchir à sa situation, il trembla.
Il se mit à frissonner et à trembler en songeant que l’heure allait sonner où la vérité se ferait jour, et cette clarté prochaine l’épouvantait.
Car ni la maladie, ni l’amour, n’avaient pu apaiser chez Dragonne cette haine violente qu’elle ressentait pour le nom de Vieux-Loup; car pendant ses nuits d’insomnie et de délire, à ce seul nom elle tressaillait, et son regard lançait des flammes.
Car enfin Gaston ne se répétait plus avec cette assurance insoucieuse de l’homme qui ne doute de rien:
—Bah! il suffit d’un peu d’amour pour réconcilier les Montaigus et les Capulets.
Comment avouer à Diane son vrai nom?
Comment se jeter à genoux et lui dire: L’homme que vous aimez et qui vous aime avec délire est le fils du meurtrier de l’un des vôtres?...
Comment enfin oser lever la tête si Dragonne indignée s’écriait: Avez-vous donc pu, sans rougir et mourir de honte, vous asseoir chaque jour à la table de la famille que la vôtre a poursuivie de sa haine à travers les siècles? et lorsqu’un ruisseau de sang coule entre nos deux manoirs, avez-vous bien pu songer à réunir nos deux races en une seule?
Ces réflexions subites changèrent l’ivresse de Gaston en une morne stupeur, puis à la stupeur succéda un désespoir fiévreux.
Il arrêta vingt plans, il en détruisit vingt; sa raison repoussait tour à tour les expédients que proposait son imagination; tour à tour l’imagination reprenait sur la raison un despotique empire, et alors il restait dans le domaine du rêve, et se voyait enlaçant de ses deux bras la taille de guêpe de Dragonne et lui prodiguait les noms les plus doux.
Et puis le rêve s’en allait sous la froide haleine de la réalité, et Gaston sentait son courage faiblir, le cœur lui manquer, ses yeux s’emplir de larmes.
—Non, non, se dit-il enfin, tout cela est impossible; c’était un rêve, un rêve de bonheur comme nul n’en fit jamais, un rêve qui doit se briser et que je briserai moi-même. Je vais partir, fuir le Morvan, retourner à Paris. Là, j’écrirai à Dragonne, je lui avouerai tout, et ensuite... Ensuite, reprit-il, qu’est la vie sans amour?... J’en finirai avec elle; c’est là mon dernier refuge contre un éternel désespoir.
Mais comme il achevait de prendre cette résolution, non moins insensée que les deux autres, un bruit extérieur le fit tressaillir et absorba soudain toute son attention.
Des pas légers, mais saccadés criaient sur le sable du sentier qui conduisait à la porte du sud du pavillon.
Un battement de cœur terrible s’empara de Gaston; il s’approcha en tremblant de la croisée et regarda.
C’était Dragonne!...
Dragonne, qui marchait rapidement, mais sans précipitation, vêtue de ses habits d’homme et enveloppée dans son manteau.
Gaston sentit son sang se figer dans ses veines, une sueur glacée perla soudain à ses tempes, et cette femme qu’il aimait avec passion, devant laquelle tout à l’heure il frissonnait de mystérieuse volupté, lui fit peur.
Pourquoi mademoiselle de Lancy, qu’il avait laissée chez elle à huit heures du soir souffrante et prise de fièvre, arrivait-elle chez lui à neuf, de ce pas rapide et inégal qui décelait l’agitation?
Quel malheur était-il donc arrivé à la Fauconnière?
V
Gaston était si ému, si tremblant, que Dragonne frappa deux fois à la porte avant qu’il eût pu se décider à aller lui ouvrir.
Il le fit enfin, et il comprit si bien au visage fébrile de Dragonne qu’un événement extraordinaire allait se passer entre eux, qu’il ne lui adressa point une parole, qu’il ne poussa pas un seul cri en se trouvant face à face avec elle.
Dragonne entra également sans mot dire; cependant, Gaston s’aperçut qu’elle déposait quelque chose de long, d’un peu lourd et soigneusement enveloppé, sur un escabeau placé dans le corridor, à l’entrée de la pièce du rez-de-chaussée, convertie par elle et le jardinier en salon.
Et Gaston n’osa point lui demander quel était le mystérieux objet.
Dragonne poussa la porte du salon devant elle et y entra. Gaston était descendu de sa chambre si précipitamment, qu’il n’avait point emporté sa bougie; le salon était donc noyé en une demi-obscurité que les pâles rayons de la nouvelle lune ne parvenaient pas à percer. Cependant, mademoiselle de Lancy ne fit aucune objection, ne demanda point de lumière, et elle alla s’asseoir sur le canapé de jonc tressé qui décorait cette pièce.
Gaston se tint immobile et muet devant elle, attendant qu’elle ouvrît la bouche; elle ne parut point s’en apercevoir et se prit, au contraire, à méditer.
—Monsieur Gaston, dit-elle enfin d’une voix calme, avant de me demander le but et la cause de ma présence chez vous à une heure de la nuit aussi avancée, permettez-moi de vous faire une question.
L’accent de Dragonne était froid, sans colère; il était plus terrible ainsi que s’il eût enfermé la moindre nuance d’irritation.
—Mademoiselle... balbutia Gaston, dont le cœur continuait à battre avec violence.
—Vous habitez ordinairement Paris, n’est-ce pas?
—Oui, mademoiselle.
—Rue du Helder, 17, je crois; est-ce bien 17?
—Précisément.
—Et vous avez une maîtresse qui se nomme Azurine?
Gaston respira bruyamment.
—Ah! pensa-t-il, c’est une scène de jalousie. Tant mieux. Dieu! que j’ai eu peur!
—Mais, mademoiselle, reprit-il tout haut, jouant la confusion.
—Répondez-moi, monsieur, je vous en prie. La franchise sied aux gens de cœur.
—J’avais une maîtresse... murmura Gaston.
—Peu importe que vous l’ayez encore... Et elle se nommait Azurine?
—Oui, mademoiselle... mais croyez que jamais...
Dragonne garda le silence une minute.
—Mademoiselle Azurine, dit-elle enfin, peut être une personne charmante qu’il y aurait de la maladresse à délaisser.
—Bon, se dit Gaston, le dépit est un des meilleurs champions de l’amour; elle m’aime!...
—Et pourquoi, continua-t-elle sans aigreur, naturellement, et comme si elle eût parlé d’une chose absolument insignifiante, pourquoi ne point avouer hautement la femme qui a cru assez en vous pour vous faire un sacrifice?
Gaston, qui s’abusait sur la tournure que semblait prendre cette explication nocturne, avait reconquis peu à peu tout son sang-froid; il s’aperçut donc qu’ils étaient sans lumière, et il s’excusa en termes polis et empressés.
—Tout à l’heure, reprit Dragonne, vous allumerez les flambeaux; causons encore un peu. Nous n’avons, pour le moment, nul besoin d’y voir.
Un nouveau silence suivit cette phrase.
Gaston en profita pour s’approcher de mademoiselle de Lancy; il s’assit auprès d’elle et voulut lui prendre la main.
Elle retira sa main sans affectation et répondit:
—Veuillez observer, monsieur Gaston, que nous sommes seuls, à dix heures du soir, loin de toute habitation et chez vous. Cet isolement vous fait une loi de me traiter avec des égards et un respect qui seraient presque ridicules en toute autre circonstance. Soyez donc assez aimable, au lieu de vous asseoir près de moi et de prendre ma main, pour vous placer dans ce fauteuil qui me fait face.
Dragonne s’exprimait toujours avec un calme parfait, qui imposait à Gaston et le dominait bien plus impérieusement que n’eussent pu le faire des paroles irritées et une attitude hostile.
—Vous me disiez donc, reprit Dragonne, que vous habitez rue du Helder et que vous aviez une maîtresse du nom d’Azurine?
—Oui, fit Gaston d’un signe de tête.
—Vous avez également un ami nommé M. d’Eparny?
—C’est vrai.
—Et qui vous conseillait fort, dernièrement, d’acheter, pour la bagatelle de cinq mille francs, la jument du comte Persony, Blidah, une pouliche bai-brun, trois ans, par Fulgurant et Némosine, pour parler le langage du sport?
—Mon Dieu! se dit Gaston, redevenant inquiet, où donc veut-elle en venir?
Et son calme s’évanouit encore une fois.
—En ce cas, continua Dragonne, les deux lettres que vous aviez dans votre portefeuille, portefeuille que vous avez laissé tomber sur le tapis de ma chambre, sont bien à vous?
Gaston tressaillit et recula vivement.
—Et vous vous nommez bien, n’est-ce pas, M. Gaston de Vieux-Loup de la Châtaigneraie?
Et, à son tour, Dragonne se leva, terrible de sang-froid, belle d’une pâleur livide, et regardant Gaston avec un œil glacé où se lisait le dédain.
Le jeune homme posa sa main sur sa poitrine, avec un geste de douleur suprême, et se mit à genoux:
—Mademoiselle, dit-il, le hasard, la fatalité plutôt, nous ont réunis un soir. Je ne vous connaissais pas, j’ignorais presque les motifs de la haine qui sépare nos deux races, je ne partageais point cette haine, et si je vous ai trompée, c’est que j’espérais... c’est que j’avais foi en ma jeunesse exempte d’arrière-pensée, en mon amour né subitement, en Dieu qui ne peut point permettre que deux familles, longtemps ennemies, ne se réconcilient enfin par une alliance.
Un froid éclat de rire accueillit chez Dragonne ces paroles de Gaston.
—Je vous ai aimée dès la première heure de notre entrevue, mademoiselle; j’ai pénétré dans l’intérieur de votre famille, et elle m’a paru noblement vertueuse; je ne connaissais point mes oncles, je n’avais pour eux que cette affection banale qu’on voue à des parents inconnus; je l’avouerai même, je professais un mépris fort grand pour leur existence mesquine, leurs préjugés et leurs rancunes. Tandis que j’étais chez vous, à la droite de votre mère, à ce premier repas qui me fut offert sous votre toit, je me pris à penser qu’il suffirait d’un peu d’estime réciproque pour terminer ce différend séculaire qui nous sépare; je songeais qu’à Paris je jouissais de la considération générale, que je passais pour un homme de cœur, et que ce titre serait à vos yeux de quelque poids, si je me présentais et vous disais:
«Dragonne, je vous aime saintement, noblement; mon sang jusqu’à la dernière goutte, mon cœur jusqu’à sa dernière pulsation, ma vie jusqu’à son dernier soupir, mon intelligence jusqu’à ces lueurs extrêmes que commence à voiler l’agonie, sont à vous!
«Je n’ai point hérité de cette folle animosité qui animait mes pères contre les vôtres, je blâme sévèrement leur conduite, et je suis persuadé d’avance qu’ils eurent tous les torts. Nous sommes jeunes, nous nous aimons; le siècle où nous vivons fait fi des traditions des âges précédents, faisons comme le siècle, et couronnons de notre amour la réconciliation de nos deux familles.
«Je vous aurais dit tout cela, Dragonne; depuis deux jours, cet aveu est sur mes lèvres; l’occasion m’a manqué, ou plutôt le courage, car votre exaltation haineuse pour mes oncles me faisait trembler et hésiter...»
Gaston s’arrêta, une larme brûlante roulait sur sa joue; mais l’obscurité régnait, et Dragonne ne la vit point. Peut-être cette larme l’eût-elle touchée, car un homme de cœur qui pleure est un émouvant spectacle, même pour la femme la plus implacable.
Dragonne avait écouté Gaston jusqu’au bout, sans l’interrompre ni de la voix ni du geste.
—Monsieur de Vieux-Loup, dit-elle enfin, vous auriez eu tort de croire que les haines transmises par nos pères se puissent effacer ainsi. Votre nom et celui de Lancy jurent l’un à côté de l’autre; il y a entre nous un ruisseau de sang, dont la dernière goutte fut versée par votre père en 1815. L’ombre de mon oncle le chevalier se dresse devant moi, à cette heure, et m’ordonne de la venger!
—Que voulez-vous dire, Dragonne? exclama Gaston.
—Écoutez: si le dernier de mes pères tué par un des vôtres était celui qui mourut sous Louis XIII, il y aurait de cela trop longtemps pour que, à la rigueur, nos deux races ne se puissent donner la main; mais depuis, mon oncle, le chevalier de Lancy, est venu, sous l’épée de votre père et provoqué par lui, augmenter le nombre des victimes, et il n’y a que trente-deux années.
—Eh bien? fit Gaston anxieux.
—Ne vous disais-je pas, un jour, que longtemps, pendant mon enfance, j’avais rêvé d’aller à Paris, d’y chercher le meurtrier de mon oncle... et de le provoquer?
—Oui, dit Gaston.
—Eh bien! monsieur Gaston de Vieux-Loup, mon rêve va s’accomplir. Je n’ai pas eu besoin d’aller vous chercher à Paris et de vous provoquer; vous êtes venu à moi, vous m’avez insultée en me parlant de votre amour, vous avez outragé de votre présence le toit de mes pères, vous êtes doublement compromis et doublement coupable, et cette fois encore les Vieux-Loup et les Lancy croiseront le fer.
—Vous êtes folle! murmura Gaston.
—Allumez les flambeaux maintenant, monsieur de Vieux-Loup; les gens de cœur ne se battent point dans l’obscurité.
—Vous êtes folle! répéta le jeune homme.
—Allumez! vous dis-je, répondit Dragonne, et cette fois avec un tel accent d’autorité, que Gaston obéit machinalement et éclaira les deux flambeaux à trois branches placés sur la cheminée.
Alors il osa regarder Dragonne.
Dragonne avait boutonné jusqu’au menton son justaucorps de chasse, et si elle n’avait eu la tête nue, on eût juré qu’elle était homme, tant il y avait de froide audace dans sa pose, de calme, de courroux et d’énergie virile dans son regard.
Une fois de plus, Gaston eut peur.
Elle étendit la main vers la porte, et lui dit:
—Il y a là, sur un escabeau, deux épées enroulées dans un mouchoir. Ces deux épées sont vieilles, monsieur, aussi vieilles que notre haine; elles datent de la Saint-Barthélemy. L’écuyer du marquis de Lancy les ramassa toutes deux après la mort de son maître, qui passa la nuit gisant à côté du baron de Vieux-Loup, également trépassé. Ces armes sont demeurées dans ma famille comme un douloureux trophée; je les ai choisies pour nous au faisceau de la Fauconnière: sur l’une est gravé l’écusson des Vieux-Loup, ce sera la vôtre; sur l’autre, on voit encore les armoiries des Lancy; elle ne se brisera pas dans ma main. Veuillez les prendre.
Gaston hésita.
—Allez!... lui dit Dragonne d’un ton si impérieux qu’il obéit encore.
Il revint avec les épées et les tendit à Dragonne.
—Voici la vôtre, lui dit-elle; et maintenant si vous êtes chrétien, si vous savez une prière, dites-la, comme je vais en dire une moi-même, car l’un de nous deux sera mort avant dix minutes.
Jusque-là Gaston de Vieux-Loup avait été tellement étourdi, tellement anéanti par le coup qui le frappait, qu’il avait agi sans penser, regardé sans voir, obéi sans comprendre; mais la situation devenait trop dramatique pour que cette étrange ivresse pût se prolonger plus longtemps.
Il rejeta donc loin de lui l’épée que Dragonne lui tendait, et la regardant en face:
—Votre haine vous aveugle donc à ce point, lui dit-il, que vous fassiez l’injure au dernier de vos ennemis de le prendre pour un lâche?
—Un lâche?
—Oui, un lâche, mademoiselle. Avez-vous pu croire que moi, Gaston de Vieux-Loup, le dernier gentilhomme de ma race, je croiserais le fer avec une femme?
—Je ne suis point une femme, monsieur; si vous êtes le dernier gentilhomme de votre famille, je suis, moi, le dernier cœur viril de la mienne. Ne vous défendez point de prendre cette épée, et croisez-la sans crainte contre la mienne, car je la tiendrai vaillamment; car mon sexe est une triste bouffonnerie du hasard, car j’ai le courage et la force d’un homme; car bien certainement je tire mieux que vous.
—Peu m’importe! murmura Gaston.
—Ah! vous vous croyez lâche, reprit Dragonne avec irritation, et vous refusez le combat. Eh bien! moi, Dragonne de Lancy, je vous répute tel si vous n’acceptez sur-le-champ.
—Jamais! dit froidement Gaston.
Dragonne haussa les épaules.
—Vous l’avez voulu, dit-elle, monsieur Gaston de Vieux-Loup, je vous tiens pour un lâche.
Gaston pâlit, mais il ne bougea pas et ne ramassa point l’épée que Dragonne poussait du pied devant lui.
—C’est mal, murmura-t-il, ce que vous faites là, car je vous aime...
Ces derniers mots firent monter au front de Dragonne une rougeur pourprée.
—Ceci, s’écria-t-elle, est une nouvelle insulte: lâche! trois fois lâche!
Gaston croisa les bras lentement.
—Oui, répéta-t-il, je vous aime, et ne suis point un lâche cependant, car je vous dis: Vous vous vantiez tout à l’heure de votre supériorité à l’épée; eh bien! si je prenais ce fer, si je me défendais, vous me tueriez cependant tôt ou tard. Tuez-moi donc aussitôt, Dragonne, tuez-moi sur-le-champ. Nous sommes seuls, je refuse de me sauvegarder; vous me provoquez, et comme je n’ose relever votre défi, comme je tremble sous votre regard, vous me tuez, c’est votre droit.
Dragonne ne répondit point, mais elle ôta froidement son gant, s’approcha de Gaston et lui en frappa les deux joues.
Gaston recula d’un pas et s’adossa au mur:
—Pauvre Dragonne, murmura-t-il avec tristesse, tue-moi donc tout de suite, au lieu de me faire ainsi souffrir.
—Non, s’écria Dragonne, je ne vous tuerai pas si vous ne vous défendez, mais je veux que vous portiez la marque éternelle de votre lâcheté.
Et elle éleva la pointe de son épée à la hauteur du visage de Gaston.
Celui-ci comprit, et, désespéré, pour en finir à tout prix, il se dressa sur la pointe du pied, si bien que l’épée de Dragonne, au lieu de l’atteindre au visage, le frappa à l’épaule et s’y enfonça de deux pouces.
La douleur lui arracha un cri, il chancela et pâlit.
Ce cri dégrisa Dragonne, cette pâleur la fit frissonner; elle jeta son épée, reçut Gaston dans ses bras, et folle, en proie à un subit et terrible délire, elle s’écria:
—Mon Dieu! j’ai tué celui que j’aimais!
Dragonne pouvait croire jusqu’à un certain point qu’elle avait tué Gaston, car celui-ci, brisé par tant d’émotions poignantes et qui s’étaient succédé avec une telle rapidité, succombait à une sorte d’affaissement moral, bien plus qu’à la douleur qu’il ressentait de la blessure que Dragonne venait de lui faire.
Ce fut alors un spectacle étrange et touchant que celui de cette femme tenant dans ses bras son amant évanoui, le portant sur le canapé, déchirant ses vêtements, sa chemise, comme il le faisait pour elle deux jours avant, interrogeant avec terreur la profondeur de cette blessure que dans sa folie elle avait ouverte elle-même, pleurant et se tordant les mains, l’appelant des plus doux noms et lui demandant grâce et pardon de son égarement et de sa cruauté.
Gaston était toujours évanoui, et Diane cherchait vainement autour d’elle et fouillait inutilement les placards du pavillon pour y trouver des sels ou simplement un peu d’eau fraîche. Il n’y avait absolument rien!
Alors, épouvantée de cette pâleur mate qui couvrait les joues de Gaston, mademoiselle de Lancy eut recours à un héroïque et singulier remède: elle appuya ses deux lèvres sur le front décoloré du jeune homme et y mit un long baiser.
M. de Vieux-Loup rouvrit les yeux presque aussitôt, et regarda Dragonne avec étonnement.
Dragonne était à genoux devant lui, le visage baigné de larmes; elle lui pressait les deux mains et lui demandait pardon encore.
—Ah! l’affreux rêve! murmura Gaston.
—Ce n’est point un rêve, répondit-elle, tout est vrai... je suis un monstre... j’ai eu le vertige... Gaston, pardonne-moi...
Il remarqua alors quelques gouttes de sang découlant de son épaule sur ses mains et jaspant au passage sa chemise entr’ouverte.
—Mon Dieu! répétait Dragonne en pleurant, me pardonneras-tu jamais, Gaston... mon Gaston adoré, toi que j’aimais avec passion... toi que j’ai failli tuer?...
Pour toute réponse, le jeune homme prit dans ses mains la tête bouleversée de Diane et lui rendit ce baiser qu’elle venait de mettre sur ses lèvres et qui l’avait rappelé à la vie.
—Mon Dieu! répétait mademoiselle de Lancy, j’ai été cruelle et folle, mais je t’aimais tant! je t’ai outragé, frappé au visage, puis avec mon épée... je ne suis pas une femme, je suis un monstre... Et tu as été, toi, noble et bon; tu as souffert mes injures, les bras croisés; tu m’as laissé te frapper, me parlant d’amour quand je te souffletais avec mon gant...
—Chère Dragonne! murmura Gaston, la pressant dans ses bras.
—Mais, reprit-elle, ma folie s’en va, la raison revient; je sens que tu es un noble et grand cœur, mon Gaston; que te haïr serait un crime qui révolterait Dieu; que t’envelopper dans cette famille maudite, dont tu n’as que le nom, serait te méconnaître. Aussi, je t’aime, cher Gaston; et si ma voix ne suffit à te le dire, mes lèvres te le diront aussi.
Et Dragonne mit un nouveau baiser au front de Gaston, ivre de joie et fasciné.
—Ah! je le savais bien, dit-il en enlaçant de ses deux bras la taille de la jeune fille, je le savais bien que nous nous aimions, qu’une longue vie de calme, de joie, de bonheur, nous était réservée... que nous ne pouvions pas, mon doux ange, nous regarder la haine aux lèvres, le mépris dans les yeux, parce que nos pères furent ennemis... Je le savais bien, Dragonne, ma chérie, que notre amour serait la pierre angulaire de la réconciliation de nos deux races... et que Dieu ne permettrait point que cette animosité qui traversa les siècles ne pût se briser enfin devant nous qui sommes jeunes, forts, dévoués, et qui nous nous sommes aimés dès la première heure.
Gaston parlait avec feu, il couvrait Dragonne de baisers, et, sous ses chaudes caresses, la jeune fille frissonnait et paraissait en proie à une ivresse mystérieuse.
—Nous laisserons mes oncles, continua Gaston, mourir dans leurs vieilles idées et leur rancune ridicule: que nous importe! Votre père, Dragonne, est un gentilhomme accompli; il a moins de préjugés qu’eux, il ne refusera point le bonheur de son enfant. Nous irons à Paris, la grande ville de l’oubli et du silence, à Paris, où les inimitiés de clocher n’existent point, où il suffit d’être jeune et d’aimer pour attirer les regards de la foule et en être envié. Nous nous unirons un soir, à minuit, à la paroisse aristocratique de Saint-Thomas-d’Aquin, presque sans témoins, mystérieusement, ainsi que commença notre amour; puis, si la brise embaumée, le ciel bleu, les doux parfums des tièdes contrées du Midi vous séduisent plus que les rues tumultueuses et le fracas de la Babylone moderne, eh bien! une chaise de poste attelée sous le porche de l’église nous emportera vers l’Italie; nous passerons l’hiver à Naples, nous y habiterons une villa de marbre blanc assise au bord de la mer et perdue en un massif de lauriers-roses qui l’abrite des ardeurs du soleil pendant le jour, et lui chante, la nuit, un refrain d’amour, converti qu’il est par la brise en un mélodieux instrument.
Et Gaston passa de nouveau son bras autour de la taille de mademoiselle de Lancy et continua avec exaltation:
—Tu es belle, ma Dragonne adorée, belle et charmante avec ton visage pâli, tes yeux noyés de larmes et ta noire chevelure dénouée, sur tes épaules; mais il me faut vous faire une prière, madame, une prière à deux genoux, et vous ne me refuserez point, n’est-ce pas?
Dragonne répondit par un baiser.
—Quand nous serons unis, reprit Gaston, vous renoncerez, n’est-il pas vrai? à ce vilain costume d’amazone, et vous reprendrez vos vêtements de femme, sous lesquels vous êtes, ma Dragonne bien-aimée, si modeste, si chaste et si belle... Vous n’irez plus courir les bois et durcir votre pied mignon au contact des cailloux et des broussailles; vous ne vous exposerez plus à cet affreux danger que vous avez couru avant-hier, pour la gloire stérile de lutter presque corps à corps avec l’hôte le plus redoutable de nos forêts... vous ne passerez plus des heures entières à manier le fleuret dans une salle d’armes, à moucheter une plaque dans votre chambre à coucher avec un pistolet de salon... dites, me le promettez-vous?
Dragonne ne répondait pas, elle était fascinée...
—Lorsque vous serez madame de Vieux-Loup, poursuivit Gaston.
Mais soudain il s’arrêta, car Dragonne, à ce nom, s’était levée brusquement; l’incarnat qui couvrait ses joues venait de faire place à une pâleur livide, elle avait reculé d’un pas et jeté un cri, murmurant:—Oh! ceci était du vertige et de la folie; ceci était un crime sans nom, une impiété sans exemple. Moi! devenir madame de Vieux-Loup? Moi! porter votre nom; ce nom qui se dresse enveloppé d’un suaire sanglant devant le nom de ma famille? Mais vous n’y songez point, Gaston; mais vous êtes mille fois fou; votre tête s’égare et le rêve vous reprend... Gaston, acheva Dragonne d’une voix brisée, mais où perçait un accent de fermeté terrible, avez-vous donc oublié que le sang de mon oncle, le chevalier de Lancy, a rejailli un jour sur les mains et le visage du baron de Vieux-Loup, votre père?
Et Dragonne recula encore, comme si elle eût éprouvé honte et remords d’avoir enlacé de ses bras et couvert de baisers l’enfant du meurtrier.
VI
Les déceptions sont d’autant plus terribles, d’autant plus poignantes, qu’elles arrivent et fondent sur nous à l’heure même où le succès paraissait assuré et prochain.
Gaston n’avait jamais espéré plus fermement, il n’avait jamais cru à son bonheur avec autant d’assurance que depuis dix minutes. Dragonne venait de lui parler le langage de la passion avec un enthousiasme tel, que déjà il avait entrevu, comme un mirage, tout le long rêve de bonheur de son avenir.
Et voilà qu’à l’instant même où Dragonne, à ses genoux, lui livrait ses deux mains et son front, lui répétait avec délire qu’elle l’aimait; à ce moment même où, l’imprudent! il commençait à élever l’édifice de son amour sur la pierre angulaire de son imagination, cette femme que déjà il croyait à lui éternellement se redressait froide et épouvantée et lui disait:
—Vous faites un rêve insensé et vous savez bien que notre union est impossible, car il y a entre nous un sang qui fume encore!
Dragonne et Gaston, après les foudroyantes paroles de la jeune fille, se regardèrent un moment en silence et comme dominés par une stupéfaction douloureuse; enfin, mademoiselle de Lancy revint à lui, prit sa main et lui dit avec une expression d’indicible tristesse:
—Non, mon ami, cela ne se peut; nos pères sortiraient de leur tombe, au besoin, pour nous défendre une pareille alliance si nous osions la projeter. Non, mon pauvre Gaston, je ne serai jamais madame de Vieux-Loup, et c’est une horrible fatalité, va! car je t’aimais et je t’aime, car je te dois la vie; car s’il est un homme au monde à qui il ait été donné de faire battre mon cœur, c’est toi; car enfin, si je ne meurs de douleur, ce cœur, la seule chose dont je puisse disposer, t’appartiendra éternellement.
Elle l’entraîna sur le canapé, le fit asseoir près d’elle et continua:
—Mon Gaston bien-aimé, sais-tu qu’il est de terribles et navrantes destinées, et que la vie est semée de poignantes et sombres souffrances?... Nous nous rencontrâmes un soir, nous étions inconnus l’un à l’autre, nous ignorâmes tout d’abord quel abîme existait entre nous, et nous nous laissâmes aller tous les deux à cette naïve et charmante ivresse qu’on nomme l’amour... Tiens, à cette heure, la dernière que nous passerons ensemble, je puis bien te faire cet aveu: je t’aime depuis le premier instant de notre entrevue.
Ah! cette course à travers les bois, le brouillard et la nuit, cette soirée où je te vis assis à notre humble foyer de famille, ne s’effaceront jamais de ma mémoire... Mon Gaston bien-aimé, nous allons nous quitter, nous ne devons plus nous revoir, mais crois que jamais mademoiselle de Lancy n’acceptera la main d’un autre, que dans le silence de son cœur elle sera toujours à toi et qu’en vain les jours et les heures, les mois et les ans passeront... ton souvenir ne s’effacera de mon âme ni de ma mémoire.
Dragonne étouffa un sanglot et reprit:
—Cher Gaston, écoute-moi: la vie de ce monde est un voyage, une heure d’épreuve que les âmes fortes subissent avec courage; quelques années écoulées et la mort arrive; mais la mort n’a rien de hideux et de terrible pour ceux qui croient fermement à une autre vie, car ils savent que cette vie-là est exempte des agitations mesquines et des soucis de la nôtre. Dans celle-là, les haines s’effacent, les âmes ennemies se fondent en un baiser, et ceux qui s’aimèrent ici et que la fatalité sépara sont réunis à jamais et s’aimeront éternellement.
Gaston écoutait Dragonne en sanglotant.
—Vous êtes jeune, mon Gaston bien-aimé, jeune, fort, intelligent, et, ce qui vaut mieux encore, vous avez un noble cœur. Croyez-vous que Dieu crée jamais une nature à peu près complète, car lui seul est parfait, pour qu’elle se consume en regrets impuissants et s’abandonne au désespoir, et pensez-vous que l’intelligence n’a point sa mystérieuse et sainte mission parmi la foule? Il faut être fort, mon Gaston, fort et brave; vous avez une belle place à prendre dans le monde, diplomatie ou carrières libérales, art ou politique, plume ou épée, il vous faut opter sans retard. Vous avez besoin d’oublier, et l’oubli des douleurs de l’âme ne se trouve que dans les nobles et bonnes actions. Retournez à Paris; travaillez avec courage, devenez un homme utile au pays et à vos semblables, célèbre même, si cela se peut. Alors, mon ami, ce but atteint, vous regarderez en arrière, dans la brume de vos souvenirs, vous songerez qu’une femme est au monde qui vous accompagna de ses vœux, de ses prières, qui tressaillit tout bas en entendant votre nom qu’on prononçait très-haut, et qui, dans le silence, et l’ombre de son cœur, se disait:
«J’ai bien fait de vouer en secret ma vie entière à son souvenir, car il est digne de moi.»
Gaston fit un geste de découragement et de douleur.
—Adieu, lui dit-elle, adieu Gaston, nous ne nous reverrons plus seul à seul; mais venez dans dix minutes, montez, malgré l’heure avancée, à la Fauconnière, et prenez congé de ma famille; il ne faut pas que mon père sache jamais la cause de notre brusque séparation. Vous prétexterez une lettre arrivée de Paris qui vous force à partir demain au point du jour.
Gaston ne trouvait rien à répondre.
Dragonne l’enlaça de ses deux bras, lui mit au front un nouveau baiser et s’enfuit.
Gaston écouta, haletant, le bruit de ses pas s’éloigner dans la nuit, puis s’éteindre. Il demeura longtemps anéanti et brisé sur seuil de la porte, et ce ne fut que lorsque la pendule du petit salon vint à sonner onze heures, qu’il se rappela le désir de Dragonne et prit le chemin de la Fauconnière.
La veillée s’était prolongée, ce soir-là, à la Fauconnière. Le grand salon, où la famille de Lancy passait les longues soirées d’automne, contenait encore à onze heures et demi passées ses hôtes ordinaires.
Après le départ de Gaston, à huit heures, Dragonne s’était levée et avait témoigné le besoin de prendre l’air.
Cette singulière fantaisie, combattue un moment sans succès, du reste, par la marquise, avait prolongé la veillée du château.
On attendait Dragonne qui, nos lecteurs le savent, était sortie, enveloppée dans son manteau, portant des épées sous son bras et par la petite porte du parc qui donnait sur la forêt, afin d’écarter tout soupçon et de dissimuler le but réel de sa course nocturne. On s’occupait peu d’Albert au château, non que le marquis et sa femme n’eussent pour lui une affection solide et sérieuse, mais on le savait d’humeur mélancolique et rêveuse, et ses goûts de solitude, de promenade solitaire à travers champs, étaient respectés assez pour qu’il jouit d’une complète liberté.
Albert sortait chaque soir après dîner, vers huit heures; tantôt il gagnait la forêt, le plus souvent il se dirigeait vers la plaine. C’était alors qu’il rencontrait Mignonne. Il rentrait souvent bien avant dans la nuit, mais nul n’y prenait garde, et, à dix heures, lorsque Dragonne, après avoir tendu son front à ses parents, regagnait sa chambre, le marquis et la marquise rentraient chez eux à leur tour.
Ce soir-là le marquis s’était assoupi dans sa bergère, et la marquise travaillait à un ouvrage de tapisserie au moment où onze heures et demie sonnaient, lorsque la porte s’ouvrit et Dragonne entra.
Elle était fort pâle, cependant elle était calme et dissimulait parfaitement sa souffrance morale.
Au bruit qu’elle fit en entrant, le marquis s’éveilla et leva la tête:
—Ah! c’est toi, Dragonne, dit-il, tu rentres bien tard.
—Mais non, mon père.
Le marquis étendit le doigt vers la pendule.
—Onze heures et demie, dit-il. Tu as tort, mon enfant, de t’exposer ainsi à l’air de la nuit, avec ta blessure.
—Il fait un temps superbe, pas un brin de vent et un air tiède.
—Souffres-tu de ton bras?
—Non.
—Chère Dragonne! murmura la marquise; quelle affreuse imprudence tu as commise! Ah! jure-nous encore que tu ne recommenceras plus.
—Oh! non, répondit Dragonne avec une émotion subite que ses parents mirent sur le compte de cette terreur qui naît du souvenir d’un danger.
—Ce M. Gaston de Launay est un brave et digne garçon, fit le marquis. J’ai rarement vu chez un jeune homme de vingt-cinq ans autant de sagesse et de maturité réunies à une froide bravoure. Il a beaucoup d’esprit, il cause sensément, il voit juste en toute chose, surtout en politique.
Ce panégyrique de Gaston faisait à Dragonne un mal affreux; c’était l’éloge complaisamment délayé d’un mort aimé fait à ceux qui le pleurent: Gaston était mort pour Dragonne!
—Dis-moi, mon enfant, reprit le marquis en regardant sa fille avec ce malicieux et bon sourire des vieillards qui essayent de pénétrer les désirs de la jeunesse, irons-nous à Paris le mois prochain?
—A Paris! fit Dragonne rêveuse; pourquoi?
—Comment, pourquoi? mais tu avais si grande hâte d’être au mois de novembre, naguère... Tu nous as parlé tout l’été des bals et des concerts de l’hiver; tu prétendais même que l’automne était interminable et bien monotone.
—Ah! fit Dragonne avec rêverie.
—Tu comprends cependant, ma chère belle, continua le marquis, tu comprends qu’à présent nous avons besoin de passer au moins nos hivers à Paris.
—Pourquoi, mon père?
—Dragonne, ma chérie, poursuivit M. de Lancy d’une voix caressante, savez-vous que vous allez avoir vingt-deux ans?
—Eh bien! mon père?
—Et qu’il serait temps de vous chercher un mari.
Et le vieillard cligna malicieusement de l’œil.
—Je ne veux pas me marier, répondit Dragonne; je veux passer ma vie auprès de maman, auprès de vous, mon père.
—Ta, ta, ta, fit le marquis en riant, propos de jeune fille que tout cela.
—Je parle sérieusement, mon père.
—Vous ne pouvez cependant, ma chérie, courir éternellement les bois avec un pantalon et un fusil! Et quand nous serons morts, chère enfant! que deviendras-tu?
Dragonne enlaça de ses deux bras le cou de son père, et répondit:
—Vous avez encore de longs jours à vivre, mon père; mais si Dieu vous reprenait à moi, vous et maman, eh bien! n’y a-t-il pas des couvents, de saintes maisons où se réfugient et trouvent le repos ceux qui ont souffert et qui pleurent?
—Petite folle! murmura le marquis, pourquoi ces tristes et vilaines idées?
—Pourquoi, mon père?... Mais...
—Chut! mademoiselle, et écoutez-moi bien attentivement.
—Je vous écoute, mon père.
—Comment trouvez-vous M. de Launay?
Dragonne tressaillit et rougit; puis une pâleur mortelle envahit ses joues.
—Je ne sais, balbutia-t-elle.
—Je le trouve charmant moi, dit joyeusement le marquis, et si les renseignements que je ferai prendre adroitement répondent à l’opinion que j’ai déjà de lui, eh bien, morbleu! il ne tiendra qu’à lui et à toi, ma chère petite Dragonne...
Dragonne sentit tout son sang refluer vers le cœur, et le courage dont ce cœur s’était pourvu chancela.
—C’est inutile, interrompit-elle vivement, je ne veux pas me marier.
—Petite entêtée! murmura le marquis... Bah! nous en reverrons, comme disaient nos pères les veneurs.
Tandis que le marquis prononçait cette dernière phrase, Albert de Lancy parut sur le seuil du salon. Il s’avança lentement, avec une tristesse et une mélancolie où perçait néanmoins une résolution inaccoutumée.
Il vint droit à son père et se tint debout, devant lui, dans l’attitude d’un homme qui va entamer un entretien solennel.
—Pour Dieu! mon fils, dit le marquis étonné, expliquez-nous, je vous prie, d’où vous vient cette physionomie majestueuse et préoccupée?
—J’ai besoin de vous parler, mon père.
—A moi seul?
—Non, répondit Albert, nous sommes en famille, personne n’est de trop... Voulez-vous m’écouter, mon père?
—Certainement, Albert, parlez.
—Mon père, dit Albert d’une voix émue, mais assurée, vous aviez raison quand, durant mon enfance, vous prétendiez que la nature s’était trompée en faisant de Dragonne une femme et de moi un homme. Vous aviez raison, mon père, car je ne possède aucune de ces qualités viriles qui sont nécessaires à un homme pour bien porter un noble et vieux nom comme le nôtre.
—Où voulez-vous en venir, mon fils? demanda le marquis avec un froid étonnement.
—Mon père, reprit Albert, le sang de nos aïeux coule dans mes veines, mais je n’ai hérité d’aucune de leurs qualités, je suis un gentilhomme dégénéré.
—Mon Dieu! s’écria le marquis, mon fils est fou!
—Non point fou! mon père, mais lâche! répondit Albert.
—Par la mordieu! que signifie tout cela, monsieur?
—Nos pères, répondit Albert, nous ont légué une vieille haine qu’il serait de notre devoir de garder.
—Oui, fit le marquis d’un signe. Entre les Vieux-Loup et nous il existe un profond et éternel abîme.
—Je le sais, mon père, et cependant cette haine n’a jamais trouvé d’écho dans mon cœur, cet abîme ne m’a jamais épouvanté.
—Au nom du ciel! murmura M. de Lancy, que signifie donc tout cela, Albert, et quel vertige vous prend?
—J’aime Mignonne de Vieux-Loup, répondit Albert avec une fermeté qu’on n’eût point attendue de sa timidité habituelle.
Ces quatre mots jurèrent tellement à l’oreille du marquis, il en fut si brusquement étourdi, ils eurent pour lui une signification si obscure, qu’il demeura muet, l’œil fixe, la lèvre ouverte, ainsi qu’un homme qui serait tout à coup atteint d’idiotisme.
—Nous nous aimons tous les deux, reprit Albert, depuis longtemps, mon père. Ni l’un ni l’autre nous n’éprouvâmes jamais cette animosité fébrile qui fait monter le sang au visage d’un Lancy rencontrant un Vieux-Loup sur son chemin; nous nous sommes aimés depuis la première heure que nous passâmes ensemble, et nous sommes à jamais unis l’un à l’autre par le cœur, si la fatalité doit nous défendre une autre union.
Aussi, mon père, je viens à vous pour vous dire:
«Je suis l’enfant dégénéré de votre race, je n’ai de commun avec elle que le nom, et je viens vous supplier de me permettre de quitter ce nom que je suis indigne de porter. Je vais fuir le Morvan, Paris, la France, ainsi qu’un proscrit qui n’a plus ni patrie, ni famille; j’irai si loin que jamais ceux qui ont le droit de rougir de ma conduite n’entendront parler de moi; nous fuirons tous deux, Mignonne et moi, nous irons nous cacher en quelque coin perdu du monde, où nous nous aimerons dans l’ombre et pourrons pleurer sur la fatalité qui sépare à jamais nos deux races.»
Albert s’arrêta, dominé par une poignante émotion.
Le marquis gardait un silence farouche et tenait ses yeux baissés, comme s’il eût éprouvé une honte terrible d’entendre un pareil langage dans la bouche de son fils.
Albert s’agenouilla.
—Pardonnez-moi, mon père! murmura-t-il en sanglotant, pardonnez-moi de briser ainsi votre cœur... mais j’ai lutté, combattu vainement... vainement, j’ai essayé de faire parler en moi la voix du devoir plus haut que la voix de l’amour... l’amour m’a vaincu.
Albert pleurait, il avait pris les mains de son père et les couvrait de baisers. Son père le repoussa tout à coup; puis, attachant sur lui un froid regard où le dédain et l’indignation étincelaient:
—Monsieur, lui dit-il, vous avez raison de vouloir quitter votre nom, car, s’il n’en était ainsi, après le langage que vous venez de tenir, je vous défendrais de le porter.
—Mon père!... supplia Albert d’une voix déchirante.
—Je ne suis plus votre père, répondit le marquis; je m’appelle Hector, marquis de Lancy, et jamais un Lancy ne fut le père de l’amant de mademoiselle de Vieux-Loup.
—Grâce! murmura encore Albert.
Le marquis retourna la tête, puis il regarda sa fille.
Dragonne avait les yeux baissés; elle comprenait par ses propres tortures ce que devait souffrir Albert.
—Mademoiselle Dragonne de Lancy, dit alors le marquis lentement et avec une froide énergie, vous nous disiez tout à l’heure, à madame votre mère et à moi, que vous ne vouliez point vous marier; il le faudra cependant, mademoiselle; il faudra que vous preniez un époux auquel je transmettrai mon nom et mon titre, car notre race ne doit point s’éteindre.
—Mon père, murmura Dragonne à son tour et d’une voix brisée.
—J’ordonne! dit froidement le marquis.
Puis il abaissa de nouveau son regard dédaigneux sur Albert.
—Relevez-vous, monsieur, lui dit-il: cessez de pleurer comme une femme à mes genoux; vous n’êtes plus mon fils, mais vous l’avez été. Écoutez-moi donc encore: il arrive quelquefois, il est arrivé que deux familles longtemps désunies en venaient enfin à une réconciliation, mais lorsque la poudre des siècles avait recouvert la cause de leur animosité séculaire. Il y a trente-cinq ans, monsieur, une réconciliation entre les barons de Vieux-Loup et les marquis de Lancy était possible encore, car leur dernière querelle remontait à plus d’un siècle; mais aujourd’hui, monsieur, un nouvel abîme a été creusé, un nouveau ruisseau de sang a passé dans ce vallon qui sépare le manoir de la Châtaigneraie du château de la Fauconnière, et ce sang, qui fume encore, est celui du chevalier de Lancy, mon frère.
Le marquis fut subitement interrompu par un bruit extérieur. Des pas retentissaient dans l’antichambre; on annonça M. de Launay. Dragonne voulut se précipiter pour faire défendre la porte; le marquis s’y opposa d’un geste:
—Laissez, dit-il, laissez entrer M. de Launay, sa présence n’a rien d’inopportun; il est bon qu’un étranger assiste parfois à de pareilles scènes; au moins le monde saura que les vieillards valent mieux que les jeunes gens de ce siècle corrompu, où la mémoire des aïeux est éternellement foulée aux pieds.
Gaston entra et s’arrêta sur le seuil, à la vue d’Albert pleurant agenouillé aux pieds de son père, de la marquise muette et tremblante, de Dragonne debout, pâle et les yeux baissés, en proie à la double torture de son affection filiale et de son amour.
—Venez, monsieur, lui dit le marquis, venez, car j’ai à vous entretenir de choses graves.
Gaston s’avança.
—Cet homme que vous voyez là, monsieur, continua le marquis, est mon fils, ou plutôt il l’était. Nous avons hérité de nos pères une haine de famille transmise de génération en génération; la fatalité a voulu que chaque fois que l’heure du deuil sonnait chez nous, en face de notre manoir, un autre manoir s’illuminât des girandoles d’une fête, et que, lorsque nous nous reprenions à la vie, au calme, au bonheur, un souffle de mort venant tout à coup de ce même manoir éteignît tout à coup la flamme encore vacillante de notre espérance.
«On dit bien, monsieur, que la foi chrétienne fait un devoir de pardonner, et l’on a raison. Je sais qu’à la longue les vieilles querelles doivent s’éteindre, que les siècles à venir ne peuvent être éternellement solidaires des siècles passés, et que les petits-neveux seraient fous d’avoir sans cesse l’épée à la main pour renouveler les différends de leurs aïeux. J’ai si bien compris cela, que, pendant toute ma vie, j’ai évité entre mes voisins et moi la moindre altercation, et peut-être fussé-je allé, un jour, leur tendre la main et leur demander la leur, s’ils n’avaient, hélas! ravivé notre haine commune par une nouvelle et sanglante agression.
«J’avais un frère, un noble jeune homme qui suivit nos princes en exil pendant la première révolution, combattit bravement pour eux et ne remit le pied sur le sol de la France qu’avec eux.
«Il revenait après vingt ans d’exil, de privations, de larmes, il revenait heureux du bonheur de ses maîtres, heureux de me revoir, enfin, après une séparation si cruelle et si longue; incorporé dans la garde du roi, il avait demandé et obtenu un congé, il allait partir pour le Morvan, je l’attendais avec impatience... Il fut tué le matin du jour fixé pour son départ. Un Vieux-Loup l’aborda, le provoqua et prolongea ainsi cette traînée de sang qui remontait loin dans le passé. Eh bien! monsieur, cet homme que vous voyez là, à mes pieds, pleurant comme une femme, ose me venir parler de son amour pour mademoiselle de Vieux-Loup... Et moi, qui pleure encore mon frère, je lui défends de jamais porter mon nom, je lui ordonne de sortir de ma présence.
—Monsieur le marquis... pria Gaston.
—Pardon, monsieur, reprit M. de Lancy, veuillez m’écouter un instant. A partir d’aujourd’hui, je n’ai plus de fils, et, cependant je tiens à mon nom, à l’avenir de ma race, il faut que Dragonne se marie et que je transmette mon titre et ma fortune à son époux. Je suis riche, ma famille est ancienne, nous avons une vieille réputation de loyauté et d’honneur en Morvan, je crois mon alliance honorable. Vous avez sauvé ma fille, monsieur, vous portez un vieux nom, voilà des titres suffisants et qui n’ont nul besoin d’être accompagnés d’une fortune grande ou petite. Vous voyez en ce moment mon honneur et l’avenir de ma race en souffrance; si je vous offrais la main de ma fille...»
A ces derniers mots du marquis, Dragonne et Gaston reculèrent tous les deux et comme dominés par un subit effroi; en même temps Albert de Lancy voulut reprendre les mains de son père, et murmura:
—Mon père... mon père... à cette heure suprême ne me maudissez point...
—Je vous maudis, au contraire! répondit le marquis d’une voix tonnante.
Il regarda la pendule; l’aiguille allait marquer minuit.
«Et, continua le marquis en dirigeant son doigt vers cette aiguille et puis vers un portrait de famille placé en face de la cheminée, et qui représentait le chevalier de Lancy à l’âge de vingt ans, et s’il est vrai, comme le prétend une vieille tradition de noblesse, que les aïeux sortent, au besoin, de leur tombe pour défendre à leurs descendants de les déshonorer, s’il est vrai qu’à minuit il est permis aux fantômes de se dépouiller de leur suaire, j’adjure l’ombre du chevalier de Lancy, mon frère, dont voilà le portrait, je l’adjure de paraître et de joindre sa malédiction à la mienne!»
Ces paroles avaient été prononcées d’une voix grave à laquelle l’heure de minuit imprimait un cachet de conviction et de terrible solennité. Ce vaste salon à tentures sombres, ces personnages muets, ce vieillard invoquant l’ombre des morts à l’appui de son honneur, tout cela avait une teinte lugubre et fantastique qui eût impressionné la nature la plus imbue de scepticisme.
Tous les regards, celui de Gaston lui-même, s’arrêtèrent avec une poignante anxiété sur cette pendule où l’heure solennelle allait retentir, et soudain, à la première vibration, la porte du fond s’ouvrit à deux battants et un laquais annonça: