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Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière cover

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Chapter 20: VIII
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About This Book

The narrative opens with a stormy coastal prologue in which a pursued gentleman is secretly bound and concealed to be smuggled to safety, launching a sequence of escapes, betrayals, and clandestine plans. Subsequent sections alternate adventure and mystery, following a resolute huntress, uncanny messages from beyond the grave, and a web of rival claimants whose secret identities and family entanglements provoke duels, rescues, and moral tests. Fast-paced set pieces and domestic scenes reveal shifting loyalties and hidden pasts, blending melodramatic action with reflections on honor, deception, and the precariousness of social standing.

VII

Pendant les deux secondes qui s’écoulèrent entre l’annonce du laquais et l’apparition de ce personnage terrible évoqué par le marquis de Lancy, un silence de mort régna dans le grand salon de la Fauconnière; toutes les poitrines se prirent à battre avec violence, l’effroi s’empara de tous, et Gaston, que son éducation parisienne rendait le plus brave en cette circonstance, recula d’un pas cependant.

Alors, un homme entra, et le marquis jeta un cri. On s’attendait à voir paraître un homme de quarante à cinquante ans, pâli par le trépas, et tel que devait être le chevalier de Lancy le jour de sa mort: au lieu de cela, c’était un jeune homme de vingt ans, brun, svelte et ressemblant au portrait indiqué naguère par le marquis, comme l’original ressemble à la copie.

On eût dit, que ce portrait était peint de la veille et que l’homme qui entrait avait complaisamment posé devant l’artiste. Le costume seul était changé. Au lieu de l’uniforme d’enseigne de vaisseau du roi, le chevalier de Lancy portait celui de midshipman de la marine anglaise.

L’anxiété étreignait toutes les gorges, nul n’osa aller à sa rencontre, nul n’eut la force de répéter ce cri de surprise et de terreur échappé au marquis.

Le chevalier remarqua alors tous ces visages bouleversés, et il s’arrêta au milieu du salon, muet comme ceux au milieu desquels il arrivait.

Le marquis s’était couvert la face avec ses deux mains. Il paraissait vouloir chasser maintenant ce fantôme évoqué par lui.

—Grâce!... murmura-t-il enfin, grâce, mon frère, pour ce malheureux!

Et il désignait Albert.

—Ne le maudissez pas, mon frère, car il portera bien notre nom; car, loin de nous déshonorer, il nous vengera...

Le marquis parlait d’une voix entrecoupée par la terreur, il frissonnait sur sa chaise longue et n’osait regarder le fantôme.

—Ah ça, mon oncle, répondit le chevalier ouvrant enfin la bouche, est-ce parce que j’arrive à minuit que vous me prenez pour une ombre?

Ce mot: Mon oncle! produisit sur la muette assemblée une commotion électrique et délia toutes les langues.

—Mon oncle!... répéta-t-on avec une surprise plus grande encore peut-être que l’effroi qu’avait produit l’arrivée du mystérieux personnage.

Celui-ci s’avança alors vers le marquis stupéfait et lui dit:

—Mais regardez-moi bien, mon oncle, je suis vivant, parfaitement vivant, et je ne ressemble point à un fantôme.

—Mais qui donc êtes-vous? s’écria M. de Lancy.

—Je suis Oscar-Honoré de Lancy, votre neveu, le fils du chevalier de Lancy, votre frère.

—C’est impossible! murmura le marquis. Mon frère est mort...

—Hélas! dit le chevalier.

—Et mort sans enfants.

—Vous vous trompez, mon oncle, il a laissé un fils: ce fils, c’est moi.

—Quel âge avez-vous donc? demanda le vieillard.

—Vingt ans, mon oncle.

—Vous voyez bien que c’est impossible; il y a trente-deux ans que mon frère est mort, et cependant vous lui ressemblez... vous lui ressemblez à ce point, que j’ai cru que c’était lui... lui à vingt ans, comme il était lorsque nous nous séparâmes pour toujours.

—C’est tout simple, je suis son fils.

—Monsieur, dit sévèrement le marquis, n’abusez point d’un caprice étrange du hasard pour essayer de duper une honnête famille.

—Monsieur le marquis, interrompit froidement le chevalier de Lancy, et avec un accent de conviction et de franchise tel, que tous les personnages témoins de cette étrange scène se sentirent dominés, je me nomme Oscar-Honoré de Lancy, je suis officier de la marine anglaise, et je n’ai jamais trompé personne. Je vous dis vrai, je suis le fils du chevalier de Lancy, mort aux Indes le 1ᵉʳ février 1846, et non point à Paris en 1815, comme vous l’avez cru naguère.

Un double cri s’échappa de la gorge de Dragonne et de celle de Gaston; mais le doute revint aussitôt après, car ce dernier avait toujours entendu dire à son père qu’il avait tué le chevalier de Lancy d’un coup de quarte dans la poitrine, et Dragonne avait vu vingt fois l’extrait mortuaire du défunt dressé à la mairie du deuxième arrondissement de Paris.

—Monsieur le marquis, reprit le nouveau venu, connaissez-vous l’écriture de votre frère?

—Oui, dit le marquis.

—Cette écriture ne vous a-t-elle point semblé altérée en sa forme primitive, dans les lettres que vous avez reçues, sous l’Empire, de différentes villes d’Allemagne, bien que portant sa signature?

—Non, répondit le marquis, mon frère me faisait toujours écrire par son valet de chambre, empêché qu’il était lui-même par une blessure à la main droite.

—Ah! fit le midshipman; mais reconnaîtriez-vous cependant et bien exactement cette écriture?

—Certainement.

—Alors, monsieur, avant de m’interroger de nouveau, avant que moi-même je vous donne aucune explication, veuillez ouvrir cette lettre.

Le marquis s’empara du pli qu’on lui tendait et en lut la suscription ainsi conçue:

«Au marquis de Lancy, mon frère, ou à ses descendants, si déjà il est trépassé.»

—C’est bien son écriture, murmura le marquis, et il ouvrit la lettre et poursuivit avec émotion, au milieu du silence et de l’étonnement général:

«Mon cher frère,

«Je ne sais si vous êtes encore de ce monde; je ne sais pas, non plus, si vous n’environnez pas un imposteur de l’affection que vous me portiez. Je vous écris à mon lit de mort, après avoir oublié pendant près de cinquante années qui j’étais et le nom que j’avais reçu de nos pères. Si extraordinaire que vous paraisse ce début, écoutez-moi avec patience et laissez-moi vous dire mon étrange histoire. Au mois de novembre 1792, j’allais m’embarquer pour l’Angleterre avec mon valet de chambre Baptiste. Cet homme me ressemblait; il avait ma taille, mon âge; il était brun comme moi, et l’intonation de sa voix se rapprochait singulièrement de la mienne...»

Le marquis tressaillit et s’arrêta, la lettre lui échappa des mains, Dragonne s’en saisit et poursuivit.

Le chevalier racontait ce que nos lecteurs savent déjà, c’est-à-dire les atroces péripéties du drame dont Baptiste et le père Kervan avaient été les héros, puis arrivé à ce moment où le tonneau qui l’enfermait avait été jeté à la mer, il disait:

«Lorsque je me sentis ballotté par les vagues, l’énergie qui m’avait jusque-là soutenu disparut: le délire me prit et je n’ai jamais su ce qui arriva. Au jour je me trouvai couché sur le pont d’un navire anglais parmi des visages inconnus. Chose étrange, la commotion que j’avais éprouvée était si grande que j’avais complétement perdu la mémoire et de ce qui s’était passé et de ce que j’étais la veille. Je ne me souvenais pas même de mon nom. En vain m’interrogea-t-on, il me fut impossible de répondre. On m’apprit qu’on m’avait entendu pousser des gémissements, que le tonneau, harponné et monté à bord, avait été défoncé... Tout cela m’étonna, et je ne pus fournir aucun renseignement.

«Cependant mes mains blanches, l’aisance avec laquelle je m’exprimais ne laissaient aucun doute sur ma position dans le monde; le docteur du bord, après m’avoir longuement interrogé, déclara que je n’étais nullement fou, mais que j’avais éprouvé une lésion dans le cervelet, et qu’il me serait impossible de me souvenir du passé.

«Le navire qui m’avait recueilli allait aux Indes; en route, il essuya une tempête; le commandant était retenu au lit par la fièvre, le commandant en second fut enlevé de son banc de quart par une lame et rejeté grièvement blessé sur le pont. Les autres officiers perdaient déjà la tête, lorsqu’un vague instinct de mon ancienne profession s’empara de moi. Je montai sur le banc de quart; on me regarda avec étonnement, j’ordonnai une manœuvre avec cette précision, cette netteté d’intonation qui dénote l’habitude du commandement: la manœuvre fut exécutée, le navire couché sur le flanc se redressa. Je continuai mon rôle de capitaine improvisé, et le gros temps se trouva dominé, vaincu bientôt. Trois heures après, j’étais tellement grandi aux yeux de l’équipage, qu’on me décerna, d’un commun accord, le titre de commandant provisoire. A n’en plus douter, j’étais officier de la marine française et je savais mon métier.

«Nous arrivâmes à Bombay. Le navire qui m’avait recueilli et que j’avais sauvé appartenait à la Compagnie des Indes. La Compagnie reconnaissante m’en donna le commandement, et comme je ne me souvenais toujours pas du passé, et qu’il m’était impossible de dire mon vrai nom, on m’appela le capitaine Liberator, en reconnaissance du service que j’avais rendu.

«Pendant trente années, mon cher frère, j’ai navigué sous pavillon anglais, sans me pouvoir souvenir, sans me douter même que j’avais été le chevalier de Lancy. Une blessure à la cuisse, reçue dans les guerres de l’Inde, me força à prendre ma retraite et à me vouer au commerce. Je fis fortune et me mariai. A l’heure où je vous écris j’ai un fils de vingt ans, officier de la marine anglaise, et je n’ai plus que quelques jours d’existence. On ne vit pas vieux sous le ciel indien; j’ai même dépassé de beaucoup la limite ordinaire de longévité sous nos climats; j’ai soixante et douze ans, et il est rare qu’on atteigne cet âge ici. Il y a huit jours, j’étais encore le capitaine Liberator, aujourd’hui je me souviens que je fus le chevalier de Lancy, et j’attribue à un miracle le retour de ma mémoire. Je suis attaqué d’une maladie qui ne pardonne point. Hier, j’avais autour de mon lit mon médecin, deux noirs qui me servent et mon fils Oscar-Honoré. Le docteur et mon fils causaient à voix basse, lorsque le premier dit tout à coup en jetant les yeux sur une gazette qui s’imprime à Calcutta:

«—Voici un singulier supplice que les Chinois seuls peuvent inventer. Tenez, lisez.

«Oscar prit la gazette et lut:

«Un mandarin de l’Est a trouvé un expédient nouveau pour se débarrasser des missionnaires chrétiens et de leurs néophytes. Il les fait enfermer dans une futaille et jeter à la mer par un temps bien calme, d’où il résulte que le tonneau flotte des journées entières avant d’être submergé.»

«Ces quelques lignes étaient fort simples, on m’avait dit vingt fois que j’avais été trouvé dans un tonneau poussé par les vagues. Jamais le souvenir du passé ne s’était présenté à mon esprit. Eh bien, à peine mon fils eut-il achevé, qu’un ébranlement se fit dans mon cerveau, que le voile qui obscurcissait ma mémoire se déchira, et soudain je vis se dérouler devant moi ma jeunesse dans ses plus minutieux détails, et le drame atroce dont j’avais été la victime dans la cabane du pêcheur. Je me souvins de tout, de notre vieux père, qui doit être mort à cette heure depuis bien des années; de vous, mon frère; de notre enfance écoulée dans notre Morvan, et du roi martyr, dans les rangs de l’armée duquel on m’attendait.

«J’ai voulu vous écrire; j’espère que vous êtes encore de ce monde que je vais quitter. Je vous envoie mon fils; si vous n’en avez, au moins notre nom ne s’éteindra pas.

«A vous et adieu pour toujours.

«Chevalier de Lancy

Une violente émotion s’empara du marquis lorsqu’il eut terminé cette lettre, et puis, tout à coup, il ouvrit ses bras à son neveu, qui s’y précipita.

Après les premiers épanchements, Oscar de Lancy raconta qu’il était arrivé à Paris où il avait pris des renseignements sur sa famille française. Là il avait appris qu’en 1815 un faux chevalier de Lancy avait été tué en duel par le baron de Vieux-Loup, et il avait tout d’abord reconnu l’infâme laquais qui, pendant vingt ans, avait porté le nom de son père.

Ces explications données, le jeune chevalier de Lancy demanda à son tour celle de la situation étrange où il avait trouvé tous les hôtes du grand salon de la Fauconnière. Le marquis lui raconta alors succinctement l’histoire des vieilles rancunes qui séparaient la maison de Lancy de la maison de Vieux-Loup.

Ce fut alors à Gaston à prendre la parole:

—Monsieur le marquis, dit-il, ne me disiez-vous point tout à l’heure que vous n’aviez pas hérité des préjugés de vos pères?

—En effet, monsieur, répondit le marquis.

—Et que, sans le meurtre récent du chevalier votre frère...

—J’eusse pardonné aux Vieux-Loup, oui, monsieur.

—Eh bien! dit Gaston, vous le voyez, monsieur, ce meurtre était imaginaire. Feu le baron de Vieux-Loup a vengé, au contraire, le vrai chevalier de Lancy.

—Vous avez raison, monsieur, et s’il n’était pas mort...

—Pardon, interrompit Gaston, vous vous êtes un peu hâté de maudire M. Albert, votre fils.

—C’est vrai, soupira le marquis.

—Et je crois même que vous lui devriez tendre la main.

Albert poussa un cri et se jeta dans les bras du marquis, tandis que sa mère fondait en larmes et que Dragonne défaillante se laissait tomber sur un siége.

—Je serais donc d’avis, monsieur le marquis, poursuivit Gaston froidement, que vous eussiez le beau rôle dans la vieille querelle qui désunit les Vieux-Loup et les Lancy.

—Comment l’entendez-vous, monsieur? fit le marquis en tressaillant et dont le cœur se prit à battre au souvenir des paroles belliqueuses dont on avait bercé sa jeunesse.

—Albert est un bon et loyal jeune homme, poursuivit Gaston. Nature dévouée et tendre, exempte de passion et de haine, il s’est laissé prendre aux doux regards et au naïf sourire de Mignonne de Vieux-Loup, la plus charmante enfant qu’on puisse trouver. Ils se sont aimés tous les deux, ils s’aimeront toujours. Refuser de les unir serait une barbarie indigne de vous et des traditions de bonne loyauté de votre race.

Le marquis leva les yeux au ciel et ne répondit pas. Une dernière et suprême lutte s’éleva dans son cœur.

—Il serait beau, continua Gaston, de voir le marquis de Lancy se faire porter demain au manoir de la Châtaigneraie, aborder avec calme et dignité ces pourfendeurs innocents, ces têtes grises pleines de colère, ces cœurs remplis de bonhomie qu’on nomme les Vieux-Loup, et leur dire:

«Messieurs mes voisins, ne trouvez-vous pas qu’il est ridicule et fâcheux outre mesure que parce qu’il a plu à nos aïeux de se battre pour une belle et de s’enferrer maladroitement, nous nous regardions éternellement de mauvais œil? que nos deux manoirs qu’un vallon sépare se contemplent avec colère, et que les barons de Vieux-Loup ne puissent chasser dans le parc de la Fauconnière, pas plus que le marquis de Lancy dans les bois de la Châtaigneraie? Ne trouvez-vous point encore que lorsqu’on a fille et fils à marier, il est dur de s’en séparer et de les envoyer en pays lointain, alors qu’il serait si commode de les avoir près de soi, de les voir s’aimer et perpétuer deux bonnes vieilles races qui ne mentiront jamais à leur sang? Dites, monsieur le marquis, croyez-vous que les Lancy n’auraient point le beau rôle en agissant de la sorte?»

—Oh! mes pères! murmura le marquis déjà vaincu.

Et il attacha un regard humide sur les portraits de famille qui décoraient le salon, et sembla leur demander pardon de répudier enfin cet héritage de haine séculaire qu’ils lui avaient transmis. Puis il dit à Gaston:

—Soit, monsieur; admettons que je permette à mon fils d’épouser mademoiselle de Vieux-Loup, croyez-vous que ses oncles?...

—Je vous comprends, monsieur, mais j’ai le ferme espoir que ses oncles sacrifieront au bonheur de Mignonne leur rancune, qui n’est plus qu’un mot et un prétexte à forfanterie.

—Je ne sais... murmura le marquis.

—Je serai l’avocat de Mignonne et d’Albert.

—Vous connaissez donc ces messieurs? demanda M. de Lancy.

—Un peu, monsieur le marquis, et j’ai quelque confiance en mon habileté d’orateur.

Le marquis sourit, tendit de nouveau les bras à Albert et lui dit:

—Je vous autorise, mon fils, à demander la main de mademoiselle Mignonne de Vieux-Loup.

En ce moment, Gaston s’approcha de Dragonne, qui pleurait silencieusement dans un coin du salon:

—Dois-je parler encore, Dragonne, ma bien-aimée? murmura-t-il tout bas.

—Oui, répondit-elle d’une voix étouffée.

Gaston revint auprès du vieillard et lui prit affectueusement la main:

—Monsieur, dit-il, vous pensiez, tout à l’heure, que votre honneur était en souffrance, et vous vous êtes adressé à moi pour le restaurer?

—C’est juste, monsieur, répondit le marquis, je vous ai offert la main de ma fille.

—Et vous m’avez dit: Vous avez sauvé mon enfant, vous portez un nom honorable, j’ai foi en votre loyauté.

—Sans doute, dit le marquis.

—Peut-être avez-vous eu tort, monsieur le marquis.

Un geste d’étonnement échappa au vieillard.

—Veuillez m’écouter, monsieur, reprit Gaston. Je ne m’appelle point M. de Launay; je me suis introduit chez vous avec un but, et ce but vous eût paru criminel si je l’avais avoué.

—Monsieur!... fit le marquis au comble de l’étonnement.

—J’aime Dragonne de Lancy, votre fille, répondit Gaston.

Le marquis tourna ses regards vers Dragonne et s’aperçut qu’elle pleurait.

—Je l’aime, continua Gaston, et il y a une heure, je venais ici, monsieur, pour prendre congé de vous, afin de ne la revoir jamais.

—Mais votre véritable nom est donc entaché, monsieur! s’écria le marquis au comble de la stupéfaction.

—Non! plus à présent, mais tout à l’heure, monsieur.

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire, articula lentement Gaston, que je vous demande formellement la main de mademoiselle de Lancy, moi, Gaston de Vieux-Loup, le fils de ce baron de Vieux-Loup que pendant trente années vous avez regardé comme le meurtrier du chevalier votre frère.

Le marquis fit un soubresaut sur son siége.

—Ah! murmura-t-il, c’en est trop.

Gaston alla prendre Dragonne par la main, il l’amena aux genoux du vieillard, il se courba lui-même devant lui et lui dit:

—Monsieur le marquis, savez-vous bien que ma vie tout entière sera consacrée à son bonheur?

Et Dragonne, enlaçant le vieillard de ses deux bras, ajouta:

—Refuserez-vous la main de votre fille, mon père, à celui qui vous la rendit saine et sauve?

—Mon Dieu! fit le marquis avec tristesse, mes aïeux ne me maudiront-ils pas?

—Non, monsieur, répondit Gaston, car ils étaient chrétiens, et l’Évangile, qui fut leur loi et qui est la nôtre, commande de pardonner.

Puis Gaston se leva, posa la main sur sa poitrine et acheva:

—Monsieur le marquis de Lancy, moi, Gaston, baron de Vieux-Loup, le chef de ma race selon la lignée et le droit d’aînesse, je vous demande humblement pardon, en mon nom et en celui de cette même race, des torts que les Vieux-Loup eurent envers les Lancy, et je désire qu’une double union cimente à jamais la paix de nos deux familles.

Devant cette suprême démarche, en présence de cette excuse si noblement faite, le dernier scrupule, le dernier ressentiment du marquis devait tomber; il étendit ses mains tremblantes sur les têtes de Dragonne et de Gaston agenouillés de nouveau, et il leur murmura doucement:

—Mes enfants, aimez-vous toujours.

L’adhésion formelle de son père rendit à Dragonne ce courage viril qui l’avait si complétement abandonnée depuis quelques heures; elle essuya ses beaux yeux, elle se redressa sans nouvelle faiblesse, et pressant la main de Gaston:

—Tout n’est point fini, lui dit-elle, il faut encore qu’Albert épouse Mignonne, et je me charge d’épouvanter ces dignes châtelains de la Châtaigneraie, de façon qu’ils ne puissent refuser.

—Dragonne, ma chère belle, murmura Gaston, ne renonceras-tu donc jamais à ce rôle d’héroïne qui vous va si bien, madame, mais qui est si peu en harmonie avec ton cœur d’ange et ta beauté de séraphin?

—Si fait, répondit-elle, quand je m’appellerai la baronne de Vieux-Loup.

—Et... jusque-là? demanda-t-il tendrement.

—Jusque-là, monsieur, je veux être cette Dragonne chasseresse qui poursuivait votre oncle Joseph à coups de pierres et causait si grand’peur aux valets de ferme de la Châtaigneraie, et à ce brave chevalier de Vieux-Loup, ce gros homme tout rond qui narre si bien l’histoire de la pieuse Mathilde et du galant Malek-Adel.

Gaston mit un baiser au front de Dragonne, un baiser que nul ne surprit et qui retentit au fond du cœur de la jeune fille comme la première strophe de ce long hymne d’amour qu’ils allaient désormais chanter tous les deux, sans crainte de voir apparaître l’ombre sanglante et courroucée de feu le chevalier de Lancy.

Qu’on nous permette de revenir sur nos pas une fois encore pour raconter un événement d’une nature différente, accompli une heure avant la scène que nous venons de décrire.

L’oncle Antoine ou, si vous le préférez, M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, était parti le matin pour Saint-Landry, où il y avait foire. Il allait traiter avec un riche meunier de Nevers pour la vente du blé de la Châtaigneraie, et en même temps pour acheter un petit cheval de race limousine qui pût servir à deux fins, la selle et le cabriolet, si toutefois on pouvait donner ce nom à l’antique patache que les deux gentilshommes avaient sous remise à la Châtaigneraie, et dans laquelle ils se faisaient voiturer lorsqu’ils se rendaient tous les deux dans les villages voisins.

L’oncle Antoine, malgré ses penchants à la littérature, une inclination des plus funestes, selon nous, aux mathématiques, était assez retors en affaires; il s’entendait même beaucoup mieux à conclure un marché que M. le baron, son frère aîné, lequel lui abandonnait volontiers les négociations mercantiles, se réservant la direction agricole des fermes.

M. le chevalier de Vieux-Loup avait donc, le verre en main, dans un cabaret borgne de Saint-Landry, conclu en une heure un marché avantageux, qui avait été ratifié en espèces sur-le-champ. Le meunier avait délié un gros sac de cuir dont il avait répandu le contenu sur la table; l’oncle Antoine avait élevé méthodiquement les piles d’écus et de louis, compté et recompté, puis il avait ouvert un gros sac de toile écrue et fait disparaître l’argent du meunier, qui changeait simplement ainsi de prison.

Le meunier devait faire enlever le blé le lendemain.

Cette première affaire terminée, M. le chevalier de Vieux-Loup était allé se promener sur le champ de foire et lorgner les chevaux qui s’y trouvaient, la queue embellie d’un bouchon de paille.

Il était escorté dans cette pérégrination par Jean le sarcleur, ce grand benêt que les épithètes de Mignonne rendaient si joyeux. Jean se connaissait quelque peu en maquignonnage, et l’oncle Antoine l’avait emmené. En venant de Saint-Landry, Jean chemina, son bissac sur l’épaule, son bâton à la main, à côté du cheval de labour que montait M. le chevalier; mais il avait la promesse de s’en retourner bien installé sur une selle, puisque le digne gentilhomme devait acheter un cheval.

L’oncle Antoine fureta longtemps sans s’arrêter à un choix; cette bête-ci avait une vilaine robe, celle-là le garrot bas, une autre le jarret engorgé, une troisième la tête épaisse, une quatrième amblait; Jean le sarcleur n’osait plus hasarder son avis et se disait tout bas que M. le chevalier ferait tant et si bien que lui, Jean, s’en retournerait piteusement à pied.

 

Jean se trompait. L’oncle Antoine avisa tout à coup une jolie pouliche berrichonne gris-de-fer, grêle de formes, l’œil saillant et plein de feu, et âgée de trois ans.

 

Le marché fut conclu en dix minutes; mais le digne châtelain eut le tort de prolonger outre mesure la nouvelle séance que ce nouveau marché nécessitait, au cabaret de l’Aigle Noir, l’hôtellerie à la mode du bourg de Saint-Landry. On but beaucoup, on s’attarda, la brume vint. L’oncle Antoine réfléchit qu’un homme qui a bu beaucoup a grand besoin de dîner, et de Saint-Landry à la Châtaigneraie il y avait cinq bonnes lieues. Il proposa donc à Jean le sarcleur de dîner à l’Aigle Noir en sa compagnie. Jean accepta avec enthousiasme l’honneur de dîner avec son châtelain; ce qui fit qu’on but encore, et à neuf heures seulement M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie mettait le pied à l’étrier et enfourchait la jolie pouliche, qui se cabra gentiment tout d’abord.

 

—Tu arriveras quand tu pourras, dit-il à Jean. Coco a le pas lourd, et il a fait une bonne trotte ce matin. Ménage-le; moi, je prends les devants.

—Prenez garde, sauf votre respect, monsieur le chevalier, observa Jean avec déférence, mais les chemins sont mauvais et cette bête me paraît loger le diable dans ses jambes.

—Bah! répondit le vieux gentilhomme, j’ai de bonnes traditions d’équitation, je m’en souviendrai.

Il roulait un peu sur sa selle en disant cela, il avait la tête chaude, et son gros ventre se trouvait mal à l’aise entre les pommeaux des arçons.

La pouliche partit au petit trop, puis elle allongea le pas, et puis, s’échauffant, elle prit le galop, et enfin elle sembla justifier, tant sa course devint rapide, l’opinion de Jean le sarcleur, qui avait prétendu qu’elle logeait le diable dans ses jambes.

VIII

Le digne gentilhomme, légèrement ému, essaya bien de retenir la pouliche et de modérer sa fantastique allure, mais la bête s’échauffait de plus en plus et tirait de nombreuses étincelles des cailloux du chemin, qui devenait de plus en plus mauvais, à mesure que la nuit s’épaississait et se trouvait envahie par les ténèbres.

L’oncle Antoine commençait bien à se dégriser, mais la force lui manquait, il perdait insensiblement la tête, et il vint un moment où il roula si fort sur la selle, qu’il mit involontairement l’éperon dans le ventre de l’ardente bête qui prit le mors aux dents.

Dès lors, l’oncle Antoine se sentit en péril et appela au secours, mais nul ne l’entendit; puis, pour comble de malheur, le coup de fusil d’un braconnier acheva d’épouvanter la pouliche qui, par un bond précipité, brisa à moitié les sangles de la selle, et le vieux cavalier, perdant l’aplomb, se trouva sous le ventre de sa monture, le pied engagé dans l’étrier, une jambe pendante, et se cramponnant avec terreur au chanfrein, pour n’être point broyé par les cailloux.

Mais il était lourd, l’excellent chevalier de Vieux-Loup, son volumineux abdomen avait un poids énorme, le chanfrein commençait à céder, et le pauvre homme affolé, et voyant arriver le moment fatal où son dernier point d’appui se briserait et où il serait traîné par le pied sur la route de plus en plus pierreuse, se prit à pousser des cris lamentables.

Tout à coup, le chanfrein cassa; mais en ce moment aussi, la bête s’arrêta court; une main de fer lui avait, dans l’ombre, étreint les naseaux, et le digne gentilhomme, parvenant à se dégager, se releva tout meurtri, contusionné, mais, en somme, sain et sauf.

Son sauveur était un jeune homme, autant qu’on pouvait en juger, dans les ténèbres, à sa taille et à sa tournure.

L’oncle Antoine se précipita vers lui, les mains ouvertes et pénétré de reconnaissance... mais soudain il recula d’un pas et comme saisi de vertige, car son sauveur lui disait:

—Vous l’échappez belle, monsieur le chevalier de Vieux-Loup.

Cette voix, l’oncle Antoine la connaissait trop bien; c’était celle de Dragonne, de Dragonne qui venait de quitter Gaston et traversait la route au moment même où le chevalier se trouvait en si grand péril de mort.

—Cornes du diable! s’écria-t-il, suis-je donc assez malheureux pour devoir la vie à un Lancy en jupons?

—Bah! répondit Dragonne, je ne vous demande aucune reconnaissance.

—Corbleu! ma petite, il n’est pas moins vrai que sans vous...

—Dame! vous étiez mort avant dix minutes.

—Ah! maudite pouliche... Si encore vous ne m’aviez pas reconnu... si j’étais bien sûr que vous ne saviez pas... mais je criais...

—Alors même que vous n’eussiez pas crié, monsieur le chevalier, je vous aurais bien reconnu tout de suite... à votre gros ventre!

Et Dragonne s’éloigna en riant.

—Cornes de cerf! cornes du diable! jurait le chevalier, et dire que c’est ce démon de Dragonne qui me sauve... Ah! je ne me le pardonnerai de ma vie... Maintenant ces gens-là vont le publier partout, et ils auront le beau rôle... J’en rougis d’indignation!

Et l’honnête chevalier reprit en maugréant le chemin de la Châtaigneraie, regrettant jusqu’à un certain point de n’être pas mort.

Il eut grand’peine, tant il était bouleversé, à gravir les hauteurs de la Châtaigneraie pédestrement, car il ne se fiait plus à la maudite pouliche.

L’oncle Joseph et Mignonne étaient couchés; il était trop honteux de sa double mésaventure pour éprouver quelque besoin de la conter; aussi, après avoir attaché la pouliche au râtelier, gagna-t-il son lit en trébuchant et sans songer même à se procurer une lampe.

Il se coucha sans lumière, et, le vin aidant, dormit jusqu’au lendemain neuf heures, le moment où les valets de ferme de la Châtaigneraie se réunissaient dans la vaste cuisine de la tour pour prendre le repas du matin.

L’honnête chevalier de Vieux-Loup avait fait les plus mauvais rêves. Dragonne de Lancy avait tourmenté son sommeil sous toutes les formes et dans toutes les attitudes; il avait essuyé dans son rêve plus d’un coup de fusil à gros sel, plus d’un coup de pierre bien ajusté.

En s’éveillant et se frottant les yeux, l’excellent homme se souvint du péril qu’il avait couru, de son ivresse, et surtout de sa libératrice. Un soupir rempli d’angoisses s’exhala de sa poitrine, et il quitta sa chambre honteux et triste comme ce renard pris par une poule, dont parle le bon La Fontaine.

L’oncle Joseph, lorsque son frère apparut sur le seuil de la cuisine, était assis dans son grand fauteuil, et son visage renfrogné disait éloquemment qu’il savait déjà une partie de l’équipée nocturne de M. le chevalier de Vieux-Loup.

—Ah! vous voilà, monsieur mon cadet, dit-il avec humeur; vous dormez bien le lendemain d’un voyage.

—Quelle heure est-il donc, mon frère? demanda l’oncle Antoine avec la timidité d’un enfant sévèrement admonesté par un grand parent.

—Neuf heures, mon frère.

—Je suis rentré tard, balbutia le chevalier.

—Pourtant, ricana l’oncle Joseph, la pouliche que vous avez achetée me paraît avoir la jambe grêle et le jarret solide.

—Ah! vous... l’avez vue? fit l’oncle Antoine, qui se prit à rougir comme une belle fille, malgré ses soixante ans révolus.

—Pardienne! ricana le baron, je lui ai même enlevé la selle qu’elle avait sous le ventre, au lieu de la porter sur le dos... Est-ce une façon à vous de monter à cheval, monsieur mon cadet?

—La maudite bête, balbutia l’oncle Antoine, a failli me tuer.

—A qui la faute, monsieur? Jean le sarcleur ne vous avait-il pas prévenu?... Mais, poursuivit le baron de Vieux-Loup, les jeunes gens ne doutent de rien; les chemins pierreux, la nuit, une bête affolée, qu’est-ce que cela? Ils vont toujours, quitte à arriver en mille morceaux.

—Ah! soupira l’oncle Antoine, c’est un coup de la Providence que je sois encore de ce monde, ou plutôt...

L’oncle Antoine se souvint de Dragonne, et se troubla tellement, qu’il balbutia, puis s’arrêta net. Il était si ému, le digne homme, que vainement on lui eût demandé la suite de ces belles histoires qui charmaient les veillées de la cuisine.

—Corbleu! monsieur, s’écria sévèrement M. le baron de Vieux-Loup, que vous est-il advenu de si terrible que vous vous arrêtiez court comme un bidet qui s’épouvante?

—J’en mourrai de honte, grommela l’oncle Antoine.

—Mais enfin...

—Eh bien! mon frère, répondit le bon chevalier qui fit un stoïque effort... eh bien! nous sommes déshonorés à tout jamais.

—Que voulez-vous dire, monsieur mon cadet? exclama l’oncle Joseph qui fit un soubresaut sur son siége.

—Je veux dire que moi, Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, murmura piteusement le chevalier, je suis encore de ce monde parce qu’il existe des Lancy en Morvan.

La stupéfaction de l’oncle et des valets se trouva portée à son comble par ces derniers mots, et, cependant nul n’osa interroger le chevalier, tant il était pâle et confus.

Il eut la force enfin de raconter d’une voix entrecoupée sa terrible aventure et comment il devait la vie à Dragonne. On l’écouta avec une sourde colère, car à la Châtaigneraie on détestait les Lancy autant que, à la Fauconnière, on abhorrait les Vieux-Loup. L’oncle Joseph cachait sa tête dans ses mains avec une douloureuse indignation.

—Cornes du diable! s’écria-t-il tout à coup, cette race maudite nous poursuivra donc partout et à toute heure!... Ah! j’ai le mot de l’énigme à présent... Les Lancy recherchent notre alliance.

—Ventre de daim! exclama l’oncle Antoine à son tour, que voulez-vous dire aussi, monsieur mon aîné?

—Mignonne... murmura l’oncle Joseph.

M. le chevalier de Vieux-Loup était si troublé en pénétrant dans la cuisine, qu’il n’avait pas songé à demander où était Mignonne, et Mignonne, en effet, était absente.

—Mignonne! fit l’oncle Antoine, où donc est-elle?

—Dans sa chambre.

—Et pourquoi ne vient-elle pas déjeuner, cette petite?

—Parce qu’elle n’a pas faim.

—Hein! fit le digne chevalier, qui ne comprenait pas qu’on n’eût pas faim à seize ans.

—Elle n’a pas faim, murmura tristement le baron, parce qu’elle pleure.

—Elle pleure! exclama le cadet des Vieux-Loup... elle pleure!... Et pourquoi pleure-t-elle, monsieur mon aîné?

L’oncle Joseph haussa les épaules.

—Dites-moi donc, fit-il dédaigneusement, vous qui avez lu tant de livres où il est parlé des femmes, dans quelle circonstance il est possible de savoir ce que les femmes pensent et ce qu’elles éprouvent?...

—Mais enfin... elle ne pleure pas... sans raison?

—Non, certes; seulement elle ne veut point dire pourquoi. Je l’ai vainement questionnée pendant une heure, priant, caressant, grondant, la prenant sur mes genoux et l’appelant «ma chère petite belle,» ou la repoussant avec colère, et lui disant: «Allez vous cacher, vilaine sotte!» tout a été inutile. Elle se contentait de me répondre: «Je pleure, parce que je suis malheureuse!...»

—Elle est folle! murmura le chevalier de Vieux-Loup.

—Folle!... non, répondit l’oncle Joseph avec irritation; mais elle a été enjôlée par ce drôle d’Albert. Oh! les Lancy!... les Lancy!... quelle race maudite!...

—Cornes du diable! monsieur mon aîné, s’écria l’oncle Antoine, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là?

—Si j’en suis sûr, ventre de daim! riposta le baron; mais comment donc expliquer ces larmes?... Pourquoi pleure-t-elle?... Ne savez-vous pas qu’Albert et elle se sont rencontrés souvent? Qu’avant-hier encore...

La colère étouffa la fin de la phrase de M. le baron de Vieux-Loup et la fit dégénérer en un sourd gémissement.

—Ah! soupira l’oncle Antoine, si ce diable incarné de Dragonne ne m’avait pas arraché à la mort hier soir, je sais bien, monsieur mon aîné, ce que je vous aurais proposé...

—Eh bien! fit le châtelain, que me proposeriez-vous?

—Je vous aurais dit, monsieur mon aîné: Il y a assez longtemps que le manoir de la Fauconnière nous défigure le paysage et nous masque l’horizon; il faut en finir; nous allons nous mettre à la tête de nos vassaux...

L’oncle Joseph haussa les épaules.

—Vous avez la berlue, dit-il, et vous oubliez que nous n’avons plus de vassaux...

—C’est juste, murmura le petit homme ventru, je me crois toujours au temps des chevaliers de la Table-Ronde.

Un nouveau geste dédaigneux du châtelain accueillit ces paroles de son puîné.

—En attendant, murmura l’oncle Antoine désappointé, qu’allons-nous faire? Cette petite pleure à nous fendre le cœur. Je l’entends sangloter d’ici.

—Nous la mettrons au couvent.

—Belle consolation, ma foi! afin qu’elle prenne le voile comme mademoiselle de la Vallière, dont je lisais, il y a huit jours, la touchante histoire, ou qu’elle se fasse enlever par ce drôle d’Albert, favorisé par l’abbesse... Eh! mon Dieu! cela s’est vu.

—Oui, répondit ironiquement l’oncle Joseph, cela se voit dans tous ces romans de l’empire, dont vous me cassez la tête... mais pas ailleurs.

Il est probable que le colloque hargneux des deux frères se fût prolongé indéfiniment sans aucun profit pour la pauvre Mignonne qui continuait à pleurer, si une grande rumeur ne se fût élevée tout à coup dans la cour du manoir, que les valets avaient prudemment gagnée un à un pour se soustraire aux éclaboussures de la querelle qui ne pouvait manquer d’éclater entre les excellents gentilshommes, lesquels traduisaient souvent leurs querelles en bourrades que Jean le sarcleur et Lazare le bouvier avaient le guignon de happer au passage.

—Oh! oh! dit l’oncle Joseph; qu’est cela, s’il vous plaît?

Et il se leva pour gagner le corridor; mais soudain Jean le sarcleur apparut, le visage bouleversé.

—Monsieur le baron! dit-il, monsieur le baron! Ah! si vous saviez!...

—Eh bien! qu’est-ce donc? imbécile.

—Le diable!

—Que parles-tu du diable, maraud?

—Je me trompe, monsieur le baron, c’est mademoiselle Dragonne.

—Dragonne! firent les deux frères reculant tous deux.

—Oui, le démon, le diable, Dragonne qui vient! répéta Jean dont les dents claquaient de terreur.

—Qui vient ici? exclama le baron stupéfait.

—Ici, répondit Jean, avec son fusil...

—Seule?

—Non, avec trois hommes... Nous sommes perdus!...

—Cornes du diable!... s’écria l’oncle Joseph, c’est la Providence qui nous l’envoie... Nous allons la recevoir à coups de fusil, monsieur mon frère... Que tout le monde rentre, qu’on ferme les portes, qu’on charge les armes!...

—Oui, oui, répétait l’oncle Antoine... Les Lancy nous attaquent, eh bien! nous allons les recevoir... nous sommes Vieux-Loup, ventre de daim!...

Les ordres du baron Joseph de Vieux-Loup de la Châtaigneraie avaient été exécutés ponctuellement. Les valets, si souvent gourmandés à coups de crosse par la belle châtelaine et qui tremblaient d’ordinaire en entendant prononcer son nom, s’étaient tous réfugiés dans la cuisine et s’empressaient de barricader la porte de la tour, poussant les verrous, fermant les serrures et amoncelant dans les corridors les bahuts et les escabeaux. Ils s’attendaient à soutenir un véritable siége.

M. le baron de Vieux-Loup et le gros chevalier, son frère, avaient démoli pièce à pièce le vaste trophée qui surchargeait le manteau de l’âtre; ils avaient distribué les fusils, les vieilles épées, et ils armaient les carabines à double coup, tout cela en tremblant et agités d’une singulière émotion.

Mignonne accourut à ce vacarme; elle pleurait encore; mais l’étonnement arrêta le cours de ses larmes.

—Mon Dieu! demanda-t-elle avec terreur, qu’arrive-t-il et qu’allez-vous donc faire?

—Ce qui arrive! fit l’oncle Antoine que la peur rendait féroce... il arrive, mademoiselle, que nous allons en finir avec les Lancy!

—Mon Dieu! exclama Mignonne épouvantée et pâle, vous êtes fou!...

Pendant tous ces préparatifs de défense, Dragonne, qu’on avait vue gravir le sentier de la Châtaigneraie, venait d’atteindre le pont de sapins jeté sur le fossé du manoir.

Trois hommes étaient avec elle, ainsi que l’avait dit Jean le sarcleur, mais elle n’avait point de fusil, comme l’avait prétendu le paysan, et même elle était revêtue de ses habits de femme et ne portait à la main qu’une simple ombrelle rose à manche d’ivoire.

Les trois hommes qui l’accompagnaient étaient, on le devine, Gaston, Albert et le jeune chevalier de Lancy, arrivé si à propos la veille.

Dragonne s’appuyait au bras de Gaston; elle causait nonchalamment et se préoccupait fort peu de la façon dont ils allaient pénétrer dans le manoir, lorsqu’une voix partant du faîte de la tour se fit entendre:

—Qui êtes-vous et où allez-vous? demandait cette voix qui dissimulait mal une certaine terreur sous son accent de menace.

—Oh! oh!... fit Dragonne en riant, allons-nous être obligés de sonner à la herse et de mettre la lance au poing?

—Pardieu! s’écria Gaston, je crois que mes oncles ont vraiment perdu la tête; voici des canons de fusil passant à toutes les croisées.

—N’avancez pas! répéta la grosse voix.

—L’oncle Antoine! murmura Gaston qui finit par apercevoir le digne chevalier de Vieux-Loup, un fusil à la main, à califourchon sur le rebord d’une croisée du deuxième étage.

Dragonne se prit à rire.

—Eh! mon Dieu! fit-elle, que vous prend-il donc, monsieur le chevalier? Comptez-vous soutenir un siége? Je vous jure cependant que nous n’avons pas, comme vous, l’intention de mettre le feu au manoir, et je n’ai, moi que vous craignez tant, d’autre arme que mon ombrelle.

Et Dragonne, peu soucieuse des canons de mousquet que les deux vieillards, ivres de peur bien plus qu’avides de vengeance, avaient innocemment braqués à toutes les fenêtres, Dragonne traversa la cour au bras de Gaston et vint frapper à la porte de la tour.

—Qui est là? demanda la voix de l’oncle Joseph, voix non moins rude et non moins altérée que celle du gros chevalier.

—Une femme, répondit Dragonne; et vous seriez bien aimable, monsieur le baron de Vieux-Loup, de lui ouvrir sans la moindre crainte, car elle n’a dans la main ni fusil chargé à sel, ni même un simple caillou.

—Allons, mon oncle, disait en même temps Gaston, ouvrez-nous donc, je vous prie: faut-il, par hasard, enfoncer la porte?

La voix de son neveu modifia singulièrement les projets de défense de M. le baron de Vieux-Loup: il donna des ordres, et Dragonne et ses compagnons entendirent à l’intérieur un grand remue-ménage de tables et de chaises.

—Bon! fit Dragonne en riant, ils s’étaient barricadés. Ces braves gens sont fous.

Tandis que Dragonne attendait que la porte s’ouvrît, l’oncle Antoine avait le vertige à son poste de sentinelle. Il avait épaulé dix fois, dix fois la crosse de son fusil était retombée. La terreur s’emparait de lui à la pensée qu’il avait devant lui une femme, et que cette femme l’avait sauvé.

Au bout de dix minutes d’hésitations, de pourparlers et de conciliabules entre les deux châtelains, dont l’épouvante allait croissant, et leurs valets qui frissonnaient au seul nom de Dragonne, la porte de la tour finit par s’ouvrir, et mademoiselle de Lancy entrant, appuyée sur Gaston, se trouva face à face avec l’oncle Joseph, fort pâle et fort ému, et l’oncle Antoine, qui avait abandonné son poste d’observation et était rouge comme un coquelicot.

Dragonne était charmante dans son négligé du matin; elle souriait avec rêverie et ne ressemblait à rien moins qu’à cette Dragonne chasseresse, à cette amazone redoutable qui pourchassait les Vieux-Loup, et dont l’imagination des honnêtes vieillards s’était singulièrement exagéré la férocité.

L’oncle Joseph et l’oncle Antoine, après avoir reculé devant elle, éprouvèrent quelque honte de tous ces préparatifs de défense ridicules que la jeune fille et Gaston remarquaient en réprimant à grand’peine un éclat de rire. Ils allèrent même jusqu’à ordonner aux cinq ou six valets qui tremblaient dans le coin le plus obscur de la cuisine, de déposer leurs armes, et eux-mêmes replacèrent au trophée leurs innocents fusils.

Dragonne s’assit alors dans le grand fauteuil à clous d’or, que l’oncle Antoine, obéissant à un instinct de courtoisie, mélangé peut-être d’un reste de terreur, lui avait avancé.

—Ah çà! dit-elle en riant et regardant tour à tour les deux châtelains, je suis donc bien terrible, messieurs mes voisins, que vous prenez de telles précautions pour vous garer du manche de mon ombrelle. Regardez-moi donc, monsieur le baron, et vous, monsieur le chevalier, vous qui me devez un assez joli cierge depuis hier, et puis, dites-moi tous deux s’il est nécessaire, pour me recevoir, de distribuer des armes à cinq ou six lourdauds, d’armer vos fusils à double coup, et de barricader toutes les portes, ce qui fait frissonner et pleurer cette jolie enfant que je vois là, dans l’angle de la cheminée, ses beaux yeux remplis de larmes.

Et Diane tendit la main à Mignonne.

—Venez donc, ma petite cousine, lui dit-elle.

—Sa cousine! exclamèrent les deux vieillards avec stupéfaction.

—Pourquoi pas? répondit mademoiselle de Lancy, puisque j’épouse M. Gaston de Vieux-Loup, que voilà.

L’oncle Joseph recula, et ses cheveux se hérissèrent; l’oncle Antoine eut le vertige, et il crut un moment qu’il était encore au pouvoir de la pouliche qui le traînait sur les cailloux de la route.

—Mes chers oncles, dit alors Gaston, vous n’en voulez tant au marquis de Lancy que parce que, instinctivement, vous sentez que nous avons les plus grands torts, et que le meurtre de son frère, le chevalier, pèse sur votre conscience. Vous seriez moins disposés à haïr, si vous étiez moins coupables, aujourd’hui surtout, n’est-ce pas? Oh! l’un de vous n’est encore de ce monde que parce qu’il a plu à Dieu de placer des Lancy sur son chemin.

L’oncle Antoine baissa la tête et balbutia.

—Eh bien! reprit Gaston, rassurez-vous; mon père n’a point tué le chevalier de Lancy, mais son laquais. Le chevalier de Lancy est mort aux Indes l’année dernière, et voici son fils que je vous présente.

Là-dessus, Dragonne reprit la parole et narra si spirituellement l’histoire du chevalier, que l’oncle Antoine, qui prisait fort les conteurs et les contes, se sentit subjugué. L’oncle Joseph gardait cependant un silence farouche.

—Savez-vous bien, reprit Dragonne, que notre dernière querelle, messieurs mes voisins, date du règne de Louis XV, et qu’il y a plus de cent ans? N’est-ce pas qu’il serait temps que cela finît et qu’une des deux races fît des excuses à l’autre?

—Des excuses! exclamèrent les deux gentilshommes avec indignation.

—Mon Dieu! oui, répondit Dragonne, et ce sont les Lancy qui les font. Moi, Dragonne de Lancy, le diable incarné, comme vous dites, le véritable homme de la famille, ainsi que vous le prétendez, je vous fais humblement mes excuses, messieurs mes oncles.

Et la jeune fille prit la main des deux vieillards qui essayèrent bien de se dégager et de se débattre, mais demeurèrent fascinés par son sourire et sa douce voix.

—C’est drôle tout de même, murmura Jean le sarcleur à l’oreille de Lazare le bouvier, c’est une vraie enjôleuse que cette demoiselle.

—Et jolie! répondit Lazare avec une béate admiration.

—Messieurs mes oncles, acheva Dragonne en prenant Mignonne dans ses bras, je vous demande la main de ma cousine pour mon frère Albert.

Les dignes châtelains de la Châtaigneraie essayèrent bien de résister encore; mais ils avaient tremblé dix ans au seul nom de Dragonne, ils n’étaient pas assez forts pour lui résister. Elle les enjôla, pour justifier le mot de Jean le sarcleur.

Le soir même, M. le marquis de Lancy et M. le baron de Vieux-Loup se réconcilièrent publiquement. Le lendemain, il y eut un grand dîner de famille à la Fauconnière, et quinze jours après, dans la petite église de la Châtaigneraie, Gaston et Dragonne, Albert et Mignonne furent unis à la même heure et par le même prêtre qui avait éduqué Mignonne et l’avait rendue plus savante que lui.

Aujourd’hui, le marquis et la marquise sont morts, mais les excellents seigneurs de la Châtaigneraie vivent encore et se portent à merveille.

Quand vient le printemps, Dragonne et Gaston, Albert et Mignonne, qui habitent Paris, accourent en Morvan; et c’est alors entre les deux vieillards une lutte perpétuelle de petits soins, de délicatesses, de caresses et d’attentions pour cette jolie Mignonne et cette terrible Dragonne qui maniait si lestement le gourdin et la crosse de fusil.

Dragonne a renoncé à son justaucorps de chasse, elle ne tire plus l’épée ni le pistolet, mais elle se promène, son ombrelle sur l’épaule, dans les grands bois qui avoisinent la Châtaigneraie, au bras de l’oncle Antoine, avec lequel elle discute gravement romans et littérature. Quant à l’oncle Joseph, il dit souvent, en écoutant sa belle-nièce qui cherche à le distraire, car il tourne insensiblement à l’hypocondrie:

—Savez-vous bien, madame la baronne de Vieux-Loup, que vous lanciez les pierres comme un frondeur du moyen âge...

—Bah!... fait Dragonne piquée, vous vous en souvenez encore, mon bon oncle?

—Cornes du diable! répond le vieillard, comment ne m’en souviendrais-je, madame ma nièce? j’en porte les marques.

Et M. le baron de Vieux-Loup de la Châtaigneraie met un baiser au front de l’amazone, devenue la plus séduisante, la plus rêveuse de nos femmes du monde, et qui n’a conservé de Dragonne la chasseresse que cet amour ardent et profond qui naquit un soir dans les bois, entre les deux couplets d’une fanfare, et dont elle enveloppe toujours son Gaston bien-aimé, auquel parfois elle répète sur son piano: