Au flanc noir,
Mes belles, nous aurons l’orage,
Avant ce soir.
Mais qu’importent grêle et tempête,
Noir ouragan,
Qui des sapins courbe la tête,
Au veneur franc;
Au franc veneur dont la fanfare
Éveille les échos des bois
Et qui poursuit sans crier gare!
La bête de chasse aux abois!
«Parbleu! se dit Gaston, ce beau chasseur qui chante si lestement la Fanfare de la reine ne peut ignorer le troisième couplet, et s’il est vrai que tous les veneurs sont frères en saint Hubert, il me répondra et viendra à mon aide.»
Le voyageur ne se trompait pas, la voix des bruyères, qui semblait se rapprocher, reprit aussitôt:
Bien lancé!
Ce n’est point, morbleu, chevrette tremblante
Ni daim blessé!
Ce n’est pas un cerf à son troisième âge,
Pas plus qu’un dix-cors,
C’est un solitaire au rude pelage,
Un vieux retors!
Hallali! Fanfare! Hallali! Bellone!
Trois fois hallali!
Le vieux saint Hubert de joie en frissonne!
Dans son paradis.
«Ce garçon-là, murmura Gaston, a la voix flûtée comme une jolie fille et il arrive comme marée en carême. Je meurs de faim: voyons le quatrième et dernier couplet, afin qu’il ne s’égare pas dans le brouillard. Je tiens essentiellement à souper et à ne point coucher ici.»
Et Gaston chanta gaillardement:
Et lui dit:
«Laisse-moi sortir une heure entière.
—Ah! veneur maudit,
Lui répond le saint, veneur sans entrailles,
Veneur inhumain,
Si je te lâchais par les jeunes tailles,
Ce soir ni demain,
Demain ni jamais, à ma porte close,
On ne te verrait revenir.
Les veneurs sont gens qui de toute chose,
Promesse ou serment, perdent souvenir.»
Gaston s’arrêta, bien que le quatrième couplet eût encore une stance; il voulut permettre ainsi à la voix des bruyères de l’achever, et il avait calculé juste, car ces quatre derniers vers retentirent à quelques pas dans le brouillard:
Loup, renard et daim?
Laisse là ta trompe et calme ta fièvre...»
Saint Hubert murmura: «C’est fâcheux d’être saint.»
Au moment où la voix s’éteignait, deux chiens de chasse de la race vendéenne sortirent des bruyères et vinrent bondir auprès de Gaston, en même temps qu’un jeune homme de taille moyenne se dégageait du brouillard et apparaissait au voyageur, un fusil de chasse à la main et une carnassière au dos.
C’était un tout jeune homme, autant que l’obscurité pouvait permettre d’en juger, un joli garçon, de bonne mine et d’excellente maison, dont le justaucorps de chasse enfermait une taille fine et cambrée, et dont la petite main était soigneusement gantée de peau de daim.
—Ma foi, mon jeune chasseur, lui dit Gaston qui continuait à fumer son cigare, avant tout, laissez-moi vous complimenter sur votre talent; vous chantez à ravir.
—Vous êtes bien bon, monsieur, et je trouve, moi, que vous avez une voix superbe.
Le jeune homme prononça ces mots avec une timidité pleine de grâce.
—Pardonnez-moi, reprit Gaston, de vous avoir, selon toute apparence, dérangé de votre chemin, mais je me trouve en un embarras extrême.
—Que je devine, monsieur, car je le vois, vous êtes étranger à ce pays.
—J’y viens pour la première fois.
—Et vous vous êtes égaré au milieu de nos ravins et de nos bruyères.
—Précisément, en véritable Parisien qui ne doute de rien absolument.
—Ah! vous êtes de Paris?
—Oui, monsieur.
—Et puis-je vous demander où vous allez?
Gaston allait décliner son nom et le but de son voyage; une réflexion l’arrêta: Si je parle de mes oncles, se dit-il, je n’apprendrai absolument rien sur eux, et je ne serais cependant point fâché de savoir de quelle réputation ils jouissent: mon père m’en avait toujours parlé comme de vrais sauvages; en outre, je tiendrais fort à avoir quelques détails sur la beauté si vantée de ma cousine Mignonne. Gardons l’incognito.
Et il répondit:
—Je voyage en touriste, je vais à l’aventure, et je comptais aller coucher ce soir à Saint-Landry.
—Vous comptiez mal, monsieur, il y a cinq bonnes lieues encore d’ici à Saint-Landry.
—Diable! En ce cas, vous m’indiquerez, j’imagine, un village plus rapproché?
—Pourquoi faire?
—Mais pour y souper d’abord et y coucher ensuite.
—Monsieur, répondit le jeune chasseur, j’aime beaucoup les Parisiens; j’ai passé un hiver à Paris, et je m’y suis tant amusé, que je voudrais pouvoir prouver ma reconnaissance à tous ses habitants.
—Aussi, je compte bien vous offrir l’hospitalité ce soir.
—En vérité?
—Et demain, si la maison de mon père vous est agréable, et tout aussi longtemps que cela pourra vous plaire.
—Vous êtes charmant, monsieur. Est-ce bien loin? ajouta Gaston, dont l’estomac jetait les hauts cris, est-ce bien loin encore, la maison de monsieur votre père?
—Un quart de lieue. Sans ce maudit brouillard, nous la verrions d’ici. Par exemple, le chemin est mauvais, et si vous n’êtes chasseur...
—Je le suis.
—Alors tout est pour le mieux.
Et le jeune chasseur prit la bride du cheval de Gaston.
—Vous n’avez qu’à me suivre, dit-il.
—Voilà un enfant charmant, murmurait Gaston, et qui a une voix de duchesse. A cet âge, on est candide, je vais le faire jaser un peu sur mes oncles.
—Vous ne connaissez donc personne en Morvan? demanda l’enfant.
—J’y viens pour la première fois. On dit qu’il y reste encore quelques vieilles familles...
—Oui et non. Trois ou quatre qui sont riches, sept ou huit qui sont pauvres ou qui vivent ainsi que des paysans.
—Ah!
—Les Vieux-Loup, par exemple.
—Qu’est-ce que cela?
—Des espèces de gentilshommes fermiers, répondit l’enfant avec dédain, deux vieux bandits qui jouaient à mon père les plus vilains tours quand j’étais enfant.
—En vérité?
—Mais à présent, reprit le jeune chasseur avec une fière assurance, ils ne se risquent plus à la portée de mon fusil.
—Oh! oh!
—Ah! c’est que, voyez-vous, il y a une vieille haine entre nos deux familles, et les deux bandits feront bien de toujours passer à droite quand je tiendrai la gauche du chemin.
—Mais vous m’effrayez, sur l’honneur, mon jeune ami.
—Ma foi! dit le chasseur avec orgueil, je me nomme Lancy, monsieur.
—Bon! pensa Gaston, où suis-je allé me fourrer? Me voici l’hôte de mes ennemis acharnés: c’est le fils du marquis qui me sert de guide. J’ai bien fait de taire mon nom; ce charmant enfant était capable de m’assassiner.»
Le jeune chasseur avait fait prendre à Gaston un chemin tortueux qui grimpait au flanc des collines et s’élevait peu à peu au-dessus de la vallée.
—Dans dix minutes, lui dit-il, nous serons hors des brouillards, et, comme il fait clair de lune, nous apercevrons la Fauconnière.
—Qu’est-ce que la Fauconnière? demanda Gaston avec une naïveté parfaitement jouée.
—C’est le château, de mon père.
—Ah! fit Gaston.
Puis il ajouta:
—Est-ce qu’ils n’ont pas d’enfants, ces... comment les appelez-vous?
—Les Vieux-Loup.
—Singulier nom.
—Nom de bandits! ils ne sont mariés ni l’un ni l’autre, mais ils ont une nièce.
—Jeune?
—Seize ans.
—Jolie?
En adressant cette dernière question, Gaston se disait:
—Mes oncles prétendent, dans leur lettre, que le fils du marquis fait les doux yeux à Mignonne; je vais bien voir tout de suite ce qu’il en est...
—Peuh! répondit l’enfant, jolie si l’on veut.
—Oh! oh! il dissimule, pensa Gaston.
—Mais, après tout, c’est une petite fille sans éducation et fort mal élevée...
Gaston tressaillit, et il lui revint en mémoire ce passage de la lettre de ses oncles: «La fille du marquis est un vrai démon, et son nom de Dragonne lui va à ravir.»
—Pardieu! se dit-il, en voici bien d’une autre! Le jeune chasseur à la voix si fraîche et si douce, c’est bien certainement mademoiselle Dragonne de Lancy! Décidément, me voici en pleine aventure de roman...
En ce moment, ils atteignaient le sommet de la colline, si bien qu’ils avaient le brouillard sous leurs pieds et qu’un rayon de lune glissant entre les nuages vint éclairer en plein le visage du jeune chasseur et arracher une exclamation de surprise et d’admiration à Gaston de Vieux-Loup.
Les peintres qui ont essayé de rendre la mâle beauté des Amazones de l’antiquité, n’ont, à coup sûr, rien créé de plus correct, de plus expressif que le visage charmant de mademoiselle Dragonne de Lancy.
Des cheveux d’un noir de jais, enroulés autour de son cou en une torsade épaisse, de façon à lui permettre la casquette de chasse, un front large, blanc et veiné de petits réseaux bleus au coin des tempes, un œil bleu foncé, profond, brillant, bordé de longs cils, une bouche charmante garnie de lèvres rouges et de dents éblouissantes, tout cela animé par la jeunesse, la force, les passions nobles et généreuses.
Sous ses habits d’homme, Dragonne était de taille moyenne et paraissait avoir quinze ou seize ans; sous les vêtements de son sexe, elle devait être grande et svelte, et porter vingt-trois ans environ.
La surprise et l’admiration de Gaston ne lui échappèrent point, et, comme elle était femme avant tout, elle accueillit l’une et l’autre par un sourire.
Gaston avait mis le chapeau à la main et paraissait, d’un geste éloquemment muet, s’excuser de la hardiesse familière avec laquelle il la traitait depuis quelques instants.
Dragonne se prit à rire.
—Remettez-vous donc, monsieur, lui dit-elle, et veuillez vous couvrir.
—Madame..., balbutia Gaston, que la beauté de la jeune fille impressionnait de plus en plus.
—Je ne suis que mademoiselle, répondit-elle, et, à mon tour, vous me voyez un peu embarrassée et presque confuse, monsieur.
—Mademoiselle...
—Mon Dieu! reprit Dragonne en rougissant, les habitants du pays me connaissent depuis mon enfance, et ils savent tous qui je suis; mais vous, monsieur, qui êtes étranger, vous avez le droit de concevoir une singulière opinion d’une jeune fille qui court les bois, un fusil sur l’épaule, avec une veste et un pantalon.
—Ah! mademoiselle, ce soupçon m’est cruel...
—Aussi, me voilà forcée, monsieur, pour me conserver votre estime, de vous faire des confidences, en vous narrant mon histoire.
Et Dragonne, redevenant tout à fait femme, et pensant que le devoir de l’homme, en toute occurrence, est de servir sa compagne, ne fût-ce qu’une compagne de voyage, ôta sa carnassière et la tendit à Gaston.
—Vous seriez bien aimable, lui dit-elle, si vous vouliez me porter mon gibier. J’ai là deux lièvres et six perdreaux qui m’écrasent.
—Avec bonheur, répondit galamment Gaston.
—Ou plutôt, tenez, accrochez ma carnassière à l’arçon de votre selle et donnez-moi le bras. Le sentier s’élargit et nous pouvons, à présent, cheminer tous deux de front.
Dragonne s’appuya nonchalamment sur le bras de Gaston et reprit:
—Figurez-vous que mon frère et moi nous sommes jumeaux, mais cependant je suis l’aînée, étant venue au monde la première. Nous nous ressemblons trait pour trait, avec cette différence qu’Albert est blond, tandis que je suis brune, ce qui lui donne l’apparence d’une fille, tandis que j’ai l’air d’un garçon. Or, Albert et moi nous nous aimons beaucoup, mais par suite même de cette affection nous représentons assez bien le monde renversé. Je suis un peu plus grande, certainement je suis plus forte; il est timide, on dit que je suis trop hardie; au bout d’une heure de marche il est las, je cours à la chasse des journées entières.
«Quand nous étions enfants, Albert était toujours malade, je n’ai jamais ressenti une seule migraine; il était cousu sans cesse aux jupons de ma mère, je n’avais, moi, de sympathie que pour Jean, le garde-chasse du château. Lorsqu’on nous envoyait des jouets de Paris, je donnais à Albert mes poupées et je m’emparais d’un sabre, d’un fusil et d’un tambour. Si bien qu’un jour mon père dit à maman: «Il faut décidément donner une culotte à ce petit diable et une jupe à cet imbécile d’Albert. La nature avait la berlue le jour de leur naissance: c’est Diane qui était le garçon, aussi je la débaptise et je l’appelle désormais Dragonne.» Le nom me plut fort, je l’adoptai. On ne me connaît que sous celui-là dans le pays.
«Un jour, nous avions dix ans, Albert et moi, nous trottions dans les allées du parc, et j’étais déjà vêtue en homme; nous rencontrâmes un grand vieillard laid à faire peur, qui avait un fusil et un chien avec lequel il causait, et, ce qui est singulier, le chien paraissait le comprendre.
—Ah! interrompit Gaston en souriant.
—Or, savez-vous ce qu’il disait à son chien?
—Non, dit Gaston.
—Il lui disait, reprit Dragonne: «Finot, mon ami, autrefois les Lancy, que le diable emporte! nous auraient drôlement reçus si nous étions entrés dans leur parc; mais à présent, mon bel ami, c’est différent, nous pouvons ne pas nous gêner, le dernier marquis a la goutte, et il est dans son fauteuil à lire les gazettes, car il sait lire, paraît-il, ce beau monsieur. Donc, Finot, mon chéri, sus aux lapins de la garenne... J’ai une envie de lapereau sauté aux câpres, aujourd’hui, et mon frère Antoine pareillement...» Au moment où le vieux bandit achevait, nous nous trouvâmes face à face avec lui. Albert avait peur et voulait s’enfuir; mais moi, j’allai me placer sous le menton du vieillard, et je lui dis:
«—Vous êtes un misérable lâche, monsieur de Vieux-Loup, puisque vous insultez la vieillesse de mon père, et moi qui ne suis qu’une petite fille...
«—Ah! oui, fit-il en ricanant, mademoiselle Dragonne...
«—Précisément, et je vous ordonne de sortir de chez moi.
«—Petite, me dit-il en riant, je t’achèterai une poupée à la foire de Saint-Landry, car tu es vraiment bien gentille.
«—Je ne veux pas de votre poupée, et vous allez sortir.
«—Oh! oh! et si je ne veux pas?
«—Ah! vous ne voulez pas, m’écriai-je avec colère, attendez alors...
«Et, ramassant une pierre, je reculai d’un pas et la lançai à la tête du vieillard qui esquiva le coup.
«Il laissa échapper un juron et me menaça du fouet.
«Pour toute réponse, je pris une seconde pierre, et cette fois je l’atteignis en pleine figure. Je crois qu’il eut peur, car il s’enfuit, et son chien ne se jeta point sur moi.
«Alors, ce commencement de victoire m’enhardissant, je poursuivis monsieur de Vieux-Loup à coups de pierres, l’atteignant plusieurs fois, et je ne revins sur mes pas que lorsqu’il eut franchi la clôture du parc.
«Je trouvai Albert. Il pleurait de frayeur; je me moquai de lui et j’allai conter mes exploits à mon père, qui en fut tout rayonnant et m’appela monsieur le marquis le plus sérieusement du monde.
—Ah ça, interrompit Gaston, vous avez donc une haine bien vivace pour tout ce qui porte le nom de Vieux-Loup?
—Oh! fit Dragonne avec une expression de colère.
—Pourtant, une femme...
—C’est dans le sang, répondit-elle.
—Figurez-vous que, pendant longtemps, j’avais formé un singulier projet, un projet bien extravagant, je vous jure, et il m’a fallu toute la raison d’une femme pour y renoncer.
—Et... ce projet...?
—Attendez donc. Il faut vous dire que les deux bandits de la Châtaigneraie avaient un frère aîné qui avait servi l’Empereur. Ce frère se trouvait à Paris quand mon oncle le chevalier de Lancy revint de Paris: ils se rencontrèrent.
—Ah! fit Gaston, qui tressaillit aussitôt.
—Et, poursuivit Dragonne, ils se battirent. Mon oncle fut tué. Mon père était trop vieux pour le venger. De précoces rhumatismes le clouaient déjà sur une chaise longue. On m’avait raconté cette sombre histoire durant mon enfance, et voici ce que j’avais résolu. Le baron de Vieux-Loup, celui de Paris, a laissé un fils qui doit être de mon âge.
—Vraiment! murmura Gaston.
—J’avais songé à aller à Paris sous mes habits d’homme, à couper mes cheveux, pour qu’on ne pût soupçonner mon sexe, et...
Dragonne s’arrêta rougissante.
—Et...? fit Gaston dont l’émotion croissait.
—Et, acheva dragonne, comme je suis très-forte à l’épée et au pistolet, je l’aurais provoqué et tué pour venger mon oncle.
La jeune fille disait tout cela froidement, et Gaston, qui cependant était très-brave, ne put s’empêcher de frissonner.
—Quelle folie! murmura-t-il.
—Je le sais, mais que voulez-vous? je hais si profondément toute cette race...
—Mais, interrompit Gaston, ne pensez-vous pas, mademoiselle, que toutes ces vieilles haines qui se perdent dans la nuit du passé doivent finir par s’éteindre?
—Non, dit résolument Dragonne.
—Ainsi, vous haïssez ce jeune homme?
—De toute mon âme.
—Sans l’avoir jamais vu?
—Oui.
—Ceci est de la folie.
—Peut-être...
—Et si le hasard faisait que ce jeune homme vous rencontrât... qu’il vînt à vous aimer?...
La voix de Gaston trahissait une émotion qui eût à coup sûr étonné Dragonne, si elle n’eût été tout entière à sa haine.
—Tant pis pour lui!
—S’il vous sauvait la vie?
—Je serais capable de me tuer pour rendre ce sacrifice inutile. Mais tenez, fit-elle, ne parlons plus de tout cela, et arrêtons-nous un moment; je veux vous faire admirer, au clair de lune, les splendides horreurs et la sauvage beauté de mon pays.
Du lieu où ils se trouvaient, l’œil embrassait un panorama d’un étrange et saisissant aspect. Deux chaînes de collines boisées encaissaient une petite vallée que le brouillard faisait ressembler à un lac immense. Çà et là, la flèche noire d’un clocher rustique perçait la brume et indiquait vaguement un village. A droite, et comme le point culminant de l’une des chaînes de collines, se dressait le manoir de la Fauconnière, le berceau de Dragonne; à gauche, de l’autre côté de la vallée, ayant un rocher pour base et adossé à un bois de châtaigniers, s’élevait le château de la Châtaigneraie, la demeure des barons de Vieux-Loup.
L’étrangeté du paysage concentra l’attention de Gaston assez pour lui faire oublier un instant la haine dont la belle amazone l’enveloppait à son propre insu.
—Dans un quart d’heure, reprit Dragonne, nous serons arrivés. Mais comme vous devez avoir faim et que le dîner n’est pas toujours servi très-ponctuellement, car on attend mon retour, je crois qu’il est bon d’avertir Marianne, qui est la cuisinière... Ici, Fanfare!»
La chienne de Dragonne accourut et posa ses grandes pattes marquées de feu sur les épaules de la jeune chasseresse.
Dragonne prit son mouchoir et le noua deux fois.
«Figurez-vous, dit-elle en le plaçant dans la gueule de l’intelligent animal, qui partit comme un trait et atteignit le fossé du château en quelques bonds, figurez-vous qu’il m’arrive très-souvent d’amener un convive. Alors, je fais deux nœuds au lieu d’un.
—Il paraît, observa Gaston, que je ne suis pas le premier voyageur égaré...
—Pardon, les convives que j’amène sont de pauvres braconniers que les gendarmes ont, en les poursuivant, éloignés outre mesure de leur domicile; or, comme en Morvan tout le monde est braconnier, tous les braconniers sont frères. On les héberge au château comme des altesses ou des ambassadeurs.
Gaston ne put s’empêcher de sourire, et ils se remirent en route.
—Pardon, mademoiselle, dit le jeune homme après un moment de silence, oserais-je vous faire une question?
—Deux, si vous voulez.
—Vous m’avez parlé de Paris?
—Oui.
—Et... vous l’aimez?
—Avec passion.
—Pourquoi donc ne l’habitez-vous pas?
—Ah! permettez; nous y avons passé l’hiver dernier, mon père, maman, moi et Albert.
—Et... vous y retournerez?
—Je l’espère bien.
—Vous avez bien fait de me permettre deux questions au lieu d’une, car j’en ai une seconde à vous adresser à présent.
—Voyons!
—Est-ce que... à Paris... vous portiez?...
Gaston s’arrêta assez embarrassé.
—Mes habits d’homme? Oh! non, je vous prie de le croire; mes goûts masculins ne vont point jusque-là, et je vous avouerai même qu’ici, lorsque je ne chasse point, je reprends parfaitement mes jupons.
—Ah! pensa Gaston qui respira à cette réponse, c’est donc vraiment une femme?
Ils atteignaient en ce moment la porte du vieux manoir de la Fauconnière.
—Holà! Jacques! Simon! cria Dragonne, venez prendre le cheval de monsieur, conduisez-le à l’écurie, placez-le à côté de Frisette, ma jument, bouchonnez-le avec soin et donnez-lui à manger.
Deux valets de ferme accoururent, saluèrent gauchement Gaston et s’empressèrent d’obéir aux ordres de leur jeune maîtresse, qui dit à Gaston:
—Je continue à vous montrer le chemin. Venez au salon, monsieur.
Le manoir de la Fauconnière avait son parfum très-prononcé de féodalité et de chevalerie. Il y avait des fossés à l’entour, un pont-levis, une cour d’honneur.
Gaston traversa un vestibule et de vastes salles où les écussons des Lancy étaient complaisamment répétés.
C’était fané et vieilli, par ci, par là, mais on respirait partout l’aisance, sinon la fortune, et Gaston commença à supposer qu’il dînerait beaucoup mieux chez les ennemis de ses oncles que chez ses oncles eux-mêmes.
Dragonne le conduisit au salon de compagnie, la pièce où se tenait la famille durant le jour.
—Qui annoncerai-je? demanda alors un domestique à Gaston.
Celui-ci tressaillit à cette question; mais il retrouva sa présence d’esprit assez à temps pour répondre:
—M. Charles de Launay.
Ce nom de fantaisie, qui avait comme un parfum historique, produisit une sensation évidemment agréable dans le grand salon de la Fauconnière, car deux des personnages qui s’y trouvaient se levèrent, tandis que le troisième essayait de se lever.
Les deux premiers étaient la marquise de Lancy et son fils;
Le troisième, le vieux marquis, dont la goutte paralysait tous les efforts.
—Mon père, dit Dragonne en entrant et présentant Gaston, j’ai rencontré monsieur dans les bois, il était égaré et mourait de faim, je lui ai offert l’hospitalité.
Gaston remercia en homme du monde, et ses manières courtoises lui acquirent tout d’abord la sympathie de ses nouveaux hôtes. On lui fit mille questions sur Paris; il broda une histoire assez vraisemblable, et le marquis le trouva charmant, surtout lorsqu’il l’eut amené sur le terrain glissant de la politique et se fut aperçu qu’ils avaient la même manière de voir.
Dragonne s’était esquivée; elle reparut bientôt complétement métamorphosée. Elle avait repris ses habits de femme, et Gaston la trouva plus belle que jamais.
Une robe de chambre cerise, à moitié ouverte et serrée par une torsade, formait tout son costume; mais elle avait dénoué ses longs cheveux qui pendaient en boucles luxuriantes sur ses épaules, et son petit pied avait quitté le rude brodequin de chasse pour une jolie mule de satin bleu clair que Cendrillon n’aurait certainement pu chausser.
Gaston était ébloui. Il regarda ses mains, ce signe de beauté suprême chez les femmes; les mains de Dragonne étaient admirables de forme, de blancheur et de petitesse.
En dépouillant son équipement masculin, Dragonne avait perdu en même temps cette démarche délibérée, ce ton hardi qui allaient si bien à son travestissement. Elle avait le maintien réservé d’une jeune fille, elle baissait les yeux à demi, et elle éprouva comme une sorte de honte pudique de s’être montrée à Gaston sous des vêtements étrangers à son sexe.
Gaston regarda alors Albert de Lancy.
Albert était bien le jeune homme que sa sœur avait peint. Il était blond, délicat, d’une beauté féminine. Son œil bleu, son sourire, tout était en lui rêveur et triste. Avait-il conscience de sa faiblesse et de sa timidité naturelle, ou bien un chagrin secret, une douleur mystérieuse chargeaient-ils son front d’une précoce mélancolie?...
L’un et l’autre peut-être.
On vint annoncer que le souper était servi. Deux valets prirent la bergère du marquis et le transportèrent dessus à la salle à manger, tandis que Gaston offrait respectueusement son bras à la mère de Dragonne.
Le souper fut joyeux. Le marquis avait conservé, malgré ses infirmités précoces, un fonds de gaieté inépuisable, un recueil d’anecdotes sur l’Empire et la Restauration; Gaston causait avec cet esprit léger, frondeur, un peu sceptique du véritable Parisien, le type le plus complet de l’insouciance éternelle, de la gaieté inaltérable du soldat qui se bat dans les rues sans interrompre son refrain et meurt en disant un bon mot.
Dragonne seule était devenue pensive tout à coup, elle aidait sa mère avec distraction à faire les honneurs du repas, et elle écoutait avec un rêveur sourire les saillies de Gaston qui amusaient fort le marquis.
—Mon cher hôte, dit celui-ci au jeune homme lorsqu’on se leva de table, vous avez fait une longue route, il vous est permis de gagner l’appartement qu’on vous a préparé au château, et je vous conseille de dormir la grasse matinée. Vous nous appartenez pour demain tout entier. Puisque vous accomplissez un voyage de touriste dans nos montagnes, rien ne vous presse, et si vous êtes quelque peu chasseur, vous rendrez à Dragonne un véritable service en l’accompagnant à la chasse, car elle est réduite à errer seule par les bois. Maître Albert est une jolie fille qui ne comprend point les nobles enivrements de la vénerie.
Gaston s’inclina en signe d’acquiescement et de gratitude.
Ce fut Dragonne qui le conduisit au logis qui lui était préparé.
Dragonne était toujours rêveuse; Gaston l’admirait à la dérobée, et les deux jeunes gens étaient l’un et l’autre préoccupés à ce point qu’ils échangèrent à peine quelques mots insignifiants.
Après quoi, la jeune fille alluma les deux flambeaux placés sur la cheminée, souhaita le bonsoir à son hôte et se retira.
Demeuré seul, Gaston se dit avec une rêverie croissante:
—Ce serait au moins bizarre que, venant en Morvan pour épouser ma cousine Mignonne, je devinsse amoureux de mademoiselle de Lancy, la fille des ennemis de ma race. L’histoire de Juliette et Roméo n’est donc point une plaisanterie?
III
Gaston s’éveilla tard; disons-le tout de suite, à la honte des amoureux, il avait parfaitement dormi. A vingt-cinq ans, la passion la plus enracinée ne tient jamais contre le sommeil.
Gaston s’était mis au lit en se disant que Dragonne était la plus jolie, la plus séduisante créature qu’il eût vue jamais; il s’éveilla en se répétant absolument la même chose; mais il dormit parfaitement dans l’intervalle, et, chose triste à dire, il ne fut nullement question de mademoiselle de Lancy dans ses rêves.
Il sauta hors du lit, se vêtit à la hâte et ouvrit sa fenêtre, qui donnait sur la vallée. Le brouillard de la veille avait disparu; les collines le vallon et jusqu’à ce torrent impétueux qui grondait la nuit précédente reprenaient, sous les rayons du soleil, un aspect calme et charmant qui impressionna vivement le jeune homme.
Devant lui, à une lieue, se dressaient les tours grises de la Châtaigneraie, cette demeure délabrée de sa famille; la vue de cette masure, encore décorée du nom pompeux de château, éveilla chez Gaston un monde entier de souvenirs.
L’animosité qui existait entre les deux races des Lancy et des Vieux-Loup, cette exaltation haineuse qui dominait Dragonne, et qui était chez elle le fruit de l’éducation de famille, lui revenaient en mémoire.
Il avait vu le marquis, sa femme et son fils; c’étaient des gens de bonne compagnie, fort doux, hospitaliers, bons à l’excès, à en juger au moins par les apparences. Dragonne elle-même était une charmante enfant dont la pétulance se trouvait tempérée par un excellent cœur, et surtout une naïveté, une candeur qui lui faisaient pardonner ces goûts masculins et cette hardiesse d’allures qu’elle semblait revêtir avec les habits d’homme et qui disparaissaient aussitôt qu’elle redevenait mademoiselle de Lancy.
En réfléchissant à tout cela, Gaston fut contraint de se dire que ses oncles, selon toute apparence, valaient beaucoup moins que cette famille au milieu de laquelle le hasard venait de le conduire, et il se laissa même aller à supposer que les torts de sa race remontaient beaucoup plus loin dans le passé des générations actuelles, ce qui n’empêchait pas les deux châtelains de la Châtaigneraie d’abuser de la verdeur de leur vieillesse pour molester la vieillesse infirme de leurs voisins.
Il alla plus loin encore, et songeant à la timidité, à la faiblesse d’Albert de Lancy, le seul homme jeune de la Fauconnière, il s’avoua que Dragonne s’élevait à la hauteur du rôle d’héroïne en s’emparant de l’épée que la frêle main de son frère laissait échapper.
Ceci était, à coup sûr, de l’exagération; mais Gaston voyait tout cela à travers la beauté de la jeune fille, et il avait vinqt-cinq ans!
Notre héros n’était point cependant un de ces étourdis vulgaires qui s’éprennent instantanément et courent en aveugles vers un but qu’ils n’atteindront pas. Gaston était Parisien; il avait vécu, qu’on nous passe le mot; il était doué de la faculté précieuse de lire assez bien en lui-même, et il réfléchissait très-froidement au seuil d’une passion.
Si bien qu’en terminant sa toilette avec une sage lenteur, il se dit:
—Mademoiselle de Lancy est bien certainement la femme qui m’a le plus vivement impressionné; je dis plus, je crois fermement que si je passais huit jours ici, j’en deviendrais éperdûment amoureux. Or, si cela arrivait, qu’adviendrait-il? J’ai encore quelques débris d’une fortune présentable, un vieux nom, une certaine réputation d’élégance qui séduit généralement les femmes, et le tout réuni m’assurerait probablement la main de Dragonne, si je ne m’appelais Gaston de Vieux-Loup. Mais, comme j’ai le malheur de porter ce nom, eussé-je la beauté de l’Antinoüs antique et les trésors d’Ali-Baba, Dragonne ne m’aimerait point; bien plus, elle me haïrait, c’est-à-dire qu’elle me hait déjà sans me connaître. Par conséquent, il est raisonnable à moi de détaler au plus vite et de me servir du peu de bon sens qui me reste encore pour ne point devenir complétement fou. Je ferai bien d’aller prendre congé de mes hôtes et de galoper jusqu’à la Châtaigneraie.
Cette belle résolution prise, Gaston siffla une ariette et chercha à se donner un courage qu’il n’avait pas, courage qui lui fit complétement défaut lorsqu’il vint à songer qu’on saurait inévitablement à la Fauconnière, et dès le lendemain de son départ, qui il était. Gaston crut voir alors l’indignation de Dragonne, se désolant de n’avoir point deviné en lui l’objet de sa haine et de ne lui avoir pas proposé, dans les bois, ce duel qu’elle avait projeté si longtemps.
—Ces braves gens, se dit encore Gaston, qui ne savent pas combien peu j’ai hérité des préjugés et des rancunes de ma famille, sont capables de croire que je me suis introduit chez eux dans un but quelque peu machiavélique, et alors, à la haine que me porte déjà Dragonne, elle joindra le mépris. C’est fort dur, soupira Gaston, d’être méprisé et haï par une jolie fille qu’on est tout près d’aimer, si on ne l’aime déjà.
En prononçant ces mots, notre héros cessa de demander conseil à sa raison pour consulter un peu son cœur, et son cœur lui répondit par des pulsations précipitées.
—Mon Dieu! se dit-il, mon mal est plus avancé que je ne le croyais d’abord, et j’aime bien réellement Dragonne. Que faire? Le plus sage serait de partir, de retourner à Paris et de l’oublier; mais le puis-je? Et d’ailleurs, retourner à Paris, c’est me jeter dans le guêpier d’où j’ai cru, un moment, pouvoir me retirer en épousant ma cousine, chose impossible, à présent, car j’aime Dragonne.
Gaston se prit à rêver de plus belle.
—Corbleu! murmura-t-il enfin, ces vieilles haines de famille, témoin Roméo et Juliette, ne résistent jamais à un peu d’amour. Si Dragonne m’aimait... Et, ajouta-t-il avec quelque assurance, je ne sais pas jusqu’à quel point il m’est interdit d’être aimé... Si je passais quinze jours ici sans qu’elle sût mon vrai nom... Autre chose impossible! autre absurdité!
Et Gaston jeta son cigare avec colère et continua ainsi son monologue:
—Le marquis et sa famille sont des gens charmants; ils se feront un plaisir de me garder trois jours, huit peut-être; mais après?—Après, il faudra bien que je m’explique, que je décline mes prétentions...
Gaston s’arrêta soudain; une de ces pensées lumineuses qui viennent souvent aux gens à bout d’expédients éclaira tout à coup son cerveau.
—Je vais, se dit-il, me loger dans le village le plus voisin; sous prétexte de chasser, j’accompagnerai Dragonne quelquefois; j’aurai le droit, ainsi, de revenir à la Fauconnière de temps en temps, et, le hasard aidant, nous verrons.
Ce parti adopté in extremis était évidemment le plus sage; cependant il péchait encore par un côté essentiel: Gaston oubliait complétement ses oncles, qu’il rencontrerait un jour ou l’autre au coin d’un bois, et qui le reconnaîtraient à sa ressemblance frappante avec son père, qui avait quitté le pays à peu près à l’âge où il était lui-même, et qu’il n’avait jamais revu depuis.
Le défaut de la cuirasse trouvé, il fallut réfléchir encore; puis la réflexion amena un résultat nouveau, et Gaston ralluma son cigare avec calme et lenteur, ce qui était un signe évident de satisfaction et de confiance en lui-même.
En ce moment-là, on frappa discrètement à sa porte; il ouvrit et se trouva en présence de Dragonne.
La jeune fille avait repris son costume masculin: elle avait souliers ferrés et guêtres de cuir.
Gaston se troubla à sa vue; elle-même rougit légèrement. Était-ce chez elle vague pressentiment ou simplement le résultat de l’embarras inexplicable qui s’empare souvent des femmes qui se placent hors de leur cercle ordinaire? Toujours est-il que Dragonne perdit beaucoup de cette assurance qu’elle retrouvait toujours avec ses habits d’homme, et qu’elle demanda à Gaston s’il avait bien dormi d’une voix qui tremblait fort.
—Parfaitement, répondit-il, et me voici prêt à continuer mon voyage le plus lestement possible.
—Pas aujourd’hui, je suppose.
—Pourquoi pas, mademoiselle?
—Mais, monsieur, parce que vous nous avez promis trois jours.
—Vous croyez?
—J’en suis certaine.
—Mais ce serait abuser étrangement...
—Vous n’abuserez de rien.
—Oubliez-vous le lieu de notre rencontre?
—Non. Les connaissances faites à l’improviste sont les meilleures.
—Je suis de votre avis, mais cependant...
—Monsieur, dit résolûment Dragonne, je vous ai rendu un vrai service hier, avouez-le...
—Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
—En ce cas, prouvez-moi sur-le-champ cette reconnaissance dont vous parlez.
—Que faut-il faire?
—Vous êtes chasseur, n’est-ce pas?
—Un peu.
—Et vous devez certainement être brave; je le lis dans vos yeux.
—Vous êtes trop bonne, mademoiselle.
—Or, j’ai besoin, au moins aujourd’hui, de votre science de chasseur et de votre bravoure. Vous partirez demain si bon vous semble.
—Quelle est donc l’aventureuse expédition que nous devons tenter?
—Une chasse au sanglier.
—Très-bien.
—Sans chiens courants, avec un seul limier. Figurez-vous que je suis lasse de cette chasse à courre, où une malheureuse bête, harcelée par les chiens, vient passer à portée de la balle et se fait tuer sans péril pour le chasseur. Il y a longtemps que je médite une chasse périlleuse, une attaque au sanglier dans son fort, à deux, afin d’avoir toutes les émotions, de courir tous les dangers d’une véritable guerre.
—Voici un projet bien chevaleresque!
—Je le sais et suis persuadée que pas un braconnier du pays ne voudrait en essayer en ma compagnie; il craindrait de m’exposer. Mais vous, monsieur, qui êtes mon obligé et me devez une reconnaissance éternelle, et Dragonne appuya sur ces mots avec une inflexion railleuse, vous ne pouvez refuser de m’accompagner...
—Mais, mademoiselle, y songez-vous?
—Ou je croirai que cette belle reconnaissance dont vous parlez existe dans de bien minces proportions.
Gaston, tandis que Dragonne parlait, réfléchissait ainsi:
—Une attaque au sanglier dans son fort est chose périlleuse, mais romanesque, et ce serait une bien belle occasion de me grandir singulièrement à ses yeux, si je la sauvais d’un danger quelconque; et, morbleu! je la sauverai, si danger il y a, car je l’aime.
Puis il répondit:
—J’accepte, mais pas pour aujourd’hui.
—Ah! fit mademoiselle de Lancy, pourquoi ce délai?
—Parce que j’attends de Nevers mes fusils et mon couteau de chasse. J’avais songé à m’établir pour quelques jours en Morvan et j’y songe plus que jamais... Quel est ce village, là-bas, au pied de la montagne?
—Croyez-vous que je trouverai à y louer une maisonnette?
—Dans le village, non; mais au pied de ce coteau, précisément sur le chemin du manoir des Vieux-Loup. Il y a là un petit pavillon que nous vous meublerons de notre mieux.
—Alors ceci est à merveille, je m’y installe aujourd’hui même, et demain je suis à votre disposition.
La résolution que venait de prendre Gaston causait à Dragonne une joie secrète qu’elle ne s’expliquait encore que par le désir qu’elle éprouvait d’avoir un compagnon de chasse, car son frère Albert était un pauvre veneur, il tirait fort mal un coup de fusil. Aussi ne trouva-t-elle aucune objection raisonnable à opposer à la décision du jeune homme.
—Venez déjeuner, lui dit-elle, on nous attend à la salle à manger. Je vais faire part à mon père de votre désir; nous vous ferons transporter des meubles au pavillon, qui appartient à Jean, notre garde-chasse, et je vous accompagnerai après déjeuner. Il vous sera facultatif de vous y installer aujourd’hui même.
Le vieux marquis de Lancy avait pris un goût extrême aux aperçus politiques de Gaston; lorsque Dragonne lui déroula son petit programme, il en fut enchanté et fit promettre à son hôte de venir partager le dîner de la Fauconnière le plus souvent possible.
Gaston et Dragonne partirent à midi pour le pavillon. En route, ils causèrent de Paris, des derniers bals de l’hiver précédent, des spectacles, des concerts, des nouveautés littéraires et artistiques. Dragonne, malgré son éducation campagnarde, parlait de tout cela en femme du monde; elle n’était étrangère à rien, empruntée sur aucun thème. Gaston l’écoutait avec un muet recueillement; il n’avait jamais éprouvé les mystérieuses attractions qui semblaient le guider vers cette enfant qui réunissait si bien aux qualités viriles les adorables nuances, les coquetteries naïvement raffinées de la femme élégante. Ils s’en allèrent à travers champs, au bras l’un de l’autre. Dragonne, renonçant à chasser ce jour-là, avait repris sa robe, une ombrelle à la main, coquettement appuyée sur Gaston, et elle babillait avec un esprit frivole et mutin qui épanouissait à chaque instant un frais éclat de rire sur ses lèvres rouges.
—Savez-vous, lui dit Gaston tout à coup et comme ils approchaient du pavillon, savez-vous que j’ai une singulière fantaisie?
—Quelle est-elle?
—Je voudrais faire, un de ces jours, une visite à ces messieurs de Vieux-Loup qui sont vos ennemis.
—Oh! la vilaine fantaisie! dit Dragonne.
—Je serais curieux de voir de près leur existence.
—Elle est assez repoussante, je vous jure.
—En vérité!
—Ils vivent comme des paysans, et leur avarice est telle, qu’ils congédient chaque soir leurs valets de ferme, tant ils ont peur d’être volés.
—En sorte que, demanda Gaston, ils demeurent seuls, la nuit, à la Châtaigneraie?
—Complétement seuls.
—S’environnent-ils de moyens de défense?
—Ils verrouillent toutes les portes et chargent tous leurs fusils.
—Ah! dit insoucieusement Gaston. Et il parla d’autre chose.
Ils arrivèrent à la porte du pavillon, où le jardinier de la Fauconnière les avait précédés.
Ce pavillon, d’une exiguïté remarquable, formait un assez joli logis de garçon, et sa position isolée, au bord d’un torrent, à la lisière d’un bois, en faisait une retraite charmante pour un chasseur, un rêveur ou un poète.
Dragonne aida le jardinier à le décorer et à le meubler; elle y mit un soin minutieux qui charma Gaston, et en moins d’une heure le pavillon fut habitable.
—Voilà votre logis, lui dit-elle; comme vous n’y viendrez que pour vous coucher, vous vous apercevrez moins de sa nudité. Maintenant, retournons à la Fauconnière, où vous passerez la journée; demain nous attaquerons le sanglier. A propos, ce sanglier que j’ai en vue est une laie ornée de marcassins.
—Bravo! répondit Gaston, qui arrêtait tout un plan de conduite pour le lendemain et les jours suivants.
A neuf heures du soir, Gaston quitta la Fauconnière et descendit au pavillon. Il faisait un clair de lune magnifique, et il avait refusé qu’on l’accompagnât. Ce pavillon avait deux portes: l’une au nord, qui donnait sur la forêt de châtaigniers et au seuil de laquelle passait le chemin qui conduisait au manoir des Vieux-Loups; l’autre au sud, et qu’on pouvait apercevoir des fenêtres de la Fauconnière. Gaston pénétra par celle-ci dans sa nouvelle demeure, alluma une lampe qu’il approcha de la croisée de sa chambre, croisée exposée au sud, afin que sa clarté donnât à penser aux hôtes de la Fauconnière qu’il allait se mettre au lit; puis il mit dans sa poche ses pistolets et un poignard italien, et sortant du pavillon par la porte du nord, il prit le chemin de la Châtaigneraie, se disant:
—Allons voir mes oncles, il faut que je les fasse, à leur insu, les complices de mon amour...
IV
Le sentier qui conduisait du pavillon à la Châtaigneraie était assez tortueux et pénible pour que Gaston eût besoin de toute son attention, et surtout de ses jambes de vingt-cinq ans, afin de le gravir sans encombre.
Le clair de lune, du reste, lui était d’un grand secours, si l’on songe qu’il allait pour la première fois à la Châtaigneraie, que nul ne lui avait indiqué sa route, et qu’il marchait un peu à l’aventure, ne sachant par où il pénétrerait dans le manoir dont, prétendait Dragonne, l’humeur inquiète et soupçonneuse de ses oncles avait fait une forteresse.
Tantôt s’enfonçant sous la futaie, longeant la lisière du bois, le chemin de la Châtaigneraie se déroulait presque toujours en un sillon blanchâtre qu’on apercevait parfaitement des croisées de la Fauconnière, et la précaution qu’avait prise Gaston de laisser chez lui une lumière qui pût faire croire à sa présence dans le pavillon n’était nullement inutile, car il était impossible qu’on ne vît point, grâce au clair de lune, un homme monter chez les Vieux-Loup.
Du pavillon à la Châtaigneraie il y avait un quart d’heure de marche environ. Gaston cheminait lestement: en dépit de son ignorance des lieux, il se trouva en dix minutes au pied du manoir.
La Châtaigneraie, malgré son nom inoffensif, offrait le type le plus complet de ces manoirs du moyen âge construits comme des nids d’oiseaux de proie.
Assis sur une étroite plate-forme de rochers, environné de bois, ceint au nord d’un fossé, défendu au midi par un précipice, le vieux castel dressait ses tours grises sur le bleu foncé du ciel avec des façons dominatrices et conquérantes qui eussent séduit un poète. Les murs tombaient en ruine çà et là, les tourelles étaient crevassées en mille endroits, les vitraux des croisées brisés en leurs ogives de fer; l’antique pont-levis avait fait place à un tronc de sapin scié en deux dans sa longueur et grossièrement rajusté; et cependant tout cela conservait une fière mine à l’extérieur, et, au clair de lune, le manoir des barons de Vieux-Loup, perché sur son roc et dominant la vallée, rappelait dans toute leur sombre splendeur les âges héroïques des chevaliers bardés de fer, des châtelaines vêtues de soie et des trouvères au pourpoint de velours et à la harpe en sautoir. On eût même dit, placé qu’il était en face de la Fauconnière qui couronnait la chaîne des collines opposées, on eût dit que le castel de la Châtaigneraie regardait de travers et avec colère la demeure des ennemis de ses maîtres, et qu’il se promettait de rester debout le plus longtemps possible, afin de perpétuer la vieille haine des deux races à travers les âges, alors même que les deux races auraient fini d’exister.
Gaston s’arrêta à l’entrée de la cour; il avait besoin de se consulter d’abord sur le langage qu’il tiendrait à ses oncles, et de chercher ensuite par quelle porte il s’introduirait, car il en existait plusieurs au milieu de ces ruines; et dans le manoir, dont les deux tiers avaient été successivement convertis en greniers à foin, hangars, écuries et bâtiments de labour, il était difficile de deviner quel corps de logis les deux frères avaient choisi pour leur retraite nocturne.
—Mon expédition, pensa le jeune homme, ne manque ni d’audace ni d’imprévu, je dirai même de péril. Mes chers oncles sont capables de me prendre pour un voleur et de m’envoyer une balle sans autre explication préalable. En second lieu, je n’ai point réfléchi, depuis que j’aime mademoiselle de Lancy, que je suis venu en Morvan pour épouser Mignonne. Or, si j’allais lui plaire... et que... elle m’aimât?
Cette réflexion, où perçait quelque peu de fatuité, était de nature à faire hésiter Gaston; mais Gaston était un de ces hommes qui ont dans le hasard une confiance illimitée et qui vont toujours en avant.
—Ma foi, se dit-il, arrive que pourra! je ne puis me dispenser de faire une visite à mes oncles. Cherchons où ils peuvent être.
Bien qu’il fût dix heures à peine, toutes les lumières étaient éteintes au manoir, et le plus profond silence régnait à travers les ruines. Cependant, Gaston aperçut un filet de fumée s’élevant en spirale au-dessus du toit d’une grosse tour carrée qui bornait l’édifice au nord; puis en examinant la tour avec attention, il remarqua qu’elle était découronnée de ses créneaux et terminée par un colombier.
Gaston n’avait jamais vu la province, mais il savait cependant que l’une des propriétés les plus chères aux gentilshommes campagnards et qui leur rappellent le mieux leurs anciens droits féodaux, est ce colombier dont les hôtes se répandent chaque jour dans la plaine et qui vont butiner chez le paysan le blé des semailles et l’épi échappé à l’attention du glaneur.
Le pigeon, malgré la douceur de ses mœurs, est le dernier brigand blasonné dont la tradition ait survécu. Posséder un colombier est, en province, un aveu indirect d’influence et d’autorité, et le propriétaire de ces gracieux volatiles qui représentent si bien le pillage organisé a su faire des lois sévères contre quiconque essayerait de les détruire; il veille sur leur conservation avec une sollicitude toute particulière, et il a toujours l’œil et l’oreille au guet le jour et la nuit pour les préserver de tout danger.
Notre héros, qui avait fait en quelques secondes toutes ces réflexions, conclut de ces divers indices, du filet de fumée et du colombier, que les Vieux-Loup habitaient la grosse tour, et il frappa résolument à la porte. Tout aussitôt les hurlements de deux chiens de garde s’élevèrent dans les profondeurs de l’édifice, et aux hurlements des chiens se mêlèrent peu après d’énergiques jurons.
—Diable! pensa Gaston, vais-je donc faire un siége?
Et il renouvela les trois coups qu’il avait frappés.
IV
La voix des chiens s’apaisa bientôt, dominée par un accent impérieux; puis Gaston entendit dans le corridor un pas pesant, et à ce bruit s’en joignit un autre dont la signification devait être claire pour un chasseur.
C’était un bruit sec, métallique, cassant, celui des batteries d’un fusil dont les deux chiens tournaient sur leur noix avec une précision méthodique et en marquant avec une sage lenteur les deux temps d’arrêt du repos et de l’armement.
—Oh! oh! se dit le jeune homme, ceci ne peut demeurer sans écho, ce serait dommage...
Et il arma ses deux pistolets avec le même calme et la même précision, murmurant avec un sourire:
—Mes futurs épanchements de famille me paraissent précédés de préparatifs assez belliqueux... mes oncles sont gens de précaution, et si les trésors qu’ils défendent sont dans les mêmes proportions que leur prudence, je ferai peut-être bien d’épouser ma cousine Mignonne.
—Qui est là? demanda à l’intérieur une voix dure et pleine de menaces.
—C’est bien ici la Châtaigneraie? répondit Gaston.
—Oui.
—Le château de MM. de Vieux-Loup?
—Sans doute. Que leur voulez-vous?
—Je suis un voyageur attardé...
—Ah! fit-on à l’intérieur avec humeur.
—Et je désirerais fort trouver un gîte pour la nuit et un souper par-dessus le marché.
—Prenez le premier chemin à gauche, en bas des rochers, et suivez-le, il vous conduira au village. Vous frapperez à la porte d’une grande maison jaune qui est sur la droite, c’est l’auberge... Vous direz à Jean-Pierre qui est l’hôtelier, que vous venez de ma part, il vous recevra bien et ne vous étrillera pas trop, répondit celui des châtelains de la tour qui avait prudemment armé son fusil!
—Quel oncle charmant! murmura Gaston.
Puis il reprit tout haut:
—On m’avait dit que les barons de Vieux-Loup se faisaient un plaisir...
—On vous a trompé, répondit sèchement la voix, nous ne logeons pas les vagabonds.
—Même lorsqu’ils sont de votre famille! continua Gaston avec un flegme railleur.
—Oh! oh! fit la voix se radoucissant un peu, qui donc êtes-vous?
—Un parent de vos seigneuries.
—Nous n’avons pas de parent en Morvan.
—Aussi viens-je de plus loin.
—Corbleu! s’écria la voix, ce serait plaisant... si c’était...
—Ah çà, mon cher oncle, répondit Gaston, mis en belle humeur par la cauteleuse défiance du vieillard, est-ce pour me faire la mesquine plaisanterie de me laisser grelotter à votre porte que vous m’avez fait venir de Paris?
—Mon neveu! exclama-t-on, mon neveu Gaston?
—Lui-même.
—C’est bien vous, n’est-ce pas?
—Mais sans doute.
—C’est que, acheva le vieux châtelain avec un reste de défiance, par le temps de révolution qui court, il y a tant de mauvais sujets qui ne demanderaient pas mieux que de tourmenter de pauvres vieillards...
—«Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les livres que les mariages d’amour...» commença Gaston, citant textuellement le post-scriptum de la lettre des vieux gentilshommes.
Un cri de joie l’interrompit.
—Assez, dit-on, assez, monsieur mon neveu! Attendez, je vous ouvre, et si vous n’avez pas soupé, morbleu! nous mettrons bien la basse-cour à réquisition de façon à vous contenter.
Gaston entendit son oncle désarmer son fusil, le poser à terre, puis venir à la porte et mettre la main sur les verrous.
Il en tira un, puis deux, puis trois.
Jamais porte de prison ne fut aussi solidement ferrée.
Et enfin il fit jouer les deux tours d’une serrure qui grinça lugubrement, et la porte s’ouvrit.
Gaston vit alors un corridor noir et profond, qui ressemblait à une bouche de l’enfer; puis il fut subitement étreint par les bras robustes d’une sorte de géant orné d’une barbe blanche, et dont l’accoutrement bizarre avait, au clair de lune, les formes et les reflets les plus fantastiques.
L’oncle Joseph, car c’était lui, était couvert d’une culotte courte chaussée à la hâte et qui laissait sa jambe nue (il n’avait pas eu le temps de passer ses bas); d’une houppelande grise qui n’était ni un habit, ni une robe de chambre, ni une veste, mais quelque chose qui tenait de tout cela. Un bonnet de coton pointu, un de ces bonnets immortalisés par Arnal, couronnait le chef du digne gentilhomme et parachevait son étrange toilette.
—Comment, vous voilà! s’écriait-il avec une émotion qui attestait que s’il avait le cœur fort dur à l’endroit des vagabonds, il possédait à un haut degré les vertus de famille; vous voilà, mon cher neveu, le fils de notre frère bien-aimé!... Eh! mon Dieu! comment donc arrivez-vous à cette heure indue, à pied, par nos mauvais chemins? A bas, Jupiter! Allez coucher, Minerve!
Ces deux dernières exclamations, à l’adresse des chiens qui recommençaient à hurler, furent suivies d’un vigoureux coup de pied et coupèrent court à un épanchement de l’oncle Joseph, qui finit par songer qu’il pourrait bien s’enrhumer au clair de lune, et qu’il était convenable d’introduire son neveu en lieu plus hospitalier que la cour d’honneur convertie en basse-cour.
—Venez, lui dit-il, allons rallumer le feu, éveiller Mignonne et mon frère Antoine, et je souperai une seconde fois pour vous tenir compagnie, tant je suis joyeux de vous voir.
—Je vous suis, dit Gaston, mais n’éveillez personne.
—Pourquoi?
—Parce que j’ai soupé.
—Et où cela, bon Dieu?
—Je vous le dirai tout à l’heure. Mais où faut-il passer? Il fait noir dans ce corridor...
—Prenez ma main et ne craignez rien. Toujours devant vous... prenez garde à ce pas... très-bien!... nous y sommes...
Gaston, malgré l’obscurité, reconnut qu’il se trouvait dans une pièce assez vaste, au fond de laquelle on apercevait une lueur rougeâtre et voilée, celle du foyer dont on avait couvert les tisons.
—Attendez, reprit l’oncle Joseph; avant tout il faut y voir.
Et il s’approcha de l’âtre, y prit une bûche et souffla dessus. La bûche pétilla soudain, et à la vague clarté des étincelles qui s’en échappèrent, il put mettre la main sur une de ces lampes de campagne qui ont la forme d’un tricorne, que les paysans appellent kalen et qu’on suspend habituellement sous le manteau de la cheminée.
Le kalen allumé, Gaston examina son oncle. A part son bizarre costume, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, était un beau vieillard dont l’énergique visage avait un cachet de sombre dignité et respirait un mélange bizarre de dureté et de bonhomie. L’oncle Joseph résumait assez bien ce type étrange, et presque effacé aujourd’hui, du paysan gentilhomme, personnage moitié laboureur, moitié guerrier, qui tenait alternativement le soc de charrue du laboureur, le couteau de chasse du veneur, et se rendait aux foires des environs, les fontes de sa selle garnies de pistolets et un fusil à double coup fixé à l’arçon par un talon de cuir. Après avoir d’un coup d’œil envisagé le baron, le jeune homme promena un regard rapide autour de lui.
La pièce où il se trouvait était la cuisine du manoir. Les murs en étaient noircis; de vieux bahuts, des escabeaux grossiers en composaient tout l’ameublement; mais il y avait sous le manteau de l’âtre un grand fauteuil de vieux chêne sculpté garni en cuir de Cordoue et clous de cuivre, et au-dessus du manteau un assez beau trophée d’armes à feu et de vieilles épées, au-dessus duquel encore on apercevait l’écusson des Vieux-Loup, parfaitement conservé, et le rapprochement de ces armes soutenant les armoiries des anciens barons semblait dire que tout paysans qu’ils étaient, les fils des preux étaient résolus à maintenir par la force leurs titres de noblesse.
L’oncle Joseph ralluma le feu en un clin d’œil, puis il avança à son neveu le fauteuil de cuir de Cordoue et lui dit:
—Chauffez-vous, mon cher enfant, je vais éveiller Mignonne et votre souper sera prêt dans dix minutes.
—Je vous répète, mon oncle, que j’ai soupé et qu’il est inutile d’éveiller personne.
—Bah! bah! fit l’oncle Joseph, qu’importe, à votre âge on soupe deux fois. Mignonne!
—Chut! lui dit Gaston mystérieusement; j’ai des choses sérieuses à vous dire.
—En vérité.
—Très-sérieuses, et il est inutile que ma cousine...
—Oh! oh! dit le vieux gentilhomme, qu’est-ce donc, mon Dieu! et la proposition que mon frère Antoine et moi... nous vous avons faite?...
—Me plaît infiniment.
—Alors, qu’est-ce donc?
—Tenez, asseyez-vous là et causons.
L’oncle Joseph regardait son neveu avec une béate admiration.
—Cornes de cerf! s’écria-t-il, vous ressemblez à votre père comme une goutte d’eau à une autre, mon cher neveu, et vous êtes bien certainement le plus joli garçon que j’aie vu depuis longtemps. Savez-vous que vous êtes mis comme un prince! Peste! Mignonne aurait la berlue si elle n’était folle de vous avant deux jours. Mais, à propos de Mignonne, ce que vous avez à me dire...
—Est très-mystérieux.
—Cornes de cerf!
—Écoutez-moi, mon cher oncle, savez-vous où j’ai soupé hier?
—Non.
—Et aujourd’hui?
—A la Fauconnière, mon cher oncle.
M. le baron Joseph de Vieux-Loup fit un soubresaut sur son siége, se leva d’un bond et recula stupéfait.
—A la Fauconnière! s’écria-t-il avec un accent intraduisible, vous avez soupé à la Fauconnière?
—Oui, mon oncle.