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Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière cover

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

Chapter 9: V
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About This Book

The narrative opens with a stormy coastal prologue in which a pursued gentleman is secretly bound and concealed to be smuggled to safety, launching a sequence of escapes, betrayals, and clandestine plans. Subsequent sections alternate adventure and mystery, following a resolute huntress, uncanny messages from beyond the grave, and a web of rival claimants whose secret identities and family entanglements provoke duels, rescues, and moral tests. Fast-paced set pieces and domestic scenes reveal shifting loyalties and hidden pasts, blending melodramatic action with reflections on honor, deception, and the precariousness of social standing.

—Chez le marquis de Lancy? cornes de cerf!

—Oui, mon oncle, il a une cuisinière de mérite.

—Mais vous êtes donc fou! exclama le vieux gentilhomme.

—Moi? Nullement.

—Vous avez soupé à la Fauconnière?

—Et j’y ai couché hier, qui plus est.

—Mais, s’écria l’oncle Joseph avec une douloureuse colère, vous ne savez donc pas?...

—Je sais que les Lancy sont les ennemis des Vieux-Loup depuis des siècles.

—Ah! je comprends, fit le baron avec amertume, vous êtes jeune, vous avez les mœurs de Paris... on appelle cela des mœurs, cornes du diable! et vous traitez avec dédain les vieilles traditions de famille! Que vous importent, n’est-ce pas? les haines de vos pères, à vous les beaux fils de la génération actuelle!...

Et l’oncle Joseph avait des larmes d’indignation dans les yeux.

—Pardon, interrompit Gaston avec calme, il est une chose dont je doute fort.

—Et de quoi doutez-vous, monsieur mon neveu?

—Je doute que vous ayez pour les Lancy une haine aussi vivace, aussi implacable que la mienne.

Le baron Joseph de Vieux-Loup reprit une fois encore (il tombait d’étonnement en étonnement):

—Mais dites-moi, alors, exclama-t-il, dites-moi que vous avez eu un moment de folie, de vertige... une hallucination...

—Rien de tout cela.

L’oncle Joseph regarda son neveu avec une froide attention.

—Dieu me pardonne, dit-il, je crois que vous êtes fou!

—Je ne crois pas.

—Mais alors, monsieur, expliquez-vous, parlez! Moi, Joseph, baron de Vieux-Loup, désormais le chef de votre famille, je vous somme.

—Écoutez-moi donc, mon oncle, et vous verrez si je ne suis pas digne de porter notre nom, et si les Lancy eurent jamais d’ennemi plus implacable que moi. Hier j’étais, par le brouillard et la pluie, à huit heures du soir, égaré dans les bois qui se trouvent au-dessous de la Fauconnière.

Et Gaston conta avec quelques légères variantes sa rencontre de la veille avec Diane, et lorsqu’il en fut à ce point où la jeune fille s’était exprimée aussi irrévérencieusement sur le compte des châtelains de la Châtaigneraie, il donna à la suite de ses aventures la version suivante:

—Il me fut facile alors de reconnaître à qui j’avais affaire, et je vous avoue, mon cher oncle, qu’il me prit une terrible tentation de saisir ce démon à la gorge et de l’étrangler.

—Vous eussiez joliment bien fait, monsieur mon neveu.

—Peut-être, mon oncle; mais une femme est toujours une femme, et nous sommes gentilshommes.

—C’est juste.

—Or, savez-vous alors l’idée infernale qui traversa mon cerveau?

—Non, dit l’oncle Joseph, dont le mot infernale alléchait la curiosité.

—Je me pris à songer que le vieux marquis était au bout, que son fils était poltron, et que le seul homme de cette race maudite, le seul être qui pût chagriner la vieillesse de mes bons et excellents oncles, c’était mademoiselle Dragonne.

—C’est vrai, soupira l’oncle Joseph.

—Et je me dis alors, continua Gaston, que si ce diable incarné venait à se pendre ou à se noyer, voire même à se faire sauter la cervelle avec son fusil, mes pauvres chers oncles vivraient leurs derniers jours heureux comme des coqs en pâte.

—Ouais! fit l’oncle Joseph radieux, je le crois, morbleu, bien! Le tout est de trouver un bon petit moyen qui conduise mam’zelle Dragonne à ce résultat.

—Précisément, je l’ai trouvé, dit Gaston avec un flegme superbe.

—Cornes de cerf! dites-vous vrai?

—Écoutez donc: vous avez bien voulu m’accorder tantôt que j’étais... joli garçon.

—Charmant.

—Bien tourné.

—A ravir.

—Figurez-vous donc qu’à Paris il y a une foule de femmes absolument du même avis que vous.

—Heureux coquin!

—J’ai pensé justement que mam’zelle Dragonne augmenterait le nombre.

—Ah! fit M. de Vieux-Loup, qui redevint aussitôt inquiet.

—Et j’ai touché juste. Dans huit jours elle m’aimera à en perdre la tête; elle a déjà commencé...

—Mais... mais... objecta l’oncle Joseph, de plus en plus inquiet.

—Attendez donc, poursuivit Gaston... On m’a trouvé charmant au château; le marquis raffole de moi, sa femme songe déjà à faire de sa fille madame de Launay; Dragonne soupire de joie en songeant que je chasserai avec elle tous les jours... Or, vous comprenez, mon cher oncle, à la chasse, à la campagne, par les bois ombreux et les prairies vertes, quand on se voit tous les jours, on va grand train sur la route du sentiment... En une semaine, mademoiselle Dragonne se mourra littéralement d’amour et me suppliera de demander sa main.

—Cornes du diable! exclama M. de Vieux-Loup.

—Chut! continua Gaston, jusque-là j’étais M. de Launay, de ce jour je redeviens M. de Vieux-Loup et j’épouse ma cousine Mignonne. Alors, désespérée, furieuse d’avoir été jouée, Dragonne se jette à l’eau ou se pend à un arbre.

—Bravo! mon neveu, bravo! s’écria le baron.

—Mais vous comprenez, mon cher oncle, que pour arriver au but sûrement, il faut que dans le pays nul ne sache qui je suis... que je ne vienne ici qu’en cachette, pour faire ma cour à Mignonne, et qu’elle-même...

—Oh! dit le baron, nous pouvons la mettre dans la confidence et mon frère Antoine aussi.

—Diable! pensa Gaston, et s’il est vrai qu’elle aime Albert de Lancy, elle lui découvrira naïvement le pot-aux-roses, et alors tout sera perdu.

—Soit! reprit-il tout haut, mais je me charge alors de lui faire moi-même la leçon. Quant à mon oncle Antoine...

—Pardieu! je l’entends marcher là-haut. Il se sera éveillé au bruit, et il est capable de croire qu’on m’assassine; le mieux est de l’appeler.

L’oncle Joseph ouvrit une porte et cria:

—Holà! Antoine?

—Mon frère?

—Accourez! Notre cher neveu de Paris est arrivé, répondit joyeusement l’oncle Joseph.

L’oncle Antoine descendit quatre à quatre, et vint se jeter dans les bras de Gaston, avec non moins d’effusion que l’oncle Joseph.

M. le chevalier Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie était l’antithèse vivante de son frère Joseph.

Figurez-vous un petit homme tout rond, à la face épanouie, au sourire éternel, ventru comme Sancho Pança, haut en couleur et la face rubiconde, ainsi qu’un bourgmestre flamand, plutôt prêt à rouler qu’à marcher; tout chauve, les mains grassouillettes comme un prélat, possédant toutes ses dents et sifflotant au travers, du matin au soir, une ariette dont il avait trouvé les paroles dans un vieux roman, et pour laquelle il avait improvisé la plus originale des musiques.

L’oncle Antoine avait un charmant caractère; il riait toujours; il prenait lestement le menton aux fillettes qu’il rencontrait à travers champs, et il savait par cœur tous les romans de mademoiselle Scudéri, de M. Crébillon fils, et du vénérable Ducray-Duménil, ce naïf conteur de nos pères. Madame Cottin elle-même n’était point étrangère aux souvenirs de littérature du digne gentilhomme. Il savait par cœur la touchante histoire de la pieuse Mathilde, du galant Sarrazin Malek-Adel; il en citait même une phrase à propos et charmait les longues soirées d’hiver de la Châtaigneraie par des récits empruntés à ses auteurs favoris. Une seule chose était capable de rembrunir la face joyeuse de l’oncle Antoine, c’était le nom de mademoiselle Dragonne de Lancy, prononcé subitement devant lui.

Pas plus que son frère Joseph, M. le chevalier de Vieux-Loup n’entendait raison sur ce chapitre. Et c’était merveille de voir alors le petit homme rond prendre une attitude belliqueuse et montrer avec colère le poing au plafond enfumé de la cuisine du vieux manoir.

La haine collective des deux frères pour le nom de Lancy était aussi vivace que celle des Lancy pour le nom de Vieux-Loup. Il ne se passait pas une seule journée sans que l’oncle Joseph et l’oncle Antoine, qui, du reste, étaient en désaccord sur tout le reste, se cotisassent fraternellement pour envoyer à travers la vallée et l’espace un juron superbe et une magnifique imprécation aux murs croulants de la Fauconnière, qui se dressait devant eux comme un cauchemar éternel.

 

Si les descendants des sires de Vieux-Loup n’avaient été, en définitive, de très-honnêtes gentilshommes, ils auraient certainement mis le feu une nuit ou l’autre au manoir de leurs ennemis. Il est vrai qu’ils en parlaient sans cesse, que même ils projetaient gravement, chaque soir, de tordre le cou à ce diable incarné qu’on appelait Dragonne, ce qui ne les empêchait nullement, le lendemain, de se dire:—Nous sommes gentilshommes, après tout, et nous ne commettrons jamais une action déloyale.

 

On le voit, depuis le dernier combat des deux races ennemies, qui avait eu le Café de Paris pour champ de bataille, la haine des deux camps, si elle était toujours aussi vivace, avait des résultats moins dramatiques et ne se traduisait plus guère que par des menaces de la part des sires de Vieux-Loup et quelques coups de crosse de fusil que Dragonne se faisait un malin plaisir d’appliquer çà et là, et de temps à autre, aux valets de ferme de la Châtaigneraie qu’elle rencontrait sur son chemin et qui fuyaient épouvantés.

Ceci n’empêcha point cependant l’oncle Antoine de sourire avec férocité lorsque Gaston lui eut complaisamment déroulé avec ses futures et dramatiques péripéties le plan machiavélique qu’il venait d’exposer à l’oncle Joseph. Il poussa même la barbarie, tant il avait de fiel dès qu’arrivait la brune, jusqu’à parler d’acheter une bonne corde en chanvre tout neuf pour l’envoyer à mam’zelle Dragonne; mais l’arrivée subite d’un quatrième personnage coupa court à ses abominables projets.

Ce personnage, on le devine, c’était Mignonne. Mignonne, tout comme l’oncle Antoine, avait entendu parler et rire dans la cuisine au-dessus de laquelle se trouvait sa chambre, et, curieuse comme on l’est à seize ans, intriguée au plus haut degré par ce vacarme inusité et même sans précédents dans les fastes de l’existence des hôtes de la Châtaigneraie, elle s’était levée à la hâte, mais non sans s’attifer le plus coquettement possible, car elle devinait la présence d’un étranger, et Mignonne était femme!

V

Mignonne était une charmante créature.

Elle était blonde et frêle, elle avait des petites mains blanches et rosées et des pieds de fée. Sa robe, de futaine rayée, enfermait une taille souple et mince comme celle de cet insecte coquet qui se pose au bord des fontaines et qu’on nomme une demoiselle; quand elle souriait, ses jolies lèvres roses mettaient à découvert de belles dents blanches et bien rangées, en même temps que ses joues, qui avaient le duvet et le tendre coloris d’une pêche d’automne, se creusaient d’une fossette mutine. Bien certainement, si déjà il n’eût aimé Dragonne, Gaston eût éprouvé à sa vue la plus enthousiaste des admirations.

Cependant, il s’avoua que l’oncle Antoine et l’oncle Joseph n’avaient rien exagéré, et que la beauté de Mignonne égalait pour le moins, à un autre point de vue, celle de mademoiselle de Lancy.

—Mignonne, ma chérie, dit l’oncle Antoine de sa voix la plus caressante, tandis que la jeune fille s’arrêtait un peu confuse sur le seuil de la porte, ma chère petite Mignonne, nous te présentons ton cousin de Paris, qui est assez aimable pour venir rendre visite à ses vieux oncles et à sa jeune et jolie cousine.

Mignonne rougit à ce compliment et salua son cousin avec quelque embarras.

Gaston lui baisa galamment la main; puis il se pencha à l’oreille de l’oncle Joseph et lui dit tout bas:

—Vous savez ce que je vous disais tout à l’heure? Je possède un certain don de fascination sur les femmes.

L’oncle Joseph cligna de l’œil en signe d’intelligence.

—Vous devriez me laisser en tête-à-tête avec elle, je commencerais ma cour et je la mettrais dans le secret.

—Déjà?

—Le plus tôt est toujours le meilleur.

L’oncle Joseph fit part de la demande de Gaston à son frère Antoine, lequel répondit par un regard d’approbation.

Quelques phrases insignifiantes furent échangées, puis le baron de Vieux-Loup se leva.

—Mignonne, ma chère belle, dit-il, tu sais que mon frère Antoine et moi nous sommes vieux et nous nous couchons comme les poules.

—Oui, répondit Mignonne avec une jolie moue pleine de mutinerie, ce qui fait que je suis obligée d’en faire autant, et c’est bien ennuyeux.

—Aussi, continua l’oncle Joseph avec non moins de câlinerie que naguère son frère Antoine; aussi, ce soir, allons-nous te servir à ton goût. Antoine et moi nous allons nous coucher et nous te laissons avec ton cousin qui voudra bien t’accorder un quart d’heure avant de redescendre au village.

—Comment! s’écria la jeune fille étonnée; mon cousin ne loge point ici?

—Non, dit Gaston en souriant, pour ce soir, au moins. Je vous expliquerai cela tout à l’heure.

Les deux vieux gentilshommes se levèrent et serrèrent la main à Gaston.

—Demain soir, reprit Gaston, après une certaine chasse au sanglier, que je dois faire avec mam’zelle Dragonne...

L’oncle Antoine, nous l’avons dit, était en veine de férocité régulièrement tous les soirs; ce mot de chasse au sanglier lui inspira cette charitable formule:

—Si nous pouvions espérer un brave coup de boutoir...

—Ta ta ta, répondit Gaston en riant, ceci pourrait parfaitement arriver. Bonne nuit, mes chers et dignes oncles.

Et il demeura seul avec Mignonne, toute rougissante de se trouver en tête-à-tête avec un beau monsieur de Paris, dont le costume élégant et les manières aisées lui imposaient un peu.

Gaston prit sa cousine par la main et la conduisit au grand fauteuil de cuir de Cordoue, dans lequel, en hiver, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, présidait les longues veillées.

—Asseyez-vous là, lui dit-il, ma chère cousine; je veux causer avec vous.

—Monsieur... balbutia Mignonne, qui rougissait toujours.

—Et d’abord, continua Gaston en riant, appelez-moi donc «mon cousin,» car je le suis, et soyons tout de suite comme de vieux amis qui ont à se faire des confidences.

—Ah! murmura Mignonne.

—Car je veux vous parler confidentiellement, ma belle petite cousine. J’ai à vous apprendre bien des choses...

—A moi?

—Dont vous ne vous doutez même pas du tout.

—Mon Dieu! fit Mignonne émue.

—Oh! rassurez-vous, je ne vous dirai rien de fâcheux ni de triste, chère petite cousine; loin de là... Écoutez-moi plutôt.

Mignonne le regarda curieusement.

—Vous savez que nous sommes cousins germains? reprit Gaston.

—Oui, dit Mignonne.

—Et qu’après nos oncles, je serai le dernier rejeton mâle des barons de Vieux-Loup?

—Je le sais.

—Nos oncles vous adorent, ma belle cousine, si j’en juge par toutes les jolies choses qu’ils m’ont contées de vous.

—Ils sont si bons! soupira tristement Mignonne.

—Mais ils m’aiment un peu, moi aussi, et c’est tout naturel, car je suis, comme vous, l’enfant d’un de leurs frères.

—C’est tout simple, murmura Mignonne.

—Or, savez-vous quel est leur projet?

Mignonne devina à moitié et pâlit.

—Ils se sont dit qu’ils feraient sagement et bien, avant de rejoindre nos pères dans les caveaux de notre famille, d’assurer l’avenir de leurs neveux.

Mignonne écoutait haletante.

—Nous sommes leurs héritiers, vous et moi. Il semblerait, à première vue, qu’ils dussent nous partager par égale part leur fortune.

—C’est trop juste, soupira Mignonne.

—Eh bien! poursuivit Gaston, il n’en est rien, cependant.

—Ah!

—Ils sont très-fiers, nos oncles; ils tiennent essentiellement à ce que le nom de Vieux-Loup soit noblement porté, et ils pensent que pour cela il est besoin d’une fortune considérable.

—Ils ont raison, balbutia Mignonne, et je suis tout à fait de leur avis. Aussi je vous abandonne bien volontiers, mon cousin...

—Ce n’est point cela, ma jolie cousine; il est un projet bien plus raisonnable...

Mignonne devint blanche comme une statue.

—Ils comptent écrire au pape et lui demander des dispenses.

—Des dispenses?

—Afin de nous marier, ma chère Mignonne.

Mignonne devint livide.

—Cela ne vous semble-t-il pas charmant, continua Gaston, et croyez-vous, ma belle petite cousine, que nous ne pourrions pas faire beaucoup plus mal l’un et l’autre?... D’abord vous êtes charmante; je vous crois douce et bonne.

Mignonne laissa échapper un soupir.

—Et je ferai tous mes efforts pour vous rendre heureuse, je serai aux petits soins, je vous aimerai de tout mon cœur...

En parlant ainsi, Gaston avait pris tendrement la main de Mignonne... Il avait la voix et le geste caressants, il était tout près d’elle.

—Eh bien, fit-il, vous ne me répondez pas?

Mignonne ne répondit point davantage; mais tout à coup deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, et elle retira sa main que Gaston pressait doucement dans les siennes.

—Eh quoi! fit celui-ci, jouant admirablement la surprise, vous pleurez, Mignonne?

Mignonne éclata en sanglots et cacha sa tête dans ses mains.

—Vous pleurez, dit Gaston à Mignonne, et pourquoi? mon Dieu! Avez-vous donc quelque aversion pour moi?

—Non, balbutia Mignonne.

—Vous ne voulez donc pas être ma femme?

—Je ne peux, murmura la pauvre enfant.

—Mignonne, dit Gaston gravement en reprenant ses deux mains, je préférerais mourir que vous causer la moindre peine, et vos larmes me font éprouver une vive douleur... Voyons, voulez-vous que je sois votre ami? voulez-vous vous confier à moi, m’ouvrir votre cœur?

Mignonne pleurait toujours.

—Je vous jure, reprit Gaston, que je désobéirais à mes oncles et serais prêt à encourir leur mécontentement plutôt que de vous chagriner. Mais, de grâce, avouez-moi le secret de votre cœur, comme à un ami, comme à un frère... Je le devine, ce secret, vous aimez...

—Hélas! soupira naïvement Mignonne.

—Et vous n’avez point osé parler de votre amour à nos oncles, puisque...

—Oh! dit Mignonne avec effroi, si mes oncles savaient...

—Ah! dit Gaston jouant la surprise, celui que vous aimez...

—Est un noble cœur, murmura la jeune fille.

—Peut-être est-il... pauvre.

—Non.

—De naissance obscure?

—Il est noble comme nous.

—Mais alors... pourquoi?

—Oh! mon cousin, exclama Mignonne avec un redoublement de larmes, je sais bien que c’est impossible...

—Rien n’est impossible, ma chère petite cousine, surtout lorsqu’on a un ami dévoué comme moi...

Mignonne leva ses grands yeux bleus sur Gaston, et lut dans son visage un tel dévouement, une sympathie si vive qu’elle eut aussitôt en lui une confiance absolue, et elle lui prit vivement les mains.

—Je vais tout vous dire, fit-elle.

—Je vous écoute; parlez, Mignonne.

—Vous savez combien mes oncles détestent le marquis de Lancy.

—C’est une haine de famille.

—Ah! soupira Mignonne, se reprenant à pleurer, je vois bien que vous aussi...

—Moi, dit froidement Gaston, je ne partage nullement ces vieilles rancunes, qui sont aujourd’hui pour le moins ridicules...

Un cri de joie s’échappa de la poitrine oppressée de Mignonne.

—Vrai? exclama-t-elle.

—Très-vrai, répondit Gaston, et maintenant je devine, ou plutôt je viens d’obtenir de vous l’aveu d’un amour que je connaissais déjà... Vous aimez Albert de Lancy.

Mignonne tressaillit.

—Vous l’aimez, reprit Gaston, et vous vous croyez la plus malheureuse des jolies filles du pays morvandiau, chère Mignonne, parce que vous ne songez point que vous avez un frère, un ami, qui se nomme Gaston, et qui, en dépit des préjugés et des haines ridicules de nos vieux oncles, fera tant et si bien que vous épouserez Albert de Lancy.

Mignonne poussa un nouveau cri et se jeta dans les bras de Gaston avec la naïve expansion d’un enfant.

—Oui, dit celui-ci, je vous promets, Mignonne, que vous épouserez Albert, et cela dans peu de temps; mais, dites-moi, comment vous êtes-vous vus, depuis quand vous aimez-vous?

—Il y a bien longtemps, murmura Mignonne; nous étions encore tout petits. Un jour, mon oncle Joseph allait à la chasse; il prit le chemin qui descend en bas des châtaigniers et se dirigea vers les bois de la Fauconnière. En route, il rencontra Albert qui jouait en courant après les papillons, et le menaça du fouet.

«Albert se cacha derrière une haie et se mit à pleurer. J’avais suivi mon oncle de loin, à petits pas, me dérobant derrière un tronc d’arbre lorsqu’il se retournait. J’étais mue par une curiosité d’enfant, je voulais le voir tirer un coup de fusil.

«Je trouvai Albert qui pleurait. Je m’approchai de lui et le questionnai doucement. Il me raconta alors ce qui s’était passé, et je compris la méchanceté de l’oncle Joseph quand il m’eut dit son nom, car tous les soirs, à la Châtaigneraie, on disait du mal de M. de Lancy, et je sentais instinctivement qu’il y avait une haine implacable entre les deux familles.

«Je consolai Albert de mon mieux; nous causâmes pendant quelque temps et puis nous nous mîmes à jouer. Le retour de mon oncle, que nous aperçûmes assez à temps pour pouvoir nous esquiver, mit fin à notre première entrevue.

«Quinze jours après, nous nous retrouvâmes par hasard sous les châtaigniers; et depuis, acheva Mignonne, nous nous sommes revus souvent, toujours en cachette et à l’insu de nos deux familles.»

—Et vous vous aimez? dit Gaston en souriant.

Mignonne soupira.

—Eh bien! ma bonne petite cousine, continua-t-il en se levant et en lui mettant un baiser au front, si vous voulez vous fier entièrement à moi, vous épouserez Albert.

—J’ai en vous une foi absolue.

—Ce n’est pas tout...

—Ah! dit Mignonne.

—Il faut encore être ma complice.

Mignonne étonnée regarda son cousin.

—Oui, reprit Gaston, il faut que vous m’aidiez dans mes projets, car, moi aussi, j’ai des projets.

—Vous?

—J’aime Dragonne de Lancy.

Mignonne poussa un cri de joie.

—Oh! alors, dit-elle, cette vilaine rancune finira bien par s’éteindre.

—Ce n’est nullement certain, car Dragonne hait nos oncles et notre nom avec un acharnement plus grand peut-être que celui de nos oncles eux-mêmes.

—Mais si elle vous aime!

—Pardon, je n’ai point dit cela. Mais elle pourrait parfaitement m’aimer sans savoir que je m’appelle Gaston de Vieux-Loup.

—Je ne comprends pas bien cela.

—Attendez, chère Mignonne.

Et Gaston raconta son histoire de la veille, non plus avec des restrictions et des variantes, comme il l’avait fait pour ses oncles, mais telle quelle et dans toute sa simplicité. Après quoi il lui rapporta textuellement son entretien avec l’oncle Joseph.

—Je ne sais trop encore où cela nous mènera, dit Mignonne; mais j’ai foi en vous et je vous garderai le secret.

—Vous me le promettez?

—Je vous le jure.

—Surtout vis-à-vis d’Albert.

Mignonne rougit; la recommandation de Gaston signifiait clairement: Je suis bien certain que vous voyez...

—Albert est discret, murmura-t-elle.

—C’est possible; mais si Dragonne savait aujourd’hui mon vrai nom, tout serait perdu; ainsi jurez-moi qu’Albert lui-même...

—Albert ne saura rien, répondit Mignonne d’une voix ferme, je vous le jure.

—Alors, adieu, Mignonne, je retourne au pavillon.

—Quand reviendrez-vous?

—Demain soir, vers neuf heures.

Gaston jugea inutile de parler à Mignonne de sa chasse du lendemain; il lui mit un baiser au front, s’enveloppa de son manteau pour se préserver de la bise de la nuit, et il reprit le chemin du pavillon où sa lampe brûlait encore lorsqu’il arriva.

VI

Notre héros se mit lestement au lit, mais le sommeil fut lent à venir; il aimait déjà Dragonne beaucoup plus que la veille, et les amoureux dorment peu, même lorsqu’ils ont vingt ans.

Gaston ne ferma les yeux que fort avant dans la nuit, et il se trouva brusquement éveillé peu après par trois coups frappés à la porte du pavillon qui ouvrait sur la vallée.

C’était Dragonne qui arrivait le chercher pour la partie de chasse projetée.

Le jeune homme se vêtit à la hâte et descendit lui ouvrir.

Dragonne était suivie du jardinier, qui portait son fusil et celui qu’elle destinait à Gaston.

—Ah! lui dit-elle en riant, il paraît que vous êtes un véritable chasseur parisien, de ceux qui comptent sur les chemins de fer pour paresser au lit jusqu’au lever du soleil.

—En effet, répondit Gaston, je ne vous attendais point aussi tôt.

—Il est quatre heures pourtant.

—Déjà!

—Dame! fit Dragonne en riant, vous vous êtes couché si tard. Antoine, qui se met au lit le dernier, à onze heures, a aperçu de la lumière à vos fenêtres.

—Le sommeil m’a pris à l’improviste, répondit Gaston, je me suis endormi sans avoir la force d’éteindre ma bougie.

L’excuse était plausible; Dragonne l’admit sans la moindre hésitation.

—Eh bien! dit-elle, apprêtez-vous, nous allons partir...

—Avant le jour?

—Mais sans doute, car nous avons une bonne trotte d’ici au bois où nous chasserons.

—Ah çà! fit Gaston, ce n’est donc pas une plaisanterie que ce projet d’attaque téméraire?

—Non, certes.

—Et vous n’avez pas de chiens?

—Un seul, une seule plutôt, car c’est une lice, une vaillante bête, qui donne rarement de la voix et a le nez d’enfer, comme on dit. Elle nous conduira droit à la bauge... Ah! c’est que, continua Dragonne tout bas, pour n’être point entendue du jardinier demeuré à l’extérieur, j’ai du nouveau à vous apprendre. Le garde-chasse de la Fauconnière a découvert dans le bois des Verrières les brisées d’une laie et de ses marcassins.

—Oh! oh! ceci vaut mieux qu’un sanglier.

—Je le crois bien! répondit Dragonne avec une joie d’enfant; ce sera un véritable combat.

—Et il vous a indiqué...

—Non pas; vous comprenez que je ne l’ai pas questionné, tant j’avais peur d’être devinée; mais je l’ai fait assez jaser pour savoir que les brisées étaient fréquentes en un carrefour du bois que je connais parfaitement et qui aboutit à un ravin étroit dans lequel les derniers orages ont fait glisser un bloc de roche qui en intercepte l’issue opposée. Je n’ai pas même annoncé hier que je chasserais ce matin, et j’ai dit au jardinier que nous ne nous écarterions pas beaucoup. Le brave garçon s’imagine, j’en suis persuadée, que nous nous contenterons de tuer un lièvre au nez de Fanfare, et que nous rentrerons à neuf heures pour déjeuner.

—Nous ne l’emmenons donc pas?

—C’est parfaitement inutile.

Mademoiselle de Lancy donnait tous ces détails à Gaston avec un calme parfait. Elle était charmante de hardiesse et d’attitude sous son costume de chasseur; elle s’appuyait sur son fusil avec un abandon apparent qui disait éloquemment son audace, et elle jouait du bout de ses doigts blancs et roses avec le manche de nacre sculpté d’un joli couteau de chasse qu’elle portait en sautoir, en sens inverse de sa carnassière. De temps en temps, Fanfare, la belle chienne au poil brûlé comme celle de la légende cynégétique, se dressait et appuyait ses grandes pattes tachées de feu sur les épaules de sa jeune maîtresse, qui la repoussait doucement en lui disant:

—Tout beau, ma belle, un peu de patience; dans une heure, vous vous en donnerez à cœur joie, et il ne tiendra qu’à vous de vous chauffer à l’aise à l’haleine brûlante de la bête rousse, si vous parvenez à la bien acculer.

Pendant ce temps, Gaston terminait ses petits préparatifs.

Dragonne lui avait procuré, la veille, des guêtres de cuir montantes, des souliers ferrés et une veste de velours, le vêtement le plus commode pour courir la broussaille.

Il fut équipé en un tour de main, passa à sa ceinture un couteau de chasse semblable à celui de la jeune chasseresse, et rejeta sur son épaule gauche le canon de fusil à double coup que Dragonne avait chargé elle-même en y introduisant une charge de chevrotines d’un côté et deux balles mariées de l’autre.

—En route! dit-elle; nous avons une heure au moins, et nous n’atteindrons le bois des Verrières qu’au soleil levant.

Elle avait déjà renvoyé le jardinier.

Le bois des Verrières se trouvait en amont de la vallée et du torrent de Nevers; pour y arriver, il fallait côtoyer pendant quelque temps le bois de châtaigniers auquel le manoir des barons de Vieux-Loup avait emprunté son nom, et traverser ensuite le torrent sur un pont formé par un tronc d’arbre, au bout duquel s’ouvrait une vallée plus étroite et plus sauvage, dont les deux revers formaient le bois des Verrières.

Au moment où les deux jeunes gens quittaient le pavillon, une teinte opale irisait légèrement le ciel à l’horizon oriental; une clarté blanche et mate glissait au sommet des montagnes, tandis que les bois et les vallons, encore plongés dans les ténèbres, ne jouissaient d’autre clarté que de ce crépuscule vague et sans rayon qui se dégage, en rase campagne, des émanations phosphorescentes de la terre et parvient à percer la nuit la plus obscure.

Dragonne cheminait la première avec cette assurance du montagnard et du chasseur qui se soucient peu des cailloux, des précipices et des ronces; elle guidait Gaston et fredonnait un air de chasse, au lieu de continuer l’entretien.

Pourquoi?

C’est que Dragonne, malgré son éducation virile, ressentait à un haut degré ces instincts de pudeur alarmée et de timidité naïve qui s’emparent de la femme à certains moments, surtout lorsqu’elle est seule en un lieu isolé avec l’homme qui commence à ne lui être plus indifférent.

Lorsqu’elle s’était trouvée seule, cheminant par la nuit et les sentiers avec Gaston, Dragonne avait éprouvé tout à coup comme une vague appréhension, une sorte de crainte d’elle-même et de lui, qu’elle ne pouvait s’expliquer; c’est pourquoi elle passa devant, et, au lieu de causer, fredonna, d’une voix légèrement émue, le premier couplet de la fanfare qui, l’avant-veille, lui avait servi de ralliement avec Gaston.

—Mademoiselle, lui dit celui-ci, non moins ému, non moins troublé que la chasseresse, je réclame une faveur.

Dragonne se retourna.

—Vous plairait-il de me faire porter votre carnassière?

—Pourquoi cela?

—Pour vous alléger.

—Elle est vide.

—Et votre fusil?

—Encore moins, monsieur; un chasseur ne se sépare jamais de ses armes.

—C’est que, dit Gaston, c’est lourd à porter, et nous ne chassons pas encore.

—Merci de votre galanterie, répondit Dragonne, mais je vous refuse. Avant-hier, j’ai eu un moment de faiblesse et me suis trop souvenue que j’étais mademoiselle de Lancy; mais aujourd’hui que nous allons attaquer l’hôte le plus redoutable de nos forêts, je veux être courageuse et forte. Et Dragonne s’élança d’un pas léger sur le tronc de sapin jeté sur le torrent et qui servait de point de jonction aux deux côtés de la vallée.

La clarté première de l’aube descendait insensiblement de la cime des montagnes; à mesure que l’ombre s’effaçait, que les étoiles pâlissaient au ciel, que, dans le lointain, s’éveillaient une à une ces mille voix des champs, dont les murmures réunis renferment une harmonie mystérieuse et vague, et impriment à la nature ce cachet de poésie grandiose et sublime qui n’appartient qu’aux œuvres de Dieu, Dragonne sentait renaître peu à peu cette confiance en elle-même, cette énergie que la femme puise en la pureté de son cœur, et qui, un moment, avait failli l’abandonner.

Lorsqu’ils se trouvèrent à l’entrée de cette vallée sauvage dont les chênes séculaires formaient le bois des Verrières et recélaient le fort de la bête rousse, la jeune fille se retourna vers Gaston.

—Vous allez me faire une promesse, lui dit-elle.

—Laquelle?

—Vous me laisserez faire feu la première, à dix pas.

—Diable!

—Et vous ne vous mêlerez de l’affaire que lorsque je serai hors de combat.

—Mais, mademoiselle...

—Chut! je suis entêtée et capricieuse.

—Mais je suis homme, moi...

—Eh bien?

—Et vous êtes femme...

—Oh! si peu, dit fièrement Dragonne.

—D’accord, mais vous l’êtes.

—Où voulez-vous en venir?

—A ceci, qu’en toute circonstance le premier péril revient de droit à l’homme.

—Une fois n’est pas coutume; pour aujourd’hui, ce sera le droit de la femme. Tout ce que je puis vous permettre, c’est de venir à mon secours, si je suis en cas de male mort.

—Vous voulez donc que je me déshonore.

—Mon Dieu!... fit Dragonne froidement, les histoires des temps passés sont pleines de châtelains qui se damnaient à cœur joie pour les beaux yeux d’une comtesse ou d’une baronne.

—Oui, dit Gaston qui saisit au vol cette faute légère de la jeune fille; mais aussi la baronne ou la comtesse en question les aimait.

Dragonne rougit, et son cœur se prit à battre avec effroi; cependant elle répondit en riant, et tempérant son sourire par un accent boudeur où perçait le reproche:

—Mon cher monsieur de Launay, allons-nous donc faire un madrigal au lieu de songer à notre chasse?

Gaston se tut, et il éprouva en même temps comme une sensation d’ivresse inconnue. Il devina que Dragonne avait peur, et, si elle avait peur, c’est qu’elle se défiait déjà d’elle-même... c’est qu’elle pourrait bien l’aimer...

—Tenez, reprit Dragonne, voici Fanfare qui prend le galop et entre sous le bois. Dans dix minutes, nous aurons des nouvelles de la bête. Quant à nous, gagnons ces rochers que vous voyez sur la gauche et qui dominent le val. Nous allons nous y asseoir, et attendre qu’il fasse clair et que Fanfare nous ait donné signe de vie. Alors, je la rappellerai, et nous irons sur le fort en la suivant.

Dragonne gravit le talus qui séparait le fond de la vallée des rochers qu’elle avait indiqués, et elle arriva la première sur leur étroite plate-forme.

Gaston la suivait de près; cependant elle était déjà debout sur les rochers qu’il en atteignait à peine la base, et il s’arrêta, malgré lui, pour admirer la séduisante et martiale attitude de la jeune fille.

Elle était coiffée d’un petit chapeau de feutre gris, à larges ailes, à forme conique, et elle l’avait coquettement incliné sur l’oreille, ainsi qu’un page de Louis XIII. Le pied tendu en avant, le coude appuyé sur son fusil, elle avait la tête haute, tendue en avant; elle semblait aspirer avec délices les premières bouffées de la brise matinale et prêter l’oreille par avance aux aboiements de Fanfare, qu’elle attendait avec impatience.

Gaston la rejoignit au moment où le premier rayon de soleil, glissant à la crête des monts, tombait sur la vallée, et tout aussitôt, Fanfare donna un vigoureux coup de voix dans les taillis voisins, et Dragonne tressaillit, tandis que son visage exprimait cette satisfaction enthousiaste, cet éclair d’audace inspirée qui s’empare du chasseur quand retentit la voix des chiens.

La laie et ses marcassins n’étaient pas loin; on en reverrait, qu’on nous pardonne l’expression technique.

VIII

La vallée où Gaston s’était engagé sur les pas de Dragonne était abrupte et sauvage, et rappelait vaguement une de ces gorges sombres des Apennins ou des Calabres, si énergiquement rendues par le pinceau de Salvator Rosa, et parfois des peintres de son école.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre au nord, l’œil ne découvrait que des bois épais de belle venue, sombres d’aspect, au milieu desquels se dressaient çà et là, ainsi qu’un fantôme géant recouvert de son suaire, une agglomération de rochers grisâtres affectant les formes les plus bizarres et plus tourmentées.

Ce vallon était creusé en entonnoir; large au nord, du côté de la grande vallée où se dressaient vis-à-vis l’un de l’autre les manoirs de la Fauconnière et de la Châtaigneraie, il allait se rétrécissant vers le sud, à mesure que les montagnes qui l’enserraient devenaient plus ardues, plus hautes et moins accessibles, et enfin il se trouvait encaissé tout à coup par deux talus granitiques où le pied le plus exercé eût vainement cherché un sentier. Là, alors, les grands bois dégénéraient en maigres taillis qui bientôt faisaient place à des bruyères grises de chétive venue; ensuite la bruyère disparaissait à son tour, et soudain le vallon, âpre et nu, se trouvait fermé par un énorme rocher longtemps suspendu par un peu de terre durcie, garnie d’une végétation souffreteuse, et qui avait fini, à l’aide des pluies du dernier automne, par entraîner de son poids cette faible entrave et par rouler dans l’abîme, qu’il avait comblé.

 

Depuis lors, impossible d’aller plus loin: un lièvre n’aurait pu y trouver passage, et les veneurs des environs s’en applaudissaient et combinaient toujours leurs plans de laisser-courre de façon à y acculer la bête de chasse qui, arrivée là, se trouvait forcée de faire tête aux chiens, sous la dent meurtrière desquels elle succombait bientôt.

 

Ce vallon, qui se nommait le bois des Verrières, était un des plus giboyeux de la lisière méridionale du Morvan; il appartenait presque tout entier à M. de Lancy, et Dragonne, en chasseresse passionnée qu’elle était, donnait fort peu de permissions, même aux braconniers ses amis, lesquels, du reste, s’en passaient parfaitement, mais avaient la délicatesse de ne point toucher au gros gibier.

Lorsque mademoiselle de Lancy voulait courir un daim, elle découplait au bois des Verrières, en cachette presque toujours, du reste, car le sanglier abondait dans les environs, et le marquis n’entendait pas que sa chère Dragonne allât s’exposer aux périls de cette terrible chasse.

Qu’on nous pardonne cette description des lieux, un peu longue peut-être, mais nécessaire pour l’intelligence complète de la scène que nous allons décrire.

Le premier coup de voix de Fanfare fit tressaillir Dragonne, ainsi que tressaille, hennit et pointe les oreilles le cheval de bataille auquel parvient tout à coup un lointain accord de clairon.

Elle regarda Gaston et lui dit:

—Entendez-vous?

—Oui, répondit Gaston avec calme, et il arma son fusil, après avoir préalablement introduit dans chacun des canons sa baguette, auprès de laquelle il plaça sa main ouverte pour juger de la charge.

—Oh! lui dit Dragonne en souriant, soyez tranquille, les amorces sont bonnes, la poudre est vieille de dix ans, les balles sont justes, et si vous les logez toutes deux au défaut de l’épaule, la bête de chasse fût-elle un ours, je vous réponds d’un trou bien net comme n’en font pas ces projectiles vantés des arquebusiers de Paris, qui étalent à leur porte des plaques de fer traversées d’outre en outre.

La sauvage poésie du site, les caresses turbulentes du vent matinal, l’isolement, la pureté du ciel, et surtout cette première symphonie, discordante pour toute autre oreille que celle d’un chasseur, et que les chiens exécutent si bien en broussaillant le taillis et mettant le nez sur la brisée, avaient rendu à mademoiselle de Lancy cette mâle audace qui formait la base de son caractère.

En ce moment, la femme s’effaçait devant le chasseur; la femme timide, craintive, secrètement émue du trouble inusité de son cœur, et déjà effrayée de son isolement avec l’homme vers qui une mystérieuse sympathie l’attirait, cette femme venait de s’évanouir. Restait Dragonne!

Dragonne, la jeune fille aux mœurs viriles, l’intrépide défenseur du nom de Lancy, Dragonne, la chasseresse, qui gourmandait à coups de crosse les valets de la Châtaigneraie; Dragonne, enfin, dont les narines roses se dilataient et aspiraient avec volupté ce parfum du péril futur que lui annonçait la voix de Fanfare, ainsi que le soldat se grise par avance en humant l’odeur de la poudre.

Elle était superbe de pose, de maintien, de froid courage sur le roc qu’elle foulait dédaigneusement, et du haut duquel elle dominait le vallon, prêtant une oreille intelligente aux aboiements de la belle chienne, qui battait le taillis et suivait au galop, s’arrêtant parfois, parfois revenant sur ses pas, les méandres de la brisée.

En ce moment, elle ne s’occupait plus de Gaston; elle cherchait à comprendre, aux intonations diverses échappées de la gorge enrouée de Fanfare, le plus ou moins de temps écoulé depuis le passage de la bête, la direction qu’elle avait prise après quelques fuites, et dans quelle direction elle avait établi son fort; car, dès le premier coup de voix, il lui avait été facile de deviner que la chienne était sur la voie de la laie, et non point d’un dix-cors ou d’un bouquetin. Elle se retourna enfin vers Gaston, et lui dit:

—Nous avons un bonheur inouï.

—En quoi, je vous prie?

—En ce que le fort de la bête est tout à fait dans le fond du vallon, à vingt pas du cul-de-sac.

—Eh bien?

—Vous allez voir en quoi consiste notre bonheur. Si le fort se fût trouvé par ici, il eût été possible que la laie s’esquivât, se fît battre par Fanfare, et, refusant de nous faire tête, gagnât la partie nord du vallon. Alors tout était manqué, elle nous échappait, car il était impossible de la forcer et de l’acculer avec un chien seulement. Mais, au contraire, j’en juge par Fanfare qui galope en aval et ne s’arrête plus à fouiller les fourrés; au contraire, dis-je, elle est à vingt pas du cul-de-sac, dans une de ces dernières tailles qui sont à la lisière du bois, là où finit la futaie et commence la bruyère. Je vais rappeler Fanfare, nous la suivrons au pas et ne la lâcherons qu’à cent mètres de la bauge.

—Je commence à comprendre, dit Gaston.

—La bête prise sur ses derrières, poursuivit Dragonne, gagnera inévitablement le fond de la vallée, et ira se heurter au rocher qui la ferme. Force lui sera donc, alors, de rétrograder et de nous faire tête. Alors Fanfare la tiendra ferme d’une part et vous lui barrerez le passage de l’autre. Quant à moi...

—Mademoiselle, interrompit Gaston, permettez-moi de modifier votre plan.

—Voyons.

—C’est fort joli, reprit le jeune homme, d’attaquer un sanglier dans sa bauge et de l’éventrer gaillardement d’un coup de couteau de chasse; mais on court le risque d’être décousu, et franchement le jeu n’en vaut pas la chandelle.

—Ah çà! répondit Dragonne, auriez-vous peur, monsieur de Launay?

—Question bien impertinente, je vous jure, mademoiselle.

—On le croirait presque...

—Voulez-vous une preuve du contraire?

—Je l’attends avec une vive impatience.

—Eh bien! permettez-moi d’achever.

—Faites.

—Je vous disais donc que le jeu n’en valait pas la chandelle, lorsqu’on avait vingt ans, comme vous, qu’on était fille adorée de sa famille, et qu’on avait à jouer dans le monde le rôle d’une femme spirituelle et charmante, ce qui vaut mieux, assurément, que le rôle d’une amazone qui dépense son courage et risque sa vie pour le plaisir stérile d’assassiner une bête stupide et féroce.

Dragonne se mordit les lèvres et fit un mouvement d’impatience.

—Attendez, poursuivit Gaston. Cependant, je comprends jusqu’à un certain point une pareille fantaisie. Mais ce que je ne comprends pas, ce que je ne puis admettre, c’est que la femme que séduit une telle aventure se laisse accompagner par un jeune homme, fort, qui n’a point le droit d’être lâche, à qui son sexe même réserve la première place devant le péril, et qu’elle dise à cet homme: «Vous allez me suivre; vous assisterez à la lutte, mais vous n’y prendrez aucune part.»

—Ah! fit Dragonne un peu confuse.

—Il me semble, reprit Gaston, qu’il serait beaucoup plus raisonnable que je fisse le premier pas.

—Et s’il n’y en a pas de second, riposta Dragonne, quel sera encore mon rôle?

—Pardon, observa Gaston, le sanglier peut me découdre, et alors...

—Ah! oui, fit Dragonne avec une moue charmante; quand vous serez à terre, sanglant, mort peut-être, alors, moi, je serai chargée de vous venger... Eh bien! je ne veux, point cela, monsieur; je suis femme, j’ai le droit d’ordonner, vous devez m’obéir.

—Je vous ferai respectueusement observer, mademoiselle, que mon devoir de galant homme est de m’y refuser.

Dragonne frappa du pied avec mutinerie.

—Voyez-vous, continua Gaston, qu’un coup de boutoir vous renverse, que vous soyez foulée aux pieds, fouillée par cette horrible bête? Il me sera fort glorieux, vraiment, de l’abattre lorsque vous serez blessée, et peut-être mortellement...

Ce que disait Gaston était d’une logique rigoureuse, et Dragonne le comprit parfaitement.

—Eh bien! lui dit-elle, prenons un moyen terme: rapportons-nous-en au sort.

—Non, dit Gaston, il y a mieux...

—Comment cela?

—Nous attaquerons tous deux.

—La lutte, il me semble, perdra fort de son héroïsme.

—Mais non, si l’on songe surtout que la laie a des marcassins.

—C’est juste, fit Dragonne. Allons, qu’il en soit comme vous voudrez.

Et Dragonne prit la petite trompe de chasse qu’elle portait en sautoir, l’emboucha, et en tira les premières notes aiguës et claires d’un bruyant romps-les-chiens qui arrêta court l’intelligente Fanfare.

Dans les pays montagneux, où la chasse à courre ne peut être suivie à cheval, on arrive, par de laborieuses leçons, à dresser les chiens de meute à des arrêts qui permettent au veneur de les rejoindre. Le chien, fait à ce manége, demeure alors immobile, le nez sur la voie, la queue horizontale, l’oreille tendue, et il attend que son piqueur ou le veneur lui-même le rejoigne. Alors il reprend sa course. Au bout de dix minutes, Gaston et Dragonne rejoignirent Fanfare, qui les attendait et ne donnait plus de la voix.

—Allez, ma belle, lui dit mademoiselle de Lancy, pied lent et nez sûr; nous te suivons.

Dragonne, alors seulement, daigna armer son fusil.

—Il faut tout prévoir, dit-elle à Gaston, mais il est probable qu’il me suffira de mon couteau.

Fanfare galopait lentement, revenant quelquefois sur ses pas, puis repartant, mais ne laissant jamais entre elle et les chasseurs qu’un intervalle de quelques pas.

La vallée se rétrécissait toujours à mesure qu’ils avançaient, la futaie devenait plus rare à droite et à gauche, les taillis broussailleurs commençaient; Dragonne éprouvait petit à petit cette indicible émotion, étrangère à la crainte, du reste, et qui s’empare du chasseur lorsqu’il prévoit que la bête n’est pas loin. Fanfare approchait toujours, donnant un coup de voix de temps à autre, et tournant vers sa maîtresse un œil intelligent.

Soudain elle s’arrêta, fit tête queue, poussa un long aboiement et fit mine de vouloir rebrousser chemin.

—Oh! oh! dit mademoiselle de Lancy en regardant Gaston, ceci est bizarre; on croirait que Fanfare renonce sur la voie.

—C’est une refuite, répondit Gaston. Avant de gagner la bauge, la bête aura fait une pointe.

—Et peut-être n’est-elle pas rentrée, fit Dragonne un peu désappointée.

Mais la chienne se retourna de nouveau et reprit la voie.

Dragonne respira. Gaston commença à réfléchir.

Or, en réfléchissant, Gaston se disait:

—Cette jolie Dragonne est une franche étourdie, et si je la laisse s’aventurer, elle ira, tête baissée, se faire découdre. Or, je l’aime, c’est incontestable, et je songe sérieusement à en faire ma femme. Il serait donc absurde et sans précédent que, pour satisfaire son caprice de petite fille jouant à l’amazone, je lui laisse courir un danger réel. Si la laie tient tête, je lui campe une balle, à moins que je ne sois assez heureux pour devancer Dragonne et tuer le monstre d’un coup de couteau sur la nuque, à la manière des toréadors.

Un soubresaut de Fanfare arrêta court le monologue prudent de Gaston. La chienne, à vingt pas d’un hallier, le dernier du fourré, avait fait un saut en arrière, puis elle avait été prise de ce tremblement subit qui s’empare des plus braves chiens lorsqu’ils se sentent seuls en présence d’un ennemi aussi redoutable que le sanglier.

—Hardi! Fanfare, sus! ma belle! cria Dragonne.

L’émotion de la chienne ne tint pas contre les encouragements de sa maîtresse; elle répondit par une grêle de notes enrouées où perçait la fureur, puis elle s’élança et fouilla résolûment le hallier, où bientôt elle disparut.

Des grognements plaintifs et rauques en même temps répondirent bientôt à la magnifique sonnerie de Fanfare; puis un marcassin de quatre ou cinq mois sortit du fourré et vint donner tête baissée dans les jambes de Gaston.

—Malédiction! lui dit Dragonne, la laie n’est point rentrée à la bauge. Notre chasse est manquée. Et elle envoya au marcassin la balle de son canon droit et le tua roide.

Au même instant, le second nourrisson de la laie sortit du hallier et voulut fuir.

Fanfare le suivait et lui mordait les jarrets avec fureur.

On eût dit que la vaillante bête était confuse et désappointée de ne point rencontrer un ennemi digne d’elle.

Dragonne, non moins furieuse que la chienne, campa son dernier coup de fusil au second marcassin; mais soit qu’elle eût ajusté trop précipitamment, soit que l’émotion dépitée qu’elle éprouvait l’eût mal fait épauler, la balle de la jeune fille subit une légère déviation, et au lieu d’atteindre le marcassin à l’épaule et de le foudroyer, elle lui fracassa la cuisse gauche.

Le marcassin roula sur lui-même, ainsi qu’un lièvre qui fait le manchon, et la douleur lui arracha les cris, les grognements les plus discordants, qu’augmentaient encore les morsures cruelles de Fanfare qui lui fouillait les entrailles.

Pendant deux minutes, Dragonne et Gaston en demeurèrent étourdis. Vainement essayaient-ils de rappeler Fanfare; Fanfare était sourde et impitoyable. Le marcassin faisait retentir la futaie et les nombreux échos des rochers de ses hurlements les plus lugubres, et Gaston n’osait lui envoyer une balle à son tour, car Fanfare le couvrait.

—Il faut en finir, dit alors mademoiselle de Lancy.

Et elle courut au marcassin, dégaina son couteau de chasse, et écartant Fanfare à coups de fouet, elle coupa la gorge à l’animal, qui exhala son dernier grognement et son dernier souffle avec un flot de sang.

L’action de Dragonne avait été assez prompte pour que Gaston ne songeât pas à la suivre; mais il était à vingt pas d’elle, et tout à coup il tressaillit à un bruit subit qui s’élevait des halliers voisins, un bruit de feuilles froissées, de branches brisées et coupées net, une sorte de galop sourd qui ressemblait à un murmure de l’ouragan, et Dragonne ne s’était point relevée encore, car pour couper la gorge du marcassin, elle avait été forcée de s’agenouiller, que la laie, que les cris désespérés de sa progéniture avaient attirée, déboucha à trois pas aux regards épouvantés de Gaston, qui vit Dragonne perdue.

Épauler, faire feu coup sur coup, fut pour le jeune homme l’affaire d’une seconde. Au premier coup, le monstre ne tomba point; au deuxième, il roula sur le sol en hurlant; mais il se releva tout à coup, écumant, le crin hérissé, l’haleine brûlante, l’œil hagard, et il donna tête baissée sur Dragonne encore à genoux...

Et Gaston avait lâché ses deux coups.

Le siècle d’agonie qui s’écoula pendant les deux secondes que le jeune homme mit à franchir l’espace qui le séparait de la laie est impossible à décrire.

Dragonne avait poussé un cri, et elle était renversée sous le monstre, qui la fouillait, heureusement avec plus de fureur que de discernement, et labourait le sol de ses boutoirs.

Gaston se précipita sur lui, l’étreignit à bras le corps, l’enleva de terre avec une vigueur herculéenne, et comme il l’avait saisi par les reins, qu’il ne craignait point, par conséquent, un coup de boutoir, il le lâcha. Dragonne, une fois dégagée, il tira son couteau.

La laie, sanglante et épuisée déjà, revint cependant sur lui et broya sous ses redoutables mâchoires le canon du fusil déchargé que Gaston tenait encore et dont il s’était fait un bouclier.

Mais alors Gaston retrouva complétement son sang-froid, et abandonnant son arme à la fureur du monstre, il fit un saut de côté et lui plongea verticalement son couteau dans le cou, à la naissance de l’épaule. La laie tomba foudroyée...

Gaston revint alors à Dragonne.

Dragonne était couverte de sang et horriblement pâle. Elle avait reçu un coup de boutoir peu dangereux, heureusement, dans les chairs du bras gauche; mais la douleur était si vive qu’elle s’évanouit dans les bras de Gaston, au moment même où celui-ci essayait de la remettre sur ses pieds.

Notre héros s’occupa peu de l’évanouissement; mais il ouvrit aussitôt la veste de chasse de Dragonne, lui dégagea le bras, étancha le sang, s’assura que l’os ni aucun nerf n’avaient été touchés, et il banda la plaie avec son mouchoir.

Dragonne ainsi évanouie, la poitrine à demi découverte, pâle et les yeux fermés, était belle à ravir.

Gaston la prit dans ses bras avec un enthousiasme fébrile, et il l’emporta sur ses épaules, à travers le bois, se souvenant qu’il avait traversé, un quart d’heure avant, un petit ruisseau, vers lequel il se dirigea. Lorsqu’il y arriva, Diane était évanouie encore; il la déposa sur l’herbe et lui jeta de l’eau au visage.

Dragonne revint à elle aussitôt, ouvrit les yeux, et regarda Gaston avec un profond étonnement.

Le visage bouleversé du jeune homme et les caresses de sa chienne qui lui léchait les mains avec un hurlement plaintif, lui rappelèrent confusément ce qui s’était passé.

—Ah! dit-elle avec un soupir et enveloppant Gaston d’un regard noyé de langueur, c’est la première fois de ma vie, mais j’ai eu bien peur.

—Et moi! fit Gaston en portant la main à son cœur qui battait à rompre.

Dragonne laissa échapper un geste de douleur, son bras lui faisait mal.

Gaston la rassura, lui dit que la blessure était sans gravité, et l’engagea à se lever et à rentrer au château.

Dragonne remarqua alors le désordre de son costume; elle rougit et rajusta pudiquement sa veste, après avoir fait, avec sa cravate, une écharpe pour son bras.

La distance du lieu où Dragonne et Gaston se trouvaient alors était, par un raccourci qui suivait la lisière des bois, d’une demi-heure de marche à peine.

La douleur qu’éprouvait Dragonne n’était point assez violente pour l’empêcher de marcher, et elle s’appuya sur le bras de Gaston.

Elle fut pensive durant la route, moins occupée peut-être de l’accident qui venait de lui arriver que d’une souffrance inconnue dont il lui était encore impossible de déterminer la cause.

Gaston lui-même était devenu tout rêveur, et s’il est vrai que l’amour s’accroît des sacrifices qu’on lui fait, bien certainement celui qu’il éprouvait pour Dragonne se trouvait grandi de tout le dévouement dont il venait de lui donner des preuves.

Ils échangèrent quelques mots à peine en chemin. Dragonne rêvait toujours, les yeux baissés, et soupirait parfois. Gaston songeait, avec une sorte de terreur, au danger qu’elle venait de courir.

Ils arrivèrent ainsi au château, et à la porte Dragonne s’arrêta et dit à Gaston:

—Savez-vous que je suis réellement bien honteuse?

—Pourquoi?

—Parce qu’au lieu d’une victoire, j’ai à annoncer une défaite.

—Qui vaut mieux qu’une victoire, mademoiselle.

—C’est-à-dire que c’est une leçon, fit-elle avec quelque dépit.

—Non pas; mais je veux dire qu’elle m’a prouvé combien l’homme doit être fier d’avoir un peu de courage et de présence d’esprit, puisqu’il m’a été permis de vous sauver.

Elle lui tendit la main.

—Je ne l’oublierai jamais, lui dit-elle.

Gaston porta cette main à ses lèvres avec un élan de passion qui troubla Dragonne outre mesure.

Elle rougit bien fort et reprit brusquement:

—Comme on va me gronder; que vais-je dire à mon père?

—Je me charge de vous excuser.

—Êtes-vous un bon avocat?

—Je puiserai mon éloquence dans mon cœur.

Dragonne tressaillit et rougit encore, et elle entra au château en baissant pudiquement les yeux.

On ne s’attendait point à la voir arriver si vite, et la marquise poussa un cri lorsqu’elle parut sur le seuil du salon avec son bras en écharpe et son justaucorps taché de sang.

—Ce n’est rien, dit-elle en souriant, j’en suis quitte pour une égratignure.

Le marquis et sa femme, à la vue de ce sang, avaient pâli tous les deux.

—Mon Dieu! s’écrièrent-ils en même temps, qu’est-il donc arrivé?...

—Il est arrivé, répondit mademoiselle de Lancy avec gravité, qu’il faut remercier Dieu et M. de Launay, car j’ai failli mourir.

Et Dragonne, oubliant ou feignant d’oublier que Gaston s’était chargé de tout expliquer, raconta franchement et dans leur effrayante simplicité tous les détails de cette matinée périlleuse, et lorsqu’elle eut fini, le marquis et la marquise, encore frissonnants, tendirent d’un commun élan leurs mains à Gaston, que cette effluve de gratitude toucha jusqu’aux larmes.

Puis on s’occupa de Dragonne.

Son bras fut de nouveau mis à nu: sa blessure, sondée minutieusement par le jardinier, qui avait quelques connaissances en chirurgie, fut reconnue peu grave. Cependant il fut décidé qu’elle se mettrait au lit et le garderait pour un jour ou deux.

Gaston s’installa à son chevet avec le reste de la famille.

Dragonne continua à être rêveuse et triste; puis, vers le soir, la douleur qu’elle ressentait à son bras devint plus aiguë, un peu de fièvre se déclara. On jugea prudent de ne point la faire parler davantage.