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Dissociations

Chapter 21: TÉMOIGNAGES
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About This Book

A collection of concise, aphoristic essays that practice deliberate dissociation of ideas and sentiments, testing common pairings such as art and morality. The author offers cultural and philosophical reflections on subjects including religion as a social remedy, the psychology of jealousy, the persistence of astrology, and the social effects of age and uniform. Tone ranges from polemical to wryly observant, favoring paradox, anecdote, and sharp generalization over systematic argument. The result is a fragmented, provocative sequence that invites readers to separate familiar concepts and reconsider the assumptions that keep them conjoined.

TÉMOIGNAGES

Il ne semble pas que les magistrats français soient perfectibles. C’est peut-être qu’ils sont emprisonnés dans un code trop rigide, mais ils retombent toujours dans les mêmes préjugés. Il semble que tout ce qu’on a écrit depuis dix ans sur la fragilité des témoignages n’ait fait aucune impression sur eux, que les philosophes cherchaient pourtant particulièrement à instruire, puisque s’il est un lieu où le témoignage ait une valeur, et parfois une valeur effroyable, c’est l’enceinte même du tribunal. Je n’ai nulle sympathie pour aucun des individus de la « bande tragique », et je crois bien que Dieudonné a d’autres méfaits sur la conscience que l’attentat de la rue Ordener, mais c’est pour celui-là qu’on l’a condamné, et une seule personne l’a bien reconnu, reconnu avec véhémence, c’est la victime même, c’est-à-dire le seul être à qui il était bien permis d’avoir perdu, en un tel moment, tout son sang-froid. D’autres témoins, et qui avaient plus de raison pour le conserver, décrivent un tout autre agresseur. Il n’est pas certain que ces derniers ne se trompent pas, mais il n’est pas certain que la victime ne se trompe pas non plus. On peut en croire une empreinte, un signe matériel, mais un témoignage, il n’y a rien de plus douteux. Il est même possible que, dans l’avenir, on n’attache plus au témoignage humain une grande importance. Goncourt disait déjà qu’il n’y a pas une personne sur cent capable de répondre à cette question : « Quelle est la couleur du papier de votre chambre à coucher ? » C’était peut-être la première chose à demander à la victime. On aurait jugé par là, s’il ne s’était pas trompé, de ses qualités d’observateur. Encore est-il que dans le moment où l’on aperçoit un revolver braqué sur soi, on est excusable et de fermer les yeux et de se cacher la figure sous son bras. Il y a beaucoup de chances pour que l’on ait mal distingué un visage. Que de fois j’ai pris mon propre esprit en flagrant délit d’erreur en matière de témoignage ! On se dit : « Est-ce possible ? J’aurais bien cru. Pourtant… » Mais le fait est là qui vous démontre votre fragilité.