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Chapter 82: LA FÊTE DU MUGUET
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About This Book

A collection of concise, aphoristic essays that practice deliberate dissociation of ideas and sentiments, testing common pairings such as art and morality. The author offers cultural and philosophical reflections on subjects including religion as a social remedy, the psychology of jealousy, the persistence of astrology, and the social effects of age and uniform. Tone ranges from polemical to wryly observant, favoring paradox, anecdote, and sharp generalization over systematic argument. The result is a fragmented, provocative sequence that invites readers to separate familiar concepts and reconsider the assumptions that keep them conjoined.

LA FÊTE DU MUGUET

C’est une fête que j’ai vue naître et que je serais bien fâché de voir mourir. Il faut, ce jour-là, avoir envoyé du muguet, comme il faut en avoir reçu. On en envoie à qui l’on aime, on en reçoit de qui vous aime, car le muguet porte bonheur et on ne saurait que vouloir le bonheur des êtres que l’on aime. Qui a inventé cela ? Peut-être les fleuristes. Peut-être les petites ouvrières de Paris, qui sont si superstitieuses. Mais au moins c’est là une jolie superstition à laquelle je me plie volontiers et, tout comme un autre, je serais très malheureux si quelques brins ne m’en étaient point parvenus dans la journée. Ne le croyez-vous pas ? Vous avez raison de ne pas le croire tout à fait. Je suis d’une superstition sérieuse et il faut autre chose que le manquement à un rite pour m’émouvoir. Je suis encore bien plus incapable de me fleurir moi-même de muguet pour faire croire qu’on a pensé à moi. C’est ce que je vis hier. Comme j’étais entré chez une fleuriste, je vis arriver une vieille dame qui choisit quelques brins de muguet, les attacha aussitôt à son corsage et sortit d’un pas plus léger. Personne n’avait songé à elle et elle ne pouvait le supporter, ni surtout supporter que les passants s’en aperçussent. Était-ce comique ou était-ce touchant ? Les deux à la fois, peut-être. Il y avait aussi dans ce geste quelque fierté de sentiment. On consent encore à être abandonné et malheureux, mais en secret. La peine devient plus lourde, que les autres voient et qu’ils peuvent commenter. Des gens ont horreur d’être plaints. Ils sont un peu de la race des martyrs, qui ne consentaient pas à avouer leur douleur. Je sympathise assez avec ces natures-là. Elles sont fortes et elles sont fières. Pourtant il faut bien reconnaître qu’elles ont plus de vanité encore que de fierté et que leur force est en partie faite de feintise. N’importe ! Cela vaut mieux que les geignards.