A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux, nous emporta enfin. Mais ce n'était pas la dernière étape. A Douarnenez, tout recommença: l'attente interminable, le quai désert, puis le rembarquement dans un nouveau train, plus ignoble encore que le précédent. Et, derechef, nous repartîmes à travers la lande nocturne, sinistre sous son manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort et il ventait plus aigre. Vers huit heures, ce fut le bout des rails, à Audierne. Et nous n'étions pas encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine de kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique voiture disponible, et ce furent alors des pourparlers exaspérants pour obtenir que cette voiture nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit s'avançait cependant, plus sombre et plus sinistre de minute en minute. Sur la route, où maintenant nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes luttaient mal contre l'obscurité opaque; et c'était seulement à ses grondements, plus formidables que tous ceux de la foudre, que je devinais l'océan proche. Je l'entendais battre sans trêve le pied de la falaise, à cent pas du chemin, plus près parfois. Et les chevaux trottaient toujours, interminablement. Par les portières très mal closes, toute l'humidité glaciale de la lande entrait et perçait nos manteaux, nos vêtements, notre linge. A côté de moi je sentais le pauvre petit corps de la voyageuse, raidi de fatigue et de froid...
Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre. Il était minuit, ou presque. Une servante effarée nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes peines. Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une chambre blanche, du feu, un lit...
Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis le départ, parla:
—Où est-ce?... la baie des...
Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles.
J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord:
—Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il fera jour.
Elle secoua la tête:
—Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite.
Cette fois, je la crus, à la lettre,—médicalement,—démente...
Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est bâtie au plus haut de la falaise, et domine la mer de quatre-vingts mètres à peu près. Et néanmoins le fracas des lames déferlant sur les deux faces du promontoire était si violent que nous étions forcés d'élever la voix pour nous entendre...
Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner. Très doucement, je pris dans mes deux mains la menotte glacée:
—Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez plutôt!... Ce n'est pas la peine, à présent, de commencer les recherches... Nous n'y verrions pas clair ... pas clair du tout...
Mais elle secoua encore la tête:
—Si. Demandez une lanterne. Tout de suite.
Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de cette même voix très douce dont elle soulignait ses entêtements les plus inflexibles:
—Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ... et puis allez vous reposer, Fargue ... mon cher Fargue... Vous êtes trop fatigué, vous, je comprends bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute seule, je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez seulement la lanterne. Tout de suite.
Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?...
Et je vivrais des siècles,—sans oublier cette heure nocturne ... extravagante, oui ... et macabre ... mais par dessus tout si douloureuse qu'elle cessait absolument d'être grotesque, malgré l'absurdité sans nom de toute l'aventure...
... Des siècles, en vérité!—sans oublier ce chaos prodigieux de la mer, du ciel, de la terre, confondus, enchevêtrés, roches à lames, lames à rafales, pêle-mêle, tels, dans leurs plus sanglantes étreintes, deux ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,—sans oublier cette écume blême des flots phosphorescents, seule, lueur qui, par intervalles, perçait la surnaturelle obscurité.
Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!—sans oublier le petit fantôme pâle, épuisé, à bout, qui vacillait devant moi, dans le halo trouble de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de larmes plus amères que l'océan même, s'usaient désespérément à fouiller et à sonder, pierre par pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit...
XV
Enfin, quand reparut l'aube grise et froide, Loreley Loredana, tout d'un coup, trébucha, écrasée de fatigue, et tomba.
Je dus la rapporter, inerte, dans mes bras, jusqu'à l'auberge du Raz.
Comme une toute petite fille ensommeillée, je la déshabillai, je la couchai. Mais elle avait outre-passé sa faible vigueur. Et, au lieu du repos, ce fut la fièvre qui vint; une fièvre très légère, sans gravité aucune, qui retardait seulement le repos. Je n'osai cependant pas quitter le chevet de la malade, à cause du grand vent terrible qui secouait toute l'auberge, sans trêve, et secouait davantage encore le pauvre cœur de la pauvre Loreley Loredana.
Elle m'avait demandé, tandis que je la bordais dans son lit:
—Fargue, par cette tempête-là, est-ce que les vagues mettent longtemps à pousser les ... les trépassés ... jusque dans la baie?...
Et je ne voulus pas que la fièvre tournât en délire. J'entonnai donc une fois de plus le refrain:
—Il n'est pas mort, Laurette! Je vous affirme qu'il n'est pas mort. Je vous jure qu'il n'est pas mort. Je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'est pas mort...
Et une idée me vint, qui me parut très propre à ramener un peu de calme dans la petite tête trop chaude:
—Tenez, Laurette! puisqu'il n'est pas mort ... écrivez-lui! Écrivez-lui une belle longue lettre, où vous lui raconterez tout... Vous verrez: ça le fera joliment rire, quand il la recevra!... Et, quand il reviendra, vous rirez ensemble, tous deux!... Ecrivez-lui, Laurette!... écrivez à Lisbonne: vous savez que c'est là sa première escale...
J'avoue que je ne comptais qu'à moitié sur le succès de ma proposition. A ma grande surprise, Loreley Loredana lui fit un accueil immédiat. Et il fallut sur-le-champ appeler la servante, réclamer papier, crayon, buvard, et tasser les oreillers du lit, pour faire pupître et fauteuil...
Et incontinent Loreley Loredana commença la belle longue lettre. Je lus les quatre premiers mois, au haut de la première feuille:.
Mon chéri, mon amour...
Et je songeai que Malcy, s'il lisait jamais ces quatre mots-là, s'en étonnerait sans doute un peu...
Interrompue par des pauses de sommeil, la belle longue lettre, très belle et encore plus longue, fut achevée seulement au soir. Et, tout de suite, tout de suite, le garçon d'auberge l'emporta, pour la mettre à la poste.
Alors, moi, mal inspiré, je dis:
—Laurette, à présent, vous allez pouvoir dormir tranquille...
Mais, soudain redressée, et rejetant les couvertures, Loreley Loredana se releva d'un bond:
—Oh! Fargue! à quoi pensez-vous!... Vite, vite ... pendant qu'il fait encore jour.—je suis guérie, vous savez!—retournons à la baie!... S'il y était, songez!
Il fallut retourner.
XVI
Or, cinq jours passèrent ainsi.—Cinq jours, durant lesquels Loreley Loredana, obstinée, chaque soir et chaque matin chercha, d'un cap à l'autre, sur tout le rivage de la baie des Trépassés, le cadavre de l'homme qu'elle aimait;—et, ce néanmoins, têtue, chaque après-midi écrivit à ce même homme une longue lettre d'amour...
XVII
Car la fin n'arriva que le sixième jour.
Ce jour-là, fort avant le lever du soleil, nous sortions de l'auberge, Loreley Loredana et moi, pour descendre à la baie, selon l'immuable protocole, quand, au tournant de la route d'Audierne, le facteur parut...
Loreley Loredana, qui écrivait des lettres, mais n'en attendait point, allait passer outre. Un pressentiment m'arrêta, et je retins ma petite compagne.
Le facteur arrivait. Il mit une main au-dessus de ses yeux, en abat-jour; puis, ayant bien considéré Loreley Loredana:
—C'est vous,—dit-il, en tendant une enveloppe bleue,—c'est vous que vous vous appelez comme c'est qu'il y a écrit là?
Je fis un pas pour voir. L'enveloppe était un télégramme clos.
Le facteur expliquait:
—Cette dépêche ici, que je dis ... elle est venue de Brest, aussi donc. Et à Brest, alors ... d'où que vous aviez parti ... on a fait suivre pour Audierne, par la voie postale...
Loreley Loredana avait pris le télégramme, et l'ouvrait d'un doigt prompt.
Je la regardai. Elle lut ... lit: «Ah...» et chancela...
Je la soutins. Je commençais d'être accoutumé à la soutenir. Elle n'était pas tout à fait évanouie. Elle put me tendre le papier bleu. Je lus à mon tour:
Madame Loredana.
Théâtre Brest.
Pas mort du tout, sain et sauf à Lisbonne. J'embrasse tendrement et follement ma chère petite amoureuse aimée.
Malcy
Et, comme elle avait fait: «Ah...» je fis, moi: «Ouf!»
Parce que,—n'est-ce pas?
Certes, jamais je n'y avais cru, moi, au naufrage; mais, tout de même, à la longue, le contact de ce désespoir et de ce deuil, perpétuellement accrochés, en quelque sorte, à moi, comme un crêpe à la manche d'un vêtement pas encore noir ... pas encore ... mais...
Oui, décidément: «Ouf!»
Sur quoi je regardai Loreley Loredana.
Loreley Loredana, ayant dit: «Ah...» s'était tue. Et elle continuait de se taire.
Très pâle d'abord, elle reprenait maintenant couleurs vivantes, le sang remontait à ses joues. Bientôt il y afflua. Et Loreley Loredana fut rouge. Rouge...
Elle lâcha mon bras, où elle s'appuyait. Elle fit trois pas, distraite, hésitante ... puis, soudain, rentra dans l'auberge, sans m'avoir rien dit encore.
Une heure après,—j'avais cru bon de la laisser, si j'ose dire, cuver sa joie ... évidemment immense ... totale ... absolue!—une heure après, donc, je frappai à sa porte.
Elle cria: «Entrez!» d'une voix qui me sembla fort calme ... froide, peut-être...
Je la vis à quatre pattes devant son petit sac à main,—ce petit sac à main, que j'avais eu beaucoup de mal à la persuader d'emporter, sept jours plus tôt, au départ de Brest.—Elle y empilait, hâtive, toutes ses affaires, éparses sur le plancher autour d'elle. Sans lever le nez, elle m'interrogea:
—Fargue?... à quelle heure le train pour Brest, à la gare d'Audierne?
Un peu déconcerté, je répondis:
—Je ne sais pas, Laurette...
Elle répliqua:
—Demandez vite! Il ne s'agit pas de le manquer!
Décidément, la voix, n'était point chaude, chaude. Par intervalles, elle crépitait même, blanche, sèche et cassante, comme givre...
Je m'en fus demander tout ce qu'il fallait.
XVIII
Dans le train du retour, elle ne parla pas plus qu'elle n'avait parlé, sept jours auparavant, dans le train de l'aller. Mais ce n'était pas le même silence.
Moi, je me taisais comme elle.
A Brest seulement, sur le quai de la gare, je risquai l'indispensable question:
—Votre sac, Laurette?... Où voulez-vous que...
Elle coupa la phrase:
—A l'hôtel, s'il vous plaît, Fargue... Et allez-y tout seul: il faut que je passe d'abord au théâtre...
Je la vis disparaître, affairée, au premier coin de rue...
XIX
Après...
Après ... deux mois et demi après, par un joli soir d'avril, l'Ardèche, retour d'Atlantique, reprit son ancrage dans l'avant-port; et le youyou de Malcy rencontra mon canot-major à l'accostage du pont Gueydon,—comme naguère il avait fait...
Nous criâmes ensemble, Malcy et moi:
—Bonjour!
Et, bras dessus, bras dessous, nous remontâmes, une fois de plus, l'interminable escalier qui joint le port militaire à la ville.
A mi-hauteur, je ne me retins pas d'être indiscret:
—Vieux? eh bien?... Loreley Loredana?...
Malcy s'arrêta court, comme s'il eût buté contre un obstacle.
—Oui?... Loreley? eh bien?—fit-il.
Il questionnait lui-même au lieu de répondre. Etonné, je le regardai:
—Eh bien? quoi?—répéta-t-il.—Loreley Loredana?... qu'est-elle devenue?...
Je haussai les sourcils:
—Comment? tu ne sais même pas?...
Il s'impatienta:
—Mais non, parbleu! je ne sais même pas!... je ne sais même rien!... Allons, dis vite!... Que diable?... quoi?... Morte, hein?
Je sursautai:
—Jamais de la vie, mon vieux! morte? tu en as de bonnes!... Pourquoi, morte? Elle était encore ici, il y a quinze jours, bigrement vivante, je t'assure!... et même fraîche comme un camélia... Elle est partie avec la troupe, le 15 ... quand la saison théâtrale eut pris fin...
—Ah!—fit Malcy.
Il demeura silencieux une longue demi-minute.
Puis, tout à coup:
—Alors?—reprit-il, impatient soudain;—alors? Fargue, explique!...
—Expliquer?... quoi?
—Eh! parbleu!... le mystère par lequel Loreley Loredana, après m'avoir écrit les six lettres que je reçus à Lisbonne, du temps qu'elle me croyait à cinq cents mètres au fond de la mer ... et quelles six lettres?... cessa net de m'écrire, et ne répondit même plus à mes lettres ... plus jamais, jamais plus!... du jour qu'elle me sût vivant et sauvé?
J'écarquillai les yeux:
—Non?... elle ne t'a plus écrit?
—Jamais plus, plus jamais! Je viens de te le dire.
—Ça!... par exemple!...
Je m'étais arrêté, bouche bée. Malcy me considérait, les sourcils en arc:
—Voyons, Fargue!... C'est la bouteille à l'encre, cette histoire-là!... Récapitulons donc un peu... A votre retour du Raz, tu as continué à la voir?... que disait-elle?.... parlait-elle encore de moi?...
J'écartai les deux bras:
—Eh non! vieux! je n'ai pas continué à la voir ... sauf de très loin en très loin... Réfléchis donc, mon petit: au Raz, cette gosse m'avait ouvert toute son armoire à secrets ... et à deux battants, si j'ose dire!... Ça la gênait quelque peu, par la suite... Et j'ai bien vu sa gêne... Dame! ça n'était pas fait pour la publicité, le mystère de votre amour ... et du moment que, moi, je savais, et qu'il n'aurait pas fallu que je susse ... puisque vous ne m'aviez jamais soufflé mot ... avant...
D'un geste vif, Malcy me coupa:
—Mais... dis donc! mon petit?... Notre amour ... comme tu veux bien le nommer ... n'oublie pas qu'il ne fut amour que dans l'imagination de Laurette! et qu'à dater du jour de ma noyade présumée...
—Au fait ... c'est vrai...
Nous nous étions remis à marcher, et nous foulions maintenant le pavé boueux de l'inévitable rue de Siam. Malcy, tout à coup, s'arrêta de nouveau, et mit sa main sur mon épaule:
—Sais-tu la morale de tout ça, vieux camarade? Je vais te la dire! mademoiselle Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique, s'est trompée deux fois, au cours de notre petite aventure: la première fois, quand elle m'a cru mort; la deuxième fois, quand elle s'est crue amoureuse... Et, deux fois détrompée ... donc, deux fois ridicule...
—Oh! ridicule?...
—Ridicule à ses yeux de femme, oui!
—Admettons...
—Ridicule deux fois, donc elle a préféré ne jamais revoir vivant, l'homme qu'elle aurait pleuré éternellement mort.
—Éternellement?
—Éternellement. Ou même davantage. Trois mois, par exemple. Quatre mois, peut-être ... qui sait!...
—Vieux, sais-tu que ce n'est pas très gai, ce que tu viens de dire?
—Et la vie, vieux? crois-tu qu'elle l'est, gaie?
[1] Sud-ouest. La prononciation suroît est obligatoire. De même, comme nord-ouest se prononce noroît, et sud est, suêt. Usage naval généralisé.
[2] Quoique l'h du mot hune soit aspirée, l'usage naval exige qu'on prononce et qu'on écrive mât d'hune et vergue d'hune.
IDYLLE EN MASQUES
à Max Hellé
I
SIXIÈME PAGE DU «JOURNAL» EN DATE DU 27 DÉCEMBRE 1901, RUBRIQUE «MARIAGES»
Officier de marine, vingt-six ans, sans famille, indépendant de toutes manières, et rentré récemment d'une campagne lointaine, correspondrait pour mariage avec vraie jeune fille du monde, jolie, romanesque, spirituelle, et pas calculatrice.—Carte d'identité 4.271, poste restante, Toulon.
II
Au porteur de la carte d'identité 4.271,
poste restante,
Toulon.
(Var).
Paris, 1er janvier 1902.
Monsieur le correspondant inconnu,
D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très peu, oh! mais,—très peu!—à ce conte bleu d'un officier n'ayant jamais découvert, ni à Toulon, ni dans aucune de ses «campagnes lointaines», la moindre âme sœur.—Dites, monsieur?... faut-il que vous soyez difficile, tout de même?... Et faut-il que vous me supposiez candide?... Je le suis! mais pas tant que ça... Et puis j'ai un petit doigt ... et mon petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement, en l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous, mes lieutenants, dans le carré de votre navire, quand fut rédigée en collaboration la petite annonce attrape-mouches? Et encore! je suis bonne de vous donner du galon! Combien plus vraisemblable, le malin cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura inventé cet ingénieux moyen de rire aux dépens d'une crédule petite oie!...
Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi. Nous sommes entre femmes, c'est plus correct. Vous voulez rire, je veux rire aussi; distraction bien inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous voici forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de faire de la couleur locale,—d'inventer des récits de guerres et de voyages!... Je les aime beaucoup, et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que je vais recevoir...
Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature doit nous amener à un mariage? Mon Dieu! moi qui ne veux pas du tout, mais là,—pas du tout!—me marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué! Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ... si les lettres sont très entraînantes!... Des lettres navales, cela doit griser un peu. D'autant que je suis fille d'officier, et que j'ai un furieux faible pour tous les panaches!
En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi écrivez-vous que vous êtes indépendant? indépendant ... quant au cœur?... ou quant au caractère?... ou par la fortune?—Quant au cœur, j'y compte bien, puisque vous parlez de mariage.—Quant au caractère... Aïe! gare à moi, qui jamais au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop féminines de douceur, de patience et de résignation (C'est maman qui me le reproche vingt fois par jour.) Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour faire bon ménage?—Indépendant par la fortune, peut-être? riche?—Mais non! vous ne le diriez pas, puisque vous cherchez une jeune fille «pas calculatrice»... Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage d'affronter la misère dorée, compagne inséparable de l'épaulette, en notre doux pays ... je sais cela... Non, pas calculatrice.—Romanesque? Oh! oui!... et la preuve, c'est que je vous écris.—Jolie? Non. Pas laide tout de même. J'ai des cheveux châtains, des yeux jaunes, un nez retroussé, une grande bouche. Une photographie vous en dirait davantage? D'accord. Mais je n'ai pas de bonne photographie ... et en aurais-je que je n'en enverrais pas à un inconnu.
Spirituelle? Pas du tout!—Mais soyez prudent, monsieur! ne cherchez pas une femme qui ait trop d'esprit...
Voilà pour moi.—Parlons de vous. Votre annonce garde une réserve qui enrage ma curiosité... Êtes-vous grand, petit, blond, brun, blanc, nègre? bon, méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un domino masqué!—Monsieur, levez un peu le masque!
Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté, puisque je me suis prise à votre attrape;—mais riez avec indulgence: je n'aurai vingt ans que ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!—Pas?
Pour finir:—aurez-vous assez de confiance en moi, et me croirez-vous?—si je vous dis que c'est la première fois que j'écris une lettre ... une lettre que maman ne lira pas ... et la première fois,—dame! vous pensez!... pauvre maman!—que je réponds à une annonce de journal?...
Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur...
(Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.)
III
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 4 février 1902.
Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu cinquante-trois lettres de femmes?... O Marcel Prévost, où es-tu!... Cinquante-trois ... et c'est ma lettre qui se trouve élue favorite de ce petit harem?—C'est bien beau pour être vrai.—Enfin, passons... Vous m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant que vous tracez de vous-même, être un peu fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas croire un mot de tout ce que vous m'écrivez?
Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes questions, et vous avez le talent d'être très vraisemblable. Malgré quoi, j'ai contre vous une défiance instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une association de jeunes filles... C'est très, très difficile de passer tout d'un coup à la conviction contraire... Vous êtes un officier, réellement? un seul? bien sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant que la franchise: donc, si vous m'avez menti, et si vous avez la méchante pensée de continuer à me mentir dans vos lettres, restons-en là tout de suite, voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil de s'écrire comme nous nous écrivons, par fantaisie, sans but, pour rien...
En somme, vous me donnez bien une espèce de
preuve de votre sincérité: ce nom d'Henri Précy ...
vous me prévenez très loyalement que c'est un nom
de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela.
Vous me le dites donc par goût de la vérité. Merci...
Je ne vous demanderai jamais qui vous êtes vraiment,—ni
vous qui je suis, n'est-ce pas?—Gardons
nos masques, c'est prudent et honnête de
part et d'autre. Au fait, j'ai reçu votre portrait.
Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ... sauf, pourtant
trois mèches blanches qu'il me semble bien
distinguer au-dessus de votre tempe?... Des cheveux
blancs, brrr!... Enfin! je tâcherai de les oublier...
Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite par deux personnages bien différents: l'un, sentimental et romanesque; l'autre, impitoyablement railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante d'avoir pleuré parfois, et de n'avoir jamais fait pleurer autrui? Cela me rassurerait ... mais que dira le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine «escrime» du cœur «ou» de l'esprit... Voilà un «ou» qui m'inquiète! Si je m'embrouille, moi? Et si les fleurets sont mal mouchetés?... Enfin! laissons faire le hasard...
Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu, ne sont pas les miennes...) Ah!... j'allais oublier: je ne veux pas de ce que vous vous permettez d'envoyer à mes mains!... elles sont trop grandes pour être baisées, mes mains, d'abord ... sans compter qu'entre bons amis, il n'est jamais besoin que d'un cordial shakehand.
IV
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 26 février 1902.
Monsieur mon ami...
Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ... croyez-vous que nous soyons déjà amis? Hum!... je me figure l'amitié sous les traits d'une sage personne, rebelle aux coups de foudre...
Maintenant, pour commencer:—Je ne demande comme vous qu'à déposer mon bouclier de scepticisme et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La confiance est une chose très douce, d'accord!... et, mon Dieu! j'avoue que cela me tente de me confier à vous... Mais ... mais je relis vos lettres ... et je constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé de plus adroites pour bien exalter l'imagination d'une jeune fille trop romanesque.—Auriez-vous eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela serait peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en tout cas je ne serai pas dupe.
C'est bien entendu?—Alors causons...
Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude de fureter dans mes affaires, et je n'ai nul besoin de brûler vos lettres.—Pauvre maman! Mes incartades ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui je jouis à la maison d'une liberté inimaginable: je lis, j'écris, je sors, je reçois mes amies, j'ouvre mon courrier,—sans une question, jamais.—(J'aurais pu vous donner mon nom, mon adresse ... je pourrais le faire encore ... mais ce serait lever le masque: non!)
Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je suis trop sincère pour vous dissimuler le plaisir tout neuf que me font vos lettres... En les ouvrant, j'ai presque des palpitations, maintenant... Dites? vous appelez charmant le jeu que nous jouons? Est-ce pas dangereux qu'il faudrait dire?—Moi qui me suis tant moquée des alouettes prises au miroir!... voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon cœur ayant bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?—Non, tout de même!...
Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous? Cela ne me déplaît pas de vous savoir ainsi... Moi-même, je me suis fait une armure de raillerie, et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde. On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous, je cache une sensiblerie déplorable; et je crains bien que, le jour où je me toquerai de quelqu'un, ce ne soit tout de bon...
A propos! votre lettre est un vrai questionnaire... Tant mieux! ça m'amuse de vous répondre.—A quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous quelquefois. A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je me demande parfois si le bonheur existe?... si les poètes n'ont pas trop d'imagination?... et si l'on voit encore, au vingtième siècle, des mariages d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est délassant. Lorsqu'on est fatigué de voir danser autour de soi les pantins de la vie, pourquoi se refuser un tour de valse au pays bleu? Quant à me bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours de spleen, impossible! le héros manque...
Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ... et je vous écris... J'ai pianoté autrefois, mais je n'avais pas l'étoffe d'une artiste, et j'ai renoncé... Je mets un beau livre au-dessus de tout, mais je trouve qu'il y a très peu de beaux livres...
Mes antipathies? Je déteste successivement tous les messieurs qu'on veut me faire épouser.—N'est-ce pas? ces tyrans! qui voudraient me réduire en esclavage!—Je déteste aussi les sots qui ne savent que parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les dames qui se confessent trop souvent. Je déteste les messieurs qui font la cour à trop de dames. Je déteste le soleil quand je suis triste, les nuages quand je suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas. Enfin ... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble que ... je détesterai tous les autres!
Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre, un peu. La danse, davantage ... et encore! cela dépend du danseur. Paris, beaucoup. La campagne, tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la plaine. J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois, la foule quand elle est bien bruyante, les chats quand ils sont petits, les oiseaux quand ils ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon mari, quand j'en aurai un...
J'espère que vous serez content, vous qui aimez les longues lettres! J'ai peut-être dit des bêtises? Tant pis, c'est votre faute.
A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de le retirer, ce baiser sur mon front: j'allais me fâcher rouge!... Et ... d'ailleurs ... où l'auriez-vous posé, je vous le demande?... mes cheveux dégringolent toujours jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions! une poignée de main ne vous suffit plus? Tant pis pour vous, vous n'aurez que cela, et rien davantage!... et je vous tire ma révérence.
Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ... mais il est horrible:
Eugénie.
Vous me demandez de penser un peu à vous? Je crois que je commence à y penser trop...
V
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 20 mars 1902.
Mais, vraiment, je ne sais pas trop si je dois rire ou me fâcher...
Voyons, monsieur mon ami ... vous m'envoyez en pleine figure,—et un peu brutalement,—une immense tirade sur l'amour, une tirade longue comme ça, et qui figurerait honorablement dans n'importe quel sermon de carême... Eh! là!... je ne me souviens pas le moins du monde d'avoir, dans aucune de mes lettres, mérité cette averse d'éloquence ... ni surtout votre reproche un peu blessant de vouloir «faire dérailler notre amitié...» Avouez en tout cas que c'est convenablement comique, vous sermonnant moi!... Le loup devenu berger, hein? Relisez La Fontaine...
Mais ... croyez-le!... je vous suis on ne peut plus reconnaissante... Vos conseils, fruits d'une sérieuse (?) expérience, ne sont pas tombés dans l'oreille d'une sourde. Du coup, me voilà aguerrie contre l'amour ... et j'en sais maintenant, sur ce grave chapitre, aussi long qu'un enseigne de vingt-six ans. C'est charmant!... Merci, monsieur...
VI
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 2 avril 1902.
Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai pris la mouche très sottement.—Que voulez-vous! j'ai un petit amour-propre fort ombrageux ... et—je vous avoue cela tout bas—vous l'aviez piqué au vif... C'est oublié, pas?
... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait! Eugénie! pouah! ça sent la vaisselle et les balayures!—Eh mais!... choisissez-moi un nom, vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de votre goût.—Autre chose: une question saugrenue, qui me brûle le bout de la langue:—Qu'entendez-vous par ces mots que je lis dans votre lettre: «Faire la cour,—la vraie cour,—à une femme...». Dame! plus tard, quand on me fera la cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y reconnaître!...
Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler Henriette. En toute franchise, et coquetterie bien à part, j'aime mieux que mon ami soit un homme. Je ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que vous êtes Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance en vous, que je me livre et m'abandonne plus peut-être que je n'ai jamais fait encore.
Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais culottes!» Monsieur mon ami, vous me dites déjà beaucoup de choses qu'on ne dit pas habituellement aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je devenais Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous allez choisir...
Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je ne veux pas manquer le courrier: mon ami croirait un jour de plus que je le boude ... et je veux, au contraire, qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je commence à avoir pour lui.
VII
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 10 avril 1902.
Monsieur, monsieur!
Comme vous me punissez durement de toutes mes imprudences! Oui, c'en était une, et bien téméraire, de commencer à vous écrire. Mais ... je ne m'en aperçois qu'aujourd'hui!...
Un rendez-vous! vous osez me proposer un rendez-vous! à moi! Mais, quand bien même j'aimerais quelqu'un ... oui! quand j'aimerais, fût-ce à en perdre la tête!... je conserverais toujours assez de pudeur et assez de fierté pour me sauver d'une pareille honte!...
Un rendez-vous à moi! Ah! je devrais ne pas même répondre à cette injure!... Oui ... pourquoi est-ce que je vous écris?... Mon Dieu! comme je suis faible, comme je suis lâche!—Pourquoi? pourquoi?—Au fait, la faute n'est pas à vous seul... L'inconséquence que j'ai commise en vous écrivant la première vous donne peut-être le droit de me juger très mal. Vous ne me connaissez pas. Vous n'avez pas levé mon masque.
Mais—écoutez-moi bien:—plus de ces mots-là entre nous ou tout est fini!—J'attends votre promesse.—Au revoir, ou adieu.
VIII
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 17 avril 1902.
Je vous ai mal compris, vous m'avez mal comprise; je me suis fâchée, vous vous êtes fâché; nous avons eu tort tous les deux. Mais je vous demande pardon la première!—Vous le voyez bien, monsieur mon ami, que je ne demande qu'à vous croire!
Oui, je l'accepte, le nom que vous m'avez choisi. Je serai Ninon, puisque Ninon vous plaît. Mais est-ce qu'une certaine madame de Lenclos ne s'est pas appelée de la sorte avant moi? Je trouve à ce rapprochement une nuance perfide... Monsieur mon ami! songez que je suis une petite fille, aux idées tout à fait bornées!... Ça ne fait rien. Fiat voluntas tua! comme on dit au catéchisme de persévérance...
Elle est injuste, votre lettre! Qui? moi? je n'ai pas d'amitié pour vous?—Mais pas plus tard qu'hier j'ai démoli quatre piles d'Illustrations pour découvrir une photographie de votre vaisseau!... Et j'avais le poignet foulé!... c'était un vrai martyre! Ce n'est pas de l'amitié, cela?—Je suis découragée!—Sans doute n'ai-je pas assez d'esprit ... et peut-être pas assez de cœur ... pour vous écrire des lettres qui sauraient vous persuader...
Voyons, méchant ami, réfléchissez: en vous écrivant je risque ce que j'ai de plus cher,—ma liberté!—Eh oui! ma liberté d'écrire, de lire, de sortir quand je veux, d'aller où il me plaît... Si maman me découvrait, je serais sûre de mon affaire!... Et, pourtant, je vous écris ... je ne peux pas m'empêcher de vous écrire...
IX
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 1er juin 1902.
Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, même ... et vous le savez bien, méchant!... Mais comment faire? Vous étiez à Paris la semaine dernière, et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions même pas que nous sommes ... «nous» ... Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la regarde peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais pas tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que j'ai déjà cru vous voir cinq ou six fois, un peu partout? Que de messieurs grands, minces et bruns j'ai dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on ne m'a pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous pas pris, sur le pont Royal, un dimanche matin, l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...
Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas monter la garde devant votre pied-à-terre de la rue de Lille... A propos, voyez donc un peu ces provinciaux de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur faubourg Saint-Germain!
Non! le mieux, je vous assure, serait de nous rencontrer à un bal quelconque. Cela vous serait bien facile de vous faire inviter au bal que je vous dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos deux têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la première valse?
... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour me répondre: je me suis cassé le nez, avant-hier, poste restante... Mais qui sait à combien d'autres Ninon vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... Il faut que je sache attendre patiemment mon tour, n'est-ce pas?
X
A monsieur Henri Précy,
officier de marine,
à bord du Calédonien,
en rade de Toulon.
Paris, 7 juillet 1902.
Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y a rien à y répondre... Aussi je vais faire comme vous. Au commencement, quand je vous écrivais, je n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du tout. A présent, je suis tellement sûre de vous ennuyer que je n'ose plus rien vous dire...
Oui, j'ai lu votre Mercure de France. C'est même cela qui me trouble beaucoup aujourd'hui... D'abord, je n'avais jamais imaginé que mon ami fût un littérateur ... et j'en suis tout ensemble très flattée et ... et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne ressemble à rien que j'aie jamais lu...
Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes errantes qui se promènent fantastiquement de corps en corps?[1] Alors, on pourrait retrouver tôt ou tard une douce âme, jadis aimée, et partie?
Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour des âmes comme celle qui loge en moi, c'est réconfortant, cet espoir d'un magique va-et-vient, qui substituerait un beau jour à mes pauvres idées mesquines et bourgeoises les pensées hautes et profondes d'une grande âme errante, hébergée par hasard en moi...
Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de loin en loin à cette simple Ninon?
XI
A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.
Paris, 12 août 1902.
Vous êtes parti! et parti si vite!... Alors c'est vrai? vous voilà renvoyé en exil, rejeté vers ces campagnes lointaines dont parlait la vieille petite annonce du Journal?
Hélas! je vous envie beaucoup... Pourquoi ne puis-je ... vous accompagner? Un pareil voyage à nous deux ... il me semble que je deviendrais folle!...
Je suis triste... Vous êtes si loin de moi, vous allez voir tant de choses, tant de gens! N'oublierez-vous pas votre lointaine petite amie?
XII
A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.
Paris, septembre 1902.
... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes forces, aux fantômes, et j'en ai une peur affreuse, et je les adore tout de même. Je n'en ai jamais vu, bien sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je flaire des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir les yeux, parce qu'alors, si je voyais, ce serait une terreur! Mais je sens, j'entends, je devine... Une chose extraordinaire et vivante s'agite à petit bruit dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent, respirent... Tout craque autour de moi et souille.—Une nuit de l'hiver dernier, un vase de cristal que j'ai sur ma cheminée a même tinté comme sous une chiquenaude... Mais tout cela n'approche pas de ce que vous avez vu dans cet effrayant palais royal...
Quand je parle de mes sensations nocturnes, on me traite de détraquée ou de neurasthénique. Ça m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai raison, n'est-ce pas?—D'abord, c'est très doux, quoique un peu angoissant, de supposer nos amis morts veillant sur notre sommeil, et s'attardant encore quelques secondes auprès de nous, à l'instant que nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe à nous: sa pensée s'envole, comme le son ou la lumière, et vient caresser notre pensée à nous, silencieusement ... c'est comme un petit fantôme fugitif qui nous marque sa sympathie à sa manière.—Si j'en étais sûre, sûre! je n'aurais plus du tout peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la nuit...
Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends derrière moi comme un froissement de soie ... est-ce une brise orientale, qui vient de Constantinople m'apporter un peu d'amitié?
... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon: toutes les Ninons de Musset sont romanesques et déséquilibrées. C'est mon affaire!
Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut très amie avec madame de Sévigné? Avec monsieur de Sévigné, j'imagine! Lapsus, pas?
Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des doigts ... et je veux bien vous le rendre... Mais toute la mer Méditerranée entre nous! Il faudra que ce soient des baisers aquatiques!
XIII
A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.
Paris, septembre 1902.
Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! mon ami n'est pas très sage. Quoi? du haschish, de l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose que beaucoup de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous, lesquelles choses seraient abominables pour une petite jeune fille... Et on les aime bien, quoi qu'ils fassent, les horribles voyageurs!... C'est égal, vous m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte toute conscience des choses, et que, sous son charme puissant, vous n'êtes plus maître de vos paroles ni de vos secrets? Heureusement que la pauvre Ninon ne tient pas grand'place dans votre tête, sans quoi vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou moins indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien que «Ninon», ce n'est pas de quoi beaucoup me compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce pauvre gentil nom que vous m'avez donné...
Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... éphémères ... que vous ne revoyez jamais après les avoir vues une fois? Je ne les aime pas beaucoup, beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin, quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, laissent-elles chez vous un petit morceau de leur cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne me semble pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, tellement différer des autres...
Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... si vous insistez un peu ... un tout petit peu. Il y a déjà deux bons mois que je l'ai fait refaire ... exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez à personne?... Je préfère pour elle le fond d'un tiroir au cadre le plus séduisant...
XIV
A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.
Paris, 30 octobre 1902.
Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu votre dernière lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin ce mois-ci que je n'avais plus de force que pour pleurer...
Ma meilleure amie est morte...
Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes un homme, ce que c'est, pour une jeune fille, que sa meilleure amie? C'est une moitié de soi.—La meilleure moitié.
Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur débordera? quand j'aurai de ces envies folles qui souvent me prennent au cœur, d'étreindre quelqu'un à pleins bras, de le serrer très fort sur ma poitrine, et de lui dire tout?
J'aime maman, certes! mais tant d'années nous séparent! C'est comme si nous ne parlions pas la même langue...
Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait de prier. Mais je ne peux guère. Je ne sais pas bien. Voyez-vous, je ne suis chrétienne qu'à moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de suite ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On a parlé de mauvaises lectures. Que dirait-on, si on connaissait ma plus terrible noirceur, celle d'écrire à Votre Grâce?—J'ai relu beaucoup de Shakespeare ce matin, et voilà une réminiscence.
Faites-moi de longues lettres bien douces, comme vous savez. Je n'ai plus que vous, maintenant, mon grand ami... Dites? vous continuez à changer de ... compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque coin de votre ville à minarets, une petite Aziyadé, comme jadis Loti!
Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez un peu votre triste Ninon...
XV
A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.
Paris, 23 novembre 1902
Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de conscience, je ne comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi vous me boudez ainsi! Qu'avait-elle donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, pourquoi ne me le dites-vous pas? au lieu de garder cet impitoyable silence?
Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: vous êtes las de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends bien compte du peu d'intérêt qu'offrent mes lettres pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé aller plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir dès lors que la pauvrette que je suis ne vous enverrait jamais de chefs-d'œuvre épistolaires! En ce temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. Vrai! je suis sotte de m'attacher ainsi à qui s'en moque!... Tout le monde a bien assez de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je besoin d'écrire ma première pauvre lettre? Mais c'est ma faute! et je ne vous reproche rien,—sauf ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est fini? que vous ne voulez plus?—Vrai, j'aimerais mieux!
Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, puisque vous ne me répondez plus. Ce n'est pas beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce pas? Mais je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable de surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. Vous ne trouverez peut-être pas souvent des amies assez courageuses pour cela...
Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre, si vous n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous l'aurez dans quatre jours. J'attends. A bientôt—ou adieu...
Ninon.
... Et pourtant, j'aimais mon ami lointain.
N.-B.: Les lettres qui précèdent ne sont nullement des lettres de fantaisie, et M. Claude Farrère tient à l'honneur de déclarer qu'il n'en est pas l'auteur. Une réelle et vivante mademoiselle Ninon les écrivit tout de bon à cet Henri Précy,—de son vrai nom C. B. d'A.—qui fut l'ami de M. Claude Farrère, et qui se tua, d'ailleurs assez mystérieusement, le 10 septembre 1907.—C'est au lendemain de ce suicide que M. Farrère exécuteur testamentaire, retrouva dans les papiers du malheureux Précy, les lettres de mademoiselle Ninon. Et M. Farrère s'excuse aujourd'hui de la liberté grande qu'il dut prendre, pour publier ces lettres, de les émonder et taillader çà et là, parce que trop riches.
Chaque lettre était encore dans son enveloppe et présentait un caractère d'authenticité indéniable.
Les deux dernières enveloppes étaient extraordinairement maculées. Les timbres de Constantinople, de Smyrne, d'Athènes, d'Odessa et de Batoum s'y enchevêtraient parmi d'autres, indéchiffrables.
L'examen de quelques documents découverts auprès des lettres permit à M. Farrère d'établir les faits suivants:
A la date du 1er novembre 1902, M. Henri Précy quitta Constantinople très brusquement, en laissant aux diverses postes de cette ville des adresses différentes.
Il parlait, en réalité, pour Livadia en Crimée, où se trouvait alors S. M. l'Empereur Nicolas II.
M. Henri Précy passa, dans le plus grand secret, et pour des motifs qu'on ne peut divulguer, quarante-sept jours à Livadia. Le dimanche 21 décembre, S. M. I. quittait Livadia pour Saint-Pétersbourg. Le lundi 22, M. Précis quittait la Crimée; et le 24 décembre seulement, il rentrait à Constantinople, où vraisemblablement il trouvait son courrier de deux mois amoncelé.
S'il répondit, comme il est bien probable, à mademoiselle Ninon dès le lendemain, 25 décembre, sa lettre fut à Paris, le 29, un lundi.
Mais il est clair qu'alors, et depuis déjà bien des jours mademoiselle Ninon, découragée, blessée, humiliée peut-être, n'allait plus à la poste restante.
M. C. Farrère, au nom d'Henri Précy, sollicite respectueusement le pardon de mademoiselle Ninon.