[1] Nous sommes contraints de constater ici, à notre vif regret, l'indélicatesse assez désinvolte de M. H. Précy, lequel n'hésita évidemment pas, dans sa lettre de juin 1902, à s'attribuer la paternité d'un conte de M. C. Farrère, les deux âmes de Rodolphe Hafner,—paru en effet, vers cette époque, dans le Mercure de France, et signé—lapsus calami? peut-être?—Claude Ferrare au lieu de Farrère (Note des Éditeurs).
LA CAPITANE
pour mon maître Pierre Louÿs.
Rapport du sieur Jacques-Constant d'Erlot, capitaine de vaisseau du cinquième rang, commandant le vaisseau de Sa Majesté nommé la Cérès,—à monsieur le marquis Desherbiers de l'Estanduère, Chef d'Escadre, en rade de Quiberon.
Monsieur le marquis,
Conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de vous adresser le présent rapport, à dessein de vous rendre compte de la mission que vous avez daigné me confier, et que j'ai heureusement remplie pour le service du Roi, à compter du mardi 12e avril, jour que je reçus de vous, par signal, liberté de manœuvre pour suivre ma destination secrète, jusqu'à ce vendredi 6e mai, jour que me voici revenu sous votre pavillon, ma besogne faite, avec l'aide de Dieu.
Monsieur le marquis, ayant appareillé la Cérès à la date ci-dessus relatée, et fait route S. S. O. selon l'aire de vent que vous m'aviez marquée, je courus d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette allure de largue, la Cérès se comporta aussi bien qu'on pouvait espérer d'une frégate d'échantillon tout médiocre, et seulement percée pour quatorze pièces: puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer. L'abatage en carène auquel vous m'aviez permis de procéder récemment avait bien débarrassé nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles et autres vermines parasites dont la marche de la frégate se trouvait retardée autrefois. Et je pus dès lors prévoir un heureux succès pour nos armes.
Obéissant donc à vos instructions verbales, je rompis alors, le mercredi 13e avril, à midi, le sceau du pli confidentiel que vous aviez bien voulu me confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre, en bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de France, comte de Toulouse, de poursuivre partout et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé souvent en brigantin, battant quand il voulait pavillon noir à têtes de morts blanches, et dénommé par alternatives, selon le lieu, le temps et l'occasion: le Corbeau, le Paon, l'Alète ou le Tiercelet. Ce brigantin polyonyme avait fréquentes fois mérité la colère du Roi, en arrêtant, pillant, brûlant et sabordant de nombreux marchands français, que leurs papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés contre la meurtrière fureur de forbans sans foi ni loi. En conséquence, Sa Majesté, résolue à rétablir sans retard la sécurité convenable sur toutes mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait à tous ses capitaines d'attaquer et de capturer, partout où il se réfugierait, le susdit brigantin. Vous-même, monsieur le marquis, me commettiez particulièrement à l'exécution immédiate des ordres et commandements de Sa Majesté.
Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices de votre main. Desquelles notices résultait la probabilité que le pirate battait actuellement la côte occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par 44° 20' de latitude nord et 9° 40' de longitude ouest, c'est-à-dire fort au sud et à l'est du lieu indiqué, je m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13, ainsi que celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous tirâmes bordées pour gagner vers la côte irlandaise, laquelle côte fut signalée par les vigies le 18 au matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La Cérès, durant toute cette navigation à la bouline, fit preuve de qualités avantageuses.
Au soir de cette journée du 18e avril, je mouillai par huit brasses d'eau, fond sable et gravier, à l'orée d'une baie très foraine, non loin d'un village que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon plein d'eau et me mis en rapport avec les habitants du lieu, qui m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate avait été, la semaine d'avant, aperçu au large de ce littoral. Il avait même, à diverses reprises, poussé l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet, et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre et levé contribution sur le village. Deux frégates de Sa Majesté Britannique avaient, par la suite, vainement fouillé tous les trous de la côte sans découvrir la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait voile de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées que le brigantin poursuivi avait dû s'y réfugier et, sans nul doute, trouver assistance et complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces îles, lesquels pêcheurs sont gens sauvages par nature et naufrageurs par véritable état; leur principale subsistance étant tirée moins des poissons qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après avoir provoqué, par feux mouvants et perfides, le naufrage de bâtiments égarés. J'estimai néanmoins, quant à moi, peu probable que des pirates fussent assez sots pour choisir comme centre d'opérations un archipel situé hors toutes routes marines, et demeurai convaincu que j'étais où il fallait être pour contenter sans retard le désir du Roi.
C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui nous obtint le succès final. Ayant longtemps questionné les gens de Clifden sur la navigation des frégates anglaises, et par là bien persuadé le populaire de mon intention d'imiter ces frégates dans leur stratégie, je complétai mes vivres, refis mon plein d'eau, et, ostensiblement, tirai vers le nord, comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus loin que la baie de Clifden s'ouvre la baie de Clew, vaste, et toute semée d'écueils et de bancs qui la rendent le fléau des navigateurs, voire des simples pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne, sûr que nul ne soupçonnerait ce lieu redoutable d'abriter la Cérès en embuscade.
J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents, à l'entrée de la rade, derrière une île déserte assez haute, marquée sur mon routier l'île Clare, laquelle me devait servir de masque à la fois et d'abri. Après quoi j'attendis, persuadé que, sous peu, des nouvelles favorables viendraient payer ma patience.
Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par une faveur unique du sort, il se trouva que j'avais deviné plus juste que je ne croyais; et le bonheur constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi fit en l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément de repaire aux pirates, lesquels y avaient découvert un chenal tortueux et malaisé, mais praticable, surtout à certaines heures de jusant. J'avais mouillé sous l'île Clare le soir du 24e avril; et le matin du 26, dans l'heure de notre fourbissage, le nid de corbeau signala qu'une voile se montrait au beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je constatai sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus le gréement d'un brigantin de tous points semblable à celui dont il m'était prescrit de m'emparer. Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant que la Cérès put être appareillée, le pirate, porté par le courant de reflux, qu'une forte brise d'est doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles par le bout, en raison du risque d'être drossé sur les épis de l'île. Je dus mouiller un grappin par l'arrière et faire croupiat. De sorte que le brigantin nous gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous fussions en bon état de lui appuyer chasse.
Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa grandement; car la brise passa de l'est au sud-ouest, et souffla grand frais. La Cérès, plus fort d'échantillon que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne faisait, tangua moins dur, et commença de regagner les milles perdus. Bientôt je pus lire dans le verre de ma lunette le nom du brigantin écrit en lettres rouges sur le taffrail noir. Je lus: Corbeau ... et mes derniers doutes s'évanouirent.
Vers deux heures après midi, nous parvenions à longue portée, et j'embardais pour le coup d'avertissement, dont j'assurai, selon la règle, le pavillon royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la goélette eut l'impertinence de nous riposter, par deux pièces de retraite qu'elle démasqua, et dont les boulets crevèrent notre voilure à maintes reprises.
Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire, coupé nos ailes, et sauvé l'oiseau noir des serres de notre faucon, je laissai porter de quatre quarts, et j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter. L'ennemi continua de fuir. Mais, après quelques volées, son grand mât fut rompu par un boulet. Et je m'attendis à voir cette canaille aux abois amener ses embarcations pour tenter une douteuse évasion à force de rames, tout autre espoir lui étant désormais interdit. Or, je fus déçu, et les forbans marquèrent un courage que je n'attendais pas de gens sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent les dernières bouches de leur bordée, quoiqu'en tout fort inférieure à la nôtre, et ripostèrent à notre feu, non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs de Lys, leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à leur poupe, comme je n'ai pas toujours vu faire même aux plus braves serviteurs du Roi!
Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours de laquelle j'ai le regret de vous rendre compte que nos pertes furent sensibles, s'élevant à huit tués, dont un officier, et treize blessés, dont le quartier-maître de canonnage. La valeur des pirates fut extrême et forcenée. Car, démâtés, coulant bas d'eau, et leur pont couvert de sang, ils ne cessèrent pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un loyal adversaire. Désespérant d'en venir à bout avant la nuit, et résolu, coûte que coûte, à satisfaire aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage. Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur. La division avec son renfort sauta sur le pont du brigantin et sabra les derniers forbans, dont pas un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute excuser la longueur du présent rapport.
Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait tuer devant la porte de leur gaillard d'arrière, dont ils semblaient avoir voulu défendre l'accès jusqu'à leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent d'entrer pistolet au poing, car il était vraisemblable que ce gaillard d'arrière recélât quelque chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs de nos hommes entrèrent derrière le premier lieutenant. Et la surprise de tous fut vive: le lieu, qui servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en témoignaient force livres, cartes et instruments, enfermait pour l'heure une belle et jeune dame très richement ajustée, parée, fardée, poudrée, laquelle se tenait assise dans une bergère de brocart, et regardait venir les vainqueurs sans donner aucune marque ni de colère ni de contentement.
Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou d'une complice des pirates, M. de Soria somma incontinent la dame de s'en expliquer. Il en obtint pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont il tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un peu tard, que la dame, de ses mains blanches et menues, tenait deux pistolets dont elle savait se servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien qu'il en coûta quatre hommes hors de combat pour s'emparer de cette furie si gracieuse d'apparence. Nos matelots me la conduisirent, garrottée comme il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se glorifier d'avoir bel et bien été non pas prisonnière ou complice, mais pirate elle-même, et, qui pis est, chef de pirates et le propre capitaine ... ou la propre capitane?... de ce Corbeau, qui devenait, quand elle en prenait fantaisie, Paon, Alète, Alfanet ou Tiercelet. Elle me prouva d'ailleurs complaisamment et doctement qu'elle était bien ce qu'elle se vantait d'être,—à savoir: un remarquable marin, fort au courant de toutes les modernes théories qui trouvent application soit à la navigation hauturière, soit à la manœuvre, soit à l'astronomie nautiques.
Édifié, j'ordonnai de pendre sans plus de cérémonie cette capitane, ou capitaine femelle, incontestablement coupable de plus de crimes qu'il n'en est exigé pour la pendaison d'au moins douze bandits de l'autre sexe. La condamnée n'y fit point d'objection, sauf celle-ci: qu'elle me pria, le plus civilement du monde, de hisser avec elle, et à la même grand'vergue de la Cérès, deux de ses anciens compagnons et subordonnés, qu'elle me désigna, et dont l'un fut retrouvé mort et l'autre fort blessé. Je crus pouvoir satisfaire à ce dernier et légitime désir d'une créature qui avait dû souvent en former de moins raisonnables auxquels beaucoup d'hommes avaient été sans nul doute très honorés de se plier. Les trois cordes prêtes et les trois cravates passées aux trois cous, je mandai notre aumônier, qui vint, miséricordieux à son habitude, son crucifix à la main. La dame pirate baisa volontiers la sainte effigie; mais elle réclama ensuite la faveur de baiser pareillement la bouche de ses deux camarades de gibet, qu'elle prétendit plus désireux, que ne pouvait l'être Notre-Seigneur, d'obtenir d'elle cette suprême et superficielle volupté.
Je coupai court à ce sacrilège bavardage de la façon que vous pensez.
Après quoi, les autres pirates blessés ou morts ayant été pendus de même et le brigantin incendié, je fis servir, et gouvernai en route pour rallier votre pavillon.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, monsieur le marquis, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.
Signé: Jacques Constant d'Erlot,
capitaine de la Cérès.
A bord du vaisseau de Sa Majesté la Cérès, en rade de Quiberon, ce 6e mai 1689.
Ce conte, qu'on rapprochera peut-être du roman de Claude Farrère Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune, fut écrit en 1909, et Thomas l'Agnelet, de mai 1911 à septembre 1913.
CEUX DU GAILLARD D'AVANT
PERDU CORPS ET BIENS
pour madame Japy de Beaucourt.
—L'histoire de la Luisa? Mon vieux, sûr et certain que je ne la raconterais pas, si ce n'était pas la chose que c'est toi qui me la demandes! et aussi la chose que nous sommes pour lors ici, au bar des Quatre Républiques, et qu'il n'y a pas plus sourd que la mère Bigouden, notre hôtesse!...
Oui, matelot: ça ne nuit point, pour raconter une histoire comme l'histoire de la Luisa, que les murs de la cambuse n'aient pas d'oreilles, et que la cambusière n'en ait pas non plus. Tout de même, à cette heure, et comme nous voilà toi z'et moi, on peut y aller vent arrière: une tôle plus tranquille que celle-ci, faudrait la quérir au fin fond de la baie des Trépassés! Et, là-bas, sûr et certain que le champagne breton est beaucoup moins pur. A la tienne, Korcuff!...
«Bon! manquait plus que ça! mon boujaron qu'il est à sec! Il n'y a plus d'amour, alors! Ho! du canot! holà! ho! mère Bigouden! Les routes sont bonnes! Arrosez-les voir un peu, en attendant la prochaine marée! Holà! ho!—Non, mais pige le coup: est-elle sourde!—Mère Bigouden, bon sang! Soif, que nous avons! Mère Bigouden!—Enfin! ça y est, elle a aperçu. Hale bas le signal! Et maintenant, Korcuff, souque un coup, mon fils! «La série de commission à faire le plein des bidons!...» Paré? A la tienne! Une fois, deux fois, trois fois?... Attention pour la bordée!... Envoyez, maître canonnier!—Ça n'est pas désagréable à avaler.—Et je t'en reviens à l'histoire de la Luisa.
«Matelot, ça s'est passé en 99. Pas hier, comme tu peux compter, donc! Moi, dans ce temps-là, j'étais un blanc-bec ... oui, mon fils! tu peux me croire: matelot de troisième classe, gabier auxiliaire! Et j'avais mon sac à bord de l'Embuscade, une canonnière dans les six cents tonnes, la plus rouleuse que les carlingards aient jamais lancée. Ah! pays! ce qu'elle roulait, cette baille! Pas possible que tu te figures!... Quarante degrés de chaque bord, mesurés au «dégueulomètre» de la chambre des cartes!... Sans blague, je te jure! C'est qu'aussi ça n'était pas sur des mers d'huile! Plutôt pas, crois-moi! Du vrai vinaigre, oui-da! et avec mélange de tabac, je t'en fiche mon billet! Nous faisions campagne dans les mers de Chine, et tu sais ce que c'est que la mousson du nord-est, par là, hein? L'Embuscade rôdait toujours quelque part du côté de Kouang-Chô.—Kouang-Chô, tu ne connais que ça: le patelin qu'on découvre par bâbord, en débouchant du détroit d'Haï-Nan... Sale patelin, d'ailleurs: pas de pommes de terre, et les gargotiers vous fricassent des chiens en place de moutons!... Tas de voleurs!... Tant pis; c'est pas ce que je voulais dire... Ça ne fait rien: écoute voir un peu, voilà que ça me revient.
«En 99, aussi donc, sur cette saleté d'Embuscade, nous faisions la chasse à la contrebande des armes, entre le Tonkin et Canton. Ça se trouvait comme ça, rapport que l'amiral, qui avait son pavillon sur le Bayard, venait de prendre possession de Kouang-Chô, et que les pirates de par là-bas canardaient nos compagnies de débarquement.—Tu suis bien ma ligne de file?—Mêmement que les Chinois, la première fois que l'amiral, comme je t'explique, avait arboré le pavillon sur Kouang-Chô, eux, ils nous avaient volé la drisse du pavillon, oui! Crois-tu, hein, ces salauds-là!...
«L'amiral, c'était la Bédollière.—Pas un mauvais bougre, sûr et certain! à preuve qu'il se rappelait très bien mon nom et qu'il me disait poliment: «Bonjour, Hervé!» chaque fois qu'il venait à bord de l'Embuscade, en tournée d'inspection dans les rivières.—Ça ne fait rien: écoute voir un peu:—Kouang-Chô, n'est-ce pas? c'est une espèce d'embouchure de fleuve, avec une barre devant, et deux îles, une grande et une petite ... la petite s'appelle Nau-Ohô; la grande, je ne sais plus. Tout ça est bourré de Chinois, comme trop juste. La terre n'est pas vilaine, pour ce qui est du coup d'œil: des rizières en veux-tu en voilà, des arbres, de belles routes mandarines bien pavées, des villages entourés de jolis bois touffus, où ça sent bon la menthe. Mais la vraie bonne chose, c'est que les Chinois du patelin ne sont pas méchants. Voleurs, oui, sûr et certain! Mais point brutaux, ni traîtres. On n'avait jamais de batteries avec eux. Au contraire! On était des paires d'amis, et bien reçus chaque fois qu'on allait se promener du côté de leurs cañhas. Pour le reste, la paire de poulets coûtait dix sous au marché. Et, sauf l'affaire des chiens en place de moutons, on s'aurait arrangés ensemble, de nous à eux, aussi bien comme on fait de Brest à Recouvrance... Drôle de pays, tout de même! Figure-toi: partout là-bas, c'est les hommes qui cousent et qui raccommodent, et c'est les femmes qui font la pêche! Mais c'est pas encore ça que je voulais dire. La seule chose qu'il faut que tu te rappelles, c'est que ces Chinois-là et les pirates, ça faisait deux.
«Les pirates,—des Pavillons Noirs, autant dire,—ils venaient de l'intérieur. Et les Chinois de la côte en avaient une sale peur, je te promets! Tout de suite, ça se gâta. Les pirates mirent deux ou trois bonshommes de Kouang-Chô à la broche, histoire de «raisonner» les autres; et, du même coup, ils nous descendirent quelques sentinelles et une demi-douzaine de permissionnaires isolés. La petite guerre, quoi! je te fusille, tu me fusilles. Et alors, pour les attraper, ces pirates-là, ça devint la croix et la baleinière! Les hommes des villages n'osaient pas nous donner le moindre tuyau;—tu comprends, rapport à la broche!—Et l'embêtement des embêtements, c'est que nous étions canardés par des flingots de premier brin ... et ce que ça grêlait! tu n'as pas idée, mon fils!... Parole d'honneur: dans chaque escarmouche, l'ennemi nous brûlait de la bonne poudre au nez comme si «que ç'aurait été» du foin. Oui, mon fils! et des fois, le feu à répétition durait la nuit entière. A croire que ces faillis chiens, enfants de leurs mères! ils auraient eu, quelque part cachés, des magasins qu'on ne savait pas, des magasins, pour sûr! mieux remplis que «les ceux de» la pyrotechnie de Toulon comme de Brest, aussi donc! Oui bien! Comme je te dis!
«Et fais attention! leurs flingots, je t'ai expliqué ça n'était pas du tout des flingots de sauvages. Misère! ça n'y ressemblait pas, de près ni de loin! Nos mousquetons à nous, tiens! nos «cavalerie 92»—eh bien! en comparaison, ça n'était que de la gnognote. Oui, matelot! Eux, ils avaient des Mauser, des Mannlicher, des Winchester, et tout le tremblement de ce qu'on fabrique de rupin chez les Pruscos, les Belgicos et les Ostrogoths ... le dessus du panier, quoi! Et toute cette saleté-là approvisionnée à cinq cent mille millions de coups, pour le moins. Tu vois la chose: sûr et certain que ça n'était pas catholique. L'amiral, qui avait le flair, devina que les bougres se ravitaillaient par transports maritimes, juste même chose comme font les gens honorables. Et voilà l'affaire pourquoi l'Embuscade croisait du Tonkin à Canton, et mon sac à bord.
«Ah! ce coup-ci, tu rigoles? ça y est, tu as pigé? Alors ... à la tienne!... Ho! ho! ces boujarons-là, ils n'ont pas une vraie contenance, autant dire... Ça ne fait rien! on en boira deux!... Mère Bigouden! Ohé!... non, mais ... l'est-elle sourde!... Ça ne fait rien: écoute voir un peu...
«Forcément, fallait qu'il y eût contrebande d'armes par voie de mer. Et l'Embuscade, donc, n'avait qu'à faire la police de la côte. Oui? tu crois ça? Eh bien! mon vieux, je vais t'épater: cette police de la côte, le vieux nous avait donné l'ordre de la faire dès le retournement de la mousson: fin mars. Depuis lors, donc, nous la faisions. Et, commencement de mai, après quarante et des jours de bordées en zigzags, nous n'avions pas mis la patte sur la moitié d'un flingot, ni sur le quart d'une cartouche!
«Ça te la coupe, hein? Pourtant, tu peux me croire: de Moncay à Pakhoï, de Hoï-hao à Heï-Tchao, partout, enfin, quoi! nous avions bien arraisonné plus de trois cents jonques: et, de ces jonques-là, la gueule enfarinée ne disait pas grand'chose d'honnête! Tout de même, à leur bord, pas plus de contrebande que dans ton œil! rien, rien, rien de rien. Ça n'était que pêcheurs et puis pêcheurs, tous innocents comme l'enfant qui vient de naître. Et pendant ce temps-là, à terre, les mitraillades continuaient de plus belle. A preuve que l'amiral, chaque fois que nous repassions à portée de signaux de son Bayard, il nous hélait comme ça d'un air ... d'un air d'en avoir deux ... deux guère plus satisfaits l'un que l'autre... Il y avait motif, tu penses: les compagnies de débarquement en étaient à enterrer des cinq et des six hommes par semaine! Moi, tiens! rien qu'à suivre ma part d'enterrements ... une fois sur quatre, qu'on était de piquet ... je me sentais devenir enragé.
«Mais plus enragé que moi, il y avait le pacha de l'Embuscade: un chic petit bougre de lieutenant de vaisseau,—Marcassin, qu'on l'appelait;—un bon homme, quoi! tout gentil, mais vif comme une soupe au lait. Celui-là, tu comprends s'il était à la noce, dans tout ce fourbi vaseux!
«D'abord, c'était son avancement qu'il risquait, pas moins; et, dame! c'est rognant d'avoir les reins cassés, rapport à une poignée de sales magots qui se fichent de votre fiole, pour la chose qu'une poignée de salopiots se débrouillent à leur vendre des flingots. Et, ensuite, des magots qui se fichent de votre fiole, non! il y a de quoi vous tourner les sangs en jus de coco! Aussi, ce pauvre pacha, les nuits que j'étais de faction à sa porte, je l'entendais jurer comme un païen, en rêve, et engueuler les magots, les flingots, les salapiots et le reste. Et il jurait sec cet homme; et il savait engueuler: «Cannibales!—qu'il criait;—assassins! sauvages!» Puis des bouts d'histoires pas trop claires que des fois je crochais au vol: «Vessies!... lanternes!... tasses à café!... A mort! au mur! à la guillotine!... Nom d'un nom d'un nom d'un nom!...» Et il tapait du poing dans la muraille, que la tole en sonnait comme une peau de tambour.
«Mais nous autres, de l'Embuscade, on n'était pas moins sous-venté, avec toute la toile en ralingue. Les jonques, on les visitait toujours par douzaines de douzaines. Mais jamais une seule de suspecte. De cette allure-là, sûr que nous pouvions bourlinguer jusqu'au jugement dernier sans changer d'armures!
«Bon! tu poses ta chique? je te vois venir! «Sur mer,—que tu dis—il n'y a pas que des jonques: il y a encore des vapeurs et des voiliers, aussi donc! et des paquebots, et des cargos, et des fiots et des rafiots!»
«Oui, mon fils! Mais, tout exprès, en ce temps-là, de Canton au Tonkin, il n'y en avait pas; ni des comme ci, ni des comme ça; excepté quatre patouillards; mais quatre patouillards bien nets et bien honnêtes, bien vus, bien connus: deux Français et deux Norvégiens, qui tous quatre faisaient le grand cabotage entre Hong-Kong et Haï-Phong... Tiens, je me rappelle leurs quatre noms: le Cua-Cam, le Dap-Cau, le Donebrog et le Haï-Dzuong... Tu vois qu'ils étaient repérés! Et, en plus, ils chargeaient toujours à Haï-Phong pour Hong-Kong, et à Hong-Kong pour Haï-Phong, sans escale. Donc, pas moyen qu'ils auraient fait du louche. D'ailleurs, par acquit de conscience, nous les avions déjà surveillés, sans avoir l'air: pas le moindre mic-mac. Bref, je te rabâche et je te ra-rabâche: en fait de contrebande, tout ce que nous avions croché, c'était peau de balle, balai de crin, et crains les requins si tu es marin!
«Mais attention, matelot! Veille au grain! voilà que ça vient!
«Un soir, tout justement dans ce commencement de mai que je te disais, l'Embuscade avait mouillé devant Weï-Tchao ... tu sais? Weï-Tchao? la petite île à l'ouest d'Haï-Nan?... Paraît que les Chinois de cet endroit, ils se mangeaient entre soi, au temps d'autrefois... Donc, comme ça, nous venions de laisser tomber un pied d'ancre..... Je me rappelle bien! j'étais de sonde, et je criais: «Fond! tribord, vingt-six, tribord!»
«Tout à coup... qu'est-ce que je vois?... un petit vapeur, qui débouche du nord, et qui passe à terre de nous, en saluant du pavillon ... tricolore, ce pavillon: français. Je le regarde, je le reconnais: le Dap-Cau... un des quatre que je t'ai déjà dits... Il faisait son service régulier, d'Haï-Phong à Hong-Kong. Rien à dire à ça, naturellement ... sauf tout de même que, Weï-Tchao, il n'avait rien à y faire, sûr et certain... Nous, on avait déjà rompu des postes de mouillage. Comme je descendais du gaillard, voilà le Dap-Cau qui sort sa yole et qui l'arme. Je me dis: «Ce client-là a quelque chose de pas ordinaire à nous raconter.» Parce que, n'est-ce pas? un navire marchand, ça ne débarque guère souvent ses pointus pour la rigolade ... et ça ne relâche pas non plus pour seulement brûler son cardiff... Dame! les pointus, c'est de l'huile de bras, quand on n'a pas gras d'équipage ... et le cardiff, c'est de l'argent ... quand ça n'est pas Marianne qui paie...
«La yole nous accoste. J'étais à la coupée, je descends l'échelle et je tends la tire-veille au type qui venait. Ce type, j'ai à peine le temps de regarder ses galons d'officier: il saute sur le caillebottis, il grimpe quatre à quatre, il arrive sur le pont, et il demande: «Le commandant?» tout ça, avant que le maître de quart ait seulement fini de crier: «Sur le bord!» Il n'avait pas du tout l'air d'un capitaine au cabotage, cet officier-là! Figure-toi plutôt: un grand petit gars maigre, le nez en bec de cormoran, les joues creuses, les yeux noirs comme charbon, la moustache et le bouc blancs comme neige ... figure-toi, matelot: juste au-dessus du front, un toupet pointu, tordu, kif-kif la corne du Maudit! Tu vois ça d'ici.
«Pas rassurant! non! Mais, dans le même moment, voilà le pacha Marcassin qui s'amène. L'autre le salue. Et ils commencent à causer: «Commandant,—qu'il dit, l'autre,—je suis le capitaine du Dap-Cau: Napoléon Forti, de Bocognano, pour vous servir. Et je viens vous dire une bonne chose à propos de la contrebande des armes que vous êtes chargé de réprimer...»
«Hein? je te le disais, que ça venait, ce grain! Matelot, vrai! après avoir entendu ça, j'aurais donné quatre quarts de vin pour entendre la suite! Mais va te faire empiler! le Marcassin déjà t'empoignait le Napoléon Forti par le bras et te l'emmenait sous la dunette... Alors j'ai eu une riche idée: par veine, «c'était moi que j'étais chargé» de fourbir à clair le panneau de cuivre au-dessus du salon du commandant; donc, qu'est-ce que je fais? j'attrape mon fourbissage en deux temps, j'ôte mes souliers, rapport au bruit, et je galope ... le panneau de cuivre, par chance, était entr'ouvert ... vivement, je me mets à briquer, tout en élargissant la bonne oreille; et je saisis le principal:
—Commandant,—qu'il dégoisait, le capitaine du patouillard,—toute la contrebande d'armes et de munitions que vous n'avez pas encore pu surprendre passe par un seul bâtiment, que d'ailleurs vous connaissez à merveille. Ce bâtiment se ravitaille lui-même dans les ports du nord; le plus habituellement à Amoy. Il débarque ensuite sa pacotille à Pak-Hoï, sans se cacher le moins du monde. Personne d'ailleurs ne le soupçonne; et personne n'y peut rien, vous et votre amiral moins encore que les autres: parce que ce bâtiment-là, c'est la Luisa, qui bat les couleurs allemandes,—les couleurs impériales!—vous ne l'ignorez pas...»
«Matelot! quand j'entendis ça, le fourbissage m'en tomba des pattes! La Luisa malheur! Sûr et certain que nous la connaissions: une espèce de yacht, lavé, astiqué, ripoliné, verni, et qui battait effectivement pavillon prussien,—pavillon de guerre, s'il te plaît!—rapport que le propriétaire était quelque chose comme une grosse légume dans la Choucroute. Bref, un bâtiment de l'État, autant dire. Tellement, qu'il nous avait même fait sa visite officielle, dans une belle vedette à pétrole, avec flamme arborée devant et grande enseigne arborée derrière!
L'apache, hein... De l'hydrographie, qu'il prétendait faire le long de la côte. Tu la vois d'ici sans lunette, cette hydrographie: pour une chouette hydrographie, c'était une chouette hydrographie! Oui, mais ça n'empêchait pas: de ce coup-là, le pacha Marcassin ne disait plus rien. Pour un homme empoisonné, pas d'erreur! il l'était... Faut dire qu'il y avait de quoi mets-toi z'y plutôt à sa place: quoi que tu aurais fait? arraisonner la Luisa? navire allemand, navire neutre?... non! mais, des fois? tu t'amuses? Le pavillon couvre la marchandise, vieux! Et les histoires de neutralité, je t'en souhaite! Riche poisse, va! quand on y fourre un doigt, on est salement englué, tu peux me croire!... Il savait ça, mon Marcassin! je le lorgnais du haut de mon panneau: pas fier, je te jure!... je l'entendais jurer entre ses dents,—les mêmes jurons que la nuit, en rêve:—«Assassins!... cannibales!... mais le cœur n'y était plus... Qu'est-ce que tu veux? c'était vrai, ce qu'il avait dégoisé, le type du Dap-Cau: cette contrebande-là, personne n'y pouvait rien! ni le pacha, ni l'amiral!... Et donc, on n'avait plus qu'à se croiser les bras ... et à laisser les pirates massacrer nos sentinelles...
«J'étais en train de bien m'enfoncer cette sale idée dans la caboche... Tout à coup ... qu'est-ce que j'entends? une espèce de gloussement, même chose le gloussement des poules!... Je regarde,—épaté, tu penses!—et je vois le Napoléon Corti qui riait... Oui, mon fils, il riait, cet homme! mais, par exemple, d'un drôle de rire, je te promets! d'un vrai rire sauvage, d'un rire de Canaque... Tu les auras bien vus, des fois, les Canaques, quand c'est qu'ils s'asseyent en rond par terre, à douze, quinze, vingt, les nuits de pleine lune, pour rire tous ensemble... Êêêê!... hah! hah! hêah!... Il riait pareil, le Corti, oui! à preuve que ça lui secouait la barbiche et le toupet comme le vent secoue les flammèches d'un canot à vapeur!... Il rit une bonne minute. Le pacha, ahuri, en ouvrait une bouche en écoutille. Mais, à la fin, le Corti s'arrête. Et alors il se lève, il vient au pacha, il lui parle à l'oreille,—bas, bas, bas:—«Commandant...» Et, moi, voilà que je n'entends plus rien, pas un fifrelin!
«Oui! mais attends voir! et vire de bord pour la dernière bouée!... Une heure après sa visite, le Napoléon Corti avait regagné son Dap-Cau. Une autre heure après, le Dap-Cau avait appareillé. Et, quelques autres heures plus tard, nous, on appareillait aussi, dans la nuit. Et du nord, qu'on fit comme ça: le cap sur Pak-Hoï... Ça ne fait pas loin, Pak-Hoï, de Weï-Tchao. Au petit jour, nous y étions.
Le Dap-Cau y était déjà, tu devines! venu de son côté, et mouillé sur une ancre qu'il tenait à long pic, la chaîne garnie au guindeau—comme font les bateaux en appareillage, quand ils veulent être tout prêts à déraper et aller de l'avant au premier signal.
«Notre Embuscade, elle, mouille tout de bon, très loin du Dap-Cau ... très loin au large... Tu suis la ligne de file? On était chacun de son bord, à la part... Comme ça, on n'avait point l'air d'avoir l'air!... Bon, ça va bien! tu vois ce qui vient. Espère la suite:
«Onze heures sonnent; puis midi. L'équipage avait dîné; on allait ramasser les plats. Depuis le matin, le pacha se balladait sur la passerelle, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Aux quatre coups doubles[1], le maître de quart siffle pour les plats, et le clairon s'en va décrocher son instrument: tu sais qu'une fois les plats ramassés on sonne le garde à vous. Ça se doit. Mais, dans le même moment, patatras! le pacha dégringole de la passerelle, quatre à quatre, et vlan! il saute sur le clairon: «Clairon!—qu'il y commande,—clairon: la charge! sonnez la charge, je vous dis! tonnerre de tonnerre!» Il avait sa voix des coups de typhons, une sacré sale petite voix, je ne te dis que ça! Le biniou comprit tout de suite que ce n'était pas le moment de réclamer pour du lard salé: il sonna sans faire le malin. Nous, tu parles qu'on ne parlait pas: ce n'était pas le moment non plus. Et ça fait qu'immédiatement, dans le silence, nous entendîmes le Dap-Cau virer sa chaîne...
«L'ancre dérapa dans la minute, et le patouillard appareilla. Sûr et certain, nous y avions donné le signal avec notre charge. Moi, qu'est-ce que je fais? je saute sur le bastingage... Et—attention, Korcuff!—j'aperçois ... quoi?... la Luisa! la Luisa qui débouquait de la pointe est!... C'était rudement calculé, tout ça, matelot! Et je peux te le dire: le petit pacha Marcassin, il savait apprécier les distances! si juste ... quoi!... que la Luisa, entrant en rade, et le Dap-Cau sortant, se croisèrent exactement par notre travers... L'Embuscade, quand l'accident arriva, n'était pas à deux encablures de distance...
«Parce que ... figure-toi! il arriva un accident ... un sacré accident, même!
«Figure-toi, je te dis!... comme le Dap-Cau et la Luisa donnaient à contre-bord ... le Dap-Cau ... crac!... il se cassa quelque chose dans le gouvernail ... quelque chose de grave, même: la barre vint toute à droite et resta bloquée... Le Dap-Cau, qui ne gouvernait plus, tomba brusquement sur tribord ... et tapa en plein dans la Luisa!... si tellement en plein qu'il la coupa par le milieu, net!
«Ça fait un drôle de bruit, un navire coupé en deux: ça crie comme une bête qu'on écrase: Cri!... cri!... cri!... un tout à fait drôle de bruit!...
«En tout cas, ça n'est pas un bruit qui dure longtemps...
«Ma Doué! non! Nous autres de l'Embuscade, nous avions notre canot amené. On sauta quatre hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de temps de reste. Les deux moitiés de la Luisa coulaient déjà, et on voyait la cargaison qui s'éparpillait. Ah! mon pays! cette cargaison, quelle boutique!... De quoi remonter un arsenal, oui!... Des flingots, des flingots et des flingots, voilà ce que c'était! J'en ai repêché deux caisses qui flottaient, rapport à des tonneaux vides qui s'étaient emberlificotés avec... Si «que tu aurais» vu la binette aux Pruscos, à ce moment-là!... parce que les Pruscos aussi, on les a repêchés. Je ne sais fichtre pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha qui a donné l'ordre. On a obéi.
«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha Marcassin leur z'y a parlé en allemand, aux Pruscos. Et je ne sais pas quoi qu'il leur a dit. Mais, plus tard, nous les avons débarqués tous à Macao. Et ils sont devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi itou ... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler, de ces Pruscos! Et, à Hong-Kong, le plus tordant c'est que les journaux angliches, aussi donc, ils imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre de la Luisa.» Paraît qu'elle avait sombré quelque part, on ne savait pas où, en pleine mer, cette pauvre Luisa! dans un cyclone, probable... Et pas un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur de te le dire! A preuve que ça figure officiellement, au jour d'aujourd'hui, sur toutes les estartistiques du Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers de Chine; la Luisa, yacht à vapeur: perdu corps et biens!»
[1] Midi,—quatrième heure du quart de 8 heures à 12 heures,—est piqué par les cloches de bord en quatre doubles tintements.
L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE
à Paul de Cassagnac.
—Hissez les couleurs!...
A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua dans la brise. Par tribord, la côte marocaine blanchissait d'écume. La houle dure de l'Atlantique secouait violemment le croiseur, et des nuages d'embrun volaient, drus comme grêle.
—C'est cette goélette, à trois quarts devant! Encore un contrebandier, sûr et certain!... Prévenez l'officier canonnier!... et faites armer le 65 du gaillard!... Un coup à blanc, d'abord, hein!...
Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre commandant, à nous cramponner aux rambardes du banc de quart.—Le Copernic tanguait bas.—A deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte fuyait grand largue, toutes voiles dessus. La «visite» d'un croiseur français lui souriait assez peu, cela se voyait...
Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime. Le coup de semonce fut plus heureux. L'obus, bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard, à cent mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la goélette lofa, mit en panne, montra son étamine. Et Férald jura de plus belle: l'étamine était blanche et bleue,—portugaise,—neutre.
—Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!... Portugais comme moi, oui! et bourré d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban! pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre la marchandise!... Allons, demi-tour! revenez en route!...
Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos.
Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le banc de quart dans l'espoir chimérique de ce miracle, toujours attendu, jamais réalisé: une distraction,—en temps de blocus!—désabusés, nous regardions piteusement la goélette, dont le vent gonflait derechef les voiles rousses, et aussi la mer moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos pieds, sous la passerelle, le pont du Copernic, ruisselant du lavage matinal. Les matelots, jambes nues, faubert au poing, piétinaient dans l'eau savonneuse...
Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau avant, un canonnier chef de soute venait de surgir, brandissant à bout de queue un rat capturé:
—Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où çà qu'il est, le maître-commis? j'ai droit à la double!
De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines, les chasseurs de rats gagnèrent la double,—la double ration de vin: deux quarts de litre au lieu d'un.—Vénérable tradition, qui remonte au premier amiral connu, Noé.
Le maître-commis ratifia donc:
—Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en voir le cambusier, et dis-lui z'y, mon fils!...
Le commandant, son humeur adoucie, avait suivi la scène:
—De mon temps—murmura-t-il, dédaigneux,—il fallait plus d'un rat pour mériter la double!...
Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup de roulis, et nous parla du haut de ses trente ans de mer:
—Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à bord de la Cérès, une frégate à voiles devenue transport de bagnards. Nous «faisions» la Nouvelle-Calédonie, par Bonne-Espérance à l'aller, et par Magellan au retour... C'étaient des navigations, je vous prie de le croire!... Or, la Cérès était une vieille baille, usée jusqu'aux couples, et les rats y foisonnaient. Songez que pas une porte de soute ne fermait et que toutes les cloisons ressemblaient à des écumoires! Un beau matin, voici qu'on découvre un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du coup, l'officier en second entre en fureur:
«—Demain,—décrète-t-il,—toute la journée, du branlebas du matin au branlebas du soir, chasse! Et la double à tout homme qui apportera six cadavres au maître-commis!
«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y eut de pièces au tableau, ce soir là?—Six cent soixante-douze.—Parfaitement! Six cent soixante-douze rats massacrés du lever au coucher du soleil. Cent douze demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit litres de vin au gouvernement.
«L'officier en second s'effara:
«—Vingt-huit litres!—répétait-il.—Vingt-huit litres!... Mais ces bougres-là vont nous vider la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement deux fois plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais mettre bon ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! mais il faudra montrer douze rats au lieu de six pour avoir droit à la double!...
«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme disent les vieux mangeurs d'écoutes. Mais va te faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait plus de mille rats sur la dunette!
«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:
«—Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est pas possible! Ils les élèvent exprès, leurs rats! Ils en ont des réserves, des parcs, des haras! Ça ne se passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un équipage saoûl du jour de l'an à la saint-Sylvestre... Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze, ni dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! qu'il faudra m'aligner avant de passer à la cambuse! Et nous verrons bien!...»
«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve pas dans une seule caisse à farine!... ni même dans plusieurs ratières perfectionnées... Vous savez, d'ailleurs, comment nos matelots chassent: à coups de corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!—Trente-six rats!... Au souper suivant, il n'y eut plus que cinq hommes à boire la double. Et, le soir d'après, deux seulement.—Les rats devenaient méfiants: trois hécatombes successives avaient semé partout la terreur.—Bref, le surlendemain, un seul vainqueur se présenta pour remporter la palme: un nommé Chouf, calier. Il apportait ses trente-six rats, proprement amarrés par la queue tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but, non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,—pour en ressortir, vingt-quatre heures plus tard, le même cercle de barrique en main, pareillement garni!—Et c'est ici que l'aventure devient épique: «Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier, attrapa quotidiennement ses trois douzaines de rats, sans y manquer un jour! Le fait, j'en conviens, est invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le témoin, plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!... Chouf, calier, était un gaillard absolument quelconque: ni grand, ni petit, ni bête, ni malin; au demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel, discipliné, propre ... mais rien du héros. Œxmelin n'avait pas passé par là, ni Fenimore Cooper: Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier... Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce pêcheur de sardines, né natif de Plougastel ou de Concarneau, réitérait sept fois par semaine, indéfiniment,—infailliblement! un exploit dont Bas-de-Cuir eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination.
«La Cérès, cependant, «embraquait sa latitude.» Un matin, on jeta l'ancre devant Sainte-Hélène J'étais précisément en train de calculer, ce matin-là, qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une double valant trente-six rats, Chouf, au bout de l'an, aurait presque bu son hectolitre, et tué sa mille quatre-vingt-quinzième douzaine, mathématiquement ... quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du bord piquait les trois coups doubles d'onze heures, de boucler mon sac sans trop lambiner et de transborder avant midi sur la Junon, qui par hasard se trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était de faire valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient pas des valses lentes.
«Deux draps de hamac, attachés par les coins, me servirent de malle. Tout fut tôt emballé. J'avais déjà un pied dans le youyou de ma nouvelle frégate, quand, tout à coup, je me frappai le front, et je regrimpai quatre à quatre l'échelle de la Cérès: Chouf et ses rats m'avaient trop intrigué! je ne voulais pas quitter Chouf sans que Chouf et ses rats m'eussent donné le mot de leur énigme.
«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis sur une glène de filin, chiquait.
«—Chouf!—dis-je,—je débarque. On a été des amis, nous deux, pas? Eh bien! Chouf ... dites-moi, avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi comment vous faites pour attraper vos rats?...
... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et un triomphal sourire lui fendit les joues jusqu'aux oreilles.
«—Ça, lieutenant,—prononça-t-il,—c'est mon secret! le secret à Chouf!
«—Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi? à moi, l'aspirant de détail? à moi qui fous le camp tout de suite sur cette saleté de Junon, pendant que vous allez continuer de vous la couler douce à bord de notre peau-fine de Cérès?
«Il s'attendrit:
—«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de même vrai, lieutenant, ce que vous dites!... Alors ... écoutez voir ... non! parole de parole! je ne peux pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se reverra, moi z'et vous, malin qui sait où ... foi de Chouf! lieutenant, je vous dirai.
«Et, solennellement, la main levée, il cracha noir: il chiquait, Chouf.
«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait en 69. Mon histoire est plus vieille que vous trois, hein? Elle avait trente-huit ans, tout juste, quand notre Copernic, l'hiver dernier ... le 20 décembre, si j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à Brest, pour se carèner. Or, ce même 20 décembre, vers cinq heures du soir, comme je quittais le bord après l'accorage, voilà que je croise, près de la porte Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux comme moi, du travail.
«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement sur moi, bras ouverts:
«—Commandant! commandant!... c'est vous, aussi donc?... Ah! ma Doué! ma Doué Benodet!... Je suis Chouf!
«Je me souvins tout de suite:
«—Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la Cérès?.... (Vous savez s'ils aiment qu'on leur parle du vieux temps!) Chouf de la Cérès!... Chouf qui attrapait les rats!...
«Il s'épanouit:
«—Oui! commandant!... Vous vous rappelez bougrement, tout de même!... vous vous rappelez les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez voir ... que je vous dise comment je les attrapais, ces cochons de rats!...
«Toute ma curiosité de midship me ressaisit, comme si la vieille Cérès eût été encore là, mouillée hors de la digue, et ses belles grandes voiles larguées en bannières!
«—Dis voir, Chouf?
«—Voilà, commandant! C'était une fameuse manigance, pour sûr! Personne n'a jamais trouvé ça, allez! Sur la Cérès, le coq mettait toujours du lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien», un peu moisi ... pas mauvais tout de même ..... vous vous rappelez ça, aussi donc?... Moi, Chouf, à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais comme ça, dans ma falle..... C'était pour les rats, vous me comprenez.....
«—Tu avais des pièges, alors?
«—Des pièges? que non point!... Espérez un peu... La nuit, quand on avait fait branlebas, je crochais en premier mon hamac; et, quand tout chacun s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ... sauf votre respect ... jusque dans la soute à biscuits ... cette soute, elle avait une porte ... une porte pas bien fermée...
«—Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient toujours...
«—C'est la chose exacte, commandant!... Moi, qu'est-ce que je faisais, dans la soute? Je me collais mon lard entre les dents, et puis, à plat pont! sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame! vous pensez que les rats n'étaient pas longs à venir! Du bon vieux lard qui puait fort, voilà leur affaire! Le temps de compter: a, b, c, d, deux! a, b, c, d, quatre! je sentais des régiments de sales pattes qui me grattaient les bras, les jambes, le ventre et tout... Parce que la soute, comme bien juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!... Tout de suite les rats me grimpaient sur le nez, sur les yeux... Et ils crochaient dans le lard... Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au moins six, bien attablés, les goinfres!... Et alors, crac!... j'en empoignais trois de chaque main... A preuve que, cinq ou six fois ces vermines m'ont mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça ne faisait rien: trois de chaque main, je comptais six. Et, ces six-là étranglés, vlan! re-sur le dos! et j'attendais les autres. Ils revenaient forcément: rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois douzaines, aussi donc!»
«Le commandant Férald s'interrompit net, prit ses jumelles, fouilla la brume: les lames déferlantes piquaient l'horizon de points blancs, pareils, tout à fait, à des voiles...
«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le Copernic, brutalement jeté dans un creux de la houle, roula bord sur bord, et gémit.
—«Rien! naturellement!... pour changer!... Ah! ils la connaissent, ils sont loin, les marchands de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez pour aujourd'hui!... Au revoir!...
Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous:
—Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu comme un ver au fond de sa soute obscure? ce Chouf qui fait le mort, et qui sent sur toute sa chair, sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement des pattes griffues, le souffle chaud des museaux visqueux, la mêlée abominable des gueules affamées, bavantes, puantes?...
108, LE DUC, AMBASSADEUR
au comte Charles de Polignac.
—108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu de bois!... C'est-il que tu as été promu sourd, à cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc de ton trou, bougre de semble-calfat!...
108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier breveté, cumule, à bord du croiseur de la République la Pensée, diverses fonctions, toutes de confiance, lesquelles du matin au soir et du soir au matin, le promènent au pas gymnastique dans tous les coins et recoins du bâtiment.—108, Le Duc, chef de la soute à munitions des pièces de 100 millimètres T. R. tribord milieu, briquait dans l'instant le bouchon autoclave de ladite soute;—mais, au beau milieu de ce briquage, voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance du lieutenant de vaisseau Villiers, est requise sur le pont arrière.—Et 108, Le Duc, se précipite:
—Saleté de métier! quoi qu'il y a encore?
Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup de coude charitable, lui ferme la bouche. 108, Le Duc, se fige brusquement dans la position réglementaire:—les talons à peu près joints, la main droite esquissant le geste d'ôter le bonnet de travail:
—A vos ordres, cap'taine!...
L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau Villiers est venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre de son matelot. Même, il a oublié de mettre sa casquette!... Et le soleil tape! On est en rade de Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à la rade de Brest, aussi donc!...
—Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin de toi ... viens dans ma chambre...
Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?... Sainte Anne d'Auray!... Ça, par exemple! c'est intéressant, oui!
Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir de poche,—108, Le Duc, et monsieur Villiers.—L'officier s'est assis sur l'unique chaise et plante son regard droit dans les yeux du matelot, debout devant lui:
—Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ... et tu descendras à terre ... par le canot qui va chercher les cuisiniers, à 2h.30...
—Oui, cap'taine...
—Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la rue Parallèle? la première après le quai?
—Je sais, cap'taine...
—Bon!... A main gauche ... en partant de la cale des canots ... il y a une grande maison de bois, peinte en rouge ... une ancienne maison turque... Tu trouveras...
—Je trouverai, cap'taine...
—Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison de monsieur Erizian l'armateur... Tu entreras par la porte de service. Il y aura probablement un cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?... un domestique tout rouge et tout doré, avec des ribambelles de pistolets et de yatagans?...
—Je connais, cap'taine...
—Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas... madame! pas monsieur!...
—Oui, cap'taine...
—Maintenant... écoute le plus difficile... Quand on t'aura introduit, tu diras à madame Erizian que tu viens de ma part... Et tu lui donneras cette lettre ... celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse sur l'enveloppe:
Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne.
—Je vois, cap'taine...
—Bon!... Ce n'est pas encore tout...
Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde. Brusquement il se lève et pose sa main droite sur l'épaule du matelot:
—Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame Erizian n'est pas seule ... oui: s'il y a du monde avec elle, dans son salon ... du monde ... des amis, des parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ... alors, tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire, elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien! avec la première lettre, tu lui en donneras une seconde ... celle-ci... Tu vois? pas moyen de t'embrouiller; sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit du tout, pas même le nom...
108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et, d'un geste lent, allonge la main vers l'enveloppe blanche...
—Attends!—fait l'officier...
Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net:
—Il faut tout de même que je t'explique ... mon petit... Ce n'est pas une commission ordinaire ... et je veux que tu saches... Tu es un marin, un marin comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre, hein?... Voici donc la chose: madame Erizian m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un petit discours ... oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer ... dans une espèce de ... de cérémonie ..., comme qui dirait ... une distribution des prix, tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et je le lui envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret... Et c'est madame Erizian qui sera censée l'avoir écrit, toute seule, son discours!... Voilà pourquoi il faut que personne ne devine ... personne ... pas même monsieur Erizian... Tu as compris?
Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc. 108, Le Duc, a compris ... a tout compris!—tout, oui: tout ce que vous comprenez vous-même.—Allons! c'est un «bon homme,» le lieutenant de vaisseau Villiers. Il sait dire les choses!—comme elles doivent être dites.—C'est bougrement vrai, aussi donc, ce qu'il a raconté en commençant, on est d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le Duc!
—Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille! Excusez maintenant, donc: je vais me mettre en tenue.
Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand sac un tricot neuf, et il déplie une chemise à col bleu, miroitante.
—C'est-il que tu vas à la noce?—demande le caporal d'armes, qui rôde autour des sacs pour ramasser les effets à la traîne.
—Un peu!—affirme Le Duc.—Et pour une noce où il y a des binious, ça sera une noce où il y a des binious, cette noce-là! des binious, je te dis, comme t'en as pour sûr jamais vu, pays!
A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole: la houle est creuse. D'un bond, 108, Le Duc, embarque sans dommage. Au hublot le plus proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers apparaît:
—Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien!
—As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il faut dans mon bonnet!
Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée jusqu'aux sourcils. De toute antiquité, les bonnets bleus à pompon rouge servent de portefeuilles aux matelots: il y a là-dedans une place excellente pour les lettres, entre le drap feutré et la doublure de toile à voile...
Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil confine les Smyrniotes dans leurs maisons grillagées. La rue Parallèle est déserte comme un Sahara. Et le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du palais de la Belle au Bois Dormant...
108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très long temps s'écoule. Enfin le cavas prédit apparaît.
—Madame Erizian?
—Evet, effendi!
108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil est suffisamment clair. Et le col bleu emboîte le pas derrière la livrée cramoisie.
Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier; un corridor; un escalier; deux antichambres.—Les vieilles bicoques turques sont compliquées.—Un salon, enfin! très luxueux, avec profusion de belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands vases pleins de fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça doit être dans ce genre-là, chez Fallières...»
Et au milieu de ce salon, une dame.—Une dame très jolie. 108, Le Duc, l'apprécie telle du premier regard.—Qu'on en juge plutôt: des yeux grands comme des écubiers, des cheveux couleur de filin neuf!... Grosse comme deux liards de beurre, par exemple! et fragile comme une poupée de porcelaine!... 108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit pas d'y aller comme à l'abordage, sur la dame: on la casserait!...
Cinq secondes de silence. La dame s'est levée. Elle attend. Elle est seule. 108, Le Duc, vérifie d'un coup d'œil ce point essentiel.
—Madame,—dit-il, vite, sans préambule,—c'est mon officier qui m'envoie ..., monsieur Villiers, vous savez... Il m'a dit de vous donner ça ... (108, Le Duc, baisse la voix...) et puis ... pour seulement si que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ... ça encore...
La dame, brusquement, est devenue rouge ... rouge comme le battant du pavillon des dimanches!... 108, Le Duc, s'empresse d'expliquer:
—C'est la chose de votre discours, vous savez! ce discours pour cette affaire ... comme une distribution des prix!... Ne vous troublez pas, madame! monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai rien à personne, allez! pareil si que je serais muet, sûr et certain! Vous pouvez avoir confiance!
Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles. La dame, qui commence à sourire, regarde le matelot:
—J'ai confiance,—dit-elle d'une gentille voix douce;—j'ai pleine confiance ... monsieur Le Duc ... car vous êtes monsieur Le Duc, n'est-ce pas?... Le capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent ... je vous connais très bien!...
Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à cette jolie dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut pas dire non: c'est poli!... c'est honnête!...
—Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de porto?... Je ne vous offre pas de thé, parce que les marins ne l'aiment pas toujours, n'est-ce pas?... Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?... Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais vous servir... Vous avez au moins cinq minutes?... Nous allons causer de votre navire! vous l'aimez, vous aussi, cette belle Pensée toute blanche? le capitaine Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ... et je sais que vous vous entendez parfaitement, vous et le capitaine ... alors, vous devez avoir les mêmes goûts...
—108, Le Duc, confortablement calé au plus profond d'une large bergère, et son verre à porto dans sa main, se sent tout à fait à l'aise.—Ça n'est pas intimidant, une dame comme ça: point fière, et qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.—Et 108, Le Duc, parle. Il bavarde même, ravi d'être écouté, approuvé, compris. Il raconte les histoires du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt, très enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il se lance dans les confidences dernières: il nomme sa promise, la belle Jannik, celle de Landévennec, avec qui on se doit accorder, sitôt retour de campagne... Et il énumère en grand détail tous ses plus chers projets d'avenir.—La dame, elle, tout de bon intéressée, répond, réplique, questionne, conseille. Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a cependant pas perdu la notion des justes mesures. Une visite, même très cordiale, on ne peut pas l'allonger au delà des limites qu'impose le savoir-vivre. On a beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc, se lève au moment correct, et prend congé dans les formes:
—Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur de vous dire adieu ... avec le respect que j'ai... Mais pour monsieur Villiers, aussi donc? vous avez des choses à y faire dire?...
Pour monsieur Villiers?—Madame Erizian, prise au dépourvu, hésite... Pour monsieur Villiers ... des choses?—Hélas! ces choses elles seraient trop, sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,—avec une nuance de regret dans sa voix chaude:
—Mon Dieu ... rien.
108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,—compris encore,—tout compris.—Et il salue:
—Alors, madame ... à vous revoir!...
Mais madame Erizian l'arrête:
—Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez deux petites secondes... Je voudrais ... vous donner...
Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça gâterait tout...
Non, non!—108, Le Duc, promptement rassuré, respire.—Pas de l'argent! autre chose ... qu'on peut accepter: deux pleines poignées de roses, arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient tout le salon...
—Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine, quand il vient me voir, emporte toujours un peu de mes fleurs ... il les aime tant ... mes fleurs ... à la folie!...
Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux...
—Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes venu, c'est vous qui les emporterez!... Je vous les donne, à vous... Et vous ferez sécher la plus belle dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous retournerez en Bretagne, à mademoiselle Jannik...
A l'échelle bâbord de la Pensée, le canot des permissionnaires accoste. 108, Le Duc, saute à bord le premier, et, tout droit, court vers la chambre du lieutenant de vaisseau Villiers...
A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche de la grosse gerbe:—la rose de Jannik.—Elles sentent tout de même richement bon, ces roses-là!... aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même... Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui, n'a respiré ni les roses, ni la dame... Et ça doit être vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la folie, ces roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être bien!...
108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche de Jannik,—et frappe...
—Entrez!
—C'est moi, cap'taine!... que je viens vous rendre compte... Elle était toute seule, la dame... Donc j'y ai remis les deux lettres ... je veux dire la lettre et le machin ... le discours ... et alors...
—Alors?....
L'officier, les yeux avides, regarde le matelot...
—Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise, se jette à corps perdu dans le mensonge et la mauvaise foi...) alors ... cap'taine ... elle m'a dit de vous dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien de l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a donné ce bouquet ici ... pour que je vous le donne à vous!...
LA CRAPULE
au comte Albert de Pouvourville.
Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four sous le soleil perpendiculaire qui tape dur la tôle blindée, Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, achève l'interminable calcul des «points supplémentaires» et des «points exceptionnels» de ses quartiers-maîtres chefs de section. Autant de fois (2 multiplications + 2 divisions + 3 additions) que d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,—à cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout le long de ses bras, des épaules aux ongles...
A la porte, on frappe:
—Quatre heures moins cinq, cap'taine!
—Zut!... merci!...
C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant, enfile le veston jeté sur la couchette et boucle le ceinturon réglementaire...
Ça y est.—Hop! en haut le monde!... Sur la dunette, on trouvera peut-être un soupçon de brise...
—Cap'taine! la machine demande à vider les escarbilles... C'est la quatrième série qui est de corvée...
—La quatrième série aux escarbilles!
Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre:
—Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux escarbilles!...
Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord et de bâbord à tribord, fait demi-tour et s'éloigne, sans plus de souci des escarbilles, dont l'extraction s'opère par l'escarbilleur électrique, sans difficulté possible...
Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur l'avant des cheminées. Un mot très énergique,—trop!—lancé d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à l'oreille de l'officier.
—Hein?... Zut et zut!... quoi encore?...
Au galop, un caporal d'armes accourt:
—Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne, qui refuse l'obéissance!
—Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais!
Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle plaie! quelle crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement la plus sale bête du bord... Rien à en tirer, rien!..
Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme le cercle. Au centre de ce cercle, 464, Tiphaigne, assis sur son derrière, oppose aux ordres les plus formels une magnifique inertie.
Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe:
—C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois, trois fois?... 464, voulez-vous manœuvrer le moteur?
—Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,—déclare 464, Tiphaigne, d'une voix angélique.
Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin, 464, Tiphaigne. Imaginez une figure de demoiselle, toute blanche et rose, avec de fins cheveux blonds, qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et de candides yeux couleur de ciel.—A cette figure-là, vous donneriez le bon Dieu sans confession!—Heureusement, Fargue connaît le pèlerin:
—Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous parle, vous pourriez peut-être vous lever?...
—Oui, cap'taine...
Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira pas plus loin, c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y trompe pas, réfléchit le temps d'un clin d'œil... Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil de guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce sage? est-ce utile? La discipline y gagnera-t-elle? L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et l'équipage connaît Fargue:—Si Fargue fait grâce, l'équipage comprendra très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ... qu'elle est dédain ... ou pitié...
—Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça vaudra mieux!
—Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux bien!...
Chez le commandant, Fargue, pièces en main, expose le cas:
—L'homme est en prison, commandant... J'ai jugé que le meilleur était de l'y envoyer de pied ferme, sans insister pour obtenir l'obéissance qu'il m'eût certainement refusée, comme il la refusait au sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!... Responsabilité très atténuée...
—Oui ... peut-être...