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Dix-sept histoires de marins

Chapter 48: LA ROYALE CHARITÉ
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About This Book

A collection of seventeen short stories depicting the lives and relationships of those shaped by the sea. The pieces offer varied episodes—intimate portraits of camaraderie and superstition, scenes of love and loss, mishap and sacrifice—framed by vivid port life and shipboard routine. Across tones of nostalgia and hard realism, the narratives emphasize a common character forged by maritime existence and examine how modern changes begin to alter long-standing customs. Each tale functions as a compact study of human feeling and social practice among seafarers and their intimates, sketching a world where tradition, danger, and devotion intersect.

Le commandant a pris le livret matricule du délinquant:

—Tout de même ... votre protégé ... il abuse un peu!... Vous avez lu le relevé de ses punitions?

—Oui, commandant...

—C'est coquet!... deux cent seize jours de prison, en dix-huit mois de service!

—Oui, commandant...

—Et des motifs exquis! Trente jours: scandale sur territoire anglais, et avoir été ramené sans pantalon par la police civile... Soixante jours: dans la nuit qui a suivi le naufrage de la Dordogne, ayant été chargé de préparer du vin chaud pour l'équipage, s'est mis en état d'ivresse folle...

—Il avait le naufrage gai, commandant...

—Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique! Enfin ... puisque vous y tenez ... (le commandant se décide à sourire...) puisque vous y tenez beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif ... euphémique... Ecrivez, je vous prie: Retard ... indéfini ... à exécuter un ordre... Allez, Fargue ... et dites à votre bonhomme qu'il vous doit une fière chandelle... Biribi lui pendait au nez!...

Dans le compartiment du servo-moteur qui lui sert de prison, 464, Tiphaigne, accroupi sur une glène de fil d'acier, médite.

—Eh! là ... en bas!... 464!—la barbe grise d'un sergent d'armes s'est encadrée dans le chambranle de la porte étanche;—464!... Le commandant, comme ça, il te colle trente jours!

464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne loyalement:

—Pas plus?

—Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te dire, comme ça, que c'était rapport à la chose que le commandant n'est pas méchant ... parce que ç'aurait pu être le Conseil!

—Pour sûr!—affirme 464, Tiphaigne, convaincu.

Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le contre:

—Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?... Pour lors, on va pouvoir s'amuser, aussi donc!

Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est pas «amusé» encore. A deux reprises seulement, par simple goût d'indiscipline, il a sali le parquet d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer. Et, à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, a intercédé auprès du commandant. Les trente jours de prison sont devenus quatre-vingts dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore convoqué.

—Fargue,—a dit le commandant,—vous êtes bien aussi têtu, dans votre genre, que le nommé Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors, d'épargner jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de nous?

—C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant! Je ne crois pas d'ailleurs que l'indulgence, même outrée, soit une méthode absolument mauvaise...

—Oh!... quant à ça ... moi non plus!

Quinze autres jours ont passé.—464, Tiphaigne, estime que l'heure a sonné des divertissements de bon goût.

Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle:

—Factionnaire!

—Quoi c'est-il que tu veux? _

—Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y comme ça que je veux parler à l'officier de quart!...

Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se promène à son habitude sur la dunette, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Tiphaigne, encadré de deux hommes de garde, s'avance et salue très correctement:

—Je voudrais parler au commandant, cap'taine!...

—Au commandant? pourquoi?...

—Pour une chose ... une chose personnelle intime... Oui bien, cap'taine!...

Pour une chose «personnelle intime»? diable! Qu'a-t-il encore inventé, 464, Tiphaigne?...

—Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous parlerez au commandant ... mais ça risque de vous attirer des ennuis, vous savez?... Voyons: si vous me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle intime»?...

—Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose personnelle intime!... que ça n'arregarde que rien que le commandant!...

—Bon!... attendez!...

Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde.

—Commandant, voilà!... j'ignore absolument ce dont il peut s'agir... Mais vous connaissez l'homme...

—Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le venir. Je vous promets de ne pas le manger.

Dans le cabinet de travail du grand chef, 464, Tiphaigne, est entré; et les hommes de garde sont ressortis.

—Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler? pour une affaire «personnelle intime»?... nous voilà seuls: allez-y!

—Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui de vous dire ... que «la nature humaine» ... elle a «ses exigences»!...

Ahuri, le commandant lève les sourcils,—d'une ligne trop haut.—Tiphaigne, ravi de son effet, poursuit sa phrase,—laborieusement composée, et par cœur apprise:

—Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la nature!... Alors ... commandant ... comme il y a dans les trente, trente-un jours que je suis en prison ... et comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé du tout ... alors, je vous demanderais, comme ça, de donner l'ordre, à deux, trois caporaux d'armes, pour qu'ils me conduisent au b...

Et il lâche le mot cru, froidement,—triomphalement.

Un silence,—assez long.

Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a rien perdu de son flegme. Et il observe attentivement le matelot,—la crapule.—La crapule, elle,—464, Tiphaigne, comprime tout juste sa joie orgueilleuse.—Hein!... tout de même!... il est épaté, le vieux! et salement!... Ça coûtera ce que ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du tafia! et du bon! et du raide!...

Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au tour de 464, Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!—Le commandant, calme comme bronze, a répondu:

—Je regrette!... Mais je viens de repasser dans ma tête le règlement ... et le service des caporaux d'armes est nettement délimité. Donc, impossible de leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient le droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation, je serai désavoué par l'amiral!... Je regrette!... impossible.—Retournez en prison.

Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.—Ah bien!... il n'y a pas à dire!... il s'est richement f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!...

Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue la burlesque aventure:

—Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne l'ai pas mangé, vous voyez!...

—Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement, de vous féliciter!... Vous avez été sublime!....

—Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout ce qu'il fallait... Seulement, je me demande une chose: à quoi bon tant de peine, et tant de diplomatie, pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre crapule?...

—Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est encore un homme!... donc, un homme de plus.—Qui oserait dire de combien d'hommes nous aurons peut-être besoin, un jour?

Trois semaines ont encore passe.—Voici venue l'école à feu trimestrielle.—L'escadre, division par division, défile devant les éléments de grand but, qui se découpent sur l'horizon en très lointaines silhouettes grises...

—Les hommes punis de prison,—à l'appel sur le pont arrière!

Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis au coup d'œil ironique du commandant:

—Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère que, par exception, il ne refusera pas aujourd'hui l'obéissance...

—Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu?

—Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et encore?...

Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le dialogue. Et Fargue, ses jumelles aux yeux, commence son réglage:

—Huit mille six cents ... huit mille deux cents... Feu de salve: attention! feu!

464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé sous la passerelle, au canon de 164mm, 7 bâbord. A dix pas en arrière de la culasse, quarante cartouches et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve. Les pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient des parcs à la pièce...

Au commandement du capitaine, le pointeur a pressé sur la détente. Le premier coup éclate. Les servants, à toute vitesse, rouvrent la culasse, arrachent la douille, et lancent dans l'âme fumante le nouvel obus et la nouvelle cartouche, apportés par le premier couple de pourvoyeurs...

—Paré! Feu!

Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième...

—Hâââ!...

Une détonation,—qui ne ressemble pas aux détonations des canons... Un immense éclair rouge, qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en avant... Et quatre hommes qui s'effondrent, broyés.—La poudre,—la sinistre poudre!—vient encore de faire des siennes. Le quatrième coup est parti tout seul,—avant que la culasse fut refermée...

Renversé par la secousse et relevé dans la même seconde, Fargue s'est rué du haut de la passerelle au bas, et hurle:

—Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches! jetez les cartouches à la mer!

Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent: le feu du canon déculassé, en dix secondes, a gagné le parc à cartouches. Dix autres secondes, et le feu du parc à cartouches gagnera le parc à obus.—Or, les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc, dix secondes encore, et le cuirassé—saute,—comme jadis sautèrent l'Iéna et la Liberté...

Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond déjà, du plein milieu de la fumée et des flammes:

—Oui, cap'taine!...

La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne, qui,—pour la première fois de sa vie! sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que lui-même ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni hésité, et tout de suite, et en courant,—obéit.

Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc au plat bord. A bout de bras, il brandit quatre cartouches, d'où jaillissent quatre longues colonnes de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les servants, et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse. Quand l'officier arrive au canon, la dernière cartouche est à l'eau...

—Tiphaigne?

—A vos ordres, cap'taine!...

Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,—respectueux,—le lieutenant de vaisseau s'arrête, et salue à son tour:—Au bout du bras de 464, Tiphaigne, il n'y a plus de main: il y a une chose informe, rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.—L'explosion du canon a fracassé les cinq doigts du pourvoyeur.—Et c'est avec ce moignon sanglant que 464, Tiphaigne, la crapule,—pour obéir!—a empoigné les cartouches incandescentes.


LA BALEINIÈRE DEUX

au colonel L. Jouinot-Gambetta.

—Armez la baleinière deux!

Le sifflet du maître de quart appuie le commandement d'un trille aigu, et les caporaux d'armes galopent de la teugue à la dunette:

—A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les baleiniers deux embarquent!...

Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la course, les poulies de retour. Car la baleinière deux n'est point encore à la mer. Elle pend au bout de ses bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou quinze mètres au-dessus des vagues. Et il faut l'amener, avant de l'armer.

—Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un peu, mon fils!...

304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier breveté,—patron de la baleinière deux,—est tout juste en train de parachever l'astiquage du liston de cuivre de la dite baleinière. Confortablement juché dans l'embarcation,—à plat ventre sur la fargue, les jambes agrippées à un banc, le buste penché au dehors, la tête ballant dans le vide,—il frotte avec allégresse, en chantant un refrain de Morlaix.

Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage d'une main, sa pipe de l'autre:

—Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on m'arme, à c'te heure?... Et par le temps d'aujourd'hui?

Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup plus que frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, sur cette damnée côte marocaine. De grandes vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre. Et le Ça-Ira, quoique au mouillage, roule et tangue pis qu'en plein océan.

A deux milles par tribord, la plage jaune et verte disparaît sous une formidable frange d'écume: la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des embruns tumultueux, la ville maure, fine dentelle de chaux bleuâtre, et ses hauts minarets à clochetons...

—C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer ma baleinière dans c'te barre-là?... Bon sang! misère!...

Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il n'en dispose pas moins l'embarcation, bouchant le nable, dégageant le gouvernail et larguant l'amarrage des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,—356, Korcuff,—étant venu le rejoindre en grimpant comme un chat le long du bossoir, les deux hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient: «Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et la baleinière deux descend sans encombre jusqu'à l'eau... Clac! le déclanchement des crocs qui s'ouvrent... La baleinière flotte.—Tout de suite, une lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. Mais, plus prompt qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose au choc une gaffe vigoureuse:

—Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, toi! aussi donc!

—Y a du bon!—affirme Korcuff.

Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les cinq autres baleiniers dégringolent l'un après l'autre dans l'embarcation cahotée.—Du bord, un ordre arrive entre deux rafales:

—Mâtez!...

—Et allez donc!—grogne 304, Le Kerrec.—A la voile, avec des risées comme ça, c'est ce qu'il faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon ciré, bon sang?...

Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, un paquet d'eau lui saute au visage, prouvant l'utilité de la précaution.

La baleinière deux, cependant, hale à culer, et accoste la coupée arrière. Un officier en civil,—un gamin sans moustache, joli et fin, très élégant,—s'avance sur la plate-forme.

—Tiens!—fait 304, Le Kerrec,—m'sieu Latoque! Alors donc, je m'épate plus... Envie qu'il a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois, bientôt, qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y démange!

Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est envolée. D'abord, c'est un chic type, m'sieu Latoque. Pas dur avec le monde, et qui sait ce que c'est qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout où on descend seulement trois fois, il vous fiche un mari cornard! Et, tout ce que vous voudrez! mais un enseigne comme ça,—-ça flatte!

Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le gosse:

—Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour demain?... arrive donc! foutre!

304, Le Kerrec, sourit de plus belle.—Hein? il jure comme il faut, cet enseigne!... Allons-y! faut pas le faire languir!

—Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu fais avec?

Une lame énorme soulève la baleinière presque au niveau de la coupée. Bondissant comme un cabri, l'officier—tombe à pieds joints dans l'embarcation, s'assied, empoigne le timon, et commande: «Pousse!»—dans la même seconde.

—C'est jeune, mais c'est marin!—mâchonne 304, Le Kerrec, admiratif.

—Hisse la misaine!—ordonne l'enseigne.

La voile déployée claque comme un parterre de théâtre au dénouement d'une pièce à succès. La baleinière deux, prise en travers, se couche.

—File l'écoute!

Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez mal. Mais 304, Le Kerrec, d'un coup de poing au défaut de l'épaule, le rappelle délicatement à son devoir:

—Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais quand on te parle?

L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, tant bien que mal. Et, vent arrière, elle pique droit sur le rivage.

A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque un conseil, discret:

—Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport aux lames de fond...

Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, claque l'épaule de l'homme:.

—As pas peur, mon vieux 304!...

Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux voir, et gouverne debout. Car l'instant dangereux approche.

La barre est une falaise d'écume, au milieu de laquelle l'appontement de bois s'avance, submergé sans trêve, rongé, délabré comme une épave. Impossible de débarquer aux premières échelles. Il faut aller plus loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, sa misaine gonflée en ballon, s'y précipite comme dans un gouffre.

—Attention, mes gars!

Trois coups de tangage, effrayants. Une chute verticale au fond d'un fabuleux trou glauque. L'ascension d'une montagne liquide derrière le trou. Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est fini! La barre est franchie. Maintenant, on flotte en eau calme, ou presque.

—Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...

L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au départ, a sauté sur la troisième marche. Il se retourne:.

—Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes garçons!... Ah! bien entendu, vous...

Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce que c'est un peu risqué, de naviguer à la voile sur cette mer-là. Lui, Latoque, ça le connaît: il a couru si souvent en régates, à Cannes et à Trouville... Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...

Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...» quand, du haut de l'escalier, une voix l'appelle:

—Jean!... enfin!... c'est vous!...

Une dame accourt, une toute jeune dame très rose et très blonde... L'enseigne Latoque oublie net 304, Le Kerrec, la baleinière deux, le vent qui souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses. L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier vermoulu, et disparaît, la dame blonde et rose serrée dans son bras...

—Et surtout, le lui fais pas dans le dos!—commente 356, Korcuff, bienveillant, mais gouailleur.

Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries contraires à la saine discipline.

—Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, hein?... Et puis déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!

—On démâte?

—Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande quelque chose?... T'es patron, à cette heure? ou moi?...

Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait démâter ... et 304, Le Kerrec, le sait mieux que personne... Mais ... voilà! c'est 356, Korcuff, qui a parlé de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que brigadier!... Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?

Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant n'a pas donné d'ordre... Et il est bien venu à la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne retournerait pas de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! On sait gouverner, peut-être!...

D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos verse du pétrole sur le feu:

—Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui que t'accouches?... On démâte, ou on démâte pas?

—La chique!—lance 304, agacé.

Et, résolument:

—Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse la misaine! Et hisse la grand'voile, aussi!

La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, rapide comme un goéland.

Attention! voici la barre!...

304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents serrées. Ça se présente mal, cette barre. D'abord, on n'est plus vent arrière, naturellement. On est au plus près, et la baleinière donne une terrible bande. Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme une dégelée de soufflets qui claquent contre sa joue bâbord... Et puis...

Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa jeune expérience ne ferait pas mal dans le paysage...

—Veille au grain!—a murmuré 356, Korcuff, inquiet.

C'est le moment. La première lame se gonfle sous l'étrave. La baleinière deux bondit à vingt pieds de hauteur, et retombe dans le redoutable creux... Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant jusqu'aux fargues l'embarcation écrasée...

—Bon sang de bon sang de bon sang!...

Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, ne bondit plus. La lame, géante lutteuse, l'empoigne à bras-le-corps, et pèse irrésistiblement sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors comme par une fronde lâchent toute prise, s'éparpillent sur vingt mètres à la ronde, puis sont roulés vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent le quart d'heure après, au complet sinon intacts: tout le monde saigne des mains, des genoux et du visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et 304, Le Kerrec, le bras droit cassé.

—Manque tout de même personne! Y a du bon!—observe philosophiquement l'un des naufragés.

Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:

—Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins juifs, soldats du pape! J'aimerais mieux tous être crevés!...

Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de toile, furieusement.

—Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc pas comme ça!... Tiens! à preuve! v'là ta baleinière qui rapplique, elle, aussi donc!

C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la côte comme son équipage. Elle dérive sens dessus dessous. Ses mâts arrachés flottent le long d'elle... Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras cassé:

—Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, peut-être bien!... On va la renflouer, c'te baleinière! hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!

Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il peut, à cloche-main. Tous ensemble,—oh! hisse!—ils soulèvent l'épave. Elle retombe. Ils redoublent. Elle retombe encore. Ils s'acharnent,—hisse, hisse donc!—Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils triomphent enfin, ils retournent la coque flottante. Ils grimpent dedans... C'est plein d'eau, comme juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.—Allons, du nerf! de l'huile de bras!

—Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?

—Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... et ramasse tout sur les bancs, au milieu... Compte voir aussi si les avirons sont tous en abord.

—Cinq, six, sept...

—Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux souquer, toi, 356, avec ton pied «forcé»?

—Te frappe pas à cause de mon pied!

—Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...

Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, se lance derechef à l'assaut de la barre,—à l'aviron cette fois...

Au flanc du Ça-Ira, la baleinière deux accoste. De si loin, les timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, ni le renflouage: la barre faisait écran. Et l'officier de quart, debout à la coupée, considère avec quelque surprise cette embarcation inondée, ces matelots ruisselants et à bout de forces...

—Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!

Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à bord, non sans quelque difficulté: son bras cassé le pique dur, à présent, et enfle de minute en minute... L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui un gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui salue de la main gauche:

—Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? Vous êtes blessé? où? comment?

Mais Le Kerrec,—304, Le Kerrec, patron de la baleinière deux, de la baleinière deux qui est là, sauvée, intacte, le long du bord!—hausse dédaigneusement les épaules:

—C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais je viens vous rendre compte pour la corvée de la baleinière... Alors, voilà, je vas vous dire, cap'taine: pour la corvée, rien de particulier[1].

[1] Seuls parmi ces Dix-Sept Histoires de Marins, les trois contes ci-dessus:—108, le Duc, ambassadeur,la crapule,la baleinière deux,—ne sont pas rigoureusement inédits. Sous des titres un peu différents: 108, le Duc, matelot,464, Tiphaigne, matelot,304, le Kerrec, matelot,—ils ont fait partie d'un recueil d'amateurs, paru chez Dorbon aîné, en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500 exemplaires tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais réédité.—C. F.


CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE


LA ROYALE CHARITÉ

pour une petite stèle turque,
verte, à l'épitaphe d'or,
et pour la pensée gardienne...

Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.—Il y a longtemps: beaucoup d'années.—Celui qui me la fit, je ne le nommerai pas. Il était illustre déjà, quand il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers de l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est donc pas de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance. Mais, s'il daigne lire ces lignes, il se reconnaîtra. Et puisse l'hommage très humble de ma reconnaissance lui être doux, venant après mille et dix mille injures abjectes qui lui furent naguère prodiguées, lors qu'il osa noblement défendre, avec tout son courage et tout son génie, une bonne et belle cause que la plèbe ignorante avait décrétée mauvaise, et que les dieux injustes ont d'ailleurs condamnée.

Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup, beaucoup d'années. En ce temps-là, lui, marin, servait encore sur les flottes de France. Moi, mes cheveux étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus un seul qui ne soit maintenant couleur de neige.—Lui commandait, sur des eaux très lointaines, un petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche a brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs. Moi, marin comme lui, j'étais enseigne, frais promu, à bord de ce petit vaisseau; et j'y jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils... L'un des quatre ne m'en fit pas moins, certain jour, une assez sanglante plaisanterie, grâce à cette bonne poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à nous méfier... Il y a si longtemps!—Mais ce n'est pas de poudre qu'il s'agit.

Un soir donc,—un soir d'avril, un joli soir de printemps, que les fleurs nouvelles devaient embaumer délicieusement, à terre, mais que la brise de sud-ouest changeait pour nous en un vilain soir de bourrasques et de grains,—notre bateau faisait pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf longues semaines d'une de ces navigations dites «télégraphiques», dont les bâtiments de guerre sont plus coutumiers qu'ils ne voudraient:—On part tout d'un coup, vite, vite, sur un ordre mystérieux, reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre chose: de l'est, ou du sud; puis du S. 65° E, ou du N. 88° E; puis on mouille au large d'une côte déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois, sans prendre langue;—tout ça, sur de nouveaux ordres, mystérieux de plus en plus, qui vous tombent du ciel au fur et à mesure, par T. S. F. toujours, drus comme grêle;—et finalement on revient,—sans avoir rien fait, sans avoir rien vu, sans savoir pourquoi on est revenu, sans savoir pourquoi on était parti.—Voilà ce que c'est qu'une navigation télégraphique.

Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche et mer houleuse, pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf semaines d'une promenade de cette espèce-là. Bien entendu, nous étions partis, soixante-trois jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer à quiconque le moindre p. p. c. En outre, la côte déserte qui nous avait abrités était une côte sérieusement déserte, hors toutes routes postales; en sorte que, soixante-trois jours durant, personne au monde n'avait pu recevoir de nous la moindre nouvelle,—pas un mot, rien, ce qui s'appelle rien!—ni seulement deviner ou soupçonner quoi que ce fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait; mais on ne savait que ça... Étions-nous arrivés quelque part? où? quand? et quand reviendrions-nous? voire, reviendrions-nous jamais ... autant d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant, mes amis à moi, par exemple ... mes amies aussi ... avaient fort bien pu croire, tous et toutes,—mon Dieu! non sans quelque apparence de raison!—que je les oubliais, ni plus, ni moins!... Dame! mettez-vous à leur place! qui donc, sauf un marin, ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en va sans savoir où il va? un voyageur, neuf semaines durant, claquemuré dans un pays sans boîte à lettres?—A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies sont des lanternes! elle est à dormir debout votre histoire de brigands!

Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans ce goût qui allaient nous accueillir au débarqué... En d'autres temps, je m'en serais soucié comme un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ... que voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage... Même, à la seule pensée qu'une certaine bouche, que je savais trop bien, me dirait peut-être ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait, sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout de ses belles lèvres adorablement ciselées ... ouf! je tremblais comme feuille en automne!...

Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de quoi se casser la tête contre les épontilles!... Cette bouche, la plus fière, la plus noble que j'eusse connue ... que j'aie connue de toute ma vie!... cette bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux—et bientôt pour mon cœur—toute la grâce et toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir au monde d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du premier moment, j'avais aimée d'un si grand amour que je n'osais même pas imaginer son baiser ... cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant notre absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très tendrement: «Je ne vous aimerai jamais, jamais, jamais!» Nulle promesse plus claire, n'est-ce-pas? Mais le départ était venu, et la promesse n'avait pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas dit: «Je vous aime...»—parce que trois jours, c'est trop peu, pour qu'une femme, même amoureuse, puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a depuis là jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...» jusqu'à: «J'aime!...» Neuf semaines, par contre, c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop, d'après l'arithmétique officielle de l'amour!—Neuf fois!... j'avais donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ... manqué mon heure ... l'heure unique, si fiévreusement attendue, espérée, respirée, l'heure où j'eusse entendu la bouche consentante me dire enfin: «Oui...» plus tendrement que naguère elle ne m'avait dit: «Non...». Cette heure-là, mon heure éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en sautaient hors des yeux, chaudes comme braise, amères comme fiel... Oui! j'en vins à pleurer bel et bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du charnier, persuadés «qu'une saleté d'escarbille s'avait comme ça foutue dans l'œil au lieutenant, et que ça devait tout de suite s'extracter...» Ainsi fut sauvée ma face.....

Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être! Je ne désespérais pas, non! Nous revenions, maintenant, enfin! une heure nouvelle allait donc sonner, l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas m'échapper, comme l'autre, j'en jurais ma vie! Non, non, non! rien n'était perdu! il ne s'agissait que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais cette sensation superstitieuse que les neuf semaines déjà révolues ne comptaient pour rien, tant qu'elles n'étaient que neuf ... et qu'elles compteraient pour tout, au contraire,—pour l'éternité, pour la géhenne,—si elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la traversée, aux quatre jours ultimes, précédant l'arrivée au port, précédant le revoir...

Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi et un mercredi. Nous faisions route pour atterrir le jeudi matin. Et cela tombait vraiment à souhait: car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle que je cherchais, et la trouver seule...

Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps, pour achever notre voyage. La mer roulait de grosses lames cylindriques, vertes, frangées, d'écume grise, et le vent soufflait grand frais. Notre coquille de noix fatiguait, et craquait, et geignait de tous ses membres, à chaque coup de tangage. Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher aux rambardes pour n'être point enlevé par les vagues. Quand vint le troisième jour, le mardi, nous commencions d'être tous terriblement las; et lui, notre chef, le commandant du navire, plus que nous tous: il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit heures d'affilée. Le soir, la bourrasque n'avait pas molli. Le commandant ne se coucha encore pas. Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes et suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de mieux qu'un morceau de pain dur, arrosé d'eau de mer.

Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart à huit heures du matin; et je vis tout de suite que le commandant était, lui, à bout de forces, ou presque...

Deux cents milles nous restaient à franchir: vingt heures à dix nœuds. La mer était toujours très grosse. Le commandant n'en avait donc pas fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas dormir avant le lendemain, jeudi. Il profita pourtant d'une embellie, vers le milieu du jour, et s'assoupit, debout, accoté contre la rambarde, les reins retenus par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient sans trêve au visage. Sur les deux heures, la brise força d'ailleurs; et quand vint le crépuscule, le ciel échevelé me fit songer à deux chignons de femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés, l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli, mais ça promettait une nuit affreuse.

Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait l'horizon, dentelé comme une scie par les vagues lointaines, nous passions, dansant de plus belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle avancée du continent. Cette île, qui fut volcan dans sa jeunesse d'île, imite assez bien la forme d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est une façon de détroit, minuscule, accessible tout de même aux petits navires. Et, ce détroit franchi, les petits navires trouvent, au centre de l'anneau jadis cratère, aujourd'hui lac, un abri, une rade véritable, la plus sûre et la plus paisible que je sache...

Nous passions donc par le travers de cette rade-là, tanguant, roulant toujours. Et lui, notre chef, le commandant, pâle comme cadavre, et désespérément roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne pas tomber à plat pont d'épuisement, regardait vers l'îlot, sans voir...

Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et ses yeux brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,—n'ayant pas encore deviné, mais inquiet déjà, vaguement...

Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ... l'instant d'après, il commanda:

—A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!... dressez maintenant!... et gouvernez comme ça ... sur l'entrée de la passe ... entre les deux pointes, oui!...

Je sentis un grand froid glisser tout le long de mon dos, de la nuque aux reins. Lui s'était retourné vers moi:

—Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... Rappelez donc l'équipage aux postes de mouillage!... Nous allons entrer là-dedans, y jeter un pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à l'abri... Demain, il fera jour...

Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint pas. Il acheva, pour soi, bouche fermée:

—Je suis crevé! il faut que je dorme!

Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient dans le vent déjà moins brutal: l'île plus proche nous masquait déjà du large. La passe semblait s'élargir devant notre étrave, presque libérée, maintenant, des gifles furieuses de la mer...

J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. Cent mètres encore, et nous aurions franchi la passe...

Alors le courage me manqua, et je sentis que j'allais pleurer,—pleurer encore!—de regret cuisant, de morne souffrance... Vous comprenez: la nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé de douze heures; nous serions là-bas le soir, au lieu d'y être le matin; et ce ne serait pas ce jeudi-ci, ni l'autre, peut-être, ni après, ni jamais! j'en avais le pressentiment! que je retrouverais la chère bouche aux belles lèvres, la bouche aimée...

Je m'étais détourné. Je regardais la lame de sillage, fixement ... c'est plus vert que les vraies lames de houle, une lame de sillage ... avec moins d'embruns floconneux à la crête...

Tout à coup, la voix bien connue m'appela:

—Fargone!

Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma bouche et mes sourcils:

—Commandant?

Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je me tins très bien, et que mon visage demeura tout à fait impassible. Lui me regardait néanmoins avec des yeux singuliers.

A la fin:

—Allez vous-en!—fit-il, bourru:—avec votre air ahuri, vous m'ôtez de la tête ce que je voulais vous dire...

Je m'inclinai, muet. Lui soupira,—d'un grand soupir d'homme très, très las:

—Bah!

Et brusquement, il commanda:

—A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez! Fargone, faites rompre l'équipage des postes de mouillage!

Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais répéter l'ordre:

—Eh bien! quoi?—dit-il.—C'est pour aujourd'hui ou pour demain?

Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de joie ruisselait dans toutes mes veines et dans toutes mes artères.

Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand le tangage et le roulis eurent recommencé de nous secouer, à peu près comme les cuisinières secouent la salade dans le panier de fils de fer, je ne retins pas cette question-ci, qui monta malgré moi de mon cœur à ma bouche:

—Commandant ... alors?... vous ne voulez plus passer la nuit au mouillage?... vous ne voulez plus retarder notre arrivée là-bas?...

Il haussa lentement ses épaules, lourdes de fatigue amoncelée:

—Non,—dit-il...

Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la tête:

—Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux plus, parce que, tout à l'heure ... pendant que je voulais ... vous avez eu trop de chagrin!... trop! je vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi aussi, jadis ... quand j'étais jeune comme vous ... j'ai eu du chagrin comme vous...

Il regarda vers la terre:

—Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de moi...

Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu son regard clair:

—Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop vite qu'un vieil homme vous a sacrifié aujourd'hui son dernier, son suprême plaisir de vieil homme: dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est las...

Je n'ai pas oublié.

Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il m'a faite, lui, je désire vivre assez pour la rendre au premier jeune amant fiévreux et douloureux que je rencontrerai...


L'AMOUREUSE TRANSIE

à J. Paul-Boncour.

Ceci est une histoire vraie.

D'ailleurs,—qui l'inventerait?

En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois aux Antilles, dont cinq ou six semaines à Fort-de-France en Martinique. Mon dégoût des Yankees m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen.

C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis une semaine. Et j'avais tout juste eu le temps de constater, du lundi au dimanche, que le pays était beau,—un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;—que les mulâtresses étaient jolies; et que les cocktails étaient bien dosés. (New-Orléans est l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France est leur paradis retrouvé.)

Je m'ennuyais cependant,—parce que les cocktails et les mulâtresses sont pour moi de trop vieilles amours, et parce que je suis trop obèse et trop arthritique pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions alpestres et des rêveries forestières. Un soir, donc, cherchant un soupçon de fraîcheur au bord de la mer,—le mois de mars martiniquais vaut le mois d'août parisien,—je vis avec soulagement entrer en rade un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette très archaïque: phares carrés, poupe massive. Du premier coup d'œil, j'avais reconnu le Duguay-Trouin, en ce temps-là frégate-école de nos aspirants de marine. Le soir même, tout Fort-de-France, rajeuni et tapageur, était envahi par une horde de casquettes blanches et de dolmans noirs à boutons d'or.

Assis à une terrasse de café, je regardais défiler toute cette jeunesse, quand un gamin de vingt ans, joli comme un cœur, s'approcha de ma table et me demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai à s'asseoir, lui offrant d'abord un egg-nog, boisson jeune, et lui promettant de le débaucher ensuite, s'il y tenait. En même temps, je lui tendais ma carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie, d'un pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt, d'un geste qui sentait de loin son gentilhomme, et se présenta à son tour: il s'appelait le comte de Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins communs. Du coup nous ne pouvions pas ne pas dîner ensemble. Il n'avait jamais mangé de curry, le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif. Mon Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux petites bouteilles de Pommery nature. Il était un peu gris quand vint l'heure que choisissent les mulâtresses pour promener leurs yeux de satin noir sur la Savane. Et ce fut lui qui me rappela ma promesse.

Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,—le regardaient, plutôt: il était à croquer.—Mais ce bébé, à l'instant d'aborder une femme, devenait aussi chastement timide qu'il avait été le contraire en m'abordant, moi. Après trois bons quarts d'heure, et malgré plusieurs douzaines d'œillades, nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et je voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient au secours.

—Parbleu!—lui dis-je, le prenant en pitié,—je devine: vous ne voulez pas d'une fille de trottoir. Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont autrement qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent pas tout à fait à la dernière caste. N'importe! Puisque c'est votre goût, allons aimer à domicile!...

Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez qu'à Fort-de-France, toutes les jeunes mulâtresses sont de petites filles très sages, lesquelles sans doute dorment avec qui leur plaît,—au pluriel,—mais n'en habitent pas moins, dignement, sous le toit familial. Rien n'est d'ailleurs mieux accepté, ni plus correct, que d'aller sur le tard quérir chez père et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous risquez toujours de tomber mal à propos, et d'être reçu à la fraîche. Mais c'est le cas très rare.

J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les réverbères éclairaient romantiquement les maisonnettes créoles et leurs jardins grands comme la main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait d'une lente caresse, je fis ma conférence, exposant en trois points comment n'importe laquelle de ces maisonnettes-là nous devait être, plus que probablement, hospitalière, et comment il importait sans davantage d'en choisir une dont la plus aimable habitante fût potelée à souhait...

Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une petite fille vraiment faite exprès, des cheveux aux ongles de pieds, pour un débutant;—une merveille!... un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question de goût!—laquelle merveille s'était trouvée sur mon chemin, le jour même de mon arrivée. Je lui avais demandé un rendez-vous, et pris une caresse. J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je me rappelais le piment sucré de la caresse.

J'avais noté le nom, la naissance ... alias, la rue, le numéro. Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et Mayotte,—elle s'appelait Mayotte,—je pensais vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé plus gentil couple.

Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite bien loin à Fort-de-France, et pour cause. Je trouvai sans peine la maison. La porte en était ouverte, comme par une aimable attention du hasard. Nous entrâmes sans frapper, naturellement. Le petit perron conduisait droit dans la salle basse,—pièce à tout faire, salon, salle à manger, etc.—Je tirai ma montre de mon gousset: il était onze heures tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu des veillées sous la lampe,—des belles longues veillées où se débitent les formidables histoires de sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber au sein de toute la famille. Or, par une exception singulière, la salle basse était vide. Vide depuis peu de temps sans doute: la lampe éclairait à pleine mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant d'avant, poisseuses et parfumées encore, faisaient le rond sur la grande table.

—Ils sont allés se coucher,—dit Fleurac.

—C'est à voir,—répliquai-je.—Entrons plus avant.

Tous les logis créoles sont disposés comme je vais vous dire: à la salle basse succède une chambre à coucher; d'autres chambres sont à l'étage supérieur; mais, presque toujours, celle du rez-de-chaussée, plus élégante et surtout plus proche de la rue, est attribuée, par raison d'utilité publique, à la plus avenante des jeunes filles de la maison.

Je poussai la porte de cette chambre. Quatre bougies allumées y faisaient grande lumière. Je ne pris pas le temps d'admirer cet éclairage inusité, parce que je vis d'abord le lit, et la petite Mayotte couchée dans le lit.

Chut!—dis-je:—elle dort.

Fleurac entrait derrière moi, sur la pointe des pieds.

Elle était adorable, la petite Mayotte endormie: couchée sur le dos, les mains sagement jointes, les paupières tout à fait closes et le plus angélique sourire sur sa petite frimousse quasi virginale ... plus blanche que sa chemise, d'ailleurs, sa frimousse, sous l'écheveau de soie blonde qui lui servait de cheveux... (Il y a des mulâtresses dorées comme des Valkyries. On ne voit leur sang nègre qu'à la racine brune de leurs ongles, et au blanc bleuté de leurs yeux.)

—Mon petit,—dis-je à l'aspirant,—il n'y a pas deux choses à faire: ôtez-moi ce dolman, ce pantalon et le reste ... et fourrez-vous dans les draps!... Ce serait trop dommage de ne point profiter d'un sommeil semblable! Hardi! Je vous parie cent louis contre un sou qu'avant d'ouvrir les yeux, elle vous donnera la bouche!

—Mais ... si les parents surviennent?

—Je m'en charge: je les flanquerai à la porte. Allons, allons!

Il se déshabilla.—Qu'auriez-vous fait à sa place?—Ce fut moi qui soulevai la couverture, doucement, tout doucement... Il se glissa dessous, saisit l'enfant...

—Haaaaah!...

Le cri jaillit de sa bouche à lui,—pas de sa bouche à elle.—J'ai encore, gravé sur mes deux tympans, ce cri...—un hurlement...

Et, bondissant hors du lit, les yeux révulsés, les dents claquantes, le comte de Fleurac, son dolman d'une main, son pantalon de l'autre, passa la porte et disparut. Je ne l'ai jamais revu de ma vie.

Moi, ahuri, je restai sur place. Et je regardai la dormeuse. Le cri ne l'avait pas éveillée.—Pas éveillée?

Je lui mis la main sur le front. D'honneur! il me fallut toute ma force nerveuse pour dompter mon épouvante:—le front était de marbre;—la dormeuse était morte.—Morte;—enlevée en deux jours, sans doute, par une des maladies foudroyantes du pays. Les quatre bougies étaient des cierges. Et je vis alors qu'il y avait sur la table de nuit un crucifix de cuivre, et qu'un rameau vert trempait dans une assiette d'eau bénite.


HISTOIRE DE MANNEQUIN

pour Valentine et pour Jacques Arnavon.

Ce fut l'arrivée du vaguemestre qui délia les langues. Le déjeuner avait été morne. Quand le roulis est assez fort pour culbuter verres et bouteilles, en dépit de tous les piquets et de tous les violons les plus ingénieux, on n'est guère en humeur de bavarder: chacun s'efforce de maintenir sa part de vaisselle en équilibre et se tait. On se taisait ainsi, à bord du Ça-Ira, en rade de Mogador, depuis sept jours: car il y avait sept jours tout juste que le contre-torpilleur de semaine avait apporté le dernier courrier;—dernier courrier, dernière occasion de rompre le silence, en échangeant les journaux reçus, voire les lettres...

Or, le vaguemestre, tout à coup, fit son entrée. Il portait à bout de bras le sac de toile bise scellé aux armes de la République, et le posa, non sans respect, sur la table du carré. Tout le monde, instantanément, fut debout. Le petit Verle, l'enseigne, qui a laissé en France une jolie femme, épousée trois semaines avant le départ,—c'est jeune, ça ne sait pas!—tendit le premier son canif pour couper le lien du sceau. Et Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, qui se repose des bombardements en traduisant Confucius, renversa le sac et fit le triage. Après quoi, chacun éventra son lot d'enveloppes et se mit à l'écart pour lire,—comme les bêtes fauves en cage font pour manger, quand elles ont très faim, et que le gardien vient de jeter la viande...

Toutefois, les premières pages avalées, les lecteurs s'ébrouèrent. Barclay, l'officier torpilleur, qui s'intéresse aux choses de l'Islam et fait des platitudes aux drogmans de légation pour être initié par eux aux mystères du Moghreb, brandit soudain un papier suggestif:

—Hé là! tendez l'oreille, tas d'ignobles giaours!... Vous savez qu'après le pillage de Mékinez, les tribus rebelles ont razzié toute la juiverie des environs, et vendu les femelles d'Israël au marché de Larache?...

—Parbleu! Il n'y a que la garnison espagnole de l'endroit pour ignorer encore ce détail!... Pas de leur faute, d'ailleurs, aux Espagnols: ils posaient, justement ce jour-là, en corps, à cheval et sabre au clair, devant un cinématographe!...

—C'était leur droit. Mais parlons du marché de Larache. Savez-vous à quel prix on les a vendues, les femmes juives de Mékinez?

—Dites?

—A neuf francs la douzaine!

Les hommes qui écoutaient n'étaient pas très faciles à étonner, parce que chacun d'eux, mainte fois, avait déjà rencontré, à force d'errer çà et là sur la terre ronde, des choses qu'on nommerait étonnantes entre la Madeleine et l'Opéra. Ils hochèrent pourtant la tête, admiratifs:

—Neuf francs la douzaine,—observa même quelqu'un,—ce n'est pas surfait! Les cours étaient bas.

—Les vendeurs ont dû boire un bouillon!—trancha le grand Rodier, qui joue quelquefois sa solde à la Bourse.

—Bah!—conclut Barclay.—Ils avaient raison, les gens de Larache: une femme, cela ne vaut pas plus de quinze sous ... en aucun pays!...

Le petit Verle, qui lisait une lettre parfumée, haussa les épaules. Personne d'ailleurs ne protesta.

Mais, au bout d'une minute, Rodier, fatigué de silence, bâilla:

—C'est égal!—reprit-il:—quinze sous!... Je regrette de n'avoir pas été à Larache; j'aurais fait monter les prix!

—Pourquoi?—fit Barclay:—puisqu'on vous dit que ça ne vaut pas plus!...

—C'est selon... Sur un croiseur en campagne, on pourrait tout de même surenchérir... Et puis, fichez-moi donc la paix, mon vieux! avec ça que vous ne les dépassez pas largement, vos quinze sous, quand le cœur vous en dit! avec ça que tous, tant que nous sommes, nous n'avons pas fait maintes fois les plus rondes boulettes en l'honneur des plus minces rouchies! Tenez, voici L'Estagne qui descend du quart: demandez-lui donc ce que lui coûtait, l'hiver dernier, son petit chameau toulonnais!...

L'Estagne, qui est deux fois marquis et douze fois millionnaire, et qui pourrait à son gré chasser à courre dans ses forêts de la Meuse, ou croiser sur son yacht de Corfou à Ceylan, ou ne rien faire dans son hôtel de la rue de Varennes,—s'il ne préférait, sans rime ni raison, servir obscurément la République à bord d'un vaisseau de guerre dont trente-sept millions de Français ne savent pas le nom,—L'Estagne sourit:

—Mon petit chameau ne me coûtait pas grand'chose!... pas assez, même!... je l'aurais probablement mieux apprécié, s'il s'était fait mieux payer!... En tout, il n'y a que l'effort et la difficulté qui comptent... Et même ici, sur ce Ça-Ira folâtre à l'instar d'un couvent de trappistes, je n'achèterais fichtre pas de femmes à quinze sous! Je donnerais plutôt les quinze sous pour ne pas acheter les femmes!... comme j'ai fait d'ailleurs jadis, et plus d'une fois...

—Racontez, mon vieux?... Ça empêchera cette petite brute de Verle de relire pour la cinquième fois sa lettre qui empeste le jicky...

—Je veux bien... Écoutez, ceux qui n'ont rien de mieux à faire!... L'an passé, j'étais secrétaire de la commission supérieure des tourelles électriques, à Paris. Un soir de juin, je venais de quitter le ministère. Il faisait beau. Je remontais à pied la rue Royale, quand, devant la porte du couturier Weill, une femme qui sortait tête baissée me heurta. Je m'arrêtai pour m'excuser, et je vis, fort étonné, que la malheureuse sanglotait de toutes ses forces. C'était une jolie fille de vingt ans à peu près, très mince et très blonde, gentiment attifée.

«—Eh bien?—lui dis-je tout de go, sans songer à mal:—qu'est-ce que vous avez, ma pauvre petite?

«Elle me reçut assez fraîchement:

«—Quoi? votre «pauvre petite?...» Je ne vous connais pas, moi! Mêlez-vous donc de vos affaires!... Ça me regarde, ce que j'ai!... et pas vous, hein!...

«Je me souvins alors que j'étais en face d'une bestiole de race infiniment ombrageuse; et je me hâtai de corriger ma gaffe:

«—Veuillez m'excuser, mademoiselle ... je vous demande infiniment pardon!... Mais c'est tellement extraordinaire de voir pleurer d'aussi jolis yeux ... on a tout de suite envie de les essuyer...

«Elle haussa les épaules, amadouée tant bien que mal. Et, de fil en aiguille, je sus vite son cas, banal à souhait, d'ailleurs: elle était mannequin chez Weill; et, le Grand Prix couru, Weill venait naturellement de sabrer son personnel; elle se trouvait donc sur le pavé; et il s'en fallait exactement de dix-neuf sous pour qu'en poche elle en eût vingt.

«—Si bien—conclut-elle—que, ce soir, je vais dîner comme du temps que j'étais arpette: avec les chevaux de bois!...

«A raconter ses malheurs, elle s'était consolée aux trois quarts. Elle riait maintenant, avec sa belle insouciance de moineau franc.

«Je risquai une invite:

«Voyons!... au lieu de dîner avec les chevaux de bois ... si vous dîniez avec moi?... en camarades s'entend!...

«Elle se cabra, hérissée derechef:

«—Ah bien! non, par exemple! Je les connais, les dîners «en camarades!...» Vous ne m'avez pas regardée, mon vieux! Je ne marche pas! j'ai les pieds en malines!...

«Mais j'arborai mon sérieux le plus froid:

«—Vous non plus, vous ne m'avez pas regardé!... J'ai autant envie de faire des bêtises que de me jeter à la Seine!... Je vous invite à dîner, parce que je suis seul, que je m'ennuie, et que ça m'a fait de la peine, tout à l'heure, de vous voir pleurer. Mais «dîner», ça veut dire «dîner», et rien d'autre! Naturellement, si ça vous chante, je vous emmènerai pour finir la soirée au Bois, ou au théâtre, ou n'importe où ... mais à minuit tapant, je vous reconduirai chez vous, et je vous quitterai devant la porte!... Vous avez compris cette fois? Est-ce oui, est-ce non?

«Interloquée, elle murmura: «C'est oui...» et prit mon bras, tout d'un coup silencieuse.

«Je l'installai, une demi-heure après, dans un cabinet de la place Gaillon. Le maître d'hôtel et le sommelier l'intimidèrent. Visiblement, elle dînait pour la première fois en pareil décor. Mais je pris garde à ne point l'effarer par un menu d'apparat. Je commandait des cailles et du chambertin, mais ni truffes ni champagne. Peu à peu, elle reprit contenance et bientôt bavarda. Elle était naturellement gaie, malicieuse et fine. Sa petite âme, un peu embryonnaire, ressemblait aux jardinets des villas de Passy ou d'Auteuil: point de grands horizons, mais des fleurs et de la verdure. On aurait passé des dimanches tolérables dans cette petite âme-là...

«J'abrège. Dessert, café, et la classique anisette. Poudre de riz. J'offre une Victoria de cercle, une glace au Pré-Catelan. On préfère ... devinez quoi? le Châtelet!... dont les affiches annonçaient la quatre-vingt-quinzième de je ne sais quelle féerie complètement idiote!... Je ne discute pas. J'obéis. Nous partons en hâte soudaine, «pour ne pas rater le commencement.» Et je subis sans broncher les sept actes et les trente tableaux. Il faisait une température de four, et je n'ai jamais tant avalé de poussière, à cause des cavalcades qui piaffaient tout le temps sur la scène... Mais jamais non plus je n'ai savouré d'aussi frais éclats de rire, ni contemplé des yeux si brillants de joie...

«Je continue à abréger. Rideau, sortie, fiacre, retour. Mon mannequin habitait, comme juste, à une portée de fusil plus loin que le diable vauvert. Trois quarts d'heure durant, nous fûmes serrés l'un contre l'autre, au fond de ce fiacre trop étroit, qui nous cahotait.—Je vous parle d'avant le déluge: les taxi-autos n'étaient point encore nés...

«La petite ne riait plus, ne parlait plus. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne frôlais même pas son genou, ni son coude. A mi-route, elle avait glissé dans ma main droite, comme par mégarde, sa main gauche. Mais je n'avais pas refermé ma main droite.

«On arriva enfin. J'aidai l'enfant à descendre. La maison n'avait pas l'air trop borgne. La porte s'ouvrit au premier coup de timbre, correctement.

«Et alors il se passa ceci, que je prévoyais depuis le commencement ... et vous aussi... Mon mannequin se tourna vers moi, regarda mes yeux, sourit, et au lieu d'articuler: «Adieu...» murmura: «Venez...».

«Moi, nettement, je secouai la tête de droite à gauche:

«—Non!...

«Elle en resta la bouche ouverte.

«—Comment?... vous ... vous ne voulez pas?...

«—Non, mon petit!... je ne veux pas! Ce que je vous ai dit tantôt, c'est tout de bon. Nous avons dîné comme c'était convenu: en camarades;—en camarades!—pas en fiancés! Donc, n, i, ni, c'est fini. Bonsoir!

«Elle n'y croyait pas bien encore. Soudain, une idée baroque lui passa par la tête. Bravement, elle fit un pas vers moi:

«—Oh!...—dit-elle:—c'est que vous croyez que je suis ... que je suis ... toute neuve?... à cause de ce que je vous ai dit d'abord, quand vous m'avez abordée?... Mais ce n'est pas vrai!... j'en ai déjà eu, des ... des petits amis... Allez! n'ayez pas scrupule!...

«Sur mon honneur, elle était rouge comme une cerise!... Je pris sa jolie patte qui tremblait, et je la baisai très respectueusement:

«—Si! j'ai scrupule!... et davantage, maintenant que vous avez eu le cœur de me dire ça... Tenez, mon petit: prenez cette enveloppe, où j'ai mis mon nom et mon adresse... Ce soir, il faut que je rentre chez moi ... et que je rentre seul.—Mais nous nous reverrons!

«Nous ne nous sommes jamais revus. L'enveloppe, vous devinez, contenait un billet bleu, et rien d'autre...

«Eh bien! vous le voyez: cette fois-là, au moins, j'ai donné les quinze sous, et j'ai laissé la femme!... Et qui oserait dire que j'ai eu tort?...


NAISSANCE DE VAISSEAU

à Léon Barthou.

Dans sa matrice immense:—le chantier de construction, la cale,—le cuirassé près de naître attend l'heure de la naissance, l'heure du lancement. Elle va sonner. Quelques accores à faire sauter, quelques coins à souquer d'un dernier coup de masse; puis trois traits de scie dans la savate; puis, si les trois traits ne suffisent pas, un tour du vérin hydraulique, de ce vérin qui est le forceps des accouchements de vaisseaux;—et tout sera consommé:—le cuirassé flottera.—La cale aura enfanté le navire.

Cette cale encore grosse de son vaisseau, c'est celle des Forges et Chantiers de la Méditerranée, à la Seyne, faubourg de Toulon. Ce vaisseau qu'on va lancer, c'est le Paris, cuirassé de bataille: vingt-trois mille tonnes, trente mille chevaux, trente-six canons, dont douze géants de 305 mm., mille hommes d'équipage.—Aujourd'hui donc, aujourd'hui samedi 28 septembre 1912, les Forges et Chantiers vont mettre bas le Paris, leur dernier-né.

La cale: figurez-vous un bout de grand'route, qui s'abaisse en pente douce jusqu'à s'enfoncer sous la mer;—un très grand bout d'une route très grande: quarante mètres de large, deux cents mètres de long. C'est dallé de pierres, avec, au milieu, un chemin de bois, poli comme un miroir.—Et voilà la cale.—Sur la cale, le vaisseau: figurez-vous une nef de cathédrale gothique, plus haute que large, plus longue que haute, mais retournée sens dessus dessous. Oui: le toit par terre,—c'est la carène arrondie et cintrée,—et le pavé en haut, à quelque trente mètres au-dessus du sol,—c'est le pont supérieur du navire.—Bref: Notre-Dame; en plus grand; et toute d'acier.

A droite et à gauche, deux estrades. Elles regorgent d'une foule invraisemblable, extravagante: il y a place, là-dessus, tout compris, pour douze cents personnes, bien tassées; et cinq mille s'y sont empilées! et il a fallu refuser du monde. Dame! songez donc: le lancement du premier cuirassé français qui soit vraiment un cuirassé de premier rang, un superdreadnought! Car il n'y a pas à dire: «Mon bel ami...» A l'heure qu'il est,—à l'heure de ce lancement du Paris,—en cette automne de l'an de grâce 1912,—la flotte française en compte tout juste autant que la flotte suisse, de superdreadnoughts!... et de dreadnoughts, d'ailleurs, pas un de plus!... bref, zéro, là comme ici ... et les statistiques officielles qui prétendent le contraire mentent sans vergogne comme autant d'affiches électorales...

Cela vous étonne?—Moi, c'est le contraire qui m'étonnerait.—De 1894 à 1904 à peu près, un vent de folie furieuse a soufflé du palais Bourbon sur la rue Royale! Dix ans de tempête viennent à bout des plus robustes vaisseaux. La marine française était puissante et vivace. Depuis deux cent cinquante ans, jamais elle n'avait cessé d'être la deuxième des marines du monde, ne cédant le pas qu'à la seule marine anglaise, et parfois la lui disputant. Douze grandes guerres, trois révolutions, deux émigrations, La Hougue, Les Saintes, Prairial, Aboukir, Trafalgar, rien n'avait eu raison d'elle... Mais ce que Ruyter, Rodney, Nelson n'avaient pu, quatre politiciens ignares et trois théoriciens songe-creux y réussirent du premier coup, sans bataille et sans péril; et dix pauvres petites années, dix années de pleine paix, c'est tout le temps qu'il leur fallut... Après ces dix années-là, la marine française était morte.

Elle renaît aujourd'hui. Mais sa splendeur passée n'est plus qu'un souvenir. Elle fut la deuxième des marines du monde, et parfois lutta pour le premier rang. Elle se contentera du cinquième ou du sixième, après les Anglais, après les Allemands, après les Américains, après les Japonais, après les Italiens peut-être, après les Russes bientôt...

N'importe! elle renaît... Tout à l'heure, un cuirassé français, un vrai cuirassé, bon pour les batailles prochaines, flottera...

Donc, ce lancement du Paris, du Paris tant et si longtemps souhaité, désiré, voulu par tous les marins de France, c'est un spectacle unique. Il faut être là. On y est.

Cela fait une ribambelle de très jolis chapeaux. Alentour, les galons des uniformes brillent. Et l'on bavarde tant qu'on peut, comme si l'heure n'était pas solennelle le moins du monde.

D'ailleurs, par hasard, il arrive çà et là que les bavards s'occupent du Paris... Dans un groupe très élégant, un petit officier, frais échappé du Duguay-Trouin sans doute, harangue deux fort jolies femmes, dont l'une ressemble à s'y méprendre à mademoiselle ... Chose ... des Variétés... ou d'ailleurs... Et pourquoi ne serait-ce pas mademoiselle Chose?... Le petit officier parle haut, et on l'écoute:

—Pourquoi ce nom tronqué: le Paris? C'est absurde! La Ville de Paris, voilà le nom qu'il aurait fallu!... La Ville de Paris, ça nous aurait rappelé des souvenirs...

Mademoiselle Chose est curieuse:

—Quels souvenirs, cher monsieur?

—Des souvenirs assez glorieux, chère madame!... mais les Français oublient facilement... Savez-vous que, jadis, au temps des flottes françaises qui gagnaient des batailles, plusieurs vaisseaux de ces flottes-là se sont appelés la Ville de Paris?... et jamais aucun de Paris?... Non, naturellement, vous ne savez pas. Personne ne sait, chez nous. En Angleterre...

—Laissez donc l'Angleterre où elle est, et racontez votre histoire ... votre histoire de Paris?... Vous en mourez d'envie.

—Moi? si on peut dire!... D'abord, j'en ai deux, d'histoires, si vous y tenez...

—Nous y tenons. Dépêchez-vous!

—A vos ordres, madame! je me dépêche!... Guerre Indépendance; Amérique; bataille des Saintes; comte de Grasse; Ville de Paris; huit cent quatre-vingts hommes d'équipage; douze heures de combat; huit cent soixante-dix-sept morts et blessés. Histoire terminée.

—Qu'est-ce que c'est que ce galimatias?

—C'est la première histoire. Je me suis dépêché, pour vous plaire.

—Vous êtes assommant. Je n'ai rien compris.

—C'est pourtant clair. En avril 1782, l'amiral français comte de Grasse perdit contre le grand Rodney la bataille des Saintes, aux Antilles. Grasse montait un trois ponts, qui se nommait la Ville de Paris. Ce vaisseau se battit si bien qu'après douze heures de canonnade à bout portant les Anglais vainqueurs, montant à l'abordage, ne trouvèrent sur la Ville de Paris que trois Français encore debout, sur près de neuf cents que comptait l'équipage. Les boulets ennemis avaient si largement éventré les flancs du vaisseau vaincu que, s'il faut en croire le récit d'un témoin, on aurait pu, après le combat, faire passer par la plus grande brèche un carrosse de cour attelé à quatre.