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Dominique

Chapter 12: XI
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About This Book

An earnest narrator recounts the confidences of a man who withdraws from public life to live modestly in the countryside. The account traces his growing acceptance of anonymity, daily routines, attachments and duties tied to a small circle, and his self-examination that balances resignation with lingering reflections on past ambitions. Episodes of rural labor, solitary walks and occasional social encounters reveal a temperament inclined to melancholy yet satisfied by rooted domestic responsibilities. The narrative unfolds through intimate recollections and conversational moments that probe themes of humility, the limits of aspiration, and the quiet dignity of a deliberately simple existence.

IX

NOUS arrivâmes à Paris le soir. Partout ailleurs il eût été tard. Il pleuvait; il faisait froid. Je n'aperçus d'abord que des rues boueuses, des pavés mouillés, luisants sous le feu des boutiques, le rapide et continuel éclair de voitures qui se croisaient en s'éclaboussant, une multitude de lumières étincelant comme des illuminations sans symétrie dans de longues avenues de maisons noires dont la hauteur me parut prodigieuse. Je fus frappé, je m'en souviens, des odeurs de gaz qui annonçaient une ville où l'on vivait la nuit autant que le jour, et de la pâleur des visages qui m'aurait fait croire qu'on s'y portait mal. J'y reconnus le teint d'Olivier, et je compris mieux qu'il avait une autre origine que moi.

Au moment où j'ouvrais ma fenêtre pour entendre plus distinctement la rumeur inconnue qui grondait au-dessus de cette ville si vivante en bas, et déjà par ses sommets tout entière plongée dans la nuit, je vis passer au-dessous de moi, dans la rue étroite, une double file de cavaliers portant des torches, et escortant une suite de voitures aux lanternes flamboyantes, attelées chacune de quatre chevaux et menées presque au galop.

«Regarde vite, me dit Olivier, c'est le roi.»

Confusément je vis miroiter des casques et des lames de sabres. Ce défilé retentissant d'hommes armés et de grands chevaux chaussés de fer fit rendre au pavé sonore un bruit de métal, et tout se confondit au loin dans le brouillard lumineux des torches.

Olivier s'assura de la direction que prenaient les attelages; puis, quand la dernière voiture eut disparu:

«C'est bien cela, dit-il avec la satisfaction d'un homme qui connaît son Paris et qui le retrouve, le roi va ce soir aux Italiens.»

Et malgré la pluie qui tombait, malgré le froid blessant de la nuit, quelque temps encore il resta penché sur cette fourmilière de gens inconnus qui passaient vite, se renouvelaient sans cesse, et que mille intérêts pressants semblaient tous diriger vers des buts contraires.

«Es-tu content?» lui dis-je.

Il poussa une sorte de soupir de plénitude, comme si le contact de cette vie extraordinaire l'eût tout à coup rempli d'aspirations démesurées.

«Et toi?» me dit-il.

Puis, sans attendre ma réponse:

«Oh! parbleu, toi, tu regardes en arrière. Tu n'es pas plus à Paris que je n'étais à Ormesson. Ton lot est de regretter toujours, de ne désirer jamais. Il faudrait en prendre ton parti, mon cher. C'est ici qu'on envoie, au moment de leur majorité, les garçons dont on veut faire des hommes. Tu es de ce nombre, et je ne te plains pas; tu es riche, tu n'es pas le premier venu, et tu aimes!» ajouta-t-il en me parlant aussi bas que possible.

Et avec une effusion que je ne lui avais jamais connue, il m'embrassa et me dit:

«A demain, cher ami, à toujours!»

Une heure après, le silence était aussi profond qu'en pleine campagne. Cette suspension de vie, l'engourdissement subit et absolu de cette ville enfermant un million d'hommes, m'étonna plus encore que son tumulte. Je fis comme un résumé des lassitudes que supposait cet immense sommeil, et je fus saisi de peur, moins par un manque de bravoure que par une sorte d'évanouissement de ma volonté.

Je revis Augustin avec bonheur. En lui serrant la main, je sentis que je m'appuyais sur quelqu'un. Il avait déjà vieilli, quoiqu'il fût très jeune encore. Il était maigre et fort blême. Ses yeux avaient plus d'ouverture et plus d'éclat. Sa main toute blanche, à peau plus fine, s'était épurée pour ainsi dire et comme aiguisée dans ce travail exclusif du maniement de la plume. Personne n'aurait pu dire, à voir sa tenue, s'il était pauvre ou riche. Il portait des habits très simples et les portait modestement, mais avec la confiance aisée venue du sentiment assez fier que l'habit n'est rien.

Il accueillit Olivier pas tout à fait comme un ami, mais plutôt comme un jeune homme à surveiller et avec lequel il est bon d'attendre avant d'en faire un autre soi-même. Olivier, de son côté, ne se livra qu'à demi, soit que l'enveloppe de l'homme lui parût bizarre, soit qu'il sentît par-dessous la résistance d'une volonté tout aussi bien trempée que la sienne et formée d'un métal plus pur.

«J'avais deviné votre ami, me dit Augustin, au physique comme au moral. Il est charmant. Il fera, je ne dis pas des dupes, il en est incapable, mais des victimes, et cela dans le sens le plus élevé du mot. Il sera dangereux pour les êtres plus faibles que lui qui sont nés sous la même étoile.»

Quand je questionnai Olivier sur Augustin, il se borna à me répondre:

«Il y aura toujours chez lui du précepteur et du parvenu. Il sera pédant et censeur, comme tous les gens qui n'ont pour eux que le vouloir et qui n'arrivent que par le travail. J'aime mieux des dons d'esprit ou de la naissance, ou, faute de cela, j'aime mieux rien.»

Plus tard leur opinion changea: Augustin finit par aimer Olivier, mais sans jamais l'estimer beaucoup. Olivier conçut pour Augustin une estime véritable, mais ne l'aima point.

Notre vie fut assez vite organisée. Nous occupions deux appartements voisins, mais séparés. Notre amitié très étroite et l'indépendance de chacun devaient se trouver également bien de cet arrangement. Nos habitudes étaient celles d'étudiants libres à qui leurs goûts ou leur position permettent de choisir, de s'instruire un peu au hasard et de puiser à plusieurs sources avant de déterminer celle où leur esprit devra s'arrêter.

Très peu de jours après, Olivier reçut de sa cousine une lettre qui nous invitait l'un et l'autre à nous rendre à Nièvres.

C'était une habitation ancienne, entièrement enfouie dans de grands bois de châtaigniers et de chênes. J'y passai une semaine de beaux jours froids et sévères, au milieu des futaies presque dépouillées, devant des horizons qui ne me firent point oublier ceux des Trembles; mais qui m'empêchèrent de les regretter, tant ils étaient beaux, et qui semblaient destinés, comme un cadre grandiose, à contenir une existence plus robuste et des luttes beaucoup plus sérieuses. Le château, dont les tourelles ne dépassaient que de très peu sa ceinture de vieux chênes, et qu'on n'apercevait que par des coupures faites à travers le bois, avec sa façade grise et vieillie, ses hautes cheminées couronnées de fumée, ses orangeries fermées, ses allées jonchées de feuilles mortes,—le château lui-même résumait en quelques traits saisissants ce caractère attristé de la saison et du lieu. C'était toute une existence nouvelle pour Madeleine, et pour moi c'était aussi quelque chose de bien nouveau que de la trouver transportée si brusquement dans des conditions plus vastes, avec la liberté d'allures, l'ampleur d'habitudes, ce je ne sais quoi de supérieur et d'assez imposant que donnent l'usage et la responsabilité d'une grande fortune.

Une seule personne au château de Nièvres paraissait regretter encore la rue des Carmélites: c'était M. d'Orsel. Quant à moi, les lieux ne m'étaient plus rien. Un même attrait confondait aujourd'hui mon présent et mon passé. Entre Madeleine et madame de Nièvres il n'y avait que la différence d'un amour impossible à un amour coupable; et quand je quittai Nièvres, j'étais persuadé que cet amour, né rue des Carmélites, devait, quoi qu'il dût arriver, s'ensevelir ici.

Madeleine ne vint point à Paris de tout l'hiver, diverses circonstances ayant retardé l'établissement que M. de Nièvres projetait d'y faire. Elle était heureuse, entourée de tout son monde; elle avait Julie, son père; il lui fallait un certain temps pour passer sans trop de secousse, de sa modeste et régulière existence de province, aux étonnements qui l'attendaient dans la vie du monde, et cette demi-solitude au château de Nièvres était une sorte de noviciat qui ne lui déplaisait pas. Je la revis une ou deux fois dans l'été, mais à de longs intervalles et pendant de très courts moments, lâchement surpris à l'impérieux devoir qui me recommandait de la fuir.

J'avais eu l'idée de profiter de cet éloignement très opportun pour tenter franchement d'être héroïque et pour me guérir. C'était déjà beaucoup que de résister aux invitations qui constamment nous arrivaient de Nièvres. Je fis davantage, et je tâchai de n'y plus penser. Je me plongeai dans le travail. L'exemple d'Augustin m'en aurait donné l'émulation, si naturellement je n'en avais pas eu le goût. Paris développe au-dessus de lui cette atmosphère particulière aux grands centres d'activité, surtout dans l'ordre des activités de l'esprit; et, si peu que je me mêlasse au mouvement des faits, je ne refusais pas, tant s'en faut, de vivre dans cette atmosphère.

Quant à la vie de Paris, telle que l'entendait Olivier, je ne me faisais point d'illusions, et ne la considérais nullement comme un secours. J'y comptais un peu pour me distraire, mais pas du tout pour m'étourdir, et encore moins pour me consoler. Le campagnard en outre persistait et ne pouvait se résoudre à se dépouiller de lui-même, parce qu'il avait changé de milieu. N'en déplaise à ceux qui pourraient nier l'influence du terroir, je sentais qu'il y avait en moi je ne sais quoi de local et de résistant que je ne transplanterais jamais qu'à demi, et si le désir de m'acclimater m'était venu, les mille liens indéracinables des origines m'auraient averti par de continuelles et vaines souffrances que c'était peine inutile. Je vivais à Paris comme dans une hôtellerie où je pouvais demeurer longtemps, où je pourrais mourir, mais où je ne serais jamais que de passage. Ombrageux, retiré, sociable seulement avec les compagnons de mes habitudes, dans une constante défiance des contacts nouveaux, le plus possible j'évitais ce terrible frottement de la vie parisienne qui polit les caractères et les aplanit jusqu'à l'usure. Je ne fus pas davantage aveuglé par ce qu'elle a d'éblouissant, ni troublé par ce qu'elle a de contradictoire, ni séduit par ce qu'elle promet à tous les jeunes appétits, comme aux naïves ambitions. Pour me garantir contre ses atteintes, j'avais d'abord un défaut qui valait une qualité, c'était la peur de ce que j'ignorais, et cet incorrigible effroi des épreuves me donnait pour ainsi dire toutes les perspicacités de l'expérience.

J'étais seul ou à peu près, car Augustin ne s'appartenait guère, et dès le premier jour j'avais bien compris qu'Olivier n'était pas homme à m'appartenir longtemps. Tout de suite il avait pris des habitudes qui ne gênaient en rien les miennes, mais n'y ressemblaient nullement. Je fouillais les bibliothèques, je pâlissais de froid dans de graves amphithéâtres, et m'enfouissais le soir dans des cabinets de lecture où des misérables, condamnés à mourir de faim, écrivaient, la fièvre dans les yeux, des livres qui ne devaient ni les illustrer, ni les enrichir. Je devinais là des impuissances et des misères physiques et morales dont le voisinage était loin de me fortifier. J'en sortais navré. Je m'enfermais chez moi, j'ouvrais d'autres livres et je veillais. J'entendis ainsi passer sous mes fenêtres toutes les fêtes nocturnes du carnaval. Quelquefois, en pleine nuit, Olivier frappait à ma porte. Je reconnaissais le son bref du pommeau d'or de sa canne. Il me trouvait à ma table, me serrait la main et gagnait sa chambre en fredonnant un air d'opéra. Le lendemain, je recommençais sans ostentation, sans viser au martyre, avec la conviction ingénue que cet austère régime était excellent.

Au bout de quelques mois passés ainsi, je n'en pouvais plus. Mes forces étaient épuisées, et comme un édifice élevé par miracle, un matin, en m'éveillant, je sentis mon courage s'écrouler. Je voulus retrouver une idée poursuivie la veille, impossible! Je me répétai vainement certains mots de discipline qui m'aiguillonnaient quelquefois, comme on stimule avec des locutions convenues les chevaux de trait qui lâchent pied. Un immense dégoût me vint aux lèvres rien qu'à la pensée de reprendre un seul jour de plus cet affreux métier de fouilleur de livres. L'été était venu. Il y avait un joyeux soleil dans les rues. Des martinets tourbillonnaient gaiement autour d'un clocher pointu qu'on voyait de ma fenêtre. Sans hésiter une seule minute et sans réfléchir que j'allais perdre en un instant le bénéfice de tant de mois de sagesse, j'écrivis à Madeleine. Ce que je lui disais était insignifiant. De courts billets que j'avais reçus d'elle avaient établi une fois pour toutes le ton de notre correspondance. Je ne mis dans celui-ci rien de plus ni rien de moins, et cependant, la lettre partie, j'attendis la réponse comme un événement.

Il y a dans Paris un grand jardin fait pour les ennuyés: on y trouve une solitude relative, des arbres, des gazons verts, des plates-bandes fleuries, des allées sombres, et une foule d'oiseaux qui paraissent s'y plaire presque autant que dans un séjour champêtre. J'y courus. J'y errai pendant le reste de la journée, étonné d'avoir secoué mon joug, et plus étonné encore de l'extrême intensité d'un souvenir que j'avais eu la bonne foi de croire assoupi. Peu à peu, comme une flamme qui se rallume, je sentis naître en moi cet ardent réveil. Je marchais sous les arbres, discourant tout seul, et faisant sans le vouloir le mouvement d'un homme enchaîné longtemps qui se délivre.

«Comment! me disais-je, elle ne saura pas même que je l'ai aimée! elle ignorera que pour elle, à cause d'elle, j'ai usé ma vie et tout sacrifié, tout, jusqu'au bonheur si innocent de lui montrer ce que j'ai fait dans l'intérêt de son repos! Elle croira que j'ai passé à côté d'elle sans la voir, que nos deux existences auront coulé bord à bord sans se confondre ni même se toucher, pas plus que deux ruisseaux indifférents! Et le jour où plus tard je lui dirai: «Madeleine, savez-vous que je vous ai beaucoup aimée?» elle me répondra: «Est-ce possible?» Et ce ne sera plus l'âge où elle aurait pu me croire!»

Puis je sentais qu'en effet nos deux destinées étaient parallèles, très rapprochées, mais irréconciliables, qu'il fallait vivre côte à côte et séparés, et que c'était fini de moi. Alors j'imaginais des hypothèses. Il y avait des: Qui sait? qui surgissaient aussitôt comme des tentations. A quoi je répondais: Non, cela ne sera jamais! Mais de ces suppositions insensées il me restait je ne sais quelle saveur horriblement douce dont le peu de volonté que j'avais était enivré; puis je pensais que c'était bien la peine d'avoir si courageusement lutté pour en arriver là.

Je découvrais en moi une telle absence d'énergie et je concevais un tel mépris de moi-même, que ce jour-là très sérieusement je désespérai de ma vie. Elle ne me semblait plus bonne à rien, pas même à être employée à des travaux vulgaires. Personne n'en voulait, et je n'y tenais plus. Des enfants vinrent jouer sous les arbres. Des couples heureux passèrent étroitement liés. J'évitai leur approche, et je m'éloignai, cherchant où je pourrais aller, moi, pour n'être plus seul. Je revins par des rues désertes. Il y avait là de grands ateliers d'industrie, clos et bruyants, des usines dont les cheminées fumaient, où l'on entendait bouillonner des chaudières, gronder des rouages. Je pensai à ces effervescences qui me consumaient depuis plusieurs mois, à ce foyer intérieur toujours allumé, toujours brûlant, mais pour une application qui n'était pas prévue. Je regardai les vitres noires, le reflet des fourneaux; j'écoutai le bruit des machines.

«Qu'est-ce qu'on fait là-dedans? me disais-je. Qui sait ce qui doit en sortir, si c'est du bois ou du métal, du grand ou du petit, du très utile ou du superflu?»—Et l'idée qu'il en était ainsi de mon esprit n'ajouta rien à un découragement déjà complet, mais le confirma.

J'avais couvert des rames de papier. Il y en avait une montagne accumulée sur ma table de travail. Je ne les considérais jamais avec beaucoup d'orgueil; j'évitais ordinairement d'y jeter les yeux de trop près, et je vivais au jour le jour des illusions de la veille. Dès le lendemain, j'en fis justice. J'en feuilletai au hasard des lambeaux: une fade odeur de médiocrité me souleva le cœur. Je pris le tout et le mis au feu. J'étais assez calme en exécutant ce sacrifice, qui, en toute autre circonstance, m'aurait coûté quelques regrets. En ce moment même la réponse de Madeleine arriva. Sa lettre était ce qu'elle devait être, cordiale, tendre, exquise, et pourtant je restai stupéfait de me sentir au cœur un espoir déçu. Le flamboiement de tant de paperasses brûlées éclairait encore ma chambre, et j'étais debout, tenant à la main la lettre de Madeleine, comme un homme qui se noie tient un fil brisé, quand par hasard Olivier entra.

Il vit cet amas de cendres fumantes et comprit; il jeta un rapide coup d'œil sur la lettre.

«On se porte bien à Nièvres?» me dit-il froidement.

Pour prévenir le moindre soupçon, je lui tendis la lettre; mais il affecta de ne point la lire, et comme s'il eût décidé que le moment était venu de me parler raison et de débrider largement une plaie qui languissait sans résultat:

«Ah çà! me dit-il, où en es-tu? Depuis six mois, tu veilles, tu te morfonds; tu mènes une vie de séminariste qui a fait des vœux, de bénédictin qui prend des bains de science pour calmer la chair; où cela t'a-t-il mené?

—A rien, lui dis-je.

—Tant pis, car toute déception prouve au moins une chose: c'est qu'on s'est trompé sur les moyens de réussir. Tu t'es imaginé que la solitude, quand on doute de soi, est le meilleur des conseillers. Qu'en penses-tu aujourd'hui? Quel conseil t'a-t-elle donné, quel avis qui te serve, quelle leçon de conduite?

—De me taire toujours, lui dis-je avec désespoir.

—Si telle est la conclusion, je t'engage alors à changer de système. Si tu attends tout de toi, si tu as assez d'orgueil pour supposer que tu viendras à bout d'une situation qui en a découragé de plus forts, et que tu pourras demeurer sans broncher debout sur cette difficulté effroyable où tant de braves cœurs ont défailli, tant pis encore une fois, car je te crois en danger, et sur l'honneur je ne dormirai plus tranquille.

—Je n'ai ni orgueil ni confiance, et tu le sais aussi bien que moi. Ce n'est pas moi qui veux; c'est, comme tu le dis, une situation qui me commande. Je ne puis empêcher ce qui est, je ne puis prévoir ce qui doit être. Je reste où je suis, sur un danger, parce qu'il m'est défendu d'être ailleurs. Ne plus aimer Madeleine ne m'est pas possible, l'aimer autrement ne m'est pas permis. Le jour où sur cette difficulté, d'où je ne puis descendre, la tête me tournera, eh bien! ce jour-là tu pourras me pleurer comme un homme mort.

—Mort! non, reprit Olivier, mais tombé de haut. N'importe, ceci est funèbre. Et ce n'est point ainsi que j'entends que tu finisses. C'est bien assez que la vie nous tue tous les jours un peu; pour Dieu, ne l'aidons pas à nous achever plus vite. Prépare-toi, je te prie, à entendre des choses très dures, et si Paris te fait peur comme un mensonge, habitue-toi du moins à causer en tête-à-tête avec la vérité.

—Parle, lui dis-je, parle. Tu ne me diras rien que je ne me sois mille fois répété.

—C'est une erreur. J'affirme que tu ne t'es jamais tenu le langage suivant: Madeleine est heureuse; elle est mariée; elle aura l'une après l'autre les joies légitimes de la famille, sans en excepter aucune, je le désire et je l'espère. Elle peut donc se passer de toi. Elle ne t'est rien qu'une amie fort tendre, tu n'es rien non plus pour elle qu'un excellent camarade qu'elle serait désespérée de perdre comme ami, impardonnable de prendre pour amant. Ce qui vous unit n'est donc qu'un lien, charmant s'il n'est qu'un lien, horrible s'il devenait une chaîne. Tu lui es nécessaire dans la mesure où l'amitié compte et pèse dans la vie; tu n'as en aucun cas le droit de faire de toi un embarras. Je ne parle pas de mon cousin, qui, s'il était consulté, ferait valoir ses droits suivant les formes connues et avec les arguments des maris menacés dans leur honneur, ce qui est déjà grave, et dans leur bonheur, ce qui est beaucoup plus sérieux. Voilà pour madame de Nièvres. En ce qui te regarde, la position n'est pas moins simple. Le hasard, qui t'a fait rencontrer Madeleine, t'avait fait naître aussi six ou huit ans trop tard, ce qui est certainement un grand malheur pour toi et peut-être un accident regrettable pour elle. Un autre est venu qui l'a épousée. M. de Nièvres n'a donc pris que ce qui n'était à personne: aussi n'as-tu jamais protesté, parce que tu as beaucoup de sens, même en ayant beaucoup de cœur. Après avoir décliné toute prétention sur Madeleine comme mari, voudrais-tu, peux-tu y prétendre autrement? Et pourtant tu continues de l'aimer. Tu n'as pas tort, parce qu'un sentiment comme le tien n'a jamais tort; mais tu n'es pas dans le vrai, parce qu'une impasse ne mène à rien. Cependant, comme il n'y a dans la vie la plus bouchée que de fausses impasses, comme des carrefours les plus étroits il faut sortir en définitive, bon gré, mal gré, sinon sans avaries, tu sortiras de celui-ci, et tu n'y laisseras rien, je l'espère, ni ton honneur ni ta vie. Encore un mot, et ne t'en offense pas: Madeleine n'est pas la seule femme en ce monde qui soit bonne, ni qui soit jolie, ni qui soit sensible, ni qui soit faite pour te comprendre et pour t'estimer. Suppose un hasard différent: Madeleine serait une autre femme, que tu aimerais de même exclusivement, et dont tu dirais pareillement: Elle, et pas une autre! Il n'y a donc de nécessaire et d'absolu qu'une chose, le besoin et la force d'aimer. Ne t'occupe pas de savoir si je raisonne en logicien, et ne dis pas que mes théories sont affreuses. Tu aimes et tu dois aimer, le reste est le fait de la chance. Je ne connais pas de femme, pourvu que je la suppose digne de toi, qui ne soit en droit de te dire: Le véritable et l'unique objet de vos sentiments, c'est moi!

—Ainsi, m'écriai-je, il faudrait ne plus aimer?

—Au contraire, mais une autre.

—Ainsi il faudrait l'oublier?

—Non, mais la remplacer.

—Jamais! lui dis-je.

—Ne dis pas: Jamais; dis: Pas maintenant.»

Et là-dessus Olivier sortit.

J'avais les yeux secs, mais une atroce douleur me tenaillait le cœur. Je relus la lettre de Madeleine; il s'en exhalait cette vague tiédeur des amitiés vulgaires, désespérante à sentir quand on voudrait plus. «Il a raison, cent fois raison», pensais-je en me répétant comme un arrêt sans appel l'agaçante argumentation d'Olivier. Et tout en repoussant ses conclusions de toute l'horreur d'un cœur passionnément épris, je me disais cette vérité irréfutable: «Je ne suis rien à Madeleine, rien qu'un obstacle, une menace, un être inutile ou dangereux!»

Je regardai ma table vide. Un monceau de cendres noires encombrait le foyer. Cette destruction d'une autre partie de moi-même, cette ruine totale et de mes efforts et de mon bonheur m'abattit enfin sous la sensation sans pareille d'un néant complet.

«A quoi donc suis-je bon?» m'écriai-je.

Et le visage caché dans mes mains, je restai là, les yeux dans le vide, ayant devant moi toute ma vie, immense, douteuse et sans fond comme un précipice.

Au bout d'une heure, Olivier me retrouva dans le même état, c'est-à-dire inerte, immobile et consterné. Très amicalement il me posa la main sur l'épaule et me dit:

«Veux-tu m'accompagner ce soir au théâtre?

—Y vas-tu seul?» lui demandai-je.

Il sourit et me répondit:

«Non.

—Alors tu n'as pas besoin de moi», lui dis-je, et je lui tournai le dos.

«Soit!» dit-il avec un accent d'impatience.

Puis se ravisant tout à coup:

«Tu es stupide, injuste et insolent, reprit-il en se posant carrément devant moi. Que crois-tu donc? que je veux te surprendre? Joli métier que tu m'attribues! Non, mon cher, je ne préparerai jamais la plus innocente épreuve où ta probité de cœur puisse être engagée. Ce serait un vilain calcul et de plus un procédé maladroit. Ce que je veux, m'entends-tu? c'est que tu sortes de ta tanière, esprit chagrin, pauvre cœur blessé. Tu t'imagines que la terre a pris le deuil et que la beauté s'est voilée, et que tous les visages sont en larmes, et qu'il n'y a plus ni espérances, ni joies, ni vœux comblés, parce que dans ce moment la destinée te maltraite. Regarde donc un peu autour de toi, et mêle-toi à la foule des gens qui sont heureux ou qui croient l'être. Ne leur envie pas l'insouciance, mais apprends d'eux ceci: c'est que la Providence, en qui tu crois, a pourvu à tout, qu'elle a tout proportionné et qu'elle a disposé d'inépuisables ressources pour les besoins des cœurs affamés.»

Je ne fus point ébranlé par ce flux de paroles, mais je finis par les écouter. L'affectueuse exaspération d'Olivier agit comme un calmant sur mes nerfs, affreusement tendus, et les attendrit. Je lui pris la main. Je le fis asseoir près de moi. Je lui demandai pardon d'un mot dit étourdiment, qui ne contenait nulle défiance. Je le suppliai de laisser passer cette crise de défaillance, qui ne durerait pas, lui disais-je; et qui résultait de longues fatigues. Je lui promis d'ailleurs de changer de conduite. Nous avions le même monde, j'avais le plus grand tort de n'y jamais aller. Il était de mon devoir de m'y faire connaître et de ne pas me singulariser par un éloignement systématique. Je lui dis une foule de choses sensées, comme si la raison m'était subitement revenue. Et comme il subissait lui-même l'influence d'un épanchement qui semblait nous rendre tous les deux ensemble plus souples, plus conciliants et meilleurs, je parlai de lui, de sa vie presque entièrement passée loin de moi, et me plaignis de ne pas mieux savoir ni ce qu'il faisait, ni s'il avait des raisons d'être satisfait.

«Satisfait est le mot, me dit-il avec une expression à moitié comique. Chaque homme a le vocabulaire de ses ambitions. Oui, je suis à peu près satisfait dans ce moment, et si je m'en tiens à des satisfactions qui n'ont rien de chimérique, ma vie se passera dans un équilibre parfait et sera comblée jusqu'à satiété.

—As-tu des nouvelles d'Ormesson? lui demandai-je.

—Aucune. Tu sais comment l'histoire a fini.

—Par une rupture?

—Par un départ, ce qui n'est pas la même chose, car nous avons gardé l'un de l'autre le seul regret qui ne gâte jamais les souvenirs.

—Et maintenant?

—Maintenant! Est-ce que tu sais?...

—Je ne sais rien; mais j'imagine que tu as dû faire ce que tu me recommandes.

—C'est vrai», dit-il en souriant.

Puis il devint sérieux, et me dit:

«Dans tout autre moment, je te raconterais, mais pas aujourd'hui. L'air de cette chambre est plein d'une émotion respectable. Il n'y a pas de promiscuité permise entre la femme dont j'aurais à t'entretenir et celle dont il ne faut pas même prononcer le nom lorsqu'il est question de la première.»

Le bruit d'un pas dans l'antichambre l'interrompit. Mon domestique annonça Augustin, qui venait rarement à pareille heure. La vue de cette ardente et inflexible physionomie me rendit en quelque sorte une lueur de courage. Il me semblait que c'était un renfort que le hasard m'envoyait dans un moment où j'en avais si grand besoin.

«Vous venez à propos lui dis-je en faisant bonne contenance. Tenez, c'était bien la peine de me donner tant de mal. J'ai tout détruit.»

Je lui parlais toujours un peu comme un ex-disciple à son ancien maître, et je lui reconnaissais le droit de m'interroger sur mon travail.

«C'est à recommencer, dit-il sans s'émouvoir autrement; je connais cela.»

Olivier se taisait. Après quelques minutes de silence, il passa la main dans ses cheveux bouclés, bâilla doucement et nous dit:

«Je m'ennuie, et je vais au bois.»

X

EST-CE qu'il travaille? me demanda Augustin quand Olivier nous eut quittés.

—Fort peu, et cependant il apprend comme s'il travaillait.

—Tant mieux; il a séduit la fortune. Si la vie n'était qu'une loterie, reprit Augustin, ce jeune homme rêverait toujours les numéros gagnants.»

Augustin n'était pas de ceux qui séduisent la fortune, ni qu'un numéro rêvé doit enrichir. Ce que je vous ai dit de lui peut vous faire comprendre qu'il n'était pas né pour les faveurs du hasard, et que, dans toutes les combinaisons où jusqu'à présent il avait mis sa volonté pour enjeu, l'enjeu représentait beaucoup plus que le gain. Depuis le jour où vous l'avez vu quitter les Trembles, tenant à la main une lettre reçue de Paris, comme un jeune soldat muni de sa feuille de route, ses espérances avaient, je crois, reçu plus d'un échec, mais sans diminuer sa foi robuste ni le faire douter une seule minute que le succès, sinon la gloire, ne fût à Paris même et juste au bout du chemin qu'il y suivait. Il ne se plaignait point, n'accusait personne, ne désespérait de rien. Il avait, sans aucune illusion, la ténacité des espoirs aveugles, et ce qui chez d'autres aurait pu passer pour de l'orgueil n'existait chez lui que comme un sentiment très exactement déterminé de son droit. Il appréciait les choses avec le sang-froid d'un lapidaire essayant des bijoux de qualité douteuse, et se trompait rarement sur le choix de celles qui méritaient de lui de la peine et du temps.

Il avait eu des protecteurs. Il ne trouvait pas que solliciter fût un déshonneur, parce qu'il ne proposait alors qu'un échange de valeurs équivalentes, et que de pareils contrats, disait-il, n'humilient jamais celui qui, pour sa part de société, apporte l'appoint de son intelligence, de son zèle et de son talent. Il n'affectait pas de mépriser l'argent, dont il avait grand besoin, je le savais, sans qu'il en parlât. Il n'en dédaignait point les résultats, mais le mettait beaucoup au-dessous d'un capital d'idées que, selon lui, rien ne saurait ni représenter ni payer.

«Je suis un ouvrier, disait-il, qui travaille avec des outils fort peu coûteux, c'est vrai; mais ce qu'ils produisent est sans prix, quand cela est bon.»

Il ne se considérait donc comme l'obligé de personne. Les services qu'on avait pu lui rendre, il les avait achetés et bien payés. Et dans ces sortes de marchés, qui de sa part excluaient, sinon tout savoir-vivre, du moins toute humilité, il avait une manière de s'offrir qui marquait au plus juste le haut prix qu'il entendait y mettre.

«Du moment qu'on traite avec l'argent, disait-il, ce n'est plus qu'une affaire où le cœur n'entre pour rien, et qui n'engage aucunement la reconnaissance. Donnant, donnant. Le talent même en pareil cas n'est qu'une obligation de probité.»

Il avait essayé de beaucoup de situations, tenté déjà beaucoup d'entreprises, non par aptitude, mais par nécessité. N'ayant pas le choix des moyens, il avait l'application plus encore que la souplesse qui permet de les employer tous. A force de volonté, de clairvoyance, d'ardeurs, il suppléait presque aux qualités naturelles dont il se savait privé. Sa volonté seule, appuyée sur un rare bon sens, sur une droiture parfaite, sa volonté faisait des miracles. Elle prenait toutes les formes, jusqu'aux plus élevées, jusqu'aux plus nobles, quelquefois jusqu'aux plus brillantes. Il ne sentait pas tout, mais il n'y avait rien qu'il ne comprît. Il approchait ainsi de l'imagination par la tension d'un esprit sans cesse en contact avec ce que le monde des idées contient de meilleur et de plus beau, et touchait au pathétique par la connaissance parfaite des duretés de la vie et par l'ambition dévorante d'en gagner les joies légitimes, fût-ce au prix de beaucoup de combats.

Après avoir à ses débuts abordé le théâtre, pour lequel il ne se jugeait ni assez recommandé ni assez mûr, il s'était jeté dans le journalisme. Quand je dis jeté, le mot n'est pas exact pour un homme qui ne faisait rien à l'étourdie, et qui se présentait sur le champ de bataille avec cette hardiesse mêlée de prudence qui ne risque beaucoup que pour réussir. Plus récemment, il venait d'entrer comme secrétaire dans le cabinet d'un homme politique éminent.

«J'y suis, me disait-il, au centre d'un mouvement qui ne m'édifie point, mais qui m'intéresse et qui m'éclaire. La politique, à l'heure qu'il est, touche à tant d'idées, élabore tant de problèmes, qu'il n'y a pas d'étude plus instructive, ni de meilleur carrefour pour une ambition qui cherche un débouché.»

Sa situation matérielle m'était inconnue. Je la supposais difficile; mais c'était un des rares sujets sur lesquels il me paraissait interdit de l'interroger.

Quelquefois seulement cet inébranlable courage trahissait non l'hésitation, mais la souffrance. Le stoïque Augustin n'en disait rien. Son attitude était la même, sa ferme raison toujours aussi claire. Il continuait d'agir, de penser, de résoudre, comme s'il n'avait jamais reçu la moindre atteinte; mais il y avait en lui je ne sais quoi, comme ces taches rouges qu'on voit paraître sur les habits d'un soldat blessé. Longtemps je m'étais demandé quelle partie vulnérable, dans cette organisation de fer, un mal quelconque avait pu frapper; puis je m'étais aperçu qu'Augustin, tout comme les autres, avait un cœur, et j'avais enfin compris que c'était ce pauvre et vaillant cœur qui saignait.

Dès qu'il se fut assis, et que je le vis croiser ses jambes l'une sur l'autre dans l'attitude d'un homme qui n'a rien à dire et qui entre en oubliant l'objet de sa visite, je m'aperçus bien qu'il n'était pas, lui non plus, dans des dispositions riantes.

«Et vous aussi, mon cher Augustin, lui dis-je, vous n'êtes pas heureux?

—Vous le devinez, me dit-il, avec un peu d'amertume.

—Il le faut bien, puisque vous avez l'orgueil de ne pas l'avouer.

—Mon cher enfant, reprit-il dans ces formes un peu paternelles qu'il n'abandonnait pas et qui donnaient un certain charme à la roideur de ses conseils, la question n'est pas de savoir si l'on est heureux, mais de savoir si l'on a tout fait pour le devenir. Un honnête homme mérite incontestablement d'être heureux, mais il n'a pas toujours le droit de se plaindre quand il ne l'est pas encore. C'est une affaire de temps, de moment et d'à-propos. Il y a beaucoup de manières de souffrir: les uns souffrent d'une erreur, les autres d'une impatience. Pardonnez-moi ce peu de modestie, je suis peut-être seulement trop impatient.

—Impatient? et de quoi? Peut-on le savoir?

—De n'être plus seul, me dit-il avec une singulière émotion, afin que, si j'ai jamais quelque nom, je n'en sois pas réduit à ce triste résultat d'en couronner mon égoïsme.»

Puis il ajouta:

«Ne parlons pas de ces choses-là trop tôt. Vous serez le premier que j'en instruirai quand le moment sera venu.»

«Ne restons pas ici, me dit-il au bout d'un instant, cela sent la déroute. Ce n'est pas qu'on s'y ennuie, mais on y contracte des envies de se laisser aller.»

Nous sortîmes ensemble, et chemin faisant je le mis au courant des motifs particuliers de lassitude et de découragement que j'avais. Mes lettres l'avaient averti, et le reste lui était devenu bien clair le jour où madame de Nièvres et lui s'étaient rencontrés. Je n'avais donc pas eu l'embarras de lui expliquer les difficultés d'une situation qu'il connaissait aussi bien que moi, ni les perplexités d'un esprit dont il avait mesuré toutes les résistances comme toutes les faiblesses.

«Il y a quatre ans que je vous sais amoureux, me dit-il au premier mot que je prononçai.

—Quatre ans? lui dis-je, mais je ne connaissais pas alors madame de Nièvres.

—Mon ami, me dit-il, vous rappelez-vous le jour où je vous ai surpris pleurant sur les malheurs d'Annibal? Eh bien! je m'en suis étonné d'abord, n'admettant pas qu'une composition de collège pût émouvoir personne à ce point. Depuis, j'ai bien pensé qu'il n'y avait rien de commun entre Annibal et votre émotion; en sorte qu'à la première ouverture de vos lettres, je me suis dit: Je le savais; et, à la première vue de madame de Nièvres, j'ai compris qu'il s'agissait d'elle.»

Quant à ma conduite, il la jugeait difficile, mais non pas impossible à diriger. Avec des points de vue très différents de ceux d'Olivier, il me conseillait aussi de me guérir, mais par des moyens qui lui semblaient les seuls dignes de moi.

Nous nous séparâmes après de longs circuits sur les quais de la Seine. Le soir venait. Je me retrouvai seul au milieu de Paris à une heure inaccoutumée, sans but, n'ayant plus d'habitudes, plus de liens, plus de devoirs, et me disant avec anxiété: «Que vais-je faire ce soir? que ferai-je demain?» J'oubliais absolument que depuis des mois, pendant un long hiver, les trois quarts du temps je n'avais pas eu de compagnon. Il me sembla que, celui qui agissait en moi m'ayant quitté, il ne me restait plus d'auxiliaire aujourd'hui pour se charger d'une vie qui désormais allait m'accabler de son vide et de son désœuvrement. L'idée de rentrer chez moi ne me vint même pas, et la pensée d'aller feuilleter des livres m'aurait rendu malade de dégoût.

Je me rappelai qu'Olivier devait être au théâtre. Je savais dans quel théâtre et dans quelle compagnie. N'ayant plus à me roidir contre une lâcheté de plus, je pris une voiture et m'y fis conduire. Je louai une stalle obscure, d'où j'espérais découvrir Olivier sans être aperçu. Je ne le vis dans aucune des loges qui me faisaient face. J'en conclus ou qu'il avait changé de projet ou qu'il était placé juste au-dessus de moi dans cette autre partie de la salle qui m'était cachée. Ce désir bizarre et indiscret que j'avais eu de le surprendre en partie galante étant déçu, je me demandai ce que j'étais venu faire en pareil lieu. J'y restai cependant, et j'aurais de la peine à vous expliquer pourquoi, tant le désordre de mon esprit se compliquait de chagrin, d'ennuis, de faiblesses et de curiosités perverses. Je plongeais les yeux dans toutes les loges peuplées de femmes; cela formait, vu d'en bas, une irritante exposition de bustes à peu près sans corsage et de bras nus gantés très court. J'examinais les chevelures, le teint, les yeux, les sourires; j'y cherchais des comparaisons persuasives qui pourraient nuire au souvenir si parfait de Madeleine. Je n'avais plus qu'une idée, l'impétueuse envie de me soustraire quand même à la persécution de ce souvenir unique. Je l'avilissais à plaisir et le déshonorais, espérant par là le rendre indigne d'elle et m'en débarrasser par des salissures. A la sortie du théâtre et comme je traversais le péristyle, une voix que j'entendis dans la foule me fit reconnaître Olivier. Il passa tout près de moi sans me voir. Je pus à peine apercevoir la personne élégante et de grande allure qu'il accompagnait. Nous rentrâmes pour ainsi dire ensemble, et j'étais encore en tenue de sortie quand il parut au seuil de ma chambre.

«D'où viens-tu? me dit-il.

—Du théâtre.»

Je lui nommai lequel.

«M'as-tu cherché?

—Je n'y suis point allé pour te chercher, lui dis-je, mais pour te voir.

—Je ne te comprends pas, me dit-il; dans tous les cas, ce sont des enfantillages ou des taquineries qu'un autre que moi ne te pardonnerait pas; mais tu es malade, et je te plains.»

Je ne le vis plus pendant deux ou trois jours. Il eut la sévérité de me tenir rigueur. Il s'informa de moi près de mon domestique, et je sus qu'il se préoccupait de mon état et me surveillait sans en avoir l'air. Chaque journée d'inaction m'épuisait et me démoralisait davantage. Je ne prenais aucun parti décisif, mais il me semblait que ma faiblesse allait s'abattre devant le premier accident qui la ferait broncher.

Très peu de jours après, dans une avenue du bois où je me promenais seul en désespéré, je vis venir une voiture légère menée doucement et parfaitement attelée. Elle contenait trois personnes: deux jeunes femmes en compagnie d'Olivier. Olivier me découvrit à l'instant même où je le reconnus. Il fit arrêter, sauta lestement dans l'allée, me prit par le bras, et, sans dire un mot, me poussa dans la voiture; puis, après s'être assis à côté de moi, comme s'il se fût agi d'un enlèvement, il dit au cocher: «Continuez.» Je me sentis perdu, et je l'étais en effet, au moins pour quelque temps.

Des deux mois que dura cet inutile égarement, car il dura deux mois tout au plus, je vous dirai seulement l'incident facile à prévoir qui le termina. D'abord j'avais cru oublier Madeleine, parce que, chaque fois que son souvenir me revenait, je lui disais: «Va-t'en!» comme on dérobe à des yeux respectés la vue de certains tableaux blessants ou honteux. Je ne prononçai pas une seule fois son nom. Je mis entre elle et moi un monde d'obstacles et d'indignités. Olivier put croire un moment que c'était bien fini; mais la personne avec qui je tâchais de tuer cette mémoire importune ne s'y trompa pas. Un jour j'appris par une étourderie d'Olivier, qui s'observait un peu moins à mesure qu'il se croyait plus sûr de ma raison, j'appris que des nécessités d'affaires rappelaient M. d'Orsel en province, et que tous les habitants de Nièvres allaient bientôt partir pour Ormesson. A la minute même, ma détermination fut prise, et je voulus rompre.

«Je viens vous dire adieu, dis-je en entrant dans un appartement où je ne devais plus remettre les pieds.

—Ce que vous faites, je l'aurais fait un peu plus tard, mais bientôt, me dit-elle sans marquer ni surprise ni contrariété.

—Alors vous ne m'en voulez pas?

—Aucunement. Vous ne vous appartenez pas.»

Elle était à sa toilette et s'y remit.

«Adieu», reprit-elle sans tourner la tête.

Elle me regarda dans son miroir et sourit. Je la quittai sans aucune autre explication.

«Encore une sottise! me dit Olivier quand il fut informé de ce que j'avais fait.

—Sottise ou non, me voilà libre, lui dis-je. Je pars pour les Trembles, et je t'emmène. Il ne sera pas difficile de les déterminer tous à venir y passer les vacances.

—Aux Trembles avec toi, Madeleine aux Trembles! reprenait Olivier, dont cette brusque et téméraire décision renversait tous les plans de conduite.

—Cher ami, lui dis-je, en me jetant follement dans ses bras, ne me dis rien, n'objecte rien; je serai sage, je serai prudent, mais je serai heureux; accorde-moi ces deux mois qui ne reviendront plus, que je ne retrouverai jamais; c'est bien court, et c'est peut-être tout ce que j'aurai de bonheur dans ma vie.»

Je lui parlai dans l'entraînement d'un désir si vrai, il me vit si ranimé, si transformé par la perspective inattendue de ce voyage, qu'il se laissa séduire, et qu'il eut la faiblesse et la générosité de consentir à tout.

«Soit, dit-il. En définitive, cela vous regarde. Je n'ai pas charge d'âmes, et c'est trop d'avoir à gouverner tout seul deux fous comme toi et moi.»

XI

CES deux mois de séjour avec Madeleine dans notre maison solitaire, en pleine campagne, au bord de notre mer si belle en pareille saison, ce séjour unique dans mes souvenirs fut un mélange de continuelles délices et de tourments où je me purifiai. Il n'y a pas un jour qui ne soit marqué par une tentation petite ou grande, pas une minute qui n'ait eu son battement de cœur, son frisson, son espérance ou son dépit. Je pourrais vous dire aujourd'hui, moi dont c'est la grande mémoire, la date et le lieu précis de mille émotions bien légères, et dont la trace est cependant restée. Je vous montrerais tel coin du parc, tel escalier de la terrasse, tel endroit des champs, du village, de la falaise, où l'âme des choses insensibles a si bien gardé le souvenir de Madeleine et le mien, que si je l'y cherchais encore, et Dieu m'en garde, je l'y retrouverais aussi reconnaissable qu'au lendemain de notre départ.

Madeleine n'était jamais venue aux Trembles, et ce séjour un peu triste et fort médiocre lui plaisait pourtant. Quoiqu'elle n'eût pas les mêmes raisons que moi pour l'aimer, elle m'en avait si souvent entendu parler, que mes propres souvenirs en faisaient pour elle une sorte de pays de connaissance et l'aidaient sans doute à s'y trouver bien.

«Votre pays vous ressemble, me disait-elle. Je me serais doutée de ce qu'il était, rien qu'en vous voyant. Il est soucieux, paisible et d'une chaleur douce. La vie doit y être très calme et réfléchie. Et je m'explique maintenant beaucoup mieux certaines bizarreries de votre esprit, qui sont les vrais caractères de votre pays natal.»

Je trouvais le plus grand plaisir à l'introduire ainsi dans la familiarité de tant de choses étroitement liées à ma vie. C'était comme une suite de confidences subtiles qui l'initiaient à ce que j'avais été, et l'amenaient à comprendre ce que j'étais. Outre la volonté de l'entourer de bien-être, de distractions et de soins, il y avait aussi ce secret désir d'établir entre nous mille rapports d'éducation, d'intelligence, de sensibilité, presque de naissance et de parenté, qui devaient rendre notre amitié plus légitime en lui donnant je ne sais combien d'années de plus en arrière.

J'aimais surtout à essayer sur Madeleine l'effet de certaines influences plutôt physiques que morales auxquelles j'étais moi-même si continuellement assujetti. Je la mettais en face de certains tableaux de la campagne choisis parmi ceux qui, invariablement composés d'un peu de verdure, de beaucoup de soleil et d'une immense étendue de mer, avaient le don infaillible de m'émouvoir. J'observais dans quel sens elle en serait frappée, par quels côtés d'indigence ou de grandeur ce triste et grave horizon toujours nu pourrait lui plaire. Autant que cela m'était permis, je l'interrogeais sur ces détails de sensibilité tout extérieure. Et lorsque je la trouvais d'accord avec moi, ce qui arrivait beaucoup plus souvent que je ne l'eusse espéré, lorsque je distinguais en elle l'écho tout à fait exact et comme l'unisson de la corde émue qui vibrait en moi, c'était une conformité de plus dont je me réjouissais comme d'une nouvelle alliance.

Je commençais ainsi à me laisser voir sous beaucoup d'aspects qu'elle avait pu soupçonner, mais sans les comprendre. En jugeant à peu près des habitudes normales de mon existence, elle arrivait à connaître assez exactement quel était le fond caché de ma nature. Mes prédilections lui révélaient une partie de mes aptitudes, et ce qu'elle appelait des bizarreries lui devenait plus clair à mesure qu'elle en découvrait mieux les origines. Rien de tout cela n'était un calcul; j'y cédais assez ingénument pour n'avoir aucun reproche à me faire, si tant est qu'il y eût là la moindre apparence de séduction; mais que ce fût innocemment ou non, j'y cédais. Elle en paraissait heureuse. De mon côté, grâce à ces continuelles communications qui créaient entre nous d'innombrables rapports, je devenais plus libre, plus ferme, plus sûr de moi dans tous les sens, et c'était un grand progrès, car Madeleine y voyait un pas fait dans la franchise. Cette fusion complète, et de tous les instants, dura sans aucun accident pendant deux grands mois. Je vous cache les blessures secrètes, sans nombre, infinies; elles n'étaient rien, si je les compare aux consolations qui aussitôt les guérissaient. Somme toute, j'étais heureux; oui, je crois que j'étais heureux, si le bonheur consiste à vivre rapidement, à aimer de toutes ses forces, sans aucun sujet de repentir et sans espoir.

M. de Nièvres était chasseur, et c'est à lui que je dois de l'être devenu. Il me dirigeait avec beaucoup de cordialité dans ces premiers essais d'un exercice que depuis j'ai passionnément aimé. Quelquefois madame de Nièvres et Julie nous accompagnaient à distance ou nous attendaient sur les falaises pendant que nous faisions de longues battues dans la direction de la mer. On les apercevait de loin, comme de petites fleurs brillantes posées sur les galets, tout à fait au bord des flots bleus. Quand le hasard de la chasse nous avait entraînés trop avant dans la campagne ou retenus trop tard, alors on entendait la voix de Madeleine qui nous invitait au retour. Elle appelait tantôt son mari, tantôt Olivier ou moi. Le vent nous apportait ces appels alternatifs de nos trois noms. Les notes grêles de cette voix, lancée du bord de la mer dans de grands espaces, s'affaiblissaient à mesure en volant au-dessus de ce pays sans écho. Elles ne nous arrivaient plus que comme un souffle un peu sonore, et quand j'y distinguais mon nom, je ne puis vous dire la sensation de douceur et de tristesse infinies que j'en éprouvais. Quelquefois le soleil se couchait que nous étions encore assis sur la côte élevée, occupés à regarder mourir à nos pieds les longues houles qui venaient d'Amérique. Des navires passaient tout empourprés des lueurs du soir. Des feux s'allumaient à fleur d'eau: soit la vive étincelle des phares, soit le fanal rougeâtre des bateaux mouillés en rade, ou le feu résineux des canots de pêche. Et le vaste mouvement des eaux, qui continuait à travers la nuit et ne se révélait plus que par ses rumeurs, nous plongeait dans un silence où chacun de nous pouvait recueillir un monde incalculable de rêveries.

A l'extrémité du pays, sur une sorte de presqu'île caillouteuse battue de trois côtés par les lames, il y avait un phare, aujourd'hui détruit, entouré d'un très petit jardin, avec des haies de tamarix plantés si près du bord qu'ils étaient noyés d'écume à chaque marée un peu forte. C'était assez ordinairement le lieu choisi pour les rendez-vous de chasse dont je vous parle. L'endroit était particulièrement désert, la falaise y était plus haute, la mer plus vaste et plus conforme à l'idée qu'on se fait de ce bleu désert sans limites et de cette solitude agitée. L'horizon circulaire qu'on embrassait de ce point culminant du rivage, même sans quitter le pied de la tour, offrait une surprise grandiose dans un pays si pauvrement dessiné qu'il n'a presque jamais ni contours ni perspectives.

Je me souviens qu'un jour Madeleine et M. de Nièvres voulurent monter au sommet du phare. Il faisait du vent. Le bruit de l'air, que l'on n'entendait point en bas, grandissait à mesure que nous nous élevions, grondait comme un tonnerre dans l'escalier en spirale, et faisait frémir au-dessus de nous les parois de cristal de la lanterne. Quand nous débouchâmes à cent pieds du sol, ce fut comme un ouragan qui nous fouetta le visage, et de tout l'horizon s'éleva je ne sais quel murmure irrité dont rien ne peut donner l'idée quand on n'a pas écouté la mer de très haut. Le ciel était couvert. La marée basse laissait apercevoir entre la lisière écumeuse des flots et le dernier échelon de la falaise le morne lit de l'Océan pavé de roches et tapissé de végétations noirâtres. Des flaques d'eau miroitaient au loin parmi les varechs, et deux ou trois chercheurs de crabes, si petits qu'on les aurait pris pour des oiseaux pêcheurs, se promenaient au bord des vases, imperceptibles dans la prodigieuse étendue des lagunes. Au delà commençait la grande mer, frémissante et grise, dont l'extrémité se perdait dans les brumes. Il fallait y regarder attentivement pour comprendre où se terminait la mer, où le ciel commençait, tant la limite était douteuse, tant l'un et l'autre avaient la même pâleur incertaine, la même palpitation orageuse et le même infini. Je ne puis vous dire à quel point ce spectacle de l'immensité répétée deux fois, et par conséquent double d'étendue, aussi haute qu'elle était profonde, devenait extraordinaire, vu de la plate-forme du phare, et de quelle émotion commune il nous saisit. Chacun de nous en fut frappé diversement sans doute; mais je me souviens qu'il eut pour effet de suspendre aussitôt tout entretien, et que le même vertige physique nous fit subitement pâlir et nous rendit sérieux. Une sorte de cri d'angoisse s'échappa des lèvres de Madeleine, et, sans prononcer une parole, tous accoudés sur la légère balustrade qui seule nous séparait de l'abîme, sentant très distinctement l'énorme tour osciller sous nos pieds à chaque impulsion du vent, attirés par l'immense danger, et comme sollicités d'en bas par les clameurs de la marée montante, nous restâmes longtemps dans la plus grande stupeur, semblables à des gens qui, le pied posé sur la vie fragile, par miracle, auraient un jour l'aventure inouïe de regarder et de voir au delà.

C'était là comme une place marquée.

Je sentis parfaitement que, sous un pareil frisson, une corde humaine devait se briser. Il fallait que l'un de nous cédât; sinon le plus ému, du moins le plus frêle. Ce fut Julie.

Elle était immobile à côté d'Olivier, sa petite main tremblante placée tout près de la main du jeune homme et fortement crispée sur la rampe, la tête penchée vers la mer, avec des yeux demi-fermés, cette expression d'égarement que donne le vertige, et presque la pâleur d'un enfant qui va mourir. Olivier s'aperçut le premier qu'elle allait s'évanouir, il la prit dans ses bras. Quelques secondes après, elle revint à elle en poussant un soupir d'angoisse qui souleva son mince corsage.

«Ce n'est rien», dit-elle en réagissant aussitôt contre cet irrésistible accès de défaillance, et nous descendîmes.

On n'eut plus à parler de cet incident, qui fut oublié sans doute comme beaucoup d'autres. Je me le rappelle aujourd'hui, en vous parlant de nos promenades au phare, comme étant la première indication de certains faits très obscurs qui devaient avoir leur dénoûment beaucoup plus tard.

Quelquefois, quand le temps était particulièrement calme et beau, un bateau venait nous prendre à la côte au bout de la prairie et nous conduisait assez loin en mer. C'était un bateau de pêche, et dès qu'il avait gagné le large, on amenait les voiles; puis, dans une mer lourde, plate et blanche au soleil comme de l'étain, le patron de la barque laissait tomber des filets plombés. D'heure en heure on retirait les filets, et nous voyions apparaître toute sorte de poissons aux vives écailles et de produits étranges, surpris dans les eaux les plus profondes ou arrachés pêle-mêle avec des algues du fond de leurs retraites sous-marines. Chaque nouveau sondage amenait une surprise; puis on rejetait le tout à la mer, et le bateau s'en allait à la dérive, maintenu seulement par le gouvernail et légèrement incliné du côté où les filets plongeaient. Nous passions ainsi des journées entières à regarder la mer, à voir s'amincir ou s'élever la terre éloignée, à mesurer l'ombre du soleil qui tournait autour du mât comme autour de la longue aiguille d'un cadran, affaiblis par la pesanteur du jour, par le silence, éblouis de lumière, privés de conscience et pour ainsi dire frappés d'oubli par ce long bercement sur des eaux calmes. Le jour finissait, et quelquefois c'était en pleine nuit que la marée du soir nous ramenait à la côte et nous déposait de plain-pied sur les galets.

Rien n'était plus innocent pour tous, et cependant je me rappelle aujourd'hui ces heures de prétendu repos et de langueur comme les plus belles et les plus dangereuses peut-être que j'aie traversées dans ma vie. Un jour entre autres le bateau ne marchait presque plus. D'insensibles courants le conduisaient en le faisant à peine osciller. Il filait droit et très lentement, comme s'il eût glissé sur un plan solide; le bruit du sillage était nul, tant l'eau se déchirait doucement sous la quille. Les matelots se taisaient, réunis dans le faux pont, et tous mes compagnons, hormis Julie, sommeillaient sur les planches chaudes de la barque, à l'abri de la voile étendue sur l'arrière en forme de tente. Rien ne bougeait à bord. La mer était figée comme du plomb à demi fondu. Le ciel, limpide et décoloré par l'éclat de midi, s'y reproduisait comme dans un miroir terni. Il n'y avait pas un bateau de pêche en vue. Seulement, au large et déjà coupé à demi par la ligne de l'horizon, un navire, toutes voiles déployées, attendait le retour de la brise de terre, et s'y préparait, comme un oiseau de grand vol, en ouvrant ses hautes ailes blanches.

Madeleine, à demi couchée, dormait. Ses mains molles et légèrement ouvertes s'étaient séparées de celles du comte. Elle avait la pose abandonnée que donne le sommeil. La chaleur concentrée sous la tente animait ses joues d'ardeurs un peu plus vives, et je voyais dans l'écartement de ses lèvres briller l'extrémité de ses petites dents blanches, comme les deux bords d'une coquille de nacre. Il n'y avait personne autre que moi pour assister au sommeil de cet être charmant. Julie, perdue dans je ne sais quelle confuse aspiration, surveillait attentivement le départ du grand navire qui appareillait. Alors je tâchai de fermer les yeux, je voulus ne plus voir, je fis de sincères efforts pour oublier. Je me levai, j'allai m'asseoir à l'avant, sans ombre sur la tête, appuyé contre le beaupré brûlant; puis malgré moi mes yeux revenaient à la place où Madeleine dormait dans ses mousselines légères, étendue sur la rude toile qui lui servait de tapis. Étais-je ravi? Étais-je torturé? J'aurais plus de peine encore à vous dire si j'aurais souhaité quelque chose au delà de cette vision décente et exquise qui contenait à la fois toutes les retenues et tous les attraits. Pour rien au monde, je n'aurais fait le plus petit mouvement qui pût en suspendre le charme. Je ne sais combien dura ce véritable enchantement, peut-être plusieurs heures, peut-être seulement plusieurs minutes; mais j'eus le temps de beaucoup réfléchir, autant qu'un esprit peut le faire lorsqu'il est aux prises avec un cœur absolument privé de sang-froid.

Quand mes compagnons s'éveillèrent, ils me trouvèrent occupé à regarder le sillage.

«Le beau temps! dit Madeleine avec un épanouissement de femme heureuse.

—Et qui ferait tout oublier, ajouta Olivier, ce qui n'est pas dommage.

—Seriez-vous homme à avoir des soucis? demanda en souriant M. de Nièvres.

—Qui le sait?» répondit Olivier.

Le vent ne se leva point. La mer, absolument morte, nous retint au large jusqu'à la nuit tombante. Vers sept heures, au moment où la pleine lune apparut au-dessus des terres, toute ronde et dans des brouillards chauds qui la rougissaient, on fut obligé, faute d'air, de prendre les avirons. Ce que je vous raconte, jadis quand j'étais jeune, plus d'une fois il m'a passé par la tête de l'écrire, ou, comme on disait alors, de le chanter. A cette époque, il me semblait qu'il n'y avait qu'une langue pour fixer dignement ce que de pareils souvenirs avaient, selon moi, d'inexprimable. Aujourd'hui que j'ai retrouvé mon histoire dans les livres des autres, dont quelques-uns sont immortels, que vous dirais-je? Nous revînmes aux étoiles, au bruit des rames, conduits, je crois, par les bateliers d'Elvire.

Ce furent là les adieux de la saison; presque aussitôt les premières brumes arrivèrent, puis les pluies qui nous avertirent que l'hiver approchait. Le jour où le soleil, qui nous avait comblés, disparut pour ne plus se montrer que de loin en loin et dans les pâleurs de son déclin, j'y vis comme un triste présage qui me serra le cœur.

Ce jour-là, et comme si le même avertissement de départ eût été donné pour chacun de nous, Madeleine me dit:

«Il est temps de penser aux choses sérieuses. Les oiseaux que nous devions si bien imiter sont partis depuis un mois déjà. Faisons comme eux, croyez-moi; voici la fin de l'automne, retournons à Paris.

—Déjà», lui dis-je avec une expression de regret qui m'échappa.

Elle s'arrêta court, comme si pour la première fois elle eût entendu un son nouveau.

Le soir, il me sembla qu'elle était plus sérieuse, et qu'avec une adresse extrême elle me surveillait d'assez près. Je réglai ma tenue en vue de ces indications, bien légères sans doute et cependant assez inquiétantes. Les jours suivants, je m'observai davantage encore, et j'eus la joie de retrouver la confiance de Madeleine et de me tranquilliser tout à fait.

Je passai les derniers moments qui nous restaient à rassembler, à mettre en ordre pour l'avenir toutes les émotions si confusément amassées dans ma mémoire. Ce fut comme un tableau que je composai avec ce qu'elles contenaient de meilleur et de moins périssable. Ce dernier nuage excepté, on eût dit, à les voir déjà d'un peu loin, que ces jours cependant mêlés de beaucoup de soucis n'avaient plus une ombre. La même adoration paisible et ardente les baignait de lueurs continues.

Madeleine me surprit une fois dans les allées sinueuses du parc au milieu de mes réminiscences. Julie la suivait, portant une énorme gerbe de chrysanthèmes qu'elle avait cueillie pour les vases du salon. Un clair massif de lauriers nous séparait.

«Vous faites un sonnet? me dit-elle en m'interpellant à travers les arbres.

—Un sonnet? lui dis-je; à quel propos? Est-ce que j'en suis capable?

—Oh! pour cela oui», dit-elle en jetant un petit éclat de rire qui retentit dans le bois sonore comme un chant de fauvette.

Je rebroussai chemin, et, la suivant dans la contre-allée, toujours une épaisseur de taillis entre nous deux:

«Olivier est un bavard! lui criai-je.

—Nullement bavard, dit-elle. Il a bien fait de m'avertir; sans lui, je vous aurais cru une passion malheureuse, et je sais maintenant ce qui vous distrait: ce sont des rimes», ajouta-t-elle en insistant de la voix sur ce dernier mot, qui résonna de loin comme une impertinence joyeuse.

Nous touchions au moment du départ, que je ne pouvais encore m'y résoudre. Paris me faisait plus peur que jamais. Madeleine allait y venir. Je l'y verrais, mais à quel prix? Elle présente, je ne risquais plus de défaillir, du moins de tomber si bas; mais pour un danger de moins combien d'autres surgiraient! Cette vie que nous avions menée ici, cette vie de loisir et d'imprévoyance, silencieuse et exaltée, si constamment et si diversement émue, cette vie de réminiscences et de passions, tout entière calquée sur d'anciennes habitudes, reprise à ses origines et renouvelée par des sensations d'un autre âge, ces deux mois de rêve, en un mot, m'avaient replongé plus avant que jamais dans l'oubli des choses et dans la peur des changements. Il y avait quatre ans que j'avais quitté les Trembles pour la première fois, vous vous souvenez peut-être avec quel dur détachement. Et les souvenirs de ces adieux, les premiers qu'il m'ait fallu faire à des objets aimés, se ranimaient à la même date, au même lieu, dans des conditions extérieures à peu près semblables, mais cette fois combinés avec des sentiments nouveaux, qui les rendaient bien autrement poignants.

Je proposai pour la veille même du départ une promenade qui fut acceptée. Ce devait être la dernière, et, sans prévoir l'avenir, je supposais, je ne sais trop pourquoi, que les chemins de mon village ne nous reverraient jamais ensemble. Le temps était à demi pluvieux, et par cela même, disait Madeleine, que son éducation de province avait aguerrie, très bien approprié à des visites d'adieux. Les dernières feuilles tombaient; des débris roussâtres se mêlaient assez tristement à la rigidité des rameaux nus. La plaine, dépouillée et sévère, n'avait plus un brin de chaume sec qui rappelât ni l'été ni l'automne, et ne montrait pas une herbe nouvelle qui fît espérer le retour des saisons fertiles. Des charrues s'y promenaient encore de loin en loin, attelées de bœufs roux, d'un mouvement lent et comme embourbées dans les terres grasses. A quelque distance que ce fût, on distinguait la voix des valets de labour qui stimulaient les attelages. Cet accent plaintif et tout local se prolongeait indéfiniment dans le calme absolu de cette journée grise. De temps en temps, une pluie fine et chaude descendait à travers l'atmosphère, comme un rideau de gaze légère. La mer commençait à rugir au fond des passes. Nous suivîmes la côte. Les marais étaient sous l'eau; la marée haute avait en partie submergé le jardin du phare et battait paisiblement le pied de la tour, qui ne reposait plus que sur un îlot.

Madeleine marchait légèrement dans les chemins détrempés. A chaque pas, elle y laissait dans la terre molle la forme imprimée de sa chaussure étroite à talons saillants. Je regardais cette trace fragile, je la suivais, tant elle était reconnaissable à côté des nôtres. Je calculais ce qu'elle pouvait durer. J'aurais souhaité qu'elle restât toujours incrustée, comme des témoignages de présence, pour l'époque incertaine où je repasserais là sans Madeleine; puis je pensais que le premier passant venu l'effacerait, qu'un peu de pluie la ferait disparaître, et je m'arrêtais pour apercevoir encore dans les sinuosités du sentier ce singulier sillage laissé par l'être que j'aimais le plus sur la terre même où j'étais né.

Au moment où nous approchions de Villeneuve, je montrai de loin la route blanchâtre qui sort du village et s'étend en ligne droite jusqu'à l'horizon.

«Voilà la route d'Ormesson», dis-je à Madeleine.

Ce mot d'Ormesson sembla réveiller en elle une série de souvenirs déjà affaiblis; elle suivit attentivement des yeux cette longue avenue plantée d'ormeaux, tous pliés de côté par les vents de mer, et sur laquelle il y avait au loin des chariots qui roulaient, les uns pour rentrer à Villeneuve, les autres pour s'en éloigner.

«Cette fois, reprit-elle, vous n'y voyagerez plus seul.

—En serai-je plus heureux? répondis-je. Serai-je plus certain de ne rien regretter? Où retrouverai-je ce que je laisse ici?»

Madeleine alors me prit le bras, s'y appuya avec l'apparence d'un entier abandon, et me répondit un seul mot:

«Mon ami, vous êtes un ingrat!»

Nous quittâmes les Trembles au milieu de novembre, par une froide matinée de gelée blanche. Les voitures suivirent l'avenue, traversèrent Villeneuve, comme autrefois je l'avais fait. Et je regardais alternativement et la campagne, qui disparaissait derrière nous, et l'honnête visage de Madeleine assise en face de moi.

XII

J'EN avais fini avec les jours heureux; cette courte pastorale achevée, je retombai dans de grands soucis. A peine installés dans le petit hôtel qui devait leur servir de pied-à-terre à Paris, Madeleine et M. de Nièvres se mirent à recevoir, et le mouvement du monde fit irruption dans notre vie commune.

«Je serai chez moi une fois par semaine pour les étrangers, me dit Madeleine; pour vous, j'y suis tous les jours. Je donne un bal la semaine prochaine; y viendrez-vous?

—Un bal!... Cela ne me tente guère.

—Pourquoi? Le monde vous fait peur?

—Absolument comme un ennemi.

—Et moi, reprit-elle, croyez-vous donc que j'en sois bien éprise?

—Soit. Vous me donnez l'exemple, et je vous obéirai.»

Le soir indiqué, j'arrivai de bonne heure. Il n'y avait encore qu'un très petit nombre d'invités réunis autour de Madeleine, près de la cheminée du premier salon. Quand elle entendit annoncer mon nom, par un élan de familiarité qu'elle ne tenait nullement à réprimer, elle fit un mouvement vers moi qui l'isola de son entourage et me la montra de la tête aux pieds comme une image imprévue de toutes les séductions. C'était la première fois que je la voyais ainsi, dans la tenue splendide et indiscrète d'une femme en toilette de bal. Je sentis que je changeais de couleur, et qu'au lieu de répondre à son regard paisible, mes yeux s'arrêtaient maladroitement sur un nœud de diamants qui flamboyait à son corsage. Nous demeurâmes une seconde en présence, elle interdite, moi fort troublé. Personne assurément ne se douta du rapide échange d'impressions qui nous apprit, je crois, de l'un à l'autre que de délicates pudeurs étaient blessées. Elle rougit un peu, sembla frissonner des épaules, comme si subitement elle avait froid, puis, s'interrompant au milieu d'une phrase qui ne voulait rien dire, elle se rapprocha de son fauteuil, y prit une écharpe de dentelles, et le plus naturellement du monde elle s'en couvrit. Ce seul geste pouvait signifier bien des choses; mais je voulus n'y voir qu'un acte ingénu de condescendance et de bonté qui me la rendit plus adorable que jamais et me bouleversa pour le reste de la soirée. Elle-même en garda pendant quelques minutes un peu d'embarras. Je la connaissais trop bien aujourd'hui pour m'y tromper. Deux ou trois fois je la surpris me regardant sans motif, comme si elle eût été encore sous l'empire d'une sensation qui durait; puis des obligations de politesse lui rendirent peu à peu son aplomb. Le mouvement du bal agit sur elle et sur moi en sens contraire: elle devint parfaitement libre et joyeuse; quant à moi, je devins plus sombre à mesure que je la voyais plus gaie, et plus troublé à mesure que je découvrais en elle des attraits extérieurs qui d'une créature presque angélique faisaient tout simplement une femme accomplie.

Elle était admirablement belle, et l'idée que tant d'autres le savaient aussi bien que moi ne fut pas longue à me saisir le cœur aigrement. Jusque-là, mes sentiments pour Madeleine avaient par miracle échappé à la morsure des sensations venimeuses. «Allons, me dis-je, un tourment de plus!» Je croyais avoir épuisé toutes les faiblesses. Mon amour apparemment n'était pas complet: il lui manquait un des attributs de l'amour, non pas le plus dangereux, mais le plus laid.

Je la vis entourée; je me rapprochai d'elle. J'entendis autour de moi des mots qui me brûlèrent; j'étais jaloux.

Être jaloux, on ne l'avoue guère; ces sensations ne sont pas cependant de celles que je désavoue. Il est bon que toute humiliation profite, et celle-ci m'éclaira sur bien des vérités; elle m'aurait rappelé, si j'avais pu l'oublier, que cet amour exalté, contrarié, malheureux, légèrement gourmé et tout près de se piquer d'orgueil, ne s'élevait pas de beaucoup au-dessus du niveau des passions communes, qu'il n'était ni pire ni meilleur, et que le seul point qui lui donnait l'air d'en différer, c'était d'être un peu moins possible que beaucoup d'autres. Quelques facilités de plus l'auraient infailliblement fait descendre de son piédestal ambitieux; et comme tant de choses de ce monde dont l'unique supériorité vient d'un défaut de logique ou de plénitude, qui sait ce qu'il serait devenu, s'il avait été moins déraisonnable ou plus heureux?

«Vous ne dansez pas, me dit Madeleine un peu plus tard en me rencontrant sur son passage, et je m'y trouvais souvent sans le vouloir.

—Non, je ne danserai pas, lui dis-je.

—Pas même avec moi? reprit-elle avec un peu d'étonnement.

—Ni avec vous ni avec personne.

—Comme vous voudrez», dit-elle en répondant sèchement à mes airs bourrus.

Je ne lui parlai plus de la soirée, et je l'évitai, tout en la perdant de vue le moins possible.

Olivier n'arriva qu'après minuit. Je causais avec Julie, qui n'avait dansé qu'à contre-cœur et ne dansait plus, quand il entra calme, aisé, souriant, les yeux armés de ce regard direct dont il se couvrait comme d'une épée tendue chaque fois qu'il se trouvait en présence de visages nouveaux, et surtout de visages de femmes. Il alla serrer la main de Madeleine. Je l'entendis s'excuser de ce qu'il arrivait si tard; puis il fit le tour du salon, salua deux ou trois femmes dont il était connu, s'approcha de Julie, et, s'asseyant familièrement à côté d'elle: