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Dominique

Chapter 18: XVII
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About This Book

An earnest narrator recounts the confidences of a man who withdraws from public life to live modestly in the countryside. The account traces his growing acceptance of anonymity, daily routines, attachments and duties tied to a small circle, and his self-examination that balances resignation with lingering reflections on past ambitions. Episodes of rural labor, solitary walks and occasional social encounters reveal a temperament inclined to melancholy yet satisfied by rooted domestic responsibilities. The narrative unfolds through intimate recollections and conversational moments that probe themes of humility, the limits of aspiration, and the quiet dignity of a deliberately simple existence.

Depuis, et cela datait du jour où l'attention de Madeleine avait pu s'éveiller sur le véritable état de mes sentiments, pas un mot n'avait été dit sur ce sujet, et jamais le plus léger signe ne m'avait appris que Madeleine y pensait encore. Au contraire, si le hasard faisait naître l'idée d'un projet qui sans contredit l'avait autrefois occupée, elle semblait l'avoir entièrement oublié ou ne l'avoir jamais eu. Quelquefois seulement, elle regardait Julie d'un air plus tendre ou plus attristé. J'en concluais qu'elle achevait de briser des espérances devenues impossibles, et que l'avenir de sa sœur, arrêté un moment d'après des combinaisons chimériques, l'inquiétait aujourd'hui comme une difficulté à examiner de nouveau.

Quant à Julie, elle n'avait pas eu à revenir de si loin. Ses sentiments, déterminés dès l'origine et invariablement attachés au même objet, n'avaient pas fléchi. Seulement les susceptibilités dont se plaignait Olivier s'accusaient tous les jours davantage, et coïncidaient invariablement avec une absence trop longue, un mot trop vif, un air plus distrait de son cousin. Sa santé s'altérait. Elle avait les fiertés de sa sœur, qui l'empêchaient de se plaindre; mais elle ne possédait pas ce don merveilleux d'être secourable à ceux qui la blessaient, qui des martyres de Madeleine devait faire des dévouements. On eût dit que l'intérêt de qui que ce fût lui faisait injure, excepté celui d'Olivier, qui, de tous les intérêts qu'elle pouvait attendre, était le plus rare. Elle eût plutôt accepté l'impitoyable dédain de celui-ci que de se soumettre à des pitiés qui l'offensaient. Son caractère ombrageux à l'excès prenait de jour en jour des angles plus vifs, son visage des airs plus impénétrables, et toute sa personne un caractère mieux dessiné d'entêtement et d'obstination dans une idée fixe. Elle parlait de moins en moins; ses yeux, qui n'interrogeaient presque plus, pour éviter plus que jamais de répondre, semblaient avoir replié la seule flamme un peu vivante qui les mêlait à la pensée des autres.

«Je ne suis pas contente de la santé de Julie, m'avait dit Madeleine bien souvent. Elle est décidément mal portante, et d'un caractère à se déplaire partout, même avec ceux qu'elle aime le plus. Dieu sait pourtant que ce n'est pas la force de s'attacher aux gens qui lui manque!»

A une autre époque, Madeleine ne m'aurait certainement pas parlé de sa sœur en de pareils termes. De plus, cette idée de tendresse excessive et ces qualités affectueuses mises en relief par Madeleine ne s'accordaient pas très bien avec la froideur des enveloppes qui rendaient les abords de Julie si glacés.

J'en étais là de mes conjectures quand plusieurs incidents que je ne vous dis pas m'ouvrirent tout à fait les yeux. La démarche dont me chargeait Olivier avait donc pour moi la signification la plus grave, bien qu'il ne m'en eût révélé que la moitié, comme on fait avec un agent diplomatique qu'on ne veut pas mettre à fond dans ses secrets. Je m'informai avec un soin particulier de l'origine et de l'heure de l'indisposition subite de Julie. Ce que j'en appris s'accordait exactement avec les renseignements donnés par Olivier. Madeleine était imperturbablement maîtresse de ses réponses, et parlait de la fièvre de sa sœur comme un médecin du corps en eût parlé.

Je rentrai fort tard, et je trouvai Olivier debout et qui m'attendait.

«Eh bien? me dit-il vivement, comme si son impatience avait tout à coup grandi pendant la durée de ma visite.

—Je n'ai rien appris, lui dis-je. Tout ce que je sais, c'est que Julie est revenue hier du concert avec la fièvre, que la fièvre continue, et qu'elle est malade.

—L'as-tu vue? me demanda Olivier.

—Non», lui dis-je en faisant un mensonge dont j'avais besoin pour l'intéresser un peu plus à l'indisposition, d'ailleurs très légère, de Julie.

Il fit un mouvement de colère: «J'en étais certain, dit-il; elle m'a vu!

—Je le crains», lui dis-je.

Il fit une ou deux fois le tour de sa chambre en marchant très vite; puis il s'arrêta, frappa du pied en jurant:

«Eh bien! tant pis! s'écria-t-il, tant pis pour elle! Je suis libre, et je fais ce qui me plaît.»

Je connaissais toutes les nuances de l'esprit d'Olivier; il était rare que le dépit montât chez lui jusqu'à l'exaspération de la colère. Je ne craignis donc point de me tromper en abordant une question où le cœur d'une honnête fille se trouvait engagé.

«Olivier, lui dis-je, que se passe-t-il entre Julie et toi?

—Il se passe que Julie est amoureuse de moi, mon cher, et que je ne l'aime pas.

—Je le savais, repris-je, et par intérêt pour vous deux.....

—Je te remercie. Tu n'as pas à te tourmenter pour moi d'une chose que je n'ai point voulue, que je n'ai ni encouragée, ni accueillie, qui ne m'atteindra jamais, et qui m'est indifférente comme çà, dit-il en secouant en l'air la cendre de son cigare. Quant à Julie, je te permets de la plaindre, car elle s'entête dans une idée folle..... Elle fait son malheur à plaisir.»

Il était exaspéré, parlait très haut, et pour la première fois peut-être de sa vie mettait des hyperboles là où sans cesse il employait des diminutifs de mots ou d'idées.

«Que veux-tu que j'y fasse après tout? continua-t-il. C'est une situation absurde; il y a d'autres situations qui le sont au moins autant que celle-ci.

—Ne parlons pas de moi, lui dis-je en lui faisant comprendre que mes propres affaires n'étaient point en jeu, et que récriminer n'était pas se donner raison.

—Soit; c'est à celui qui se trouve en peine de s'en tirer, sans prendre exemple sur autrui ni consulter personne. Eh bien! moi, je n'ai qu'un moyen d'en sortir, c'est de dire non, non, toujours non!

—Ce qui ne remédiera à rien, car tu dis non depuis que je te connais, et depuis que je connais Julie, elle veut être ta femme.»

Ce dernier mot lui fit faire un soubresaut de véritable terreur; puis il partit d'un éclat de rire, dont Julie serait morte, si elle l'eût entendu.

«Ma femme! reprit-il avec une expression d'inconcevable mépris pour une idée qui lui semblait de la démence. Moi! le mari de Julie! Ah çà! mais tu ne me connais donc pas, Dominique, pas plus que si nous nous étions rencontrés depuis une heure? D'abord je vais te dire pourquoi je n'épouserai jamais Julie, et puis je te dirai pourquoi je n'épouserai jamais qui que ce soit. Julie est ma cousine, ce qui est peut-être une raison pour qu'elle me plaise un peu moins qu'une autre. Je l'ai toujours connue. Nous avons pour ainsi dire dormi dans le même berceau. Il y a des gens que cette quasi-fraternité pourrait séduire. Moi, cette seule pensée d'épouser quelqu'un que j'ai vue poupée me paraît comique comme l'idée d'accoupler deux joujoux. Elle est jolie, elle n'est pas sotte, elle a toutes les qualités que tu voudras. M'adorant quand même, et Dieu sait si je me rends adorable! elle sera d'une constance à toute épreuve; je serai son culte, elle sera la meilleure des femmes. Une fois satisfaite, elle en sera la plus douce; heureuse, elle en deviendra la plus charmante..... Je n'aime pas Julie! je ne l'aime pas, je ne la veux pas. Si cela continue, je la haïrai, dit-il en s'exaspérant de nouveau. Je la rendrais malheureuse d'ailleurs, horriblement malheureuse; le beau profit! Le lendemain de mes noces, elle serait jalouse, elle aurait tort. Six mois après, elle aurait raison. Je la planterais là, je serais impitoyable; je me connais, et j'en suis sûr. Si cela dure, je m'en irai; je fuirai plutôt au bout du monde. Ah! l'on veut s'emparer de moi! On me surveille, on m'épie, on découvre que j'ai des maîtresses, et ma future femme est mon espion!

—Tu déraisonnes, Olivier, lui dis-je en l'interrompant brusquement. Personne n'épie tes démarches. Personne ne conspire avec la pauvre Julie pour s'emparer de ta volonté et la lui amener pieds et poings liés. Tu veux parler de moi, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai formé qu'un vœu, c'est que Julie et toi vous vous entendissiez un jour; j'y voyais pour elle un bonheur certain, et pour toi des chances que je ne vois nulle part ailleurs.

—Un bonheur certain pour Julie, pour moi des chances uniques! à merveille! Si cela pouvait être, tes conclusions seraient mon salut. Eh bien! je te déclare encore une fois que tu te fais l'instrument du malheur de Julie, et que, pour lui épargner un mécompte, tu me rendrais un lâche criminel, et tu la tuerais. Je ne l'aime pas, est-ce assez clair? Tu sais ce qu'on entend par aimer ou ne pas aimer; tu sais bien que les deux contraires ont la même énergie, la même impuissance à se gouverner. Essaye donc d'oublier Madeleine; moi, j'essayerai d'adorer Julie; nous verrons lequel de nous deux y réussira le plus tôt. Retourne-moi le cœur sens dessus dessous, aie la curiosité d'y fouiller, ouvre-moi les veines, et si tu y trouves la moindre pulsation qui ressemble à de la sympathie, le moindre rudiment dont on puisse dire un jour: Ceci sera de l'amour! conduis-moi droit à ta Julie, et je l'épouse, sinon ne me parle plus de cette enfant qui m'est insupportable et.....»

Il s'arrêta; non pas qu'il fût à bout d'arguments, car il les choisissait au hasard dans un arsenal inépuisable, mais comme s'il eût été calmé subitement par un retour instantané sur lui-même. Rien n'égalait chez Olivier la peur de se montrer ridicule, le soin de ne dire ni trop ni trop peu, le sens rigoureux des mesures. Il s'aperçut, en s'écoutant, que depuis un quart d'heure il divaguait.

«Ma parole d'honneur, s'écria-t-il, tu me rends imbécile, tu me fais perdre la tête. Tu es là devant moi avec le sang-froid d'un confident de théâtre, et j'ai l'air de te donner le spectacle d'une farce tragique.»

Puis il alla s'asseoir dans un fauteuil; il y prit la pose naturelle d'un homme qui s'apprête non plus à pérorer, mais à discourir sur des idées légères, et changeant de ton aussi vite et aussi complètement qu'il avait changé d'allures, les yeux un peu clignotants, le sourire aux lèvres, il continua:

«Il est possible qu'un jour je me marie. Je ne le crois pas, mais pour parler sagement, je te dirai, si tu veux, que l'avenir permet de tout admettre; on a vu des conversions plus étonnantes. Je cours après quelque chose que je ne trouve pas. Si jamais ce quelque chose se montrait à moi dans les formes qui me séduisent, orné d'un nom qui forme une alliance agréable avec le mien, quelle que soit d'ailleurs la fortune, il pourrait arriver que je fisse une folie, car dans tous les cas c'en serait une; mais celle-ci du moins serait de mon choix, de mon goût, et ne m'aurait été inspirée que par ma fantaisie. Pour le moment, j'entends vivre à ma guise. Toute la question est là: trouver ce qui convient à sa nature et ne copier le bonheur de personne. Si nous nous proposions mutuellement de changer de rôle, tu ne voudrais jamais de mon personnage, et je serais encore plus embarrassé du tien. Quoi que tu en dises, tu aimes les romans, les imbroglios, les situations scabreuses; tu as juste assez de force pour friser les difficultés sans avaries, assez de faiblesse pour en savourer délicatement les transes. Tu te donnes à toi-même toutes les émotions extrêmes, depuis la peur d'être un malhonnête homme jusqu'au plaisir orgueilleux de te sentir quasiment un héros. Ta vie est tracée, je la vois d'ici; tu iras jusqu'au bout, tu mèneras ton aventure aussi loin qu'on peut aller sans commettre une scélératesse, tu caresseras cette idée délicieuse de te sentir à deux doigts d'une faute et de l'éviter. Veux-tu que je te dise tout? Madeleine un jour tombera dans tes bras en te demandant grâce; tu auras la joie sans pareille de voir une sainte créature s'évanouir de lassitude à tes pieds; tu l'épargneras, j'en suis sûr, et tu t'en iras, la mort dans l'âme, pleurer sa perte pendant des années.

—Olivier, lui dis-je, Olivier, tais-toi par respect pour Madeleine, si ce n'est par pitié pour moi.

—J'ai fini, me dit-il sans aucune émotion; ce que je te dis n'est point un reproche, ni une menace, ni une prophétie, car il dépend de toi de me donner tort. Je veux seulement te montrer en quoi nous différons et te convaincre que la raison n'est d'aucun côté. J'aime à voir très clair dans ma vie: j'ai toujours su, dans des circonstances pareilles, et ce qu'on risquait et ce que je risquais moi-même. De part et d'autre heureusement, on ne risquait rien de très précieux. J'aime les choses qui se décident promptement et se dénouent de même. Le bonheur, le vrai bonheur, est un mot de légende. Le paradis de ce monde s'est refermé sur les pas de nos premiers parents; voilà quarante-cinq mille ans qu'on se contente ici-bas de demi-perfections, de demi-bonheurs et de demi-moyens. Je suis dans la vérité des appétits et des joies de mes semblables. Je suis modeste, profondément humilié de n'être qu'un homme, mais je m'y résigne. Sais-tu quel est mon plus grand souci? c'est de tuer l'ennui. Celui qui rendrait ce service à l'humanité serait le vrai destructeur des monstres. Le vulgaire et l'ennuyeux! toute la mythologie des païens grossiers n'a rien imaginé de plus subtil et de plus effrayant. Ils se ressemblent beaucoup, en ce que l'un et l'autre ils sont laids, plats et pâles, quoique multiformes, et qu'ils donnent de la vie des idées à vous en dégoûter dès le premier jour où l'on y met le pied. De plus, ils sont inséparables, et c'est un couple hideux que tout le monde ne voit pas. Malheur à ceux qui les aperçoivent trop jeunes! Moi, je les ai toujours connus. Ils étaient au collège, et c'est là peut-être que tu as pu les apercevoir; ils n'ont pas cessé de l'habiter un seul jour pendant les trois années de platitudes et de mesquineries que j'y ai passées. Permets-moi de te le dire, ils venaient quelquefois chez ta tante et aussi chez mes deux cousines. J'avais presque oublié qu'ils habitaient Paris, et je continue de les fuir, en me jetant dans le bruit, dans l'imprévu, dans le luxe, avec l'idée que ces deux petits spectres bourgeois, parcimonieux, craintifs et routiniers ne m'y suivront pas. Ils ont fait plus de victimes à eux deux que beaucoup de passions soi-disant mortelles; je connais leurs habitudes homicides, et j'en ai peur.....»

Il continua de la sorte sur un ton demi-sérieux qui contenait l'aveu d'incurables erreurs, et me faisait vaguement redouter des découragements dont vous connaissez l'issue. Je le laissai dire, et quand il eut fini:

«Iras-tu prendre des nouvelles de Julie? lui demandai-je.

—Oui, dans l'antichambre.

—La reverras-tu?

—Le moins possible.

—As-tu prévu ce qui l'attend?

—J'ai prévu qu'elle se mariera avec un autre, ou qu'elle restera fille.

—Adieu, lui dis-je, bien qu'il n'eût pas quitté ma chambre.

—Adieu», me dit-il.

Et nous nous séparâmes sur ce dernier mot, qui n'atteignit pas le fond de notre amitié, mais qui brisa toute confiance, sans autre éclat et sèchement, comme on brise un verre.

XV

IL y avait plus d'un grand mois que je n'avais vu Madeleine cinq minutes de suite sans témoin, et plus longtemps encore que je n'avais obtenu d'elle quoi que ce fût qui ressemblât à ses aménités d'autrefois. Un jour je la rencontrai, par hasard, dans une rue déserte du quartier que j'habitais. Elle était seule et à pied. Tout le sang de son cœur reflua vers ses joues quand elle m'aperçut, et j'eus besoin, je crois, de toute ma résolution pour ne pas courir à sa rencontre et la serrer dans mes bras en pleine rue.

«D'où venez-vous et où allez-vous?»

Ce fut la première question que je lui adressai, en la voyant ainsi égarée et comme aventurée dans une partie de Paris qui devait être le bout du monde pour Madame de Nièvres.

«Je vais à deux pas d'ici, me répondit-elle avec un peu d'embarras, faire une visite.»

Elle me nomma la personne chez qui elle allait.

«Que je sois reçue ou non, reprit-elle aussitôt, séparons-nous. Il est bon qu'on ne nous voie pas ensemble. Il n'y a plus rien d'innocent dans vos démarches. Vous avez fait de telles folies que désormais c'est à moi d'être prudente.

—Je vous quitte, lui dis-je en la saluant.

—A propos, reprit Madeleine au moment où je m'éloignais, je vais ce soir au théâtre avec mon père et ma sœur. Il y a une place pour vous, si vous la voulez.

—Permettez....., lui dis-je en ayant l'air de réfléchir à des engagements que je n'avais pas, ce soir je ne suis pas libre.

—J'avais pensé....., ajouta-t-elle avec la douceur d'un enfant pris en faute, j'espérais.....

—Cela me sera tout à fait impossible», répondis-je avec un sang-froid cruel.

On eût dit que je prenais plaisir à lui rendre caprice pour caprice et à la torturer.

Le soir, à huit heures et demie, j'entrais dans sa loge. Je poussai la porte aussi doucement que possible. Madeleine eut le sentiment que c'était moi, car elle affecta de ne pas même tourner la tête. Elle resta tout entière occupée de la musique, les yeux attachés sur la scène. Ce fut seulement au premier repos des chanteurs que je pus m'approcher d'elle et la forcer à recevoir mon salut.

«Je viens vous demander une place dans votre loge, lui dis-je en la mettant de moitié dans une fourberie, à moins que cette place ne soit réservée à M. de Nièvres.

—M. de Nièvres ne viendra pas», répondit Madeleine en se retournant du côté de la salle.

On donnait un immortel chef-d'œuvre. La salle était splendide. Des chanteurs incomparables, disparus depuis, y causaient des transports de fête. L'auditoire éclatait en applaudissements frénétiques. Cette merveilleuse électricité de la musique passionnée remuait, comme avec la main, cette masse d'esprits lourds ou de cœurs distraits, et communiquait au plus insensible des spectateurs des airs d'inspiré. Un ténor, dont le nom seul était un prestige, vint tout près de la rampe, à deux pas de nous. Il s'y tint un moment dans l'attitude recueillie et un peu gauche d'un rossignol qui va chanter. Il était laid, gras, mal costumé et sans charme, autre ressemblance avec le virtuose ailé. Dès les premières notes, il y eut dans la salle un léger frémissement, comme dans un bois dont les feuilles palpitent. Jamais il ne me parut si extraordinaire que ce soir-là, soirée unique et la dernière où j'aie voulu l'entendre. Tout était exquis, jusqu'à cette langue fluide, voltigeante et rythmée, qui donne à l'idée des chocs sonores, et fait du vocabulaire italien un livre de musique. Il chantait l'hymne éternellement tendre et pitoyable des amants qui espèrent. Une à une et dans des mélodies inouïes, il déroulait toutes les tristesses, toutes les ardeurs et toutes les espérances des cœurs bien épris. On eût dit qu'il s'adressait à Madeleine, tant sa voix nous arrivait directement, pénétrante, émue, discrète, comme si ce chanteur sans entrailles eût été le confident de mes propres douleurs. J'aurais cherché cent ans dans le fond de mon cœur torturé et brûlant, avant d'y trouver un seul mot qui valût un soupir de ce mélodieux instrument qui disait tant de choses et n'en éprouvait aucune.

Madeleine écoutait, haletante. J'étais assis derrière elle, aussi près que le permettait le dossier de son fauteuil, où je m'appuyais. Elle s'y renversait aussi de temps en temps, au point que ses cheveux me balayaient les lèvres. Elle ne pouvait pas faire un geste de mon côté que je ne sentisse aussitôt son souffle inégal, et je le respirais comme une ardeur de plus. Elle avait les deux bras croisés sur sa poitrine, peut-être pour en comprimer les battements. Tout son corps, penché en arrière, obéissait à des palpitations irrésistibles, et chaque respiration de sa poitrine, en se communiquant du siège à mon bras, m'imprimait à moi-même un mouvement convulsif tout pareil à celui de ma propre vie. C'était à croire que le même souffle nous animait à la fois d'une existence indivisible, et que le sang de Madeleine et non plus le mien circulait dans mon cœur entièrement dépossédé par l'amour.

A ce moment, il se fit un peu de bruit dans une loge située de l'autre côté de la salle, où deux femmes entraient seules, en grand étalage, et fort tard pour produire plus d'effet. A peine assises, elles commencèrent à lorgner, et leurs yeux s'arrêtèrent sur la loge de Madeleine. Madeleine involontairement fit comme elles. Il y eut pendant une seconde un échange d'examen qui me glaça d'effroi, car au premier coup d'œil j'avais reconnu un visage témoin d'anciennes faiblesses et retrouvé des souvenirs détestés. En voyant ce regard persistant fixé sur nous, Madeleine eut-elle un soupçon? Je le crois, car elle se tourna tout à coup comme pour me surprendre. Je soutins le feu de ses yeux, le plus immédiat et le plus clairvoyant que j'aie jamais affronté. Il se serait agi de sa vie que je n'aurais pas été plus déterminé dans un acte de témérité qui me demanda le plus grand effort. Le reste de la soirée se passa mal. Madeleine parut moins occupée de la musique et distraite par une idée gênante, comme si ce vis-à-vis malencontreux l'importunait. Une ou deux fois encore, elle essaya d'éclairer ses doutes; puis elle devint étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, et je compris qu'elle se retirait au fond de sa pensée.

Je la reconduisis jusqu'à sa voiture. Arrivé là, le marchepied baissé, Madeleine enfouie dans ses fourrures:

«Me permettez-vous de vous accompagner?» lui dis-je.

Il n'y avait aucune réponse à me faire, surtout en présence de M. d'Orsel et de Julie. La demande était d'ailleurs des plus simples. Je montai avant même qu'on me l'eût permis.

Il n'y eut pas un mot de prononcé pendant ce trajet sur un pavé bruyant, au pas rapide et retentissant des chevaux. M. d'Orsel fredonnait en souvenir de la pièce. Julie m'examinait à la dérobée, puis se collait le visage aux vitres et regardait les rues. Madeleine, à demi renversée, comme elle l'eût été sur un lit de repos, froissait par un geste nerveux un énorme bouquet de violettes qui toute la soirée m'avait enivré. Je voyais l'éclat bizarre et fiévreux de ses yeux fixes. J'étais dans un grand trouble, et je sentais distinctement qu'il y avait d'elle à moi je ne sais quoi de très grave, comme un débat décisif.

Elle descendit la dernière, et je tenais encore sa main que déjà M. d'Orsel et Julie montaient devant nous le perron de l'hôtel. Elle fit un pas pour les suivre, et laissa tomber son bouquet. Je feignis de ne pas m'en apercevoir.

«Mon bouquet, je vous prie?» me dit-elle, comme si elle eût parlé à son valet de pied.

Je lui tendis sans dire un seul mot; j'aurais sangloté. Elle le prit, le porta rapidement à ses lèvres, y mordit avec fureur, comme si elle eût voulu le mettre en pièces.

«Vous me martyrisez et vous me déchirez», me dit-elle tout bas avec un suprême accent de désespoir; puis, par un mouvement que je ne puis vous rendre, elle arracha son bouquet par moitié: elle en prit une, et me jeta pour ainsi dire l'autre au visage.

Je me mis à courir comme un fou, en pleine nuit, emportant, comme un lambeau du cœur de Madeleine, ce paquet de fleurs où elle avait mis ses lèvres et imprimé des morsures que je savourais comme des baisers. Je m'en allais au hasard, ivre de joie, me répétant un mot qui m'éblouissait comme un soleil levant. Je ne m'inquiétais ni de l'heure ni des rues. Après m'être égaré dix fois dans le quartier de Paris que je connaissais le mieux, j'arrivai sur les quais. Je n'y rencontrai personne. Paris tout entier dormait, comme il dort entre trois et six heures du matin. La lune éclairait les quais déserts et fuyants à perte de vue. Il ne faisait presque plus froid: c'était en mars. La rivière avait des frissons de lumière qui la blanchissaient, et coulait sans faire le moindre bruit entre ses hautes bordures d'arbres et de palais. Au loin s'enfonçait la ville populeuse, avec ses tours, ses dômes, ses flèches, où les étoiles avaient l'air d'être allumées comme des fanaux, et le Paris du centre sommeillait, confusément étendu sous des brumes. Ce silence et cette solitude portèrent au comble le sentiment subit qui me venait de la vie, de sa grandeur, de sa plénitude et de son intensité. Je me rappelais ce que j'avais souffert, soit dans les foules, soit chez moi, toujours dans l'isolement, en me sentant perdu, médiocre, et continuellement abandonné. Je compris que cette longue infirmité ne dépendait pas de moi, que toute petitesse était le fait d'un défaut de bonheur. «Un homme est tout ou n'est rien, me disais-je. Le plus petit devient le plus grand; le plus misérable peut faire envie!» Et il me semblait que mon bonheur et mon orgueil remplissaient Paris.

Je fis des rêves insensés, des projets monstrueux, et qui seraient sans excuse s'ils n'avaient pas été conçus dans la fièvre. Je voulais voir Madeleine le lendemain, la voir à tout prix. «Il n'y aura plus, me disais-je, ni subterfuges, ni déguisements, ni habileté, ni barrières qui prévaudront contre ce que je veux et contre la certitude que je tiens.» J'avais toujours à la main ces fleurs brisées. Je les regardais; je les couvrais de baisers; je les interrogeais comme si elles avaient gardé le secret de Madeleine; je leur demandais ce que Madeleine avait dit en les déchirant, si c'étaient des caresses ou des insultes..... Je ne sais quelle sensation effrénée me répondait que Madeleine était perdue et que je n'avais plus qu'à oser!

Dès le lendemain, je courus chez madame de Nièvres. Elle était sortie. J'y revins les jours suivants: Madeleine était introuvable. J'en conclus qu'elle ne répondait plus d'elle-même, et qu'elle recourait aux seuls moyens de défense qui fussent à toute épreuve.

Trois semaines à peu près se passèrent ainsi, dans une lutte contre des portes fermées et dans des exaspérations qui faisaient de moi une sorte de brute égarée, entêtée contre des barrières. Un soir on me remit un billet. Je le tins un moment fermé, suspendu devant moi, comme s'il eût contenu ma destinée.

«Si vous avez la moindre amitié pour moi, me disait Madeleine, ne vous obstinez pas à me poursuivre; vous me faites mal inutilement. Tant que j'ai gardé l'espoir de vous sauver d'une erreur et d'une folie, je n'ai rien épargné qui pût réussir. Aujourd'hui je me dois à d'autres soins que j'ai trop oubliés. Faites comme si vous n'habitiez plus Paris, au moins pour quelque temps. Il dépend de vous que je vous dise adieu ou au revoir.»

Ce congé banal, d'une sécheresse parfaite, me produisit l'effet d'un écroulement. Puis à l'abattement succéda la colère. Ce fut peut-être la colère qui me sauva. Elle me donna l'énergie de réagir et de prendre un parti extrême. Ce jour-là même, j'écrivis un ou deux billets pour dire que je quittais Paris. Je changeai d'appartement, j'allai me cacher dans un quartier perdu, je fis appel à tout ce qui me restait de raison, d'intelligence et d'amour du bien, et je recommençai une nouvelle épreuve dont j'ignorais la durée, mais qui, dans tous les cas, devait être la dernière.

XVI

CE changement s'opéra du jour au lendemain et fut radical. Ce n'était plus le moment d'hésiter ni de se morfondre. Maintenant j'avais horreur des demi-mesures. J'aimais la lutte. L'énergie surabondait en moi. Rebutée d'un côté, ma volonté avait besoin de se retourner dans un autre sens, de chercher un nouvel obstacle à vaincre, tout cela pour ainsi dire en quelques heures, et de s'y ruer. Le temps me pressait. Toute question d'âge à part, je me sentais sinon vieilli, du moins très mûr. Je n'étais plus un adolescent que le moindre chagrin cloue tout endolori sur les pentes molles de la jeunesse. J'étais un homme orgueilleux, impatient, blessé, traversé de désirs et de chagrins, et qui tombait tout à coup au beau milieu de la vie,—comme un soldat de fortune un jour d'action décisive à midi,—le cœur plein de griefs, l'âme amère d'impuissance, et l'esprit en pleine explosion de projets.

Je ne mis plus les pieds dans le monde, au moins dans cette partie de la société où je risquais de me faire apercevoir et de rencontrer des souvenirs qui m'auraient tenté. Je ne m'enfermai pas trop à l'étroit, j'y serais mort d'étouffement; mais je me circonscrivis dans un cercle d'esprits actifs, studieux, spéciaux, absorbés, ennemis des chimères, qui faisaient de la science, de l'érudition ou de l'art, comme ce Florentin ingénu qui créait la perspective, et la nuit réveillait sa femme pour lui dire: «Quelle douce chose que la perspective!» Je me défiais des écarts de l'imagination: j'y mis bon ordre. Quant à mes nerfs, que j'avais si voluptueusement ménagés jusqu'à présent, je les châtiai, et de la plus rude manière, par le mépris de tout ce qui est maladif et le parti pris de n'estimer que ce qui est robuste et sain. Le clair de lune au bord de la Seine, les soleils doux, les rêveries aux fenêtres, les promenades sous les arbres, le malaise ou le bien-être produit par un rayon de soleil ou par une goutte de pluie, les aigreurs qui me venaient d'un air trop vif et les bonnes pensées qui m'étaient inspirées par un écart du vent, toutes ces mollesses du cœur, cet asservissement de l'esprit, cette petite raison, ces sensations exorbitantes,—j'en fis l'objet d'un examen qui décréta tout cela indigne d'un homme, et ces multiples fils pernicieux qui m'enveloppaient d'un tissu d'influences et d'infirmités, je les brisai. Je menais une vie très active. Je lisais énormément. Je ne me dépensais pas, j'amassais. Le sentiment âpre d'un sacrifice se combinait avec l'attrait d'un devoir à remplir envers moi-même. J'y puisais je ne sais quelle satisfaction sombre qui n'était pas de la joie, encore moins de la plénitude, mais qui ressemblait à ce que doit être le plaisir hautain d'un vœu monacal bien rempli. Je ne jugeais pas qu'il y eût rien de puéril dans une réforme qui avait une cause si grave, et qui pouvait avoir un résultat très sérieux. Je fis de mes lectures ce que j'avais fait de mille autres choses; les considérant comme un aliment d'esprit de toute importance, je les expurgeai. Je ne me sentais plus aucun besoin d'être éclairé sur les choses du cœur. Me reconnaître dans des livres émouvants, ce n'était pas la peine au moment même où je me fuyais. Je ne pouvais que m'y retrouver meilleur ou pire: meilleur, c'était une leçon superflue, et pire, c'était un exemple à ne point chercher. Je me composais pour ainsi dire une sorte de recueil salutaire parmi ce que l'esprit humain a laissé de plus fortifiant, de plus pur au point de vue moral, de plus exemplaire en fait de raison. Enfin j'avais promis à Madeleine d'essayer mes forces, et ce serment, je voulais le tenir, ne fût-ce que pour lui prouver ce qu'il y avait en moi de puissance sans emploi, et pour qu'elle pût bien mesurer la durée et l'énergie d'une ambition qui n'était au fond que de l'amour converti.

Au bout de quelques mois de ce régime inflexible, j'arrivai à une sorte de santé artificielle et de solidité d'esprit qui me parut propre à beaucoup entreprendre. Je réglai d'abord mes comptes avec le passé. J'avais eu, vous le savez, la manie des vers. Soit complaisance involontaire pour des jours aimables et regrettés, soit avarice, je ne voulus pas que cette partie vivante de ma jeunesse fût entièrement détruite. Je m'imposai la tâche de fouiller ce vieux répertoire de choses enfantines et de sensations à peine éveillées. Ce fut comme une sorte de confession générale, indulgente, mais ferme, sans aucun danger pour une conscience qui se juge. De ces innombrables péchés d'un autre âge, je composai deux volumes. J'y mis un titre qui en déterminait le caractère un peu trop printanier. J'y joignis une préface ingénieuse qui devait du moins les mettre à l'abri du ridicule, et je les publiai sans signature. Ils parurent et disparurent. Je n'en espérais pas plus. Il y a peut-être deux ou trois jeunes gens de mes contemporains qui les ont lus. Je ne fis rien pour les sauver d'un oubli total, bien convaincu que toute chose est négligée qui mérite de l'être, et qu'il n'y a pas un rayon de vrai soleil qui soit perdu dans tout l'univers.

Ce balayage de conscience accompli, je m'occupai de soins moins frivoles. On faisait beaucoup de politique alors partout, et particulièrement dans le monde observateur et un peu chagrin où je vivais. Il y avait dans l'air de cette époque une foule d'idées à l'état nébuleux, de problèmes à l'état d'espérances, de générosités en mouvement qui devaient se condenser plus tard et former ce qu'on appelle aujourd'hui le ciel orageux de la politique moderne. Mon imagination, à demi matée, pas du tout éteinte, trouvait là de quoi se laisser séduire. La situation d'homme d'État était, à l'époque dont je vous parle, le couronnement nécessaire, en quelque sorte l'avènement au titre d'homme utile, pour tout homme de génie, de talent, ou seulement d'esprit. Je m'épris de cette idée de devenir utile après avoir été si longtemps nuisible. Et quant à l'ambition d'être illustre, elle me vint aussi par moments, mais Dieu sait pour qui!—Je fis d'abord une sorte de stage dans l'antichambre même des affaires publiques, je veux dire au milieu d'un petit parlement composé de jeunes volontés ambitieuses, de très jeunes dévouements tout prêts à s'offrir, où se reproduisait en diminutif une partie des débats qui agitaient alors l'Europe. J'y eus des succès, je puis le dire sans orgueil aujourd'hui que notre parlement lui-même est oublié. Il me sembla que ma route était toute tracée. J'y trouvais à déployer l'activité dévorante qui me consumait. Je ne sais quel insurmontable espoir me restait de retrouver Madeleine. Ne m'avait-elle pas dit: «Adieu ou au revoir»? J'entendais qu'elle me revît meilleur, transformé, avec un lustre de plus pour ennoblir ma passion. Tout se mêlait ainsi dans les stimulants qui m'aiguillonnaient. Le souvenir acharné de Madeleine bourdonnait au fond de mes soi-disant ambitions, et il y avait des moments où je ne savais plus distinguer, dans mes rêves anticipés de gouvernement, ce qui venait du philanthrope ou de l'amoureux.

Quoi qu'il en soit, je me résumai d'abord dans un livre qui parut sous un nom fictif. Quelques mois après, j'en lançai un second. Ils eurent l'un et l'autre beaucoup plus de retentissement que je ne le supposais. En très peu de temps, d'absolument obscur je faillis devenir célèbre. Je savourai délicatement ce plaisir vaniteux, furtif et tout particulier, de m'entendre louer dans la personne de mon pseudonyme. Le jour où le succès fut incontestable, je portai mes deux volumes à Augustin. Il m'embrassa de tout son cœur, me déclara que j'avais un grand talent, s'étonna qu'il se fût révélé si vite et du premier coup, et me prédit comme infaillibles des destinées à me faire tourner la tête. Je voulus que Madeleine eût l'avant-goût de ma célébrité, et j'adressai mes livres à M. de Nièvres. Je le priais de ne pas me trahir; je lui donnais de ma retraite une explication plausible; elle devenait à peu près excusable depuis qu'il était avéré qu'elle avait un but. La réponse de M. de Nièvres ne contenait guère que des remercîments et des éloges calqués sur des bruits publics. Madeleine n'ajoutait pas un mot aux remercîments de son mari.

Le léger trouble d'esprit qui suivit ces heureux débuts de ma vie littéraire se dissipa très vite. A l'effervescence excitée par une production prompte, entraînante, presque irréfléchie, succéda un grand calme, je veux dire un moment de sang-froid et d'examen singulièrement lucide. Il y avait en moi un ancien moi-même dont je ne vous parle plus depuis longtemps, qui se taisait, mais qui survivait. Il profita de ce moment de répit pour reparaître et me tenir un langage sévère. Je m'en étais complètement affranchi dans mes entraînements de cœur. Il reprit le dessus dès qu'il s'agit de choses plus discutables, et se mit à délibérer froidement les intérêts plus positifs de mon esprit. En d'autres termes, j'examinai posément ce qu'il y avait de légitime au fond d'un pareil succès, ce qu'il fallait en conclure, s'il y avait là de quoi m'encourager. Je fis le bilan très clair de mon savoir, c'est-à-dire des ressources acquises, et de mes dons, c'est-à-dire de mes forces vives; je comparai ce qui était factice et ce qui était natif, je pesai ce qui appartenait à tout le monde et le peu que j'avais en propre. Le résultat de cette critique impartiale, faite aussi méthodiquement qu'une liquidation d'affaires, fut que j'étais un homme distingué et médiocre.

J'avais eu d'autres déceptions plus cruelles; celle-ci ne me causa pas la plus petite amertume. D'ailleurs c'était à peine une déception.

Beaucoup de gens auraient jugé cette situation plus que satisfaisante. Je la considérai tout différemment. Ce petit monstre moderne qu'Olivier nommait le vulgaire, qui lui faisait une si grande horreur, et qui le conduisit vous savez où, je le connaissais, tout comme lui, sous un autre nom. Il habitait aussi bien la région des idées que le monde inférieur des faits. Il avait été le génie malfaisant de tous les temps, il était la plaie du nôtre. Il y avait autour de moi des perversions d'idées dont je ne fus pas dupe. Je ne regimbai point contre des adulations qui ne pouvaient plus en aucun cas me faire changer d'avis; je les accueillis comme la naïve expression du jugement public, à une époque où l'abondance du médiocre avait rendu le goût indulgent et émoussé le sens acéré des choses supérieures. Je trouvais l'opinion parfaitement équitable à mon égard, seulement je fis à la fois son procès et le mien.

Je me souviens qu'un jour j'essayai une épreuve plus convaincante encore que toutes les autres. Je pris dans ma bibliothèque un certain nombre de livres tous contemporains, et, procédant à peu près comme la postérité procédera certainement avant la fin du siècle, je demandai compte à chacun de ses titres à la durée, et surtout du droit qu'il avait de se dire utile. Je m'aperçus que bien peu remplissaient la première condition qui fait vivre une œuvre, bien peu étaient nécessaires. Beaucoup avaient fait l'amusement passager de leurs contemporains, sans autre résultat que de plaire et d'être oubliés. Quelques-uns avaient un faux air de nécessité qui trompait, vus de près, mais que l'avenir se chargea de définir. Un tout petit nombre, et j'en fus effrayé, possédaient ce rare, absolu et indubitable caractère auquel on reconnaît toute création divine et humaine, de pouvoir être imitée, mais non suppléée, et de manquer aux besoins du monde, si on la suppose absente. Cette sorte de jugement posthume, exercé par le plus indigne sur tant d'esprits d'élite, me démontra que je ne serais jamais du nombre des épargnés. Celui qui prenait les ombres méritantes dans sa barque m'aurait certainement laissé de l'autre côté du fleuve. Et j'y restai.

Une fois encore j'entretins le public de mon nom, du moins de mon personnage imaginaire; ce fut la dernière. Alors je me demandai ce qui me restait à faire, et je fus quelque temps à me résoudre. Il y avait à cela une difficulté de premier ordre. Ma vie, détachée de bien des liens, comme vous voyez, et désabusée de bien des erreurs, ne tenait plus qu'à un fil, mais ce fil, horriblement tendu, plus résistant que jamais, me garrottait toujours, et je n'imaginais point que rien pût le briser.

Je n'entendais presque plus parler de Madeleine, excepté par Olivier, que je voyais peu, ou par Augustin, que madame de Nièvres avait attiré chez elle, surtout depuis l'époque où j'avais disparu. Je savais vaguement quel était l'emploi de sa vie extérieure; je savais qu'elle avait voyagé, puis habité Nièvres, puis repris ses habitudes à Paris deux ou trois fois, pour les quitter de nouveau, presque sans motif et comme sous l'empire d'un malaise qui se serait traduit par une perpétuelle instabilité d'humeur, et par des besoins de déplacement. Quelquefois je l'avais aperçue, mais si furtivement et à travers un tel trouble, que chaque fois j'avais cru faire une sorte de rêve pénible. Il m'était resté de ces fugitives apparitions l'impression d'une image bizarre, d'un visage défait, comme si les noires couleurs de mon esprit eussent déteint sur cette rayonnante physionomie.

A cette époque à peu près, j'eus une grande émotion. Il y avait une exposition de peinture moderne. Quoique très ignorant dans un art dont j'avais l'instinct sans nulle culture, et dont je parlais d'autant moins que je le respectais davantage, j'allais quelquefois poursuivre, à propos de peinture, des examens qui m'apprenaient à bien juger mon époque, et chercher des comparaisons qui ne me réjouissaient guère. Un jour, je vis un petit nombre de gens qui devaient être des connaisseurs arrêtés devant un tableau et discourant. C'était un portrait coupé à mi-corps, conçu dans un style ancien, avec un fond sombre, un costume indécis, sans nul accessoire: deux mains splendides, une chevelure à demi perdue, la tête présentée de face, ferme de contours, gravée sur la toile avec la précision d'un émail, et modelée je ne sais dans quelle manière sobre, large et pourtant voilée, qui donnait à la physionomie des incertitudes extraordinaires, et faisait palpiter une âme émue dans la vigoureuse incision de ce trait aussi résolu que celui d'une médaille. Je restai anéanti devant cette effigie effrayante de réalité et de tristesse. La signature était celle d'un peintre illustre. Je recourus au livret: j'y trouvai les initiales de madame de Nièvres. Je n'avais pas besoin de ce témoignage. Madeleine était là devant moi qui me regardait, mais avec quels yeux! dans quelle attitude! avec quelle pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir amer!

Je faillis jeter un cri, et je ne sais comment je parvins à me contenir assez pour ne pas donner aux gens qui m'entouraient le spectacle d'une folie. Je me mis au premier rang; j'écartai tous ces curieux importuns qui n'avaient rien à faire entre ce portrait et moi. Pour avoir le droit de l'observer de plus près et plus longtemps, j'imitai le geste, l'allure, la façon de regarder, et jusqu'aux petites exclamations approbatives des amateurs exercés. J'eus l'air d'être passionné pour l'œuvre du peintre, tandis qu'en réalité je n'appréciais et n'adorais passionnément que le modèle. Je revins le lendemain, les jours suivants, je me glissais de bonne heure à travers les galeries désertes, j'apercevais le portrait de loin comme un brouillard; il ressuscitait à chaque pas que je faisais en avant. J'arrivais: tout artifice appréciable disparaissait; c'était Madeleine de plus en plus triste, de plus en plus fixée dans je ne sais quelle anxiété terrible et pleine de songes. Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables qui me torturaient le cœur depuis près de deux années; je lui demandais grâce, et pour elle, et pour moi. Je la suppliais de me recevoir, de me laisser revenir à elle. Je lui racontais ma vie tout entière avec le plus lamentable et le plus légitime des orgueils. Il y avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux, l'indéfinissable dessin de la bouche donnaient à cette muette effigie des mobilités qui me faisaient peur. On eût dit qu'elle m'écoutait, me comprenait, et que l'impitoyable et savant burin qui l'avait emprisonnée dans un trait si rigide l'empêchait seul de s'émouvoir et de me répondre.

Quelquefois l'idée me venait que Madeleine avait prévu ce qui arrivait: c'est que je la reconnaîtrais, et que je deviendrais fou de douleur et de joie dans ce fantastique entretien d'un homme vivant et d'une peinture. Et, suivant que j'y voyais des compassions ou des malices, cette idée m'exaspérait de colère, ou me faisait fondre en larmes de reconnaissance.

Ce que je vous dis là dura près de deux grands mois; après quoi, le lendemain d'un jour où je lui fis des adieux vraiment funèbres, les salles furent fermées, et le portrait disparu me laissa plus seul que jamais.

A quelque temps de là, je reçus la visite d'Olivier. Il était sérieux, embarrassé et comme chargé d'un cas de conscience qui lui pesait. Rien qu'à le voir, je me sentis trembler.

«Je ne sais ce qui se passe à Nièvres, me dit-il; mais tout y va mal.

—Madeleine?... lui dis-je avec épouvante.

—Julie est malade, me dit-il, assez malade pour qu'on s'inquiète. Madeleine elle-même n'est pas bien. Je voudrais y aller, mais la situation ne serait pas tenable. Mon oncle m'écrit des lettres fort désolées.

—Et Madeleine?... lui dis-je encore, comme s'il y avait un autre malheur qu'il me cachât.

—Je te répète que Madeleine est dans un triste état de santé. Au reste, cet état n'a point empiré depuis quelque temps, mais il continue.

—Olivier, que tu ailles à Nièvres ou non, j'y serai demain. Personne ne m'a chassé de la maison de Madeleine, je m'en suis éloigné volontairement. J'avais dit à Madeleine de m'écrire le jour où elle aurait besoin de moi; elle a des motifs pour se taire, j'en ai pour courir à elle.

—Tu feras absolument ce que tu voudras. En pareil cas, j'agirais comme toi, sauf à m'en repentir, si le remède était pire que le mal.

—Adieu.

—Adieu.»

XVII

LE lendemain, j'étais à Nièvres. J'y arrivai dans la soirée, un peu avant la nuit. C'était en novembre. Je me fis descendre à quelque distance de la grille, en plein bois. Je traversai la cour d'entrée sans être aperçu. A l'extrémité des communs, à droite, un feu brillait dans les cuisines. Deux fenêtres déjà éclairées se détachaient en lumière sur la façade du château. J'allai droit au vestibule, dont la porte était seulement poussée; quelqu'un le traversait au moment où j'y entrais. Il faisait très sombre. «Madame de Nièvres?» dis-je en croyant parler à une femme de chambre. La personne à qui je m'adressais se retourna brusquement, vint droit à moi et jeta un cri. C'était Madeleine.

Elle resta pétrifiée de surprise, et je lui pris la main, sans trouver la force d'articuler une seule parole. Le peu de jour qui venait du dehors lui donnait la blancheur inanimée d'une statue; ses doigts, tout à fait inertes et glacés, se détachaient insensiblement de mon étreinte comme la main d'une morte. Je la vis chanceler, mais au geste que je fis pour la soutenir, elle se dégagea par un mouvement d'inconcevable terreur, ouvrit démesurément des yeux égarés, et me dit: «Dominique!...» comme si elle se réveillait et me reconnaissait après deux années d'un mauvais sommeil; puis elle fit quelques pas vers l'escalier, m'entraînant avec elle et n'ayant plus ni conscience ni idée. Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la main. Arrivée dans l'antichambre du premier étage, une lueur de présence d'esprit lui revint:

«Entrez ici, me dit-elle, je vais prévenir mon père.»

Je l'entendis appeler son père et se diriger vers la chambre de Julie.

Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci:

«Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin.»

Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon cœur comme un coup d'épée.

«J'ai su que Julie était malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour déguiser le tremblement de ma voix qui défaillait. J'ai su aussi que madame de Nièvres était souffrante, et je viens vous voir. Il y a si longtemps.....

—C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps... La vie sépare; chacun a ses devoirs et ses soucis.....»

Il sonna, fit allumer les lampes, m'examina rapidement comme s'il eût voulu constater je ne sais quel changement en moi, analogue aux altérations profondes que ces deux années avaient produites chez ses enfants.

«Vous avez vieilli, vous aussi, reprit-il avec une sorte de bienveillance et d'intérêt tout à fait affectueux. Vous avez beaucoup travaillé, nous en avons la preuve.....»

Puis il me parla de Julie, des vives inquiétudes qu'ils avaient eues, mais qui heureusement étaient dissipées depuis quelques jours. Julie entrait en convalescence, ce n'était plus qu'une affaire de soins, de ménagements et de quelques jours de repos. Il passa encore une fois d'un sujet à un autre.

«Vous voilà un homme, continua-t-il, et déjà célèbre. Nous avons suivi tout cela avec le plus sincère intérêt.»

Il marchait de long en large, me parlant ainsi, sans suite et de la façon la plus décousue. Ses cheveux étaient entièrement blancs, sa grande taille un peu voûtée lui donnait un air singulièrement noble de vieillesse anticipée ou de lassitude.

Madeleine vint nous interrompre au bout de cinq minutes. Elle était habillée de couleurs sombres et ressemblait, avec la vie de plus, au portrait qui m'avait tant ému. Je me levai, j'allai à sa rencontre; je balbutiai deux ou trois phrases incohérentes qui n'avaient aucun sens; je ne savais plus, ni comment expliquer ma venue, ni comment combler tout à coup ce vide énorme de deux années qui mettait entre nous comme un abîme de secrets, de réticences et d'obscurités. Je me remis pourtant en la voyant beaucoup plus sûre d'elle-même, et je lui parlai aussi posément que possible de l'alerte qui m'avait été donnée par Olivier. Quand je prononçai ce nom, elle m'interrompit:

«Viendra-t-il? me dit-elle.

—Je ne crois pas, répondis-je, du moins de quelques jours.»

Elle fit un geste de découragement absolu, et nous retombâmes tous les trois dans le plus pénible silence.

Je demandai où était M. de Nièvres, comme s'il était possible d'admettre qu'Olivier ne m'eût pas informé de son voyage, et je parus étonné de le savoir absent.

«Oh! nous sommes dans un grand abandon, reprit Madeleine. Tous malades ou à peu près. Il y a dans l'air de mauvaises influences, la saison est malsaine et n'est pas gaie», ajouta-t-elle en jetant les yeux sur les hautes fenêtres à fermeture ancienne, dont le jour aux trois quarts éteint bleuissait encore imperceptiblement les vitres.

Elle se mit alors, sans doute pour échapper à l'embarras d'une conversation impossible, à parler des misères des gens qui l'entouraient, de l'hiver qui s'annonçait par des maladies chez les uns, chez les autres par des détresses, d'un enfant qui se mourait dans le village, que Julie avait assisté, soigné jusqu'au jour où grièvement atteinte elle-même, elle avait dû remettre à d'autres son rôle, malheureusement impuissant contre la mort, de sœur de charité. Madeleine semblait se complaire dans ces récits pitoyables, et énumérer avec je ne sais quelle sombre avidité toutes ces calamités voisines qui formaient autour de sa vie un concours de conjonctures attristantes. Puis elle fit comme M. d'Orsel et me parla de moi tantôt avec réserve, tantôt au contraire avec un abandon admirablement calculé pour nous mettre tous à l'aise.

Mon intention était de lui faire une simple visite et de regagner dans la soirée l'auberge du village où j'avais retenu une chambre; mais Madeleine en disposa autrement: je m'aperçus qu'elle avait donné des ordres pour qu'on m'établît au second étage du château, dans un petit appartement que j'avais occupé déjà, lors de mon premier séjour à Nièvres.

Le soir même, avant de nous séparer, moi présent, elle écrivit à son mari.

«J'apprends à M. de Nièvres que vous êtes ici», me dit-elle.

Et je compris ce qu'une pareille précaution, prise en ma présence, contenait de scrupules et de résolutions loyales.

Je n'avais pas vu Julie. Elle était faible et agitée. La nouvelle de mon arrivée, malgré tous les ménagements possibles, lui avait causé une secousse très vive. Quand il me fut permis le lendemain d'entrer dans sa chambre, je trouvai la malade étendue sur un long canapé, dans un ample peignoir qui dissimulait l'exiguïté de ses formes et lui donnait des airs de femme. Elle était très changée, beaucoup plus que ne pouvaient s'en apercevoir ceux qui l'approchaient à toutes les minutes du jour. Un petit épagneul dormait à ses pieds, la tête appuyée sur le bout de ses pantoufles. Il y avait à portée de sa main, sur un guéridon garni d'arbustes et de plantes en fleur, des oiseaux en cage qu'elle élevait, et qui chantaient gaiement au milieu de ce jardinet d'hiver. Je regardai ce mince visage, miné par la fièvre, amaigri et bleui autour des tempes, ces yeux creusés, plus ouverts et plus noirs que jamais, où flambait dans l'obscurité des prunelles un feu sombre, mais inextinguible; et cette pauvre fille amoureuse et à demi morte sous le mépris d'Olivier me fit une peine horrible.

«Guérissez-la, sauvez-la, dis-je à Madeleine quand nous l'eûmes quittée; mais ne l'abusez plus!»

Madeleine eut l'air de douter encore, comme s'il lui fût resté un faible espoir dont elle ne voulait pas à toute force se séparer.

«Ne pensez plus à Olivier, repris-je résolûment, et ne l'accusez pas plus que de raison.»

Je lui fis connaître les motifs bons ou mauvais qui décidaient du sort de sa sœur. J'expliquai le caractère d'Olivier, sa répugnance absolue pour tout mariage. J'insistai sur ce sentiment peut-être déraisonnable, mais sans réplique, qu'il rendrait une femme malheureuse, et non pas une, mais toutes sans exception. J'atténuais ainsi ce que sa résistance pouvait avoir de blessant.

«Il en fait une question de probité», dis-je à Madeleine comme dernier argument.

Elle sourit tristement à ce mot de probité, qui s'accordait si mal avec l'irréparable malheur dont la responsabilité pesait à ses yeux sur Olivier.

«Il est le plus heureux de nous tous», dit-elle.

Et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

Dès le surlendemain, Julie put faire quelques pas dans sa chambre. L'indomptable vigueur de ce petit être, exercée secrètement par tant de dures épreuves, se réveilla, non pas lentement, mais en quelques heures. A peine en convalescence, on la vit se roidir contre le souvenir humiliant d'avoir été pour ainsi dire surprise en faiblesse, se prendre de lutte avec le mal physique, le seul qu'elle pût vaincre, et le dominer. Deux jours plus tard, elle eut la force de descendre seule au salon, repoussant tout appui, quoiqu'une sueur de défaillance perlât sur son front à peau mince, et que de petites pâmoisons la fissent tressaillir à chaque pas. Ce jour-là même, elle voulut sortir en voiture. Nous la conduisîmes dans les allées les plus douces du bois. Il faisait beau. Elle en revint ranimée, rien que pour avoir respiré la senteur des chênes, dans de grands abatis chauffés par un soleil clair. Elle rentra méconnaissable, presque avec des rougeurs, tout émue d'un frisson fiévreux, mais de bon augure, qui n'était que le retour actif du sang dans ses veines appauvries. J'étais consterné de la voir renaître ainsi pour si peu, d'un rayon de soleil d'hiver et d'une odeur résineuse de bois coupé; et je compris qu'elle s'acharnerait à vivre avec une obstination qui lui promettait de longs jours misérables.

«Parle-t-elle quelquefois d'Olivier? demandai-je à Madeleine.

—Jamais.

—Elle pense à lui constamment?

—Constamment.

—Et cela durera, vous le croyez?

—Toujours», répondit Madeleine.

Aussitôt affranchie du trop réel souci qui depuis trois semaines l'attachait au chevet de Julie, Madeleine eut l'air de perdre tout à coup la raison. Je ne sais quel étourdissement la prit qui la rendit extraordinaire et positivement folle d'imprévoyance, d'exaltation et de hardiesse. Je reconnus ce regard foudroyant d'éclat qui m'avait appris le soir du théâtre que nous étions en péril, et portant toutes choses à outrance, morceau par morceau, elle me jeta pour ainsi dire son cœur à la tête, comme elle avait fait ce soir-là de son bouquet.

Nous passâmes ainsi trois jours en promenades, en courses téméraires, soit au château, soit dans les futaies, trois jours inouïs de bonheur, si le sentiment de je ne sais quelle enragée destruction de son repos peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effrontée et désespérée, sans exemple ni pour les émotions ni pour les repentirs, et qui ne ressemble à rien, sinon à ces heures de copieuses et funèbres satisfactions pendant lesquelles on permet tout aux gens condamnés à mourir le lendemain.

Le troisième jour, elle exigea, malgré mes refus, que je montasse un des chevaux de son mari.

«Vous m'accompagnerez, me dit-elle; j'ai besoin d'aller vite et de me promener très loin.»

Elle courut s'habiller, fit seller un cheval que M. de Nièvres avait dressé pour elle, et, comme s'il se fût agi de se faire audacieusement enlever devant ses domestiques, en plein jour:

«Partons», me dit-elle.

A peine arrivée sous bois, elle prit le galop. Je fis comme elle, et je la suivis. Elle hâta le pas dès qu'elle me sentit sur ses talons, cravacha son cheval, et sans motif le lança à fond de train. Je me mis à son allure, et j'allais l'atteindre quand elle fit un nouvel effort qui me laissa derrière. Cette poursuite irritante, effrénée, me mit hors de moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le poids de sa frêle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait éperdûment et comme emportée par un oiseau. Je courais moi-même à toute allure, immobile, les lèvres sèches, avec la fixité machinale d'un jockey dans une course de fond. Elle tenait le milieu d'un sentier étroit, un peu encaissé, raviné par le bord, où deux chevaux ne pouvaient passer de front, à moins que l'un des deux ne se rangeât. La voyant obstinée à me barrer le passage, je grimpai sous bois, et je l'accompagnai quelque temps ainsi, au risque de me briser la tête cent fois pour une; puis, le moment venu de lui couper la route, je franchis le talus, tombai dans le chemin creux et y mis mon cheval en travers. Elle vint s'arrêter court à deux pas de moi, et les deux bêtes, animées et tout écumantes, se cabrèrent un moment, comme si elles avaient eu le sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Je crois vraiment que Madeleine et moi nous nous regardâmes avec colère, tant cette joute extravagante mêlait d'excitations et de défis à d'autres sentiments intraduisibles. Elle se tint devant moi, sa cravache à pommeau d'écaille entre les dents, les joues livides, les yeux injectés et m'éclaboussant de lueurs sanglantes; puis elle fit entendre un ou deux éclats de rire convulsifs qui me glacèrent. Son cheval repartit ventre à terre.

Pendant une minute au moins, comme Bernard de Mauprat attaché aux pas d'Edmée, je la regardai fuir sous la haute colonnade des chênes, son voile au vent, sa longue robe obscure soulevée avec la surnaturelle agilité d'un petit démon noir. Quand elle eut atteint l'extrémité du sentier et que je ne la vis plus que comme un point dans les rousseurs du bois, je repris ma course en poussant malgré moi un cri de désespoir. Arrivé juste à l'endroit où elle avait disparu, je la trouvai dans l'entrecroisement de deux routes, arrêtée, haletante, et m'attendant le sourire aux lèvres.

«Madeleine, lui dis-je en me ruant sur elle et lui prenant le bras, cessez ce jeu cruel; arrêtez-vous, ou je me fais tuer!»

Elle me répondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le visage, et reprit plus posément l'allée du château. Nous revînmes au pas, sans échanger une seule parole, nos chevaux marchant côte à côte, se frôlant des mâchoires et se couvrant mutuellement d'écume. Elle descendit à la grille, traversa la cour à pied tout en fouettant le sable avec sa cravache, monta droit à sa chambre et ne reparut que le soir.

A huit heures, on nous remit le courrier. Il y avait une lettre de M. de Nièvres. Madeleine, en la décachetant, changea de couleur.

«M. de Nièvres va bien, dit-elle; il ne reviendra pas avant le mois prochain.»

Puis elle se plaignit d'une grande fatigue et se retira.

Il en fut de cette nuit comme des précédentes: je la passai debout et sans sommeil. Le billet de M. de Nièvres, tout insignifiant qu'il fût, intervenait entre nous comme une revendication de mille choses oubliées. Il eût écrit ce seul mot: «Je suis vivant», que l'avertissement n'eût pas été plus clair. Je résolus de quitter Nièvres le lendemain, absolument comme j'avais résolu d'y venir, sans autre réflexion ni calcul. A minuit, il y avait encore de la lumière dans la chambre de Madeleine. Un massif d'érables plantés près du château et directement en face de ses fenêtres recevait un reflet rougissant qui toutes les nuits m'apprenait à quelle heure Madeleine achevait sa veillée. Le plus souvent, c'était fort tard. Une heure après minuit, le reflet paraissait encore. Je pris une chaussure légère et je descendis l'escalier à tâtons. J'allai ainsi jusqu'à la porte de l'appartement de Madeleine, situé à l'opposé de celui de Julie, à l'extrémité d'un interminable corridor. Une seule femme de chambre couchait auprès d'elle en l'absence de son mari. J'écoutai: je crus entendre une ou deux fois résonner sèchement une petite toux nerveuse assez habituelle à Madeleine dans ses moments de dépit ou de vive contrariété. Je posai la main sur la serrure; la clef y était. Je m'éloignai, je revins, et je m'éloignai de nouveau. Mon cœur battait à se rompre. J'étais littéralement hébété, et je tremblais de tous mes membres. Je rôdai quelque temps encore dans le corridor, en pleines ténèbres; puis je restai cloué sur place sans aucune idée de ce que j'allais faire. Le même soubresaut qui m'avait un beau jour, sous le coup d'alarmes très vives, poussé machinalement à Nièvres et m'y avait fait tomber comme un accident, peut-être comme une catastrophe, me promenait encore, au milieu de la nuit, dans cette maison confiante et endormie, m'amenait jusqu'à la chambre à coucher de Madeleine, et m'y faisait buter comme un homme qui rêve. Étais-je un malheureux à bout de sacrifices, aveuglé de désirs, ni meilleur ni pire que tous mes semblables? étais-je un scélérat? Cette question capitale me travaillait vaguement l'esprit, mais sans y déterminer la moindre décision précise qui ressemblât, soit à de l'honnêteté, soit au projet formel de commettre une infamie. La seule chose dont je ne doutais pas, et qui cependant me laissait indécis, c'est qu'une faute tuerait Madeleine, et que sans contredit je ne lui survivrais pas une heure.

Je ne saurais vous dire ce qui me sauva. Je me retrouvai dans le parc sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y étais venu. Comparativement à l'obscurité totale des corridors, il y faisait clair, quoiqu'il n'y eût, je crois, ni lune ni étoiles. La masse entière des arbres ne formait que de longs escarpements montueux et noirs, au pied desquels on distinguait les sinuosités blanchâtres des allées. J'allais au hasard, je côtoyais les étangs. Des oiseaux s'éveillaient et gloussaient dans les roseaux. Longtemps après, une sensation de froid intense me rappela un peu à moi-même. Je rentrai; je refermai les portes avec la dextérité des somnambules ou des voleurs, et je me jetai tout habillé sur mon lit.

J'étais debout avec le jour, me souvenant à peine du cauchemar qui m'avait fait errer toute la nuit, et me disant: «Je pars aujourd'hui.» J'en informai Madeleine aussitôt que je la vis.

«Comme vous voudrez», répondit-elle.

Elle était horriblement défaite et dans une agitation de corps et d'esprit qui me faisait mal.

«Allons voir nos malades», me dit-elle un peu après midi.

Je l'accompagnai, et nous nous rendîmes au village. L'enfant que Julie soignait et qu'elle avait pour ainsi dire adopté était mort depuis la veille au soir. Madeleine se fit conduire auprès du berceau qui contenait le petit cadavre, et voulut l'embrasser; puis au retour elle pleura abondamment, et répéta le mot enfant avec une douleur aiguë qui m'en apprenait bien long sur un chagrin qui rongeait sa vie et dont j'étais impitoyablement jaloux.

Je m'y pris de bonne heure pour faire mes adieux à Julie et adresser à M. d'Orsel mes remercîments qui voulaient être dits de sang-froid; après quoi, ne sachant plus comment occuper ma journée et ne tenant pour ainsi dire en aucune manière à l'emploi d'une vie que je sentais se détacher de moi minute par minute, j'allai m'accouder sur la balustrade qui dominait les fossés de ceinture, et j'y restai je ne sais combien de temps dans des distractions de pur idiotisme. Je ne savais plus où était Madeleine. De temps en temps, je croyais entendre sa voix dans les corridors ou la voir passer d'une cour à l'autre allant et venant, se déplaçant, elle aussi, sans autre but que de s'agiter.

Il y avait au tournant des douves, à la base d'une des tourelles, une sorte de cellule à moitié bouchée, qui servait autrefois de porte dérobée. Le pont qui la reliait aux allées du parc était détruit. Il n'en restait que trois piles, en partie submergées, et que l'eau marécageuse du fossé salissait incessamment de lies écumeuses. Je ne sais quelle envie me prit de me cacher là pour le reste du jour. Je passai d'un pilier sur l'autre, et je me tapis dans cette chambre en ruine, les pieds touchant au courant, dans le demi-jour lugubre de ce vaste et profond fossé où coulaient des eaux de lavoir. Deux ou trois fois, je vis Madeleine passer de l'autre côté des douves, et regarder vers les allées, comme si elle eût cherché quelqu'un. Elle disparut et revint encore; elle hésita entre trois ou quatre routes qui menaient du parterre aux confins du parc, puis elle prit, sous un couvert d'ormeaux, l'allée des étangs. Je ne fis qu'un bond pour m'élancer d'un bord à l'autre, et je la suivis. Elle marchait vite, sa coiffure de campagne mal attachée sur ses oreilles, tout enveloppée d'un long cachemire qui l'emmaillottait comme si elle avait eu très froid. Elle tourna la tête en m'entendant venir, rebroussa chemin brusquement, passa près de moi sans me regarder, gagna le perron du parterre et se mit à escalader l'escalier. Je la rejoignis au moment où elle mettait le pied dans le petit salon qui lui servait de boudoir, et où elle se tenait le jour.

«Aidez-moi à plier mon châle», me dit-elle.

Elle avait l'esprit et les yeux ailleurs, et s'y prenait tout de travers. La longue étoffe chamarrée était entre nous, pliée dans le sens de sa longueur, et ne formait déjà plus qu'une bande étroite dont chacun de nous tenait une extrémité. Nous nous rapprochâmes; il restait à joindre ensemble les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tête renversée, les yeux clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous mes baisers. Puis une terrible contraction la fit tressaillir; elle ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver à ma hauteur, et, se jetant à mon cou de toute sa force, ce fut elle à son tour qui m'embrassa.

Je la saisis de nouveau; je la réduisis à se défendre, comme une proie se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que nous étions perdus; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât d'un homme, la pitié. Je compris à peu près que je la tuais; je ne distinguais pas très bien s'il s'agissait de son honneur ou de sa vie. Je n'ai pas à me vanter d'un acte de générosité qui fut presque involontaire, tant la vraie conscience humaine y eut peu de part! Je lâchai prise comme une bête aurait cessé de mordre. La chère victime fit un dernier effort; c'était peine inutile, je ne la tenais plus. Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le remords d'une honnête femme, avec un effroi qui m'aurait prouvé, si j'avais été en état d'y réfléchir, à quel degré d'abaissement elle me voyait réduit, comme si instantanément elle eût senti qu'il n'y avait plus entre nous ni discernement du devoir, ni égards, ni respect, que cette commisération de pur instinct n'était qu'un accident qui pouvait se démentir; avec une pantomime effrayante qui répand encore aujourd'hui sur ces anciens souvenirs toute sorte de terreurs et de honte, Madeleine marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme on agit avec un être malfaisant, elle gagna le corridor à reculons. Là seulement elle se retourna et s'enfuit.

J'avais perdu connaissance, tout en me maintenant encore debout. Je me traînai, comme je le pus, jusqu'à mon appartement: je n'avais qu'une idée, c'est qu'on ne me trouvât pas évanoui dans les escaliers. Arrivé devant ma porte, même avant d'avoir pu l'ouvrir, il me fut impossible de me soutenir davantage. Machinalement, je m'assurai qu'il n'y avait personne dans les corridors. Le dernier sentiment qui subsista une seconde encore fut que Madeleine était en sûreté, et je tombai roide sur le carreau.

Ce fut là que je revins à moi, une ou deux heures après, tout à fait à la nuit, avec le souvenir incohérent d'une scène affreuse. On sonnait le dîner; il me fallut descendre. J'agissais, j'avais les jambes libres, il me semblait avoir reçu un choc violent sur la tête. Grâce à cette paralysie très réelle, j'éprouvais une sensation générale de grande souffrance, mais je ne pensais pas. La première glace où je m'aperçus me montra la figure étrangement bouleversée d'un fantôme à peu près semblable à moi, que j'eus de la peine à reconnaître. Madeleine ne parut point, et il m'était presque indifférent qu'elle fût là ou ailleurs. Julie, fatiguée, chagrine, ou inquiète de sa sœur et très probablement bourrelée de soupçons,—car, avec cette singulière fille clairvoyante et cachée, toutes les suppositions étaient permises, et cependant demeuraient douteuses,—Julie ne devait pas nous rejoindre au salon. Je me trouvai seul avec M. d'Orsel jusqu'au milieu de la soirée; j'étais inerte, insensible et comme de sang-froid, tant il me restait peu de sens pour réfléchir et de force pour être agité.

Il était dix heures à peu près quand Madeleine entra, changée à faire peur et méconnaissable aussi, comme un convalescent que la mort a touché de près.

«Mon père, dit-elle sur un ton d'inflexible audace, j'ai besoin d'être seule un moment avec M. de Bray.»

M. d'Orsel se leva sans hésiter, embrassa paternellement sa fille et sortit.

«Vous partez demain, me dit Madeleine en me parlant debout, et j'étais debout comme elle.

—Oui, lui dis-je.

—Et nous ne nous reverrons jamais!»

Je ne répondis pas.

«Jamais, reprit-elle; entendez-vous? Jamais. J'ai mis entre nous le seul obstacle qui puisse nous séparer sans idée de retour.»

Je me jetai à ses pieds, je pris ses deux mains sans qu'elle y résistât; je sanglotais. Elle eut une courte faiblesse qui lui coupa la voix; elle retira ses mains, et me les rendit dès qu'elle eut repris sa fermeté.

«Je ferai tout mon possible pour vous oublier. Oubliez-moi, cela vous sera plus facile encore. Mariez-vous, plus tard, quand vous voudrez. Ne vous imaginez pas que votre femme puisse être jalouse de moi, car à ce moment-là je serai morte ou heureuse, ajouta-t-elle, avec un tremblement qui faillit la renverser. Adieu.»

Je restai à genoux, les bras étendus, attendant un mot plus doux qu'elle ne disait pas. Un dernier retour de faiblesse ou de pitié le lui arracha.

«Mon pauvre ami! me dit-elle; il fallait en venir là. Si vous saviez combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela peut s'avouer, puisque c'est le mot défendu qui nous sépare.»

Elle, exténuée tout à l'heure, elle avait retrouvé par miracle je ne sais quelle ressource de vertu qui la raffermissait à mesure. Je n'en avais plus aucune.