VI
QUELQUES semaines après, M. d'Orsel se rendait à une ville d'eaux, sous prétexte de promenade et de santé, mais en réalité pour des raisons particulières que tout le monde ignorait, et que je ne connus qu'un peu plus tard. Madeleine et Julie l'accompagnaient.
Cette séparation, dont un autre aurait gémi comme d'un déchirement, me délivra d'un grand embarras. Je ne pouvais plus vivre à côté de Madeleine, à cause de timidités soudaines qui toutes me venaient de sa présence. Je la fuyais. L'idée de lever les yeux sur elle était un trait d'audace. A la voir si calme quand je ne l'étais plus, à la trouver si parfaitement jolie, tandis que j'avais tant de motifs pour me déplaire avec ma tenue de collège et mon teint de campagnard mal débarbouillé, j'éprouvais je ne sais quel sentiment subalterne, comprimé, humiliant, qui me remplissait de défiance et transformait la plus paisible des camaraderies en une sorte de soumission sans douceur et d'asservissement mal enduré. C'était ce qu'il y avait eu de plus clair et de fort troublant dans l'effet instantané produit par la soirée que je vous ai dite. Madeleine en un mot me faisait peur. Elle me dominait avant de me séduire: le cœur a les mêmes ingénuités que la foi. Tous les cultes passionnés commencent ainsi.
Le lendemain de son départ, je courais rue des Carmélites. Olivier habitait une petite chambre perdue dans un pavillon élevé de l'hôtel. Habituellement je venais le prendre aux heures du collège, et l'appelais du jardin pour qu'il descendît. Je me souvins qu'à pareille heure, presque tous les jours, une autre voix me répondait, que Madeleine alors mettait la tête à sa fenêtre et me disait bonjour; je pensais à l'émoi que me causait cette entrevue quotidienne, autrefois sans charme ni dangers, devenue si subitement un vrai supplice; et j'entrai hardiment, presque joyeux, comme si quelque chose en moi de craintif et de surveillé prenait ses vacances.
La maison était vide. Les domestiques allaient et venaient, comme étonnés, eux aussi, de n'avoir plus à se contraindre. On avait ouvert toutes les fenêtres et le soleil de mai jouait librement dans les chambres, où toutes choses étaient remises en place. Ce n'était pas l'abandon, c'était l'absence. Je soupirai. Je calculai ce que cette absence devait durer. Deux mois! Cela me paraissait tantôt très long, tantôt très court. J'aurais souhaité, je crois, tant j'avais besoin de m'appartenir, que ce mince répit n'eût plus de fin.
Je revins le lendemain, les jours suivants: même silence et même sécurité. Je me promenai dans toute la maison, je visitai le jardin allée par allée; Madeleine était partout. Je m'enhardis jusqu'à m'entretenir librement avec son souvenir. Je regardai sa fenêtre, et j'y revis sa jolie tête. J'entendis sa voix dans les allées du parc, et je me mis à fredonner, pour retrouver comme un écho de certaines romances qu'elle se plaisait à chanter en plein air, que le vent rendait si fluides et que le bruit des feuilles accompagnait. Je revis mille choses que j'ignorais d'elle ou qui ne m'avaient pas frappé, certains gestes qui n'étaient rien et qui devenaient charmants; je trouvai pleine de grâce l'habitude un peu négligée qu'elle avait de tordre ses cheveux en arrière et de les porter relevés sur la nuque et liés par le milieu comme une gerbe noire. Les moindres particularités de sa mise ou de sa tournure, une odeur exotique qu'elle aimait et qui me l'eût fait reconnaître les yeux fermés, tout, jusqu'à ses couleurs adoptées depuis peu, le bleu qui la paraît si bien et qui faisait valoir avec tant d'éclat sa blancheur sans trouble, tout cela revivait avec une lucidité surprenante, mais en me causant une autre émotion que sa présence, comme un regret, agréable à caresser, des choses aimables qui n'étaient plus là. Peu à peu, je me pénétrai sans beaucoup de chaleur, mais avec un attendrissement continu, de ces réminiscences, le seul attrait presque vivant qui me restât d'elle, et moins de quinze jours après le départ de Madeleine ce souvenir envahissant ne me quittait plus.
Un soir, je montais chez Olivier, et comme à l'ordinaire je passais devant la chambre de Madeleine. Bien souvent déjà j'en avais trouvé la porte grande ouverte sans que la pensée me fût jamais venue d'y pénétrer. Ce soir-là, je m'arrêtai court, et après quelques hésitations accordées à des scrupules aussi nouveaux que tous les autres sentiments qui m'agitaient, je cédai à une tentation véritable, et j'entrai.
Il y faisait presque nuit. Le bois sombre de quelques meubles anciens se distinguait à peine, l'or des marqueteries luisait faiblement. Des étoffes de couleur sobre, des mousselines flottantes, tout un ensemble de choses pâles et douces y répandait une sorte de léger crépuscule et de blancheur de l'effet le plus tranquille et le plus recueilli. L'air tiède y venait du dehors avec les exhalaisons du jardin en fleur; mais surtout une odeur subtile, plus émouvante à respirer que toutes les autres, l'habitait comme un souvenir opiniâtre de Madeleine. J'allai jusqu'à la fenêtre: c'était là que Madeleine avait l'habitude de se tenir, et je m'assis dans un petit fauteuil à dossier bas qui lui servait de siège. J'y demeurai quelques minutes en proie à une anxiété des plus vives, retenu malgré moi par le désir de savourer des impressions dont la nouveauté me paraissait exquise. Je ne regardais rien; pour rien au monde, je n'aurais osé porter la main sur le moindre des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement à me pénétrer de cette indiscrète émotion, j'avais au cœur des battements si convulsifs, si précipités, si distincts, que j'appuyais les deux mains sur ma poitrine pour en étouffer autant que possible les palpitations incommodes.
Tout à coup j'entendis dans les corridors le pas rapide et sec d'Olivier. Je n'eus que le temps de me glisser jusqu'à la porte; il arrivait.
«Je t'attendais», me dit-il assez simplement pour me persuader, ou qu'il ne m'avait pas vu sortir de la chambre de Madeleine, ou qu'il n'y trouvait rien à redire.
Il était fort élégamment mis, en tenue légère, avec une cravate un peu lâche et des habits larges, tels qu'il aimait à les porter, surtout en été. Il avait cette démarche aisée, cette façon libre de se mouvoir dans des habits flottants qui lui donnaient à certains moments comme un air fort original de jeune homme étranger, soit anglais, soit créole. C'était l'instinct d'un goût très sûr qui l'invitait à s'habiller de la sorte. Il en tirait une grâce toute personnelle, et moi qui ai connu ses qualités en même temps que ses faiblesses, je ne puis pas dire qu'il y mît beaucoup de prétention, quoiqu'il en fît l'objet d'une réelle étude. Il considérait la composition d'une toilette, le choix des nuances, les proportions d'un habit comme une chose très sérieuse dans la conduite générale d'un homme de bon ton; mais une fois la toilette admise, il n'y pensait plus, et c'eût été lui faire injure que de le supposer préoccupé de sa mise au delà du temps voulu par les soins ingénieux qu'il y donnait.
«Allons jusqu'aux boulevards, me dit-il en s'emparant de mon bras. Je désire que tu m'accompagnes, et voici la nuit.»
Il marchait vite et m'entraînait comme s'il eût été pressé par l'heure. Il prit le plus court, traversa lestement les allées désertes et me conduisit tout droit vers cette partie des avenues où l'on se promenait l'été à la nuit tombante. Il y avait une certaine foule, ce qu'une très petite ville comme Ormesson comptait alors de plus mondain, de plus riche et de plus élégant. Olivier s'y glissa sans s'arrêter, les yeux en éveil, excité par une secrète impatience qui l'absorbait au point de lui faire oublier que j'étais là. Tout à coup il ralentit le pas, se raffermit à mon bras pour se contraindre à modérer je ne sais quelle enfantine effervescence qui sans doute aurait manqué de mesure ou d'esprit. Je compris qu'il était au bout de ses recherches.
Deux femmes se dirigeaient vers nous, au bord de l'allée et assez mystérieusement abritées sous le plafond bas des ormeaux. L'une était jeune et remarquablement jolie; ma très récente expérience m'avait formé le goût sur ces définitions délicates, et je ne m'y trompais plus. J'observais cette façon légère et contenue de fouler à petits pas le gazon qui s'étendait aux pieds des arbres, comme si elle eût marché sur les laines souples d'un tapis. Elle nous regardait fixement, avec moins de charme que Madeleine, plus de volonté que jamais celle-ci n'eût osé le faire, et, de loin, se préparait par un sourire insolite à répondre au salut d'Olivier. Ce salut fut échangé d'aussi près que possible avec la même grâce un peu négligée; et dès que la jeune tête blonde et encore souriante eut disparu dans les dentelles de son chapeau, Olivier se tourna vers moi avec un air d'interrogation audacieuse.
«Tu connais madame X...?» me dit-il.
Il me nommait une personne dont on parlait un peu dans le monde où quelquefois j'accompagnais ma tante. Il n'était que très naturel qu'Olivier lui eût été présenté, et naïvement je le lui dis.
«Précisément, ajouta-t-il, j'ai dansé un soir de cet hiver avec elle, et depuis...»
Il s'interrompit, et après un silence: «Mon cher Dominique, reprit-il, je n'ai ni père ni mère, tu le sais; je ne suis que le neveu de mon oncle, et de ce côté je n'attends que les affections qui me sont dues, c'est-à-dire une bien petite part dans le patrimoine de tendresse qui revient de droit à mes deux cousines. J'ai donc besoin qu'on m'aime, et autrement que d'une amitié de collège... Ne te récrie pas; je te suis reconnaissant de l'attachement que tu me témoignes, et je suis sûr que tu me le continueras, quoi qu'il arrive. Je te dirai aussi que tu m'es très cher. Mais enfin tu me permettras de trouver un peu tièdes les affections estimables qui me sont échues. Il y a deux mois qu'un soir, au bal, je parlais à peu près des mêmes choses à la personne que nous venons de rencontrer. Elle s'en est amusée d'abord, n'y voyant que les doléances d'un collégien que le collège ennuie; or, comme j'avais la ferme volonté d'être écouté sérieusement quand je parlais de même, et la certitude qu'on me croirait si je le voulais bien: «Madame, lui dis-je, ce sera une prière, s'il vous plaît de le prendre ainsi; sinon, c'est un regret que vous n'entendrez plus.» Elle me donna deux petits coups d'éventail, sans doute afin de m'interrompre; mais je n'avais plus rien à lui dire, et pour ne pas me démentir je quittai le bal aussitôt. Depuis j'ai tenu parole, je n'ai pas ajouté un mot qui pût lui faire croire que j'eusse ou la moindre espérance ou le moindre doute. Elle ne m'entendra plus ni me plaindre, ni la supplier. Je sens qu'en pareil cas j'aurai beaucoup de patience, et j'attendrai.»
En me parlant ainsi, Olivier était très calme. Un peu plus de brusquerie dans son geste, un certain accent plus vibrant dans sa voix, c'était le seul signe perceptible qui trahît le tremblement intérieur, s'il tremblait au fond du cœur, ce dont je doute. Quant à moi je l'écoutais avec une réelle et profonde angoisse. Ce langage était si nouveau, la nature de ses confidences était telle que je n'en ressentis d'abord qu'un grand trouble, comme au contact d'une idée tout à fait incompréhensible.
«Eh bien! lui dis-je, sans trouver autre chose à répondre que cette exclamation de naïf ébahissement.
—Eh bien! voilà ce que je voulais t'apprendre, Dominique, ceci et pas autre chose. Lorsqu'à ton tour tu me diras de t'écouter, je saurai le faire.»
Je lui répondis plus laconiquement encore par un serrement de main des plus tendres, et nous nous séparâmes.
Il en fut des confidences d'Olivier comme de toutes les leçons trop brusques ou trop fortes: cette infusion capiteuse me fit tourner l'esprit, et il me fallut beaucoup de méditations violentes pour démêler les vérités utiles ou non que contenaient des aveux si graves. Au point où j'en étais, c'est-à-dire osant à peine épeler sans émoi le mot le plus innocent et le plus usuel de la langue du cœur, mes prévisions les plus hardies n'auraient jamais dépassé toutes seules l'idée d'un sentiment désintéressé et muet. Partir de si peu pour arriver aux hypothèses ardentes où m'entraînaient les témérités d'Olivier, passer du silence absolu à cette manière libre de s'exprimer sur les femmes, le suivre enfin jusqu'au but marqué par son attente, il y avait là de quoi me beaucoup vieillir en quelques heures. Cette enjambée exorbitante, je la fis cependant, mais avec des effrois et des éblouissements que je ne saurais vous dire, et ce qui m'étonna le plus quand j'eus acquis le degré de lucidité voulu pour comprendre pleinement les leçons d'Olivier, ce fut de comparer les chaleurs qui m'en venaient avec la froide contenance et les calculs savants de ce soi-disant amoureux.
Quelques jours après il me montrait une lettre sans signature.
«Vous vous écrivez? lui demandai-je.
—Cette lettre, me dit-il, est le seul billet que j'aie reçu d'elle, et je n'ai pas répondu.»
La lettre était à peu près conçue en ces termes:
«Vous êtes un enfant qui prétendez agir comme un homme, et vous avez doublement tort de vous vieillir. Les hommes, quoi que vous fassiez, seront toujours meilleurs ou pires que vous n'êtes. Je vous crois à plaindre, car vous êtes seul, et je vous estime assez pour admettre que vous devez en effet souffrir d'être privé d'une amitié vigilante et tendre; mais vous feriez mieux de parler à cœur ouvert que de vous confier un jour à l'improviste à quelqu'un qui vous apprécie, et puis de vous taire. Je ne vois ni le bien que j'ai pu vous faire en écoutant vos confidences, ni le but que vous vous proposez en ne les renouvelant plus. Vous avez trop de raison pour un âge dont l'ingénuité est à la fois le seul attrait et la seule excuse, et, si vous aviez autant d'abandon que de sang-froid, vous seriez plus intéressant et surtout plus heureux.»
Malgré ces rares accès de franchise auxquels il cédait par caprice, je n'étais qu'à demi dans les confidences d'Olivier. Quoiqu'à peu près de mon âge et inférieur à moi sur beaucoup de points sans doute, il me trouvait un peu jeune, comme il disait, sur les questions de conduite qui s'agitaient dans son esprit. C'était à peine si je pouvais accepter le premier mot du dessein qu'il entendait poursuivre jusqu'à la pleine satisfaction de son amour-propre ou de son plaisir. Je le voyais toujours aussi calme, libre d'esprit, prompt à tout, avec son aimable visage aux accents un peu froids, ses yeux impertinents pour tous ceux qui n'étaient pas ses amis, et ce sourire rapide et très séduisant dont il savait faire avec tant d'à-propos tantôt une caresse et tantôt une arme. Il n'était aucunement triste et pas beaucoup plus distrait, même dans les circonstances où, de son propre aveu, son imperturbable confiance avait un peu souffert. Le dépit ne se traduisait chez lui que par une sorte d'irritabilité plus aiguë, et ne faisait pour ainsi dire qu'ajouter un ressort de trempe plus sèche à son audace.
«Si tu crois que je vais me rendre malheureux, tu te trompes, me disait-il à quelque temps de là, dans un de ces moments de courtes hésitations où, comme à plaisir, il donnait à ses paroles une expression d'hostilité méchante. Si elle m'aime un jour, tôt ou tard, ceci n'est rien. Sinon...
—Sinon?» lui dis-je.
Sans me répondre, il fit tournoyer et siffler autour de sa tête un petit jonc qu'il tenait à la main, comme s'il eût voulu trancher quelque chose en fendant l'air. Puis, tout en continuant de fouetter le vide avec une véhémence extrême, il ajouta:
«Si je pouvais seulement lire dans ses yeux un oui ou non! Je n'en connais pas d'aussi tourmentants et d'aussi beaux, excepté ceux de mes deux cousines, qui ne me disent rien.»
Un autre jour, un accident contraire le rendait à lui-même. Il devenait sensible, agité, légèrement enthousiaste, en tout beaucoup plus naturel. Il s'abandonnait à quelques douceurs de gestes et de langage, qui, quoique toujours fort réservées, m'en apprenaient assez sur ses espérances.
«Es-tu bien sûr de l'aimer?» lui demandai-je enfin, tant cette première condition pour qu'il se montrât exigeant me semblait indispensable, et cependant douteuse.
Olivier me regarda dans le blanc des yeux, et, comme si ma question lui paraissait le comble de la niaiserie ou de la folie, il partit d'un éclat de rire insolent qui m'ôta toute envie de continuer.
L'absence de Madeleine dura le temps convenu. Quelques jours avant son retour, en pensant à elle, et j'y pensais à toutes les minutes, je récapitulai les changements qui s'étaient opérés en moi depuis son départ, et j'en fus stupéfait. Le cœur gros de secrets, l'âme émue d'impulsions hardies, l'esprit chargé d'expérience avant d'avoir rien connu, je me vis en un mot tout différent de celui qu'elle avait quitté. Je me persuadai que cela me servirait à diminuer d'autant l'ascendant bizarre auquel j'étais soumis, et cette légère teinte de corruption répandue sur des sentiments parfaitement candides me donna comme un semblant d'effronterie, c'est-à-dire tout juste assez de bravoure pour courir au-devant de Madeleine sans trop trembler.
Elle arriva vers la fin de juillet. De loin j'entendis les grelots des chevaux, et je vis approcher, encadrée dans le rideau vert des charmilles, la chaise de poste, toute blanche de poussière, qui les amena par le jardin jusque devant le perron. Ce que j'aperçus d'abord, ce fut le voile bleu de Madeleine, qui flottait à la portière de la voiture. Elle en descendit légèrement et se jeta au cou d'Olivier. Je sentis, à la vive et fraternelle étreinte de ses deux petites mains cordialement posées dans les miennes, que la réalité de mon rêve était revenue; puis, s'emparant avec une familiarité de sœur aînée du bras d'Olivier et du mien, s'appuyant également sur l'un et sur l'autre, et versant sur tous les deux comme un rayon de vrai soleil, la limpide lumière de son regard direct et franc, comme une personne un peu lasse, elle monta les escaliers du salon.
Cette soirée-là fut pleine d'effusion. Madeleine avait tant à nous dire! Elle avait vu de beaux pays, découvert toute sorte de nouveautés, de mœurs, d'idées, de costumes. Elle en parlait dans le premier désordre d'une mémoire encombrée de souvenirs tumultueux, avec la volubilité d'un esprit impatient de répandre en quelques minutes cette multitude d'acquisitions faites en deux mois. De temps en temps elle s'interrompait, essoufflée de parler, comme si elle l'eût été de monter et de descendre encore les échelons de montagne où son récit nous conduisait. Elle passait la main sur son front, sur ses yeux, relevait en arrière de ses tempes ses épais cheveux, un peu hérissés par la poussière et le vent du voyage. On eût dit que ce geste d'une personne qui marche et qui a chaud rafraîchissait aussi sa mémoire. Elle cherchait un nom, une date, perdait et retrouvait sans cesse le fil embrouillé d'un itinéraire, puis se mettait à rire aux éclats quand, la confusion s'introduisant dans son récit, elle était obligée d'appeler à son aide la claire et sûre mémoire de Julie. Elle exhalait la vie, le plaisir d'apprendre, les curiosités satisfaites. Quoique brisée par un long voyage en voiture, il lui restait encore de ce perpétuel déplacement une habitude de se mouvoir vite qui la faisait dix fois de suite se lever, agir, changer de place, jeter les yeux dans le jardin, donner un coup d'œil de bienvenue aux meubles, aux objets retrouvés. Quelquefois elle nous regardait, Olivier et moi, attentivement, comme pour être bien assurée de se reconnaître et mieux constater son retour et sa présence au milieu de nous; mais soit qu'elle nous trouvât l'un et l'autre un peu changés, soit que deux mois de séparation et la vue de tant de figures nouvelles l'eussent déshabituée de nos visages, je voyais dans sa physionomie poindre une vague surprise.
«Eh bien! lui disait Olivier, nous retrouves-tu?
—Pas tout à fait, disait-elle ingénument; je vous voyais autrement quand j'étais loin.»
Je restais cloué sur un fauteuil. Je la regardais, je l'écoutais, et quoi qu'elle pût penser de nous, le changement que j'apercevais en elle était bien autrement réel, et sans contredit plus absolu, sinon plus profond.
Elle avait bruni. Son teint, ranimé par un hâle léger, rapportait de ses courses en plein air comme un reflet de lumière et de chaleur qui le dorait. Elle avait le regard plus rapide avec le visage un peu plus maigre, les yeux comme élargis par l'effort d'une vie très remplie et par l'habitude d'embrasser de grands horizons. Sa voix, toujours caressante et timbrée pour l'expression des mots tendres, avait acquis je ne sais quelle plénitude nouvelle qui lui donnait des accents plus mûrs. Elle marchait mieux, d'une façon plus libre; son pied lui-même s'était aminci en s'exerçant à de longues courses dans les sentiers difficiles. Toute sa personne avait pour ainsi dire diminué de volume en prenant des caractères plus fermes et plus précis, et ses habits de voyage, qu'elle portait à merveille, achevaient cette fine et robuste métamorphose. C'était Madeleine embellie, transformée par l'indépendance, par le plaisir, par les mille accidents d'une existence imprévue, par l'exercice de toutes ses forces, par le contact avec des éléments plus actifs, par le spectacle d'une nature grandiose. C'était toute la juvénilité de cette créature exquise, avec je ne sais quoi de plus nerveux, de plus élégant, de mieux défini, qui marquait un progrès dans la beauté, mais qui certainement aussi révélait un pas décisif dans la vie.
Je ne sais pas si je me rendis compte alors de tout ce que je vous dis là; je sais seulement que je devinais d'elle à moi des supériorités de plus en plus manifestes, et jamais encore je n'avais mesuré avec tant de certitude et d'émotion la distance énorme qui séparait une fille de dix-huit ans à peu près d'un écolier de dix-sept ans.
Un autre indice plus positif encore aurait dû dès ce soir-là m'ouvrir les yeux.
Il y avait parmi les bagages un admirable bouquet de rhododendrons, arrachés de terre avec leurs racines, et qu'une main prévoyante avait entourés de fougères et de plantes alpestres encore humides des eaux de la montagne. Ce bouquet, apporté de si loin, et dont M. d'Orsel paraissait prendre un soin particulier, leur avait été envoyé, disait Madeleine, en souvenir d'une excursion faite au pic de *** par un compagnon de voyage qu'on désignait vaguement comme un homme aimable, poli, prévenant, rempli d'égards pour M. d'Orsel. Au moment où Julie défaisait les enveloppes, une carte s'en détacha. Olivier la vit tomber, s'en empara prestement, la retourna une ou deux fois, afin d'en examiner en quelque sorte la physionomie, puis il y lut un nom: Comte Alfred de Nièvres.
Personne ne releva ce nom, qui résonna sèchement au milieu d'un silence absolu et résolu. Madeleine eut l'air de ne pas entendre. Julie ne sourcilla pas. Olivier se tut. M. d'Orsel prit la carte et la déchira. Quant à moi, le plus intéressé de tous à préciser les moindres circonstances de ce voyage, que vous dirai-je? J'avais besoin d'être heureux: là est le secret de beaucoup d'aveuglements moins explicables encore que celui-ci.
Entre Madeleine presque femme et l'adolescent à peine émancipé que je vous montre, entre ses brillantes années et les miennes, il y avait mille obstacles connus ou inconnus, flagrants ou cachés, nés ou à naître. N'importe, je m'obstinais à n'en voir aucun. J'avais regretté Madeleine, je l'avais désirée, attendue, et vous devinez que plus d'une fois depuis son départ j'avais maudit le misérable esprit de rébellion qui m'avait aigri contre la plus enviable, la plus douce et la moins calculée des servitudes. Elle revenait enfin, affectueuse à me ravir, séduisante à m'émerveiller; je la possédais; et, comme il arrive aux gens dont un excès de lumière a troublé la vue, je n'apercevais rien au delà du confus éblouissement qui m'aveuglait.
Grâce à cette absence de raison, je devrais dire à cette cécité, je me plongeai dans les mois qui suivirent, comme si j'étais entré dans un infini. Imaginez un vrai printemps, rapide et déjà très ardent, comme toutes les saisons tardives, plein de riantes erreurs, de floraisons généreuses, d'imprévoyances, de joies parfaites. Autant je m'étais étroitement replié sur moi-même avant cette subite éclosion qui me surprenait dans l'engourdissement de la véritable enfance, autant je mis de promptitude à m'épanouir. Je ne demandai point s'il m'était permis de m'offrir; je me donnai, sans réserve, et dans des effusions où je prodiguai ce qu'il y avait en moi de sincèrement intelligent, de meilleur, surtout de plus inflammable. Je vous peindrais mal ce rare et court moment de désintéressement total qui peut servir d'excuse à bien des accès d'égoïsme où je tombai depuis, et pendant lequel ma vie brûla tout entière en manière d'offrande, et flamba sous les pieds de Madeleine, pure et seulement parfumée de bons instincts, comme un feu d'autel.
Nous reprîmes nos vieilles habitudes. C'était le cadre ancien embelli par le prodigieux éclat d'une vie nouvelle. Je m'étonnai de trouver tout si dissemblable, et qu'une seule influence eût pu changer la physionomie des choses au point de rajeunir tant de décrépitudes et de remplacer des aspects si moroses par de pareilles gaietés. Les veillées étaient courtes, les soirées chaudes. On ne se réunissait plus guère au salon. On veillait soit sous les arbres du jardin d'Orsel, soit en pleine campagne au bord des prés humides. Quelquefois je donnais le bras à Julie pendant de lentes promenades faites en commun. Les grands parents suivaient. La nuit venait et faisait descendre entre nous de longs silences, autorisés par ces heures douteuses où l'on parle moins et plus bas. La ville enfermait l'horizon de ses silhouettes graves; le bruit des cloches, des sonneries gothiques accompagnaient ces sortes de promenades allemandes où je n'étais pas Werther, où je crois que Madeleine aurait valu Charlotte. Je ne lui parlais point de Klopstock, et jamais ma main ne se posa sur la sienne autrement que comme une main de frère.
La nuit, je continuais d'écrire avec fureur, car je ne faisais plus rien à demi. Il me semblait parfois, tant je ne sais quel amas d'illusions se donnaient rendez-vous dans ma tête, que j'étais près d'enfanter des chefs-d'œuvre. J'obéissais à une force étrangère à ma volonté, comme toutes celles qui me possédaient. Si, avec les souvenirs de cette époque, j'avais conservé de même la moindre des ignorances qui la rendirent si belle et si stérile, je vous dirais que cette faculté singulière, toujours dominante et jamais soumise, inégale, indisciplinable, impitoyable, venant à son heure et s'en allant comme elle était venue, ressemblait, à s'y méprendre, à ce que les poètes nomment l'inspiration et personnifient dans la Muse. Elle était impérieuse et infidèle, deux traits saillants qui me la firent prendre pour l'inspiratrice ordinaire des esprits vraiment doués, jusqu'au jour où, plus tard, je compris que la visiteuse à qui je dus tant de joies d'abord et puis tant de mécomptes n'avait rien des caractères de la Muse, sinon beaucoup d'inconstance et de cruauté.
Cette double vie de fièvre de cœur, de fièvre d'esprit, faisait de moi un être fort équivoque. Je le sentis. Il y avait là plus d'un danger auquel je voulus parer, et je crus le moment venu de me débarrasser d'un secret sans valeur, pour en sauver un plus précieux.
«C'est singulier,... me dit Olivier; où cela te mènera-t-il?... Au fait, tu as raison, si cette occupation t'amuse.»
Courte réponse qui contenait pas mal de dédain et peut-être beaucoup d'étonnement.
Au milieu de ces diversions, mes études allaient comme elles pouvaient. Une grâce d'état continuait de me donner des succès que je dédaignais en les comparant à des hauteurs de sentiments qui faisaient de moi un si petit jeune homme et, je l'imaginais, un cœur si grand. De loin en loin cependant je recevais du dehors une impulsion qui me rendait ces succès moins méprisables. Depuis le jour où nous nous étions séparés, Augustin ne m'avait jamais perdu de vue. Autant qu'il le pouvait, il continuait à distance ses enseignements commencés aux Trembles. Avec la supériorité que lui donnait l'expérience de la vie abordée par ses côtés les plus difficiles, sur le plus grand des théâtres, et d'après les progrès d'esprit qu'il supposait aussi dans son élève, il avait peu à peu élevé le ton de ses conseils. Ses leçons devenaient presque des conversations d'homme à homme. Il me parlait peu de lui, excepté dans des termes vagues et pour me dire qu'il travaillait, qu'il rencontrait de grands obstacles, mais qu'il espérait en venir à bout. Quelquefois un tableau rapide, un aperçu du monde, des faits, des ambitions qui l'entouraient, venait après des encouragements tout personnels, comme pour m'éprouver d'avance et me préparer aux leçons pratiques que j'étais exposé plus tard à recevoir des réalités les plus brutales. Il s'inquiétait de ce que je faisais, de ce que je pensais, et me demandait sans cesse ce que j'avais enfin résolu d'entreprendre après ma sortie de province.
«J'apprends, me disait-il, que vous êtes à la tête de votre classe. C'est bien. Ne faites pas fi de pareils avantages. L'émulation au collège est la forme ingénue d'une ambition que vous connaîtrez plus tard. Habituez-vous à garder le premier rang, et tenez-vous-y, afin de n'être jamais satisfait de vous dans la suite, s'il vous arrivait de n'occuper que le second. Surtout ne vous trompez pas de mobile, et ne confondez pas l'orgueil avec le sentiment modeste de ce que vous pouvez. Ne considérez en toutes choses, surtout dans les choses de l'esprit, que l'extrême élévation du but, la distance où vous en êtes et la nécessité d'en approcher le plus possible; cela vous rendra très humble et très fort. L'impossibilité, presque égale pour tous, d'atteindre l'extrémité de certains rêves, vous fera paraître estimable et digne de pitié l'effort que tout homme de bonne foi tentera vers la perfection. Si vous vous en sentez plus près que lui, calculez de nouveau ce qui vous reste à faire, et vos découragements vaudront mieux au point de vue moral, et vous profiteront plus que vos vanités.»
Au reste, laissez-moi vous rapporter quelques extraits des lettres d'Augustin; il vous sera facile, en supposant les réponses, de comprendre l'esprit général de notre correspondance, et vous y verrez plus complètement ce qu'étaient alors sa vie et la mienne.
«Paris, 18...
«Déjà dix-huit mois que je suis ici! Oui, mon cher Dominique, il y a dix-huit mois que je vous ai quitté sur cette petite place où nous nous sommes dit au revoir. Vingt-quatre heures après, chacun de nous se mettait à l'œuvre. Je vous souhaite, mon cher ami, d'être plus satisfait de vous que je ne le suis de moi. La vie n'est facile pour personne, excepté pour ceux qui l'effleurent sans y pénétrer. Pour ceux-là, Paris est le lieu du monde où l'on peut le plus aisément avoir l'air d'exister. Il suffit de se laisser aller dans le courant, comme un nageur dans une eau lourde et rapide. On y flotte et l'on ne s'y noie pas. Vous verrez cela un jour, et vous serez témoin de bien des succès qui ne tiennent qu'à la légèreté des caractères, et de certaines catastrophes qui n'auraient point eu lieu avec un poids différent dans les convictions. Il est bon de se familiariser de bonne heure avec le spectacle vrai des causes et des résultats. J'ignore quelles idées vous avez sur tout cela, si même vous en avez. En tout cas, il est peu probable qu'elles soient justes, et ce qu'il y a de plus triste, c'est que vous avez raison. Le monde devrait être tout pareil à ce que vous l'imaginez. Si vous saviez pourtant comme il est différent. En attendant que vous en jugiez par vous-même, accoutumez-vous à ces deux idées: qu'il y a des vérités et qu'il y a des hommes. Ne variez jamais sur le sentiment natif que vous avez des unes; quant aux autres, attendez-vous à tout pour le jour où vous les connaîtrez.»
«Écrivez-moi plus souvent. Ne dites pas que je connais d'avance votre vie et que vous n'avez rien à m'en apprendre. A l'âge que vous avez et dans un esprit comme le vôtre, il y a chaque jour du nouveau. Vous souvenez-vous de l'époque où vous mesuriez les feuilles naissantes et me disiez de combien de lignes elles avaient grandi sous l'action d'une nuit de rosée ou d'une journée de fort soleil? Il en est de même pour les instincts d'un garçon de votre âge. Ne vous étonnez pas de cet épanouissement rapide, qui, si je vous connais bien, doit vous surprendre et peut-être vous effrayer. Laissez agir des forces qui n'auront chez vous rien de dangereux: parlez-moi seulement pour que je vous connaisse; permettez-moi de vous voir tel que vous êtes, et c'est moi, à mon tour, qui vous apprendrai de combien vous aurez grandi. Surtout soyez naïf dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les étudier? N'est-ce point assez d'en être ému? La sensibilité est un don admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la retournerez pas contre vous-même. Si d'une faculté créatrice, éminemment spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observations, si vous raffinez, si vous examinez, si la sensibilité ne vous suffit pas et qu'il vous faille encore en étudier le mécanisme, si le spectacle d'une âme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion, si vous vous entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini, si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins, si de sensible vous devenez sensuel, il n'y a pas de limites à de pareilles perversités, et, je vous en préviens, cela est très grave. Il y a dans l'antiquité une fable charmante qui se prête à beaucoup de sens et que je vous recommande. Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta point des yeux, ne put la saisir et mourut de cette illusion même qui l'avait charmé. Pensez à cela, et quand il vous arrivera de vous apercevoir agissant, souffrant, aimant, vivant, si séduisant que soit le fantôme de vous-même, détournez-vous.»
«Vous vous ennuyez, dites-vous. Cela veut dire que vous souffrez: l'ennui n'est fait que pour les esprits vides et pour les cœurs qui ne sauraient être blessés de rien; mais de quoi souffrez-vous? Cela peut-il se dire? Si j'étais près de vous, je le saurais. Quand vous m'aurez donné le droit de vous interroger plus positivement, je vous dirai ce que j'imagine. Si je ne me trompe pas et s'il est vrai que vous ignoriez vous-même ce qui commence à vous faire souffrir, tant mieux, c'est un signe que votre cœur a retenu toute la naïveté que votre esprit n'a plus.»
«Ne me demandez pas que je vous parle de moi; mon moi n'est rien jusqu'à présent. Qui le connaît, excepté vous? Il n'est vraiment intéressant pour personne. Il travaille, il s'efforce, il ne se ménage point, ne s'amuse guère, espère quelquefois, et quand même continue de vouloir. Cela suffit-il? Nous verrons....
«J'habite un quartier qui probablement ne sera pas le vôtre, car vous aurez le droit de choisir. Tous ceux qui comme moi partent de rien pour arriver à quelque chose viennent où je suis, dans la ville des livres, en un coin désert, consacré par quatre ou cinq siècles d'héroïsmes, de labeurs, de détresses, de sacrifices, d'avortements, de suicides et de gloire. C'est un très triste et très beau séjour. J'aurais été libre que je n'en aurais pas choisi d'autre. Ne me plaignez donc pas d'y vivre, j'y suis à ma place.»
«Vous écrivez, cela devait être. Que vous en fassiez un secret pour ceux qui vous entourent, c'est une timidité que je comprends, et je vous sais d'autant plus gré de vous ouvrir à moi. Le jour où votre besoin de confidences ira jusque-là, envoyez-moi les fragments que vous pourrez me communiquer, sans trop effaroucher vos premières pudeurs d'écrivain...
«Autre renseignement qu'il me plairait bien d'avoir: que devient cet ami dont vous ne me parlez presque plus? Le portrait que vous me faisiez de lui était séduisant. Si je vous ai bien compris, ce doit être un charmant mauvais écolier. Il prendra la vie par les côtés faciles et brillants. Conseillez-lui, dans ce cas, de vivre sans ambition, les ambitions qu'il aurait étant de la pire espèce. Et dites-lui bien qu'il n'a qu'une chose à faire, c'est d'être heureux. Il serait impardonnable d'introduire des chimères dans des satisfactions si positives, et de mêler ce que vous appelez l'idéal à des appétits de pure vanité.
«Votre Olivier ne me déplaît pas; il m'inquiète. Il est évident que ce jeune homme précoce, positif, élégant, résolu, peut faire fausse route et passer à côté du bonheur sans s'en douter. Il aura, lui aussi, ses fantasmagories, et se créera des impossibilités. Quelle folie! Il a du cœur, j'aime à le croire, mais quel usage en fera-t-il?... N'a-t-il pas deux cousines, m'avez-vous dit, ce Chérubin qui aspire à devenir un don Juan?... Mais j'oublie, en vous citant ces deux noms, que vous ne connaissez peut-être encore ni l'un ni l'autre. Votre professeur de rhétorique vous a-t-il déjà permis Beaumarchais et le Festin de Pierre? Quant à Byron, j'en doute, et sans inconvénient vous pouvez attendre.....»
Plusieurs mois s'étaient écoulés sans aucun trouble, l'hiver approchait, quand je crus apercevoir sur le visage de Madeleine une ombre et comme un souci qui n'y avait jamais paru. Sa cordialité, toujours égale, contenait autant d'affection, mais plus de gravité. Une appréhension, un regret peut-être, quelque chose dont l'effet seul était visible venait de s'introduire entre nous comme un premier avis de désunion. Rien de net, mais un ensemble de désaccords, d'inégalités, de différences, qui la transfiguraient en quelque sorte en une personne absente et déjà lui donnaient le charme particulier des choses que le temps ou la raison nous dispute, et qui s'en vont. Par des silences, par des retraites soudaines, par de multiples réticences qui détachaient tout lentement et sans rien briser, on eût dit qu'elle s'appliquait, avec des ménagements extrêmes, à dénouer des liens que la familiarité de nos habitudes avait rendus trop étroits. Je pensais à son âge; je la comparais à beaucoup de femmes qui n'avaient pas beaucoup plus d'années. Tout à coup un souvenir oublié, un nom étranger que je n'avais entendu qu'une fois, bref une supposition positive et menaçante me traversait le cœur; puis cette sensation aiguë se dissipait elle-même au moindre retour de sécurité, pour revivre l'instant d'après avec la vivacité d'une évidence.
Un dimanche, on attendit en vain Madeleine et Julie. Le lendemain, Olivier ne vint point au collège. Trois jours se passèrent ainsi sans nouvelles. J'étais horriblement inquiet. Le soir, je courus droit à la rue des Carmélites, et je demandai Olivier.
«M. Olivier est au salon, me dit le domestique.
—Non, monsieur, il y a quelqu'un.
—Alors je vais l'attendre.»
A peine engagé dans l'escalier qui menait à la chambre d'Olivier, je n'allai pas plus loin, arrêté sur place par un battement de cœur inexprimable. Je redescendis, je traversai sans bruit l'antichambre déserte, et me glissai par une des allées latérales qui conduisaient de la cour au jardin. Le salon s'ouvrait au rez-de-chaussée par trois fenêtres élevées au-dessus du parterre de toute la hauteur du perron. Sous chacune des fenêtres, il y avait un banc de pierre. J'y montai. La nuit était noire; personne ne pouvait se douter que j'étais là; je plongeai les yeux dans le salon.
Toute la famille était réunie, toute, y compris Olivier, qui, droit et ferme, habillé de noir, se tenait debout près de la cheminée. Deux personnes se faisaient face au coin du foyer. L'une était M. d'Orsel; l'autre, un homme jeune encore, grand, correct, de mise irréprochable; Olivier à trente-cinq ans, avec moins de finesse et plus de roideur. Je distinguais le geste un peu lent dont il accompagnait ses paroles et la grâce sérieuse avec laquelle il se tournait de temps à autre vers Madeleine. Madeleine était assise près d'une table de travail. Je la vois encore, la tête un peu penchée sur sa tapisserie, le visage envahi par l'ombre de ses cheveux bruns, enveloppée dans le reflet rougissant des lampes. Julie, les deux mains posées sur ses genoux, immobile, avec l'expression de la plus intense curiosité, tenait ses grands yeux taciturnes fixés sur l'étranger.
Ce que je vous dis là, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis il me sembla que les lumières s'éteignaient. Mes jambes fléchirent. Je tombai sur le banc. De la tête aux pieds, je fus pris d'un tremblement affreux. Je sanglotais dans un état de douleur à faire pitié, me tordant les mains et répétant: «Madeleine est perdue, et je l'aime!»
VII
MADELEINE était perdue pour moi, et je l'aimais. Une secousse un peu moins vive ne m'aurait peut-être éclairé qu'à demi sur l'étendue de ce double malheur, mais la vue de M. de Nièvres, en m'atteignant à ce point, m'avait tout appris. Je restai anéanti, n'ayant plus qu'à subir une destinée qui fatalement s'accomplissait, et comprenant trop bien que je n'avais ni le droit d'y rien changer ni le pouvoir de la retarder d'une heure.
Je vous ai dit comment j'aimais Madeleine, avec quelle étourderie de conscience et quel détachement de tout espoir précis. L'idée d'un mariage, idée cent fois déraisonnable d'ailleurs, n'avait pas même encouragé le naïf élan d'une affection qui se suffisait presque à elle-même, se donnait pour se répandre, et cherchait un culte uniquement afin d'adorer. Quels étaient les sentiments de Madeleine? Je n'y songeais pas non plus. A tort ou à raison, je lui prêtais des indifférences et des impassibilités d'idole; je la supposais étrangère à tous les attachements qu'elle inspirait; je la plaçais ainsi dans des isolements chimériques, et cela suffisait au secret instinct qui, malgré tout, se loge au fond des cœurs les moins occupés d'eux-mêmes, au besoin d'imaginer que Madeleine était insensible et n'aimait personne.
Madeleine, j'en étais certain, ne pouvait ressentir aucun intérêt pour un étranger que le hasard avait jeté dans sa vie comme un accident. Il était possible qu'elle regrettât son passé de jeune fille, et qu'elle ne vît pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave. Mais il n'était pas douteux non plus, en admettant qu'elle fût libre de toute affection sérieuse, que le désir de son père, les considérations de rang, de position, de fortune, ne la décidassent pour une union où M. de Nièvres apportait, en outre de tant de convenances, des qualités sérieuses et attachantes.
Je n'éprouvais contre l'homme qui me rendait si malheureux ni ressentiment, ni colère, ni jalousie. Déjà il représentait l'empire de la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour où, dans le salon de madame Ceyssac, M. d'Orsel nous présenta l'un à l'autre en disant de moi que j'étais le meilleur ami de sa fille, je me souviens qu'en serrant la main de M. de Nièvres, loyalement, je me dis: «Eh bien! s'il en est aimé, qu'il l'aime!» Et tout aussitôt j'allai m'asseoir au fond du salon; et là, les regardant tous deux, bien convaincu de mon impuissance, plus que jamais condamné à me taire, sans aucune irritation contre l'homme qui ne me prenait rien, puisqu'on ne m'avait rien donné, je revendiquai pourtant le droit d'aimer comme inséparable du droit de vivre, et je me disais avec désespoir: «Et moi!»
A partir de ce jour, je m'isolai beaucoup. Moins qu'à personne, il m'appartenait de gêner des tête-à-tête d'où devait sortir l'intelligence de deux cœurs sans doute assez loin de se connaître. Je n'allai plus que le moins possible à l'hôtel d'Orsel. J'y jouais dorénavant un si petit rôle au milieu des intérêts qui s'y débattaient qu'il n'y avait pas le moindre inconvénient à m'y faire oublier.
Aucun de ces changements de conduite n'échappa certainement à Olivier; mais il eut l'air de les trouver tout naturels, ne me parla de rien, ne s'étonna de rien, et ne s'expliqua pas davantage sur les faits qui se passaient dans sa famille. Une seule fois, une fois pour toutes, avec une habileté qui me dispensait presque d'un aveu, il avait établi que nous nous comprenions au sujet de M. de Nièvres.
«Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin. Tout homme qui, dans un petit monde aussi restreint et aussi uni que le nôtre, vient prendre une femme, c'est-à-dire nous enlever une sœur, une cousine, une amie, apporte par cela même un certain trouble, fait un trou dans nos amitiés, et dans aucun cas ne saurait être le bienvenu. Quant à moi, ce n'est pas précisément le mari que j'aurais voulu pour Madeleine. Madeleine est de sa province. M. de Nièvres me semble n'être de nulle part, comme beaucoup de gens de Paris; il la transplantera et ne la fixera pas. A cela près, il est fort bien.
—Fort bien! lui dis-je: je suis convaincu qu'il fera le bonheur de Madeleine... et c'est après tout...
—Sans doute, reprit Olivier sur un ton de négligence affectée, sans doute, avec désintéressement; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter.»
Le mariage avait été fixé pour la fin de l'hiver, et nous y touchions. Madeleine était sérieuse; mais cette attitude toute de convenance ne laissait plus le moindre doute sur l'état de ses résolutions. Elle gardait seulement cette mesure exquise qui lui servait à limiter avec tant de finesse l'expression des sentiments les plus délicats. Elle attendait en pleine indépendance, au milieu de délibérations loyales, l'événement qui devait la lier pour toujours et de son propre aveu. De son côté, pendant cette épreuve aussi difficile à diriger qu'à subir, M. de Nièvres avait beaucoup plu et déployé les ressources du savoir-vivre le plus sûr unies aux qualités du plus galant homme.
Un soir qu'il causait avec Madeleine, dans l'entraînement d'un entretien à demi-voix, on le vit faire le geste amical de lui présenter les deux mains. Madeleine alors jeta un rapide regard autour d'elle, comme pour nous prendre tous à témoin de ce qu'elle allait faire; puis elle se leva, et, sans prononcer une seule parole, mais en accompagnant ce mouvement d'abandon du plus candide et du plus beau des sourires, elle posa ses deux mains dégantées dans les mains du comte.
Ce soir-là même, elle m'appela près d'elle, et, comme si la netteté de sa situation nouvelle lui permettait dorénavant de traiter en toute franchise les questions relatives à des affections secondaires:
«Asseyez-vous là que nous causions, me dit-elle. Il y a longtemps que je ne vous vois plus. Vous avez cru devoir vous retirer un peu de nous, ce dont je suis fâchée pour M. de Nièvres, car, grâce à votre discrétion vous ne le connaissez guère... Enfin je me marie dans huit jours, et c'est le moment ou jamais de nous entendre. M. de Nièvres vous estime; il sait le prix des affections que je possède; il est et sera votre ami, vous serez le sien: c'est un engagement que j'ai pris en votre nom, et que vous tiendrez, j'en suis certaine.....»
Elle continua de la sorte simplement, librement, sans aucune ambiguïté de langage, parlant du passé, réglant en quelque sorte les intérêts de notre amitié future, non pour y mettre des conditions, mais pour me convaincre que les liens en seraient plus étroits; puis elle ramenait entre nous le nom de M. de Nièvres, qui, disait-elle, ne désunissait rien, mais consolidait au contraire des relations qu'un autre mariage peut-être aurait pu briser. Son but évident, en m'intéressant de la sorte aux garanties offertes par M. de Nièvres, était d'obtenir de moi quelque chose comme une adhésion au choix qu'elle avait fait, et de s'assurer que sa détermination, prise en dehors de tout conseil d'ami, ne me causait aucun déplaisir.
Je fis de mon mieux pour la satisfaire, je lui promis que rien ne serait changé entre nous, et je lui jurai de demeurer fidèle à des sentiments mal exprimés, c'était possible, mais trop évidents pour qu'elle en doutât. Pour la première fois peut-être j'eus du sang-froid, de l'audace, et je réussis à mentir impudemment. Les mots d'ailleurs se prêtaient à tant de sens, les idées à tant d'équivoques, qu'en toute autre circonstance les mêmes protestations auraient pu signifier beaucoup plus. Elle les prit dans le sens le plus simple, et m'en remercia si chaudement qu'elle faillit m'ôter tout courage.
«A la bonne heure. J'aime à vous entendre parler ainsi. Répétez encore ce que vous avez dit, pour que j'emporte de vous ces bonnes paroles qui consolent de vos ennuyeux silences et réparent bien des oublis qui blessent sans que vous le sachiez.»
Elle parlait vite, avec une effusion de gestes et de paroles, une ardeur de physionomie qui rendaient notre entretien des plus dangereux.
«Ainsi voilà qui est convenu, continua-t-elle. Notre bonne et vieille amitié n'a plus rien à craindre. Vous en répondez pour ce qui vous regarde. C'est tout ce que je voulais savoir. Il faut qu'elle nous suive et qu'elle ne se perde pas dans ce grand Paris, qui, dit-on, disperse tant de bons sentiments et rend oublieux les cœurs les plus droits. Vous savez que M. de Nièvres a l'intention de s'y fixer, au moins pendant les mois d'hiver. Olivier et vous, vous y serez à la fin de l'année. J'emmène avec moi mon père et Julie. J'y marierai ma sœur. Oh! j'ai pour elle toutes sortes d'ambitions, les mêmes à peu près que pour vous, dit-elle en rougissant imperceptiblement. Personne ne connaît Julie. C'est encore un caractère fermé, celui-là; mais moi, je la connais. Et maintenant je vous ai dit, je crois, tout ce que j'avais à vous dire, excepté sur un dernier point que je vous recommande. Veillez sur Olivier. Il a le meilleur cœur du monde; qu'il en soit économe, et qu'il le réserve pour les grands moments.—Et ceci est mon testament de jeune fille», ajouta-t-elle assez haut pour que M. de Nièvres l'entendît. Et elle l'invita à se rapprocher.
Très peu de jours après, le mariage eut lieu. C'était vers la fin de l'hiver, par une gelée rigoureuse. Le souvenir d'une réelle douleur physique se mêle encore aujourd'hui, comme une souffrance ridicule, au sentiment confus de mon chagrin. Je donnais le bras à Julie, et c'est moi qui la conduisis à travers la longue église encombrée de curieux, suivant l'usage importun des provinces. Elle était pâle comme une morte, tremblante de froid et d'émotion. Au moment où fut prononcé le oui irrévocable qui décidait du sort de Madeleine et du mien, un soupir étouffé me tira de la stupeur imbécile où j'étais plongé. C'était Julie qui se cachait le visage dans son mouchoir et qui sanglotait. Le soir, elle était encore plus triste, si c'est possible; mais elle faisait des efforts inouïs pour se contraindre devant sa sœur.
Quelle étrange enfant c'était alors: brune, menue, nerveuse, avec son air impénétrable de jeune sphinx, son regard qui quelquefois interrogeait, mais ne répondait jamais, son œil absorbant! Cet œil, le plus admirable et le moins séduisant peut-être que j'aie jamais vu, était ce qu'il y avait de plus frappant dans la physionomie de ce petit être ombrageux, souffrant et fier. Grand, large, avec de longs cils qui n'y laissaient jamais paraître un seul point brillant, voilé d'un bleu sombre qui lui donnait la couleur indéfinissable des nuits d'été, cet œil énigmatique se dilatait sans lumière, et tous les rayonnements de la vie s'y concentraient pour n'en plus jaillir.
«Prenons garde à Madeleine», me disait-elle dans une angoisse où perçaient des perspicacités qui m'effrayaient.
Puis elle essuyait ses joues avec colère, et s'en prenait à moi de cet excès d'insurmontable faiblesse contre lequel les vigoureux instincts de sa nature se révoltaient.
«C'est aussi votre faute si je pleure. Regardez Olivier, comme il se tient bien.»
Je comparais cette douleur innocente à la mienne, je lui enviais amèrement le droit qu'elle avait de la laisser paraître, et ne trouvais pas un mot pour la consoler.
La douleur de Julie, la mienne, la longueur des cérémonies, la vieille église où tant de gens indifférents chuchotaient gaiement autour de ma détresse, la maison d'Orsel transformée, parée, fleurie, pour cette fête unique, des toilettes, des élégances inusitées, un excès de lumière et d'odeurs troublantes à me faire évanouir, certaines sensations poignantes dont le ressentiment a persisté longtemps comme la trace d'inguérissables piqûres, en un mot les souvenirs incohérents d'un mauvais rêve: voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cette journée qui vit s'accomplir un des malheurs de ma vie les moins douteux. Une figure apparaît distinctement sur le fond de ce tableau quasi imaginaire et le résume: c'est le spectre un peu bizarre lui-même de Madeleine, avec son bouquet, sa couronne, son voile et ses habits blancs. Encore y a-t-il des moments, tant la légèreté singulière de cette vision contraste avec les réalités plus crues qui la précèdent et qui la suivent, où je la confonds pour ainsi dire avec le fantôme de ma propre jeunesse, vierge, voilée et disparue.
J'étais le seul qui n'eût point osé embrasser madame de Nièvres au retour de l'église. En fit-elle la remarque? Y eut-il chez elle un mouvement de dépit, ou céda-t-elle tout simplement à l'élan plus naturel d'une amitié dont elle avait voulu, quelques jours auparavant, régler elle-même les engagements très sincères? Je ne sais; mais dans la soirée M. d'Orsel vint à moi, me prit par le bras et m'amena plus mort que vif jusque devant Madeleine. Elle était au milieu du salon, debout près de son mari, dans cette tenue éblouissante qui la transfigurait.
«Madame...» lui dis-je.
Elle sourit à ce nom nouveau, et, j'en demande pardon à la mémoire d'un cœur irréprochable, incapable de détour et de trahison, son sourire avait à son insu des significations si cruelles qu'il acheva de me bouleverser. Elle fit un geste pour se pencher vers moi. Je ne sais plus ni ce que je lui dis, ni ce qu'elle ajouta. Je vis ses yeux effrayants de douceur tout près des miens, puis tout cessa d'être intelligible.
Quand il me fut possible de me reconnaître au milieu d'un cercle d'hommes et de femmes parées qui m'examinaient avec un intérêt indulgent capable de me tuer, je sentis que quelqu'un me saisissait rudement; je tournai la tête, c'était Olivier.
«Tu te donnes en spectacle; es-tu fou?» me dit-il assez bas pour que personne autre que moi ne l'entendît, mais avec une vivacité d'expression qui me remplit d'épouvante.
Je restai quelques instants encore contenu par la violence de son étreinte; puis je gagnai la porte avec lui. Arrivé là, je me dégageai.
«Ne me retiens pas, lui dis-je, et au nom de ce qu'il y a de plus sacré, ne me parle jamais de ce que tu as vu.»
Il me suivit jusque dans la cour et voulut parler.
«Tais-toi», lui dis-je encore, et je m'échappai.
Aussitôt que je fus rentré dans ma chambre et que je pus réfléchir, j'eus un accès de honte, de désespoir et de folie amoureuse qui ne me consola pas, mais qui me soulagea. Je serais bien en peine de vous dire ce qui se passa en moi pendant ces quelques heures tumultueuses, les premières qui me firent connaître avec mille pressentiments de délices, mille souffrances toutes atroces, depuis les plus avouables jusqu'aux plus vulgaires. Sensation de ce que je pouvais rêver de plus doux, crainte effroyable de m'être à jamais perdu, angoisses de l'avenir, sentiment humiliant de ma vie présente, tout, je connus tout, y compris une douleur inattendue, très cuisante, et qui ressemblait beaucoup à l'âcre frisson de l'amour-propre blessé.
Il était tard, la nuit était profonde. Je vous ai parlé de ma chambre située dans les combles, sorte d'observatoire où je m'étais créé, comme aux Trembles, de continuelles intelligences avec ce qui m'entourait, soit par la vue, soit par l'habitude constante d'écouter. J'y marchai longtemps (et mes souvenirs redeviennent ici très précis) dans un abattement que je ne saurais vous peindre. Je me disais: «J'aime une femme mariée!» Je demeurais fixé sur cette idée, vaguement aiguillonné par ce qu'elle avait d'irritant, mais atterré surtout et fasciné pour ainsi dire par ce qu'elle contenait d'impossible, et je m'étonnais de répéter le mot qui m'avait tant surpris dans la bouche d'Olivier: J'attendrai..... Je me demandais: quoi? Et à cela, je n'avais rien à répondre, sinon des suppositions abominables dont l'image de Madeleine me paraissait aussitôt profanée. Puis j'apercevais Paris, l'avenir, et dans des lointains en dehors de toute certitude, la main cachée du hasard qui pouvait simplifier de tant de manières ce terrible tissu de problèmes, et, comme l'épée du Grec, les trancher, sinon les résoudre. J'acceptais même une catastrophe, à la condition qu'elle fût une issue, et peut-être, avec quelques années de plus, j'aurais lâchement cherché le moyen de terminer tout de suite une vie qui pouvait nuire à tant d'autres.
Vers le milieu de la nuit, j'entendis à travers le toit, à travers la distance, à toute portée de son, un cri bref, aigu, qui, même au plus fort de ces convulsions, me fit battre le cœur comme un cri d'ami. J'ouvris la fenêtre et j'écoutai. C'étaient des courlis de mer qui remontaient avec la marée haute et se dirigeaient à plein vol vers la rivière. Le cri se répéta une ou deux fois, mais il fallut le surprendre au passage, puis on ne l'entendit plus. Tout était immobile et sommeillant. Un petit nombre d'étoiles très brillantes vibraient dans l'air calme et bleu de la nuit. A peine avait-on le sentiment du froid, quoiqu'il fût rendu plus intense encore par la limpidité du ciel et l'absence de vent.
Je pensai aux Trembles; il y avait si longtemps que je n'y pensais plus! Ce fut comme une lueur de salut. Chose bizarre, par un retour subit à des impressions si lointaines, je fus rappelé tout à coup vers les aspects les plus austères et les plus calmants de ma vie champêtre. Je revis Villeneuve avec sa longue ligne de maisons blanches à peine élevées au-dessus du coteau, ses toits fumants, sa campagne assombrie par l'hiver, ses buissons de prunelliers roussis par les gelées et bordant des chemins glacés. Avec la lucidité d'une imagination surexcitée à un point extrême, j'eus en quelques minutes la perception rapide, instantanée de tout ce qui avait charmé ma première enfance. Partout où j'avais puisé des agitations, je ne rencontrais plus que l'immuable paix. Tout était douceur et quiétude dans ce qui m'avait autrefois causé les premiers troubles que j'aie connus. Quel changement! pensais-je, et sous les incandescences dont j'étais brûlé, je retrouvais plus fraîche que jamais la source de mes premiers attachements.
Le cœur est si lâche, il a si grand besoin de repos, que, pendant un moment, je me jetai dans je ne sais quel espoir aussi chimérique que tous les autres de retraite absolue dans ma maison des Trembles. Personne autour de moi, des années entières de solitude avec une consolation certaine, mes livres, un pays que j'adore et le travail; toutes choses irréalisables, et cependant cette hypothèse était la plus douce, et je retrouvai un peu de calme en y songeant.
Puis les heures voisines du matin se mirent à sonner. Deux horloges les répétèrent ensemble, presque à l'unisson, comme si la seconde eût été l'écho immédiat de la première. C'étaient le séminaire et le collège. Ce brusque rappel aux réalités dérisoires du lendemain écrasa ma douleur sous une sensation unique de petitesse, et m'atteignit en plein désespoir comme un coup de férule.
VIII
«TRÈS certainement il faut que vous ayez beaucoup souffert, m'écrivait Augustin en réponse à des déclamations fort exaltées que je lui adressais très peu de jours après le départ de Madeleine et de son mari; mais de quoi? comment? par qui? J'en suis encore à me poser des questions que vous ne voulez jamais résoudre. J'entends bien en vous le retentissement de quelque chose qui ressemble à des émotions très connues, très définies, toujours uniques et sans pareilles pour celui qui les éprouve; mais cette chose n'a pas encore de nom dans vos lettres, et vous m'obligez à vous plaindre aussi vaguement que vous vous plaignez. Ce n'est pourtant pas ce que je voudrais faire. Rien ne me coûte, vous le savez, quand il s'agit de vous, et vous êtes dans la situation de cœur ou d'esprit, comme vous le voudrez, à réclamer quelque chose de plus actif et de plus efficace que des mots, si compatissants qu'ils soient. Vous devez avoir besoin de conseils. Je suis un triste médecin pour les maux dont je vous crois atteint; je vous conseillerais pourtant un remède qui s'applique à tout, même à ces maladies de l'imagination que je connais mal: c'est une hygiène. J'entends par là l'usage des idées justes, des sentiments logiques, des affections possibles, en un mot l'emploi judicieux des forces et des activités de la vie. La vie, croyez-moi, voilà la grande antithèse et le grand remède à toutes les souffrances dont le principe est une erreur. Le jour où vous mettrez le pied dans la vie, dans la vie réelle, entendez-vous bien; le jour où vous la connaîtrez avec ses lois, ses nécessités, ses rigueurs, ses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et ses peines, ses vraies douleurs et ses enchantements, vous verrez comme elle est saine, et belle, et forte, et féconde, en vertu même de ses exactitudes; ce jour-là, vous trouverez que le reste est factice, qu'il n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne s'élève pas plus haut, que l'imagination ne va pas au delà, qu'elle comble les cœurs les plus avides, qu'elle a de quoi ravir les plus exigeants, et ce jour-là, mon cher enfant, si vous n'êtes pas incurablement malade, malade à mourir, vous serez guéri.
«Quant à vos recommandations, je les suivrai. Je verrai M. et madame de Nièvres, et je vous sais gré de me donner cette occasion de m'entretenir de vous avec des amis qui ne sont pas étrangers, je suppose, aux agitations que je déplore. Soyez sans inquiétude, au surplus, j'ai la meilleure des raisons pour être discret: j'ignore tout.»
Un peu plus tard, il m'écrivait encore:
«J'ai vu madame de Nièvres; elle a bien voulu me considérer comme un de vos meilleurs amis. A ce titre, elle m'a dit à propos de vous et sur vous des choses affectueuses qui me prouvent qu'elle vous aime beaucoup, mais qu'elle ne vous connaît pas très bien. Or, si votre amitié mutuelle ne vous a pas mieux éclairés l'un sur l'autre, ce doit être votre faute, et non la sienne, ce qui ne prouve pas que vous avez eu tort de ne vous révéler qu'à demi, mais ce qui me démontrerait au moins que vous l'avez voulu. J'arrive ainsi à des conclusions qui m'inquiètent. Encore une fois, mon cher Dominique, la vie, le possible, le raisonnable! Je vous en supplie, ne croyez jamais ceux qui vous diront que le raisonnable est l'ennemi du beau, parce qu'il est l'inséparable ami de la justice et de la vérité.»
Je vous rapporte une partie des conseils qu'Augustin m'adressait, sans savoir au juste à quoi les appliquer, mais en le devinant.
Quant à Olivier, le lendemain même de cette soirée, qui devait m'épargner les premiers aveux, à l'heure même où Madeleine et M. de Nièvres partaient pour Paris, il entrait dans ma chambre.
«Elle est partie? lui dis-je en l'apercevant.
—Oui, me répondit-il, mais elle reviendra; elle est presque ma sœur; tu es plus que mon ami, il faut tout prévoir.»
Il allait continuer, quand le pitoyable état d'abattement où il me vit le désarma sans doute et lui fit ajourner ses explications.
«Nous en recauserons», dit-il.
Puis il tira sa montre, et comme il était tout près de huit heures:
«Allons, Dominique, viens au collège, c'est ce que nous pouvons faire de plus sage.»
Il devait arriver que ni les conseils d'Augustin ni les avertissements d'Olivier ne prévaudraient contre un entraînement trop irrésistible pour être arrêté par des avis. Ils le comprirent et ils firent comme moi: ils attendirent ma délivrance ou ma perte de la dernière ressource qui reste aux hommes sans volonté ou à bout de combinaisons, l'inconnu.
Augustin m'écrivit encore une ou deux fois pour m'envoyer des nouvelles de Madeleine. Elle avait visité près de Paris la terre où l'intention de M. de Nièvres était de passer l'été. C'était un joli château dans les bois, «le plus romantique séjour, m'écrivait Augustin, pour une femme qui peut-être partage à sa manière vos regrets de campagnard et vos goûts de solitaire». Madeleine écrivait de son côté à Julie, et sans doute avec des épanchements de sœur qui ne parvenaient pas jusqu'à moi. Une seule fois, pendant ces plusieurs mois d'absence, je reçus un court billet d'elle où elle me parlait d'Augustin. Elle me remerciait de le lui avoir fait connaître, me disait le bien qu'elle pensait de lui: que c'était la volonté même, la droiture et le plus pur courage; et me donnait à entendre qu'en dehors des besoins du cœur je n'aurais jamais de plus ferme et de meilleur appui. Ce billet, signé de son nom de Madeleine, était accompagné des souvenirs affectueux de son mari.
Ils ne revinrent qu'aux vacances, et très peu de jours avant la distribution des prix, dernier acte de ma vie de dépendance qui m'émancipait.
J'aurais beaucoup mieux aimé, vous le comprendrez, que Madeleine n'assistât pas à cette cérémonie. Il y avait en moi de telles disparates, ma condition d'écolier formait avec mes dispositions morales des désaccords si ridicules, que j'évitais comme une humiliation nouvelle toute circonstance de nature à nous rappeler à tous deux ces désaccords. Depuis quelque temps surtout, mes susceptibilités sur ce point devenaient très vives. C'était, je vous l'ai dit, le côté le moins noble et le moins avouable de mes douleurs, et si j'y reviens à propos d'un incident qui fit de nouveau crier ma vanité, c'est pour vous expliquer par un détail de plus la singulière ironie de cette situation.
La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée. Elle passa, riante, heureuse, le visage animé par la marche, et se retourna pour examiner curieusement notre bataillon de collégiens réunis sur deux lignes et maintenus en bon ordre comme de jeunes conscrits. Toutes ces curiosités de femmes, et celle-ci surtout, rayonnaient jusqu'à moi comme des brûlures. Le temps était admirable; c'était vers le milieu du mois d'août. Les oiseaux familiers s'étaient enfuis des arbres et chantaient sur les toitures où le soleil dardait. Des murmures de foule suspendaient enfin ce long silence de douze mois, des gaietés inouïes épanouissaient la physionomie du vieux collège, les tilleuls le parfumaient d'odeurs agrestes. Que n'aurais-je pas donné pour être déjà libre et pour être heureux!
Les préliminaires furent très longs, et je comptais les minutes qui me séparaient encore du moment de ma délivrance. Enfin le signal se fit entendre. A titre de lauréat de philosophie, mon nom fut appelé le premier. Je montai sur l'estrade; et quand j'eus ma couronne d'une main, mon gros livre de l'autre, debout au bord des marches, faisant face à l'assemblée qui applaudissait, je cherchai des yeux madame Ceyssac: le premier regard que je rencontrai avec celui de ma tante, le premier visage ami que je reconnus précisément au-dessous de moi, au premier rang, fut celui de madame de Nièvres. Éprouva-t-elle un peu de confusion elle-même en me voyant là dans l'attitude affreusement gauche que j'essaye de vous peindre? Eut-elle un contre-coup du saisissement qui m'envahit? Son amitié souffrit-elle en me trouvant risible, ou seulement en devinant que je pouvais souffrir? Quels furent au juste ses sentiments pendant cette rapide mais très cuisante épreuve qui sembla nous atteindre tous les deux à la fois et presque dans le même sens? Je l'ignore; mais elle devint très rouge, elle le devint encore davantage quand elle me vit descendre et m'approcher d'elle. Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire:
«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou: «C'est très bien.»
Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme ou d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune femme timide..... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais su.
Nous sortîmes. Je jetai mes couronnes dans la cour des classes avant d'en franchir le seuil pour la dernière fois. Je ne regardai pas seulement en arrière, pour rompre plus vite avec un passé qui m'exaspérait. Et si j'avais pu me séparer de mes souvenirs de collège aussi précipitamment que j'en dépouillai la livrée, j'aurais eu certainement à ce moment-là des sensations d'indépendance et de virilité sans égales.
«Maintenant qu'allez-vous faire? me demanda madame Ceyssac à quelques heures de là.
—Maintenant? lui dis-je, je n'en sais rien.»
Et je disais vrai, car l'incertitude où j'étais s'étendait à tout, depuis le choix d'une position qu'elle espérait et voulait brillante jusqu'à l'emploi d'une autre partie de mes ardeurs qu'elle ignorait.
Il était convenu que Madeleine irait d'abord se fixer à Nièvres, puis qu'elle reviendrait achever l'hiver à Paris. Quant à nous, nous devions nous y rendre directement, de manière qu'elle nous y trouvât déjà établis et dans des habitudes de travail dont le choix dépendait de nous-mêmes, mais dont la direction regarderait beaucoup Augustin. Ces dispositions de départ et ces sages projets nous occupèrent ensemble une partie de ces dernières vacances; et cependant cette idée de travail, de but à poursuivre, ce programme très vague dont le premier article était encore à formuler, n'avaient pas de sens bien défini, ni pour Olivier, ni pour moi. Dès le lendemain de ma liberté, j'avais complètement oublié mes années de collège; c'était la seule époque de mon passé qui me laissât l'âme froide, le seul souvenir de moi-même qui ne me rendît pas heureux. Quant à Paris, j'y pensais avec la confuse appréhension qui s'attache à des nécessités prévues, inévitables, mais peu riantes, et qu'on connaîtra toujours assez tôt. Olivier, à mon grand étonnement, ne témoignait aucune espèce de regret de s'éloigner.
«Maintenant, me dit-il avec beaucoup de sang-froid, quelques jours seulement avant notre départ, je n'ai plus rien qui me retienne en province.»