DEUXIÈME PARTIE
CHASSES AU TCHAD
CHAPITRE PREMIER
FORT-LAMY. — EN REMONTANT LE CHARI
Une large allée ombragée, le long du fleuve ; puis une ligne de constructions de briques, entourées de jardins verdoyants ; derrière, une autre allée, une autre ligne de constructions et de jardins semblables ; derrière encore, une immense place où conduisent une série d’avenues perpendiculaires aux premières, et que limite finalement le marché, toujours animé et pittoresque : c’est à peu près, plaisante, mais sans caractère, la ville européenne de Fort-Lamy, siège du gouvernement du Tchad, fondée le 29 mai 1900 par le commissaire du gouvernement Gentil.
Autour, plusieurs villages indigènes. La population, composée de Saras, de Ouadaïens, d’Arabes, de Bornouans, de Haoussas, etc..., atteint 7.000 habitants. Les Européens, fonctionnaires, officiers ou commerçants, sont une centaine. Il y a, dans la ville, trois grandes factoreries européennes. On trouve, parmi les artisans locaux, des bouchers, des tailleurs, des potiers, des cordonniers, des teinturiers, des forgerons, des vanniers, des tanneurs. Ces mêmes industries, auxquelles il faut ajouter le tissage du coton, se répètent d’ailleurs dans presque toute la colonie. Doud Mourrah, l’ancien sultan du Ouadaï, destitué, est interné là, dans une vaste demeure. On le voit parfois traverser la place, grand et fort, très noir, l’œil intelligent encore impérieux, tout de blanc vêtu. Il monte généralement un très petit cheval chargé de broderies d’or, au pas pressé, et s’abrite sous une ombrelle claire. Des cavaliers le précèdent, ce pendant qu’une quarantaine de serviteurs se pressent derrière son cheval jusqu’à en toucher la croupe. Dans cet appareil qui nous semble, ici, un peu étrange, il garde un assez grand air.
Quelques mots maintenant sur notre colonie du Tchad. Ses limites sont le lac, le Chari et le Logone, à l’Ouest ; au Sud, une ligne qui descend un peu au-dessous de Laï-Béhagle et de Fort-Archambault pour remonter ensuite, le long du fleuve Aouk, vers le N.-E. ; à l’Est, le Soudan anglo-égyptien ; au Nord, la Libye et le prolongement oriental de la colonie du Niger.
La température est ordinairement élevée, mais sèche et aisément supportable, avec des nuits souvent assez fraîches. A Fort-Lamy, une cinquantaine de jours de pluie par an, entre juillet et octobre. La géologie est à peine étudiée encore. Le sol est en grande partie argilo-siliceux ; la latérite est fréquente. Le terrain reste généralement plat ; quelques massifs granitiques de faible altitude s’accusent pourtant, quelques grès dans le Sud, quelques calcaires près du lac, des gneiss et des micaschistes dans l’Est. Le Tchad possède un réseau fluvial important, mais dont les éléments occidentaux sont seuls accessibles à la navigation permanente, sous la condition, d’ailleurs, d’employer, pendant la saison sèche surtout, des embarcations à faible tirant d’eau. Les autres bahrs sont temporaires sur presque toute leur longueur.
Mais alors que la Nigéria anglaise, pour environ 860.000 kilomètres carrés, a plus de 17.000.000 d’habitants, pour notre colonie du Tchad qui s’étend à peu près sur 1.110.000 kilomètres carrés, le recensement de 1920 accusait 1.245.416 habitants seulement, chiffre certainement inférieur à la réalité, qui est toutefois bien faible encore.
Ces habitants se divisent en deux grandes catégories, les musulmans et les animistes ou kirdis. Les premiers avant notre domination, pressuraient et pillaient les autres ; maintenant tout est rentré dans l’ordre. On y trouve beaucoup d’Arabes, la plupart au teint noir ; quelques Foulbés qui se localisent principalement dans le Baghirmi, près de Massenya et de Melfi ; des Yal-Nas, nouveau groupement ethnique de la région de Melfi, signalé par le lieutenant — aujourd’hui lieutenant-colonel — Derendinger ; les Saras, qui occupent les rives du Bahr Sara et celles du Chari, près de Fort-Archambault, et, au nombre de près de 300.000, constituent la population la plus laborieuse et la plus utilisable de tout le Tchad ; les Boudoumas et les Kouris, habitants des îles du lac, les Kanembous, qui peuplent le Kanem, et seraient venus jadis du Tibesti, des Gorânes, Tedas, ou Toubous, dispersés au nord de la ligne Abéché-Lac Tchad ; les Mabas, Kibets, Kondongos, etc., au Ouadaï, et, près d’Abéché, capitale de ce même Ouadaï, un tout petit village de Touareg qu’on nomme là des Kindin. La maladie du sommeil limite jusqu’ici ses ravages, pour le Tchad, à l’extrême sud de la colonie. On ne saurait mettre assez de diligence, d’attention et de ténacité, à lutter contre ce fléau, et c’est un point qui mérite d’être particulièrement signalé. L’organisation rationnelle de la lutte contre la maladie du sommeil, à l’aide de moyens suffisants, est une des mesures les plus indispensables à la prospérité présente et surtout future de notre Afrique équatoriale.
Le sous-sol du Tchad est mal connu. On n’y avait pas encore prospecté sérieusement quand j’y suis passé. Mais le cuivre, le zinc, le plomb argentifère, l’étain, le fer, sont signalés parmi ses ressources.
Le Nord, le Borkou, l’Ennedi, fournissent du sel ; au Kanem on trouve du natron, à la surface du sol, ou près de celle-ci, dans des cuvettes caractéristiques de cette région.
Les principaux produits de la terre sont le coton[5], le gros et le petit mil, l’arachide, le blé, le riz, le maïs, les haricots, les patates, le sésame, le karité, le manioc, la gomme, le tabac, l’indigo, le ricin, le kapok, le garad, employé pour le tannage des peaux, de nombreuses essences de bois parmi lesquelles l’ambadj est à remarquer à cause de sa faible densité, les palmiers deleb, dattiers et hyphènes (doum) ; une partie d’entre eux toutefois assez étroitement localisée. La mission Chevallier et la mission Périquet, notamment, ont étudié d’une façon très complète, et bien avant moi, les végétaux de la région.
Certains de ces produits sont susceptibles, on le voit, de fournir soit de l’huile, soit de l’alcool, et méritent à cet égard une attention toute particulière, car une des difficultés qui s’opposent à la prompte solution du problème des transports mécaniques en Afrique Centrale, est le prix de revient du combustible, et les ressources locales de cet ordre doivent être rangées parmi les plus précieuses.
Les jardins des postes, lorsque la terre y est convenablement travaillée, produisent, de Fort-Archambault au Ouadaï, et du Kanem au Salamat, c’est-à-dire partout, presque tous les légumes d’Europe.
Comme animaux, un immense troupeau d’abord, qui a été évalué, pour les bovidés seuls — pour la plupart zébus — à près de 1.500.000 têtes ; de bons chevaux de trois types différents, beaucoup d’ânes, des moutons, mais presque pas de moutons à laine, des chèvres, des poules, des canards, etc., quelques porcs importés ; en outre, tout le gibier, gros et petit, des régions les plus favorisées de l’Afrique centrale. Par endroits, des abeilles.
Il faut ajouter, pour être juste, que la viande du bétail y est d’une très médiocre qualité, et que son amélioration est un problème dont les conditions climatériques rendent la solution très difficile.
Toutes ces richesses sont peu utilisées, faute de moyens d’exportation convenables[6]. Les autorités françaises, au prix d’efforts qu’on n’apprécie pas toujours comme ils devraient l’être, ont déjà doté le Tchad d’un réseau de routes important ; mais les desiderata du commerce sont plus complexes.
La construction du chemin de fer du Cameroun, celle du chemin de fer de Brazzaville à la côte, qui sont activement poussées l’une et l’autre, permettent à cet égard d’heureux espoirs. Je rappelle toutefois qu’aussi longtemps qu’une solution commercialement pratique n’aura pas été entièrement réalisée, l’exploitation du Tchad, malgré toute la bonne volonté de l’administration locale, restera à peu près impossible, et que c’est à l’Angleterre, maîtresse des meilleures voies, que profitera surtout la faible activité qu’y entretient la courageuse persévérance de nos rares colons.
Il faut citer pourtant, parmi les produits que le Tchad exporte dans les difficiles conditions actuelles, le bétail sur pied, les peaux, l’ivoire, les cornes de rhinocéros, quelques plumes, un peu de coton ; parmi ceux qu’il importe, des étoffes, des conserves, des verroteries, des ustensiles de cuisine, de la parfumerie, de la verrerie, des vins et spiritueux, du sucre, du tabac, des kolas, du thé, etc.
Je mentionnerai enfin, puisque je parle du commerce, le mouvement de colportage très actif alimenté, dans la colonie même, par l’activité incessante des petits marchands, principalement Bornouans ou Haoussas — comme au Cameroun — qui en sillonnent les routes dans toutes les directions.
On en rencontre couramment, conduisant de petites troupes de bœufs ou d’ânes. Ces animaux sont employés pour le transport des marchandises ou des bagages, sauf dans l’extrême-sud, où il faut recourir aux porteurs, parce que la tsé-tsé tue les animaux domestiques, et dans l’extrême-nord, où il faut prendre des chameaux. Quant aux voyageurs eux-mêmes, les Européens tout au moins, et d’ailleurs bon nombre d’indigènes, se servent de chevaux, excepté dans ces deux régions.
Je ne saurais terminer cet exposé rapide sans adresser le plus déférent des hommages aux explorateurs de la contrée que je viens de décrire sommairement : Oudney, Denham, Clapperton, Barth, Vogel, Monteil, furent les premiers d’entre eux.
Nombreux sont les Français qui visitèrent et étudièrent encore cette partie si intéressante de l’Afrique. Parmi ceux dont j’ai consulté les travaux avec fruit à l’occasion de mon voyage, je citerai les noms de Lenfant, Gentil, de Béhagle, Lancrenon, Faure, Moll, Auguste Chevallier, Largeau, Périquet, Bastet, Bruel[7], Carbou, Derendinger, Delingette, Audoin, Tilho, Foureau, Lamy. Cette énumération est bien loin de constituer la liste complète des hommes de qui le dévouement, le patriotisme et le courage assurèrent dans l’Afrique centrale le prestige du drapeau français, et je m’incline ici, modeste voyageur, avec autant de respect que de gratitude, devant les grands coloniaux qui ont écrit là — souvent avec leur sang — l’une des pages les plus glorieuses de notre histoire nationale.
Lorsque j’arrivai à Fort-Lamy, M. Lavit était parti, comme je l’ai dit, non sans avoir laissé à mon sujet des instructions qui m’apportaient un nouveau témoignage de son intérêt pour ma mission et de sa délicate courtoisie à mon endroit. M. Reste, le gouverneur intérimaire, était en route pour rejoindre son poste. Reçu très amicalement, j’ai eu le plaisir de m’entretenir souvent, au cours de mon séjour, avec le colonel Thiry, commandant le régiment de tirailleurs réparti dans les divers postes de la colonie, avec M. Léon Mathey, l’un des plus anciens colons du Tchad, actuellement à la tête d’une importante firme commerciale à laquelle il consacre l’initiative et l’activité qui lui sont propres, avec M. Sieutat Lacaze, chef du cabinet du gouverneur, ainsi qu’avec MM. les administrateurs Montchamp et Devallée, le commandant Reymond, et les principaux Européens de la localité.
Mon temps s’est partagé entre l’agréable et l’utile : réceptions pleines de cordialité, dont les aimables hôtes que je viens de nommer ont bien voulu me ménager le plaisir ; envoi d’une lettre, en guise de ballon d’essai, à Koufra. Je l’adresse impersonnellement au chef de l’oasis, à qui je fais part de mon désir de lui rendre visite. Je lui demande de me faire parvenir un sauf-conduit à Abéché, capitale du Ouadaï, où je serai, lui dis-je, au milieu de juillet. Faute d’avoir reçu celui-ci pour le 15 septembre, dernière limite, je conclurai à une décision négative de sa part, et je m’abstiendrai. Je précise la nature de ma démarche en ajoutant que je ne suis qu’un voyageur ami de l’Islam et curieux d’inconnu, et non un envoyé du gouvernement français. Je prends aussi l’avis de Doud Mourrah, qu’on soupçonne d’avoir encore des intelligences avec les Senoussia. Doud Mourrah me déconseille nettement l’entreprise.
Qui vivra verra.
J’apprends, à cette occasion, qu’une mission égyptienne, venue du Caire, serait actuellement à Koufra, et qu’elle se prépare à continuer sa route à travers le désert de Libye ; la nouvelle m’est peu agréable. Si cette mission est composée uniquement d’Égyptiens, peu m’importe ; je n’étais pas né que des Musulmans parcouraient déjà la contrée, et que les plus cultivés d’entre eux y recueillaient des observations pittoresques ou intéressantes ; plusieurs ouvrages, dont nous possédons des traductions, en témoignent. Mais il est fort à craindre pour moi qu’un Européen, un Anglais peut-être, n’ait trouvé le moyen de s’adjoindre à ces voyageurs ; dans ce cas, je risquerais d’être devancé sur le secteur Sarra-Koufra, le plus important de mon itinéraire.
Ce n’est que longtemps après, à Koufra même, que je devais être tiré d’inquiétude[8].
Mes occupations à Fort-Lamy se sont complétées par divers achats de matériel et de provisions. Quelques changements se sont produits dans mon personnel. J’ai remplacé Somanakandji, le « marmata », trop paresseux. Mon boy Ahmed, qui m’attendait ici, est venu reprendre sa place à mon arrivée ; Denis, oublieux de sa jeune fiancée de Léré, a épousé une robuste ouadaïenne du nom de Faadmé.
Il avait hésité jusqu’au dernier moment entre deux candidates à sa main. L’autre était une femme du Batha, à la bouche massacrée selon la mode de son pays d’origine : les lèvres et toute la peau qui les entoure, sur une largeur de un à deux centimètres, ont été criblées de trous à l’aide d’une épine enduite d’une forte teinture noire ; cela fait, au milieu du visage moins sombre, une sorte de mufle d’un noir franc, boursouflé, et percé d’alvéoles multiples comme la face intérieure de certains champignons. Résistant, finalement, à cette séduction, il s’était décidé pour la première, dont la vigueur devait lui assurer, en route, une aide plus efficace.
Je compte employer le temps qui me sépare du 15 juillet à aller chasser dans le sud. Je remonterai ensuite vers Abéché afin de m’y trouver à la date que j’ai fixée au chef de Koufra. Le permis que j’ai obtenu m’autorise à tuer — si je puis — en dehors du gibier banal, 6 éléphants, 6 rhinocéros et 6 girafes.
Ces trois espèces sont protégées, en territoire français, par des règlements spéciaux. Les girafes m’intéressent peu, quoique cet animal, par sa taille, soit, après l’éléphant, le plus indiqué pour ma faible adresse ; mais il est doux, inoffensif, et sa chasse, au point de vue sportif, se range dans une catégorie très inférieure à celle des précédentes.
Je me suis assuré déjà le concours de mon vieux chasseur Paki, actuellement à Fort-Archambault, qui va venir à ma rencontre, à Miltou. Je vais remonter le Chari jusque-là, afin de rencontrer M. Reste, qui arrive et a pris cette voie. Puis, selon les renseignements que me donnera Paki, je gagnerai Kiya Bé par terre, directement, ou je continuerai jusqu’à Fort-Archambault.
Mon séjour à Fort-Lamy s’est prolongé jusqu’au 24 avril. Ce jour-là, je me suis embarqué avec une partie de ma petite troupe sur une baleinière de trois tonnes. Des seccos, fixés solidement sur une armature de bois, en abritaient la partie centrale, me rappelant, en beaucoup plus grand et plus confortable, mon embarcation du Logone. J’ai pris en outre une pirogue sur laquelle se tiendront Denis et sa femme ; nous serions trop à l’étroit autrement.
Le Chari, en cette saison, où il n’occupe que son lit mineur, atteint couramment, et dépasse parfois, 3 et 400 mètres de largeur. Les bancs de sable y sont plus nombreux et d’un aspect plus varié que sur le Logone. L’ensemble est à la fois plus pittoresque et plus riant.
Le premier jour nous ne faisons qu’une petite étape car nous sommes partis tard. Mais nous marchons bien. Mon équipe — un capitat ou chef, huit hommes — divisée en deux parties dont l’une se tient debout sur l’avant, l’autre sur l’arrière, manœuvre vigoureusement ses perches ; lorsque, parfois, le fleuve devient plus profond, chacun s’accroupit, saisit une pagaie, et frappe l’eau à grands coups bruyants. Pélicans, marabouts, canards, grues couronnées, tous les hôtes habituels des rives se montrent dès le début ; quelques tsé-tsé feront demain leur odieuse apparition. Nous nous arrêtons vers 4 heures sur un magnifique banc de sable, car en cette saison où les tornades sont encore exceptionnelles c’est le meilleur et le plus agréable des campements. J’y relève des empreintes d’antilopes toutes fraîches, des traces de panthères, et deux pistes de lions, datant de plusieurs jours. Le fleuve, à cet endroit, comme en maint autre, du reste, s’étale sur une large surface et se divise en plusieurs branches. Je tire inutilement deux crocodiles paresseusement allongés sur la rive. Ils sont sans vase, très propres ; on voit leur dos gris et luisant, leur tête plus claire, leur ventre blanc. Un troisième, à ma balle, se jette à l’eau comme les premiers, mais quelque chose reste sur le sable et se débat avec force. Somali part en courant. Il y a 150 mètres à peine. Je le rejoins vite, et nous en découvrons un autre, long d’un mètre au plus, qui était à côté du grand et de qui, sans le voir, j’ai traversé la gorge. Nous le rapportons. Bientôt il se remet un peu, et retrouve assez de vigueur et de tempérament pour courir, la gueule ouverte, en soufflant avec fureur, vers quiconque fait mine de le toucher. On l’achève, les hommes le mangeront. La ration allouée aux pagayeurs est minime, et chaque voyageur se préoccupe de la compléter en chassant.
Je voudrais toutefois leur donner mieux, et je cherche une seconde victime. Nous entrons dans l’eau, qui semble peu profonde, et guidés par les taches claires qui nous révèlent les bas-fonds, nous arrivons, par une espèce de gué sinueux qui nous fait faire plus d’un demi-kilomètre, sur l’autre rive, où nous poursuivons vainement nos investigations. Je me rabats sur une bande de pélicans posés ; j’en blesse un, qui reste là, seul, après l’envol général.
La pauvre bête, dont l’aile brisée montre une grande tache de sang, se met à l’eau pour s’enfuir. Deux vautours arrivent, tournent au-dessus d’elle ; trois autres bientôt, puis deux encore ; ils guettent la fin de son agonie. Je vois de loin, penché vers le fleuve, son long bec en cône, que termine un crâne nu et arrondi ; son cou grêle et pitoyable, sa silhouette grave et ridicule. Je me reproche la souffrance de cet être sans défense ; je me demande si ma balle aggrave ou atténue pour lui le fardeau du lourd tribut qu’un jour, comme toutes les créatures, il aurait, même sans moi, payé à la mort. Comment se termine la vie des animaux sauvages ? Ils souffrent sans doute, et sans doute complètement passifs ; mais plus heureux que l’homme, ils ne pensent pas ou, même s’ils pensent, c’est trop confusément pour percevoir l’amertume du départ.
Combien de poissons, d’ailleurs, et tout aussi innocents que lui, un pélican sain et de bon appétit ne dévore-t-il pas en quelques heures ?
Il peut le faire, ici, sans risquer de dépeupler le fleuve. Il y en a une quantité incroyable. Leur présence se révèle à tous moments par des sauts bruyants. Aussi, me disait Somali tout à l’heure, pendant qu’il me promenait dans l’eau, les crocodiles sont-ils rassasiés dans ces parages ; pourvu qu’on fasse un peu de bruit en marchant, ils ne s’approchent pas. L’homme inspire de la crainte à presque tous les animaux. Il leur faut, pour la vaincre, l’intervention d’une faim pressante, d’une violente irritation, ou d’un inéluctable péril.
Mes noirs sont entrés dans le fleuve, et maintenant, sur la rive, selon le rite musulman, ils tranchent la gorge de ma victime.
La baleinière rejoint et accoste tout près de moi, après un assez long détour que le manque de fond lui impose. On installe, à quelques mètres de l’eau, sur un sable fin, uni et blanc, ma petite table, ma chaise. La nuit vient. La lune se lève et répand sur nous une intense clarté. A quelque distance, quatre feux pétillent et brillent, allumés par mes hommes. Le bois qu’ils ont ramassé aujourd’hui est imprégné de résines aromatiques. Sa fumée m’arrive chargée d’un léger parfum. Je vais procéder à ma toilette un peu à l’écart. Denis m’apporte, pour dîner, un filet de pélican dont il a su tirer un excellent parti.
La nuit est enfin froide et reposante. Depuis Ngaoundéré, je n’en ai pas connu de semblable. Même à Fort-Lamy, la température nocturne, bien que moins élevée qu’au cours de nos étapes précédentes, était relativement pénible.
La journée du lendemain s’écoule de même, facile et sans incidents. Je tue une antilope et un marabout pour les pagayeurs. Mais je fais à cette occasion le compte de mes cartouches et je m’aperçois que j’en ai été un peu prodigue. Il va falloir me rationner. Je tiens à en conserver une large provision pour mes chasses prochaines, plus sérieuses, et je fixe à trois, jusqu’à Miltou au moins, ma dépense quotidienne. Je n’en ai emporté que six cents. Ce n’est pas assez.
Cette excellente résolution ne m’empêche pas, du reste, d’entamer le soir même ma réserve du lendemain. Comme nous arrivons à un banc de sable dont j’ai fait choix pour camper, nous distinguons, sur le bord, à 50 mètres l’un de l’autre, deux crocodiles d’au moins 3 mètres, qui semblent dormir. En hâte, je prends mon fusil. Pendant que j’enjambe les cantines dont le fond de la baleinière est encombré, l’un d’eux, le plus proche, nous entend. Il se lève sur ses pattes, et, en deux pas, il est au fleuve.
Je fais arrêter, je vise l’autre. Il se met en mouvement aussi pour disparaître, et je me hâte de tirer. Ma balle le bouscule, l’arrête. Nous croyons tous qu’il va rester sur place, nous sautons dans l’eau, nous courons. Il fait un suprême effort, et bien qu’il semble avoir l’épine dorsale brisée, il se traîne sur le sable et plonge aussi. Le voici, arrêté sur un bas-fond. Il est à quelques mètres. Personne n’ose approcher. De leurs perches, les pagayeurs le frappent, pendant que je recharge mon fusil, où je n’avais mis qu’une cartouche. C’est trop tard, il s’est éloigné.
Il se montre plusieurs fois encore. Sa tête, son échine, affleurent tour à tour. Sa mort est sûrement prochaine, mais désormais il est perdu pour nous, le courant emportera son corps. Ses empreintes, à terre, sont étonnamment nettes : cinq larges doigts à griffes — quatre seulement aux pattes de derrière — une longue paume couverte d’écailles dont le fin réseau s’est imprimé avec précision sur le sable humide.
La nuit nous apporte à nouveau une réconfortante fraîcheur. En revanche, la chaleur du soleil reste véritablement accablante, et le jour suivant elle devient si forte que les indigènes même en sont incommodés. La femme de Denis, qui est sur la pirogue, sans abri, me fait demander la permission de venir se réfugier sur la baleinière. Seuls les pagayeurs sont stoïques. Debout sur le fer brûlant des compartiments pontés qui, à l’avant et à l’arrière, forment plate-forme, la tête nue et rasée sous ce rayonnement de fournaise, ils répètent inlassablement, dix heures par jour, leur geste. J’observe ceux qui sont devant moi. Ils ont près d’eux une petite calebasse de mil cuit. De temps à autre, l’un se baisse, y plonge l’extrémité de sa main, en ramène la valeur d’une cuillerée et porte l’aliment à sa bouche ; puis, se baissant à nouveau, il rejette avec soin dans la calebasse les quelques grains qui adhèrent à ses doigts humides ; et c’est le tour d’un autre.
S’ils me demandaient à s’arrêter, j’acquiescerais tout de suite, et je souhaiterais presque qu’ils me le demandent. Mais ils ne donnent aucun signe de fatigue. Ils causent gaiement, et c’est à peine si, sur leurs torses noirs et polis, je vois, de temps à autre, une légère et passagère moiteur.
Pourtant, ce ne sont pas des athlètes. Grands, maigres, mal faits, ils montrent de pauvres anatomies. Les matériaux dont la race noire est faite ont, sur ceux qui président à la construction de nos chétives personnes, une supériorité de qualité musculaire qui se révèle ici tous les jours.
Le banc de sable où nous couchons le soir est entouré d’une région particulièrement peuplée en animaux. Nous dérangeons, en arrivant, sept crocodiles ; et la nuit est à peine tombée que j’entends à quelques centaines de mètres un hippopotame qui clapote lourdement dans l’eau, puis monte sur la berge en poussant son cri sauvage, ce pendant qu’un peu plus loin de petits grondements brefs et comme irrités me révèlent la présence d’un fauve.
J’ai l’habitude, ici, de faire monter mon lit à une centaine de mètres du campement, pour mieux jouir de l’admirable solitude de ces contrées si particulières, et Somali, qui pense à tout, m’apporte mon fusil et quelques cartouches ; la lune du rhamadan nous inonde de sa pâle lumière, et si, curieux, l’un des hôtes de la rive venait à se risquer trop près de moi, ce pourrait être l’occasion d’une balle bien placée.
Le village de Mousgoum, que nous rencontrons le lendemain, se montre peu hospitalier. J’ai besoin de mil pour mon personnel et je ne puis me ravitailler que là. Comme les cases sont à plusieurs centaines de mètres du fleuve, qu’il est midi, et que je suis un peu fiévreux, je charge Denis d’aller en acheter. Au bout d’une heure impatienté de sa longue absence pour une chose aussi simple, je lui dépêche Ahmed pour lui dire de revenir immédiatement. Il arrive les mains vides, accompagné d’un indigène, qui déclare remplacer le chef du village, absent.
— Il n’y a pas de mil, dit ce dernier.
Denis, lui, soutient qu’il y en a. Cela ne peut, d’ailleurs, faire aucun doute. C’est le fond de la nourriture de ces gens. C’est un peu comme si une ville française déclarait qu’elle n’a ni blé, ni farine, ni pain.
Je me décide à me lever. Je me dirige vers Mousgoum. La demeure du chef est la première, j’y entre. Des greniers frappent ma vue dès l’abord.
— Il n’y a pas de mil ? dis-je à l’homme.
— Il y en a dans les greniers, répond-il, mais il n’est pas battu, et on ne peut pas l’utiliser ainsi.
Je constate. C’est vrai.
— Mais on en mange, dans le village ?
— Oui, mais on le bat à mesure, et on n’en bat que ce qu’il faut.
C’est encore vraisemblable.
Il y a chez le chef, outre les greniers, une vingtaine de cases.
— Alors, dans aucune de ces cases il n’y a de mil battu ?
— Dans aucune.
Je dis à Denis et au chef pagayeur de les visiter l’une après l’autre. A la troisième, on trouve une bourma pleine de grain, elle en contient plus de dix kilos.
Je retourne au menteur qu’entourent, intéressés, une douzaine de voisins.
— Tu manges, lui dis-je, et tu ne fais rien. Mes pagayeurs travaillent ; je veux qu’ils mangent aussi. On m’a trompé. Je ferai punir le village.
En attendant, un geste énergique achève de lui exprimer mon mécontentement.
Puis je lui demande la valeur du mil et je paie le prix, d’ailleurs normal, qu’il m’indique.
Alors, les figures changent. Tous sont contents, y compris celui que je viens de châtier. Ces gens ne sont ni cruels ni malfaisants. Au fond de leurs résistances, il y a presque toujours une crainte, rien d’autre. Ils nous savent forts, et de cette force, ils craignent confusément l’abus ; préventivement, ils prennent le maximum de précautions. Ceux-là avaient cru que je ne les paierais pas, et que j’exigerais sans doute, dans ces conditions, tout le mil dont je viendrais à apprendre l’existence. Il faut, pourtant, les traiter avec fermeté, autrement on n’obtiendrait rien : compter sur la conscience des êtres très primitifs est le plus souvent un leurre.
Maintenant, je demande deux hommes pour porter, en pirogue, un pli à M. Reste, dont je vais croiser la baleinière d’un jour à l’autre, et que je désire aviser par avance. On les trouve dans l’instant et je leur remets la lettre que j’ai préparée.
Je dis alors que puisqu’on a mis de l’empressement à me les fournir, j’oublie la mauvaise volonté du début, et que le village ne sera pas puni.
Cette nouvelle est accueillie avec des grognements qui témoignent de la plus haute satisfaction.
Ce sont de grands enfants.
Les pagayeurs ont suivi l’incident. L’un d’eux m’apporte, pour me remercier peut-être d’avoir assuré leur ration, un pauvre petit oiseau d’un beau vert émeraude, avec un bec noir effilé et des yeux grenat, auquel il a coupé les ailes. Il croit me faire plaisir.
Je me rembarque. Le soir et le lendemain matin, de longs vols de sauterelles passent sur le campement. Les dernières semblent incertaines de leur direction. Au milieu du fleuve, la colonne hésite, se masse, très bas, au point de me cacher l’eau, tourne à angle droit. Tout ce qui suit exécute le même crochet, à la même place.
Somali, qui a fait une partie de la route à pied depuis la veille, me donne l’idée de marcher aussi.
Mon premier essai est plein de pittoresque. Je tombe, dès le début, dans une bande d’antilopes et j’en tue deux : deux jours de viande. Je poursuis quelques instants une loutre qui, finalement, m’échappe. Enfin, je vois des traces d’éléphants, anciennes déjà, mais caractéristiques, néanmoins, du changement de région. Je m’arrête après deux heures pour attendre la baleinière que j’ai dépassée. Je suis fatigué. Des moustiques innombrables, qui sont entrés, je ne sais comment, sous ma moustiquaire, m’ont privé de sommeil une partie de la nuit.
Je pensais que la lettre que j’avais envoyée de Mousgoum à M. Reste était déjà entre ses mains, quand j’ai eu la surprise de trouver contre un banc de sable la pirogue qui devait la porter. Elle m’attendait là. Les piroguiers n’avaient pas pensé à emporter de provisions. Les villages riverains avaient refusé de leur donner à manger. Alors, ils s’étaient arrêtés. Je les ai payés et leur ai pris ma lettre pour la faire porter par d’autres. Je leur ai fait donner de la viande, et je leur ai dit que les hommes des villages n’avaient fait que les traiter comme on traitait chez eux les voyageurs. Ils n’ont pas eu l’air de comprendre. Ils ont pris leur argent, leur viande, et sont partis pour rentrer chez eux, sans que leur visage ait reflété de pensée.
Tous les indigènes, fort heureusement, ne sont pas ainsi. Les rives du Chari sont habitées par des païens particulièrement arriérés.
A mesure qu’on avance, le fleuve, d’abord large et banal, devient plus pittoresque. Les immenses bancs de sable, coupés de petites dépressions herbeuses, qui prolongent ses bords en maint endroit, alternent avec des bancs plus petits, encerclés par l’eau de toutes parts, qui divisent capricieusement son cours et en rompent la monotonie. Une végétation plus épaisse apparaît sur les rives basses. Souvent l’une de celles-ci se relève soudain, se couronne de grands arbres, et devient verticale et si lisse que la terre argileuse dont elle est faite évoque l’idée du mur d’un parc de vieux château, que dépasseraient les cimes des chênes.
Nous avançons avec lenteur, cherchant souvent le chenal, évitant, par de fréquents détours, les dépôts amassés devant les méandres convexes. Parfois aussi ce sont des creux subits, où les perches cessent de trouver le fond. On marche alors à la pagaie. Peu de rencontres, en revanche. Nous ne croisons guère plus de deux ou trois pirogues par jour.
Au pittoresque de la nature s’ajoute l’imprévu de la vie. Ce matin, à peine dans la baleinière, un parfum délicieux est arrivé jusqu’à moi. J’en ai cherché la provenance et j’ai constaté qu’il se dégageait de la caisse de cuisine. Cela sentait l’huile de géranium à vingt pas. J’ai questionné Denis, dont la noire personne répandait elle-même des senteurs de bouquet. Il m’a répondu, d’un air gai, qu’un flacon de ce précieux liquide, qu’il avait acheté à Tibati pour ajouter, à son élégance naturelle, la note d’un suprême raffinement, s’était cassé dans les provisions.
Que vais-je manger ces jours-ci, grands dieux !
La pêche m’est, à cet égard, une agréable ressource. Le chef pagayeur a justement acheté, pour dix francs, un vieux filet dans un des villages riverains. C’est une bande de 30 mètres de long sur 1 m. 20 de large, sur laquelle sont fixées, de distance en distance, des traverses de bois. Le soir, après le coucher du soleil, quand nous sommes campés, il le prend, avec ses hommes. Ils se déploient, entrent dans l’eau, vont aussi loin que le fond le leur permet sans perdre pied. Puis ils incurvent leur ligne de manière à former un arc de cercle et s’avancent ainsi, lentement, vers la rive, en râclant le fond. En moins d’une heure, ils rapportent généralement quatre ou cinq gros poissons de 50 à 60 centimètres de longueur, sans compter les petits. Je note, parmi les espèces représentées, des capitaines, des silures, d’autres encore que je ne connais pas, et un poisson électrique de couleur très claire, à petites taches foncées, très nettes, irrégulièrement disposées. Ces pêches, lorsqu’il y a clair de lune, comme en ce moment, sont divertissantes à suivre.
Je questionne Somali sur les mœurs des crocodiles. Je voudrais être nettement fixé. Sont-ils ou non dangereux ici ? Et sinon, pourquoi ? Certains le sont, me dit-il, mais certains seulement. Une circonstance fortuite les a fait manger de la chair humaine ; ils y ont pris goût, et ils la recherchent. Mais le cas est exceptionnel. Comme espèce, ils ne diffèrent pas des autres. Somali connaît fort bien, en général, tout ce qui touche à la brousse, à la chasse, et aux habitudes des animaux. Je n’ai pu contrôler toutefois l’exactitude de ses dires, et je les reproduis sans en garantir l’exactitude. Je croirais plus volontiers à l’existence d’espèces différentes, dont certaines seulement se nourriraient exclusivement de poissons.
Parfois, le ciel se couvre et nous essuyons un furieux coup de vent. Ce sont les perturbations atmosphériques de la saison des pluies qui s’esquissent. On veille alors avec soin, car l’abri disposé sur ma baleinière donne prise, et nous serions vite retournés. Mais nous sommes toujours avertis par la disposition des nuages d’abord, puis, au dernier moment, par des tourbillons de poussière qui s’élèvent au loin sur les rives, et nous gagnons promptement la berge. Les nuages de l’Est et de l’Est-Nord-Est constituent seuls une menace imminente.
Cette partie du trajet devait me valoir le plaisir de rencontrer M. Reste qui venait, comme je l’ai dit, pendant le congé de M. Lavit, exercer les fonctions de gouverneur, et de présenter mes respects à Mme Reste, qui l’accompagnait. Ils descendaient le Chari, que je remontais, et leur baleinière a croisé la mienne tandis qu’à terre je poursuivais une grande antilope blessée. On est venu me chercher en hâte. Ils m’ont accueilli avec la plus aimable bonne grâce et j’ai été ce jour-là leur hôte, à déjeuner, sur leur embarcation. Ma lettre, en revanche, n’était pas parvenue à M. Reste. Le porteur, ne le rencontrant pas aussitôt qu’il l’escomptait, avait dû se lasser.
Quelques jours avant d’atteindre le village de Bosso, j’ai commencé d’être incommodé chaque nuit par les moustiques comme je ne l’avais encore jamais été. Je couchais sur le sol, sans lit, parce qu’il me semblait que je pouvais mieux assurer ainsi le contact des bords de ma natte avec ma moustiquaire. Malgré les précautions les plus minutieuses, je ne pouvais me glisser sous celle-ci sans en entraîner une douzaine à ma suite, et, réveillé dans mon premier sommeil par des démangeaisons intolérables, car ils étaient en même temps d’une exceptionnelle virulence, je ne passais pas moins d’une heure et demie à deux heures, mon photophore[9] à la main, à les pourchasser sous ce vain refuge.
Les hommes se plaignaient, eux aussi, de ne pouvoir dormir. Nous aspirions tous à la fin de notre voyage. Durant le jour, en revanche, nous étions parfaitement tranquilles, et les tsé-tsé ne se montraient plus.
Peu à peu la navigation devenait plus difficile. La profondeur diminuait à mesure que nous remontions le fleuve. Il fallait faire de longs détours pour suivre les caprices du chenal. Le fond nous arrêtait souvent, d’un frottement doux qui faisait frein et nous immobilisait vite. Alors, les hommes sautaient à l’eau et l’embarcation, allégée, poussée par eux, gagnait une dépression voisine, où nous flottions de nouveau.
La végétation, autour de nous, prenait un caractère moins septentrional. Les palmiers deleb, par endroits, lançaient en nombre, vers le ciel, leurs tiges droites, surmontées d’un bouquet de feuilles, et les rives, dans les régions où leur élévation les mettait à l’abri des inondations annuelles, étaient couvertes d’une brousse assez épaisse d’où surgissaient de beaux arbres.
Enfin l’approche de la saison des pluies, après les coups de vent de la semaine précédente, nous valait maintenant des orages, qui n’étaient pas encore les grandes tornades, mais qui dépassaient déjà l’intensité de ceux que nous connaissons en France.
Le 3 mai nous avons atteint Bosso. C’est un grand village, fait de cases aux murs d’argile circulaires, surmontés d’un dôme de paille aplati. Il appartient au pays Baghirmi, qui occupe la rive droite du fleuve à la hauteur où nous étions. Comme dans beaucoup d’agglomérations indigènes, des seccos entourent les groupes de cases dont chacun forme une demeure. Les intervalles que ces seccos laissent entre eux sont les rues. Parfois larges, ils se resserrent souvent aussi de telle manière que je suis forcé de m’effacer pour ne pas frôler à la fois deux clôtures de mes deux épaules. Le tracé des voies de circulation ne paraît pas être intervenu dans les préoccupations des constructeurs. Au lieu que dans une ville moderne la ligne des rues commande la disposition des maisons, nulle conception de cet ordre ne se manifeste ici.
Il y a à Bosso un poste télégraphique, tenu par un noir. J’y trouve également un sergent télégraphiste en tournée. Il est, quand j’arrive, en train de surveiller le travail de quatre hommes du village qui finissent une grande pirogue, déjà creusée dans le tronc d’un arbre de l’espèce appelée mouraï. Il a acheté celle-ci à Miltou, un peu plus loin ; le prix en est de 250 francs ; il vient la faire achever ici, car les habitants de Bosso sont réputés pour leur habileté dans ce genre de fabrication ; les bords, qu’ils façonnent en ce moment avec une sorte de hache, sont aussi lisses que s’ils avaient été rabotés.
Nous essuyons le lendemain, comme nous venons de nous remettre en route, la première vraie tornade de la saison. Elle n’est pas spécialement forte, mais bien caractérisée. Vent furieux, tonnerre, pluie violente. Nous n’avons même pas besoin de nous diriger vers la rive, l’ouragan nous y pousse en un instant. Cette fureur se calme vite, et nous repartons ; il y a, à cent mètres devant nous, une nappe d’eau où le fleuve s’étale sur cinq ou six cents mètres de largeur. Nous y sommes à peine entrés que le vent s’élève encore et nous secoue fortement, menaçant de retourner la baleinière dont mon abri de nattes, alourdi par la pluie, élève le centre de gravité. Je ne veux pas m’aventurer dans ces conditions, et je dis au capitat d’accoster de nouveau. Il m’objecte qu’il n’y a plus rien à craindre étant donnée la direction du vent et qu’on peut marcher. Je me borne à renouveler mon ordre, et nous voici, une fois de plus, arrêtés. Moins d’une minute plus tard, tout le monde se félicitait de ma décision, devant la violence avec laquelle l’orage se déchaînait. Nous aurions sûrement chaviré.
En Europe, il y a chez le spécialiste un jugement, un raisonnement, et souvent une conscience professionnelle qui font qu’on peut d’ordinaire, en un cas difficile, s’en remettre presque aveuglément à son avis ; si l’on vient à se trouver à bord d’une barque de pêcheurs, en mer par gros temps, il est parfaitement inopportun de prétendre donner des conseils. Trop de confiance serait dangereux ici. J’ai fait une première expérience de cet ordre, en 1921, sur le lac Tchad, où mon équipe, toute d’insulaires du lac pourtant, a manœuvré, devant une tempête qui nous a mis sérieusement en péril[10], avec une déconcertante maladresse.
L’indigène est insouciant avant tout. Lorsque son effort est lié à la satisfaction d’un besoin impérieux, la faim, par exemple, sa virtuosité devient extrême : rien de plus habile qu’un chasseur noir. Mais les piroguiers du pays ne courent guère d’autre risque, à voir chavirer leur embarcation, que celui d’un bain. Aussi ne s’appliquent-ils pas à se perfectionner, et, dans un moment difficile, ils sont généralement inférieurs à la situation. La confiance de l’Européen dans ses auxiliaires indigènes ne doit jamais exclure le contrôle de sa raison.
Nous n’étions d’ailleurs pas exposés à nous noyer, la rive n’était pas loin ; en revanche, mes cantines, mes papiers, n’auraient été retirés que bien difficilement, en admettant qu’ils eussent pu l’être.
Peu de temps après, quand la pluie, diminuant, a cessé de borner le champ de ma vue, j’ai eu l’explication de l’optimisme du capitat. Il y avait, de l’autre côté de la nappe d’eau, un petit village. Il espérait arriver jusque-là, et aurait alors, au contraire, trouvé d’excellentes raisons de s’arrêter.
Je me suis fait déposer à terre vers quatre heures, avec Somali, pour essayer de tuer une antilope.
Nous avons marché longtemps sans en trouver à portée. Elles se montraient au loin par petites troupes, pour s’enfuir aussitôt. Pourtant la région était giboyeuse. C’était une petite brousse sèche, assez épaisse, épineuse, — trop épineuse, — où se mêlaient arbustes et beaux arbres, souvent espacés par de pittoresques clairières. Nous y avons relevé les traces d’un éléphant, vieilles d’un mois ; celles d’un lion, anciennes aussi ; des empreintes d’hyènes, récentes et nombreuses ; puis nous avons rencontré à deux reprises des cynocéphales qui, campés effrontément sur leurs quatre pattes vigoureuses, nous regardaient passer sans frayeur. Il y avait aussi des terriers profonds, que les fourmiliers percent.
Dans les parties les plus voisines du fleuve, les visites des hippopotames se révélaient aux larges dépressions, creusées de deux pointes plus marquées à la partie antérieure, que laissent leurs énormes pieds[11].
C’est vers cinq heures et demie seulement qu’une petite biche, tout d’un coup, nous est apparue, dans l’ombre d’un fourré, à distance raisonnable. Je l’ai tirée, quoique la voyant mal, et manquée. Elle est partie à fond de train, et d’un second coup heureux, où le hasard a été pour une large part, je l’ai abattue, le cœur traversé ; elle était de formes particulièrement élégantes, avec une robe d’un roux délicat, marquée d’une ligne noirâtre le long de l’épine dorsale, de raies blanches fines et nettes sur les côtes, et de taches blanches sur la partie postérieure du corps.
Nous avons, aussitôt après, songé à retrouver la baleinière, car le jour baissait. Somali a pris la petite bête sur son dos, nous nous sommes frayé, comme nous avons pu, un passage à travers les branches, et nous sommes arrivés dans une prairie située un peu en contrebas de la partie boisée que nous quittions. Nous n’avions plus qu’à la traverser pour atteindre la berge. La marche, d’ailleurs, était peu agréable. Le sol était couvert d’herbes longues et fortes que la tornade, sans doute, avait couchées. Il fallait littéralement stepper ; le pied, en se posant sur ces herbes, fermait chaque fois une sorte d’arceau qui constituait un piège pour l’autre pied.
Nous avons trouvé une rive à pic de plusieurs mètres de haut. Juste en face, un superbe banc de sable ; mais de baleinière, point, encore que la vue s’étendît assez loin. J’ai sifflé, Somali a appelé. L’attente n’était pas déplaisante, dans le calme de ce beau crépuscule, devant ce grand fleuve qui déroulait son cours tranquille à quelques mètres au-dessous de nos pieds, sur cette prairie verte et touffue que surmontait un peu plus loin, en terrasse, la brousse où nous avions cheminé.
La nuit est venue sans rien amener de nouveau. Nous avons pris la biche près de nous, car une hyène, à peu de distance, commençait à crier timidement. Nous répétions nos appels de temps à autre. Enfin, le bruit des perches glissant contre le bord de l’embarcation, puis la voix des hommes, sont venus jusqu’à nous. Mais ils étaient à plusieurs kilomètres et ne nous entendaient pas encore. L’eau porte au loin les sons qui naissent à sa surface. Nous étions, nous, trop au-dessus d’elle pour qu’elle nous servît de messagère.
On nous a accueillis avec des cris de satisfaction, car on craignait de nous avoir dépassés. Un incident, d’ailleurs dépourvu de gravité, s’était produit en mon absence : un hippopotame était à demi sorti du fleuve près de la pirogue et l’avait bousculée assez brutalement. La femme de Denis était tombée dans l’eau. Cela n’avait pas eu d’autre suite.
Nous avons traversé le Chari, pour camper en face, sur le sable nu. Il n’y avait pas de moustiques, justement. On a dépecé l’antilope. Ensuite les hommes ont pêché. Trois coups de filet leur ont suffi pour entasser de multiples captures : un seul spécimen curieux, tout petit, mais comme hérissé d’épines, et fort dangereux lorsqu’on s’en fait piquer, me dit-on. Pendant que je le regardais dans la nuit claire, Somali m’expliquait la manière dont on fait sécher le poisson.
— D’abord, on ôte le sable qui le couvre, puis on le coupe en tranches.
— On retire l’intérieur, avant ?
— Non. Blancs seulement tirer. Indigènes tout manger.
Grand bien leur fasse. Je n’insiste pas. La recette cesse de m’intéresser.
Il est tard lorsque je m’endors. Mais, sous ma moustiquaire que secouent des rafales, je goûte un sommeil calme et reposant. J’ai retrouvé depuis peu la sensation d’euphorie dont m’avait momentanément privé la rude chaleur du Cameroun. Les satisfactions du voyageur sont simples. Elles empruntent directement à la nature la plupart de leurs éléments. Telles quelles, elles sont incomparables.
Le jour suivant, Je chasse deux heures le matin, autant l’après-midi, sans rien rencontrer que de très petites antilopes. Je ne les tire pas, elles sont trop loin.
Une tornade nous inonde.
Le banc de sable où nous couchons est, de nouveau, infesté d’insectes. Je suis forcé de dîner dans ma moustiquaire, sur ma natte. La nuit, une hyène, dont les empreintes nous ont seules révélé la reconnaissance, est venue voir silencieusement, au milieu de notre campement même, s’il n’y avait pas quelque larcin à faire. C’est la vie de famille.
Je repars en chasse le matin de très bonne heure. Je prends une tortue amphibie, grosse comme les deux poings. Ses longues griffes, qui s’agitent volontiers d’une façon gênante, me décident bientôt à la relâcher. Peu après, comme je passe au pied d’un beau palmier deleb, une bruyante agitation se déclanche à la cime ; les feuilles remuent ; j’entends de multiples claquements. Je regarde ; je ne vois rien tout d’abord ; et c’est, soudain, l’envol d’une troupe de chauves-souris de la taille d’un gros pigeon. Elles étaient là, en attendant que revienne la nuit propice ; notre approche les a troublées. Elles tournent quelques instants, déployant leurs grandes ailes, puis elles reviennent les unes après les autres et s’accrochent de nouveau, rassurées. Un peu plus loin nous trouvons un petit abri formé de quelques feuilles de palmier que supportent, à un mètre du sol, des piquets rustiques ; dessous, un tas de cendres noirâtres ; près de ce tas, deux groupes de petits cônes gris, semblables à des pains de sucre grossiers ; c’est du sel de deleb, et voici l’atelier.
Comme nulle antilope ne paraît, je regagne la rive pour y attendre la baleinière. En face, sur le sable, sont de nombreux oiseaux ; dans le fleuve, laissant voir à fleur d’eau la face supérieure de leurs têtes, trois crocodiles. Beaucoup plus loin, c’est un hippopotame qui souffle.
Ceux-ci, décidément, abondent. Dans l’après-midi, nous en dépassons encore deux groupes d’une vingtaine qui viennent, à brefs intervalles, se montrer à la surface. Mais ils sont plus craintifs que ceux du Logone et n’émergent chaque fois que durant une ou deux secondes. Ma maladresse use inutilement vingt cartouches sur ces brèves apparitions, et je reste dépité ensuite de m’être laissé sottement entraîner à cette vaine dépense. La nuit, nous en entendons d’autres qui se battent à terre, avec des cris sauvages.
L’arrivée à Miltou, le lendemain, me ménageait une petite déception. Je comptais y trouver mes porteurs, et surtout Paki. Il n’y avait personne. C’est à Goré seulement, contrairement à ce que je croyais, que j’étais attendu : deux jours de baleinière encore.
Malgré ma hâte de me remettre en route, j’ai dû stationner quatre heures à Miltou. Il a fallu ce temps pour obtenir que le chef du village consentît à me faire apporter, contre argent, une bouteille de miel, dix œufs, trois poulets, et environ un kilogramme de farine de mil. Encore ai-je dû me rendre moi-même à sa case, le faire prendre et le faire garder près de mon embarcation jusqu’à ce que satisfaction m’eût été donnée.
Ces complications se répètent presque à chaque arrêt, depuis Mousgoum. Mais, même devant des faits de ce caractère, et tout en imposant, bien entendu, sa volonté, il ne faut pas se hâter de sévir durement. On s’exposerait à être injuste. La mentalité des indigènes n’est pas harmonique de la nôtre. Les déductions qui, vis-à-vis d’un Européen, nous conduiraient infailliblement à la vérité, risquent ici de nous mener droit à l’erreur.
Savoir ce qu’on veut, le vouloir avec froideur, avec fermeté, et n’avoir d’abord qu’un seul objectif : l’obtenir. Ensuite on punit si, pour l’exemple, il est nécessaire de punir ; mais de manière à frapper l’imagination plutôt que l’individu. Ces gens sont craintifs, bornés et rudes ; encore n’ont-ils pas de vraie méchanceté, et des circonstances atténuantes, qu’ils ne savent pas toujours plaider, — qu’ils n’osent pas toujours exposer — s’attachent le plus souvent aux fautes que nous avons à leur reprocher.
Surtout, pas de colère, pas d’excès, pas de concession instinctive au besoin de détendre ses nerfs. Certaines mesures de force ne sont, devant la conscience, que des actes de faiblesse. Au surplus, les Africains perçoivent, avec beaucoup de finesse, tout ce qu’il y a de vulgarité dans la véhémence, et se départir de son calme est le meilleur moyen de se déconsidérer à leurs yeux.