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Eaux printanières

Chapter 13: XI
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About This Book

A contemplative narrative follows a man in middle age who, seized by deep ennui, discovers a small keepsake that unlocks memories of youthful travels, relationships, and pivotal choices. The present-day introspection alternates with extended flashbacks that chart emotional awakenings, romantic entanglements, and the gradual formation of character. The work observes moral ambiguity and shifting desires without didacticism, rendering subtle psychological detail and social atmosphere through restrained, finely wrought scenes. Themes of memory, regret, the passage of time, and the tension between personal passion and social expectation run throughout, producing a quiet, reflective study of inner life and its consequences.

XI

La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le premier client de la journée.

Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en retirant son bras.

—Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse au jeune Russe.

Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra dans la confiserie.

Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.

—Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la porte.

—Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.

Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.

L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche pour étouffer son rire fou.

À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième…

—J'ai de la veine, pensa Sanine.

Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre de bonbons.

Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves et les bonbons des bocaux et des boîtes.

Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.

Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.

Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du couchant, et que le cœur se mourait d'une douce langueur de paresse, d'insouciance et de jeunesse—de première jeunesse.

Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de sa fille.

—Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua
Gemma.

Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient parfaitement qu'ils jouaient la comédie.

Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:
«À travers les monts, à travers les plaines!»

Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air immobile.

Gemma tressaillit.

—Cette musique va réveiller maman!

Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du joueur d'orgue et le décida à se retirer.

Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.

Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le Freischutz, s'il aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle préférait cette musique à toute autre.

La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à
Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.

Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et les pétales des fleurs.

XII

Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvait ennuyeux!

Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux et fantastique du conteur.

—Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans dédain.

Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une de ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car elle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue.

C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-être dans une confiserie—une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque. Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre.

Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et elle le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer…

Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il s'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre restent vains.

La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et il est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glissé entre ses doigts.

Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le dénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma.

—Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparations semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.

Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelques instants il amena la conversation sur M. Kluber…

C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pas encore arrivé de penser au fiancé de Gemma.

À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillant légèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fit l'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avait projetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité sur Sanine se tut de nouveau.

Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire.

Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla
Frau Lénore.

Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami.

Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer que le dîner était servi.

L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le rôle de cuisinier.

XIII

Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que la chaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invita à venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias.

Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.

Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine s'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus au présent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé. Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet être exquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pour ne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans la romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie: «Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!…»

Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur!

Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au «tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué, où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux.

Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia d'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton, parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau, apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'un vieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reproches de Napoléon sur sa trahison.

Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les bras croisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement en français… et dans quel français? Tartaglia était assis devant son Empereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignant timidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de temps en temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur ses pattes de derrière.

Fuori, Traditore! (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dans l'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français. Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec un aboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée.

Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous les autres.

Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé de petits cris plaintifs, très drôles… Sanine était en extase devant ce rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de se séparer.

Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun à maintes reprises:—À demain! Même il embrassa Emilio, et partit en emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois pensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux tantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demi recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaient toujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes les autres images et représentations.

Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber ni aux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout ce qui le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.

XIV

Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avait des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression de gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse rurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunes gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays de demi-steppes.

Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et dès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin il avait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de sa physionomie était la douceur, par dessus tout la douceur!

Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses. Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur d'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de la jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.

Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux, les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui se piquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon des huîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg.

Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.

Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanine ressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardin russe de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, bien nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé.

Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quand il a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un tout autre homme.

* * * * *

Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio, endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans la chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de suite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, que tout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce que sa migraine l'avait reprise.

Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'il n'avait pas un instant à perdre.

En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il frappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclara prêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en posant avec grâce son chapeau sur son genou.

Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sa personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivi d'un effluve d'arôme subtil.

Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grands et vigoureux, mais dépourvus d'élégance.

Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrent triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa catégoriquement de se joindre à la promenade.

Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore la mit pour ainsi dire dehors de vive force.

—Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux dormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un reste au magasin.

—Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?

—Je crois bien, mon fils.

Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côté du cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il était habitué à ces promenades.

Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelle dont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombre s'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement, comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dents brillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant.

Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio s'assirent en face.

Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita son mouchoir, et les chevaux se mirent en marche.

XV

Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien située au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé en Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les poumons sont délicats.

Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des érables.

La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.

Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et plus sérieuse que d'habitude.

Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.

Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!

Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance! Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner, à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas assez ses thèmes.

Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille; nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.

L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.

Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise, et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.

Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa langue rouge tirée jusqu'à l'épaule.

Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer la compagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grand chêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé: Knallerbsen—oder du sollst und wirst lachen!—Les Pétards,—ou tu dois rire et tu riras certainement! il se mit à lire des anecdotes comiques. Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine, seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, de découvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement ses anecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance.

Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurant de Soden.

Il s'agissait de choisir le menu.

M. Kluber avait proposé de dîner dans le gartensalon, un pavillon fermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dîner dans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devant le restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le temps avec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.»

Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs.

M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendant qu'il s'entretenait à part avec l'oberkelner (le maître d'hôtel), Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentait que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cette insistance.

Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans une demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il ajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!»

Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevant légèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fort bien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus délicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!…

Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autour d'une petite table.

XVI

Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avec de grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit, sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et flanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé. Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre et semée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, et l'inévitable Mehlspeise, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce rouge et aigre.

Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix!

Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit à ses hôtes.

En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple, même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (was wir lieben!) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenable pour être gai.

Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai café allemand.

M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumer un cigare.

C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréable et même de très inconvenant.

À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de Mayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regards et leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un de ces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux de la jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savait certainement qui elle était.

Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table était couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse Gemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où se trouvait la jeune Italienne.

C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assez agréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage; ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un air impertinent.

Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini par le laisser aller en disant: «Arrive que pourra!»

L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma, et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtant une lutte intérieure, s'écria:

—Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort et du monde entier!

Il vida d'un trait son verre et ajouta:

—En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie.

Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert de Gemma.

Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle… Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racine des cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrent à la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité et flamboyèrent d'une fureur sans bornes.

L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelques paroles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, qui l'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine.

M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa taille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pas assez haut:

—C'est d'une impertinence inouïe, inouïe!

D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champ l'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler le landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer dans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes!

À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, la poitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber un regard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier.

Emilio tremblait de rage.

—Levez-vous, mein Fraülein, dit Kluber toujours sur le même ton sévère, votre place n'est pas ici… Nous allons entrer au restaurant pour attendre la voiture.

Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarche majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse et plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné.

Le pauvre Emilio les suivit.

Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait le pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la table des officiers.

S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à ses camarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui dit distinctement en français:

—Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme, indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que vous êtes un homme mal élevé et un insolent!

Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgé le retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui dit en français:

—Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle?

—Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte et mon adresse… Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand il voudra.

Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette.

Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le retint en disant:

—Calme-toi, Dœnhoff, calme-toi!…

Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière, dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait l'honneur de se présenter chez lui.

Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis.

M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on pouvait voir qu'elle souffrait cruellement.

Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait remis un bout de carton… sa carte de visite, sans doute… Le cœur de l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.

Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir sans colère.

M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption… mais il parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son avis.

Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait évité tout désagrément.

Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de la société—«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la révolution—nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire. Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille immoralité.

M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral et immoral, convenable et inconvenant…

Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé! À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard suppliant.

Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son cœur, sans s'en rendre tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain.

Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin.

En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du jeune homme et dissimula aussitôt la fleur.

Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas. Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le perron, déclara que Frau Lénore dormait.

Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de son ami, tant son admiration pour lui était grande.

M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet
Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise.

Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là.

Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à une disposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée.

Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que ce soit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même.

XVII

Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même: «J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra me chercher dans la ville.»

Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas encore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine que M. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler.

Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer l'officier.

Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeune homme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité à l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussit pas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise, il accrocha son sabre et faillit tomber.

Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français à Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff, demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les paroles injurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron von Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von Daenhoff demanderait satisfaction.

Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais qu'il était prêt à donner satisfaction.

Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, à quelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu.

Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et que pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, in petto. «Où diable irai-je le chercher?»

M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta comme pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il déclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il avait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il se contenterait des exghises léchères.

Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, ni légères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable.

—Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge—il faudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple.

—Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air?

—Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant tout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre gentilshommes… Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-il vivement, et il sortit brusquement de la chambre.

Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et se mit à considérer le plancher.—«Que signifie tout cela? Quel cours sa vie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent… et il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était à Francfort et qu'il allait se battre.

Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en valsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'il vînt danser avec elle.

Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante: «Officier, mon chéri, viens danser avec moi…»

«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!»

Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main.

—J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, mais vous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent…

Il présenta à Sanine le pli.

—C'est de la signorina Gemma.

Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut.

Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'elle le priait de venir la voir le plus tôt possible.

—La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes, et de vous ramener à la maison avec moi.

Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée lui traversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue, impossible… «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il à lui-même.

—Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix.

Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda
Sanine.

—Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier?

Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet.

—Je sais tout.

Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter l'affaire.

—Ah! vous êtes au courant?… Eh bien!… je viens de recevoir la visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque… J'ai accepté le duel, mais je n'ai pas de témoin… Voulez-vous me servir de témoin?

Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut, qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants.

—Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en italien.

—Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétrirais mon nom pour la vie.

—Hum!… Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous en chercheriez un autre?

—Naturellement, je ne peux m'en passer… Pantaleone inclina la tête vers le sol.

—Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeune fille?

—Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher.

—Hum!…

La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate.

—Mais ce ferroflucto Kluberio… Que fait-il? s'écria-t-il subitement en relevant la tête.

—Lui? Il ne fait rien.

Che! (exclamation italienne intraduisible.)

Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris.

—En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, de ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un galant'uomo… En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtes vous-même un galant'uomo… Maintenant je vais réfléchir à votre proposition.

—Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci…
Cippa…

—tola… ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de réflexion… Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs… C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir… Dans une heure, dans trois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse.

—Bon, je vous attendrai.

—Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma?

Sanine prit une feuille de papier et écrivit:

«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous raconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.»

Il plia le billet et le remit à Pantaleone.

Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dans moins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retourna brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au ciel:

—Noble jeune homme! Grand cœur! (Nobil giovanotto! Gran cuore!)—Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureuse main droite (la vostra valorosa destra).

Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains et sortit de la chambre.

Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Mais ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte.

XVIII

Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui
présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: Pantaleone
Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son
Altesse royale, le duc de Modène.

À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Il avait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noir devenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentait capricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornaline tombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de la main droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauche deux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plus d'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé une épingle surmontée d'un œil-de-chat. Un anneau représentant deux mains jointes sur un cœur embrasé ornait son index.

Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisi et de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé le spectateur le plus indifférent.

Sanine vint au devant de Pantaleone.

—Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français.

Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en écartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs.

—Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de vous battre jusqu'à la mort?

—Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola… Pour rien au monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de sang… Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à venir… Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon cœur.

—L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un fauteuil sans attendre l'invitation. Si ce feroflucto spitcheboubio, ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur… tant pis pour lui… Il n'a pas de cœur pour un sou… basta!… Quant aux conditions du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs dragons… et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers… Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre… Puis j'ai souvent discuté ce sujet avec votre principe Tarbusski… Est-ce que ce témoin sera bientôt là?

—Je l'attends d'un instant à l'autre… Le voici, ajouta Sanine en jetant un coup d'œil sur la rue.

Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.

Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé.

Sanine présenta les témoins l'un à l'autre:

—Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.

Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!…

Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de témoin comme s'il jouait un rôle.

Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler.

—Eh bien!… parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline.

—Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un des intéressés…

—Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine.

Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef.

Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma… mais les paroles des témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée.

Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaient impitoyablement, chacun à sa manière.

Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du principe Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coups à l'amiaple».

Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À la terreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselle innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du monde… Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale piu que toutt le zouffissié del mondo. Il répéta plusieurs fois: C'est une honte, une honte!… E ouna onta, ouna onta!

D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voix trembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir des leçons de morale.

—À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta
Pantaleone.

À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse; enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les conditions suivantes:

«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double détente et non rayés…

M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:

Bravo, Russo! Bravo giovanotto! Tu seras vainqueur!

Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie
Roselli.

En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et, fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: Segredezza! Segredezza!

Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de sa vie où lui-même relevait le gant… il est vrai, sur la scène!… On sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.

XIX

Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à n'en rien faire… Il ferait semblant d'y aller.

Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion puis s'élança dans la rue.

Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et ses yeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées. Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire était arrangée… et qu'il ne fallait plus y penser.

—Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma.

—Si, un monsieur est venu me voir… nous nous sommes expliqués… et nous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde…

Gemma reprit sa place derrière le comptoir.

«Elle ne me croit pas», pensa Sanine…

Il entra dans la chambre de Frau Lénore.

La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait très abattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout en le prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'elle ne se sentait pas capable de le distraire.

Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait les paupières rouges et enflées.

—Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré?

—Chut!… dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où se trouvait sa fille… Ne parlez pas si haut…

—Mais pourquoi avez-vous pleuré?

—Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!

—Personne ne vous a fait du chagrin?

—Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée… J'ai pensé à
Giovanna Battista… à ma jeunesse… Comme tout cela a vite passé!…
Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti…
Je me sens toujours la même qu'autrefois… mais la vieillesse est là…
elle est là…

Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore.

—Cet aveu vous surprend?… Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon ami, et vous apprendrez combien c'est amer.

Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des compliments… mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il faut laisser cette impression s'effacer peu à peu.

Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et parut se rasséréner.

La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de résolution?

Segredezza! Segredezza!

Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Sanine l'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passait les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes il lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à tout propos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave, le plus magnanime, le plus héroïque.

—Vieux comédien, va! pensait Sanine.

Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toute la journée avec lui. Elle ne l'évitait pas… loin de là, elle venait à tout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'il disait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dès qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques instants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après, s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtout perplexe, très perplexe.

Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille, et deux fois lui demanda ce qu'elle avait.

—Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi.

—C'est vrai! approuva la mère.

Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaie ni ennuyeuse.

Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu résister à la tentation de poser pour le héros?—Ou encore il se serait laissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-être éternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma, il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, des accords en mineur, pendant un quart d'heure.

Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M.
Kluber, se retira de très bonne heure.

Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses. Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski et d'Olga dans l'Onéguine de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrement la tête et retira ses doigts.

XX

Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles. Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes, rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré, ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurité demi-lumineuse et sans ombre.

Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité… Il n'avait pas envie de rentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air.

Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie Roselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement; la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans la baie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela:

—Monsieur Dmitri!

Il courut sous la fenêtre.

C'était Gemma!

Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voix circonspecte:

—Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelque chose… et je n'ai pas osé… Mais, en vous voyant à l'improviste comme cela, j'ai pensé… que c'est la destinée…

Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler…

Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une bourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; la pure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place… Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des arbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue.

Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les boucles noires de Gemma.

La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'y cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains l'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son buste incliné…

Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute environ. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une bande d'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau.

Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau, bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terribles mais d'une telle splendeur,—la femme qu'il avait devant lui était si belle, que le cœur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à la fine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et ne put que balbutier: «Oh Gemma!»

—Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine.

—Gemma! répéta le jeune Russe.

Elle soupira, jeta un coup d'œil dans la chambre, et d'un vif mouvement sortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine.

—J'ai voulu vous donner cette fleur.

Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers allemands.

Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine ne distingua plus rien.

Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le lui avait pris.

XXI

Il ne s'endormit que tard, sur le matin.

Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avec la même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, ni qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut sentir qu'il l'aimait!

L'amour entra dans son cœur en coup de vent.

Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Des pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?… À quoi peut conduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre?

Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!… Il pressentait que Gemma l'aimerait si elle ne l'aimait déjà… Mais comment tout cela finirait-il?…

Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier, écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt.

Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie de la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jeta la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déesse de l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée…

Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que ces pétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différent de celui des autres roses.

Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-être défiguré?…

Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, sur le divan…

Une main toucha son épaule.

Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone.

—Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de
Babylone, s'écria le vieil Italien.

—Quelle heure est-il? demanda Sanine.

—Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici à Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russes préviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture de Francfort.

Sanine fit à la hâte sa toilette.

—Et où sont les pistolets?

—Le ferroflucto Tedesco apportera les pistolets… et c'est lui qui s'est chargé d'amener un médecin.

Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille. Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur, l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se troubla, il eut même un peu peur… Quelque chose en lui s'effondrait comme un mur mal bâti.

—Pourtant que faisons-nous là, mon Dieu! Santissima Madonna! cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!—Qu'est-ce que je fais là, vieil imbécile! Fou frénético?

Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrement le bras autour du vieillard.

—Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire!

—Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice… Mais cela n'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme, tout allait si bien!… et tout à coup… ta-ta-ta, tra-ta-ta!…

—Comme le tutti dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé…
Puis ce n'est pas votre faute!…

—Je sais bien que ce n'est pas ma faute!… Je crois bien… Mais tout de même j'ai agi comme un insensé!… Diavolo! diavolo! répéta Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs.

La voiture roulait, roulait toujours.

La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient à peine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables, et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dès que la voiture eut franchi la barrière, tout un chœur d'alouettes retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux.

Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparut une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta.

Sanine regarda plus attentivement.

—Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à
Pantaleone.

—Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien:—de toute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant de repos, et ce matin je lui ai tout avoué.

«Voilà la segredezza!» pensa Sanine.

La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter et appela le «malheureux garçon».

Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès…
Il ne tenait pas sur ses pieds.

—Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pas resté chez vous?

—Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une voix qui tremblait et les mains suppliantes.

Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre.

—Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous…

—Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine, vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne… et vous attendrez mon retour.

—Votre retour! gémit Emilio.

Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit:

—Mais si vous?…

—Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher… Emilio, songez à ce que vous faites… Écoutez-moi, mon ami… je vous en prie, retournez chez vous… Vous dites que vous m'aimez… Eh bien, je vous le demande?

Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa en sanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit à travers champs dans la direction de Francfort.

—C'est aussi un noble cœur! dit Pantaleone.

Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement.

Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable. Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il, je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs, trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin?

Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs aux jambes.

Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon moyen.

—Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Où est votre antico valor?

Signor Cipatola se redressa.

Il antico valor, répéta-t-il de sa voix de basse… n'est pas encore tout dépensé!

Il retrouva son port de galant uomo, et se mit à parler de sa carrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia,—il arriva à Hanau complètement ragaillardi.

Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole!