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Eaux printanières

Chapter 26: XXIV
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About This Book

A contemplative narrative follows a man in middle age who, seized by deep ennui, discovers a small keepsake that unlocks memories of youthful travels, relationships, and pivotal choices. The present-day introspection alternates with extended flashbacks that chart emotional awakenings, romantic entanglements, and the gradual formation of character. The work observes moral ambiguity and shifting desires without didacticism, rendering subtle psychological detail and social atmosphere through restrained, finely wrought scenes. Themes of memory, regret, the passage of time, and the tension between personal passion and social expectation run throughout, producing a quiet, reflective study of inner life and its consequences.

XXII

Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart de mille de Hanau.

Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ils laissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombre épaisse des grands arbres serrés.

Ils attendirent environ une heure.

Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier écoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules, et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions, il s'efforçait de ne point penser.

Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers du sentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque de la veille… l'arbre mourait positivement… toutes ses feuilles se desséchaient.

—Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler, sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier.

Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le dos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait une expression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peine à se tenir de rire en le regardant.

Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie.

—Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, il redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettre sur le compte de la fraîcheur de la matinée.

—Brrr!… il fait froid ce matin!

Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la chaleur commençait à pénétrer dans le bois.

Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivis par un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi. C'était le médecin du régiment.

Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à toute éventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant les instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile de voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque duel lui rapportait huit louis—quatre louis par combattant.

M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff faisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner du chic.

—Pantaleone, dit Sanine à voix basse… si je tombe… tout peut arriver… prenez dans ma poche un petit paquet… il contient une fleur… vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez? Vous me le promettez?

Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement la tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait.

Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul le médecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en bâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées de paladins.»

M. von Richter proposa à M. Tchibadola de choisir le terrain… M. Tchibadola répondit en remuant avec difficulté la langue:

—Faites comme vous voulez, je regarderai.

M. von Richter se mit alors à l'œuvre. Il découvrit dans la forêt une éclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les deux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place. Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons les chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse son visage en sueur avec son mouchoir blanc.

Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid.

Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance et ressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leurs gouverneurs.

Enfin le moment décisif arriva.

M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin le plus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, le devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois… d'inviter les champions à la réconciliation.

—Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais en accomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte sa responsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoin impartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisir ce privilège à mon honorable collègue.

Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pas voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter, d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant.

Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et se frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son langage hybride:

A la la la… che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué se battono—perché? Che Diavolo? Andate à casa!

—Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine.

—Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff.

—Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleone tout éperdu.

L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là, courbé en deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouche grande ouverte: uno, duo et tre!

Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit avec fracas sur un tronc d'arbre.

Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine mais intentionnellement de côté et en l'air.

Il y eut un moment de silence tendu… Personne ne bougea. Pantaleone poussa un soupir léger.

—Dois-je continuer? demanda Daenhoff.

—Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine.

—Cela ne vous regarde pas!

—Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de nouveau Sanine.

—Peut-être, je n'en sais rien.

—Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires n'ont pas le droit de se parler sur le terrain… c'est contre les règles…

—Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine.

Il jeta l'arme à terre.

—Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetant aussi son pistolet à terre.

—Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu des torts l'autre jour.

Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la main dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire et lui serra la main.

Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage et tous deux rougirent.

Bravi! Bravi… cria comme un fou Pantaleone en battant des mains, et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui était resté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, et se dirigea d'un pas indolent vers la route.

—L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter.

Fuori (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciens rôles.

Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et être remonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir, se sentit tout au moins plus léger, comme après une opération chirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa, vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer un rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de banal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecin flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le baron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous… Il revit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis… Non, non, tout cela n'était pas beau!

Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber?

Il avait pris la défense de Gemma… Il l'avait vengée… Oui, oui…
Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse.

Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout à coup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de lui avec plus de satisfaction!

La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le proclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les instances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et de bronze—à la statue du commandeur dans le Festin de Pierre.

Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion.

—Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, mais vous!..—Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit!

Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait de plus en plus.

Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontré Emilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres. L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en bondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues, sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus la portière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'une haleine:

—Vous vivez?… Vous n'êtes pas blessé… Pardonnez-moi… je ne vous ai pas obéi… je ne suis pas retourné à Francfort… c'était plus fort que moi… Je vous ai attendu ici… Racontez-moi comment cela s'est passé?… Vous l'avez tué?

Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près de lui.

Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détailla par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer Sanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il se leva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les bras croisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessus l'épaule, il représenta le commandeur Sanine.

Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par une exclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami.

La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtel de Sanine.

Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsque tout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, le visage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancement de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue où elle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que «cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de Monsieur.»

Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il avait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie du voile couleur de cannelle.

—Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?… demanda-t-il en allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaient toujours sur ses talons.

Emilio rougit et se troubla.

—J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné… et je n'ai pas pu me taire… Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque tout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain et sauf?

Sanine se détourna.

—Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un ton de dépit.

Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise.

—Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio.

—Bon, je ne me fâcherai pas.

Sanine en effet n'était pas bien fâché… et au fond de son cœur il ne pouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé.

—Bien… bien… c'est assez s'embrasser… Laissez-moi seul… J'ai besoin de dormir… je suis fatigué.

—C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone… Vous avez bien gagné votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des pieds! Chut!…

En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour se débarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, il ressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit précédente il n'avait pas fermé l'œil. Il se jeta sur son lit et s'endormit tout de suite profondément.

XXIII

Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il se battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus de la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ce perroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard: toc, toc, toc! Toc, toc, toc!

—Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine.

Il ouvrit les yeux et leva la tête… On frappait à sa porte.

—Entrez, cria-t-il.

Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir.

«Gemma!» pensa Sanine…

Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra.

Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes.

—Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine.

Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale.

—Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie.

—Monsieur Dmitri, je suis très… très malheureuse!

—Vous êtes malheureuse?

—Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?… C'est arrivé tout à coup… Comme un éclair dans le ciel bleu…

Elle respirait péniblement.

—Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau?

—Non, je vous remercie.

Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer.

—Je sais tout… tout… dit-elle.

—Tout? Que voulez-vous dire?

—Tout ce qui s'est passé aujourd'hui… J'en connais aussi la cause! Vous avez agi très noblement… Mais quel malheureux concours de circonstances!… Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette course à Soden…

Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, mais en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments.

—Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq jours… Mais je suis veuve… je suis seule… ma fille…

Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme.

Sanine ne savait que penser de cette ouverture.

—Votre fille?… dit-il.

—Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sans retirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes,—ma fille m'a déclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, et qu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber.

Sanine ne put réprimer un léger tressaillement… Il ne s'attendait pas à cette nouvelle.

—Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour la famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancée rompre avec son fiancé!… Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est la ruine…

Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton, comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur.

—Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin, continua-t-elle… et M. Kluber est très riche… et il sera encore plus riche!… Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris la défense de sa fiancée?… J'admets que ce n'est pas très joli… Mais M. Kluber est un civil… il n'a jamais été étudiant… et en sa qualité de négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petit officier, qu'il ne connaît même pas… Et que voyez-vous là d'outrageant, monsieur Dmitri?

—Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'en voulez?…

—Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme tous les Russes, vous êtes militaire…

—Pardon, je ne le suis pas du tout.

—Vous êtes un étranger, un touriste… Je vous suis très reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine.

Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens… déroula de nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était pas née sous un climat du Nord.

—Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!… Et c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre? Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux pistaches… à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve! Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville… Peut-on cacher un pareil esclandre!… Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune fille,—elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire, elle brave l'opinion… Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur elle…

Sanine fut encore plus étonné.

—Moi, Frau Lénore?

—Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre raison… C'est pourquoi je suis venue vous voir… C'est la seule chose qu'il me reste à faire… Vous êtes savant, vous êtes brave… Vous avez pris sa défense… elle croira tout ce que vous direz… Elle doit vous écouter… Vous avez risqué votre vie pour elle!… Vous lui montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même… Vous le lui ferez voir clairement… Vous avez déjà sauvé mon fils!… Vous sauverez aussi ma fille!… C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici… Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux.

Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à genoux.

Sanine la retint.

—Frau Lénore! de grâce!… Que faites-vous?

Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme.

—Vous me promettez?

—Mais, Frau Lénore, un moment… comment voulez-vous…?

—Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cette place, à vos pieds?

Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie il se trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition.

—Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein
Gemma.

Frau Lénore poussa un cri de joie.

—Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue! ajouta Sanine.

—Oh! ne me refusez pas votre aide… Ne me la refusez pas, dit Frau Lénore d'une voix suppliante… J'ai votre promesse! Le résultat ne peut être que bon… En tout cas, moi je n'y peux plus rien… moi, elle ne m'écoute plus.

—Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M.
Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence.

—Elle a tranché la question comme avec un couteau… Elle est tout le portrait de son père Giovanni Battista… Elle est terrible!

—Terrible?—Fraülein Gemma?…

—Oui, oui… mais en même temps elle est un ange… Elle vous écoutera… Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?… Oh! mon cher ami, oh! mon ami russe!

Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la tête du jeune homme.

—Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!…

Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à la rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement.

«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il… Et quel tourbillon… la tête me tourne!»

Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui.

«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!… Sa mère dit qu'elle est terrible!… Et c'est moi qui dois lui donner des conseils… Et quels conseils?…»

La tête lui tournait littéralement… Et au-dessus de ce tourbillon de sensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient, planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pour toujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée par l'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles fourmillantes!

XXIV

Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Il éprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait même nettement le battement de son cœur contre les côtes.

Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation?

Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans l'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contente et en même temps remplie d'appréhension.

—Je vous ai attendu, attendu!… dit-elle à voix basse… serrant les mains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour… Allez dans le jardin… elle y est… N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon espoir!

Sanine entra dans le jardin.

Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grande corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une assiette.

Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait plus de pourpre que d'or.

Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur à l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et infatigable.

Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à
Soden.

Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se pencha de nouveau sur sa corbeille.

En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas, et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question:

—Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises?

La jeune fille ne se pressa pas de répondre.

—Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservons pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous savez bien… ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons.

Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait en l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises.

—Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine.

—Volontiers.

La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle.

«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tira d'embarras.

—Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement.

Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte… Mais quelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux!

—Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas pour vous?

—Mais je n'ai couru aucun danger… Tout s'est passé le plus simplement du monde…

Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et de gauche à droite. C'est un geste italien.

—Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change!
Pantaleone m'a tout raconté.

—Et vous croyez à cette histoire?… Ne m'a-t-il pas comparé à la statue du Commandeur?

—Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votre conduite ce matin ne le sont pas… Et tout cela pour moi… pour moi… Je ne l'oublierai jamais.

—Je vous assure, Fraülein Gemma…

—Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque syllabe.

Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna la tête.

Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait en ce moment.

«Et ma promesse?» se dit-il.

—Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation.

—Eh bien?

Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier les cerises… Elle les prenait délicatement du bout des doigts par la queue, en écartant soigneusement les feuilles.

Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Eh bien?»

—Votre mère ne vous a rien dit au sujet…?

—Au sujet…?

—Sur mon compte?

Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille.

—Elle vous a parlé? demanda la jeune fille.

—Oui.

—Que vous a-t-elle dit?

—Elle m'a dit que vous… que vous… que vous aviez subitement décidé de changer… vos intentions…

Gemma inclina de nouveau la tête… tout son visage disparut sous son chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tige d'une fleur.

—Quelles intentions?

—Vos intentions… au sujet… de votre avenir…

—Vous voulez dire au sujet de M. Kluber?

—Oui.

—Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber?

—Oui!

Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et se renversa… quelques cerises roulèrent dans l'allée… Une, deux minutes passèrent en silence.

—Pourquoi vous a-t-elle dit cela?

Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus rapide de sa poitrine.

—Pourquoi votre mère m'a dit cela?… Mais elle pense que, puisque nous sommes maintenant des amis… et que vous m'honorez de votre confiance, je peux vous donner un bon conseil… et que vous m'écouterez…

Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux… Elle se mit à chiffonner les plis de sa robe…

—Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente.

Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement…

Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeune fille.

—Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas?

Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques instants auparavant.

Elle attendait les paroles du jeune homme… Mais, devant ce visage sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression de ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même.

—Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel conseil me donnez-vous?

—Quel conseil?… Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquement pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour…

—Pour cette raison uniquement? dit Gemma…

Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc à côté d'elle.

—Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable… C'est une résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences… Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligations à chaque membre de la famille…

—Tout cela, c'est l'opinion de maman… Je connais cela… Ce sont ses paroles… Mais vous.. quelle est votre opinion?

—Mon opinion?…

Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il étouffait.

—Je crois aussi… commença-t-il avec effort.

Gemma se redressa.

—Vous aussi? Vous croyez aussi…?

—Oui… c'est-à-dire…

Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus.

—C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil de changer ma résolution… c'est-à-dire de revenir à mon intention d'autrefois… alors, je réfléchirai…

Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans la corbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette.

—Maman espère que je vous écouterai… En effet… peut-être que je suivrai votre conseil…

—Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles sont les raisons qui vous ont poussée…

—Je suivrai votre conseil, continua Gemma.

Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla la lèvre inférieure.

—Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me conseillez… je dois accepter votre volonté… Je dirai à maman que je veux réfléchir encore… Mais voici maman qui arrive à propos!…

En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus en place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir terminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversation n'eût pas encore duré un quart d'heure.

—Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écria Sanine avec une sorte d'effroi… Attendez… je vous dirai… je vous écrirai… et jusque-là ne prenez pas de décision… attendez ma lettre…

Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand étonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau en murmurant des paroles incompréhensibles et disparut.

Madame Roselli s'approcha de sa fille.

—Je t'en prie, Gemma, explique-moi…?

La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère.

—Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encore un peu de temps… pas longtemps, jusqu'à demain… Je vous en prie… Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!…

Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-même ne les sentit pas venir.

Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son visage n'était pas triste mais plutôt joyeux.

—Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais… qu'as-tu aujourd'hui…

—Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!… Mais soyez patiente! Nous devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain… Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché…

—Et tu seras raisonnable?

—Oh! je suis très raisonnable.

Gemma branla significativement la tête.

Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les tenant de façon à masquer son visage rougissant.

Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes.

XXV

Sanine rentra chez lui en courant.

Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et comprendre ce qu'il voulait.

En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.

Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu se trouver à côté d'elle… lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens, à «mourir à ses pieds!»

Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort. Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars, sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance absolue… et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les veines du jeune homme.

Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.

Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux, puissant—et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher!

Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.

Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait de plume, écrivit la lettre suivante:

«Chère Gemma!

»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissez le vœu de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi,—mais ce que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un cœur qui aime pour la première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue me voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon cœur,—sans quoi mon devoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission qu'elle m'a confiée… L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnête homme… Vous devez savoir qui vous avez devant vous—entre nous il ne doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable de vous donner un conseil… Je vous aime, je vous aime, je vous aime—et cet amour remplit seul mon cerveau, mon cœur!!

»DMITRI SANINE.»

Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le garçon lorsqu'il se ravisa:

«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par
Emilio?»

Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M. Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit et le jeune garçon devait être rentré chez lui.

Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit de l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.

«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine, et il appela le jeune homme.

Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.

Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter.

Emilio l'écouta très attentivement.

—Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieux et significatif.

—C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus.

Il tapota la joue d'Emilio.

—S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai chez moi.

—Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement.

En route il se retourna et fit encore un signe de tête.

Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le canapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna aux sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celui qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celui qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner.

La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio:

—J'apporte une réponse… dit-il à voix basse… La voici…

Il agita une lettre au-dessus de sa tête.

Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio.

La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capable de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour… S'il avait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cet enfant, le frère de Gemma.

Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui se trouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes:

«Je vous prie, je vous implore de ne pas venir chez nous demain, et de ne pas vous montrer chez nous de toute la journée. Il le faut, il le faut absolument.—Après, tout sera décidé… Je sais que vous ne me désobéirez pas, parce que… Gemma.»

Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parut belle et touchante!…

Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui, pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'il lacérait du bout de son ongle.

—Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine.

—Ecoutez-moi, mon cher ami.

—Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne me dites-vous pas: tu?

Sanine se mit à rire.

—Bien, bien… Écoute, mon cher petit ami… Là-bas, tu me comprends?… Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande… Et toi… Qu'est-ce que tu fais, demain?

—Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez.

—Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure… Et nous nous promènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne… Cela te va-t-il?

Emilio fit des sauts de joie.

—Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Me promener avec vous… Mais c'est parfait!… Pour sûr, je viendrai!…

—Et si l'on ne te laisse pas venir?

—On me laissera…

—Écoute!… Ne dis pas là-bas que je t'ai invité pour toute la journée…

—À quoi bon dire cela?… Je viendrai sans en souffler mot à personne… Le grand mal!

Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit…

Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard.

Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, à ces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie.

Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer la journée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa sœur.

—Il me la rappellera! pensa Sanine.

Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement qui s'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aimé Gemma—et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour.

XXVI

Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine, tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact s'il était né de parents teutons.

Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promènerait avec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin.

Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il est vrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine ne releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un air entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher légèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion, seulement affectant de temps en temps des mines réservées et même graves.

Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pour Hausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort et entouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus.

Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait pas… Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de grands et hauts nuages arrondis.

Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue. Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne, admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et vibrante.

Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et sauterait le plus haut.

Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris. Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses.

Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio, beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue et de tirer la langue en trompette.

Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien ne resta pas longtemps à ce diapason.

Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé?

Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps.

À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le bonheur idéal, suprême!

Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent… il sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la sévérité… Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur lui-même!…

Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et la joie, l'extase infinie…

Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans l'angoisse de l'attente frémissante.

Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien… ne l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant… Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette idée: «Si quelqu'un savait!!»

L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval fondu… en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son témoin, MM. Daenhoff et von Richter.

Les officiers, le monocle à l'œil, le regardèrent et sourirent…

Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous les deux se remirent immédiatement en route.

Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort.

—On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui, mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous!

À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma.

La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort.

Comme le cœur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute d'hésitation il obéit à Gemma.

Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certain ne lui promettait-il pas?

Sanine couva des yeux le billet de Gemma.

La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait en haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main de Gemma…

Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleuré cette main de ses lèvres.

Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sont chastes et sévères… Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutes les autres…

Oh! reine… déesse, marbre virginal et pur!…

«Mais le temps viendra… il n'est pas éloigné…»

Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux… Il dormait; mais il aurait pu répéter les paroles du poète:

Je dors… mais mon cœur veille.

Son cœur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillon suspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été!

XXVII

À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il était tout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardin non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet.

La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'il allait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bien qu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus de minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes menues.

Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé.

Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans le lointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air était embaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias.

Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevait des piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulait bruyamment… Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin.

Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toute vieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant. Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma, et pourtant son cœur eut un battement insolite, et il suivit des yeux avec intention cette forme noire qui s'effaçait.

L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta.

«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?»

Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres.

Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, mais cette fois pour une cause bien différente.

Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'une robe de femme… Il se retourna: c'était elle!

Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait une mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur Sanine, puis tourna la tête de l'autre côté—enfin, arrivée près du jeune homme, elle pressa le pas et le devança.

—Gemma! dit-il à voix très basse.

Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle.

Il la suivit.

La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui.

Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas, dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'un massif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière.

C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeune fille.

Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça une parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui tenaient une petite ombrelle.

De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussi éloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, de si bon matin, et tout près l'un de l'autre?

—Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine.

Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête… Sanine le sentait lui-même… Mais au moins le silence était rompu…

—Moi?… fâchée? dit-elle… Pourquoi?… Non…

—Et vous croyez?… reprit-il.

—Ce que vous m'avez écrit?

—Oui!

Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains, mais fut ressaisie avant de tomber à terre.

—Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit
Sanine.

Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu.

—S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré, c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma.

Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le point de laisser tomber son ombrelle.

—Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine.

Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les doigts de la jeune fille.

—Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre?

Elle le regarda de nouveau.

—Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venu pour me donner un conseil… vous ne saviez pas encore… vous ne sentiez pas encore…

—Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore… Je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,—mais je ne me suis pas tout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis on m'avait dit que vous étiez fiancée… Pouvais-je refuser à votre mère la mission dont elle voulait me charger?… enfin il me semble que je vous ai conseillée de façon à vous permettre de deviner…

Des pas lourds résonnèrent… Un monsieur assez fort, un sac de voyage en sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif après avoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observé le couple, toussa à haute voix, et passa son chemin…

—Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se fut éteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait du scandale… que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages… et que… il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant de repousser votre fiancé, M. Kluber.

—Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côté de Sanine:—n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé… Je ne serai jamais sa femme… Il le sait.

—Vous le lui avez dit? Quand?

—Hier.

—À lui personnellement?

—À lui personnellement… à la maison… Il est venu hier.

—Gemma! vous m'aimez donc?

Elle se tourna vers lui:

—Sans cela, serais-je ici? dit-elle.

Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanine s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et les pressa contre ses yeux et sur ses lèvres.

Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut… Là était le bonheur, c'était bien son visage rayonnant!

Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La jeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux sur lui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière, voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait pas… non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur.

Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativement la tête.

«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur.

—Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour?

Le cœur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvres prononcèrent pour la première fois ce mot: «tu».

—Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma.

—Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant à Francfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que je trouverais ici le bonheur de ma vie entière?

—De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma.

—De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec un nouvel élan.

Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel les deux jeunes gens se trouvaient.

—Allons-nous-en, rentrons chez moi…, veux-tu? proposa Gemma.

Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer… veux-tu?» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps d'achever sa phrase.

Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville.