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Eaux printanières

Chapter 32: XXX
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About This Book

A contemplative narrative follows a man in middle age who, seized by deep ennui, discovers a small keepsake that unlocks memories of youthful travels, relationships, and pivotal choices. The present-day introspection alternates with extended flashbacks that chart emotional awakenings, romantic entanglements, and the gradual formation of character. The work observes moral ambiguity and shifting desires without didacticism, rendering subtle psychological detail and social atmosphere through restrained, finely wrought scenes. Themes of memory, regret, the passage of time, and the tension between personal passion and social expectation run throughout, producing a quiet, reflective study of inner life and its consequences.

XXVIII

Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils avançaient comme dans un rêve.

Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait, et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre.

Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les trouvait exquis!

Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.

Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du premier amour s'accomplissaient en eux.

Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone de l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade, son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui lui est réservé—la mort ou une vie nouvelle—elle envoie à l'avenir ses vœux extatiques.

—Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant du doigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air de vouloir passer inaperçue.

Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parler à Gemma, non pas d'amour,—cet amour était chose entendue, sacrée,—mais de sujets indifférents.

—Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans doute suivie… déjà hier il était toute la journée sur mes talons… Il a deviné…

—Il a deviné!

Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma.

D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase?

Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'était passé la veille.

Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant, s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeant avec son interlocuteur de rapides regards lumineux.

Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mère deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une réponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendre patience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas été facile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter.

Là-dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plus raide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute son indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondément blessante pour l'honneur de M. Kluber!

—La gaminerie, expliqua Gemma, c'était ton duel… et il voulait exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que—Gemma imita l'intonation et les gestes de Kluber—«la conduite de ce Russe jette une ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même la défense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? Tout Francfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier à cause de ma fiancée… À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache sur mon honneur…»

—Peux-tu te figurer que maman était de son avis?… Alors tout à coup je lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sa personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commérages qui pouvaient circuler sur le compte de sa fiancée, parce que je n'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme…

—Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre définitivement avec lui… mais il était là… et c'était plus fort que moi… Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de la chambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau des fiançailles… Il était profondément blessé, mais comme il est très égoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il est parti…

»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman… cela m'a fait beaucoup de peine de voir son chagrin… Je me disais déjà que j'avais été peut-être un peu trop pressée… mais j'avais ta lettre… Puis sans cette lettre, je savais…

—Que je t'aime? dit Sanine.

—Oui, que tu commençais à m'aimer.

Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, et baissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passant venait à sa rencontre ou s'approchait d'elle.

Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme la veille il s'était émerveillé de son écriture.

—Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité,—elle ne comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour, mais parce que j'ai cédé à ses instances… Elle vous soupçonne… c'est-à-dire toi… elle est persuadée que je t'aime… et ce qui l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et que la veille elle est allée te prier de m'influencer… C'était une étrange mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes un sournois, que vous avez abusé de sa confiance… et elle me prédit que vous me tromperez…

—Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?…

—Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir parlé avec vous?

Sanine battit des mains.

—Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout… Tu vas me conduire près d'elle… Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas un trompeur…

La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreux et enthousiastes.

Gemma le regardait avec scrutivité.

—Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près de maman?… Devant maman qui déclare que tout cela est impossible… que cela ne se réalisera jamais?

Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bien qu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le prononcer lui-même.

—Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable!

Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à ses résolutions.

Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas.

On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain.

Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, à quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droit comme une flèche et frisé comme un caniche.

Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambra sa taille svelte et marcha au-devant du couple.

Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda le visage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expression d'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil, banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fit quelques pas en avant.

Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolue elle regarda en face son ancien fiancé.

M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunes gens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson», et s'éloigna de son allure sautillante de dandy.

—Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine.

Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avec elle, garda son bras posé sous celui du jeune homme.

Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause.

—Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés, nous n'avons pas encore parlé à maman… Si vous voulez prendre le temps de réfléchir… vous êtes encore libre, Dmitri.

Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa poitrine et l'entraîna dans la maison.

—Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau
Lénore, je vous amène mon véritable…

XXIX

Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort en personne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent.

Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur, sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement sur la tombe d'un mari ou d'un fils.

Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pas s'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambre comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore.

Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une heure entière!

Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserie afin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour les clients. Le vieillard était lui-même perplexe,—tout au moins il n'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restait tout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui était positivement antipathique.

Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa sœur, et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il ne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieur il décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sont dépourvues de la faculté de compréhension.

Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait de s'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est en vain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je viens pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.»

Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se pardonnait pas de n'avoir rien vu:

«Si mon Giovanni Battista était là, rien de semblable ne se serait passé!» répétait-elle à satiété.

«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine… cela devient bête, à la fin.»

Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui. Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord les repoussa aussi.

Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, elle permit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, de l'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner à boire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne permit pas à Sanine de l'approcher! Oh non!—mais d'entrer dans la chambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parler sans l'interrompre.

Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rare éloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule déclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force de persuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions les plus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville».

Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propres yeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages, assurait-il, n'étaient qu'apparents.

Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelques jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu de fortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il espère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura adoucir pour elle la séparation d'avec sa famille.

Ce mot de séparation faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toute tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil.

Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaire et que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter.

Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénore consentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de reproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu.

Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plus modérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adressées tantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit à pleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut un sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne fût pas là pour voir ses enfants…

L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genoux à ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petit moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandis qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et embrassait le groupe si étroitement enlacé.

Pantaleone jeta un coup d'œil dans la chambre, sourit et aussitôt se renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée.

XXX

Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle dissimulait par respect des convenances.

Sanine avait pris le cœur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une expression d'inquiétude.

D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours étaient plus extraordinaires l'un que l'autre.

Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait pas même à l'épouser,—à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien si ce n'est à sa passion,—entra avec conviction dans son rôle de fiancé et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les questions de madame Roselli.

Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la noblesse,—elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince—elle prit un air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère.

Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il la priait de ne point se gêner.

Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber—à ce nom elle poussa un léger soupir, pinça les lèvres et s'interrompit—que M. Kluber, l'ex-fiancé de Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette somme s'arrondissait rapidement chaque année… et pour conclure madame Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?»

—Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement—cela fait environ quinze mille roubles assignats… Mon revenu est inférieur… Je possède une petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette propriété pourrait donner cinq, six mille roubles… Puis je demanderai une charge publique, j'entrerai au service de l'État… j'aurai deux mille roubles de traitement.

—Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me séparer de Gemma?

—Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter Sanine: je ne manque pas de relations… Alors rien ne m'empêchera de vivre à l'étranger… Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose… pourquoi pas le perfectionnement de votre confiserie?

Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'œil sur Gemma, qui depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée.

—M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore.

—Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien.

—Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau
Lénore dans la même langue.

Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une catholique, comme en Prusse?

À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au sujet des mariages mixtes.

Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction.

—Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle.

—Pourquoi donc?

—Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.

Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter l'argent dont il avait besoin.

Rien que de parler de voyage il sentit son cœur se serrer douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle rougit et resta pensive.

—Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan, dit Frau Lénore… J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement bon et pas cher du tout.

—Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma…

—Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en passant sa tête à la porte de l'autre chambre.

—Très bien… je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.

—À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses sérieuses… Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété… vous vendrez aussi les paysans?

Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic immoral.

—Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que mes moujicks voudront se racheter.

—Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres humains!…

Barbari! murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio.

Il secoua son toupet et disparut.

«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée
Gemma.

La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles.

«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau
Lénore se prolongea jusqu'au dîner.

Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de sa conduite rusée.

Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle, c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête.

—C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un maternel orgueil.

—Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.

—Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine.

—C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire gemme.)

La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser.

Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur qui l'oppressait.

Sanine se sentit tout à coup si heureux; son cœur se remplit d'une telle joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoin d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours auparavant.

—J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!

Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié du prix.

Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel.

Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.

Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines.

Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta un regard en dessous.

Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage n'avait été plus beau ni plus lumineux.

Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit au jeune homme:

—Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?…

Il ne lui laissa pas achever sa phrase…

Gemma détourna son visage:

—Quant à l'autre chose… quant à la différence de religion dont parle maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son cou par un fin cordon de soie… elle tira fortement le cordon, le rompit et tendit la croix au jeune homme en disant:

—Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne.

Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma dans la chambre.

Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua une partie de tresette.

XXXI

Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint la cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui l'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une question d'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sa propriété le plus vite et le plus avantageusement possible.

Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait pas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air et réfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté.

Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait en sens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui se balançait en vacillant légèrement sur de gros pieds.

Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un blond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur les épaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés qui pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment qu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il n'avait pas revu depuis cinq ans.

Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le devança puis se retourna… Il vit un large visage jaunâtre, de petits yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov!

«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit
Sanine.

—Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?

Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée:

—Dmitri Sanine?

—Oui, moi-même! répliqua Sanine.

Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.

—Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,—d'où viens-tu? À quel hôtel?

—Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma femme… et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden.

—Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié… et que ta femme est d'une beauté remarquable.

Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche.

—Oui, on le dit, répondit-il.

Sanine se mit à rire.

—Je vois que tu n'es pas changé… Tu as toujours le même flegme… comme dans le temps, au pensionnat.

—Pourquoi changerais-je?

—On dit encore,—Sanine appuya sur ce mot «on dit»—que ta femme est très riche.

—Oui, on le dit aussi!

—Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi?

—Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme.

—Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune?

De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens.

—D'aucune… Ma femme va de son côté—et moi, du mien…

—Où vas-tu maintenant? demanda Sanine.

—Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue à causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai à l'hôtel et je déjeunerai.

—M'acceptes-tu pour compagnon?

—C'est-à-dire que tu veux déjeuner avec moi?

—Oui!

—Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux… Tu n'es pas bavard?

—Je ne crois pas…

—Cela me va…

Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui.

Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se balançait silencieusement.

«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le «baveux…» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien! Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?… Oui, c'est décidé… je lui en parlerai.»

Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.

En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons, des boîtes, des paquets empilés…

—Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!… dit Polosov en se laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en desserrant sa cravate.

Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un copieux déjeuner.

—Puis, ajouta-il, à une heure la voiture… vous entendez… à une heure précise…

Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et disparut.

Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils, souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir.

Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualité de uhlan.—«Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste des uhlans!» pensa Sanine.

Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans et que depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'elle faisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris.

De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de ses plans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entre tous—c'est-à-dire son désir de vendre ses terres.

Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la porte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner fut servi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaient plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent.

—Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en s'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col de chemise.

—Oui, dans le gouvernement de Toula!

—Dans le district d'Efremoff… Je connais!…

—Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place à table.

—Je crois bien que je la connais.

Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes.

—Ma femme possède des terres dans le voisinage… Eh! garçon, débouchez cette bouteille!… Ces terres sont bonnes… mais tes moujiks t'ont coupé ton bois… À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?…

—J'ai besoin de réaliser l'argent… oui… je vendrai bon marché, tu feras une bonne affaire en me l'achetant.

Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa serviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit.

—Oui… dit-il enfin… Moi je n'achète pas de propriétés… je n'ai pas de capital… Passe-moi le beurre… Mais ma femme achètera peut-être ton bien… Parle-lui de ton affaire… Si tu ne demandes pas cher… elle ne craint pas d'acheter… Mais quels ânes que ces Allemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus simple!… Et ils parlent de l'unification de leur Vaterland… Garçon, emportez cette saleté…

—Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?… demanda
Sanine.

—Toute seule!… Les côtelettes sont bonnes… Je te les recommande!… Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent ma femme, et je te le répète.

Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant.

—Hum!… Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire moi-même?

—Mais la plus simplement du monde… Va lui faire visite à Wiesbaden… Ce n'est pas loin d'ici… Garçon, de la moutarde anglaise?… Vous n'en avez pas?… Quels animaux!… Mais ne perdons pas de temps! Nous partons après-demain… Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras quel bouquet… Ce n'est pas du vinaigre.

Le visage de Polosov s'anima et se colora… Il s'animait uniquement lorsqu'il mangeait et buvait.

—Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine.

—Mais es-tu si pressé de vendre?

—Certainement, je suis très pressé.

—Et il te faut beaucoup d'argent?

—Beaucoup… Vois-tu… je te dirai tout… je me marie!

Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres.

—Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et en joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et comme cela, soudainement?

—Oui… soudainement.

—Ta fiancée est sans doute en Russie?

—Non, elle n'est pas en Russie!…

—Où est-elle?

—Ici, à Francfort!

—Et qui est-elle?

—Elle est Allemande… c'est-à-dire, non, Italienne… Elle est de
Francfort.

—Elle a de l'argent?

—Non, elle n'a pas d'argent.

—Donc, c'est une grande passion?

—Que tu es drôle!… Oui, je l'aime beaucoup.

—Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent?

—Mais oui, oui, oui!…

Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'il essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et l'alluma.

Sanine le regardait sans rien dire.

—Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête en arrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir ma femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine.

—Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez après-demain?

Polosov ferma les yeux.

—Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec ses lèvres et en soupirant… Rentre chez toi, fais vite tes préparatifs de voyage, et reviens ici… À une heure, je pars… Ma voiture est grande, je te prendrai avec moi… C'est ce qu'il y a de mieux à faire… Et maintenant, je vais faire une petite sieste… Quand j'ai mangé, j'ai envie de dormir un peu… Mon tempérament l'exige et je cède… Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir…

Sanine réfléchit, réfléchit… puis tout à coup leva la tête: il avait pris une résolution.

—J'irai avec toi… Merci! À midi et demi je serai ici… et nous irons ensemble à Wiesbaden… J'espère que ta femme ne m'en voudra pas?

Mais Polosov ronflait déjà. Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas…» il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme un enfant.

Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tête sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme, puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence.

XXXII

Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie.

Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres.

En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais avec un peu de confusion.

—Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plus qu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin… Ici, je voudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain… c'est la mode maintenant… puis ici…

—Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant… nous y penserons… Mais, pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer.

Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la pièce voisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenait à la main…

Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux sur Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la préoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de la décision…

Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles, gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leur racontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé à Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres.

—Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent, je ne serai pas obligé d'aller en Russie!… Nous pourrons célébrer le mariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!…

—Quand devez-vous partir? demanda Gemma.

—Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de poste et m'emmène avec lui.

—Vous nous écrirez?

—En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous ferai savoir où nous en sommes…

—Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore.

—Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissé toute sa fortune en mourant.

—Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!… Mais tâchez de ne pas vendre trop bon marché… Soyez prudent et ferme! Ne vous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôt possible… mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix que vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurez pour vous deux—et pour vos enfants.

Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler:

—Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore… Je ne permettrai pas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si elle le donne—tant mieux!… si elle ne le donne pas—tant pis!…

—Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma.

—Je ne l'ai jamais vue.

—Et quand reviendrez-vous?

—Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours… En tout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il ne faudra… Je laisse ici mon âme!… Mais je dois encore passer chez moi avant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porter bonheur!… Cela se fait toujours en Russie.

—La main droite ou la gauche?

—La main gauche, parce qu'elle est plus près du cœur… Je reviendrai demain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!…» J'ai le pressentiment que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies…

Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa chambre pour un instant, pour une communication importante.

Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle.

Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demander quelle pouvait être cette communication importante.

Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille.

Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce terreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âme dès qu'il eut franchi ce seuil sacré.

Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la jeune fille et pressa son visage contre sa robe.

—Tu es à moi? dit-elle.—Tu reviendras bientôt?

—Je suis à toi… Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée.

—Je t'attendrai…

Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans la direction de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui, Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie et prononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main levée, comme dans un geste de menace.

À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov.
Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux.

Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'es décidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles avec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur le perron.

Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture les nombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie et disposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ils avaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège du cocher.

Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit après avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare, l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entrer aussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui.

Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il tenait à un bon pourboire.

Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les portières claquèrent et la voiture s'ébranla.

XXXIII

Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.

Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière; les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la nature, c'est ma mort!»

Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs.

Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues, regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des pourboires proportionnés à leur zèle.

À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la garda pour lui et offrit l'autre à Sanine.

Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un éclat de rire.

—De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de l'orange avec ses ongles courts et blancs.

—De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!…

—Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouche tout un quartier d'orange…

—Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!… Hier je pensais à me trouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de la Chine… et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma propriété à ta femme, que je n'ai jamais vue!

—Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verras bien d'autres… Par exemple, est-ce que tu te représentes ton ami Polosov sur un cheval d'ordonnance?… Eh bien! cela m'est arrivé… Et en me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a commandé: «Au trot, faites aller au trot ce gros cornette!»

Sanine se gratta l'oreille.

—Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractère?
J'ai besoin de le savoir…

—Le grand-duc pouvait à son aise commander «Au trot», continua Polosov avec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir à cheval? Aussi leur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos épaulettes… moi, je n'en veux plus!… Ah! tu veux que je te parle de ma femme?… Eh bien! ma femme est un être humain comme tous les autres… seulement «ne lui mets pas le doigt dans la bouche», elle n'aime pas cela!… Mais avant tout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire… Raconte-lui tes amours… mais d'une façon amusante… tu me comprends?

—Comment, d'une façon amusante?

—Mais oui, tu m'as dit… que tu es amoureux… que tu as l'intention de te marier… Eh bien! raconte-lui toute l'affaire…

Sanine se sentit blessé.

—Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage?

Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jus de l'orange coulait sur son menton.

—C'est ta femme qui t'a demandé d'aller à Francfort pour faire ces emplettes? demanda Sanine après quelques moments de silence.

—Oui, c'est elle-même!

—Quelles emplettes?

—Mais… des joujoux!

—Des joujoux!… Tu as des enfants?

À cette question, Polosov s'éloigna de Sanine.

—Qu'est-ce que tu dis là? Pourquoi aurais-je des enfants?… Les joujoux, ce sont des colifichets… des articles de toilette…

—Tu t'y entends?

—Je m'y entends…

—Mais tu m'as dit que tu ne te mêles jamais des affaires qui concernent ta femme!

—Je ne me mêle pas d'autre chose… rien que de sa toilette… cela me désennuie… Ma femme a bonne opinion de mon goût… Puis je sais marchander.

Polosov commençait à égrener ses phrases… Il était déjà fatigué.

—Et elle est très riche, ta femme?

—Oui, elle est assez riche… mais tout pour elle.

—Il me semble pourtant que tu n'as pas à te plaindre?

—Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que je n'en profite pas! Je lui suis utile… Elle y trouve son profit… Je suis commode!…

Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit à souffler péniblement, comme pour dire: «Épargne-moi donc; ne me fais plus dire un mot; tu vois comme cela me fatigue de parler.»

Sanine le laissa tranquille et s'enfonça de nouveau dans ses réflexions.

À Wiesbaden, l'hôtel devant lequel s'arrêta la voiture ressemblait plutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrent dans les couloirs et il y eut tout un remue-ménage parmi le personnel.

Des valets en habit apparurent à l'entrée; le portier brodé d'or sur toutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portière.

Polosov descendit de voiture en triomphateur et commença l'ascension de l'escalier embaumé et couvert de tapis.

Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe, courut au-devant de lui; c'était son valet de chambre.

Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout avec lui, parce que la veille à Francfort on l'avait laissé passer la nuit sans eau chaude!

Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement et retira les galoches du barine.

—Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov.

—Madame est chez elle… Madame s'habille… Madame dîne chez la comtesse Lassounski.

—Ah! chez la comtesse!… Écoute! il y a dans la voiture des effets… prends-les toi-même et apporte-les ici… Et toi, Dmitri Pavlovitch, dit-il à Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra dans trois quarts d'heure… Nous dînerons ensemble..

Polosov s'éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plus modestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé, il entra dans le vaste appartement occupé par «Son Altesse le prince Polosov.»

Il trouva «Son Altesse» assis dans un fauteuil de velours écarlate au milieu d'un salon resplendissant.

Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre un bain et de se revêtir d'une très riche robe de chambre de satin; sa tête était ornée d'un fez couleur de fraise.

Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps.

Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il ne tourna pas la tête du côté de Sanine, ne remua pas les paupières, ne proféra pas un son.

C'était un spectacle vraiment majestueux.

Après l'avoir admiré quelques instants, Sanine se disposait à parler pour rompre ce silence auguste, lorsque tout à coup la porte de la chambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et jolie femme, vêtue d'une robe de soie blanche ornée de dentelles noires, avec des diamants aux poignets et autour du cou.

C'était Maria Nicolaevna Polosov.

Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la tête en nattes toutes prêtes à être relevées.

XXXIV

—Ah, pardon! s'écria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus, demi-moqueur.

Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur
Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs.

—Je ne vous savais pas encore ici.

—Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bouger de sa place et en montrant Sanine du doigt.

—Oui, je sais… Tu m'as déjà parlé de lui… Je suis enchantée de faire votre connaissance… Mais je suis venue pour te demander un service, Hippolyte Sidorovitch… Ma femme de chambre est si maladroite aujourd'hui.

—Tu veux que je donne un coup de main à ta coiffure…

—Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, répéta Maria Nicolaevna avec le même sourire.

—Elle fit un signe de tête à Sanine, pirouetta sur elle-même et disparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide mais harmonieuse d'un cou exquis, d'épaules splendides et d'une taille admirable.

Polosov se leva—et se balançant lourdement suivit sa femme dans l'autre chambre.

Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme sût parfaitement qu'il se trouvait dans le salon du «prince Polosov», et que cette petite comédie avait été jouée à son intention, pour montrer des cheveux qui valaient d'ailleurs la peine d'être vus.

Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame.

«Si elle a voulu m'éblouir par sa beauté, pensa-t-il, qui sait, peut-être se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la propriété.»

Son âme était tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes les autres femmes lui étaient indifférentes, c'est à peine s'il les voyait, et cette fois il se contenta de penser «Oui, on avait raison de me dire que cette dame est fort belle!»

S'il ne s'était pas trouvé dans cet état exceptionnel, il se serait certainement exprimé autrement.

Maria Nicolaevna, née Kolychkine, était une femme qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle fût une beauté incontestée: on distinguait nettement en elle les traces de son origine plébéienne. Le front était bas, le nez un peu charnu et légèrement retroussé: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sa peau, ni de l'élégance de ses mains et de ses pieds… mais que signifiaient ces détails?

Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une «beauté sacrée» comme disait le poète Pouchkine, mais devant le prestige d'un vigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane… et il n'y avait pas moyen de ne pas tomber en arrêt devant elle.

Mais l'image de Gemma protégeait Sanine, comme le triple bouclier que chante le poète.

Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari.

Elle s'approcha de Sanine… et sa démarche était si séduisante, que certains originaux… hélas! que ces temps sont loin,—devenaient follement épris de Maria Nicolaevna rien que pour sa démarche.

«Lorsque cette femme marche à ta rencontre, on dirait que le bonheur de ta vie entre par la même porte! disait un de ses adorateurs.

Elle tendit la main à Sanine et lui dit de sa voix caressante et contenue:

—Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentrerai de bonne heure…

Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna disparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête en arrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impression harmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant.

Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de ses joues non pas une, mais trois petites fossettes—et ses yeux souriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées et rayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche.

Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, comme auparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissait ses joues bouffies, incolores et déjà ridées.

Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que
Sanine.

Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le plus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable!

Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», se penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque morceau.

D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement il l'avalait en faisant claquer ses lèvres…

Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement… mais sur quel sujet?… Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau dans sa propriété… et il en parlait avec amour, accumulant les détails, et n'employant que les diminutifs affectueux…

Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition,—il avait à plusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voix courroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid, froid comme la glace—Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joie de Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais, rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui porter le lendemain.

Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire—son sommeil n'avait duré qu'une heure et demie—et après avoir bu un verre d'eau de Seltz avec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de la véritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans un bocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre, il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'il serait disposé à faire avec lui une partie de douratchki.

Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre ses explications sur les moutons et entrer dans des détails fastidieux…

Le garçon apporta les cartes et la partie commença; il va sans dire qu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer le temps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dîner chez la comtesse Lasounski elle trouva les deux hommes à cette innocente occupation.

En entrant dans le salon elle aperçut les cartes et la table de jeu, et partit d'un éclat de rire.

Sanine ce leva, mais elle lui dit:

—Non, continuez votre jeu… Je vais changer de robe, et je reviens…

Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira ses gants tout en marchant…

Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplacé sa toilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manches ouvertes et flottantes; une lourde cordelière entourait sa taille.

Elle s'assit à côté de son mari, et attendit le moment de la partie où il devint dourak (imbécile), alors elle lui dit:

—Maintenant, petite crêpe, c'est assez!

À ce mot de petite crêpe Sanine la regarda tout étonné et elle lui sourit gaîment, répondant au regard du jeune homme en le regardant en face, et creusant toutes les fossettes de ses joues.

—Assez, dit-elle de nouveau à son mari, je vois que tu as envie de dormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Sanine pour causer un peu…

—Je n'ai pas sommeil répondit Polosov en se levant lourdement de son fauteuil, mais j'irai quand même me coucher et je baiserai la main…

Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine.

Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre congé.

—Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevna en posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avec impatience ses ongles l'un contre l'autre.—On m'a dit que vous allez vous marier? Est-ce vrai?

Quand elle eut posé cette question Maria Nicolaevna inclina légèrement la tête de côté pour regarder plus fixement et plus profondément dans les yeux du jeune homme.