WeRead Powered by ReaderPub
Eaux printanières cover

Eaux printanières

Chapter 42: XL
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A contemplative narrative follows a man in middle age who, seized by deep ennui, discovers a small keepsake that unlocks memories of youthful travels, relationships, and pivotal choices. The present-day introspection alternates with extended flashbacks that chart emotional awakenings, romantic entanglements, and the gradual formation of character. The work observes moral ambiguity and shifting desires without didacticism, rendering subtle psychological detail and social atmosphere through restrained, finely wrought scenes. Themes of memory, regret, the passage of time, and the tension between personal passion and social expectation run throughout, producing a quiet, reflective study of inner life and its consequences.

XXXV

Bien que Sanine ne fût pas un novice et qu'il eût déjà quelque expérience des hommes, la manière d'être délurée de madame Polosov l'eût tout de même troublé, s'il n'avait pas vu dans cette familiarité et ce sans-façon un heureux augure pour son entreprise. «Flattons les caprices de cette riche dame», se dit-il; et il répondit d'un ton aussi dégagé que l'était la question posée:

—Oui, je me marie.

—Vous épousez une étrangère?

—Une étrangère!

—Vous venez de faire sa connaissance à Francfort?

—Oui, madame, à Francfort.

—Et peut-on savoir qui est cette jeune fille?

—Certainement. Elle est la fille d'un confiseur.

Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils.

—Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix posée; c'est délicieux!… Et moi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes comme vous… La fille d'un confiseur!

—Je vois que cela vous étonne? dit Sanine, non sans dignité… mais, d'abord, je n'ai point de préjugés…

D'abord cela ne m'étonne nullement, s'écria Maria Nicolaevna en l'interrompant—des préjugés, je n'en ai pas non plus… Je suis moi-même la fille d'un moujik!… Eh bien! non, vous ne m'avez pas épatée! Ce qui m'étonne et me réjouit, c'est de voir un homme qui n'a pas peur d'aimer… Vous l'aimez?…

—Oui, madame.

—Elle est très belle?

Cette dernière question agaça quelque peu Sanine, mais il n'y avait plus moyen de reculer.

—Vous comprenez vous-même, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout homme trouve le visage de l'aimée plus beau que tous les autres, mais ma fiancée est une véritable beauté!…

—Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique?

—Oui, elle a des traits parfaitement réguliers.

—Vous n'avez pas son portrait?

—Non.

À cette époque la photographie n'était pas connue, et les daguerréotypes commençaient seulement à se répandre.

—Quel est son nom?

—Gemma!

—Et le vôtre?

—Dmitri…

—Et votre nom patronymique?

—Pavlovitch.

—Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la même voix traînante… Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch… Vous devez être un brave garçon… Donnez-moi votre main… Soyons amis…

Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureux doigts blancs…

Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et plus chaude, plus douce, plus souple et vivante.

—Mais savez-vous quelle idée me vient?

—Voyons cette idée?

—Vous ne vous fâcherez pas? Non?… Vous dites que vous êtes fiancés…
Il n'y avait pas moyen de faire autrement?

Sanine fronça les sourcils.

—Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna?

Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tête, elle rejeta en arrière les cheveux qui tombaient sur ses joues.

—Vraiment, il est délicieux, dit-elle, rêveuse, distraite… Un chevalier! Allez après cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plus d'idéalistes!

Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent très pur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse.

—Vous avez sans doute été élevé à la maison, dans une famille de l'ancien type, où l'on craint Dieu? demanda-t-elle.

Et elle ajouta aussitôt:

—Vous êtes de quel gouvernement?

—Du gouvernement de Toula.

—Nous sommes vous et moi de la même auge! Mon père… Mais savez-vous qui était mon père?

—Oui, je le sais.

—Il est né à Toula… Assez là-dessus…, maintenant passons aux affaires.

—Comment aux affaires?… Que voulez-vous dire?

Maria Nicolaevna cligna des yeux.

Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expression caressante et légèrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands, leur lueur claire, presque froide, n'annonçait rien de bon…, presque une menace. Ses yeux étaient embellis surtout par ses sourcils bien fournis, un peu proéminents, de vrais sourcils de martre.

—Mais dans quelle intention êtes-vous venu ici? Vous désirez me vendre votre propriété? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-ce pas?

—Oui, j'ai besoin d'argent.

—De beaucoup d'argent?

—Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs… Hippolyte Sidorovitch connaît ma propriété… vous pouvez le consulter… Je ne demande pas un prix élevé.

Maria Nicolaevna agita la tête de droite à gauche…

Premièrement, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du bout des doigts le parement du surtout de Sanine,—je n'ai pas l'habitude de consulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette… sur ce chapitre il est fort…—Secondement, pourquoi ne voulez-vous pas demander un prix élevé? Je ne veux pas profiter de ce que vous êtes amoureux et prêt à tous les sacrifices?… Je n'accepterai pas de vous un rabais… Comment? Au lieu de stimuler,—comment dirai-je cela…—d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vous exploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent je n'épargne pas les gens… mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends.

Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlait sérieusement.

Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!»

Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et des biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre Sanine et madame Polosov, et se retira.

La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé.

—Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans le sucrier.

Sanine se récria:—Madame! d'une si belle main!…

Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la première gorgée de thé.

Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair.

—J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pour ma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas en droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent disponible… Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas normales… Je dois tenir compte de toutes ces considérations…

Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria Nicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil, le regardait toujours du même regard clair et attentif.

Il se tut enfin.

—Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant… je vous écoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez.

Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait de dessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvait tirer… Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas de lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaient imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait.

Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau.

—Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit.

—Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant…, savez-vous…, je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi une affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix… Mais il faut me donner un peu de temps…, deux jours, pour prendre une décision… Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votre fiancée?… Je ne vous retiendrai pas un moment de plus… contre votre gré… je vous en donne ma parole… Mais si vous avez besoin immédiatement de cinq ou six mille francs… je vous les avancerai avec plaisir…

Sanine se leva.

—Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre service, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous… Mais puisque vous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet de ma propriété… Je peux rester ici encore deux jours.

—Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire… Et cela vous sera pénible, très pénible? Avouez-le-moi?…

—Mais j'aime ma fiancée… et il ne m'est pas indifférent d'être séparé d'elle.

—Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec un soupir… Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur… Vous vous retirez déjà?

—Il est très tard, remarqua Sanine.

—Et vous avez besoin de repos après le voyage… et après votre partie de douratchki avec mon mari?… Dites-moi, vous êtes un grand ami de mon mari?

—Nous avons été élevés dans le même pensionnat.

—Et déjà alors il était comme cela?

—Comment «comme cela?» demanda Sanine.

Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à en devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva, et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanine et lui tendit la main.

Il salua et se dirigea vers la porte.

—Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure… Vous m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon.

Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveau dans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête.

Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules—et il était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute la personne étaient d'une beauté ensorcelante…

XXXVI

Minuit avait sonné depuis longtemps, et la lampe brûlait encore dans la chambre de Sanine. Il était assis devant sa table et écrivait à «sa Gemma».

Il lui raconta tout ce qui s'était passé, décrivit les Polosov—le mari et la femme—mais en somme parla davantage de ses sentiments et finit par donner rendez-vous à sa fiancée dans trois jours!!! accompagnés de trois points d'exclamation.

Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre à la poste et alla faire un tour dans le jardin du Kurhause où il y avait déjà de la musique.

Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant le pavillon où se trouvait l'orchestre, écouta un pot-pourri de Robert le Diable et après avoir pris du café, suivit une allée écartée et s'assit sur un banc tout à ses pensées.

Le manche d'une ombrelle le frappa tout à coup assez fort sur l'épaule.
Il tressaillit…

Vêtue d'une robe légère gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et des gants de Suède, fraîche et rose comme une matinée d'été, mais ayant encore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans ses regards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui.

—Bonjour, dit-elle. J'ai envoyé à votre recherche, mais vous étiez déjà parti:—Je viens de boire mon second verre.—Vous savez, on me force ici de boire de l'eau.—Dieu sait pourquoi… Est-ce que je suis malade, moi?… Et après avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant une heure entière! Voulez-vous être mon cavalier?… Et ensuite nous prendrons le café…

—J'ai déjà pris le café, dit-il en se levant, mais je serai heureux de me promener avec vous.

—Alors donnez-moi le bras… Ne craignez rien… Votre fiancée n'est pas ici… elle ne vous verra pas.

Sanine eut un sourire forcé.

Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il éprouvait une sensation pénible. Mais il obéit et s'inclina avec empressement… Le bras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeune homme, glissa contre lui et l'enlaça presque.

—Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son épaule l'ombrelle ouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer les plus jolis endroits… Et savez-vous—elle employait fréquemment cette expression—pour le moment nous ne parlerons pas de votre propriété… Après le déjeuner nous examinerons l'affaire à loisir… Maintenant vous devez me parler de vous… afin que je sache à qui j'ai affaire… Après, si cela vous intéresse, je vous raconterai mon histoire… voulez-vous?

—Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien à raconter dans ma vie…

—Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise… Je n'ai pas l'intention de faire la coquette avec vous.

Elle haussa les épaules.

—Il a une fiancée belle comme une statue antique, et je perdrais mon temps à faire la coquette avec lui?… Mais vous détenez la marchandise et je suis acquéreur… Je veux savoir à quoi ressemble cette marchandise?… C'est à vous de me la faire voir… Je veux savoir non seulement ce que j'achète mais à qui je l'achète… En affaires c'était une règle pour mon père… Eh bien! commencez, vous pouvez passer l'enfance… commencez votre récit du jour où vous êtes débarqué à l'étranger. Où avez-vous été avant de venir en Allemagne?… Mais ralentissez donc le pas, rien ne nous presse…

—Je suis venu ici d'Italie où j'ai passé plusieurs mois.

—Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose qui m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée là-bas… Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous la musique?

—J'aime les arts… J'aime tout ce qui est beau.

—La musique aussi?

—La musique aussi.

—Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes… et encore au village, au printemps, avec des danses… Vous savez ce que j'entends! Les moujiks en chemises rouges… dans les prairies d'herbe tendre… délicieux!… Parlez donc…

Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance.

Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveau de celui du jeune homme.

Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir, gauchement—mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. Maria Nicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elle obligeait involontairement les autres à la même sincérité.

Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle le cardinal de Retz.

Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse. Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées, il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelait elle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côté du jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de son compagnon, et le regardant dans les yeux… Ce «bon garçon» marchait à côté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respirait cette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante, qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement.

Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonne heure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours en avant, en avant… dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons, disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours bras dessus, bras dessous.

Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené si longuement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait.

—N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois.

—Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu.

Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque servilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vrai dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien:

—Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni demain.

Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément.

—Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les
Russes du démon de la curiosité.

—Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici… Il me fait aussi la cour… Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suis sûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux.

«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même… Et avec cela elle a le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!»

Maria Nicolaevna ne s'était pas trompée. Quand ils rentrèrent à l'hôtel, ils trouvèrent son «époux» ou sa «petite crêpe» assis, son fez sur la tête, devant la table mise.

—Je suis déjà las d'attendre, dit-il avec aigreur… J'étais sur le point de prendre le café sans toi.

—Bon, bon!… s'écria gaîment Maria Nicolaevna, tu t'es fâché? Cela te fera du bien. Sans cela tu serais complètement figé… Je t'amène un convive! Sonne vite pour le café. Et maintenant prenons du café—le meilleur café qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur une nappe blanche comme la neige.

Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit à battre des mains.

Polosov la regarda sous les sourcils:

—Qu'est-ce qui vous met en gaîté aujourd'hui, Maria Nicolaevna? demanda-t-il à demi-voix.

—Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous, monsieur Sanine, et prenez du café pour la seconde fois ce matin! Ah! que j'aime à commander, c'est mon plus grand plaisir!

—Quand on vous obéit, marmotta de nouveau Polosov.

—Naturellement, quand on m'obéit. C'est pourquoi je suis si heureuse avec toi… N'est-ce pas, ma petite crêpe?… Et voici le café.

Sur le vaste plateau qu'apporta le garçon se trouvait le programme du spectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitôt.

—Un drame! dit-elle avec colère, un drame allemand. En tout cas cela vaut encore mieux qu'une comédie allemande!… Retenez pour moi une loge… une baignoire… Non… Je préfère la Fremden-loge (la loge des étrangers)… Vous entendez, garçon, la Fremden-loge.

—Mais si la Fremden-Loge est déjà, retenue par Son Excellence le Stadt-Director

—Vous donnerez à Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra!
Vous entendez!

Le garçon baissa tristement la tête d'un air soumis.

—Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au théâtre? Les acteurs allemands sont détestables!—Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Que vous êtes aimable!… Et toi, ma petite crêpe, tu ne viendras pas?

—Comme tu voudras, répondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenait entre ses lèvres.

—Sais-tu… reste à la maison. Tu dors toujours au théâtre… Et tu comprends mal l'allemand… Voici ce que tu feras: Tu écriras au gérant pour lui donner une réponse au sujet du moulin… Puis au sujet de la farine des moujiks… Écris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas!… Voilà de quoi t'occuper toute la soirée…

—Bon, ce sera fait! répondit Polosov.

—Tu es un brave garçon… Et maintenant, puisque j'ai parlé de régisseurs, abordons la question principale… Oui, dis au garçon d'emporter tout cela… Maintenant exposez-nous votre affaire, continua-t-elle s'adressant à Sanine. Vous nous direz quel prix vous demandez, et quels arrhes vous désirez.

«Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.»

—Vous m'avez déjà parlé, reprit madame Polosov, vous m'avez admirablement décrit votre jardin, mais «petite crêpe» n'était pas là… Il faut qu'il entende aussi quelque chose… Je suis heureuse de penser qu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous ai promis de m'occuper de votre affaire après le déjeuner, et je tiens toujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami?

Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage…

—C'est la vérité même!… Vous ne trompez jamais personne.

—Jamais! Et je ne tromperai jamais personne… Eh bien! monsieur
Sanine, «défendez votre cause», comme on dit devant les tribunaux…

XXXVII

Sanine «défendit sa cause», c'est-à-dire que, pour la seconde fois, il se mit à décrire sa propriété, mais sans faire allusion aux beautés de la nature. De temps en temps il en appelait à Polosov qui devait confirmer «les faits et les chiffres».

Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tête. Approuvait-il? Désapprouvait-il? Bien habile eût été celui qui aurait pu le dire!

D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Elle fit preuve de qualités administratives et économiques surprenantes. Tous les détails de l'administration d'une propriété lui étaient familiers. Elle s'enquérait de tout, entrait dans les plus minimes détails, mettait les points sur les i.

Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous les tourments d'un accusé assis sur le banc étroit, devant un juge sévère et pénétrant.

—Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement.

Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'elle badinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins.

Lorsqu'il devint évident au cours de l'interrogatoire que le jeune homme ne distinguait pas assez clairement la signification des mots «nouveau partage» et «le labour», Sanine sentit la sueur humecter son front.

—Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna… Je connais maintenant votre propriété comme vous la connaissez vous-même… Combien me demandez-vous par âme?

À cette époque on vendait en Russie les propriétés à tant par tête de serf attaché à la propriété!

—Mais… je suppose… pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine avec effort.

Oh! Pantaleone, Pantaleone… Pourquoi n'étais-tu pas là pour lui crier encore: barbari!

Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul.

—Bien! dit-elle… cela me semble raisonnable… Mais je vous ai demandé deux jours de réflexion… Et vous devez attendre jusqu'à demain… Je crois que nous nous entendrons—et alors vous me direz combien vous désirez pour les arrhes…

—Et maintenant, basta cosi! ajouta-t-elle en voyant que Sanine se disposait à lui répondre… Nous nous sommes assez occupés comme ça du vil métal… À demain les affaires! Savez-vous… Je vous rends votre liberté…

Madame Polosov consulta la petite montre émaillée qu'elle tenait dans sa ceinture.

—Je vous laisse votre liberté jusqu'à trois heures… Vous avez besoin d'un peu de repos… Allez jouer à la roulette.

—Je ne joue à aucun jeu de hasard.

—Vraiment? Mais vous êtes la perfection même… Au reste, je ne joue pas non plus… C'est bête de jeter son argent au vent… de perdre sûrement… Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder les têtes… Il y en a de très drôles… Il y a une vieille dame qui porte une ferronnière et qui a des moustaches!… L'ensemble est délicieux! Il y a aussi un prince russe—il est beau dans son genre… Une figure majestueuse, le nez recourbé comme un bec d'aigle, et quand il risque un thaler, il fait le signe de la croix sous son gilet… Enfin, lisez les journaux… Promenez-vous, faites ce que bon vous semble… Seulement n'oubliez pas qu'à trois heures, je vous attends… de pied ferme… Nous dînerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent le spectacle à six heures et demie!

Madame Polosov tendit la main à Sanine.

—Sans rancune, n'est-ce pas?

—Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je?

—Mais parce que je vous ai tourmenté… Et ce n'est pas fini, vous verrez ce qui vous attend.

Maria Nicolaevna cligna des yeux—et toutes ses petites fossettes éclatèrent sur ses joues devenues rosées.

—Au revoir!

Sanine salua et sortit du salon.

Un rire bruyant éclata derrière lui, et la glace devant laquelle il passa refléta la scène suivante: Maria Nicolaevna avait enfoncé le fez de son mari jusqu'au nez et Polosov agitait désespérément ses deux bras pour se dégager les yeux.

XXXVIII

Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine dès qu'il se retrouva dans sa chambre.

En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos, besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, des conversations, de tout le brouhaha qui s'était glissé dans sa tête et dans son âme,—de ce rapprochement imprévu, qu'il n'avait pas souhaité, avec une femme qui était pour lui une étrangère.

Et il lui avait fallu subir cette épreuve le lendemain du jour où il avait appris que Gemma l'aimait, et où elle était devenue sa fiancée!…

N'était-ce pas un sacrilège?

Mentalement, il demanda mille fois pardon à sa pure, à son immaculée tourterelle, bien qu'il ne comprît pas de quoi il se sentait coupable. Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donnée.

S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire qui l'avait amené à Wiesbaden, il se serait enfui de là, au galop, pour retourner à son cher Francfort, dans cette maison aimée qu'il regardait déjà comme un peu sienne, aux pieds de Gemma.

Mais il n'y avait pas de remède à son mal! Il fallait boire le calice jusqu'au fond, s'habiller, aller dîner, et de là au théâtre…

—Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain!

Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colère… Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase, avec reconnaissance à Gemma, à la vie qu'ils mèneraient à eux deux, au bonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme étrange, cette madame Polosov, était sans cesse devant ses yeux, «un crampon», s'avouait-il avec colère. Et il ne pouvait pas se débarrasser de l'image de Maria Nicolaevna, s'empêcher d'entendre sa voix, chasser le souvenir de ses paroles, il ne pouvait se délivrer du parfum particulier, fin, frais, si pénétrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient les vêtements de madame Polosov.

C'était évident, cette femme se moquait de lui… elle tâchait de s'emparer de lui de mille façons.

Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement le caprice d'une femme riche, gâtée… et sans scrupules?…

Et le mari? Quel être! Quelles sont donc ses relations avec sa femme?

Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas à refouler toutes ces questions qui assiégeaient sa pauvre tête? En réalité ne pouvait-il penser à autre chose qu'à M. et madame Polosov? Pourquoi lui était-il impossible de chasser cette image qui le hantait sans cesse, même quand toute son âme se tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour?

Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre lui et les traits divins de l'aimée? Non seulement ce visage s'interpose, mais il lui sourit effrontément.

Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues, ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, et qu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui?

Oh! non! C'est insensé! Demain tout cela aura disparu sans même laisser une trace.

Cependant le laissera-t-elle partir demain?

Oui…

Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendre auprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et après avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov.

Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long, long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrière la tête,—mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?—le baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu trois jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madame Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier.

—Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à qui l'embarras de Sanine n'avait pas échappé.

—Oui… J'ai déjà eu l'honneur…, répondit Daenhoff. Et se penchant vers madame Polosov, il ajouta à demi-voix:

—C'est lui… votre compatriote… ce Russe…

—Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaça l'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsi qu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou de Maria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration, chaque fois qu'il la regardait.

Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami de la maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétaire fit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sans cérémonie.

—Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une plébéienne comme moi?

À cette époque vivait à Wiesbaden une principessa di Monaco, qui ressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi.

—Mais, madame, toutes les princesses du monde…, commença le malheureux secrétaire.

Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrétaire, malgré sa raie, fut obligé de partir.

Madame Polosov était habillée ce jour-là «à son avantage», comme disaient nos aïeules.

Elle portait une robe de soie rose glacée avec des manches à la Fontanges et un gros diamant à chaque oreille. Ses yeux brillaient à l'égal de ses diamants. Elle était de très bonne humeur et en verve.

À table, Maria Nicolaevna plaça Sanine à côté d'elle et lui parla de Paris, où elle pensait se rendre dans quelques jours, et déclara qu'elle en avait assez des Allemands, qu'ils sont bêtes quand ils veulent faire de l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des bêtises, puis, tout à coup, à brûle-pourpoint, elle demanda à son voisin:

—Est-il vrai que vous vous êtes battu avec l'officier que vous avez rencontré ici, il y a un instant?

—Comment le savez-vous? s'écria Sanine pris au dépourvu.

—Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch… je sais aussi que vous aviez raison, mille fois raison… je sais que vous vous êtes conduit en preux chevalier… Dites-moi, la dame en question était votre fiancée?…

Sanine fronça légèrement les sourcils.

—Ne me répondez pas, ne me répondez pas, ajouta-t-elle vivement, je vois que cela vous est désagréable… Pardonnez-moi… je ne demande rien! Ne vous fâchez pas.

À ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal à la main.

—Qu'est-ce qui t'amène? Est-ce que le dîner est servi? demanda madame
Polosov.

—On va servir le dîner… Sais-tu quelle nouvelle je trouve dans l'Abeille du Nord?… Le prince Gromoboï est mort.

Maria Nicolaevna leva la tête.

—Ah! que le Seigneur donne le repos à son âme!

Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta:

—Toutes les années, au mois de février, le jour anniversaire de ma naissance, ce prince ornait mon appartement de camélias… Cependant, ce n'est pas la peine de rester à Saint-Pétersbourg tout l'hiver en prévision de cette surprise?… Il devait avoir au moins soixante-et-dix ans? demanda-t-elle à son mari.

—Oh oui! Mais quelles funérailles! Toute la Cour! Le journal publie aussi des vers du prince Kovrijkine à la mémoire du prince Gromoboï.

—Tant mieux!

—Veux-tu que je te les lise?

—Non, je n'y tiens pas… Allons dîner. Le vivant pense à la vie! Votre main, Dmitri Pavlovitch.

Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé.

Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et surtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plus d'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste.

Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs et les menteurs. Et elle en trouvait partout…

On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elle racontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle était enfant.

Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que la plupart des jeunes femmes de son âge.

Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et de loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux blanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaient très bien.

—Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari… tu t'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort… Je t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela…

—Non, je n'y tiens pas… répondit Polosov en coupant l'ananas avec un couteau d'argent.

Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts.

—Eh bien! notre pari, le tiens-tu?

—Oui, je le tiens!

—Bien, mais tu le perdras.

Polosov poussa son menton en avant.

—Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria
Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras.

—Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine.

—Non… je ne peux pas vous en parler maintenant… plus tard, répondit
Maria Nicolaevna, et elle rit.

Sept heures sonnèrent Le garçon vint annoncer que la voiture était avancée.

Polosov reconduisit sa femme jusqu'à la porte, puis retourna aussitôt dans son fauteuil.

—N'oublie pas la lettre au régisseur! lui cria madame Polosov de l'antichambre.

—Ne crains rien! J'écrirai… je suis un homme ponctuel.

XXXIX

En 1840, le théâtre de Wiesbaden était un édifice des plus laids, et sa troupe, par sa médiocrité prétentieuse et misérable, par sa routine banale et voulue ne s'élevait en rien au-dessus du niveau des théâtres allemands de l'époque… Le théâtre de Carlsruhe et sa troupe, sous la direction du «célèbre» Devrient, peut être regardé comme le modèle du genre.

Derrière la loge retenue par «Son Excellence madame von Polosov»—et Dieu sait comment le garçon avait pu louer cette loge!—il est évident qu'il ne s'était pas avisé d'offrir un pourboire au Stadt-Director, toujours est-il que derrière cette loge se trouvait un petit salon entouré de divans.

Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever les écrans qui séparaient la loge du théâtre.

—Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle.—Ils viendraient tous m'ennuyer l'un après l'autre.

Elle fit placer Sanine à côté d'elle, le dos à la salle, afin que la loge semblât vide.

L'orchestre joua l'ouverture des Noces de Figaro… Le rideau se leva. On donnait, ce soir-là, une de ces pièces allemandes dans lesquelles les auteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une langue choisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une idée «profonde» ou «palpitante d'intérêt» représentant le «conflit tragique» et exhalant un ennui… asiatique, comme il existe un choléra asiatique.

Maria Nicolaevna écouta patiemment la moitié de l'acte, mais quand le jeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeune premier était revêtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffants et un col de peluche, un gilet rayé avec des boutons de nacre, un pantalon vert à sous-pieds de cuir laqués, et des gants blancs de peau de chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sa poitrine et écartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mit à hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir.

—Le dernier acteur français, s'écria-t-elle avec indignation, dans la dernière ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cette célébrité allemande.

Madame Polosov passa dans le salon attenant à la loge.

—Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante à côté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons.

Sanine obéit.

Maria Nicolaevna le regarda.

—Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avec vous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventail l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans une famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mon gouverneur… c'était ma première… non, ma seconde passion… La première fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don. J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un passage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames en français: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avait les cils longs comme cela.

Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle du pouce indiqua la moitié de sa longueur.

—Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait monsieur Gaston!… Je dois vous dire qu'il était très savant et très sévère, il était Suisse… il avait une tête très énergique… des favoris noirs comme la poix… un profil grec… et des lèvres qui semblaient coulées en bronze!… Je le craignais! C'est le seul homme que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur de mon frère, qui est mort depuis… Il s'est noyé… Une bohémienne m'a prédit aussi une mort violente… mais ces prédictions sont des enfantillages… Je n'y crois pas… Pouvez-vous vous figurer mon mari armé d'un stylet?…

—La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine.

—Bêtises que tout cela! Niaiseries!… Vous êtes superstitieux?… Je ne le suis pas du tout… Ce qui doit arriver, arrivera… Monsieur Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la mienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcher au-dessus de ma tête… il se couchait tard et mon cœur se pâmait alors de vénération ou d'un autre sentiment… Mon père savait à peine lire et écrire… mais il nous a donné une bonne instruction… Vous ne vous doutez pas que je sais un peu de latin?

—Vous savez le latin?

—Oui, moi… C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné,… j'ai lu avec lui l'Éneïde… c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages… Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt…

—Je me le rappelle, je me le rappelle, dit précipitamment Sanine.

Il avait depuis longtemps oublié son latin et n'avait conservé qu'une idée très vague de l'Énéïde.

Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de côté et en-dessous.

—N'allez pas on conclure que je suis très savante… Eh! mon Dieu, non, je ne suis pas savante du tout et je ne possède aucun talent… C'est à peine si je sais écrire… et je ne suis pas capable de lire à haute voix… je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre… Voilà comment je suis,—rien de plus, rien de moins!

Elle écarta les bras.

—Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pas écouter ces imbéciles (elle indiqua la scène, où à ce moment à la place du jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) et secondement parce que je suis en arrière avec vous… Vous m'avez raconté hier votre vie.

—Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine.

Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit:

—Et vous, vous ne tenez pas à savoir quelle femme je suis? D'ailleurs, cela ne m'étonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre les coussins du divan. Un homme qui est à la veille de faire un mariage d'amour et après un duel… peut-il penser à autre chose?

Maria Nicolaevna resta pensive et se mit à mordiller le manche de son éventail, de ses dents grandes, mais égales et blanches comme le lait.

Sanine sentit de nouveau dans sa tête ce brouillard dont il ne parvenait pas à se débarrasser depuis deux jours.

Cette conversation à demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait et achevait de le troubler.

—Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine.

Les hommes faibles ne dénouent jamais eux-mêmes la situation,—ils attendent toujours que le dénoûment vienne de lui-même.

Quelqu'un éternua sur la scène.

Les auteurs avaient introduit cet éternûment en guise de «moment» ou «d'élément comique!» C'était d'ailleurs le seul élément comique de toute la pièce, et les spectateurs leur en surent gré et se mirent à rire.

Cette hilarité ne fit qu'irriter encore plus Sanine.

Il y avait des instants où il ne savait s'il était fâché ou s'il était content, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait.

Oh! si Gemma le voyait!

—Vraiment, c'est étrange, dit tout à coup Maria Nicolaevna, on vous annonce toujours et de la voix la plus calme: «Je vais me marier» et personne ne songe à vous dire calmement: «Je vais me jeter à l'eau!» Et pourtant où est la différence?… Vraiment, c'est étrange.

Sanine éprouva un sentiment de dépit.

—Il y a une grande différence, Maria Nicolaevna… Il y a des gens qui n'ont pas peur de se jeter à l'eau: ils savent nager!… Puis si vous voulez parler de mariages étranges…

Il se tut subitement et se mordit la langue…

Maria Nicolaevna donna un petit coup d'éventail dans la paume de sa main.

—Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez… Je comprends ce que vous avez voulu dire: «Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pensé, je ne peux pas m'imaginer un mariage plus étrange que le vôtre… Je connais bien votre époux… je le connais depuis l'enfance!…» Voilà ce que vous avez voulu dire, vous qui savez nager…

—Permettez, dit Sanine!…

—N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai deviné? reprit Maria Nicolaevna avec insistance… regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'ai pas deviné juste!

Sanine ne savait plus que faire de ses yeux.

—Oui, j'avoue que vous avez deviné, puisque vous le voulez absolument, dit-il enfin.

Maria Nicolaevna branla la tête.

—Oui, oui… Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle est la raison de cet acte étrange, de la part d'une femme qui n'est ni pauvre, ni bête… et pas trop mal?… Peut-être ne vous souciez-vous pas de le savoir?… Mais c'est égal… Je vous en dirai la raison, seulement pas tout de suite… après la fin de l'entr'acte… Je crains qu'on ne vienne nous déranger…

Maria Nicolaevna n'avait pas achevé sa phrase que la porte de la loge s'ouvrit à moitié, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encore jeune, mais déjà édentée, encadrée de longs cheveux lisses, avec un nez aplati, flanquée d'énormes oreilles, comme des ailes de chauve-souris, portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et un pince-nez par-dessus les lunettes,—apparut dans l'entrebâillement de la porte en un sourire répugnant… Cette tête salua, et un cou musculeux saillit de l'ouverture.

Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir:

—Je n'y suis pas! Ich bin nicht zu hause!… Kchch… Kchkch…

La tête sembla surprise, eut un sourire forcé et dit comme en sanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il léchait les pieds: sehr Gut! sehr Gut!—et disparut.

—Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine.

—Ça? c'est le critique de Wiesbaden, «homme de lettres ou lohn-laquai (valet à gages) si vous voulez… Il est payé par l'entrepreneur du théâtre et il est obligé de trouver tout ce qu'on joue admirable, splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas répandre… Il aime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout le théâtre que j'y suis… Après tout, cela m'est égal…

L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!…

Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle.

—Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan: puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieu d'admirer votre fiancée,—non, non, n'écarquillez pas les yeux, ne vous fâchez pas—je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisser aller où bon vous plaira… Maintenant écoutez ma confession… Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde?

—La liberté! dit Sanine.

Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme.

—Oui, Dmitri Pavlovitch—dit-elle très sérieusement, et sa voix vibra avec un accent de sincérité irrécusable… la liberté avant tout et par-dessus tout!… Et ne croyez pas que je m'en fasse un mérite, il n'y a rien là de méritoire—mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à ma mort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de trop près, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a contribué aussi à m'ouvrir les yeux… Maintenant vous comprenez pourquoi j'ai épousé Polosov… avec lui je suis libre, tout à fait libre, comme l'air, libre comme le vent!… Et je le savais avant de me marier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque…

Elle se tut et jeta de côté son éventail.

—Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de réfléchir un peu… c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser… mais je ne réfléchis jamais aux conséquences de mes actes… et quand il le faut, je me laisse aller… et ne m'inquiète plus de rien… J'ai encore un dicton favori: «cela ne tire pas à conséquence». Ici bas, je n'ai pas de comptes à rendre… et là-haut, (elle leva le doigt vers le plafond), eh bien! là-haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra… lorsqu'on me jugera là-haut,—moi, je ne serai plus moi!… Vous m'écoutez? Je ne vous ennuie pas?

Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête:

—Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute avec curiosité… seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me racontez tout cela?

Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan.

—Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pénétration ou tant de modestie?

Sanine leva la tête encore un peu plus haut.

—Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme, mais qui n'était pas d'accord avec l'expression de son visage—parce que vous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'étonné, je ne plaisante pas… Je serais très peinée si vous gardiez de moi, après notre rencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, une impression fausse… C'est pour cette raison que je vous ai amené ici, que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité, oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez… je sais que vous aimez une autre femme et que vous allez vous marier… Vous voyez bien que je suis désintéressée… Pourtant… voilà une bonne occasion pour vous de dire: cela ne tire pas à conséquence.

Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un éclat de rire—et resta immobile, comme si ses paroles l'étonnaient elle-même, puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chose qui ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse.

«Serpent! Oh! elle est un serpent!» pensa Sanine, «mais quel beau serpent!»

—Donnez-moi ma lorgnette, dit tout à coup Maria Nicolaevna. Je désire voir cette scène, est-il possible que la jeune première soit aussi laide qu'elle semble d'ici? Vraiment, à la voir, on croirait que le gouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas séduire les jeunes gens.

Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de ses deux mains effleura les doigts du jeune homme.

—Ne prenez pas cet air sérieux? lui dit-elle, vous savez… je ne me laisse pas mettre des chaînes, mais aussi je n'en mets à personne. J'aime la liberté, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres, pas plus que pour moi… Et maintenant tirez-vous un peu de côté et écoutons la pièce.

Maria Nicolaevna regarda la scène à travers sa lorgnette—et Sanine suivit son exemple. Assis à côté d'elle dans la demi-obscurité de la loge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum de ce corps de femme luxuriant, et involontairement encore il réfléchissait à tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soirée, et surtout pendant les dernières minutes.

XL

Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine au bout d'un moment cessèrent de regarder la scène. Ils recommencèrent à parler et toujours dans le même sens; seulement, cette fois, Sanine se montra beaucoup moins taciturne.

Il était mécontent de lui-même et de Maria Nicolaevna; il s'efforça de lui prouver que «ses théories» ne valaient rien, comme si Maria Nicolaevna tenait à des «théories».

Sanine fit grand plaisir à madame Polosov en réfutant les arguments de la jeune femme: «S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule ou capitulera. Il a mordu à l'hameçon, il s'assouplit, il perd de sa sauvagerie!…»

Elle répliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restait absorbée, et tout à coup reprenait l'offensive… Et pendant ce temps leurs visages se rapprochèrent, et les yeux du jeune homme ne se détournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, se promenaient sur ses traits, et Sanine souriait en réponse, poliment, il est vrai, mais il souriait…

Elle était ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourir de l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la sainteté de l'amour et du mariage… C'est un lieu commun: toutes ces abstractions sont bonnes et très bonnes pour le début, comme point de départ.

Les hommes de l'intimité de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque dans cet être vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et la pudeur virginale,—Dieu sait d'où ces vertus lui venaient—alors, oui alors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse.

L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournure fâcheuse.

Il aurait ressenti un grand mépris de soi, s'il avait pu un moment se concentrer en lui-même, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, ni de se juger.

Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps.

Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine très bien! Involontairement on se dit: «comment savoir de quoi peut dépendre notre perte ou notre salut.»

Enfin, la pièce finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre son châle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plis mœlleux du cachemire des épaules vraiment royales. Elle prit le bras du jeune homme et laissa presque échapper un cri: derrière la porte de la loge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dos le vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de Maria Nicolaevna. Le visage huileux de «l'homme de lettres» rayonna de malice.

—Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda le jeune officier à madame Polosov, avec un tremblement de colère mal dissimulée dans la voix.

—Non, merci; répondit-elle, mon laquais s'en occupe… Restez! ajouta-t-elle d'une voix impérative.

Et elle sortit vivement en entraînant Sanine.

—Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'être toujours sur mes talons! cria Daenhoff au critique.

Il avait besoin de déverser sur quelqu'un sa colère.

Sehr gut, sehr gut, murmura le critique, et il disparut.

Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en un clin d'œil trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sauta après elle. La portière était à peine refermée que madame Polosov partit d'un éclat de rire.

—De quoi riez-vous? demanda Sanine.

—Oh! excusez-moi, je vous en prie… mais il m'est venu à l'esprit que
Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois à cause de moi?…
N'est-ce pas drôle?

—Vous le connaissez intimement? demanda Sanine.

—Ce gamin? Il sert à faire mes commissions! Ne vous en inquiétez pas.

—Je ne m'en inquiète nullement.

Maria Nicolaevna soupira.

—Ah! Je sais bien que cela ne vous inquiète pas!… Écoutez pourtant…
Vous êtes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernière prière?…
N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez
à Francfort… Nous reverrons-nous jamais?

—En quoi puis-je vous être agréable?

—Vous savez sans doute monter à cheval?

—Oui, madame.

—Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons une promenade à cheval, et nous irons hors la ville. Nous aurons d'admirables chevaux… À notre retour nous terminerons notre affaire… et amen!… Ne me répondez pas que c'est un caprice et que je suis folle—c'est peut-être la vérité!—mais dites-moi tout de suite: J'accepte!

Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture, mais les yeux de Maria Nicolaevna brillèrent dans la nuit.

—Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir.

—Ah! vous avez soupiré! s'écria Maria Nicolaevna en contrefaisant Sanine… Voilà ce que c'est: le bouchon est tiré, il faut boire le vin… Mais non, non… Vous êtes charmant! Vous êtes un brave garçon! Et ma promesse je la tiendrai! Voici ma main, sans gant, ma main droite, celle qui conclut les affaires… Prenez-la et croyez à ce serrement de main. Je ne sais pas trop quelle sorte de femme je suis… mais je suis un honnête homme, et l'on peut traiter des affaires avec moi.

Sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, Sanine porta cette main à ses lèvres.

Maria Nicolaevna retira lentement sa main et se tut, elle resta silencieuse jusqu'à ce que la voiture stoppât devant l'hôtel.

Elle se disposa à descendre… Sanine sentit sur sa joue un attouchement rapide et brûlant; l'avait-il rêvé?

—À demain! murmura madame Polosov dans l'escalier, éclairée par les quatre bougies du candélabre que le portier tout chamarré d'or avait saisi entre ses mains, dès qu'il l'avait aperçue.

Elle tenait les yeux baissés: «À demain!»

En rentrant dans sa chambre Sanine trouva sur sa table une lettre de Gemma… Il eut un mouvement d'effroi, mais il sourit aussitôt pour se dissimuler à lui-même cette impression.

La lettre de Gemma ne contenait que quelques lignes.

Elle était heureuse d'apprendre que «l'affaire avait si bien commencé», elle exhortait Sanine à la patience, l'assurait que tout irait bien et d'avance se réjouissait de son retour.

Sanine trouva cette lettre un peu sèche, mais il prit quand même une feuille de papier et une plume… puis il les jeta de côté.

—À quoi bon écrire… je retournerai demain… Il en est temps! Il en est grand temps!

Il se coucha aussitôt et s'efforça de s'endormir tout de suite.

S'il avait essayé de veiller, il aurait sans doute pensé à Gemma, mais, sans savoir pourquoi, il avait honte de penser à elle. Sa conscience n'était pas tranquille… Mais il la calmait en se disant que le lendemain tout serait fini pour toujours, qu'il se délivrerait pour toujours de cette folle—et qu'il oublierait toutes ces intrigues.

Les hommes faibles, quand ils se parlent à eux-mêmes, emploient volontiers des mots énergiques!

Et puis… cela ne tire pas à conséquence!