XLI
Telles étaient les réflexions que faisait Sanine en se couchant. Mais quelles furent ses impressions quand le lendemain matin Maria Nicolaevna heurta à sa porte avec le manche de corail de sa cravache, et qu'il la vit sur le seuil de sa chambre, tenant d'une main la traîne de son amazone bleu sombre, avec un petit chapeau d'homme posé sur les lourdes tresses de ses cheveux, le voile flottant sur l'épaule, et un sourire provocant sur les lèvres, dans les yeux, sur tout le visage.
Que se dit Sanine en ce moment?…
—Eh bien! êtes-vous prêt, lui cria gaîment madame Polosov.
Sanine boutonna sa redingote et prit sans mot dire son chapeau.
Maria Nicolaevna lui jeta un regard joyeux, lui fit un petit signe de tête et descendit en courant l'escalier.
Il la suivit à la hâte.
Les chevaux attendaient déjà dans la rue devant le perron. Ils étaient trois; une cavale pur-sang d'un roux doré, avec des naseaux secs et découvrant les dents, des yeux noirs à fleur de tête, des jambes de cerf, un peu grêle, mais élégante et chaude comme le feu—elle était destinée à Maria Nicolaevna; le cheval de Sanine était vigoureux, large, un peu lourd, sans marques; le troisième cheval était pour le groom.
Maria Nicolaevna sauta légèrement sur son coursier. La cavale piaffa, se tourna de tous côtés, relevant la queue et ployant la croupe, mais Maria Nicolaevna, excellente écuyère, la maintint sur place.
Elle voulait dire adieu à Polosov, qui sortit sur le balcon coiffé de son fez et dans sa robe de chambre ouverte; il agita son mouchoir de batiste, sans sourire, mais au contraire en se renfrognant.
Sanine se mit en selle et Maria Nicolaevna du bout de sa cravache esquissa un salut à l'adresse de Polosov, puis cingla d'un coup l'encolure ambrée et plate de son cheval. La cavale se dressa sur ses jambes de derrière, bondit en avant et partit d'une allure élégante et matée, frémissant dans toutes ses fibres et portant sur le mors, humant l'air et reniflant avec impétuosité…
Sanine suivait en regardant l'amazone; sa taille fine et flexible se balançait d'aplomb avec souplesse et harmonie, étroitement soutenue et dégagée par le corset.
Madame Polosov retourna la tête et du regard appela Sanine. Ils cheminèrent de front.
—Voyez comme il fait beau! s'écria-telle… Je vous le dis pour la dernière fois avant de nous séparer—vous êtes adorable—et vous ne vous repentirez pas d'être venu.
En prononçant ces mots elle les accompagna de plusieurs mouvements de tête affirmatifs, comme pour renforcer la signification de ces paroles et les rendre plus pénétrantes.
Maria Nicolaevna semblait si heureuse que Sanine en fut étonné: son visage avait cette expression posée que prennent les enfants quand ils sont très, très sages.
Les chevaux allèrent au pas jusqu'à la barrière, assez rapprochée, puis ils partirent d'un grand trot.
Le temps était beau; un vrai ciel d'été; le vent venait à leur rencontre et bruissait et sifflait agréablement aux oreilles.
Ils éprouvaient un sentiment de bien-être: la conscience d'une vie jeune et puissante s'emparait d'eux dans cette course libre et fougueuse; ce sentiment grandissait de minute en minute.
Maria Nicolaevna ralentit l'allure de son cheval et se remit au pas;
Sanine suivit son exemple.
—Voilà pourquoi il vaut la peine de vivre! s'écria l'amazone avec un soupir profond et heureux. Quant on réussit à faire ce qui semblait impossible, il faut s'en saouler jusque-là!
Elle passa rapidement la main sous son menton.
—Et comme nous nous sentons meilleurs! Regardez comme je suis bonne en ce moment… Il me semble que j'embrasserais le monde entier!… Non, pas tout entier… En voilà un que je n'embrasserais pas…
Du bout de sa cravache, elle indiqua un vieillard, pauvrement vêtu et qui suivait le bord de la route à côté d'eux.
—Mais je suis prête à le rendre heureux… Voici pour vous, eh! cria-t-elle en allemand.
Elle jeta sa bourse aux pieds du vieillard. On ne connaissait pas encore les porte-monnaie, et le petit filet tomba lourdement sur le chemin avec un bruit sec.
Le passant étonné s'arrêta.
Maria Nicolaevna éclata de rire et mit son cheval au galop.
—Êtes-vous toujours aussi gaie quand vous allez à cheval? demanda
Sanine à madame Polosov quand il l'eut rejointe.
Maria Nicolaevna tira brusquement les rênes, elle n'arrêtait jamais autrement son cheval.
—Je voulais seulement échapper aux remerciements… Les remerciements gâtent mon plaisir… Ce n'est pas pour son plaisir que je lui ai laissé ma bourse, mais pour le mien… Pourquoi me remercierait-il?… Qu'est-ce que vous m'avez demandé tout à l'heure? Je n'ai pas entendu.
—Je vous ai demandé… j'ai voulu savoir pourquoi vous êtes si gaie aujourd'hui?
Mais soit que Maria Nicolaevna de nouveau n'eût pas entendu la question, soit qu'elle jugeât inutile de répondre, elle dit:
—Savez-vous… ce groom qui se balance derrière nous, m'agace…
Comment nous débarrasser de lui?
Elle sortit vivement un carnet de sa poche.
—Je vais lui remettre une lettre à porter à la ville… Non, cela ne va pas… Ah! cette fois j'ai trouvé!… N'est-ce pas un traiteur, là-bas, devant vous?
Sanine regarda dans la direction indiquée.
—Oui, c'est un restaurant, il me semble.
—Parfait!… Je vais lui dire de rester là et de boire de la bière jusqu'à notre retour.
—Mais qu'est-ce qu'il pensera?
—Qu'est-ce que cela peut nous faire? Puis, il ne pensera rien du tout, il boira de la bière, et voilà tout… Allons, Sanine—elle l'appelait pour la première fois Sanine tout court—en route, au trot!
Quand les cavaliers se trouvèrent devant le restaurant, Maria Nicolaevna appela le groom et lui donna ses ordres. Le groom, Anglais de naissance et de tempérament, porta sans dire un mot la main à la visière de sa casquette, sauta de cheval et prit l'animal par la bride.
—Maintenant, nous sommes des oiseaux libres! cria Maria Nicolaevna. Où irons-nous? Au nord, au midi, à l'occident, à l'orient?… Regardez, je suis comme le roi de Hongrie lors de son couronnement (elle indiqua du bout de sa cravache les quatre points cardinaux). L'univers est à nous. Eh bien! vous voyez ces montagnes.—Ah! quelles forêts! Là-bas, dans les monts, dans les monts… In die Berge, In de Berge, wo die Freiheit thront.—(Dans les monts, dans les monts où règne la liberté.)
Maria Nicolaevna quitta la route et galopa dans un étroit chemin à peine frayé qui semblait, en effet, conduire directement à la montagne.
Sanine s'élança sur ses pas.
XLII
L'étroit chemin devint bientôt un sentier à peine visible et finit par s'effacer complètement, coupé par un fossé.
Sanine était d'avis de rebrousser chemin, mais Maria Nicolaevna se récria:
—Non, non, je veux aller à la montagne. Allons à travers champs, tout droit, comme les oiseaux volent.
Elle obligea son cheval à sauter par-dessus le fossé. Sanine en fit autant.
De l'autre côté s'étendait une prairie, d'abord sèche, ensuite humide et qui finit dans un marécage; on voyait l'eau sourdre partout et former par place des mares.
Maria Nicolaevna conduisit exprès son cheval en plein dans le marais, et se mit à rire en criant:
—Faisons l'école buissonnière! Vous savez ce que c'est que de chasser au moment des eaux printanières, demanda-t-elle à Sanine.
—Je le sais, répondit le jeune homme.
—J'avais un oncle, continua-t-elle, qui aimait beaucoup la chasse. Je l'accompagnais souvent… au printemps, c'est adorable!… Nous aussi, aujourd'hui, nous nous retrempons dans les eaux printanières… Seulement je vois que vous êtes un vrai Russe, et vous voulez épouser une Italienne… Enfin, c'est votre sort!… Tiens! encore un fossé! Hop, hop, hop!…
La cavale franchit le ravin, et le chapeau de Maria Nicolaevna s'envola, ses cheveux se déroulèrent sur son dos.
Sanine voulut sauter à bas de son cheval pour ramasser le chapeau, mais l'amazone le retint:
—Ne descendez pas de cheval, je le reprendrai moi-même…
Elle se pencha très bas tout en restant en selle, accrocha le voile avec le manche de sa cravache et ramassa son chapeau; elle le remit sans relever ses cheveux et reprit sa course en criant: Hip! hip!
Sanine galopait à côté de Maria Nicolaevna; avec elle il sautait les fossés, les haies, les ruisseaux; il montait et descendait, gravissant la montagne, redescendant le versant opposé, et tout le temps il gardait les yeux attachés sur le visage de sa compagne.
Quel éclat! tout ce visage s'épanouissait: les yeux se dilataient, avides, clairs, sauvages; les lèvres s'ouvraient, les narines palpitaient et humaient l'air avidement. Maria Nicolaevna regardait droit devant elle, embrassant tout l'horizon du regard, son âme semblait s'emparer de tout ce qu'elle voyait, prenait possession de la terre, du ciel, du soleil et même de l'air; elle n'avait qu'un regret: pourquoi rencontrait-elle si peu d'obstacles, elle voudrait vaincre encore, encore…
—Sanine, cria-t-elle… c'est tout à fait comme dans la Lénore de Burger; seulement vous n'êtes pas mort? N'est-ce pas, vous n'êtes pas mort? Moi, je suis bien vivante…
Ce n'était plus une amazone qui galopait, c'était un jeune centaure féminin—demi-animal, demi-Dieu!—Et cette terre docile et bien disciplinée s'étonne devant la bacchante qui la piétine.
Enfin, Maria Nicolaevna arrêta son cheval trempé de sueur et couvert de boue.
La cavale fléchissait sous l'écuyère, et le puissant et lourd étalon de
Sanine perdait son souffle.
—Eh bien? c'est beau? demanda Maria Nicolaevna dans un murmure d'extase.
—C'est beau! répondit avec transport Sanine.
Son sang bouillonnait aussi.
—Attendez! vous verrez ce qui nous attend encore!
Elle lui tendit la main, son gant était déchiré.
—Je vous ai dit que je vous amènerais dans la forêt, «vers les monts! vers les montagnes!»
En effet, couronnée par un mont altier, la montagne se dressait à deux cents pas du lieu ou se trouvaient les sauvages cavaliers.
—Regardez, voici le chemin… Rajustons-nous un peu… et en route!
Mais au pas!… Il faut permettre à nos chevaux de respirer un peu.
Ils se remirent en marche. D'un grand coup de main, Maria Nicolaevna rejeta en arrière ses cheveux. Elle examina ses gants et les retira.
—Mes mains sentiront le cuir, dit-elle… Mais cela nous est égal.
Elle souriait et Sanine souriait aussi.
Cette course échevelée les avait rapprochés et unis.
—Quel âge avez-vous? demanda-t-elle tout à coup.
—Vingt-deux ans.
—Est-ce possible?… Moi aussi j'ai vingt-deux ans… C'est un bon âge… Additionnez toutes nos années et vous serez encore loin de la vieillesse… Pourtant il fait chaud… Dites-moi, est-ce que je suis rouge?
—Comme une fleur de pavot!…
Elle passa son mouchoir sur son visage.
—Dès que nous serons dans le bois, il fera frais… C'est un vieux bois… comme qui dirait un vieil ami… Avez-vous des amis?…
Sanine réfléchit un instant.
—Oui, j'en ai… mais peu… De vrais amis, je n'en ai pas…
—Moi, j'ai de vrais amis, mais ils ne sont pas vieux… ce cheval, par exemple, c'est aussi un ami… Comme il me porte délicatement! Ah! oui, l'on est très bien ici! Est-il possible que je parte pour Paris après-demain?
—Est-ce possible? répéta Sanine.
—Et vous, vous partirez pour Francfort?
—Oh! moi, certainement, je retournerai à Francfort.
—Eh bien! allez-y… Je vous donnerai ma bénédiction… Mais aujourd'hui, c'est notre jour, à nous, à nous… rien qu'à nous!
Les chevaux avaient atteint la lisière du bois et ils pénétrèrent dans la forêt. L'ombre fraîche les enveloppa doucement de toutes parts.
—Oh! mais c'est le paradis ici! cria Maria Nicolaevna… Allons au plus profond, plongeons-nous dans cette ombre, Sanine.
Les chevaux avançaient lentement dans les profondeurs de la forêt, se balançant et reniflant.
Le sentier qu'ils suivaient changea subitement de direction et s'engagea dans un défilé très étroit. L'odeur de la bruyère, des fougères, de la résine de pin, de la fane de l'année précédente montait du sol… des crevasses de rochers bruns s'exhalait une fraîcheur pénétrante… Des deux côtés du chemin s'élevaient des monticules couverts de mousse verte.
—Arrêtons-nous! cria Maria Nicolaevna, je veux me reposer sur ce velours. Aidez-moi à descendre de cheval.
Sanine mit pied à terre et courut auprès de madame Polosov. Elle s'appuya sur ses épaules, sauta vivement à terre, et s'assit sur un tertre de mousse.
Sanine resta debout devant elle, tenant les deux chevaux par la bride.
Maria Nicolaevna leva les yeux sur lui.
—Sanine, savez-vous oublier?
Sanine se rappela ce qui s'était passé la veille en voiture…
—Est-ce une question… ou un reproche? demanda-t-il.
—De ma vie je n'ai adressé un reproche à quelqu'un… Croyez-vous aux ensorcellements?
—Comment?
—Par des enchantements… comme disent chez nous les moujiks dans leurs chansons.
—Ah! voilà ce que vous voulez dire.
—Oui… c'est cela… j'y crois… y croyez-vous?
—L'ensorcellement… l'enchantement… répéta Sanine… Tout est possible dans ce monde… Autrefois je n'y croyais pas, maintenant j'y crois… Je ne me reconnais plus…
Maria Nicolaevna réfléchit un instant puis regarda autour d'elle.
—Il me semble que je connais cet endroit… Sanine, regardez s'il n'y a pas une croix rouge sur le tronc de ce grand chêne, derrière… Y est-elle?
Sanine s'approcha de l'arbre…
—Oui, il y a une croix.
Maria Nicolaevna sourit:
—Ah bon! Je sais maintenant où nous nous trouvons… Nous ne nous sommes pas écartés de notre route… Qui est-ce qui cogne comme ça?… Un bûcheron?
Sanine regarda dans la direction du bruit.
—Oui… un homme coupe les branches mortes…
—Je veux mettre mes cheveux en ordre… On peut me voir et me juger…
Elle souleva son chapeau et se mit à natter ses longues tresses, gravement et sans prononcer une parole.
Sanine restait toujours debout devant elle.
Les formes élégantes de la jeune femme se dessinaient nettement sous les plis sombres du drap, auquel ici et là se collaient des brins de mousse.
Un des chevaux tout à coup se secoua derrière Sanine. Le jeune homme tressaillit de la tête aux pieds; tout se brouillait devant ses yeux, ses nerfs étaient tendus comme des cordes de violon.
Il disait la vérité en assurant qu'il ne se reconnaissait plus. En effet, il était ensorcelé… Tout son être était possédé d'une seule pensée, d'un seul désir.
Maria Nicolaevna jeta sur lui un regard pénétrant.
—Maintenant tout est en ordre, dit-elle en remettant son chapeau… Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous ici… Non.. attendez!… Ne vous éloignez pas… Qu'est-ce qu'on entend?
Un bruit sourd roula par-dessus les cimes des arbres, ébranlant l'air dans le bois.
—Est-ce possible? Le tonnerre?
—On dirait, en effet, que c'est le tonnerre…
—Mais c'est une véritable fête… Quelle fête… C'est la seule chose qui nous manquait…
Pour la seconda fois un bruit sourd retentit et s'abattit en longs roulements.
—Bravo, bis! Vous rappelez-vous ce que je vous disais hier de l'Énéïde?… Eux aussi ils ont été surpris par l'orage dans une forêt… Maintenant, sauvons-nous.
Elle se releva d'un bond.
—Amenez-moi mon cheval… Présentez-moi votre main… Ainsi… Je ne suis pas lourde.
Elle s'élança en selle, légère comme un oiseau.
Sanine remonta à cheval.
—Vous voulez rentrer? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
—Rentrer! dit-elle en accentuant lentement les syllabes tout en rassemblant les brides.
—Suivez-moi, cria-t-elle à Sanine d'un ton de commandement.
Elle rejoignit le sentier et après avoir passé la croix rouge, elle descendit dans un chemin enfoncé, arriva à un carrefour, tourna à droite, et de nouveau gravit la montagne.
L'amazone savait évidemment où elle allait, le chemin qu'elle avait choisi pénétrait toujours plus dans les profondeurs de la forêt.
Maria Nicolaevna ne parlait pas, ne regardait pas son compagnon; elle avançait d'un air impérieux, et Sanine la suivait docilement sans une étincelle de volonté dans son cœur qui se pâmait.
Une pluie fine commença à tomber. Maria Nicolaevna accéléra la marche de son cheval et Sanine en fit autant.
Enfin, à travers la verdure sombre des sapins, Sanine aperçut à l'abri du rocher gris une misérable hutte avec une porte dans le mur formé de branches entrelacées.
Maria Nicolaevna obligea son cheval à se frayer un passage entre les sapins, puis elle sauta à terre, et courut devant l'entrée de la guérite. Alors, se tournant vers Sanine, elle murmura: Énée!
* * * * *
Quatre heures plus tard, Maria Nicolaevna et Sanine accompagnés du groom, qui dormait en selle, rentraient dans leur hôtel à Wiesbaden.
Polosov vint au-devant de sa femme en tenant à la main la lettre qu'il avait écrite au régisseur, mais ayant regardé avec attention Maria Nicolaevna, son visage exprima du mécontentement et il dit à demi-voix:
—Est-il possible que j'aie perdu mon pari? Pour toute réponse madame
Polosov haussa les épaules.
Le même jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria
Nicolaevna, se tenait devant elle, éperdu, comme un homme qui sombre.
—Alors, où vas-tu? lui demanda-t-elle, à Paris ou à Francfort?
—Je vais où tu seras,—et je resterai près de toi jusqu'à ce que tu me chasses, répondit-il avec désespoir en baisant les mains de sa dominatrice.
Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tête du jeune homme et empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournait lentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec un sifflement de serpent triomphant sur les lèvres—tandis que ses yeux larges et clairs jusqu'à devenir blancs n'exprimaient que le rassasiement et la férocité impitoyable de la victoire.
Le vautour quand il dépèce sa proie a ces yeux-là.
XLIII
Voilà les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant ses papiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix de grenat.
Tous ces événements se retracèrent nettement et avec suite dans sa mémoire.
Mais quand il arriva au moment où il se revit adressant à madame Polosov des supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand il revécut ses jours d'esclavage, il se détourna des images évoquées, et ne voulut plus se souvenir.
Ce n'est pas que sa mémoire lui fît défaut… Oh, non! Il savait, il ne savait que trop bien tout ce qui s'était passé depuis ce moment, mais la honte l'étouffait—même en ce jour, après tant d'années écoulées, il a peur de ce sentiment de mépris pour lui-même qui reviendra, il le sait, noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas à sa mémoire de se taire.
Mais il a beau se détourner de ces souvenirs, il ne parvient pas à les effacer complètement.
Il se rappelle la vilaine lettre, fausse et pleurnichante, qu'il a envoyée à Gemma et pour laquelle il n'a pas reçu de réponse…
Après une pareille trahison pouvait-il la revoir, retourner chez elle?… Non! non! Il avait encore assez de conscience et d'honnêteté pour ne pas commettre une telle action. Il avait perdu toute confiance en lui, tout respect de soi-même, il ne pouvait plus rien garantir.
Sanine se rappela encore comment, après—ô honte!—il envoya le valet de Polosov à Francfort pour prendre ses effets; et lui, il avait peur, il ne pensait qu'à une chose, partir le plus vite possible pour Paris, pour Paris! Il revit comment, sur l'ordre de Maria Nicolaevna, il fit la cour à son mari, et l'aimable avec Daenhoff, qui avait au doigt une bague de fer comme celle que Maria Nicolaevna avait donnée à Sanine!!!
Ensuite vinrent des souvenirs plus tristes, plus honteux encore.
Un matin le garçon lui remit une carte de visite portant le nom de
Pantaleone Cippatola, chanteur italien de S. A. R. le duc de Modène. Et
Sanine refusa de voir le vieillard, mais il ne put échapper à une
rencontre dans le couloir.
Il revoit le visage irrité de l'ex-chanteur dont le toupet se hérissait encore et ses yeux brillaient comme des tisons; et il entend encore ses exclamations et ses malédictions: Maledizione!
Ces mots affreux retentissent encore à ses oreilles: Codardo! Infame traditore! (Lâche, traître infâme.)
Sanine ferme les yeux et secoue la tête, il regarde à droite, à gauche, mais malgré lui il se voit de nouveau dans la dormeuse, sur l'étroite banquette de devant; sur les sièges du fond sont confortablement assis Maria Nicolaevna et Polosov; quatre chevaux emportent joyeusement la voiture loin de Wiesbaden… à Paris! à Paris!
Polosov mange une poire que Sanine lui a préparée, et Maria Nicolaevna le regarde, lui, son serf, avec ce sourire qu'il connaît déjà, le sourire du propriétaire, du seigneur…
Mais, ô Dieu! là, au coin de la rue, un peu après la sortie de la ville—n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio! Oui, ce beau garçon enthousiaste, qui lui était si fort attaché.
Y a-t-il longtemps que ce jeune cœur adorait en lui un héros, un idéal?—Et maintenant son pâle et beau visage, si beau que Maria Nicolaevna l'a remarqué et se met à la portière pour le regarder,—ce visage est plein de rage et de mépris. Les yeux, qui ont tant de ressemblance avec d'autres yeux, s'attachent sur Sanine et les lèvres se serrent… puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure…
Et Pantaleone étend la main et désigne Sanine—à qui? À Tartaglia qui est là, lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement de cet honnête chien résonne à ses oreilles comme une injure intolérable… Quelle honte!
Enfin—la vie de Sanine à Paris et toutes les humiliations, toutes les viles tortures de l'esclave, à qui l'on ne permet ni d'être jaloux ni de se plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vêtement usé.
Ensuite vient le retour dans la patrie—la vie brisée, vidée; le petit train des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moins amer et non moins inutile.
C'est le châtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme une douleur sourde mais inguérissable, l'acquittement sou par sou d'une dette dont on ne peut même pas mesurer l'étendue.
Le calice est rempli… Assez!
Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donnée à Sanine soit encore là? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu'à ce jour ne l'a-t-il pas retrouvée?
Sanine resta longtemps, bien longtemps absorbé dans ces réflexions,—et déjà assagi par l'expérience de l'âge, il ne comprend pas comment il a pu abandonner Gemma qu'il a aimée si tendrement et avec tant de passion… pour une femme qu'il n'a jamais aimée?…
Le lendemain, Sanine étonna fortement ses amis et ses relations en leur annonçant qu'il parlait pour l'étranger.
Dans le monde cette nouvelle intrigua beaucoup: Sanine quittait Saint-Pétersbourg au milieu de l'hiver, quand il venait de meubler un appartement confortable et de prendre un abonnement à l'Opéra-Italien où devait chanter la Patti en personne… Oui, la Patti, la Patti elle-même!…
Les amis de Sanine recherchèrent les causes de son départ, mais les hommes n'ont pas beaucoup de temps pour s'occuper des affaires d'autrui, et le jour où Sanine partit pour l'étranger, une seule personne l'accompagna à la gare; c'était son tailleur, un Français, qui avait l'espoir de faire régler une note en souffrance «pour un saute-en-barque en velours noir… et tout à fait chic.»
XLIV
Sanine avait annoncé à ses amis qu'il partait pour l'étranger, mais il ne leur avait pas dit où il allait.
Il se rendit directement à Francfort. Le quatrième jour il arriva dans cette ville où il n'était pas revenu depuis 1840.
L'hôtel du «Cygne Blanc» était toujours à la même place, mais n'était plus un hôtel de premier ordre.
La Zeile, la rue principale de Francfort, avait peu changé, mais il ne restait plus trace de la rue où se trouvait jadis la confiserie Roselli.
Sanine erra comme un fou dans ces lieux si familiers autrefois et où il ne reconnaissait plus rien; les anciennes maisons avaient disparu pour faire place à de hautes constructions et à d'élégantes villas; même le jardin public où Sanine avait eu un rendez-vous avec Gemma, s'était agrandi et avait changé au point que Sanine se demanda s'il ne s'était pas trompé de jardin?
Comment se retrouver? À qui s'adresser? Trente ans s'étaient écoulés.
Les personnes que Sanine avait interrogées n'avaient jamais entendu le nom de Roselli; le maître d'hôtel lui avait conseillé de prendre des renseignements à la Bibliothèque publique, où il trouverait de vieux journaux, mais comment ces vieux journaux lui fourniraient-ils les indications qu'il cherchait? Personne ne put le lui expliquer.
Dans son désespoir, Sanine demanda des nouvelles de M. Kluber.
Oh! celui-là, tout le monde le connaissait, mais ces renseignements n'éclairèrent pas Sanine sur ce qu'il désirait savoir. L'élégant commis, sa fortune faite, s'était livré à des spéculations, avait fait faillite et était mort en prison…
Ces nouvelles d'ailleurs laissèrent Sanine très indifférent, et il commençait à se dire qu'il avait agi précipitamment en venant comme cela à Francfort, lorsqu'un jour en feuilletant un livre d'adresses, il tomba sur le nom de Von Daenhoff, major en retraite.
Il s'empressa de prendre une voiture et de se faire conduire à l'adresse indiquée, sans savoir si ce Daenhoff était l'officier qu'il avait connu, ou, dans le cas où ce serait bien lui, s'il pourrait lui dire ce que la famille Roselli était devenue.
Mais le noyé s'accroche à une paille.
Sanine trouva le major von Daenhoff chez lui, et dans cet homme à tête blanche il reconnut d'emblée son ancien adversaire.
Daenhoff le reconnut également et fut très content de le voir, cela lui rappelait sa jeunesse et ses aventures.
Sanine put apprendre enfin de lui que la famille Roselli avait depuis longtemps émigré en Amérique, à New-York, que Gemma avait épousé un négociant et que le major connaissait un marchand de Francfort qui devait avoir l'adresse du mari de Gemma, car il avait des relations avec l'Amérique.
Sanine pria le major Daenhoff de lui procurer cette adresse—et, ô joie! son ancien adversaire la lui rapporta: M. Jeremiah Slocum, New-York, Broadway n° 501.
Il est vrai qu'elle datait de 1863.
—Espérons, s'écria Daenhoff, que notre beauté de Francfort est encore de ce monde et qu'elle demeure toujours à New-York.
Puis, baissant la voix, il ajouta:
—À propos, et cette dame russe, vous savez qui je veux dire, qui était à Wiesbaden—madame von Bo… von Bozolov.—Elle vit toujours?
—Non, répondit Sanine, il y a longtemps qu'elle est morte.
Daenhoff baissa les yeux, mais voyant que Sanine détournait la tête et se renfrognait, il ne dit plus rien et se retira.
* * * * *
Le jour même Sanine envoya une lettre à madame Gemma Slocum à New-York. Il lui dit qu'il lui écrivait de Francfort où il était venu à sa recherche; qu'il comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droit d'espérer une réponse, car il ne méritait pas son pardon; il n'avait qu'un espoir, c'est qu'au sein de son bonheur elle avait depuis longtemps oublié jusqu'à son existence.
Il ajouta qu'il s'était décidé subitement à lui écrire à la suite d'une circonstance qui avait évoqué devant lui les images du passé avec une force extraordinaire.
Il raconta sa vie solitaire, sans famille, sans joie, et la pria de ne pas se méprendre sur les motifs qui l'avaient déterminé à écrire cette lettre; il ne voulait pas emporter dans la tombe la conscience qu'une faute, qu'il avait cruellement expiée, n'avait pas été pardonnée. Il l'implorait de lui écrire seulement deux mots pour lui dire comment elle se trouvait dans la nouvelle patrie qu'elle s'était choisie.
«En m'envoyant ne fût-ce qu'un mot, ajoutait Sanine en terminant sa lettre, vous ferez une bonne action, digne de votre belle âme, et je vous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier soupir. Je suis actuellement à l'hôtel du Cygne Blanc, à Francfort, et j'attendrai ici votre réponse jusqu'au printemps.» Il souligna ces derniers mots.
Sanine expédia sa lettre et l'attente commença.
Il passa six semaines à l'hôtel sans sortir de sa chambre et ne voyant personne. Ses amis de Russie ne pouvaient pas lui écrire n'ayant pas son adresse, et Sanine s'en félicitait; il savait que lorsqu'il recevrait une lettre, il saurait de qui elle vient.
Il lisait du matin au soir, non des journaux mais des livres sérieux, des livres d'histoire.
Ces lectures prolongées, ce silence, cette vie repliée sur soi-même répondait à son état d'âme. Il savait gré à Gemma de la lui avoir indirectement procurée.
Mais est-elle vivante? Lui répondra-t-elle?
Enfin, la lettre si longtemps attendue arriva, portant un timbre américain et venant de New-York! La suscription de l'enveloppe était d'écriture anglaise.
Sanine ne reconnut pas cette écriture et son cœur se serra. Il avait peur d'ouvrir cette lettre. Il regarda la signature: Gemma!
Il fondit en larmes.
Ce nom écrit au bas de la page sans être accompagné du nom de famille était un gage de pardon.
Il déplia une fine feuille de papier à lettres bleu—une photographie tomba sur le plancher. Il la releva précipitamment, et resta ébahi: Gemma, Gemma jeune, comme il l'a connue il y a trente ans. Les mêmes yeux, la même bouche, le même type de visage.
Sur l'envers de la carte était écrit: «Ma fille Marianna.»
La lettre était simple et pleine de bonté. Gemma remerciait Sanine de ne pas avoir douté d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cacha pas qu'elle avait cruellement souffert après la fuite de son fiancé, mais elle ajouta qu'elle avait regardé et regarderait toujours sa rencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avait empêchée d'épouser Kluber, et de cette façon bien qu'indirectement avait été la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huit ans elle vit heureuse et dans l'abondance.
Leur maison est connue de tout New-York.
Gemma annonça ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et une fille de dix-huit ans, qui est déjà fiancée. Elle lui envoie la photographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble à sa mère.
Gemma avait réservé les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre.
Frau Lénore était morte à New-York où elle avait accompagné sa fille et son gendre. Elle a vécu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur de ses enfants et élever ses petits-enfants.
Pantaleone voulait les accompagner en Amérique, mais il était mort la veille du jour fixé pour le départ de Francfort.
«Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la belle mort, pour la liberté de sa patrie, en Sicile, où il est allé dans les rangs des Mille avec le grand Garibaldi à sa tête. Nous avons pleuré chaudement la mort de notre cher frère, mais en le pleurant nous en étions fiers,—et nous en serons fiers toujours. Sa mémoire nous est sacrée! Sa grande âme désintéressée méritait la couronne du martyre!»
En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la vie de Sanine avait été si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant tout la paix de l'âme, et ajoutait qu'elle eût été heureuse de le revoir, bien qu'une telle rencontre fût peu probable.
Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cette lettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Ces sentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. La musique seule pourrait les exprimer.
Sanine répondit immédiatement et envoya à Marianna Slocum «d'un ami inconnu», comme cadeau de noces, la petite croix de grenat superbement enchâssée de perles fines. Bien que ce présent fût d'une grande valeur, il ne ruina pas Sanine. Pendant les trente années qui s'étaient écoulées depuis son séjour à Francfort, il avait gagné une fortune considérable. Il revint à Saint-Pétersbourg au commencement du mois de mai—mais pas pour longtemps probablement.
On assure qu'il cherche à vendre son domaine et qu'il pense partir pour l'Amérique.