Cependant on commença quelques chants funèbres, on mit le corps dans la bière, et quand vint le moment de l'emporter, Elisabeth, quoique faible, tremblante et désespérée, voulut accompagner jusqu'à son dernier asile celui qui l'avait soutenue, secourue, fortifiée, et qui était mort en priant pour elle.
Sur la rive droite de la Kama, au pied d'une éminence où s'élèvent les ruines d'une forteresse construite pendant les anciens troubles des Baschkirs* [*Les Baschkirs ou Bashkirs sont une peuplade de la Russie asiatique. Ils se nomment proprement Bashkouris, et tirent leur origine en partie des Tartares Nogays, et en partie des Bulgares. Ils habitent principalement en Sibérie, sur les bords du Volga et de l'Oural. En 1770, on en comptait vingt-sept mille familles domiciliées dans les gouvernements d'Ufa et de Perme. En été, ils demeurent sons des tentes près de leurs troupeaux, et en hiver, dans de mauvaises huttes. Leur religion est celle de Mahomet; mais ils sont très-superstitieux, et croient aux sortilèges et aux enchantements.], est le lieu consacré à la sépulture des habitants de Sarapoul. Cette place est en pleine campagne; elle est entourée d'une haie de mélèzes nains; au milieu on voit une petite maison de bois qui sert d'oratoire, et tout autour, des amoncellements de terre surmontés d'une croix qui désignent autant de tombeaux: ça et là quelques sapins épars projettent des ombres lugubres, et de dessous les pierres sépulcrales sortent des touffes de chardons en forme de bluet, avec de larges feuilles pendantes et découpées, et une autre plante dont la tige nue et penchée se divise en plusieurs rameaux effilés, et dont les fleurs, d'un jaune livide, semblent faites pour ne s'épanouir que sur les tombeaux.
Le cortége qui suivait le cercueil du missionnaire était assez nombreux. On y voyait plusieurs sortes de nations, des Persans, des Trukmènes, des Arabes échappés à l'esclavage des Kirguis, et reçus dans des collèges fondés par la dernière impératrice. Ils suivaient pêle-mêle, un flambeau de paille à la main, le convoi funèbre, en mêlant leurs voix à celles des popes, tandis qu'Elisabeth silencieuse marchait à pas lents, la tête couverte, et ne sentant de relation, au milieu de cette foule tumultueuse, qu'avec celui qui n'était plus.
Quand le cercueil fut placé dans la fosse, le pope, selon l'usage du rite grec, mit une petite pièce de monnaie dans la main du mort pour payer son passage, et après avoir jeté un peu de terre par-dessus, il s'éloigna; et là demeura enseveli dans un éternel oubli un mortel charitable qui n'avait pas passé un seul jour sans faire du bien à quelqu'un. Semblable à ces vents bienfaisants qui portent en tous lieux les graines utiles, et qui les font germer dans tous les climats, il avait parcouru plus de la moitié du monde, semant partout la sagesse et la vérité, et il mourait ignoré du monde; tant la renommée s'attache peu à la bonté modeste, tant les hommes qui la distribuent ne l'accordent qu'à ce qui les étonne, à ce qui les détruit, et jamais à ce qui les console! O rayon éclatant, éblouissante lumière, superbe gloire humaine! ne pense pas que Dieu t'eût permis d'être ainsi le prix de la grandeur, s'il n'avait réservé sa propre gloire pour être le prix de la vertu.
Elisabeth resta dans ce lieu de tristesse jusqu'à la chute du jour; elle y pleura, elle y pria beaucoup, et ses larmes et ses prières la soulagèrent. Dans les grandes infortunes, il est bon, il est utile de pouvoir passer quelques heures à méditer entre le ciel et la mort; du tombeau s'élèvent des pensées de courage, du ciel descendent de consolantes espérances; on craint moins le malheur là où on en voit la fin; et, là où on en pressent la récompense, on commence presque à l'aimer.
Elisabeth pleurait et ne murmurait point; elle remerciait Dieu des bienfaits qu'il avait répandus sur une partie de sa route, et ne croyait point avoir le droit de se plaindre, parce qu'il les avait retirés à l'autre. Elle se retrouvait, comme sur les bords du Tobol, sans guide, sans secours, mais armée du même courage et remplie des mêmes sentiments: "Mon père! ma mère! s'écriait-elle, ne craignez rien, votre enfant ne se laissera point abattre." Ainsi elle cherchait à les rassurer, comme s'ils eussent pu deviner l'abandon où elle se trouvait. Et quand un secret effroi gagnait son coeur: "Mon père! ma mère!" répétait-elle encore, et ces noms calmaient sa frayeur. "Homme juste et maintenant bienheureux, disait-elle en appuyant son front sur la terre fraîchement remuée, faut-il vous avoir perdu avant que mou noble père, ma tendre mère, vous aient remercié de vos soins pour leur pauvre orpheline!….. O bonheur d'être béni par eux, faut-il que vous en ayez été privé!"
Quand la nuit commença à s'approcher, et qu'Elisabeth sentit qu'il fallait s'arracher de ce lieu funèbre, elle voulut y laisser quelques traces de son passage, et prenant un caillou tranchant elle traça ces mots sur la croix qui s'élevait au-dessus du cercueil: Le juste est mort, et il n'y a personne qui y prenne garde* [* Isaïe, chap. LVII, v. 1.].
Alors, disant un dernier adieu aux cendres du pauvre religieux, elle sortit du cimetière, et revint tristement occuper la chambre déserte de l'auberge de Sarapoul. Le lendemain, quand elle voulut se remettre en route, l'hôte lui donna trois roubles, eu l'assurant que c'était tout ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Elisabeth les prit avec un sentiment du reconnaissance et d'attendrissement, comme si ces richesses, qu'elle devait à son protecteur, lui étaient arrivées de ce ciel où il habitait maintenant. "Ah! s'écria-t-elle, mon guide, mon appui, ainsi votre charité vous survit, et quand vous n'êtes plus auprès de moi c'est elle qui me soutient encore!"
Cependant, dans sa route solitaire, elle ne peut cesser de verser des larmes; tout est pour elle un objet de regret, tout lui fait sentir l'importance du bien qu'elle a perdu. Si un paysan, un voyageur curieux la regarde et l'interroge, elle n'a plus son vénérable protecteur pour commander le respect; si la fatigue l'oblige à s'asseoir, et qu'un kibick vide vienne à passer, elle n'ose point l'arrêter, dans la crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs, ne possédant que trois roubles, elle aime mieux qu'ils lui servent à retarder le moment d'avoir recours aux aumônes, qu'à lui procurer la moindre commodité: aussi se refuse-t-elle maintenant les légères douceurs que le bon missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour s'abriter les plus pauvres asiles, et se contente du plus mauvais lit et de la nourriture la plus grossière.
Ainsi, cheminant très-lentement, elle ne put arriver à Casan que dans les premiers jours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest soufflait depuis plusieurs jours, et avait amassé beaucoup de glaçons sur les rives du Volga, ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On ne pouvait le traverser que partie en nacelle, et partie à pied, en sautant de glaçon en glaçon. Les bateliers, accoutumés aux dangers de cette navigation, n'osaient aller d'un bord du fleuve à l'autre que pour l'appât d'un gain très-considérable, et nul passager ne se serait exposé à faire le trajet avec eux. Élisabeth, sans examiner le péril, voulut entrer dans un de leurs bateaux; ils la repoussèrent brusquement en la traitant d'insensée, et jurant qu'ils ne permettraient pas qu'elle traversât le fleuve avant qu'il fût entièrement glacé. Elle leur demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. "Au moins deux semaines," répondirent-ils. Alors elle résolut de passer sur-le-champ. "Je vous en prie, leur dit-elle d'une voix suppliante, au nom de Dieu, aidez-moi à traverser le fleuve: je viens de par-delà Tobolsk; je vais à Pétersbourg demander à l'empereur la grace de mon père exilé en Sibérie; et j'ai si peu d'argent, que si je demeurais quinze jours à Casan, il ne me resterait plus rien pour continuer ma route." Ces paroles touchèrent un des bateliers; il prit Elisabeth par la main: "Venez, lui dit-il, je vais essayer de vous conduire; vous êtes une bonne fille, craignant Dieu et aimant votre père; le ciel vous protégera." II la fit entrer avec lui dans sa barque, et navigua jusqu'à moitié du fleuve; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la jeune fille sur ses épaules, et marchant sur les glaces, en se soutenant sur son aviron, il atteignit sans accident l'autre rive du Volga, et y déposa son fardeau. Elisabeth, pleine de reconnaissance, après l'avoir remercié avec toute l'effusion du coeur le plus touché, voulut lui donner quelque chose. Elle tira sa bourse, qui contenait un peu moins de trois roubles: "Pauvre fille, lui dit le batelier en regardant son trésor, voilà donc tout ce que tu possèdes, tout ce que tu as pour te rendre à Pétersbourg, et tu crois que Nicolas Kisoloff t'en ôterait une obole? Non, je veux plutôt y ajouter; cela me portera bonheur, ainsi qu'à mes six enfants."
Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie, et s'éloigna eu lui criant: "Dieu veille sur toi, ma fille!"
Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie; et, la considérant avec un peu d'émotion, elle dit: "Je te garderai pour mon père, afin que tu lui sois une preuve que ses voeux ont été entendus, que son esprit ne m'a pas quittée, et que partout une protection paternelle a veillé sur moi."
Le temps était clair et serein; mais par moment il venait du côté du nord des bouffées d'une bise très-froide. Après avoir marché quatre heures sans s'arrêter, Elisabeth se sentit très-fatiguée. Aucune maison ne s'offrant à ses regards, elle fut chercher un asile au pied d'une petite colline, dont les rochers bruns et coupés à pic la garantissaient de tous les vents. Près de là s'étendait une forêt de chênes; ce n'est que sur cette rive du Volga qu'on commence à voir cette espèce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et, quoiqu'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure, ils pouvaient être admirés encore; mais, quelque beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne pouvait aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisaient trop sentir la distance qui la séparait de ses parents, elle leur préférait beaucoup le sapin; le sapin était l'arbre de l'exil, l'arbre qui avait protégé son enfance, et sous l'ombre duquel ses parents se reposaient peut-être en cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. "Oh! quand les reverrai-je? s'écriait-elle; quand entendrai-je leur voix? quand retournerai-je de ce côté pour tomber dans leurs bras?" Et en parlant ainsi, elle tendait les siens vers Casan, dont elle apercevait encore les tours dans le lointain, et, au-dessus de la ville, l'antique forteresse des kans de Tartarie se présentant sur le haut des rochers d'une manière imposante et pittoresque.
Le long de sa route, Elisabeth rencontrait souvent des objets qui portaient dans son coeur une tristesse à peu près semblable à celle qui naissait du sentiment de ses propres malheurs: tantôt c'étaient des infortunés enchaînés deux à deux, qu'on envoyait soit dans les mines de Nertshink, pour y travailler jusqu'à la mort, soit dans les campagnes d'Irkoutz, pour peupler les rives sauvages de l'Angara; tantôt c'étaient des troupes de colons destinés à peupler la nouvelle ville qu'on bâtissait, par l'ordre de l'empereur, sur les frontières de la Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des chariots avec les caisses et les ballots, les chiens et les poules. Cependant tous ces hommes, exilés pour des fautes qui ailleurs eussent peut-être été punies de mort, n'excitaient que la commisération d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelque banni conduit par un courrier du sénat, et dont la noble figure lui rappelait celle de son père, alors elle était émue jusqu'aux larmes; elle s'approchait avec respect du malheureux, et lui donnait ce qui dépendait d'elle: ce n'était point de l'or, elle n'en avait pas, mais c'était ce qui souvent console davantage, et ce que la plus pauvre des créatures peut donner comme la plus opulente, c'était de la pitié. Hélas! la pitié était la seule richesse d'Elisabeth; c'était avec la pitié qu'elle soulageait la peine des infortunés qu'elle rencontrait le long de sa route, et c'était à l'aide de la pitié qu'elle allait voyager désormais, car, en atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait mis près de trois mois à se rendre de Sarapoul à Volodimir; et grace à l'hospitalité des paysans russes, qui pour du lait et du pain ne demandent jamais de paiement, son faible trésor n'était pas entièrement épuisé; mais elle commençait à manquer de tout: ses chaussures étaient déchirées, ses habits en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui était déjà à plus de trente degrés, et qui augmentait tous les jours. La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'épaisseur; quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait une pluie de glaçons qui ne permettait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres fois c'étaient des torrents d'eau qui creusaient des précipices dans les chemins, ou des coups de veut si furieux, qu'Elisabeth, pour éviter leur atteinte, était obligée de creuser un trou dans la neige, et de se couvrir la tête de longs morceaux d'écorce de pin, qu'elle arrachait adroitement, ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitants de la Sibérie.
Un jour que la tempête soulevait la neige par bouffées, et en formait une brume épaisse qui remplissait l'air de ténèbres, Elisabeth, chancelant à chaque pas, et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut forcée de s'arrêter; elle se réfugia sous un grand rocher, contre lequel elle s'attacha étroitement, afin de résister aux tourbillons de vent qui renversaient tout autour d'elle. Tandis qu'elle demeurait là, appuyée, immobile et la tête baissée, elle crut entendre assez près un bruit confus, qui lui donna l'espérance de trouver un meilleur abri; elle se traîna avec peine de ce côté, et aperçut en effet un kibick renversé et brisé, et un peu plus loin une chaumière. Elle se hâta d'aller frapper à cette porte hospitalière; une vieille femme vint lui ouvrir: "Pauvre jeune fille! lui dit-elle, émue de sa profonde détresse, d'où viens-tu, à ton âge, ainsi seule, transie et couverte de neige?" Elisabeth répondit, comme à son ordinaire: "Je viens de par-delà Tobolsk, et je vais à Pétersbourg demander la grace de mon père." A ces mots, un homme qui avait la tète penchée dans ses mains, la releva tout-à-coup, regarda Elisabeth avec surprise: "Que dis-tu? s'écria-t-il; tu viens de la Sibérie dans cet état, dans cette misère, au milieu des tempêtes, pour demander la grace de ton père?… Ah! ma pauvre fille ferait comme toi peut-être; mais on m'a arraché de ses bras sans qu'elle sache où l'on m'emmène, sans qu'elle puisse solliciter pour moi; je ne la verrai plus, j'en mourrai… On ne peut pas vivre loin de son enfant…" Elisabeth tressaillit. "Monsieur, reprit-elle vivement, j'espère qu'on peut vivre quelque temps loin de son enfant.—Maintenant que je connais mon sort, continua l'exilé, je pourrais en instruire ma fille: voici une lettre que je lui ai écrite; le courrier de ce kibick renversé, qui retourne à Riga où est ma fille, consentirait à s'en charger si j'avais la moindre récompense à lui offrir: mais la moindre de toutes n'est pas en mon pouvoir: je ne possède pas un simple kopeck; les cruels m'ont tout enlevé."
Elisabeth sortit de sa poche le rouble qui lui restait, en rougissant beaucoup d'avoir si peu à offrir. "Si cela pouvait suffire," dit-elle d'une voix timide, en le mettant dans la main de l'exilé. Celui-ci serra la main généreuse qui lui donnait toute sa fortune, et courut proposer l'argent au courrier: c'était le denier de la veuve; le courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait béni l'offrande, il permit qu'elle parût ce qu'elle était, grande et magnifique, afin que, servant à rendre une fille à son père et le bonheur à une famille, elle portât des fruits dignes du coeur qui l'avait faite.
Quand l'ouragan fut calme, Elisabeth voulut se remettre eu route. Elle embrassa la vieille femme qui l'avait soignée comme sa propre fille, et lui dit tout bas, pour que l'exilé ne l'entendît pas: "Je ne puis vous récompenser; je n'ai plus rien du tout; je ne puis vous offrir que les bénédictions de mes parents; elles sont à présent ma seule richesse.—Quoi, interrompit la vieille femme tout haut, pauvre fille, vous avez tout donné!" Elisabeth rougit et baissa les yeux. L'exilé leva les mains au ciel, et tomba à genoux devant elle: "Ange qui m'as tout donné, lui dit-il, ne puis-je rien pour toi?" Un couteau était sur la table, Elisabeth le prit, coupa une boucle de ses cheveux, et, la donnant à l'exilé, elle dit: "Monsieur, puisque vous allez en Sibérie, vous verrez le gouverneur de Tobolsk; donnez-lui ceci, je vous en prie: Elisabeth l'envoie à ses parents, lui direz-vous… Peut-être consentira-t-il que ce souvenir aille les instruire que leur enfant existe encore.—Ah! je jure de vous obéir, répondit l'exilé; et, dans ces déserts où l'on m'envoie, si je ne suis point tout-à-fait esclave, je saurai trouver la cabane de vos parents, et leur dire ce que vous avez fait aujourd'hui."
Avec le coeur d'Elisabeth, le don d'un trône l'eût bien moins touchée que l'espoir des consolations qu'on lui promettait de porter à ses parents. Elle ne possédait plus rien, rien que la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire opulente, car elle venait de goûter les seuls vrais biens que les richesses puissent procurer: par ses dons, elle avait fait la joie d'un père; elle avait consolé l'orpheline en pleurs; et voilà pourtant ce qu'un seul rouble peut produire entre les mains de la charité.
Depuis Volodimir jusqu'à Pokrof, village de la couronne, le pays est dans un bas-fond très-marécageux, et couvert de forêts d'ormes, de chênes, de trembles et de pommiers sauvages. Dans l'été, ces différentes espèces d'arbres forment des bosquets qui réjouissent la vue, mais qui sont ordinairement le refuge des voleurs: l'hiver on les redoute moins, parce que les taillis, dépouillés de feuilles, ne leur permettent pas de se cacher aussi bien. Cependant, le long de sa route, Elisabeth entendait parler des vols qui s'étaient commis: si elle avait possédé quelque chose, peut-être ces bruits l'eussent-ils effrayée; mais, obligée de mendier son pain, il lui semblait que sa pauvreté la mettait à l'abri de tout, et que, sous cette égide, elle pouvait traverser ces forêts sans danger.
Quelques verstes avant Pokrof, la grande route venait d'être emportée par un ouragan, et les voyageurs étaient obligés, pour se rendre à Moscou, de faire un grand détour à travers les marécages que le Volga forme en cet endroit; ils étaient couverts d'une glace si épaisse, qu'on y marchait aussi solidement que sur la terre. Elisabeth prit cette route qu'on lui avait indiquée; elle marcha long-temps à travers ce désert de glace; mais, comme aucun chemin n'y était tracé, elle se perdit, et tomba dans une espèce de marais fangeux, dont elle eut beaucoup de peine à se tirer. Enfin, après bien des efforts, elle gagna un tertre un peu élevé. Couverte de boue et épuisée de fatigue, elle s'assit sur une pierre, et détacha sa chaussure pour la faire sécher au soleil, qui brillait en ce moment d'un éclat assez vif. Ce lieu était sauvage; on n'y voyait aucune trace d'habitation; il n'y passait personne, et on n'y entendait même aucun bruit. Elisabeth vit bien qu'elle s'était beaucoup écartée de la grande route, et, malgré son courage, elle fut effrayée de sa situation. Derrière elle était le marais qu'elle venait de traverser, et au-delà une immense forêt dont ses yeux n'apercevaient pas la fin. Le jour commençait à décliner. Malgré son extrême lassitude, la jeune fille se leva dans l'espoir de trouver un asile, ou des gens qui l'aideraient à en trouver un; elle erra ça et là, mais en vain; elle ne voyait rien, elle n'entendait rien, et cependant il lui semblait qu'une voix humaine eût rempli son coeur de joie… Tout-à-coup elle en entend plusieurs, et bientôt elle voit des hommes qui sortent de la forêt; elle marche vers eux pleine d'espérance; mais plus ils approchent, plus elle sent l'effroi succéder à la joie: leur air sauvage, leur physionomie farouche, l'épouvantent plus que la solitude où elle était; elle se rappelle ce qu'on lui a dit des malfaiteurs qui remplissent cette contrée, et elle craint que Dieu ne la punisse de la témérité qui lui a persuadé qu'elle n'avait rien à craindre; elle tombe à genoux pour s'humilier devant la miséricorde divine. Cependant la troupe s'avance, s'arrête auprès d'Elisabeth, la regarde, et lui demande d'où elle vient, et ce qu'elle fait là. La jeune fille, les yeux baissés, et d'une voix tremblante, répond qu'elle vient de par-delà Tobolsk, et qu'elle va demander à l'empereur la grace de son père; elle ajoute qu'elle a pensé périr dans le marais, et qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher un asile. Ces gens s'étonnent, la questionnent encore, et veulent savoir quel argent elle possède pour faire une si longue route. Elle tire de son sein la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et la leur montre, "Voilà tout? s'écrient-ils. -Tout," leur répondit-elle. A ces mots, les bandits se regardent l'un l'autre; ils ne sont point touchés, ils ne sont point émus: l'habitude du crime ne permet pas de l'être; mais ils sont surpris; ils n'avaient point l'idée de ce qu'ils voient; c'est pour eux quelque chose de surnaturel, et cette jeune fille leur semble protégée par un pouvoir inconnu. Saisis de respect, ils n'osent pas lui faire de mal; ils n'osent pas même lui faire du bien; ils s'éloignent en se disant entre eux: "Laissons-la, laissons-la, car Dieu est assurément auprès d'elle."
Elisabeth se lève et fuit le plus vite qu'elle peut du côté opposé; elle entre dans la forêt. A peine y a-t-elle fait quelques pas, qu'elle voit quatre grandes routes formant la croix, et à un des angles une petite chapelle dédiée à la Vierge, surmontée d'un poteau qui indique les villes où conduit chacun des chemins. Elisabeth sent qu'elle est sauvée, elle se prosterne avec reconnaissance: les malfaiteurs ne s'étaient pas trompés; Dieu était auprès d'elle.
La jeune fille ne sent plus sa fatigue, l'espoir lui a rendu des forces; elle prend légèrement la route de Pokrof; bientôt elle retrouve le Volga, qui forme un coude auprès de ce village, et baigne les murs d'un pauvre couvent de filles. Elisabeth se hâte d'aller frapper à cette porte hospitalière; elle raconte sa peine, et demande un asile: on le lui donne aussitôt; elle est accueillie, reçue comme une soeur; et en se voyant entourée de ces ames pieuses et pures qui lui prodiguent les plus tendres soins, elle croit un moment avoir retrouvé sa mère. Le récit simple et modeste qu'Elisabeth fit de ses aventures fut un sujet d'édification pour toute la communauté. Ces bonnes soeurs ne se lassaient point d'admirer la vertu de cette jeune fille, qui venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'épreuves, sans avoir murmuré une seule fois. Elles regrettaient beaucoup de n'avoir pas de quoi fournir aux frais de son voyage; mais leur couvent était très-pauvre; il ne possédait aucun revenu, et elles-mêmes ne vivaient que de charités. Cependant elles ne purent se résoudre à laisser l'orpheline continuer sa route avec une robe en lambeaux et des souliers déchirés; elles se dépouillèrent pour la couvrir, et chacune donna une partie de ses propres vêtements. Elisabeth voulait refuser leurs dons, car c'était avec leur nécessaire que ces pieuses filles la secouraient: mais celles-ci, montrant les murs de leur courent, lui dirent: "Nous avons un abri, et vous n'en avez pas; le peu que nous possédons vous appartient, vous êtes plus pauvre que nous."
Enfin, voici Elisabeth sur la route de Moscou; elle s'étonne du mouvement extraordinaire qu'elle y voit, de la quantité de voitures, de traîneaux, d'hommes, de femmes, de gens de toute espèce, qui semblent affluer vers cette grande capitale; plus elle avance, et plus la foule augmente. Dans le village où elle s'arrête, elle trouve toutes les maisons pleines de gens qui paient à si haut prix une très-petite place, que l'infortunée, qui n'a rien à donner, ne peut que bien difficilement en obtenir une. Ah! que de larmes elle dévore en recevant d'une compassion dédaigneuse un grossier aliment et un abri misérable où sa tête est à peine à couvert de la neige et des tempêtes! Cependant elle n'est point humiliée, car elle n'oublie jamais que Dieu est témoin de ses sacrifices, et que le bonheur de ses parents en est le but; mais elle ne s'enorgueillit pas non plus: trop simple pour croire qu'en se dévouant à toutes les misères en faveur de ses parents, elle fasse plus que son devoir; et trop tendre peut-être pour ne pas trouver un secret plaisir à souffrir beaucoup pour eux.
Cependant de tous côtés les cloches s'ébranlent, de tous côtés Elisabeth entend retentir le nom de l'empereur. Des coups de canon partis de Moscou viennent l'épouvanter; jamais un tel bruit n'avait frappé ses oreilles. D'une voix timide elle en demanda la cause à des gens couverts d'une riche livrée, qui se pressaient autour d'une voiture renversée. "C'est l'empereur qui fait sans doute son entrée à Moscou, lui dirent-ils.—Comment! reprit-elle avec surprise; est-ce que l'empereur n'est pas à Pétersbourg?" Ils haussèrent les épaules d'un air de pitié, en lui répondant: "Eh quoi! pauvre fille, ne sais-tu pas qu'Alexandre vient faire la cérémonie de son couronnement à Moscou?" Elisabeth joignit les mains avec transport; le ciel venait à son secours, il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses mains la destinée de ses parents; il permettait qu'elle arrivât dans un de ces temps de réjouissances nationales, où le coeur des rois fait taire la rigueur et même la justice, pour n'écouter que la clémence. "Ah! s'écria-t-elle, en se tournant du côté des terres de l'exil, mes parents, faut-il que mes espérances ne soient que pour moi, et que, lorsque votre fille est heureuse, sa voix ne puisse aller jusqu'à vous!"
Elle entra, en mars 1801, dans l'immense capitale de la Moscovie, se croyant au terme de ses peines, et n'imaginant pas qu'elle dût avoir de nouveaux malheurs à craindre. En avançant dans la ville, elle vit des palais superbes, décorés avec une magnificence royale, et près de ces palais des huiles enfumées, ouvertes à tous les vents; elle vit ensuite des rues si populeuses, qu'elle pouvait à peine marcher au milieu de la foule qui la pressait et la coudoyait de toutes parts. A très-peu de distance, elle retrouva des bois, des champs, et se crut eu pleine campagne; elle se reposa un moment dans la grande promenade; c'est une allée de bouleaux qui ressemble assez aux allées de tilleuls. Un nombre infini de personnes s'y promenaient, en s'entretenant de la cérémonie du couronnement; des voitures allaient, venaient, se croisaient en tous sens avec un grand fracas; les énormes cloches de la cathédrale ne cessaient de sonner; de tous les points de la ville d'autres cloches leur répondaient, et le canon, qui tirait par intervalle, se faisait à peine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cité. C'était surtout en approchant de la place du Krémelin, que le tumulte et le mouvement allaient toujours croissant; de grands feux y étaient allumés; Elisabeth s'en approcha et s'assit timidement à côté. Elle était épuisée de froid et de fatigue, elle avait marché tout le jour, et sa joie du matin commençait à se changer en tristesse; car, en parcourant les innombrables rues de Moscou, elle avait bien vu des maisons magnifiques, mais elle n'avait pas trouvé un asile; elle avait bien rencontré une foule nombreuse de gens de toute espèce et de toutes nations, mais elle n'avait pas trouvé un protecteur; elle avait entendu des personnes demander leur chemin, s'inquiéter de l'avoir perdu, et elle avait envié leur sort: "Heureux, se disait-elle, d'avoir quelque chose à chercher! il n'y a que l'infortunée qui n'a point d'asile, qui ne cherche rien, et qui ne se perd point."
Cependant la nuit approchait, et le froid devenait très-vif; la pauvre Elisabeth n'avait pas mangé de tout le jour, elle ne savait que devenir; elle cherchait à lire sur tous les visages si elle n'en trouverait pas un dont elle pût espérer quelque pitié: mais ce monde, qu'elle regardait avec attention, parce qu'elle avait besoin de lui, ne la regardait seulement pas, parce qu'il n'avait pas besoin d'elle. Elle se hasarda à aller frapper à la porte des plus pauvres réduits, partout elle fut rebutée: l'espoir de faire un gain considérable pendant les fêtes du couronnement avait fermé le coeur des moindres aubergistes à la charité; jamais on n'est moins disposé à donner que quand on se voit au moment de s'enrichir.
La jeune fille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place du Krémelin; elle pleurait en silence, le coeur oppressé, et n'ayant pas même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui avait donné par compassion. Elle se voyait réduite à ce degré de misère où il lui fallait tendre la main aux passants pour en obtenir une faible aumône, accordée avec distraction, ou refusée avec mépris. Au moment de le faire, un mouvement d'orgueil la retint; mais le froid était si violent, qu'en passant la nuit dehors elle risquait sa vie, et sa vie ne lui appartenait pas. Cette pensée dompta la fierté de son coeur: une main sur ses yeux, elle avança l'autre vers le premier passant, et lui dit: "Au nom du père qui vous aime, de la mère de qui vous tenez le jour, donnez-moi de quoi payer un gîte pour cette nuit." L'homme à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du feu. "Jeune fille, lui répondit-il, vous faites là un vilain métier; ne pouvez-vous pas travailler? A votre âge on devrait savoir gagner sa vie; Dieu vous aide, je n'aime point les mendiants." Et il passa outre.
L'infortunée leva les yeux au ciel comme pour y chercher un ami: fortifiée par la voix consolante qui s'éleva alors dans son coeur, elle osa réitérer sa demande à plusieurs personnes. Les unes passèrent sans l'entendre, d'autres lui donnèrent une si faible aumône, qu'elle ne pouvait suffire à ses besoins. Enfin, comme la nuit s'avançait, que la foule s'écoulait, et que les feux allaient s'éteindre, la garde qui veillait aux portes du palais, en faisant sa ronde sur la place, s'approcha d'Elisabeth, et lui demanda pourquoi elle restait là. L'air dur et sauvage de ces soldats la glaça de terreur; elle fondit en larmes sans avoir le courage de répondre un seul mot. Les soldats, peu émus de ses pleurs, l'entourèrent en répétant leur question avec une insolente familiarité. La jeune fille répondit alors d'une voix tremblante: "Je viens de par-delà Tobolsk pour demander à l'empereur la grace de mon père, j'ai fait la route à pied, et comme je ne possède rien, personne n'a voulu me recevoir." A ces mots, les soldats éclatèrent de rire, en taxant son histoire d'imposture. L'innocente fille, vivement alarmée, voulut s'échapper; ils ne le permirent pas, et la retinrent malgré elle. "O mon Dieu! ô mon père! s'écria-t-elle avec l'accent du plus profond désespoir, ne viendrez-vous pas à mon secours? Avez-vous abandonné la pauvre Elisabeth?"
Pendant ce débat, des hommes du peuple, attirés par le bruit, s'étaient rassemblés en groupes, et laissaient éclater un murmure d'improbation contre la dureté des soldats. Elisabeth étend les bras, et s'écrie: "Je le jure à la face du ciel, je n'ai point menti; je viens à pied de par-delà Tobolsk pour demander la grace de mon père; sauvez-moi, sauvez-moi, et que je ne meure du moins qu'après l'avoir obtenue." Ces mots remuent tous les coeurs; plusieurs personnes s'avancent pour la secourir. Une d'elles dit aux soldats: "Je tiens l'auberge de Saint-Basile sur la place, je vais y loger cette jeune fille; elle paraît honnête, laissez-la venir avec moi." Les soldats, émus enfin d'un peu de pitié, ne la retiennent plus, et se retirent. Elisabeth embrasse les genoux de son protecteur; il la relève, et la conduit dans son auberge à quelques pas de là. "Je n'ai pas une seule chambre à te donner, dit-il, elles sont toutes occupées, mais, pour une nuit, ma femme te recevra dans la sienne; elle est bonne, et se gênera sans peine pour t'obliger." Elisabeth tremblante le suit sans dire un seul mot; il l'introduit dans une petite salle basse, où une jeune femme, tenant un enfant dans ses bras, était assise près d'un poêle: elle se lève en les voyant. Son mari lui raconte à quel danger il vient d'arracher cette infortunée, et l'hospitalité qu'il lui a promise en son nom. La jeune femme confirme la promesse, et, prenant la main d'Elisabeth, elle lui dit avec un sourire plein de bonté: "Pauvre petite, comme elle est pâle et agitée! mais rassurez-vous, nous aurons soin de vous, et une autre fois évitez, croyez-moi, de rester aussi tard sur la place. A votre âge, et dans les grandes villes, il ne faut jamais être à cette heure-ci dans les rues." Elisabeth répondit qu'elle n'avait aucun asile; que toutes les portes lui avaient été fermées: elle avoua sa misère sans honte, et raconta son voyage sans orgueil. La jeune femme pleura en l'écoutant; son mari pleura aussi; et ni l'un ni l'autre ne s'imaginèrent de soupçonner que ce récit ne fût pas sincère, leurs larmes leur en répondaient. Les gens du peuple ne se trompent guère à cet égard; les brillantes fictions ne sont point à leur portée, et la vérité a seule le droit de les toucher.
Quand elle eut fini, Jacques Rossi, l'aubergiste, lui dit: "Je n'ai pas grand crédit dans la ville; mais tout ce que je ferais pour moi-même, comptez que je le ferai pour vous." La jeune femme serra la main de son mari en signe d'approbation, et demanda à Elisabeth si elle ne connaissait personne qui put l'introduire auprès de l'empereur. "Personne," dit-elle; car elle ne voulait pas nommer le jeune Smoloff, de peur de le compromettre; d'ailleurs, quel secours pouvait-elle en attendre, puisqu'il était en Livonie? "N'importe, reprit la jeune femme; auprès de notre magnanime empereur la piété et le malheur sont les plus puissantes recommandations, et celles-là ne vous manqueront pas……—Oui, oui, interrompit Jacques Rossi; l'empereur Alexandre doit être couronné demain dans l'église de l'Assomption; il faut que vous vous trouviez sur son passage; vous vous jetterez à ses pieds; vous lui demanderez la grace de votre père; je vous accompagnerai, je vous soutiendrai….—Ah! mes généreux hôtes, s'écria Elisabeth, en saisissant leurs mains avec la plus vive reconnaissance, Dieu vous entend, el mes parents vous béniront; vous m'accompagnerez, vous me soutiendrez, vous me conduirez aux pieds de l'empereur….. Peut-être serez-vous témoins de mon bonheur, du plus grand bonheur qu'une créature humaine puisse goûter … Si j'obtiens la grace de mon père, si je puis la lui rapporter, voir sa joie et celle de ma mère…" Elle ne put achever; l'image d'une pareille félicité lui ôta presque l'espérance de l'obtenir; il lui semblait qu'elle n'avait pas mérité d'être si heureuse. Ses hôtes ranimèrent son espoir par les éloges qu'ils donnèrent à la clémence d'Alexandre, par le récit qu'ils lui firent de toutes les graces qu'il avait accordées, et du plaisir qu'il paraissait prendre à faire le bien. Elisabeth les écoutait avidement; elle aurait passé la nuit à les entendre; mais il était fort tard, ses hôtes voulurent qu'elle prît un peu de repos pour se préparer à la fatigue du lendemain. Jacques Rossi se retira dans la petite chambre au plus haut de la maison, et sa bonne femme reçut Elisabeth dans son propre lit.
Pendant long-temps elle ne put dormir, sou coeur était trop agité, trop plein; elle remerciait Dieu de tout, même de ses peines, dont l'excès lui avait valu la généreuse hospitalité qu'elle recevait. "Si j'avais été moins malheureuse, se disait-elle, Jacques Rossi n'aurait pas eu pitié de moi." Quand le sommeil vint la surprendre, il ne lui ôta point son bonheur; de doux songes le lui offrirent sous toutes les formes; tantôt elle croyait voir son père, tantôt la touchante figure de sa mère lui apparaissait brillante de joie; quelquefois il lui semblait entendre la voix de l'empereur lui-même, et quelquefois aussi un autre objet se montrait à travers une vapeur qui cachait ses traits, et ne lui permettait pas de les distinguer plus que les sentiments qu'il avait fait naître dans son coeur.
Le lendemain, de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des tambours et les cris de joie de tout le peuple ayant annoncé la fête du jour, Elisabeth, vêtue d'un habit que lui avait prêté sa bonne hôtesse, et appuyée sur le bras de Jacques Rossi, se mêla parmi la foule qui suivait le cortége, et se rendit à la grande église de l'Assomption, où l'empereur Alexandre devait être couronné.
Le temple saint était éclairé de plus de mille flambeaux, et décoré avec une pompe éblouissante. Sur un trône éclatant, surmonté d'un riche dais, on voyait l'empereur et sa jeune épouse, vêtus d'habits magnifiques, et brillants d'une si extraordinaire beauté, qu'ils paraissaient à tous les regards comme des êtres célestes. Prosternée devant son auguste époux, la princesse recevait de ses mains la couronne impériale, et ceignait sont front modeste de ce superbe gage de leur éternel union. Vis-à-vis d'eux, le vénérable Platon, patriarche de Moscou, du haut de la chaire de vérité rappelait à Alexandre, dans un discours éloquent et pathétique, tous les devoirs des rois, et l'effrayante responsabilité que Dieu fait peser sur leurs têtes, pour compenser la splendeur et la puissance dont il les environne. Parmi cette foule immense qui remplissait l'église, il lui montrait des Kamchadales* [*Kamchadales, ou plutôt Kamtschadales, est le nom que l'on donne aux habitants du Kamtschatka. La chasse et la pêche sont leur occupation principale: le chien est leur animal domestique favori. Ils voyagent dans de petites charrettes traînées par des chiens, et sont en général extrêmement superstitieux.] apportant des tributs de peaux de loutres arrachées aux îles Aleutiennes* [*Les îles Aleutiennes ou Aleustky. C'est ainsi que l'on nomme cette chaine d'îles qui s'étend depuis le Kamtschatka au nord, jusqu'au continent de l'Amérique, et qui n'est en effet qu'une branche des montagnes du Kamtschatka. Elles furent découvertes peu de temps après l'île de Behring: Atlak, Shemya et Semitshi furent les premières auxquelles les Russes donnèrent le nom d'Aleutskie ostrova. Le mot Aleut signifie un roc chauve ou nu. Celles de ces îles qui sont les plus voisines de l'Amérique sont connues sous le nom d'Andreanofskoi et d'îles aux Renards (Fox Islands).], qui touchent au continent de l'Amérique; des négociants d'Archangel, chargés des richesses que leurs vaisseaux vont chercher dans les mers d'Europe; il lui montrait des Samoïèdes* [*Les Samoïèdes sont des peuples tartares qui occupent le nord de la Russie, entre la Tartarie asiatique et le gouvernement d'Archangel, le long de la mer jusqu'en Sibérie: ils vivent de la chasse et de la pêche, comme les Kamchadales.] venus de l'embouchure de l'Enisséi* [*L'Enisséi, ou Yenisséy, appelé Kem par les Tartares et Mongoles, et Gub ou Khases, qui signifie la grande rivière, par les Ostiaques, est formé de deux rivières, le Kamsara et le Veikem, qui ont leur source dans la Soongorie chinoise. Après un long cours vers le nord, il se jette dam la mer Glaciale.], où règne un éternel hiver, où les moissons sont inconnues, où jamais un grain n'a germé; et des naturels d'Astracan, qui voient mûrir dans leurs champs le melon, la figue, et le doux fruit de la vigne qui y donne un vin exquis; il lui montrait enfin des habitants de la mer Noire, de la mer Caspienne et de cette Grande Tartarie, qui, bornée par la Perse, la Chine et l'empire du Mogol, s'étend du couchant à l'aurore, embrasse une moitié du monde, et atteint presque jusqu'au pôle. "Maître du plus vaste empire de l'univers, lui disait-il, vous qui allez jurer de présider aux destinées d'un état qui contient la cinquième partie du globe, n'oubliez jamais que vous allez répondre devant Dieu du sort de tant de milliers d'hommes, et qu'une injustice faite au moindre d'entre eux, et que vous auriez pu prévenir, vous sera comptée au dernier jour." A ces paroles le coeur du jeune empereur parut vivement ému: mais il y avait dans l'église un coeur qui n'était pas moins ému peut-être, c'était celui qui allait demander la grace d'un père.
Au moment où Alexandre prononça le serment solennel par lequel il s'engageait à dévouer son temps et sa vie an bonheur de ses peuples, Elisabeth crut entendre la voix de la clémence qui ordonnait de briser les chaînes de tous les malheureux; elle ne put se contenir plus long-temps: avec une force surnaturelle elle écarte la foule, se fait jour à travers les haies de soldats, s'élance vers le trône, en s'écriant: Grace! grace! Cette voix, qui interrompait la cérémonie, causa beaucoup de rumeur; des gardes s'avancèrent et entraînèrent Elisabeth hors de l'église, en dépit de ses prières et des efforts du bon Jacques Rossi. Cependant l'empereur dans un si beau jour ne veut pas avoir été imploré en vain; il ordonne à un de ses officiers d'aller savoir ce que cette femme demande. L'officier obéit: il sort de l'église, il entend les accents suppliants de l'infortunée qui se débat au milieu des gardes; il tressaille, précipite ses pas, la voit, la reconnaît, et s'écrie: "C'est elle! c'est Elisabeth!" La jeune fille ne peut croire à tant de bonheur, elle ne peut croire que Smoloff soit là pour sauver son père; cependant c'est sa voix, ses traits, elle ne peut s'y méprendre; elle le regarde en silence, et étend ses bras vers lui comme s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court à elle, hors de lui-même; il lui prend la main, il doute presque de ce qu'il voit. "Elisabeth, lui dit-il, est-ce bien toi? d'où viens-tu, ange du ciel?—Je viens de Tobolsk.—De Tobolsk, seule, à pied?" II tremblait d'agitation en parlant ainsi. "Oui, répondit-elle, je suis venue seule, à pied, pour demander la grace de mon père, et on m'éloigne du trône, on m'arrache de devant l'empereur.—Viens, viens, Elisabeth, interrompit le jeune homme avec enthousiasme; c'est moi qui te présenterai à l'empereur; viens lui faire entendre ta voix, viens lui adresser ta prière: il n'y résistera pas." Il écarte les soldats, ramène Elisabeth vers l'église. En ce moment, le cortége impérial défilait par la grande porte; aussitôt que le monarque parut, Smoloff se fit jour jusqu'à lui en tenant Elisabeth par la main. Il se jette à genoux avec elle, il s'écrie: "Sire, écoutez-moi, écoutez la voix du malheur, de la vertu; vous voyez devant vous la fille de l'infortuné Stanislas Potowsky* [*II y a quelque inconvénient, dans les romane qui se lient à l'histoire, d'employer des noms connus et des époques remarquables. La famille Potowska, ou, selon la véritable orthographe, Potocka, est bien une des plus illustres de la Pologne, et un membre de cette famille a effectivement été victime en Russie de son courage patriotique: mais c'étoit le comte Ignace Potocky, et non pas Stanislas. Il ne fut point envoyé en Sibérie, mais dans les cachots d'une très-dure prison d'état, avec Kosciusko, et ce fut l'impératrice Catherine II qui l'y plongea: il en lui délivré, ainsi que son compagnon d'infortune, par le fils de cette souveraine, l'empereur Paul.]. Elle arrive des déserts d'Ischim, où depuis douze ans ses parents languissent dans l'exil; elle est partie seule, sans secours; elle a fait la route à pied, demandant l'aumône, et bravant les rebuts, la misère, les tempêtes, tous les dangers, toutes les fatigues, pour venir implorer à vos pieds la grace de son père." Elisabeth éleva ses mains suppliantes vers le ciel, en répétant: "La grace de mon père." II y eut parmi la foule un cri d'admiration, l'empereur lui-même fut frappé; il avait de fortes préventions contre Stanislas Potowski, mais en ce moment elles s'effacèrent; il crut que le père d'une fille si vertueuse ne pouvait être coupable: mais l'eût-il été, Alexandre aurait pardonné encore. "Votre père est libre, lui dit-il; je vous accorde sa grace." Elisabeth n'en entendit pas davantage. A ce mot de grace, une trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les bras de Smoloff. On l'emporta à travers une foule immense qui s'ouvrit devant elle, en jetant des cris et en applaudissant à la vertu de l'héroïne et à la clémence du monarque. On la transporta dans la demeure du bon Jacques Rossi; c'est là qu'elle reprit l'usage de ses sens. Le premier objet qu'elle vit fut Smoloff à genoux auprès d'elle; les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'elle venait d'entendre de la bouche du monarque: "Elisabeth, votre père est libre; sa grace vous est accordée." Elle ne pouvait parler encore, ses regards seuls disaient sa joie et sa reconnaissance, ils disaient beaucoup. Enfin, elle se pencha vers Smoloff; d'une voix émue, tremblante, elle prononça le nom de son père, celui de sa mère: "Nous les reverrons donc, ajouta-t-elle, nous jouirons de leur bonheur." Ces mots pénétrèrent jusqu'au fond de l'ame du jeune homme. Elisabeth ne lui avait point dit qu'elle l'aimait; mais elle venait de l'associer au premier sentiment de son coeur, au premier bien de sa vie; elle venait de le mettre de moitié dans la plus douce félicité qu'elle attendait de l'avenir. Dès ce moment, il osa concevoir l'espérance qu'elle pourrait peut-être consentir un jour à ne plus séparer ce qu'elle venait d'unir.
Plusieurs jours se passèrent avant que la grace pût être expédiée; il fallait revoir l'affaire de Stanislas Potowsky; en l'examinant, Alexandre fut convaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser les fers du noble palatin; mais il avait fait grace avant de savoir qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.
Un matin, Smoloff entra chez Elisabeth plus tôt qu'il ne l'avait osé faire jusqu'alors: il lui présenta un parchemin scellé du sceau impérial: "Voici, lui dit-il, l'ordre que l'empereur envoie à mon père de mettre le vôtre en liberté." La jeune fille saisit le parchemin, le pressa contre son visage et le couvrit de larmes. "Ce n'est pas tout, ajouta Smoloff avec émotion, notre magnanime empereur ne se contente pas de rendre la liberté à votre père, il lui rend ses dignités, son rang, ses richesses, toutes ces grandeurs humaines qui élèvent les autres hommes, mais qui ne pourront élever Elisabeth. Le courrier, porteur de cet ordre, doit partir demain matin; j'ai obtenu de l'empereur la permission de l'accompagner.—Et moi, interrompit vivement Elisabeth, ne l'accompagnerai-je pas?—Ah! vous l'accompagnerez sans doute, reprit Smoloff. Quelle autre bouche que la vôtre aurait le droit d'apprendre à votre père qu'il est libre? J'étais sûr de votre intention, j'en ai informé l'empereur; il a été touché, il vous approuve, et il me charge de vous annoncer que demain vous pourrez partir; qu'il vous donne une de ses voitures, deux femmes pour vous servir, et une bourse de deux mille roubles que voici pour vos frais de route." Elisabeth regarda Smoloff, elle lui dit: "Depuis le premier jour où je vous ai vu, je ne me souviens pas d'avoir obtenu un seul bien dont vous n'ayez été l'auteur: sans vous, je ne tiendrais point cette grace de mon père; sans vous, il n'aurait jamais revu sa patrie. Ah! c'est à vous à lui apprendre qu'il est libre, et ce bonheur sera le seul prix digne de vos bienfaits.—Non, Elisabeth, repartit le jeune homme: ce bonheur sera votre partage, moi j'aspire à un plus haut prix.—Un plus haut prix! s'écria-t-elle; ô mon Dieu! quel peut-il être?" Smoloff fit un mouvement pour parler, il se retint, il baissa les yeux, et après un assez long silence il répondit d'une voix, émue: "Je vous le dirai aux genoux de votre père."
Depuis que Smoloff avait retrouvé Elisabeth, il ne s'était point passé un seul jour sans qu'il la vît, sans qu'il demeurât plusieurs heures de suite avec elle, sans qu'il n'eût une nouvelle raison de l'aimer davantage, et sans qu'il s'écartât un moment du respect qu'il lui devait. Elle était loin de ses parents, elle n'avait d'autre protecteur que lui, et cette jeune fille sans défense était à ses yeux un objet trop sacré, trop saint, pour qu'il n'eût pas rougi de lui exprimer un sentiment qu'elle aurait rougi d'entendre.
Avant de quitter Moscou, Elisabeth avait libéralement récompensé ses bons hôtes; de même, en passant le Volga devant Casan, elle se ressouvint du batelier Nicolas Kisoloff; elle demanda ce qu'il était devenu: on lui apprit que, par la suite d'une chute, il était tombé dans la plus profonde misère, gisant sur un grabat au milieu de six enfants qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui; il l'avait vue pauvre et en lambeaux, elle revenait riche et brillante, il ne la reconnut pas. Elle tira de sa bourse la petite pièce qu'il lui avait donnée, elle la lui montra, lui rappela ce qu'il avait fait pour elle, et posant sur son lit une centaine de roubles: "Tenez, lui dit-elle, la charité ne sème point en vain; voici ce que vous avez donné au nom de Dieu, voilà ce que Dieu vous envoie."
Elisabeth était si pressée d'arriver auprès de ses parents, qu'elle voyageait la nuit et le jour; mais à Sarapoul elle voulut s'arrêter, elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire: c'était presque un devoir filial, et Elisabeth ne pouvait pas y manquer. Elle revit cette croix qu'on avait placée au-dessus du cercueil, ce lieu où elle avait versé tant de larmes; elle en versa encore, mais elles étaient douces; il lui semblait que du haut du ciel le pauvre religieux se réjouissait de la voir heureuse, et que, dans ce coeur plein de charité, la vue du bonheur d'autrui pouvait même ajouter au parfait bonheur qu'il goûtait dans le sein de Dieu.
Je me hâte, il en est temps; je ne m'arrêterai point à Tobolsk, je ne peindrai point la joie de Smoloff en présentant Elisabeth à son père, ni la reconnaissance de celle-ci envers ce bon gouverneur; comme elle, je ne serai satisfaite qu'en arrivant dans cette cabane, où on compte avec tant de douleur les jours de son absence. Elle n'a point voulu qu'on prévînt ses parents de son retour; elle sait qu'ils se portent bien, on le lui a dit à Tobolsk, on le lui confirme à Saïmka; elle veut les surprendre, elle ne permet qu'à Smoloff de la suivre. Oh! comme son coeur palpite en traversant la forêt, en approchant des rivages du lac, en reconnaissant chaque arbre, chaque rocher; elle aperçoit la cabane paternelle, elle s'élance….. Elle s'arrête, la violence de ses émotions l'épouvante, elle recule devant trop de joie. Ah! misère de l'homme, te voilà bien tout entière! Nous voulons du bonheur, nous en voulons avec excès, et l'excès du bonheur nous tue; nous ne pouvons le supporter. Elisabeth, s'appuyant sur le bras de Smoloff, lui dit: "Si j'allais trouver ma mère malade!" Cette crainte, qui venait se placer entre elle et ses parents, tempéra la félicité qui l'accablait, et lui rendit toutes ses forces. Elle court, elle touche au seuil, elle entend des voix, elle les reconnaît, son coeur se serre, sa tète se perd, elle appelle ses parents: la porte s'ouvre, elle voit son père; il jette un cri, la mère accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras. "La voilà! s'écrie Smoloff, la voilà qui vous apporte votre grace! elle a triomphé de tout, elle a tout obtenu."
Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exilés, peut-être ne les ont-ils pas entendus; absorbés dans la vue de leur fille, ils savent seulement qu'elle est revenue, qu'elle est devant leur yeux, qu'ils l'ont retrouvée, qu'ils la tiennent, qu'ils ne la quitteront plus; ils ont oublié qu'il existe d'autres biens dans le monde.
Long-temps ils demeurent plongés dans cette extase, ils sont comme éperdus, on les croirait en délire; ils laissent échapper des mots sans suite, ils ne savent ce qu'ils disent, ils cherchent en vain des expressions pour ce qu'ils éprouvent, ils n'en trouvent point; ils pleurent, ils gémissent, et leurs forces, comme leur raison, se perdent dans l'excès de leur joie.
Smoloff tombe aussi aux pieds des exilés. "Ah! leur dit-il, vous avez plus d'un enfant. Jusqu'à ce moment Elisabeth m'a nommé son frère, mais à vos genoux peut-être me permettra-t-elle d'aspirer à un autre nom." La jeune fille prend la main de ses parents, les regarde, et leur dit: "Sans lui je ne serais point ici peut-être, c'est lui qui m'a conduit aux genoux de l'empereur, qui a parlé pour moi, qui a sollicité votre grace, qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous rend votre enfant, qui me ramène dans vos bras. O ma mère! dis-moi comment doit se nommer ma reconnaissance. O mon père! apprends-moi comment je pourrai m'acquitter." Phédora, en pressant sa fille contre son sein, lui répondit: ["T]a reconnaissance doit être l'amour que j'ai pour ton père." Springer s'écria avec enthousiasme: "Le don d'un coeur comme le tien est au-dessus de tous les bienfaits; mais Elisabeth ne saurait être trop généreuse." La jeune fille alors, unissant la main du jeune homme à celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur: "Vous promettez de ne les quitter jamais?—Mon Dieu! ai-je bien entendu? s'écria-t-il; ses parents me la donnent, et elle consent à être à moi!" II n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth; il ne croyait pas que dans le ciel même ou pût être plus heureux que lui; et l'ivresse de cette mère qui revoyait son enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fille, l'inconcevable satisfaction de cette pieuse héroïne qui, à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous ces biens réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.
Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-là, je montrerais les parents s'entretenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son absence; je les montrerais écoutant, avec toutes les émotions de l'espérance et de la crainte, le récit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les bénédictions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant; je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son coeur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les parents éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes qu'ils versèrent au récit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent au récit de sa vertu; enfin, je raconterais leurs adieux à cette cabane sauvage, à cette terre d'exil, où ils ont souffert tant de maux, mais où ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus vives et plus pures, qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des larmes, semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus éclatants que quand ils sortent de la nue pour se réfléchir sur des champs trempés de rosée.
Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur bonheur, elle va vivre comme eux d'innocence et d'amour. O amour! innocence! c'est assurément de votre éternelle union que se compose l'éternelle félicité.
Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop, elle[s] fatiguent, parce qu'elles sont sans vraisemblance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie; un seul jour de félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parents, ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir à l'homme qu'elle préfère, à l'homme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C'en est assez, arrêtons-nous ici, reposons-nous sur ces douces pensées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être obligée d'y placer un malheur.