The Project Gutenberg eBook of Ellénore, Volume I
Title: Ellénore, Volume I
Author: Sophie Gay
Release date: February 12, 2006 [eBook #17757]
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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SOPHIE GAY
ELLÉNORE
VOLUME I
PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
INTRODUCTION
C'est sous le Consulat, à un dîner chez la marquise de Condorcet, où se trouvaient plusieurs des personnes des plus remarquables de ce temps, que je vis pour la première fois la belle madame Mansley, cette spirituelle Ellénore qu'un homme justement célèbre a choisie pour l'héroïne d'un roman qui, sauf quelques voiles très-diaphanes, montre avec confiance la vérité des caractères plutôt que celle des faits. Le portrait qu'a tracé Adolphe d'Ellénore, écrit sous l'influence d'un sentiment intéressé, est bien celui qu'il a vu, mais non pas celui qui la ferait reconnaître par ses parents et par ses amis. L'amour n'est pas sujet à voir juste; celui d'Adolphe, qui éprouvait également le besoin de se vanter et de se décrier, devait louer et blâmer à faux la cause de toutes ses inconséquences de coeur; mais qui oserait médire des illusions qui ont produit un si charmant ouvrage!
J'étais ravie de me rencontrer avec cette femme dont j'entendais parler chaque jour d'une si différente manière. Pour les uns, c'était une personne d'un grand caractère, dont l'âme noble, l'esprit indépendant et le ton austère étaient l'objet d'une admiration respectueuse. Pour les autres, c'était une femme bizarre, passionnée, orgueilleuse, inconséquente, prude et légère, conciliant une extrême sévérité de principes avec la situation la plus équivoque. Son caractère et ses qualités variaient en raison du plus ou moins d'occasions qu'on avait eues de la connaître et de se l'expliquer.
Pour cette masse d'indifférents qui classent les femmes par rang et non par espèce, madame Mansley était tout simplement la maîtresse du comte de Savernon. Pour les gens distingués dont elle aimait à s'entourer, c'était l'amie dévouée à qui M. de Savernon devait la conservation de sa fortune et de sa vie; car elle s'était exposée au danger de périr sur l'échafaud pour obtenir des rois de la Terreur les passeports, ensuite les certificats de résidence qui avaient assuré la liberté et l'existence de toute la famille de M. de Savernon. En reconnaissance du sentiment auquel il devait son bonheur et celui de tous ceux qui lui étaient chers, M. de Savernon consacrait sa vie à Ellénore. On savait que l'opposition de madame la marquise de Savernon au divorce demandé par son mari était le seul obstacle au mariage de ce dernier avec madame Mansley, et cet avenir de mariage suffisait aux gens que les avantages d'une bonne maison et d'une société agréable captivent avant tout. D'ailleurs, à cette époque, on n'était pas rigide, ou, pour mieux dire l'indulgence se portait alors sur le mérite et les agréments, comme elle se porte aujourd'hui sur l'argent et l'égoïsme.
Les talents, les célébrités, les gens distingués de toutes les classes, échappés comme par miracle à la faux révolutionnaire, se réunissaient alors avec une joie mêlée de regrets, comme ces naufragés qui pleurent et s'embrassent après avoir vu périr le vaisseau qui portait leur fortune. La misère et la mort, ces deux niveaux dont aucune vanité ne saurait altérer la justesse, avaient établi une véritable égalité à côté de cette égalité fictive, prétexte du plus féroce despotisme. Le génie, l'esprit, le courage, le savoir, allaient de pair avec tout ce qui restait de nos anciennes illustrations. Le gentilhomme le plus entiché de ses vieux préjugés saisissait avec empressement l'occasion d'y être infidèle en se rapprochant du plébéien éloquent, ou de l'artiste spirituel auquel il devait sa sortie de prison.
La reconnaissance était encore plus facile envers la femme qui l'avait méritée par un dévouement héroïque… Quel moraliste sévère, quel Solon des convenances aurait osé blâmer, dans ces temps de troubles, l'homme qui payait de son nom et de sa fortune l'asile offert, sous peine de mort, par la femme généreuse qui recueillait un proscrit? Il paraissait si simple alors de préférer ses affections à des titres perdus, à des usages violés, à des seigneuries sous les scellés! Passer de douces heures près de la personne qui venait de vous sauver la vie, était le bonheur suprême de ce temps de résurrection; et je le demande à ceux qui ont recouvré depuis leurs châteaux, leurs honneurs et leurs titres, le retour de tous ces biens leur a-t-il jamais procuré d'aussi pures jouissances?
A ce dîner, où chaque convive tenait plus ou moins à l'histoire moderne, je me trouvai placée entre deux hommes de caractère, d'esprit et d'opinions très-opposés, mais que leur vif désir de briller dans la conversation rendaient tous deux fort aimables. C'était le vicomte de Ségur et Marie Chénier, l'auteur de Charles IX; en face se trouvaient Garat l'idéologue, son neveu Maillat Garat, le chevalier de Panat, Benjamin Constant, l'abbé Siéyès, madame Talma et le comte de Savernon. Les deux derniers occupaient les places d'honneur auprès de la maîtresse de la maison.
Au milieu de ces spirituels convives on remarquait une figure angélique, c'était celle de la fille de madame de Condorcet, de cette ravissante Eliza[1] qui, à peine dans l'âge de l'adolescence, avait déjà la taille et les traits réguliers d'une statue grecque.
[Note 1: Elle a épousé depuis M. O'Connor.]
Je ne saurais peindre l'étonnement, la curiosité, le plaisir que j'éprouvais à voir, à écouter tant de gens dont les réputations offraient de si piquants contrastes. D'abord terrifiée par le nom de Chénier, je gardai un silence observateur. Sans doute mon regard craintif trahissait ma pensée, car Chénier quitta un moment son air dédaigneux, et m'adressa la parole de la manière la plus gracieuse. Il me fit l'éloge de mon mari, auquel, ajouta-t-il, il avait été assez heureux pour rendre un léger service.
Ce léger service n'était rien moins que celui de l'avoir fait sortir de la Conciergerie, la veille du jour où il devait être conduit au tribunal révolutionnaire.
Je ne sais ce qui me frappa le plus des manières aristocratiques du citoyen Chénier, ou de la gaieté républicaine du vicomte de Ségur. Le premier avait fait tant de sacrifices à l'égalité, qu'on ne s'attendait pas à le voir prendre autant de soins de tenir à distance ceux qui auraient pu le traiter d'égal, et l'on ne s'attendait pas davantage à entendre le vicomte de Ségur rire de sa misère, et s'amuser si franchement des ridicules des bourreaux qu'il avait bravés.
J'avais vu souvent le vicomte chez madame de Courcelles, vieille femme d'esprit, dont j'habitais la maison. Elle et moi lui avions souvent prêché la prudence, mais inutilement. L'aspect même de la fatale charrette qu'il rencontrait en venant nous voir ne l'empêchait pas de faire des épigrammes beaucoup trop plaisantes sur les membres du comité de Salut public, sur les orateurs des sections, enfin sur les autorités féroces et burlesques qui régnaient alors. Il poussait l'audace jusqu'à conserver sa coiffure poudrée, ses ailes de pigeon, son habit ordinaire, sa tournure, ses manières de l'ancien régime et jusqu'au langage enfantin et aux locutions étranges qu'il avait mises à la mode aux soupers de la reine.
Ce courage, le moins utile sans doute, lui donnait un singulier avantage sur l'homme qu'une faiblesse inexplicable avait jeté au milieu d'une bande de terroristes, et cela sans partager leurs principes politiques ni leurs fureurs sanguinaires; faiblesse inexplicable qui a donné à Chénier toutes les apparences d'une infâme complicité, et qui a fourni à la calomnie tous les instruments du long martyre qui a désolé et abrégé son existence.
J'avais connu dans mon enfance le père de Marie et d'André Chénier; j'étais en conséquence prévenue très-favorablement pour ce dernier et très-mal pour l'autre. L'idée de lui devoir de la reconnaissance m'était pénible. Aussi fus-je très-contente d'apprendre la part qu'avait eue madame Mansley dans la sortie de prison de mon mari. C'est elle qui avait prié Benjamin Constant d'intéresser le député au sort du jeune prisonnier. C'est elle qui avait obtenu qu'on signât sa mise en liberté un jour plus tôt. Ce jour gagné, c'était la vie.
Le dîner se passa en discussions politiques, en sarcasmes amers, de la part de Chénier, contre l'esprit superficiel et la vieille frivolité des gens de l'ancienne cour; en moqueries très-gaies, de la part du vicomte, sur les vertus civiques des fiers républicains, qui mouraient de peur les uns des autres; en plaisanteries douces, fines et malignes, de Benjamin Constant, sur les prétentions, les ridicules des vieux marquis de l'OEil-de-Boeuf et des jeunes Romains du Directoire; en phrases conciliantes, de la part de Garat, dont le républicanisme se disposait dès lors à tous les sacrifices qu'il a faits depuis au règne de l'empereur.
Cette réunion de toutes personnes qui se détestaient réciproquement, et qui faisaient tant de frais pour se plaire, prouve à quel point l'esprit avait alors de puissance, et comment on pouvait mettre de côté les opinions et les antipathies pour jouir sans entraves de tous les charmes de la conversation. Le caractère et la position de la maîtresse de la maison aidait à cette singulière harmonie: également fière de sa naissance, de son titre aboli et des opinions libérales qui avaient ajouté à la célébrité de son mari, aimant la Révolution dont il avait été le prôneur, abhorrant la Terreur dont il avait été la victime, mêlant le regret des anciens préjugés à l'enthousiasme des idées nouvelles, la marquise de Condorcet s'arrangeait fort bien de toutes les opinions, et les plus opposées trouvaient chez elle un point de contact; de là vient qu'elle protégeait tous les partis et pouvait les mettre en présence sans danger. De plus elle était belle, et l'homme le plus orgueilleux de son caractère politique ne se trouve jamais humilié de le soumettre aux volontés d'une jolie femme.
Dans cette conversation, à la fois grave et plaisante, tous les aparté étaient médisants et cruels. J'en donnerai pour exemple la réponse que me fit le vicomte de Ségur au reproche que je lui adressai de ne pas dissimuler sa malveillance pour Chénier; enfin, de le haïr si haut.
—Moi le haïr! dit-il en souriant, pas le moins du monde, et pourvu qu'il veuille bien ne point fraterniser avec moi; car vous savez ce qu'il en coûte pour…
Je ne permis pas au vicomte d'achever, tant cette plaisanterie me parut atroce. Je me retournai brusquement du côté de Chénier, craignant qu'il ne l'eût entendue. Ce mouvement fit présumer que les fadeurs du vieux courtisan m'impatientaient; il m'en fit compliment comme d'une preuve de bon goût; et il me fallut alors défendre M. de Ségur contre les épigrammes toujours piquantes et souvent injustes du républicain sur les ridicules courageux d'un gentilhomme.
En sortant de table, mon mari me conduisit vers madame Mansley, qu'il appelait sa belle libératrice. J'étais accoutumée à ces sortes de présentations, car M. G… ayant été emprisonné et délivré sept fois pendant le règne de la Terreur, j'étais tenue à la reconnaissance envers toutes les personnes qui avaient plus ou moins concouru à sa délivrance.
J'adressai quelques remercîments à madame Mansley; elle y répondit avec une grâce affectueuse qui contrastait singulièrement avec son regard fier et son attitude imposante. Cette bienveillance inespérée aurait dû m'encourager; mais encore sous l'impression du ton sévère et des manières graves de madame Mansley, je me retirai en balbutiant quelques mots polis.
A l'attitude, au ton, au regard austère d'Ellénore, on devinait qu'elle voulait commander l'estime en dépit de tout, et l'on ne pouvait l'approcher sans subir l'effet de cette volonté absolue. C'était la condition première de toute relation avec elle, et comme on n'exige jamais que ce qui peut être contesté, cette volonté embarrassait d'abord les aspirants à l'amitié d'Ellénore. Mais ils ne tardaient pas à s'y soumettre volontairement.
Madame Mansley étant intimement liée avec la marquise de Condorcet; je la rencontrais sans cesse chez elle, et je ressentis bientôt l'influence qu'exerçait le caractère d'Ellénore sur les personnes dont elle désirait captiver l'estime et l'affection. Mon admiration passionnée pour tout ce qui s'élève au-dessus de sa situation, pour tout ce qui reste noble et estimable, en dépit des arrêts du monde et des entraves de la société, lui répondaient de mon empressement à la défendre contre les attaques de la médisance. Elles se renouvelaient souvent, car on est d'ordinaire sans indulgence pour ce qu'on ne comprend pas.
Un jour, entre autres, j'eus à plaider pour madame Mansley contre trois femmes d'autant plus sévères que, placées comme on dit aujourd'hui au plus haut de l'échelle sociale, elles avaient à se défendre d'une réputation de galanterie assez bien fondée. Les raisons qu'elles mettaient en avant, appuyées sur la morale et les convenances, étaient pour la plupart irrécusables. Je n'étais pas encore dans le secret des torts, des qualités éminentes et des malheurs d'Ellénore. Cependant je parlai avec tant de conviction de son mérite, du caractère noble, des sentiments distingués qui lui attiraient l'estime des personnes les plus supérieures en tous genres; je citai, à l'appui de cette assertion, tant de noms honorés et célèbres, que j'obtins une sorte de triomphe sur la malveillance des trois Euménides de salon, acharnées à la réputation de la belle Ellénore.
Un de ses habitués, témoin de cette petite scène, la lui rapporta, en exagérant mon dévouement pour elle. Cette circonstance, quoique de très-peu d'importance, décida de son amitié pour moi. A dater de ce moment, elle ne perdit pas une occasion d'employer le crédit de ses amis puissants, en faveur de mes parents émigrés. Je lui dus la rentrée en France de mon oncle, le marquis de B…, brave officier de l'armée de Condé; et ce fut avec un vrai plaisir que je la retrouvai à Londres, lors du voyage que je fis après la mort de mon père. Le hasard m'avait fait retenir un appartement dans la même maison qu'elle habitait dans Grosvenor-street. C'est là, à la suite de charmantes soirées passées avec plusieurs personnes distinguées de France et d'Angleterre, qu'Ellénore me raconta son histoire.
—J'ai toujours été calomniée, me dit-elle; ma situation m'accuse, je mourrai sans être connue, et l'idée d'être confondue, dans l'opinion des gens qui m'ont seulement entrevue, avec les femmes qu'ils ont le droit de mépriser, m'afflige au dernier point. C'est une faiblesse, sans doute, ajouta-t-elle, l'estime de mes amis devrait me suffire; mais celle-là même a besoin d'être soutenue par de bons témoignages pour me survivre. Vous qui vous amusez à écrire des malheurs imaginaires, promettez-moi de publier un jour le récit véridique de ceux qui m'ont conduite, à travers tant d'événements étranges, à la place que j'occupe. Hélas! je ne saurais la définir, cette place, car je ne crois pas qu'il en existe de semblable dans l'état de société où nous vivons. Mais au milieu de cette foule d'égoïstes, de cours légers, d'esprits méchants, dédaigneux, il se trouve parfois une âme pure et généreuse qui tient compte des bonnes actions, des sentiments élevés dans les situations les plus périlleuses de la vie morale, qui pardonnent à l'inexpérience de tomber dans les piéges de la séduction, à l'abandon d'accepter l'asile offert par une protection intéressée; enfin, un être assez juste, assez éclairé pour ne pas confondre la faiblesse et la corruption, le vice et le malheur. Celui-là ne lira pas sans attendrissement mon histoire… Jurez-moi de l'écrire telle que je vous la dirai, telle que Dieu la sait, ajouta Ellénore en levant les yeux au ciel. Cette promesse m'assurera une mort tranquille; me la faites-vous?
—Oui, répondis-je en lui prenant la main; puisse le serment que je fais de vous obéir rendre la paix à votre noble coeur; puisse l'ardent désir de vous peindre avec tous les agréments, toutes les qualités dont le ciel vous a douée, me donner le talent qui me manque! Dictez et j'écrirai.
J'offre aujourd'hui à mes lecteurs le résultat de cette promesse.
De puissantes considérations m'ont empêchée jusqu'à présent de publier cette histoire, dont les principaux noms seulement sont changés. Je la crois profitable aux personnes qui, nées pour la vertu, sont prêtes à accepter une situation à laquelle leur caractère ne pourra jamais se soumettre; et profitable aussi à celles qui, dupe des apparences, ont trop souvent tort de pousser la sévérité jusqu'à l'injustice.
ELLÉNORE.
I
Le père d'Ellénore, officier distingué d'un régiment irlandais, commandé autrefois par le duc de…, que nous nommerons le duc de Montévreux, s'étant vu contraint de se réfugier en France par suite des troubles de son pays, vint s'établir à Boulogne avec sa femme et ses enfants. Une modique fortune, encore diminuée par les sacrifices que le capitaine Mansley avait faits à son parti lui donnait à peine les moyens de soutenir honorablement sa famille. Un vieux nègre, dévoué aux intérêts de son maître, l'avait suivi dans l'exil, et son zèle infatigable secondait si bien son habileté, qu'il faisait à lui seul le service des quatre domestiques que son maître avait été forcé de renvoyer en Irlande.
Après avoir fait le métier de valet de chambre le matin, Zaméo devenait cuisinier, puis à peine avait-il servi le dîner, qu'il conduisait les enfants à la promenade, et revenait ensuite soigner le capitaine Mansley que la goutte retenait sur son canapé. Il était le modèle des serviteurs, et même des amis; car loin de profiter de la liberté que le capitaine lui avait donnée et des offres avantageuses qui lui avaient été faites par de riches maîtres, il était resté fidèle au sien, en dépit du malheur.
Le soir, pour mieux dissimuler les fatigues de sa journée, et distraire les trois petites filles du capitaine de l'impression qu'elles ressentaient en voyant souffrir leur père et pleurer leur mère, il leur chantait des airs créoles, et leur apprenait la danse de son pays. Ellénore, plus jeune que ses soeurs, était la plus adroite à singer les mines du vieux nègre, aussi avait-il pour elle une admiration passionnée qui la lui faisait vanter sans cesse. On ne restait pas cinq minutes avec lui sans lui entendre parler d'Ellénore; ses traits si fins, ses joues roses, ses beaux cheveux blonds, ses grâces enfantines, ses espiègleries surtout étaient un continuel sujet d'éloges. On ne pouvait les entendre sans éprouver le désir de connaître l'enfant qui les inspirait; et c'est à cette exaltation singulière qu'on peut attribuer la curiosité, et par suite l'intérêt que la duchesse de Montévreux prit à Ellénore.
La duchesse revenait de Londres, où les plaisirs de la brillante saison l'avaient retenue deux mois; les suites d'une traversée fatigante la forcèrent de se reposer quelques jours à Boulogne avant de se rendre à Paris. Une femme de chambre anglaise qu'elle ramenait à sa suite, rencontra Zaméo sur les bords de la mer servant de gouvernante aux enfants du capitaine. A leur mise, elle a bientôt reconnu de petits compatriotes, elle s'approche de Zaméo, le questionne sur les jolis enfants qui lui sont confiés; voit Ellénore, écoute tout ce qu'il lui en dit, et revient conter à sa maîtresse la rencontre qu'elle a faite des charmantes petites filles et de leur étrange bonne.
La duchesse veut aussi les voir; elle propose à son mari de venir se promener du côté où les enfants du capitaine Mansley sont tous les soirs; mais à peine a-t-elle prononcé ce nom, que le duc de Montévreux s'écrie:
—Quoi! mon vieux camarade serait-il ici? je veux l'aller voir à l'instant même; ce bon Edwin, que j'aurai de joie à l'embrasser!
En disant ces mots, le duc se dispose à sortir et fait demander le maître de l'hôtel pour s'informer de la demeure du capitaine, bien décidé à s'y faire conduire sur-le-champ.
De quel sentiment douloureux son âme fut affectée en retrouvant dans un si triste état de fortune le brave militaire qui l'avait si souvent accueilli pendant ses fréquents voyages en Irlande, et qui, bien que sous ses ordres, l'avait dans plus d'une affaire périlleuse aidé de ses conseils et de son bras. La vue de ces trois enfants, qui seuls conservaient dans l'élégante simplicité de leur mise une sorte de luxe, contrastant avec l'aspect d'une chambre mal meublée, la profonde douleur empreinte sur le visage de leur mère, cet accablement qu'une noble résignation avait peine à dissimuler, inspirèrent au duc de Montévreux un sincère désir d'améliorer la position de son vieux compagnon d'armes; mais le caractère du capitaine ne rendait pas ce projet facile, il fallait avant tout ménager sa fierté. M. de Montévreux y parvint en montrant pour Ellénore une admiration, une tendresse extrêmes; il venait la prendre chaque matin pour la mener à la promenade avec sa femme. La duchesse semblait partager l'attachement de son mari pour cette jolie enfant, et tous deux l'avaient adoptée de fait, avant d'avoir proposé au capitaine de leur confier le soin de son éducation.
Cette proposition faite avec le ton d'une prière et accompagnée de tout ce qui pouvait la rendre séduisante, fut l'objet de plusieurs discussions entre le père et la mère d'Ellénore; tous deux s'accordaient sur le sentiment généreux qui avait dicté la proposition, ils ne doutaient pas de l'exactitude religieuse avec laquelle les protecteurs d'Ellénore rempliraient la promesse de la bien élever et de la rendre heureuse. Mais la prévision maternelle redoutait pour Ellénore les habitudes d'une existence de luxe et de dissipation, et les graves inconvénients qui en résulteraient si de nouveaux malheurs l'obligeaient à reprendre un jour la vie de privations à laquelle son enfance commençait à s'accoutumer. Les plus sages réflexions, le sentiment le plus vif combattirent vainement contre l'intérêt d'Ellénore, et l'avenir brillant que son père entrevoyait pour elle dans l'affection protectrice d'une des plus grandes dames de la cour de France.
Il fut décidé qu'Ellénore suivrait la duchesse de Montévreux à Paris, et c'est le coeur déchiré de regrets que la pauvre mère adressa à celle-ci des paroles de reconnaissance sur le sort futur de son enfant chéri.
En voyant pleurer sa mère, Ellénore pleura aussi. L'instinct de la nature faillit l'emporter sur tous les calculs d'intérêt et même de générosité; elle ne voulait plus quitter sa famille; elle ne voulait pas surtout causer tant de chagrin au pauvre Zaméo, dont les sanglots se faisaient entendre à travers la chambre qui les séparait; mais la vue d'un beau carrosse attelée de six chevaux et d'une poupée charmante déjà installé sur l'un des coussins de la voiture, triomphèrent de la résistance d'Ellénore; elle se laissa porter par son père sur les genoux de la duchesse, qui la serra contre son coeur, en répétant le serment de remplacer sa mère; et le capitaine, rassuré par cette promesse solennelle, passa sa main sur ses yeux, puis, surmontant un moment de faiblesse il donna lui-même aux postillons l'ordre de marcher.
Il y avait toute une destinée dans ce mot:
—Partez!
II
A l'âge de cinq ans, il n'est point de souvenir douloureux qui résiste à l'attrait du moindre plaisir, et celui d'un voyage qui offre à chaque instant un aspect nouveau, et des incidents comiques devaient agir puissamment sur la jeune imagination d'Ellénore; la vivacité de ses impressions, la manière naïve et piquante dont elle les peignait dans son langage enfantin, charmèrent les ennuis de la route. La duchesse de Montévreux, plus que jamais ravie de trouver tant de plaisir dans une bonne action, redoubla de tendresse pour Ellénore, et voulut qu'elle fût traitée de même que ses propres enfants. La femme de chambre anglaise, que son éducation faisait distinguer dans la maison, fut chargée de donner ses soins à la gentille protégée, de surveiller ses leçons; et c'est entourée de tous les prestiges du luxe, comblée de toutes les préférences qu'on accorde aux favoris, qu'Ellénore grandit et embellit sous les yeux de Madame de Montévreux, la chérissant comme on chérit une mère, et s'en croyant aimée de même.
Mais si l'amour maternel n'est pas toujours à l'abri des atteintes de la vanité; si des femmes encore belles s'alarment quelquefois de l'admiration qu'inspirent les jeunes attraits de leurs filles, pouvait-on s'attendre à plus de résignation de la part d'une noble protectrice, accoutumée à se voir dans son salon l'unique objet de tous les hommages.
Cependant la duchesse de Montévreux était naturellement généreuse et bonne; placée au niveau ou au-dessus de la plupart des gens qu'elle voyait, son amour-propre avait toujours joui d'un parfait repos, et elle ne se doutait pas elle-même du changement qui pourrait résulter en elle du premier trouble jeté dans ce sentiment si implacable. Blasée sur le plaisir de briller, elle aimait par-dessus tout à plaire, et la préférence générale et particulière qu'elle s'était acquise par ses grâces et par son esprit devenait à ses yeux une propriété qu'on ne pouvait lui ravir sans crime.
Au milieu des adorateurs qui composaient sa cour, le marquis de Croixville se faisait distinguer: c'était un homme beau, spirituel, dont le caractère original et indépendant bravait tous les usages du monde et de la cour avec un succès inexplicable. Il avait obtenu la permission de paraître à Versailles, coiffé comme personne ne l'était alors, les cheveux bouclés et sans poudre; et cela sous le prétexte d'un excès de chaleur à la tête qui la rendait fumante lorsqu'elle était poudrée et qui l'obligeait à se la mettre dans l'eau plusieurs fois par jour. Ce privilége accordé parut au marquis un droit à beaucoup d'autres. L'on doit mettre en première ligne celui qu'il s'arrogea de dire tout ce qui lui passait par la tête, faveur insigne qu'on n'accorde en France qu'à l'esprit et à la gaieté.
On peut juger de la hardiesse des réparties du marquis de Croixville par sa réponse à la reine, lorsque le plaisantant sur la réputation qu'il avait de rançonner cruellement les villes et villages que sa bravoure lui soumettait, elle lui dit:
—Allons, soyez franc, avouez-nous combien vous a valu votre dernière campagne?
—Très-peu de chose, madame, répondit le marquis irrité de l'indiscrétion de la demande.
—Mais encore, je veux le savoir.
—Presque rien, madame, la dot d'une archiduchesse.
Une telle impertinence, dite par un autre, l'eût envoyé coucher à la
Bastille; mais il était convenu de tout passer au marquis de Croixville.
La reine lui tourna le dos pour unique vengeance, et bientôt une
nouvelle preuve d'audace de la part du marquis fit oublier celle-ci.
Tout en blâmant cet excès d'indulgence, il faut reconnaître qu'on n'en est jamais coupable qu'envers les personnes dont la malice est rachetée par de la bonté et un véritable mérite.
Dans un autre temps et sous un autre régime, M. de Croixville aurait pu jouer un grand rôle, car sa bravoure, son esprit, son activité, sa décision, sa générosité le faisaient adorer des soldats et des officiers qu'il commandait, et ces mêmes qualités, appliquées aux affaires d'État, en auraient pu faire un grand ministre; mais, à cette époque, les hautes capacités, neutralisées par la prévision d'une révolution inévitable, et par l'impossibilité de retarder la chute d'un pouvoir qui se laissait mutiler chaque jour, ne pensaient qu'à oublier dans les plaisirs l'orage qui les menaçait, elles mettaient leur génie à s'amuser; aussi M. de Croixville était-il renommé par tout ce que son imagination créait de plaisirs nouveaux et de magnificences inconnues.
Fils d'un maréchal de France, il avait épousé la fille d'un riche président, femme dont la vertu austère, effrayée des nombreux pêchés commis journellement par son mari, faisait pénitence pour deux, et passait la plus grande partie de sa vie à l'église. On racontait tout bas, peu de temps après ce mariage, une anecdote qui prouve que M. de Croixville portait trop loin la manie de se singulariser. Il avait eu de ce mariage deux filles dont il a surveillé beaucoup l'éducation, au milieu de l'existence la plus dissipée. Toutes deux étaient jolies; l'aînée a été célèbre par son esprit et ses bons mots.
A travers les désordres qui avaient appauvri la santé et la fortune du marquis de Croixville, on lui savait gré de séparer avec respect sa vie mondaine de sa vie de famille. Pour donner une idée de ses goûts dispendieux et généreux, on saura qu'ayant trouvé, à la mort de sa belle-mère, 900,000 fr. cachés derrière une boiserie, ce trésor, joint à ses revenus immenses, ne l'empêcha point de s'endetter en moins de trois ans. Mais ce n'était pas alors comme aujourd'hui, le luxe qui dévorait tant d'or, c'était la magnificence, et rien ne se ressemble moins que ces deux prodigues. L'un se ruine pour lui, la seconde pour les autres. L'un ne veut qu'étonner, humilier, l'autre vise à plaire, à faire illusion sur ce qu'elle offre. Le luxe dit:
—Regardez, mais ne touchez à rien.
—La magnificence dit:
—Tout cela est à vous comme à moi, prenez-en votre part.
III
La terre du Val-Fleury, appartenant au marquis de Croixville offrait la preuve de la supériorité de la magnificence sur le luxe. Elle contenait deux châteaux: l'un sur l'ancien modèle de nos fiefs féodaux; l'autre sur celui des plus élégants châteaux de l'Angleterre. Chacun des invités choisissait de ces deux habitations celle qu'il préférait. Là ils étaient servis à l'anglaise ou à la française, selon que les allées du parc étaient dessinées par le Nôtre, ou par Bérenger. Le matin, le principal serviteur passait dans tous les appartements, et disait:
Monsieur ou madame, votre intention est-elle de dîner à table ou chez vous?
Si l'on répondait:—Chez moi, il demandait:—Combien serez-vous de personnes? Dès qu'on le lui avait fait connaître, il disait:—Cela suffit, et il se retirait silencieusement.
A l'heure indiquée on voyait arriver un dîner exquis; et sauf plus de recherche qu'à sa propre table, on pouvait s'y croire chez soi et y jouir de tous les agréments d'une société intime et indépendante; cet usage fondé par le beau-père de M. de Croixville a été longtemps conservé par son fils. Immédiatement après le dîner, le chef de l'équipage de chasse se trouvait dans le premier salon, pour dire:
—Ces Messieurs veulent-ils chasser?
Et si une seule personne en témoignait l'intention, un moment après, on entendait les chiens aboyer et les chevaux piaffer; il en était de même pour la chasse à tir.
Quatre valets de chambre musiciens, dirigés par un artiste de l'Opéra, donnaient chaque soir un petit concert, qu'on était libre de fuir ou d'écouter.
Après le souper commençaient les parties de jeu; le châtelain, sans s'en mêler, faisait les appoints à la fin de chaque partie. C'était un valet de chambre caissier qui payait ou recevait à la volonté des joueurs.
Le vieux château français renfermait une immense bibliothèque dont les volumes étaient à la disposition des invités, à la seule condition d'inscrire leur nom à la place du livre qu'ils prenaient. Enfin jamais on n'a porté si loin la liberté hospitalière; mais ce qui doit plus surprendre encore, c'est la religion des convenances qui empêchait d'en abuser; le même jeune seigneur, criblé de dettes, à bout de mensonges pour extorquer de l'argent à un oncle, à un père ou à un tuteur, aurait rougi de ne pas remettre dans les vingt-quatre heures au sac de louis ouvert sur la cheminée, tout l'or qu'il y avait pris, et c'était à qui s'amuserait le plus spirituellement pour payer le président et son gendre de tous leurs frais. Comment le jeune et beau châtelain qui se connaissait si bien en plaisirs, n'aurait-il pas été le héros des plus jolies femmes de la cour.
A toutes les qualités d'un bon gentilhomme, M. de Croixville joignait tous les défauts d'un homme à la mode. Sa naissance, son rang, lui permettaient de certaines liaisons qu'un simple courtisan n'aurait osé former; car dans ce temps de préjugés, les mésalliances se toléraient en raison de la distance qui existait entre l'ami et ses compagnons de débauche, ou entre l'amant protecteur et sa maîtresse bourgeoise. L'amitié du régent pour l'abbé Dubois et l'amour de Louis XV pour madame du Barry, semblaient avoir érigé cet usage en principe.
IV
M. de Croixville, à l'exemple d'un grand seigneur trop populaire en ses amours, se reposait souvent des petits soupers de Mousseaux et des parties de chasse du Raincy, en venant faire sa cour à la reine et en parlant d'amour à la duchesse de Montévreux. Lorsque le marquis, connu par son goût pour les succès faciles, affichait une de ces passions respectueuses qui font ordinairement la gloire des femmes coquettes, il était sûr de la voir accueillie avec reconnaissance; pourtant cet amour était devenu, à l'époque dont nous parlons, un tribut tout d'admiration, qui n'attirait ni dangers, ni remords; les apparences avaient beau compromettre, n'importe, la femme la plus sage bravait la médisance pour captiver le coeur de M. de Croixville, et nulle n'hésitait, pour ainsi dire, à se perdre, en sûreté, pour lui.
Madame de Montévreux était déjà depuis près d'un an l'objet des soins empressés de M. de Croixville, lorsqu'elle s'aperçut de son admiration pour Ellénore qui touchait à sa quinzième année, de la préoccupation qui le dominait tant qu'elle était présente, et de la rêverie où il tombait dès qu'elle quittait le salon, à l'heure où les invités arrivaient; car il n'était pas d'usage alors de rencontrer de jeunes personnes dans le monde, on ne les y menait que peu de mois avant leur mariage, et il fallait être dans l'intimité des maîtres de la maison pour connaître leurs enfants.
C'était au moment consacré à leur coiffure que les femmes recevaient les hommes privilégiés; la présence obligée du coiffeur, celle d'une ou deux femmes de chambre ôtaient à ces visites du matin toute apparence de tête-à-tête et de rendez-vous. On y parlait des plaisirs de la veille, de ceux qu'on se promettait le soir, et l'adorateur le plus dévoué y venait apprendre d'un caprice bienveillant, ou sévère, la joie ou l'ennui de sa journée.
Ellénore assistait ordinairement à la toilette de madame de Montévreux. L'indépendance de son esprit, la manière piquante dont elle raisonnait ou déraisonnait sur les aventures qu'elle était loin de comprendre, amusaient à tel point la duchesse et ses amis, que les visites se prolongeaient souvent par le seul attrait de voir et d'entendre causer la charmante Ellénore.
Ce qui surprenait particulièrement en elle, c'était la véhémence de ses opinions politiques ou littéraires, sa profonde connaissance des sujets sérieux sur lesquels elle répondait, et l'éloquence qu'elle mettait dans la discussion. Cette application d'un esprit si jeune concentré sur des intérêts si graves, prouvait assez le goût d'Ellénore pour l'étude, et la nature forte de son caractère; il y avait dans sa prédilection pour la littérature anglaise, moins d'amour national que d'admiration pour de grand penseurs: nourrie de la lecture de leurs ouvrages, elle y avait puisé les principes d'une philosophie politique, dont on a fait depuis de sanglantes parodies. Sans connaître toute l'infériorité de sa position chez la duchesse de Montévreux, la fierté d'Ellénore accueillait avec avidité tout ce qui tendait à prouver la supériorité du mérite sur les supériorités de convention. L'instinct des protégés leur fait si vite deviner l'appui qui leur manque! ils se sentent de si bonne heure les sujets du caprice, que leur âme inquiète cherche un refuge chez tous les apôtres de l'indépendance.
Habituée à voir sa protectrice applaudir à ses moindres succès, quel fut l'étonnement d'Ellénore en s'apercevant de l'air sombre qui se peignait tout à coup sur les traits de madame de Montévreux, et de cette expression malveillante qui s'augmentait à chacun des éloges que M. de Croixville faisait des grâces de la jeunesse, de l'audacieuse inexpérience d'Ellénore! Celle-ci pensa d'abord qu'elle avait dit, sans s'en douter, quelque chose d'inconvenant; cette idée la rendit confuse, et la fit balbutier en répondant aux tendres flatteries que lui adressait le marquis. Ce trouble fut interprété par madame de Montévreux comme l'effet d'un sentiment qu'Ellénore pouvait ignorer tout en l'éprouvant, mais que la prudence d'une rivale devait empêcher de se développer.
A dater de ce moment, les manières de la duchesse avec Ellénore devinrent moins affectueuses; elle cessa de s'amuser à la parer, à lui choisir elle-même la robe ou le chapeau qui devait l'embellir; elle ne la fit plus monter avec elle dans sa calèche, lorsqu'elle allait se promener au Cours-la-Reine, et elle prit soin de lui donner un maître de dessin dont la leçon avait toujours lieu à l'heure où arrivait le coiffeur.
Pour le malheur d'Ellénore, M. de Croixville avait remarqué son absence, il s'en était plaint à la duchesse; ce reproche maladroit en avait amené de plus vifs et d'aussi bien fondés, et la pauvre enfant, cause innocente de fréquentes scènes de jalousie entre la duchesse et le marquis, s'épuisait en conjectures pour deviner ce qui lui avait fait perdre si subitement les bonnes grâces de sa protectrice.
Enfin, succombant au chagrin de se voir traitée si sévèrement, Ellénore se décide à demander à madame de Montévreux ce qui peut lui attirer ce cruel changement. Les larmes qui baignent son visage en faisant cette question, attendrissent un instant la duchesse; elle répond, en souriant, qu'elle ne sait pas de quel changement Ellénore veut parler, qu'elle n'a rien à lui reprocher, mais que ses manières avec elle devaient nécessairement se ressentir de la différence qu'on mettait entre un enfant et une jeune fille. Madame de Montévreux ajouta encore plusieurs raisons qui avaient pour but de rassurer Ellénore sur l'affection qu'elle lui portait; mais il y avait une contrainte visible dans les expressions amicales de la duchesse, le mot de protection revenait si souvent dans ses phrases arrangées que loin d'en avoir le coeur soulagé, Ellénore sortit de cet entretien plus affligée qu'elle ne l'était; car elle n'espérait plus rien d'une explication.
La bonté dédaigneuse de la duchesse venait de lui révéler cruellement sa condition près d'elle. Toutes ses illusions filiales venaient de s'évanouir, et l'état d'humiliation où la plongeait cette découverte abattit son courage. Elle tomba dans un de ces accès de désespoir qu'on dirait insensés, s'ils n'étaient trop souvent expliqués par de justes pressentiments. Madame de Montévreux ne lui avait adressé que des paroles amicales. Elle n'aurait pu se plaindre d'elle sans paraître ingrate; et cependant Ellénore, sentant son coeur oppressé, s'empressa de sortir pour lui cacher ses larmes.
La crainte d'être questionnée sur la cause de ses pleurs la détermina à descendre dans le jardin pour se livrer sans contrainte à sa tristesse. Assise sur le banc d'une petite allée sombre, elle méditait douloureusement sur le sort qui l'attendait dans ce brillant séjour lorsqu'elle aperçut M. de Croixville à l'autre bout de l'allée. Il s'était arrêté, et la regardait d'un air où la pitié semblait redoubler un vif intérêt.
Ellénore essuie aussitôt ses larmes, se lève et s'efforce de sourire en saluant M. de Croixville, puis elle se dispose à rentrer, mais il l'arrête, et s'excusant de son indiscrétion:
—Pardon, dit-il, vous pleuriez, je n'ai pas le droit de vous questionner; mais l'intérêt que vous inspirez à tout ce qui vous connaît, ne permet pas de vous savoir du chagrin sans s'inquiéter de ce qui le cause; à votre âge on s'afflige pour si peu! je suis certain que si j'étais assez heureux pour mériter votre confiance, je vous prouverais bientôt que vous avez tort de pleurer.
—Cela ne serait pas difficile, répondit Ellénore, car je ne sais vraiment pas d'où me vient cet accès de tristesse.
Ces mots, dits avec une légèreté affectée, n'abusèrent point M. de
Croixville.
—Ainsi, vous ne voulez pas m'avouer ce qui vous fait de la peine, dit-il, eh bien, je le devinerai, et vous ne retirerez d'autre profit de votre défiance que d'avoir offensé un ami, oui, un ami: ce mot vous étonne, vous êtes bien assez jolie, assez aimable pour qu'on soit votre adorateur. Mais mon ambition ne va pas jusque-là; de plus jeunes que moi vous adresseront assez d'hommages passionnés, moi je ne prétends qu'à votre amitié, et à la confiance que vous ne sauriez me refuser, puisque mon attachement pour les maîtres de cette maison m'a mis depuis longtemps dans la confidence de tout ce qui vous regarde. Je ne sais ce qu'on a fait pour vous; mais je sais aussi à combien de respects, de soins vous avez droit, et pour vous donner l'exemple de la confiance je vous dirai que, depuis quelque temps, il me semble voir moins d'affection dans la manière dont on vous traite.
—Ah! monsieur, vous vous trompez, dit Ellénore en détournant la tête pour ne pas laisser voir ses yeux qui se remplissaient de larmes.
—Non, je ne me trompe pas, et votre empressement à justifier ceux qui vous… affligent, dit M. de Croixville, après avoir hésité sur le choix d'une expression qu'il voulait adoucir, votre absence de l'appartement de madame de Montévreux, où je ne vous ai pas rencontrée depuis quinze jours, ce soin qu'on prend de ne plus vous mettre d'aucune de nos promenades, tout cela cache un motif blâmable. Vous n'avez pu vous attirer, par aucun tort, ce changement de conduite à votre égard; il est impardonnable, et malgré votre générosité à le nier, il frappe tout le monde; je respecte trop la noblesse de votre caractère pour insister sur une confidence qui lui coûterait; mais comme on ne peut prévoir les effets de cette malveillance que rien n'autorise, je tiens seulement à vous dire que si elle augmentait d'une manière intolérable, vous avez un ami qui saurait bien vous y soustraire, et cela sans que vous ayez à rougir de sa protection; car en offrant un asile à la fille du brave colonel Mansley, croyez bien que je n'oublierai jamais ce que son honneur eût exigé du mien.
En finissant ces mots, M. de Croixville serra la main d'Ellénore, comme il eût serré celle d'un ami, en s'engageant à lui par une promesse solennelle, et il la quitta sans attendre sa réponse. Il venait d'apercevoir la robe blanche de madame de Montévreux à travers les lilas qui bordaient l'allée. Par un de ces premiers mouvements où la crainte l'emporte sur la prudence, il fit signe à Ellénore de remonter par une allée tournante afin d'éviter la rencontre de la duchesse; mais la fierté d'Ellénore, et plus encore la conscience de sa conduite innocente, ne lui permirent pas de céder à l'avis que lui donnait M. de Croixville: éviter les regards de sa protectrice, c'était se donner un air coupable, et forte du courage qu'elle avait mis à la défendre contre les accusations de son ami, Ellénore passa près d'elle en la saluant respectueusement, et courut se renfermer dans sa chambre pour se livrer à toutes les réflexions que l'offre de M. de Croixville devait faire naître dans une âme orgueilleuse et vivement blessée.
V
L'idée de se savoir un appui contre la malveillance de madame de Montévreux rendit Ellénore plus calme, elle se promit de supporter avec plus de patience ce qu'elle appelait l'humeur capricieuse de sa bienfaitrice; et elle retourna chez la duchesse aux heures où elle avait l'habitude de s'y rendre.
D'abord elle fut frappée de la familiarité hautaine avec laquelle la duchesse lui parlait devant M. de Croixville, l'appelant à chaque minute pour lui demander son métier à broder, ses soies, son cordonnet, et laissant dix fois tomber son mouchoir pour le faire ramasser par Ellénore; puis, quand vint le coiffeur, la duchesse le renvoya en disant:
—Je ne sortirai point aujourd'hui, j'ai mal à la tête, une longue coiffure me fatiguerait; Ellénore arrangera mes cheveux, et me mettra ma baigneuse[2].
[Note 2: Sorte de bonnet négligé, qui était à la mode en ce temps.]
Enchantée d'être choisie pour soigner sa protectrice, et pour épargner quelque secousse à sa tête malade, Ellénore se met à la coiffer de son mieux, en touchant à peine de ses jolis doigts les cheveux qu'elle boucle.
—C'est bien, dit la duchesse. Maintenant, allez trouver mademoiselle
Adeline; je ne m'habillerai que dans une heure.
Ellénore, pensant qu'on la chargeait d'un ordre pour mademoiselle Adeline, sortit sans faire attention au ton qui avait accompagné les derniers mots de la duchesse.
Quand le mal passe la mesure, il est plus long à comprendre.
—Comme vous la traitez! dit M. de Croixville, quand il fut seul avec la duchesse.
—Je la remets à sa place, répondit-elle, et de la façon la plus douce; car j'entends qu'elle soit mieux traitée qu'aucune des femmes de ma maison. Mais il est temps de reprendre avec elle les manières convenables à son état.
Alors, se faisant le reproche d'avoir laissé prendre à Ellénore de fausses idées sur sa véritable condition, madame de Montévreux fit entendre clairement qu'elle allait lui faire prendre rang parmi ses femmes de chambre, avec le privilége d'être la mieux payée et la mieux logée.
—Oubliez-vous, dit le marquis, que le père de cette jeune fille était l'un des meilleurs officiers qu'ait jamais commandés le duc de Montévreux et que s'il était ici, il ne permettrait pas qu'on traitât ainsi l'enfant du brave Mansley?
—Mais qui vous parle de la maltraiter? reprit la duchesse en haussant les épaules. Ne sera-t-elle pas cent fois mieux chez moi, qu'elle serait chez personne! Je ne puis la surveiller, ni la doter, comme si elle était ma fille, et c'est lui rendre service que de la former au travail. Avec ses dispositions aux manières indépendantes il est bon de lui rappeler qu'elle ne possède rien et n'a droit à rien.
—Qu'à votre protection, madame, car la pauvre enfant ne l'a pas sollicitée; et en l'offrant à sa famille, vous avez pris l'engagement de la lui conserver toute votre vie: que deviendra-t-elle si vous la lui retirez? Sa beauté, son esprit, l'éducation que vous lui avez donnée seront autant de motifs pour conspirer sa perte.
—Sa beauté, son esprit, répéta la duchesse avec amertume, seront beaucoup moins en danger dans mon cabinet de toilette, et mieux gardés par mes femmes que dans mon salon.
—Mais à quoi bon lui avoir donné tous les talents d'une jeune personne comme il faut, si elle doit vivre avec vos femmes de chambre?
—Sans doute, il aurait mieux valu ne lui montrer qu'à coudre, mais il est encore temps de réparer ce tort, et de l'empêcher surtout de se laisser corrompre par les flatteries ridicules dont on enivre déjà son amour-propre. On veut lui persuader qu'elle a tout ce qui lui manque; eh bien, il est de mon devoir de l'éclairer et de la réduire à la seule condition qui lui en convienne.
On devine sans peine tout ce que tenta M. de Croixville, pour détourner la duchesse d'une résolution dont il redoutait les suites; mais chaque mot de sa part aigrissait encore plus l'humeur jalouse de madame de Montévreux et son désir d'humilier sa rivale; enfin, ne pouvant rien gagner sur son esprit, M. de Croixville la quitta fort en colère et en la rendant responsable de tout ce qui pourrait arriver. Malgré ces menaces, la duchesse continua à se faire servir par Ellénore.
Ce manége dura près de quinze jours, sans qu'Ellénore y vit autre chose qu'une fantaisie de malade; elle redoublait ses soins pour sa protectrice, en se félicitant de les lui voir préférer à tous les autres. Mais cette illusion ne pouvait se prolonger, car la duchesse de Montévreux voulait, avant tout, l'humiliation d'Ellénore.
Hélas! rien ne s'y opposait. La mort du commandant Mansley et de sa femme livrait leur pauvre enfant à l'autorité, au caprice de celle qui s'était dite sa bienfaitrice, et l'absence du duc de Montévreux la privait du seul appui qu'elle eût trouvé contre la fureur jalouse de la duchesse.
Un jour, en traversant les antichambres de l'hôtel de Montévreux, M. de Croixville entendit sangloter et rire aux éclats; ces bruits différents venaient de la salle de bain d'un côté, et de l'office de l'autre; les domestiques riaient de ce rire éclatant dont les envieux se servent pour humilier leurs supérieurs; ils mettaient un couvert de plus à leur table en disant:
—C'était bien la peine d'être si fière, de faire si bien la dame, pour finir par dîner avec nous.
Le marquis n'en entendit pas davantage, il courut vers la salle de bains; il y trouva Ellénore fondant en larmes et se désolant de l'absence du duc de Montévreux qui était encore à Londres.
—Ah! s'écria-t-elle, s'il était ici il ne souffrirait pas qu'on traitât aussi indignement la fille de son camarade d'armes, mais je mourrai plutôt de faim que de m'asseoir à la table de ses gens. Non, j'irai travailler, j'irai demander l'aumône s'il le faut, mais je ne resterai pas plus longtemps dans une maison où l'on veut…
—Suivez-moi, interrompit M. de Croixville en s'emparant du bras d'Ellénore; suivez-moi, c'est au nom de votre père que je vous l'ordonne. Je vous jure sur l'honneur de vous mettre en sûreté contre la puissance qui veut vous tyranniser, vous flétrir, et de vous entourer de tout le respect que votre naissance et votre caractère méritent.
—Ah! monsieur, je n'ai plus d'espoir qu'en vous, dit Ellénore en suffoquant de larmes, menez-moi dans un couvent; là je serai la servante; là je supporterai toutes les humiliations qui honorent; mais vivre dans ce monde odieux, y souffrir l'insolence, la protection trompeuse, l'insulte, le mépris; non il vaut mieux mourir.
En parlant ainsi, le regard d'Ellénore prenait une expression farouche, le désespoir seul l'animait.
M. de Croixville frémit en devinant la pensée d'Ellénore, et il l'entraîna dans sa voiture avant qu'elle eût le temps de s'apercevoir de sa démarche, tant elle était préoccupée de l'idée de mettre fin à une existence qu'elle pressentait devoir être trop malheureuse.
—Chez madame Gerbourg, dit le marquis à son valet de pied, et peu de temps après la voiture s'arrêta devant la porte d'une jolie maison dans la rue de Verneuil; le marquis monta d'abord, puis il redescendit accompagné d'une femme âgée et d'un air fort respectable; elle engagea Ellénore à la suivre chez elle, et là l'ayant fait asseoir:
—M. le marquis vient, dit-elle, de m'apprendre mademoiselle, le motif qui vous fait chercher un asile chez moi; avant de nous rendre au Val-Fleury, je vous l'offre de bon coeur, tout en regrettant que mon appartement ne soit pas plus agréable, mais c'est un pied-à-terre que j'habite rarement. Le soin de régir les biens de M. le marquis obligeant mon mari et moi à passer presque toute l'année au château du Val-Fleury.
Alors M. de Croixville recommanda Ellénore à madame Gerbourg dans les termes les plus respectueux pour sa jeune protégée; il dit qu'ayant un petit voyage à faire, ils ne les reverrait toutes deux qu'au Val-Fleury, et les pria de hâter leur départ pour éviter quelque scène de la part de la duchesse de Montévreux, qui serait capable d'un acte de violence si elle découvrait la demeure d'Ellénore.
—Calmez-vous, mon enfant, ajouta-t-il d'un ton paternel en prenant la main d'Ellénore, et croyez que vous êtes encore ici chez l'ami de votre père.
A ces mots il sortit et laissa Ellénore dans l'état d'une personne qui croit rêver, tant elle avait peu réfléchi sur cette démarche qui allait disposer du reste de sa vie.
Madame Gerbourg était la meilleure et la plus crédule des femmes. Le marquis de Croixville lui avait affirmé que la protection qu'il accordait à Ellénore était toute paternelle, elle savait qu'il s'était toujours conduit en bon père envers ses deux filles, qu'il leur avait fait faire à toutes deux de brillants mariages, et elle ne doutait pas de la pureté de ses sentiments pour Ellénore; il lui avait dit la vérité en lui affirmant qu'elle méritait le respect et l'intérêt le plus vif, pourquoi se serait-elle méfiée de la complaisance qu'il exigeait d'elle?
Sans être aussi crédule, Ellénore était trop innocente pour concevoir aucun soupçon alarmant; cependant, lorsqu'elle se vit seule, livrée aux soins d'une personne étrangère, sa tristesse redoubla.
—Que vais-je devenir, pensa-t-elle? Quels seront mes moyens d'existence? Me faudra-t-il retomber encore dans le malheur d'une protection sans cesse reprochée?… Ah! maudite soit cette éducation fastueuse qui ne m'a rien appris d'utile; je ne sais pas même assez bien coudre pour vivre de mon travail.
Alors elle questionnait madame Gerbourg sur les moyens d'apprendre à travailler, afin de n'être bientôt plus à charge à personne.
—Ah! mademoiselle, c'est un projet très-louable, sans doute, répondit madame Gerbourg, mais il est bien difficile à exécuter quand on n'a pas été dressée dès son enfance à ce genre de travail. Si vous saviez le peu que gagne par jour une pauvre brodeuse! Vrai, cela fait pitié. Coudre dix heures de suite sans être sûre de son pain! Mais vous n'en êtes pas là, grâce au ciel M. le marquis, en vous servant de père, sait bien à quoi il s'engage; il ne souffrira pas que la fille d'un brave officier travaille pour vivre; il vous fera un sort dont vous n'aurez point à rougir. Si vous saviez que de familles il fait exister dans les environs de sa terre. Allez, quand vous aurez entendu toutes les bénédictions que lui donnent tous les habitants du village au Val-Fleury, vous ne serez plus inquiète. Vous saurez que tous ceux qu'il protége sont heureux.
Tout cela était dit de bonne foi, car M. Gerbourg était depuis deux ans seulement régisseur de M. de Croixville, et ni lui ni sa femme n'avaient été témoins des plaisirs bruyants dont avait retenti naguère le château confié à leurs soins.
Lorsqu'Ellénore arriva au Val-Fleury, l'aspect de ces bois admirables, de ces prés, agit agréablement sur son imagination, il lui sembla impossible de ne pas se plaire dans une si belle retraite. Le maître n'y était pas encore; mais on s'apercevait aux soins empressés de tous les serviteurs pour Ellénore, qu'il avait donné ses ordres pour qu'elle fût reçue avec les égards les plus respectueux. Un joli appartement dans un corps de logis opposé à celui où logeait M. de Croixville, fut montré à Ellénore comme lui étant destiné; mademoiselle Durand, l'ancienne femme de charge du château, habitait une des chambres de cet appartement; près de là, couchait mademoiselle Augustine, femme de chambre vouée au service d'Ellénore, et madame Gerbourg logeait dans l'étage supérieur.
Se voir traiter avec tant de déférence, se voir la reine d'un séjour si beau, d'une si riante solitude, après avoir souffert l'humiliation, après avoir craint l'abandon, c'était un plaisir au-dessus de la raison d'une enfant de quinze ans. Ellénore en fut ravie, et elle se méfia d'autant moins de son enchantement, que la vanité n'y entrait pour rien, car il n'y avait pas là de gens devant qui elle aurait pu se vanter de son bonheur. C'était une joie causée par la belle nature, par tout ce que l'art peut y ajouter d'agréable, c'était une joie douce et solitaire: celle là paraît toujours pure.
Ellénore avait trouvé dans son appartement une bibliothèque composée des meilleurs livres anglais et français. On savait que la lecture était son occupation favorite. Un ancien écuyer, chargé du haras de M. de Croixville, s'offrit à Ellénore pour lui apprendre à monter à cheval; c'était lui qui avait dressé les plus beaux chevaux du marquis; il choisit celui dont l'allure lui donnait le plus de sécurité pour servir au début d'Ellénore dans cet art difficile. Son intrépidité, son adresse naturelle la mirent bientôt en état de rivaliser avec son maître. Dans le ravissement des progrès rapides de son élève, le bon M. Champré s'écriait:
—Voilà qui me fera honneur auprès de M. le marquis, lui qui aime tant à voir une femme manier un cheval! c'est que mademoiselle galope à faire envie aux meilleurs cavaliers.
Et l'amour-propre d'Ellénore redoubla son audace.
Un matin qu'elle revenait un peu fatiguée de sa leçon équestre, elle trouva dans son antichambre un homme qui l'attendait; c'était un élégant tailleur de Paris qui venait lui prendre mesure pour lui faire un habit de cheval à la mode anglaise; il avait apporté dans la voiture que M. de Croixville avait mise à sa disposition, une malle et des cartons contenant un trousseau de jeune personne et deux jolis chapeaux de paille; voici la lettre qui accompagnait cet envoi:
«J'ai vu à son retour le duc de Montévreux; il était si courroucé de votre départ, que je ne lui en ai pas dit la véritable cause, autrement la duchesse recevrait d'amers reproches. Soyez assez généreuse, ma chère Ellénore, pour la lui laisser ignorer. Il m'a remis une assez modique somme provenant de la succession de votre père; j'en ai employé une partie à l'emplette du petit trousseau que je vous envoie; le reste, placé chez M. Bernardi mon banquier, pourra suffire à votre entretien.
»J'espère aller bientôt vous rejoindre, et vous renouveler l'assurance de mon respectueux attachement et de ma tendresse paternelle.
»Le Marquis de CROIXVILLE.»
Ce billet si peu romanesque, et qui pouvait braver l'indiscrétion du porteur, causa un vif plaisir à Ellénore; plus de chaleur dans les expressions, plus de galanterie dans la forme, l'auraient sans doute effrayée. Ce billet affermit sa confiance, et elle se mit à aimer M. de Croixville de toute l'affection due à un père.
Avec quel plaisir d'enfant elle admira chaque pièce de ce trousseau, dont la simplicité cachait toute la recherche du luxe; comme elle s'amusa à essayer les chapeaux qui lui donnaient l'air d'une gravure anglaise. Ceux qu'elle portait habituellement n'étaient pas moins jolis, il est vrai, mais il lui semblait que ceux-là l'embellissaient davantage. Dans un roman, l'innocence de l'héroïne n'aurait pas manqué de deviner que tant de soins pour la rassurer recélaient quelque intention coupable; mais dans la parfaite ignorance d'Ellénore, elle crut avoir changé de protecteur, et ne soupçonna point qu'on pût médire des bienfaits de M. de Croixville, plus que de ceux du duc de Montévreux.
Trois semaines s'étaient déjà écoulées, lorsqu'elle remarqua un redoublement d'activité dans tous les serviteurs du château; on couvrait d'orangers les marches du perron, on râtissait les allées, on remplaçait les tentures des salons, on remplissait de fleurs les vases des consoles, on ouvrait toutes les grilles; chacun des valets avait revêtu sa grande livrée; enfin tout annonçait l'arrivée du maître. En effet, un courrier parut bientôt, et peu de temps après un carrosse à six chevaux, entouré d'une foule de paysans, franchit les deux grandes cours et vint s'arrêter devant le péristyle du château anglais.