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Ellénore, Volume I cover

Ellénore, Volume I

Chapter 14: IX
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About This Book

The narrative follows a woman of striking presence whose reputation divides observers between admiration for nobility, independence, and selfless courage and accusations of caprice and ambiguity. The narrator recalls a dinner where distinguished guests debate politics and trade witty, often biting portraits, revealing contrasts between public manners and private histories. The woman's past bravery in securing documents that preserved another family's life explains the deep devotion directed toward her, while social gossip reduces complex loyalties to scandal. Themes include the tension between appearance and reality, gratitude after political upheaval, and the social artifice of conversation.

VI

Dans son premier mouvement, Ellénore s'élance hors de sa chambre pour voler à la rencontre du marquis de Croixville, puis elle réfléchit que peut-être il n'est point seul, et que cette démarche pourrait les embarrasser tous deux. Elle rentre chez elle, et s'étonne de l'espèce de bonté qu'elle éprouve. C'est la première fois qu'elle réfléchit sur l'effet que sa présence au château du Val-Fleury peut produire. Mais cette impression pénible est bientôt dissipée par un message de M. de Croixville qui fait prier Ellénore de descendre dans le salon.

Avec plus d'expérience, elle aurait pu s'alarmer du feu qui brilla dans les yeux du marquis lorsqu'il l'aperçut, et de l'émotion qui faisait trembler sa main quand il prit la sienne pour la porter à ses lèvres; mais il avait cinquante ans, et, à cet âge, on paraît vénérable aux yeux d'une fille de quinze ans. Un séducteur? c'est toujours pour elle, dans les livres, comme dans le monde, un très-jeune homme, et tout ce qui a passé trente ans ne lui semble plus dangereux.

Cette illusion devait durer longtemps, car il entrait aussi dans les intérêts de M. de Croixville de la prolonger. Arrivé à la sagesse par l'excès de la folie, il gardait de son mieux le secret de sa vertu. Son amour pour Ellénore, réduit à l'adoration, l'entourait de soins, d'hommages sans jamais exiger de sacrifice. C'était un culte de tous les instants payé par un sourire; un sentiment exclusif que cette seule pensée alimentait:

—Elle n'aime encore personne plus que moi.

Après avoir épuisé tous les genres de plaisirs, celui d'aimer avec innocence, quoique le pis aller des libertins est peut-être plus vif qu'on ne le suppose; inspirer encore la confiance, l'abandon, après avoir si souvent abusé de l'une et de l'autre; se dire: voilà une créature charmante, déshonorée aux yeux du monde, et pour moi seul un ange de candeur et de pureté! Hors de cet asile l'objet du plus outrageant mépris; ici, la vierge adorée d'un temple rendu par elle au culte des vertus! N'est-ce pas un bonheur au-dessus de tous les plaisirs de la débauche? N'est-ce pas revenir au bien par la courbature du mal?

Il faut croire que cette situation bizarre avait un grand charme, car Ellénore m'a souvent répété que cette année passée dans une douce sécurité, seule ou dans la société d'un ami plein d'esprit et de grâce, était le plus riant souvenir de sa vie.

Il venait quelquefois du monde au château. Ces jours-là Ellénore ne quittait pas sa chambre, elle s'était imposé cette privation d'elle-même; sans l'expliquer, elle sentait que sa manière d'être avec M. de Croixville, quoique irréprochable, pouvait paraître étrange aux yeux des gens qui ne la connaissaient point, et elle préférait les éviter.

Cependant un jour qu'elle revenait avec lui et M. Champré, d'une promenade à cheval, ils furent rencontrés dans la grande avenue par plusieurs personnes qui se rendaient au château: c'étaient le marquis de Rosmond, le duc de Lauzun et le vicomte de Ségur, trois joyeux amis de M. de Croixville, habitués comme lui des petits soupers de M. le duc d'Orléans à Paris, et des soirées bachiques du prince de Galles à Londres.

Cette visite inattendue jeta le trouble dans l'esprit de M. de Croixville. La manière dont ces messieurs regardaient Ellénore, l'admiration qu'ils se communiquaient tout haut, enfin leurs sourires malins, lui firent craindre quelque réflexion inconvenante de leur part, et il se décida à leur présenter Ellénore, comme sa pupille, sa fille adoptive, et cela d'un ton si grave, d'un air si digne, qu'il n'y avait pas moyen de prendre cette démarche pour une plaisanterie. Ces messieurs saluèrent Ellénore le plus respectueusement qu'il leur fut possible, puis ils la virent à regret prendre le galop, suivie du vieil écuyer et de deux grooms, impatiente qu'elle était de rentrer chez elle.

—Par ma foi, celle-ci est ravissante, dit le duc de Lauzun, lorsqu'Ellénore fut loin d'eux; voyez un peu ce sournois de Croixville qui ne nous a jamais parlé de ce trésor.

—Vraiment, c'est pour le conserver, dit le vicomte de Ségur; de tous les procédés pour n'être pas… trompé, c'est encore le meilleur; car je suis certainement l'un de ses amis les plus dévoués, eh bien, s'il me donnait ce trésor à garder, je ne répondrais pas de moi.

—Sois tranquille, reprit le duc, on t'épargnera l'épreuve.

Et la conversation s'établit sur ce sujet d'une façon si gaie, que M. de Croixville tenta vainement de faire entendre la vérité; le marquis de Rosmond fut le seul qui se contenta de sourire, il se rappelait avoir vu Ellénore chez la duchesse de Montévreux, et plusieurs raisons lui faisaient croire qu'il était possible qu'elle fût aussi pure que le prétendait son tuteur, bien que celui-ci en parût vivement épris. Dans cette idée, M. de Rosmond prit le parti de M. de Croixville contre ses incrédules amis; et il fit l'éloge de la fierté d'Ellénore. Cette vertu assez rare chez les protégés, se faisait tellement remarquer chez elle qu'on ne pouvait la voir un instant sans en être frappé. Enfin il répéta le bien qu'il en avait entendu dire par des amis de la duchesse de Montévreux, et convertit presque les esprits par cette réflexion:

—Pourquoi ne trouverions-nous pas la vertu ici, quand nous voyons tous les jours le vice en si bonne compagnie!

—Soit, dit le vicomte de Ségur, mais puisque nous voilà d'accord sur la chasteté de la belle, ajouta-t-il en s'adressant au marquis de Croixville, il ne faut plus nous la cacher. Allons, sois bon châtelain, fais-nous dîner avec elle.

—Vous n'y pensez pas, mes amis, répondit le marquis; lui laisser entendre votre conversation érotique! autant vaudrait vous le livrer tout de suite, grand Dieu!

—Cela vaudrait mieux sans doute; mais comme cela te coûterait trop, nous voulons bien nous conformer à ton caprice, et je jure au nom de tous, que ta pupille sera traitée avec tous les égards que pourrait réclamer feue Lucrèce; oui, dût-elle se moquer de nous, elle sera l'objet de notre profond respect.

—Je le crois sans peine, reprit M. de Croixville, car c'est un sentiment qu'elle inspire généralement, et puisque vous me répondez de vous, je veux bien l'engager à faire les honneurs du château aujourd'hui; mais elle me refusera, j'en suis sûr, le monde lui déplaît; elle se retire chez elle chaque fois que j'en reçois; et je n'ai jamais eu la pensée de contraindre sa volonté.

—La contraindre! fi donc! il faut simplement lui démontrer qu'en se cachant ainsi à nos yeux, elle donne à son séjour ici un air de mystère qui prête aux conjectures, et qu'en se montrant tout bonnement comme la pupille du marquis de Croixville, elle a droit à tous les respects, par cela même qu'elle lui appartient.

—Voyez un peu, dit M. de Rosmond en montrant le duc, tout ce que la curiosité peut lui faire dire de raisonnable!

Cet entretien fit naître beaucoup de réflexions dans l'esprit de M. de Croixville, il savait ses bons amis capables des plus méchants tours pour lui ravir ce qu'ils appelaient son trésor; il connaissait aussi cette espèce d'honneur commun aux brigands et aux roués de cour, qui consiste à ne pas trahir la confiance d'un camarade, et il pensait qu'il valait mieux s'en fier à la loyauté du complice, que de s'exposer aux ruses de l'ami. En conséquence, il se rendit chez Ellénore; c'était la première fois qu'elle le recevait dans son appartement.

—Vous êtes bien aimable de quitter vos amis pour venir près de moi, dit-elle en allant vers lui. Madame Durand m'apprend que ces messieurs doivent passer plusieurs jours au château, et j'aurais été très-malheureuse de rester tout ce temps sans vous voir.

—C'est justement pour éviter cette privation plus cruelle pour moi que pour vous, que je viens vous prier de m'aider à recevoir mes amis, chère Ellénore; il savent ce que vous êtes pour moi, et ils s'étonneraient peut-être que la fille adoptive de M. de Croixville ne fît point les honneurs du château de son père. En disant ces mots, le visage du marquis peignait une émotion pénible.

—Quoi, mon ami (c'est le nom qu'Ellénore lui donnait), vous exigez…

—Je n'exige rien, mon enfant, reprit-il, et sans des considérations qui vous intéressent particulièrement, je n'insisterais pas sur cette demande; mais la vie monotone que vous menez ici, la réclusion que vous vous imposez quand nous ne sommes pas seuls, doivent finir par vous ennuyer; peut-être rêvez-vous déjà une autre existence? et c'est pour vous mettre à même de la choisir que je…

—Moi! penser à vous quitter! interrompit Ellénore; changer d'existence, quand par vos soins la mienne est si heureuse! Payer vos bienfaits, votre amitié par la plus sotte ingratitude! Ah! vous ne le pensez pas!

Et les yeux d'Ellénore se remplirent de larmes.

Alors, le nuage qui obscurcissait le front de M. de Croixville s'éclaircit; la joie la plus enivrante brilla dans ses yeux.

—Est-il bien vrai, s'écria-t-il en prenant la main d'Ellénore, mon bonheur pourrait vous suffire? Mais non, je ne dois pas accepter un si grand sacrifice; et le marquis, redoublant de générosité à mesure que son coeur se rassurait: j'hésite depuis longtemps, ajouta-t-il, à traiter ce sujet avec vous; mais puisque vous m'en fournissez l'occasion par un dévouement si noble, je veux au moins que vous sachiez que votre affection seule vous lie à moi; qu'en acceptant le titre de tuteur, j'ai dû en remplir les devoirs et que vous avez chez mon banquier trois cent mille francs pour le mari que vous choisirez.

—Je vous rends grâce de cette nouvelle preuve de bonté, dit Ellénore simplement; mais je n'en saurais profiter. Sans avoir une grande connaissance du monde, je sais qu'il sera toujours sévère pour moi, car le malheur m'a réduite à un éclat qu'il ne pardonne pas. Ma fuite de chez la duchesse de Montévreux ne peut être justifiée que par une accusation de ma part. Je n'aurai jamais ce tort envers celle que j'ai appelée pendant dix ans ma protectrice. Ainsi je vivrai sous le poids d'un mépris injuste, mais ce mépris, que mon orgueil peut seul braver, je ne le ferai partager à personne. Vous qui savez si je le mérite, vous serez mon appui, mon défenseur, l'unique affection de ma vie.

—Chère Ellénore, ma fille, s'écria le marquis en la serrant sur son coeur, oui, tu peux disposer de moi, de tout ce que je possède, rien ne saurait acquitter le bien que ces paroles me font. Blasé sur tout, fatigué de plaisirs, d'intrigues, d'ambition, je me trouvais seul au milieu de la foule. Tu viens de me créer un monde, un ciel où tu seras mon ange consolateur. Ah! béni soit le jour où je t'ai consacré ma vie!

Une telle exaltation dépassait un peu la portée des épanchements paternels; mais ces expressions passionnées n'étaient accompagnées d'aucune caresse, et comme elles ne faisaient naître aucun trouble, Ellénore y répondit par tous les témoignages d'une sainte reconnaissance.

VII

Fort de l'épreuve qu'il venait de tenter, M. de Croixville apprit gaiement à ses amis qu'ils auraient l'honneur de dîner avec sa pupille; mais il fut convenu entre eux qu'au moindre mot que désapprouverait le marquis on se lèverait de table, et qu'ils perdraient pour toujours le plaisir de voir Ellénore. Cette loi fut observée sans peine, car il y avait une austérité naturelle dans les manières et l'esprit d'Ellénore, qui, sans imposer la gêne, interdisait toute plaisanterie familière.

Un peu avant l'heure du dîner, Ellénore s'établit dans le grand salon, ayant pour contenance une broderie qu'elle regardait à peine. M. de Croixville arriva bientôt, suivi de ses amis, dont le nombre s'était augmenté de l'abbé Sièyés et du chevalier de Panat; tous furent très étonnés de la manière simple et polie dont Ellénore les accueillit après que le maître de la maison les lui eût présentés. Il est vrai que la présence de madame Gerbourg, qui faisait là les fonctions de dame de compagnie, sauvait Ellénore de l'embarras qu'elle eût éprouvé en se trouvant seule de femme avec tous ces messieurs.

Rien n'est tel que d'avoir passé sa première jeunesse parmi des gens distingués. Non-seulement on en reçoit des leçons d'une politesse facile quoique très-sagement calculée, mais on en prend involontairement les manières, le ton, et ce je ne sais quoi de naturel, d'élégant et même d'imposant qui ne s'acquiert que parmi eux; c'est une espèce de franc-maçonnerie qui aide à se reconnaître. Le rang, la fortune, le malheur, ont beau séparer, lorsque ce lien de l'éducation existe entre deux personnes, il les rapproche toujours.

Cependant Ellénore éprouva quelque trouble en reconnaissant dans le marquis de Rosmond un des courtisans de madame de Montévreux; mais elle s'efforça de le dissimuler, et salua M. de Rosmond de manière à lui prouver qu'elle se rappelait fort bien l'avoir vu chez la duchesse.

Le duc de Lauzun et le chevalier de Panat, ayant été les premiers à offrir leur main à Ellénore pour passer dans la salle à manger, se trouvèrent naturellement placés tous deux près d'elle à table. Ils commençaient à lui adresser les plus gracieuses flatteries, lorsque M. de Croixville mit la conversation sur les grands intérêts du jour, sur la future assemblée des notables, le changement de ministres, et la prépondérance qu'il accordait au gouvernement anglais sur le gouvernement français, etc., etc. En traitant ces sujets sérieux, il savait intéresser Ellénore et lui donner l'occasion de montrer la supériorité de son esprit. Tant que la question fut générale, elle garda un modeste silence; mais le vicomte de Ségur ayant accusé M. de Croixville d'anglomanie, Ellénore se crut en droit de défendre son tuteur et elle plaida sa cause avec tant d'éloquence, elle déploya une connaissance si exacte de la constitution anglaise et des intérêts politiques qui agitaient la France en ce moment, que chacun, émerveillé de voir cette question grave si bien traitée par une jeune fille, l'écouta avec admiration.

Quand on a parlé longtemps de choses sérieuses, la conversation a peine à revenir aux propos frivoles, et l'on ne saurait nier l'influence qu'un premier entretien a souvent sur l'estime qu'on prend les uns pour les autres. Votre regard tombe-t-il pour la première fois sur un homme, dans le moment où une bonne nouvelle l'animant, il dit mille folies pour amuser ses amis: le voilà à jamais établi dans votre esprit comme un rieur imperturbable, vous vous reprocheriez de l'aborder autrement que par une plaisanterie, et jusqu'à ce que vous l'ayez vu au désespoir, vous aurez la même opinion de lui. Eh bien, il en est de même du sérieux: quand vous avez reçu d'une personne une impression grave, il ne vous est plus permis de la traiter légèrement, vous la ménagez, car vous savez qu'elle vous juge.

En venant au Val-Fleury, dans ce lieu si renommé pour les plaisirs les plus extravagants, ces messieurs ne croyaient pas y retrouver le bon ton et la conversation des salons d'élite; mais ces manières, ce ton, cette conversation, imposés par une jeune fille dont la candeur et l'audace contractaient si singulièrement avec la situation la plus équivoque, leur parurent très-piquants. La routine du libertinage doit être aussi ennuyeuse qu'une autre, et ce qui sort des lieux communs de la vie plaît toujours aux gens d'esprit. Le duc de Lauzun, qui en avait plus qu'un autre, devina que pour séduire Ellénore il fallait rivaliser d'attentions délicates avec M. de Croixville. Le vicomte de Ségur, ayant observé son principal défaut, flatta sa fierté par des marques de déférence; le chevalier de Panat servit son goût pour la discussion, en la contrariant sur tous les points avec malice. M. de Rosmond, absorbé dans sa contemplation, était le seul qui ne formât point de projets sur Ellénore. Tour à tour étonné, ravi, il ne cherchait point à expliquer ce qui paraissait incompréhensible dans le caractère et la position d'Ellénore; il se laissait aller aux charmes qu'elle inspirait, comme on s'abandonne au courant d'une eau pure, sans savoir où l'on abordera.

VIII

M. de Rosmond était un des hommes les plus agréables de tous ceux qu'on remarquait à la cour de France et à celle du roi d'Angleterre, car il tenait également à ces deux cours comme descendant d'une des nobles familles dont le chef avait pris part à l'expédition de Guillaume le Conquérant. Elevé moitié à Londres et moitié à Paris, il avait toute la légèreté, la grâce des manières françaises, unies à ce goût sévère, à ces airs mélancoliques qui rendaient alors les jeunes gens de Londres les modèles de tous nos héros de roman. Ce qui le distinguait particulièrement, c'étaient de grands yeux bleus dont il jouait à merveille. Aussi, très-confiant dans la puissance de son regard, il s'épargnait les flatteries d'usage, les réticences, et ces demi-mots d'une clarté désespérante, qui sont les précurseurs obligés d'un aveu. Dès qu'il avait un intérêt à plaire, sa physionomie prenait une expression mélancolique qui donnait à la moins sensible des femmes l'envie de le consoler. On se sentait attiré vers lui comme par l'effet d'une fascination; et si le magnétisme avait été généralement plus en crédit dans ce temps, on l'aurait sans doute accusé d'en faire abus pour séduire et entraîner.

Ellénore subit, comme tant d'autres le trouble attaché à ce regard magnétique. C'était, pensa-t-elle, le malaise que font éprouver les gens qui écoutent avec esprit, sans mêler un mot à la conversation; leur silence oppresse, impatiente, on voudrait les voir s'éloigner; et s'ils partent, on s'aperçoit bientôt qu'on ne parlait que pour eux.

Ce premier jour se passa ainsi que le désirait M. de Croixville; ceux qui suivirent s'écoulèrent de même, la matinée consacrée aux plaisirs de la chasse, qu'Ellénore suivait quelquefois à cheval; le soir les uns jouaient au billard pendant que les autres causaient ou prenaient le thé, mode anglaise adoptée par M. de Croixville, qu'on accusait à bon droit de trop d'anglomanie. Aussi avait-il les écuries les mieux tenues de France.

Après avoir fait et servi le thé en véritable miss, Ellénore se retirait. Le moment où l'on apportait la table de jeu était ordinairement le signal de son départ.

—Maudit soit l'empressé, dit un soir M. de Rosmond en voyant le valet de chambre apprêter la table de reversis!

Cette exclamation, la seule qu'elle eût encore entendue sortir de la bouche de M. de Rosmond, fit sourire Ellénore: elle se retourna involontairement de son côté, et toute honteuse de l'avoir compris, elle imagina de lui donner le change en disant:

—Maudire les gens qui font leur devoir! savez-vous bien, monsieur, que cela est mal.

Un regard qui voulait dire:

—Je n'ai pas besoin de me justifier, fut la seule réponse de M.
Rosmond.

Puis, se rapprochant du canapé où Ellénore était assise:

—Enfin, vous daignez donc m'adresser la parole! ajouta-il avec une sorte d'amertume. Eh bien, j'en suis fâché, me voilà traité comme tout le monde.

Le duc de Lauzun, qui survint, dispensa Ellénore de répondre à M. de Rosmond, et lui rendit service, car ce peu de mots l'avaient jetée dans un trouble extrême.

Craignant de le laisser apercevoir, elle se retira avant que le reversis fût commencé.

Dès qu'elle se trouva seule, elle se reprocha de n'avoir pas répondu à M. de Rosmond cent choses qui lui venaient alors à l'esprit, et dont pas une ne s'était présentée quand il l'aurait fallu. Rester interdite, c'était donner de l'importance à une plaisanterie; la présence du duc de Lauzun devait au contraire l'encourager à répondre; enfin, elle se blâmait pour se rassurer, et se promettait bien de réparer sa gaucherie:

—De quel droit, pensait-elle, ce monsieur, qui ne me dit jamais rien, exige-t-il que je lui parle? Il a un certain air d'intérêt pour moi qui ressemble à de la pitié; cela m'offense et me déplaît. Oui, la gêne que j'éprouve en sa présence est le signe d'un mauvais sentiment de sa part; c'est comme une de ces puissances ennemies dont la superstition des Irlandais fait des démons familiers; mais je ne suis plus sous l'influence de ces vieilles traditions, et je saurai m'affranchir d'un empire imaginaire.

Combattre un fantôme, c'est y croire, et toutes les préoccupations sont dangereuses à l'âge d'Ellénore. Malgré ce qu'elle s'était dit de raisonnable, elle était si sûre de rougir en revoyant M. de Rosmond, qu'elle prétexta un léger mal de tête pour se dispenser de suivre le lendemain la chasse. Mais cette excuse ayant donné l'alarme, M. de Croixville fit prier madame Gerbourg de venir soigner Ellénore; la chasse fut contremandée, et un courrier reçut l'ordre de se tenir prêt pour aller à Paris chercher le fameux docteur Petit, si la souffrance d'Ellénore augmentait.

Confuse de donner tant d'inquiétude pour un mal de son invention, elle se décida à accepter la promenade en calèche que M. de Croixville lui proposa pour dissiper sa migraine. Quand elle parut avec madame Gerbourg dans le salon, chacun s'empressa de lui témoigner le chagrin, la terreur, le désespoir que son indisposition avait causés; excepté M. de Rosmond pourtant qui se contenta de la saluer avec respect, puis de la regarder assez de temps pour se convaincre qu'elle n'était pas sérieusement malade.

Cela n'est pas fort poli, pensa Ellénore; mais tant mieux, cette manière d'être n'oblige à aucuns frais de ma part; je préfère tout ce qui nous éloigne l'un de l'autre.

Et la pauvre enfant se croyait de bonne foi.

—Le ciel se couvre, dit M. de Rosmond en montant à cheval, je crois que nous aurons de l'orage.

—Quelle idée! dit le vicomte de Ségur, il fait un temps admirable.

—N'importe, reprit-il, si ces dames le permettent, je mettrai mon manteau dans la calèche.

On se moqua de la précaution; mais lorsqu'on fut à deux lieues du château, la pluie tomba avec abondance. Pendant qu'on relève à la hâte la capote de la voiture, M. de Rosmond descend de cheval, s'élance dans la calèche et entoure Ellénore du manteau qu'il a fait apporter, avant qu'elle ait eu le temps de l'accepter ou non. Ce despotime de soins impose à sa volonté.

Elle est touchée de la prévoyance dont elle est l'objet, et n'ose s'avouer le frémissement qu'elle a éprouvé lorsque la main de Frédérik a rencontré son bras en voulant le couvrir du manteau. L'orage augmente; M. de Croixville défend qu'on cherche un abri sous les arbres, car ils attirent la foudre; une chaumière est à quelque distance, on va s'y réfugier.

Deux enfants presque nus y gardent une petite fille au maillot emprisonnée dans un fauteuil de paille, car c'est l'heure où le père et la mère sont aux champs. Tout dans l'intérieur de cette cabane atteste la plus profonde misère; Ellénore regrette de n'avoir point pris sa bourse, M. de Rosmond, qui la devine, glisse la sienne sous le traversin du grabat qui meuble le fond de la chaumière. Ellénore l'a vu. Pendant ce temps, M. de Croixville questionne le plus âgé des petits garçons sur le nom de son père; et voilà un orage qui vaut le bonheur à cette pauvre famille.

De retour au château, on trouve de grands feux allumés pour sécher les promeneurs. Un courrier qui vient de Paris apporte des lettres à M. de Croixville; on le voit pâlir en les lisant; ce n'est rien moins que la nouvelle de l'exil de M. le duc d'Orléans à Villers-Cotterêts qu'on lui apprend, et tous les détails de la séance du parlement où M. Duval d'Espreménil s'était emporté contre la cour et ses édits. Les conseillers Fretteau, Sabatier, de Cabre et M. le duc d'Orléans, ayant soutenu vivement son opposition à la volonté royale, venaient d'être exilés à la grande colère de la populace.

Chacun se décida à partir le soir-même pour Paris.

M. de Rosmond, curieux de voir l'impression que ces nouvelles produisent sur Ellénore, fixe ses yeux sur elle. Il la voit calme, mais son regard brille, son attitude est fière; elle prévoit des événements funestes, de prochaines révolutions, des dangers à braver; son caractère romanesque et courageux s'en réjouit en secret; là où les grandes vertus peuvent agir, les convenances disparaissent. Elle est sûre de sa place le jour du péril, elle s'enorgueillit d'avance du dévouement dont elle se sent capable.

Alors il s'engage une discussion politique dans laquelle le vicomte de Ségur dit que le roi ne pouvait s'étonner de toutes les insultes qu'on lui faisait, car il avait donné sa démission le jour où il avait convoqué l'Assemblée des notables. M. de Croixville, imbu des idées anglaises, soutint au contraire que le roi ne pouvait se maintenir qu'en accordant au peuple encore plus de liberté qu'il n'en demandait; chacun défendait son opinion par des mots piquants et des prédictions effrayantes, la terreur de l'avenir était le seul sentiment unanime; et nous savons si cette terreur était fondée!

—Oui, tout cela est fort menaçant, interrompit le duc de Lauzun, mais il faut bien en prendre son parti; d'ailleurs, vous prierez pour nous, ajouta-t-il en se tournant vers Ellénore, car si l'anglomanie s'empare de nous comme de l'ami Croixville, Dieu sait jusqu'où cela nous mènera; ils ont une manière brutale de traiter leur roi dans ce pays-là. N'importe, si vous faites des voeux pour nous, et que le ciel me ressemble, il vous accordera tout ce que vous voudrez.

—Pendant que vous y serez, dit le vicomte de Ségur, demandez-lui de morigéner un peu ces charmants révoltés qui font du patriotisme à nos dépens. Ils ne se doutent pas de ce que nous coûteront leurs belles phrases.

—Demandez-lui mieux que tout cela, dit à voix basse, M. de Rosmond à
Ellénore.

—Eh quoi, s'il vous plaît?…

—Mon retour.

Puis, il s'éloigna pour rejoindre M. de Croixville et ses amis, qui allaient monter en voiture.

IX

Le coup d'État imaginé par la cour pour intimider le parlement et les partisans du duc d'Orléans n'eut qu'un effet momentané. L'esprit d'indépendance et même de révolte y puisa de nouvelles forces. Les brochures politiques, les pamphlets abondèrent. La liberté de tout dire, enivrait les écrivains, les orateurs de salons et de cafés.

«L'Assemblée des notables, disaient-ils, nous régénère; elle réveille le patriotisme dans les coeurs, elle montre l'énergie du Français, l'empire de la raison et le progrès des lumières; elle va créer un esprit national qui sera le flambeau et le frein de l'autorité: la France n'avait que des sujets, elle aura enfin des citoyens, et l'opinion publique sera à jamais la reine des rois.»

M. de Croixville écrivit à Ellénore qu'il allait revenir passer le reste de l'automne au Val-Fleury, et peut-être tout l'hiver, tant le séjour de Paris devenait insupportable par ses agitations et les discussions violentes auxquelles on ne pouvait échapper, si raisonnable que l'on fût.

«Je serais parti dès aujourd'hui pour aller vous rejoindre, écrivait-il, sans ce fou de Rosmond, qui s'est pris de querelle avec un proche parent du marquis de V…, et cela à propos de deux grands personnages dont l'un est accusé d'avoir fait exiler l'autre. Rosmond a pris parti pour la victime; il s'est dit des deux parts une foule de choses très-piquantes; ils m'ont choisi pour témoin, honneur dont je me serais fort bien passé, car, de quelque façon que se termine l'affaire, on en parlera à la cour, à la ville, et elle sera blâmée des deux côtés et des deux partis.»

On ne saurait peindre l'inquiétude où cette nouvelle jeta Ellénore, et sa profonde douleur en découvrant l'intérêt qu'elle portait à M. de Rosmond. Que de vains efforts elle fit pour chasser de son imagination le tableau sanglant qui s'y présentait sans cesse.

—Oh! mon Dieu, pensa-t-elle, pourquoi donc cette terreur qui m'agite, ces larmes que je verse malgré moi?

Pendant cinq jours que dura cette anxiété, Ellénore prit à peine quelque repos. Désirant et redoutant les nouvelles de Paris, elle ouvrait le journal en tremblant, puis elle allait s'asseoir dans l'avenue, et restait des heures entières à écouter le bruit des voitures qui passaient sur la grande route, dans l'espoir d'en voir une se diriger du côté du château.

Enfin elle ne se trompe point. C'est bien celle du marquis. Oui, elle reconnaît ses gens, sa livrée.

Mais elle ne peut distinguer s'il est seul ou non dans sa voiture.
Elle s'en approche; en l'apercevant, les postillons s'arrêtent; M. de
Croixville descend de voiture et vient embrasser Ellénore; il est frappé
de l'altération de ses traits.

—Vous avez été malade, dit-il avec l'accent de la plus vive inquiétude.

Et la pauvre Ellénore, ne sachant comment expliquer ce qu'elle éprouve, répond qu'en effet elle a beaucoup souffert.

Alors, touchée de l'intérêt que le marquis ressent pour elle, son coeur en éprouve du soulagement. Être aimée est un si grand bonheur, qu'on en ressent la joie, même à travers les plus vives peines.

Cependant, M. de Croixville ne s'occupe que d'Ellénore, il l'accable de questions et redouble son anxiété en ne disant pas un mot du marquis de Rosmond. Ce silence est interprété de la manière la plus sinistre; Ellénore se sent prête à se trouver mal, lorsqu'en entrant dans le château le marquis dit à ses gens de préparer l'appartement de M. de Rosmond, d'envoyer chercher le chirurgien de la ville voisine pour venir panser son bras.

—Le pauvre homme ne sera ici que dans cinq ou six heures, ajouta-t-il, bien qu'il soit parti fort longtemps avant moi; mais nous l'avons forcé à ne pas aller trop vite pour éviter les cahots de la voiture. Ségur est avec lui, et l'empêchera de faire quelque imprudence.

—Il est donc blessé? demanda Ellénore, en respirant plus librement et d'un air presque joyeux.

—Oui, vraiment, il a failli avoir l'épaule cassée; mais j'ai peur que son adversaire n'en soit pas quitte à si bon marché, aussi n'avons-nous point perdu de temps pour emmener avec nous Frédérik, car si le malheur voulait que cet enragé d'officier des gardes mourût, Dieu sait ce que sa compagnie et sa famille feraient contre le héros et les témoins de ce duel.

Après avoir échappé à un grand chagrin, on est bien fort contre un moindre. Ellénore se réjouit presque de la blessure de Frédérik: c'était un si bon prétexte pour le traiter mieux qu'un autre! Mais quand elle le vit arriver pâle, les traits contractés par la souffrance, elle eut peine à retenir ses larmes, malgré la grâce qu'il mit à lui sourire, et à se féliciter le plus gaiement possible du malheur qui lui valait une si douce hospitalité.

—Si vous m'en croyez, mon cher Frédérik, dit le vicomte de Ségur, vous irez vous mettre au lit tout de suite; le voyage a dû vous fatiguer, et le docteur a recommandé le repos avant tout.

—Grand merci, répond Frédérik, je ne connais qu'un mal qui tue, c'est l'ennui, et je n'irai pas m'y exposer quand je suis si heureux de me trouver ici, ajouta-t-il en regardant Ellénore.

—Il n'a pas le sens commun, vous dis-je, on l'a saigné pour la seconde fois ce matin, et il veut faire l'intrépide. Ayez pitié de sa sottise, mademoiselle, et ordonnez-lui de s'aller coucher; vrai, c'est un acte d'humanité.

—Nous vous en prions, dit Ellénore, d'une voix timide; et M. Rosmond céda à cette faible instance.

Après qu'il se fût retiré, la conversation tombe sur lui.

—Voilà un vrai triomphe, s'écria le vicomte de Ségur, car c'est bien l'être le plus entêté…

—Et qui ne doute de rien, dit M. de Croixville: on a beau lui dire que les têtes sont montées, qu'il faut être prudent, que c'est compromettre ses amis et sa vie que de se battre avec l'enfant gâté d'une famille en crédit, qui lui fera payer cher sa victoire; il n'écoute rien; le voilà bien avancé maintenant. Je suis sûr que l'ordre de l'arrêter est déjà donné; aussi faut-il le déterminer au plus vite à aller rejoindre sa famille en Angleterre.

—Sans doute, il n'a rien de mieux à faire, reprit le vicomte, il a passablement de dettes. Lord D…, son oncle, les paiera: avec son nom et ses espérances de fortune, il trouvera à faire quelque brillant mariage dont il viendra se consoler à Paris avec la petite Adeline, si elle est encore jolie l'année prochaine, car l'Opéra-Comique les use singulièrement.

—Plus j'y réfléchis, plus je pense qu'il faut le décider le plus tôt possible à faire ce voyage.

—Ce ne sera pas difficile: il aime tant l'Angleterre!

Ellénore n'en entendit pas davantage; cela suffisait pour fixer son plan de conduite et l'affermir dans la résolution de surmonter le sentiment dont elle se craignait atteinte. Rien ne vit sans espoir, pensa-t-elle, et comme la position de M. de Rosmond et la mienne ne permettent aucune alliance entre nous, ce que je ressens pour lui ne saurait durer. Forte de cette idée, elle se promit d'éviter les occasions de trahir son secret.

Mais tous les masques ont une expression exagérée, celui qu'on pose sur son coeur comme celui qui cache le visage. Ellénore crut mieux dissimuler sa préférence en traitant mal M. de Rosmond; elle cessa tout à coup de lui donner les preuves d'intérêt que sa blessure réclamait. Il s'aperçut de ce changement et n'en fit point de reproches. Tant de résignation aurait dû éclairer Ellénore sur le peu de succès de sa ruse; mais elle avait trop d'esprit pour avoir tant de finesse: elle prit tout simplement le silence de Frédérik pour de l'indifférence, et pleura de dépit d'avoir supposé un moment qu'elle en était aimée.

Le plus grand piége d'un amour naissant est dans la croyance d'aimer seul; car, où serait le danger de nourrir un sentiment non partagé? Dans cette sécurité, on s'y livre comme à un doux rêve, et le premier mot tendre qui vient frapper au coeur, le trouve sans défense.

Moins Ellénore obtenait de sa raison, plus elle affectait de froideur. Si bien qu'il s'était établi entre elle et M. de Rosmond une sorte de ton amer qui donnait à leurs moindres discussions un air de querelle. Il semblait que le regret de n'être pas d'accord sur un point, les portât à se contrarier sur tous les autres.

X

Lorsque ces discussions avaient pour sujet la politique ou la littérature, les témoins s'amusaient de l'éloquence ou des folies que la colère fournissait aux divers champions; mais un jour, la conversation s'étant portée sur la puissance des femmes en France, M. de Ségur prétendit qu'elles n'en exerçaient que par leurs charmes, M. de Croixville que par leur caractère, et M. de Rosmond que par leur position dans le monde.

—Placez, disait-il, la femme la plus supérieure dans une situation équivoque, et si elle n'est pas protégée par un pouvoir quelconque, vous verrez qu'elle a moins d'influence que la plus pauvre paysanne dans son ménage.

A ces mots, Ellénore se sentit rougir et pâlir dans la même minute; mais s'imposant le calme de la fierté:

—Si le malheur d'une situation, quelquefois méconnue, ôte de l'empire, il peut laisser l'indépendance, dit-elle; et c'est assez pour commander l'estime.

—Vous devenez trop sérieux, dit M. de Croixville, et comme le dîner était à sa fin, on se leva de table.

—Allons voir les préparatifs de la fête, dit M. de Ségur.

—De quelle fête? demanda Ellénore.

—Mais de la vôtre, madame, répondit Frédérik, en affectant d'appuyer sur le dernier mot.

—Dites donc de la mienne, dit le marquis, car n'est-ce pas demain l'anniversaire de sa naissance?

—Quoi, dit Ellénore avec embarras, vous voudriez fêter ce malheureux jour, j'en serais bien fâchée!

—Je ne veux rien, reprit M. de Croixville; mais madame Gerbourg a su, je ne sais comment, que vous étiez née le 15 de ce mois, elle l'a dit à plusieurs personnes, cela s'est répandu dans le village, et tous ceux qui vous doivent de la reconnaissance m'ont demandé la permission de vous offrir un bouquet, et de danser ensuite dans le parc; ne leur refusez pas ce plaisir, ajouta-t-il en baisant la main d'Ellénore.

—Diable, n'allez pas les contrarier, dit M. de Ségur, ils seraient capable d'en prendre de l'humeur et de mettre le feu au château; depuis le triomphe des idées républicaines, j'ai un grand respect pour les plaisirs populaires.

—S'il y a peine de mort pour empêcher de faire cette fête, il faudra bien la subir, dit Ellénore en souriant.

—Oui, croyez-moi, reprit le vicomte, résignez-vous de bonne grâce à nos hommages; moi, je vais caresser ma muse pour en obtenir quelques couplets dignes de vous. Toi qui peins comme un Raphaël, ajouta-t-il en s'adressant à Frédérik, tu devrais bien nous faire un transparent; ce serait se montrer favorablement aux habitants du Val-Fleury; les Normands aiment les beaux-arts.

—Sans doute, peindre Vénus et Mars couronnés par l'Amour sous un pommier du pays, ce serait une touchante allégorie, reprit M. de Rosmond avec ironie; c'est dommage que je n'aie aucune disposition pour ce genre épique.

—Encore! dit Ellénore d'un ton de reproche, mais assez bas pour n'être entendue que de Frédérik.

—Oui, toujours, reprit-il avec une sorte de rage, tant que je ne pourrai pas me faire entendre autrement; mais accordez-moi un moment d'entretien, un seul, et vous verrez que ce Frédérik que vous trouvez détestable, insultant, est votre meilleur ami.

—Vous, mon ami? Oubliez-vous donc…

—Ah! pour injurier ainsi, il faut adorer ou haïr, vous le savez bien. Mais c'est votre intérêt seul qui me guide. Il faut que je vous parle, il faut que vous sachiez…

—Je ne veux rien savoir, dit Ellénore en se levant pour s'éloigner de
Frédérik.

—C'est de votre honneur dont il s'agit, et vous m'entendrez, dit-il d'un ton impérieux; car M. de Ségur avait été rejoindre M. de Croixville sur la terrasse, aux premiers mots dits tout bas par Frédérik, imaginant qu'il cherchait, par quelques phrases polies, à réparer ses brusqueries, et M. de Rosmond ne craignait pas d'être entendu d'eux.

Ellénore s'arrêta comme frappée d'étonnement: elle jeta sur M. de Rosmond un regard où le doute et l'orgueil se combattaient. Il le comprit.

—Oui, de votre honneur, répéta-t-il d'une voix émue, et croyez-moi, il faut qu'il me soit bien cher, pour oser vous déplaire ainsi.

En ce moment, M. de Croixville, suivi de plusieurs personnes, vint prendre le bras d'Ellénore pour la conduire dans le parc.

Le lendemain, comme on disposait tout pour la chasse à courre, qui devait être le premier plaisir de cette journée, on vit arriver au grand galop un charmant équipage anglais, fort rare alors. C'était le duc d'O… rappelé d'exil, qui venait, suivi de ses intimes, surprendre le marquis de Croixville, et partager les joies de la fête champêtre dont le duc de Lauzun lui avait parlé.

L'arrivée de ce grand personnage eût été fort agréable à M. de Croixville dans toute autre circonstance, car c'était bien l'Altesse la moins gênante et la plus enjouée; mais le recevoir le jour où l'on fêtait Ellénore, ne pouvoir soustraire cette jolie personne aux regards libertins du prince, aux propos, aux conjectures que devait faire naître la présence d'une jeune personne presque seule au milieu des gens de la cour les plus renommés pour leurs goûts licencieux, voilà ce qui causait d'autant plus de peine à M. de Croixville qu'il fallait la dissimuler.

Ellénore n'était pas encore sortie de son appartement quand on vint lui annoncer l'arrivée du prince. Elle s'en réjouit d'abord en pensant que la fête serait sans doute remise, et qu'elle pourrait passer toute cette journée seule chez elle. Mais déjà plusieurs plaisanteries du prince sur la charmante Irlandaise que le châtelain renfermait dans le donjon du Val-Fleury, comme du temps des croisades, ne permettaient pas au marquis d'éviter à Ellénore l'embarras de paraître aux yeux des nouveaux arrivés. C'est ce qu'il lui fit dire par madame Gerbourg, en la conjurant de céder à sa prière, et en la rassurant de son mieux sur la manière dont elle serait traitée par ses nobles amis.

Placée entre l'obligation de braver audacieusement les regards curieux et malins du prince, ou la crainte de lui laisser perdre ou conserver d'elle une mauvaise idée, que sa vue pouvait détruire, Ellénore se décida pour le parti le plus courageux; mais elle se réserva le droit de ne descendre dans le salon que pour l'heure du dîner, désirant rester le moins de temps possible sous le poids d'une observation si pénible à supporter.

L'entretien demandé par Frédérik ne pouvait avoir lieu, il le comprendrait bien; mais que l'idée de cet entretien causait de trouble à Ellénore! Sans en deviner complétement le motif, sa position dans le monde le lui faisait pressentir, sa raison lui révélait qu'il n'y a rien de bon à attendre des événements quand on est mal posée pour les braver.

Malgré les craintes, les contrariétés qu'elle éprouvait, elle mit à se parer plus de soin qu'à l'ordinaire. L'instinct des femmes les dirige à merveille sur le choix de la parure la plus convenable à l'effet qu'elles veulent produire. Sont-elles en train de minauder, un petit bonnet posé de côté sur des cheveux à peine bouclés, un négligé élégant, qui indique sans les montrer leurs formes gracieuses, s'harmonisent parfaitement avec des attitudes coquettes et des inflexions quasi tendres. Veulent-elles imposer le respect et l'admiration, leur parure est simple, noble et sévère.

Ellénore avait mis une robe de moire blanche à demi décolletée; ses beaux cheveux, séparés par le milieu, retombaient sur ses épaules en boucles d'or, et donnaient à l'expression noble et pure de son visage quelque chose d'angélique; une écharpe de gaze bleue lui servait de ceinture. En la voyant ainsi vêtue, en voyant sa démarche noble, son regard fier et l'absence complète de ces petites mines avec lesquelles les jolies femmes, et quelquefois les plus laides, encouragent si bien la galanterie, on se sentait porté naturellement à respecter Ellénore.

M. le duc d'O… lui-même, dominé par ce charme impérieux, lui adressa la parole dans les termes les plus réservés; et cependant, peu de minutes avant qu'elle lui fût présentée, il en avait parlé d'un ton fort léger, et il s'était promis de lui faire sa cour assez cavalièrement, pour dépiter, disait-il, celui qu'il appelait l'heureux propriétaire.

Le prince était grand, bien fait et ne manquait pas d'esprit; il était surtout très-gracieux avec les femmes, et d'une coquetterie fort piquante près de celles qui lui donnaient le temps de l'employer; mais les succès faciles, les orgies réitérées, et par-dessus tout cela une femme honnête et jalouse, une maîtresse dévote et bel-esprit, le rendaient envieux d'une liaison intime et de bon goût, où les plaisirs de l'amour pourraient s'allier à une chaste élégance; car la pruderie, le pédantisme ou l'impudicité sont également ennemis des longs et doux attachements.

Malgré la pureté des liens qui existaient entre le marquis de Croixville et sa pupille, malgré les discours et le bon maintien d'Ellénore, le prince ne fit point un doute sur la culpabilité de cette liaison, et comme il avait la loyauté facile des mauvais sujets, celle qui consiste à déclarer franchement ses coupables intentions, il dit en voyant Ellénore à l'autre bout du salon:

—J'ai toujours eu un grand respect pour l'hospitalité, mais je t'en préviens, Croixville, il ne tient qu'à cette jolie personne de me faire commettre une méchante action.

—J'espère qu'elle vous en ôtera l'idée, monseigneur, répondit le marquis.

—Voilà une sécurité bien présomptueuse.

—C'est qu'elle n'est pas fondée sur mon mérite.

—Ah! tu la crois invulnérable, c'est dans l'ordre, nous sommes tous de même avant la preuve.

—Non vraiment, Monseigneur, je sais que la plus sage peut faillir, surtout quand le séducteur vous ressemble, et c'est pourquoi je supplie Votre Altesse d'épargner celle-là.

—Tant d'humilité me charme et m'évite sans doute un revers, car si ce que m'a dit Lauzun est vrai, c'est une belle Arsène dans toute sa fierté, et tu es…

—Le charbonnier qui l'a recueillie, voilà tout, interrompit M. de
Croixville en prenant un air modeste.

—Hypocrite! dit le prince en riant, enlever une créature charmante, la soumettre en lui faisant croire qu'on la protége; lui laisser toute l'audace de la vertu en la formant au vice; n'est-ce pas la bonne fortune la plus piquante que puisse ambitionner un roué tel que toi? Mais le monde n'est pas digne d'un si bel exemple; je le connais, il ne sera content qu'après avoir détruit un si rare édifice; et si tu dois le voir s'écrouler, que t'importe celui qui lui portera les premiers coups.

En finissant ces mots, le prince se leva pour offrir la main à Ellénore, car on venait d'annoncer que le dîner était servi; en passant près de M. de Rosmond, elle l'entendit qui disait au vicomte de Ségur:

—Je n'en répondrais pas, la vanité est si puissante sur le coeur des femmes!

Un regard courroucé lui apprit qu'Ellénore l'avait entendu. Mais bientôt vaincue par l'expression douloureuse empreinte sur les traits de Frédérik, elle le regarda moins sévèrement; puis, touchée du sentiment de jalousie qu'il ne pouvait dissimuler, elle affecta de répondre tout haut aux choses tendres que le prince lui adressait à voix basse, même à celles qu'elle ne connaissait point; car Son Altesse la supposant plus expérimentée, lui adressait souvent des apologues, des métaphores dont elle demandait l'explication avec une audacieuse naïveté qui semblait aux uns la preuve irrécusable de la plus complète innocence, et aux autres le sublime de la ruse. Lorsque la voix qui nous parle laisse le coeur calme, l'esprit a toutes ses facultés; aussi Ellénore répondit-elle sans peine et d'une manière à la fois digne et plaisante aux agaceries du prince.

XI

On s'étonnera sans doute de la retenue du duc d'O… avec une jeune personne que sa présence chez le marquis de Croixville, livrait naturellement à des suppositions fort encourageantes. Il est vrai que madame Gerbourg, faisant près d'elle les fonctions de gouvernante ou plutôt de dame de compagnie, était là pour rendre plus décente la présence d'Ellénore au milieu des amis de M. de Croixville; mais l'air capable de madame Gerbourg n'aurait pas obtenu le moindre sacrifice de la gaieté de ces messieurs. Le regard imposant, les manières si simplement chastes d'Ellénore agissaient bien davantage sur l'esprit des plus hardis. Ils riaient de leur soumission à ce qu'ils appelaient sa pruderie enfantine. Mais ils en ressentaient une secrète influence qui leur ôtait involontairement toute idée de la blesser. Cet effet difficile à croire, peut être attesté par tout ce qui reste de personnes ayant connu Ellénore. Jamais on n'a vu tant obtenir dans une position où l'on n'avait nul droit de rien exiger.

La rivalité, cette Euménide qui porte souvent au crime et toujours à la malignité les femmes les plus douces, n'a pas une moins mauvaise influence sur les hommes. Il n'est point d'affection qui les arrête: leur premier soin est de détruire toute illusion flatteuse sur le compte du préféré, fût-il leur meilleur ami. Dénoncer ses défauts, mettre en lumière ses ridicules, est un devoir de la part des aspirants à son bonheur. Aussi le duc d'O… ne manqua-t-il pas de mettre la conversation sur ce qu'il appelait les extravagances du marquis de Croixville.

—Je suis sûr que vous ne le connaissez pas, dit-il à Ellénore.

Alors il raconta plusieurs traits d'originalité du marquis de Croixville, et rit de sa manière d'établir surtout des paris, manie copiée des Anglais qui lui coûtait beaucoup d'argent à Londres et lui en rapportait beaucoup plus à Paris.

—Que pensez-vous, ajouta le prince, d'un homme assez fou pour s'exposer à se couper la gorge à propos de trois lapins? oui, trois lapins! Ne va-t-il pas s'imaginer un beau jour de parier contre le vicomte de W… qu'il n'y avait pas dans la société un homme aussi grand que trois lapins mis au bout l'un de l'autre! Le pari accepté et fixé à une somme considérable, chacun tombe d'accord que le comte d'Egmont, le veuf de cette adorable fille du maréchal de Richelieu, est l'homme de tous ceux de la cour ayant la taille la plus élevée. Sa gravité, sa position sociale rendait très-difficile de lui demander à établir le parallèle. Tout autre aurait payé le pari plutôt que d'aller proposer à un tel personnage de se laisser mesurer avec trois lapins; mais Croixville, qui ne doute de rien, s'y est si bien pris, que ce géant de comte d'Egmont a bien voulu se prêter à l'épreuve, et que le pauvre vicomte de W… en a été pour son argent. Voilà à peu près l'histoire la plus honnête que nous puissions vous raconter de lui, ajouta le prince en s'adressant à Ellénore. Les autres trahissent trop le colonel des hussards.

—Et leur colonel général, dit M. de Croixville, car je pourrais bien répondre au récit de mes folies passées, par le récit des folies présentes de Votre Altesse et de celles de ses joyeux amis; mais on m'accuserait d'envie et l'on n'aurait pas tort.

Ellénore s'apercevant qu'il y avait un fond d'aigreur dans toutes ces plaisanteries, pria ces messieurs de lui garder le secret de leurs aventures, et lança au baron de Besenval une de ces questions sur les événements du jour, dont la réponse devait fixer l'attention générale.

Cependant le prince, surpris de rencontrer dans une si jeune fille tant de candeur, de présence d'esprit et d'audace, tant d'ignorance et d'instruction, tant de franchise dans les discours et de retenue dans les manières, se trouve presque ridicule de n'oser aborder le sujet qui l'intéresse; il veut surmonter cette timidité inexplicable, et dit bas à Ellénore en montrant M. de Croixville:

—Quoi! vous avez la prétention de n'aimer jamais que lui?

—Pourquoi pas, reprit Ellénore, n'aime-t-on pas toujours son ami, son père?

—Oui, d'une amitié calme, raisonnable; mais il surviendra quelqu'un que vous aimerez autrement… et je voudrais… que…

—C'est possible, mais je vous affirme bien que ce ne sera jamais un prince du sang, dit Ellénore avec fierté.

—Bah! qui sait? les croyez-vous donc incapables d'aimer?

—Non, mais j'ai trop d'orgueil pour me contenter d'un amour protecteur.
Celui qu'il faut appeler Monseigneur ne sera jamais mon maître.

—Sans doute, mais votre esclave?

—S'il pouvait l'être, je le mépriserais. Je hais tout ce qui rampe.

—Même aux pieds d'une jolie femme?

—C'est surtout cette galanterie de serf, dont on se vante en France, que je vois dans vos livres, dans vos comédies, qui me paraît aussi dégradante pour les hommes que peu flatteuse pour les femmes. Encore, si c'était le garant d'un dévouement à toute épreuve! mais on entend raconter chaque jour des traits indignes d'égoïsme, d'insensibilité et de perfidie de la part de ces îlotes amoureux.

—Je comprends, dit le prince en fixant son regard sur le marquis de Rosmond. Vous préférez un de ces esprits indépendants qui ne feraient pas le sacrifice d'un caprice, d'un travers, à la femme qu'ils aiment; qui sont entêtés dans leurs volontés, amers dans la discussion, injurieux en amour, et féroces dans leur jalousie. Prenez-y garde, au moins: dire qu'il faut être ainsi pour vous plaire, c'est un aveu.

A ce mot, la rougeur qui couvrait le front d'Ellénore, fit sourire le prince et frémir M. de Rosmond. C'était la première émotion qui se peignait sur le visage d'Ellénore depuis que durait cet entretien. Ne pouvant entendre ce qu'ils se disaient, Frédérik présuma qu'un mot tendre du prince venait de jeter le trouble dans le coeur d'Ellénore, et il lui adressa la parole sans avoir rien de particulier à lui dire, uniquement pour interrompre la conversation qui le mettait au supplice.

Sa voix fit tressaillir Ellénore, elle tourna vers M. de Croixville, un regard suppliant, comme pour l'engager à rendre la conversation générale et assez intéressante pour empêcher le prince de continuer celle qui la jetait dans un embarras visible. M. de Croixville, qui ne souffrait pas moins qu'elle des propos galants que lui adressait le prince, eut recours au moyen le plus infaillible de captiver son attention. Il parla de l'affaire du collier; une discussion très-vive s'engagea entre le chevalier de R… et le baron de Besenval sur le compte de madame de Lamotte. Le baron prit parti pour la reine avant que personne l'eût accusée; il s'emporta au point de dire que l'on découvrirait bientôt par quelle odieuse intrigue on était parvenu à compromettre le nom de la reine dans cette affaire. Chaque mot du baron, chaque réplique du chevalier de R…, faisait trembler M. de Croixville, et il commençait à prendre autant de peine pour rompre cette conversation, qu'il en avait pris pour l'amener, lorsque le prince, qui l'écoutait sans y mêler une parole, tenta d'y faire diversion en questionnant le marquis de Rosmond sur son projet de quitter bientôt la France.

—Moi, quitter la partie quand le jeu se gâte? Non, vraiment, dit le marquis, je ne suis pas homme à céder sans combattre. Alors le prince émit plusieurs opinions qui furent toutes contrariées par Frédérik; enfin Ellénore, s'apercevant du malaise qu'éprouvait M. de Croixville, n'attendit pas que le dessert fût entièrement servi pour se retirer; alors le prince se récria avec tant de chaleur contre l'usage anglais; il s'engagea si solennellement à maintenir les convives dans l'état de raison qu'exige la présence d'une femme digne de respect, que M. de Croixville lui-même joignit ses instances à celles du prince pour qu'Ellénore restât, et qu'il fallut y céder.

Au même instant où Ellénore reprit sa place, Frédérik quitta la sienne, en prétextant une vive douleur à son bras.

—Vous ne soignez pas bien ce pauvre Rosmond, dit le prince à M. de Croixville; il est changé à faire peur! et si vous n'y prenez garde, sa blessure lui jouera quelque mauvais tour, on le voit rougir et pâlir dix fois par minute.

—Il serait bientôt guéri, dit le duc de Lauzun, si, comme autrefois, les belles châtelaines pansaient les blessures de nos preux chevaliers.

Cette plaisanterie troubla à un tel point Ellénore que le duc craignit de l'avoir offensée, et tenta de réparer sa maladresse par les compliments les plus flatteurs. Mais Ellénore ne les entendit pas. Effrayée de ce qu'elle éprouvait, et en cherchant de bonne foi la cause, elle rêvait comme si elle eût été seule. Le bruit des boîtes, des fusées qui annonçaient le commencement de la fête la sortirent de cette léthargie. On se leva de table pour voir les illuminations et pour se rendre dans la salle de verdure, où devait se tirer la loterie. M. de Croixville avait imaginé cette parodie des grandeurs de Louis XIV. Tous les numéros étaient gagnants, Ellénore était la Fortune de ce jeu bienfaisant; c'est elle qui distribuait les lots, et des bénédictions sans nombre tombaient sur sa partialité généreuse.

XII

Cette fête avait attiré tous les châtelains des environs; plusieurs d'eux étaient déjà venus saluer le marquis de Croixville. Mais leurs femmes affectaient de se tenir à l'écart pour éviter de se rencontrer avec Ellénore. Celles qui hasardaient de causer avec le marquis pour le complimenter sur l'élégance de son bal champêtre, s'interrompaient tout à coup en voyant s'approcher Ellénore, et s'éloignaient aussitôt d'elle avec les signes du mépris le plus insultant.

Une conscience pure rend peu susceptible; ces manières parurent tout simplement impolies à Ellénore; elle avait souvent entendu la duchesse de Montévreux critiquer l'insolence du premier rang envers le second, du second envers le troisième, et de celui-ci envers tous les autres, et elle se comprenait humblement dans les victimes de cette malveillance réciproque.

La fête se prolongea fort avant dans la nuit et se termina par un souper auquel Ellénore ne voulut point assister. Résolution dont M. de Croixville lui sut un gré infini; car le prince, toujours plus ravi de la beauté et des gracieuses brusqueries d'Ellénore, ne l'avait pas quittée d'un instant; il avait maudit tout haut l'obligation de repartir le lendemain matin pour se rendre à Versailles et assister à la séance des notables. Jamais la politique ne lui avait paru plus fastidieuse; tout cela était évidemment adressé à Ellénore et devait lui prouver le désir qu'avait le prince de la revoir bientôt. Il espérait que tant de respect dans sa galanterie, tant de timidité dans ses aveux, toucheraient Ellénore et la détermineraient à rester; mais elle persista dans sa volonté; et dès qu'elle se fut retirée, les rires bruyants des convives lui apprirent qu'ils se consolaient joyeusement de son absence.

Le prince avoua de nouveau ses torts envers l'hospitalité, et déclara tout net à M. de Croixville qu'il eût à bien défendre sa conquête, parce qu'il était décidé à l'attaquer par tous les moyens que le ciel mettait en sa puissance.

—Je devrais me croire déjà vaincu et m'incliner devant Votre Altesse, répondit M. de Croixville, mais je ne suis pas le seul dont il faille triompher en cette circonstance, et sans nulle fatuité de ma part, je crois Ellénore à l'abri de toutes vos séductions. Oh! c'est une étrange personne!

—Voilà bien la présomption la plus conjugale! En vérité, mon cher Croixville, tu as dû faire un excellent mari. Quoi! parce que cette charmante personne s'est enfuie pour toi et avec toi de chez la duchesse de Montévreux, tu crois qu'elle ne peut plus faire d'autre folie?

—Je n'ai pas une si ridicule assurance; mais je connais la fierté d'Ellénore.

—Et tu penses qu'elle lui tient lieu de vertu? Eh bien, nous verrons.

M. de Rosmond écoutait ce dialogue avec une attention profonde, lorsque le maître de la maison demanda pour prix de ses soins à divertir ses hôtes qu'il ne fût plus question d'Ellénore.

—C'est exiger beaucoup, dit le prince, mais il faut t'accorder quelque chose en retour du plaisir que nous te devons de connaître une si jolie femme. D'ailleurs la pensée est libre, et je ne te le cache pas, désormais, celle de t'enlever ce trésor m'occupera jour et nuit.

—Ah! monseigneur, point de violence!

—Fi donc! c'est la ressource de ceux qui ne peuvent se faire aimer. Grâce au ciel nous n'en sommes pas réduits à cette extrémité. Allons, te voilà bien averti, défends-toi, et n'en parlons plus.

La conversation changea de sujet et devint beaucoup trop animée pour la redire. Les vins qui se succédèrent achevèrent de mettre les convives non pas tout à fait dans l'ivresse, mais dans cet état où la confiance va jusqu'à l'indiscrétion, et l'abandon jusqu'à la familiarité.

M. de Croixville et le marquis de Rosmond, qui était rentré dans la salle après le départ d'Ellénore, conservèrent seuls toute leur raison. La blessure de celui-ci lui servit de prétexte pour se refuser aux nombreuses libations qui commençaient à troubler l'esprit des plus intrépides buveurs. Ce même prétexte lui servit encore pour s'exempter d'aller le lendemain matin reconduire le prince jusqu'à Paris. Il fut convenu qu'il viendrait les rejoindre très-doucement dans sa voiture. Mais le souper fini, M. de Croixville, redoutant quelque démarche audacieuse de la part de ses hôtes, veilla, ainsi que plusieurs de ses gens, jusqu'au moment du départ. M. de Rosmond ne se coucha pas non plus. Tous deux veillèrent, sans s'en douter, pour la même cause.

Après avoir passé un habit de voyage, le marquis de Rosmond descendit dans la cour du château pour saluer le prince et partir en même temps que tous ceux qui l'accompagnaient. En effet, les équipages étant avancés, et le prince venant de s'élancer dans le sien, M. de Rosmond monta dans sa calèche en donnant l'ordre au postillon d'aller au pas pendant quelque temps pour qu'il pût s'habituer par degrés au mouvement de la voiture. Mais tous les carrosses, les cavaliers et les piqueurs ayant quitté la longue avenue du château pour prendre la grande route, M. de Rosmond dit à son postillon de retourner au château, qu'il y avait oublié son portefeuille; et bientôt il se trouva dans le petit salon où venait de descendre Ellénore.