XIII
En voyant entrer M. de Rosmond, le premier mouvement d'Ellénore fut de se lever pour sortir du salon. Mais le marquis la retint en la conjurant de l'écouter au nom de tout ce qu'elle se devait à elle-même.
—Vous allez me trouver bien téméraire, dit-il, mais quand il s'agit de votre sort, de votre honneur, je puis braver la crainte de vous déplaire.
—Que voulez-vous dire, monsieur, quel ton solennel! répondit Ellénore avec une sorte d'effroi.
—Je veux dire, répondit Frédérik en s'asseyant près d'Ellénore, que vous ignorez sans doute la place que vous occupez ici.
—Hélas! non, je le sais, c'est celle d'une protégée, et malgré tous les soins de M. de Croixville à me faire croire que tant de bontés acquittent à peine le bonheur qu'il éprouve à me servir de père, je me sens quelquefois humiliée de tout lui devoir. C'est mal, c'est ingrat de ma part, j'en conviens, mais la fierté de mon caractère l'emporte sur ma reconnaissance; je devrais bénir sa protection, eh bien, je sens qu'elle me pèse.
—Que serait-ce donc si vous saviez le nom qu'on lui donne?
—Qui oserait la calomnier? demanda Ellénore en se sentant pâlir.
—Ceux qui ne comprendront jamais, qu'on vous voie tous les jours sans vous adorer… et qu'on vous ait en sa puissance… sans être le plus heureux des hommes.
—Quelle horreur! s'écria Ellénore. Quoi, l'on pousserait la méchanceté jusqu'à supposer qu'un homme de l'âge de M. de Croixville, que le père de deux filles mariées pût vouloir séduire la fille d'un de ses vieux compagnons d'armes? C'est impossible.
—Cela est pourtant; et je n'en veux pour preuve que l'accueil dont vous avez souffert hier, et les airs méprisants que la comtesse de B… et la marquise de L… ne vous ont point épargnés…
—Quoi! il se pourrait?… dit Ellénore d'une voix étouffée.
—Avez-vous pu vous tromper sur leurs sourires moqueurs, sur leurs manières dédaigneuses? Chacun de leurs gestes, chacune de leurs démarches ne disaient-elles pas: «Que nous veut cette femme? Ne sait-elle pas que l'héroïne d'une semblable fête a bien assez du plaisir d'y présider sans prétendre à la gloire de nous en faire les honneurs, et que dans le monde, on ne saurait tolérer le mélange des femmes comme il faut avec celles qui ont mis toute considération de côté, et qu'enfin… la maîtresse du marquis de Croixville ne peut?…»
—La maîtresse de M. de Croixville! répéta Ellénore, tremblante d'indignation. Quoi! elles auraient pensé?… Ce nom flétrissant serait sorti de leur bouche?
—Je l'ai entendu.
—Et vous ne vous êtes point récrié contre cette atroce calomnie?… Vous m'avez laissé insulter, dégrader, honnir!… Et vous prétendez m'aimer!… Que ferait de plus la haine, la vengeance?… Ah! je le vois, votre lâche coeur partage les infâmes soupçons de ces femmes!… Vous venez éprouver mon courage à braver l'insulte… Vous venez lire dans l'élan de ma colère si je mérite ou non l'estime que vous me marchandez… Sortez, monsieur! épargnez-moi des avis qui me blessent; laissez-moi tout au malheur qui me poursuit; n'ajoutez pas l'insulte, le mépris, à toutes les tortures que…
A ces mots, Ellénore, anéantie sous le poids de tant de sentiments pénibles, retomba sur son fauteuil presque inanimée.
—Pardon! pardon! s'écria Frédérik en se jetant aux pieds d'Ellénore; pardon de trop vous aimer pour vous laisser plus longtemps dans l'erreur qui vous perd; mais il fallait vous éclairer pour vous sauver; et je n'ai écouté que votre intérêt seul. Vous m'en punirez, je m'y attends. N'importe!… que je vous rende l'honneur, l'estime qu'on se croit en droit de vous refuser, et j'aurai dans votre bonheur de quoi braver votre injustice.
—O mon Dieu! dit Ellénore en fondant en larmes? quelle infâme calomnie!… Ainsi, la protection la plus pure, la plus paternelle!… Ah! si M. de Croixville savait quel nom l'on donne à cette protection!…
—Il le sait, interrompit Frédérik, et en voici la preuve.
En disant ces mots, M. de Rosmond présentait à Ellénore une lettre du duc d'O… au duc de Lauzun, qui finissait ainsi:
«Tenez-vous prêt pour que nous puissions partir de bonne heure; je suis très-impatient de connaître la nouvelle maîtresse de Croixville; on la dit charmante et digne d'être l'héroïne d'un roman commencé avec tant d'éclat.»
—Ce billet, ajouta M. de Rosmond, a été oublié et laissé tout ouvert sur une table par le duc de Lauzun. Ces dernières lignes ayant frappé mes yeux, je m'en suis emparé pendant que, resté seul dans son salon, j'attendais que le duc eût fini de s'habiller. A cette heure, j'ai senti la même indignation qui vous accable en ce moment, et je me suis juré de vous venger de tant d'insultes… Ainsi donc, ordonnez, disposez de moi.
Mais Ellénore, dans un accablement profond, gardait le silence du désespoir… Frédérik n'osait le rompre. En cette circonstance, un mot tendre devenait une offense. Enfin, les yeux fixés sur ces lignes diffamantes, et respirant à peine, Ellénore dit d'une voix tremblante:
—Déshonorée… sans être coupable! perdue à jamais!… et cela, ajoute-t-elle en posant la main sur son coeur, quand je me sens là tous les nobles sentiments qui manquent à mes juges… Et je vivrais parmi ces méchants frivoles… ces traîtres sans pitié… Non! s'écria-t-elle, ranimée par l'excès de l'indignation, non, je ne serai pas plus longtemps exposée à leurs coups!… Puisque tout ce que j'ai cru bon, honnête, m'a trompé; puisque tant de protections généreuses n'avaient pour but que de me plonger dans la servitude ou la corruption, je n'ai plus de refuge qu'en Dieu; lui seul sait si je mérite le mépris dont on m'accable… Mais que devenir?.. Quel parti prendre?
—Vous fier à moi… dit Frédérik d'un ton pénétré. Ah! croyez qu'il faut vous honorer puisque tout ce qu'il y a d'honorable au monde pour vous éclairer ainsi sur votre situation, pour vous livrer à une douleur si vive. Croyez bien que je n'aurais pas eu ce barbare courage si vous ne deviez pas trouver dans mon dévouement pour vous la réparation d'une telle injure…
—Non, dit Ellénore en voulant s'éloigner;… non, maintenant toute protection me fait horreur.
—Quoi! même celle d'un mari pour sa femme!…
A ces mots Ellénore resta interdite, elle crut avoir mal entendu: un si grand dévouement lui semblait impossible de la part de cet homme, qui lui avait à peine laissé deviner son amour. Elle retomba sur son siége, accablée sous le poids d'une sensation indéfinissable, car elle appartenait autant au désespoir qu'à la joie. Frédérik, sans chercher à profiter de cette émotion pour l'accroître, demanda d'un air humble si l'offre de sa main était acceptée.
—Non, répondit Ellénore; c'est impossible!.. songez à votre rang.
—Il n'y en aura bientôt plus.
—A votre fortune.
—Si les affaires continuent à marcher de même, nous serons tous bientôt aussi pauvres les uns que les autres.
—Au monde.
—C'est un bavard qui est toujours du parti des gens heureux.
—A votre famille!..
—Ah! vraiment, celle qui habite l'Angleterre voit tous les jours des mariages bien moins raisonnables, et les parents que j'ai en France sont trop occupés à défendre leurs titres et leurs biens pour s'inquiéter de mes actions. Grâce au ciel, ajouta Frédérik en baisant respectueusement la main d'Ellénore, j'ai toute l'indépendance qui permet d'être heureux, et quand rien ne s'oppose à mon bonheur… au vôtre… j'espère… serez-vous notre unique obstacle?
—Oui je le serai, cet obstacle que vous redoutez, s'écria Ellénore avec véhémence, car je vous aime trop pour accepter un si grand sacrifice. Songez que déjà flétrie par les calomnies de la duchesse de Montévreux, perdue de réputation par mon séjour ici, je suis pour jamais exilée de la société où vous devez vivre; qu'innocente victime des mépris les plus insultants, je ne puis souffrir que vous les partagiez, que j'ai besoin de vous voir honoré, de vous voir heureux pour me consoler des malheurs qui me poursuivent. Hélas! votre estime est peut-être la seule qui me reste au monde, je veux la conserver au prix de mon bonheur même.
—Ah! s'il est vrai que ce bonheur dépende de moi, vous me laisserez l'accomplir en dépit de toutes ces vaines considérations, dit Frédérik avec feu.
—Non, vous dis-je, interrompit Ellénore en se levant, je me rendrais digne de la honte dont on m'accable, si je pouvais consentir à en voir votre nom souillé, si j'acceptais votre dévouement généreux; mais si votre honneur m'impose ce sacrifice, il m'est permis, je pense, d'implorer sans crime les secours d'un ami. Vous le voyez, je ne puis rester plus longtemps chez le marquis de Croixville; protégez mon départ. La mort de mon père ne me laisse plus d'espérance que dans la pitié de ma soeur… Pourvu que son mari consente à me recevoir! ajouta Ellénore en fondant en larmes. Pourvu que le bruit de mon déshonneur ne soit point arrivé jusqu'à ce brave officier!…
—Il vous accueillera, ou je le tue, s'écria M. de Rosmond avec indignation; mais le temps presse, et si vous devez quitter ce château, il faut que ce soit cette nuit même avant le retour du marquis. Une voiture de poste se trouvera vers minuit à la petite porte du parc qui donne dans la foret. Un ancien serviteur à moi, qui m'a suivi ici, et que je laisserai dans le village, vous accompagnera où vous voudrez. N'emmenez que votre femme de chambre. Puisque vous l'ordonnez, je ne vous suivrai pas, j'attendrai qu'un mot de vous m'autorise à aller vous protéger, vous défendre, et mettre à vos pieds ma fortune et ma vie.
—Adieu, dit Ellénore, jurez-moi de rester à Paris, de vous y montrer assez de temps pour me justifier des nouvelles calomnies que fera naître cette seconde fuite. Une lettre de moi va instruire M. de Croixville des motifs de mon départ, en lui laissant ignorer à qui je dois la connaissance de ma honteuse situation chez lui… J'accepte le secours que vous m'offrez pour me rendre chez ma soeur, à Boulogne. Là, le ciel décidera de mon sort; mais quels que soient les nouveaux malheurs qui m'attendent, croyez que je n'oublierai jamais le noble dévouement dont je reçois la preuve aujourd'hui… Adieu… séparons-nous pour toujours, partez à l'instant même… par grâce… par amour, obéissez-moi…
Puis, retirant avec violence sa main que pressait Frédérik, Ellénore s'enfuit en disant:
—Oh! mon Dieu, combien il faut l'aimer!…
XIV
Un quart d'heure après cet adieu, le bruit d'une voiture apprit à Ellénore le départ de M. de Rosmond. Elle disposa tout pour le sien. Mademoiselle Augustine alarmée des pleurs qui couvraient le beau visage de sa maîtresse crut pouvoir lui demander si elle avait reçu quelque nouvelle inquiétante sur sa famille, et lui fournit ainsi le prétexte qu'elle cherchait pour motiver son brusque départ. C'était, lui répondit-elle, dans la nécessité d'aller donner ses soins à une soeur malade, qu'elle s'éloignait pour quelques jours dans l'absence et à l'insu du marquis de Croixville, se promettant d'être de retour au Val-Fleury, avant qu'il y revînt lui-même. Mademoiselle Augustine, en femme de chambre bien apprise, eut l'air de croire tout ce que disait sa maîtresse, et s'occupa de préparer le peu d'objets qu'elle devait emporter.
Lorsque dix heures sonnèrent, Ellénore se mit à écrire à M. de
Croixville la lettre suivante:
«Monsieur le marquis,
»Je vous quitte en pleurant, et pourtant vous m'avez déshonorée… Cette protection que je croyais si sainte, si paternelle; cette affection que vous ne m'avez jamais donné l'occasion de suspecter; qui m'étaient si nécessaires, si douces; il me faut les maudire… c'est à elles que je dois le mépris outrageant dont j'ai déjà subi l'effet sans en deviner la cause. Vous seul savez si je les mérite, ces mépris; vous seul savez, monsieur, si, en acceptant vos bienfaits et un asile chez vous, je n'ai pas cru me mettre à l'abri de tout danger. Hélas! telle était mon inexpérience, ma confiance en votre loyauté, que je n'ai pas eu l'idée qu'on pût calomnier vos sentiments pour moi, qu'on pût me soupçonner d'être votre maîtresse!
»Mon âge, mon ignorance du monde, expliquent assez mon aveuglement à cet égard; mais vous, monsieur, vous qui connaissiez l'abîme où vous m'alliez plonger, vous qui saviez qu'une vie innocente, que la pureté du coeur ne suffissent pas pour combattre les apparences d'une conduite coupable; vous qui saviez à quel point les jugements du monde sont irrévocables, vous m'avez immolée sans pitié à ses préventions cruelles, à ses jugements prévaricateurs. Et c'est la fille d'un brave militaire, comme vous, d'un officier qui a succombé aux suites d'honorables blessures, c'est à l'enfant dont son épée aurait vengé la honte que vous prépariez cet avenir d'humiliations et de douleurs!… Mais, je vous pardonne; car, en me faisant perdre l'estime générale, vous m'avez conservé la vôtre et la mienne. Cela me suffira pour vivre et mourir honnêtement.
»Je retourne dans cette famille dont je n'aurais jamais dû m'éloigner; je vais chez ma soeur, je vais vivre près d'elle, à moins que son mari, pauvre et noble officier irlandais, ne me repousse comme indigne de leur patronage. Alors je n'aurai plus de refuge que dans l'hospitalité de quelque maison religieuse; n'importe, tout sera préférable à la situation honteuse dont je m'affranchis aujourd'hui. Adieu, réparez vos torts envers moi en respectant ma résolution; ne cherchez point à me revoir; mais ne craignez pas que le mal que vous m'avez fait me rende ingrate pour l'attachement que vous me portez… Je ne le comprends pas… mais il m'est consolant d'y croire. Ah! gardez-le moi!… il me coûte assez cher!
» ELLÉNORE.»
Elle attendit que les gens du château fussent retirés pour aller déposer cette lettre sur la table de M. de Croixville. En traversant les grands appartements du marquis pour se rendre dans la bibliothèque, où il se tenait ordinairement, elle se sentit oppressée par l'idée de quitter ces lieux si beaux, où elle avait passé des moments si agréables, dont le souvenir ne lui causait aucun remords. Mais aujourd'hui qu'elle était éclairée sur le danger d'y être, sur celui d'y rester, il fallait le fuir, il fallait se livrer au hasard, peut-être plus périlleux encore, de chercher un asile, d'affronter la misère; car la modique rente dont Ellénore avait hérité à la mort de son père, suffisait à peine à ses premiers besoins; et l'abondance, le luxe de la maison où elle avait été élevée, devaient lui rendre la privation des soins recherchés plus pénible qu'à une autre. Cependant, elle n'hésita pas à braver les inquiétudes du plus effrayant avenir plutôt que d'accepter volontairement une existence douce, mais déshonorante.
—Jamais, disait-elle en contemplant tous les objets d'art qui décoraient cette belle habitation, jamais je ne reverrai ces beaux tableaux, ces livres auxquels j'ai dû tant d'heures délicieuses; et cet ami, ce bienfaiteur que le ciel même semblait m'ordonner de chérir, je ne le verrai plus!.. Sa protection me perdait, disent-ils, quel autre donc me sera secourable? La même calomnie ne peut-elle m'atteindre? Ne puis-je, dans l'abandon où je suis, sans expérience pour me guider, sans famille pour me défendre, ne puis-je tomber au pouvoir de quelque misérable traître… de quelque… Ah! si je croyais…
Et dans son désespoir, Ellénore s'avança vers une petite pièce attenante au cabinet de M. de Croixville, dont il avait fait une espèce d'arsenal en y rassemblant une collection d'armes de toutes les époques. Il en avait souvent fait admirer à Ellénore les plus précieuses et particulièrement un petit poignard ciselé, dont la lame rentrait par l'effet d'un ressort dans le manche, et qui pouvait se cacher facilement sous un vêtement de femme. La tradition voulait qu'il eût appartenu à Valentine de Milan. Ellénore s'en empara et traça avec la pointe de son poignard, sur la boiserie où il était appendu, ce peu de mots: Pris par Ellénore.
Munie de ce moyen de défense, bien décidée à l'essayer sur elle-même, si l'honneur ou le désespoir l'y forçait, elle se sentit plus calme, et regagna sa chambre d'un pas ferme.
Mademoiselle Augustine l'y attendait. Toutes deux sortirent du château sans faire le moindre bruit. Le chien, gardien du parc, loin d'aboyer contre elles, se mit à les suivre en animal fidèle qui sait ce qu'il doit à ses maîtres.
—Entendez-vous quelqu'un, disait Ellénore en voyant Augustine regarder sans cesse de tous côtés?
—Non, mademoiselle, répondit la femme de chambre avec embarras; c'est que je connais la surveillance de M. Hubert, et j'ai peur qu'il ne nous ait vues sortir.
—Eh bien, marchons assez vite pour être à la petite porte avant lui.
En parlant ainsi, Ellénore doublait le pas, et mademoiselle Augustine, feignant d'avoir peine à la suivre, restait à une assez grande distance d'elle. Déjà le hennissement des chevaux avait averti Ellénore de l'exactitude de Frédérik, de son empressement à protéger sa fuite. Elle allait se servir du passe-partout qui ouvrait les grilles du parc, lorsque le vieil intendant du château sortit tout à coup du massif de noisetiers qui masquait la petite porte.
—Pardon, mademoiselle, dit l'intendant à Ellénore; mais, sans le consentement de M. le marquis, je ne saurais…
—Ne craignez rien, interrompit vivement Ellénore; la lettre que je viens de déposer sur le bureau de M. de Croixville, lui explique le motif qui me force à quitter en ce moment le Val-Fleury. Laissez-moi partir; il ne vous en fera aucun reproche.
—C'est possible, mademoiselle; mais les recommandations de M. le marquis ne me permettent pas…
—Ouvrez cette porte, dit Ellénore impérativement à M. Hubert, qui s'était emparé de la clef au moment où la surprise l'avait fait tomber de la main d'Ellénore. Ouvrez, ou vous serez cruellement puni de votre résistance.
—J'ai l'ordre de vous garder ici, madame, d'empêcher que vous ne courriez aucun danger, et je mourrai plutôt que de vous voir ainsi exposer au milieu de la nuit, et presque seule à traverser la forêt.
—Et moi aussi je mourrai plutôt que de revenir sur mes pas, dit Ellénore à haute voix, voulant être entendue de l'autre côté du mur. Ne me réduisez pas, bon Hubert, à demander du secours contre la violence. Songez que vous appelleriez vainement à votre aide tous les gens du château; que j'ai juré à Dieu d'en sortir morte ou vive cette nuit même; et que dussé-je avoir recours à l'autorité, je saurai bien vous contraindre à me laisser partir.
—Ah! nous n'avons pas peur du bailli vraiment; il fera et dira tout ce que nous voudrons.
—C'est ce que nous allons voir, dit le valet de chambre de M. de Rosmond en descendant du mur qu'il venait d'escalader; va lui demander main-forte, ajouta-t-il en repoussant Hubert et en saisissant la clef que tenait l'intendant.
Alors il ouvre la porte; Ellénore s'élance dans le carrosse dont la portière est ouverte, Augustine y monte aussi, après avoir jeté sur le pauvre Hubert un regard qui semblait dire:
—J'ai fait ce que j'ai pu, ce n'est pas ma faute.
Et les chevaux partent au galop.
Un pressentiment funeste frappe l'esprit d'Ellénore; un avenir affreux lui apparaît, et des larmes, des sanglots s'échappent de son sein. Elle demande grâce au ciel pour les crimes qu'elle n'a point commis; enfin, son désespoir fait pitié à mademoiselle Augustine. Celle-ci voudrait la calmer, et dit, sans le savoir, tout ce qui doit accroître la douleur d'Ellénore. Elle lui vante la bonté de M. de Croixville, l'amour qu'il a pour elle et qui lui fera tout pardonner; elle l'engage à retourner près de lui, à ne pas le sacrifier à un plus jeune qui la trompera sans doute, et ne lui fera pas un si beau sort. Ellénore ne la laisse parler ainsi que pour se mieux convaincre de la vérité des avis de M. de Rosmond. Elle rougit à chaque mot qui lui prouve les rapports que les gens de toutes les conditions lui supposent avec le marquis de Croixville.
Elle maudit l'impossibilité de jamais s'en justifier, puisque les gens qui l'approchaient de plus près, ceux que sa conduite aurait dû éclairer, abusés par sa situation, par sa seule présence chez le marquis, se croient le droit de la traiter en courtisane. Mais son esprit abattu par tant d'injures, d'injustice, repousse l'idée de profiter des honteux avantages attachés aux vices qu'on lui prête, à la classe où on la jette. Elle sent que sa nature se refuse à la destinée qu'on lui impose. Elle sent que si nul appui ne la protége contre sa propre faiblesse, contre les jugements du monde, son caractère sera digne de l'estime, et finira par l'obtenir. Cette pensée ranime son courage; et lorsqu'elle arrive à Boulogne, elle est tellement résignée à la vie modeste et monotone qui l'attend chez sa soeur, qu'elle rêve au moyen d'y ajouter quelque aisance par son travail. Sa connaissance parfaite des deux langues anglaise et française lui permet de traduire les romans qui paraissent à Londres et à Paris.
Rien n'a plus de prix à ses propres yeux que la certitude d'échapper à la dépendance par le travail. Ellénore se voit un moyen d'échapper à la misère, à l'ennui; elle commence à défier le sort… Mais la voiture s'arrête; elle est à Boulogne, devant la porte de la maison habitée par sa soeur… Son coeur bat en pensant qu'elle va se trouver, enfin, près d'une amie, qu'elle va embrasser ce qui lui reste de toute sa famille… Hélas! vaine espérance, madame S… s'est embarquée, il y a deux jours pour rejoindre son mari, à Calcutta.
XV
A la nouvelle du départ de sa soeur, Ellénore reste anéantie. On dirait que cette dernière protection lui étant ravie, elle n'a plus qu'à mourir. Les yeux fixes, la bouche muette, elle ne pense pas même au parti qu'elle doit prendre. Le postillon demande en vain où il doit la conduire, elle ne l'entend pas, et Maurice la voyant hors d'état de parler, commande au postillon d'aller à l'hôtel de France; là il choisit un joli appartement pour Ellénore et sa femme de chambre. Tous deux l'aident à y monter, car elle se soutient à peine. Après les avoir installées, Maurice les quitte pour aller payer les chevaux de poste; mais il ne revient plus de la journée.
Mademoiselle Augustine explique très-bien les premiers moments de cette absence; elle engage sa maîtresse à prendre quelque repos pour être en état de retourner au Val-Fleury; car elle ne doute pas qu'Ellénore en ait le projet. Pendant qu'elle s'étend sur la bonté du marquis de Croixville, et sur la certitude qu'elle a de l'indulgence dont il fera preuve pour ce qu'elle appelle une folie de jeunesse, elle déshabille sa maîtresse et la force de se mettre au lit; Ellénore lui obéit machinalement; ses membres, fatigués par le voyage, s'engourdissent; les forces de son cerveau, épuisées par tant de pensées déchirantes, elle s'assoupit. Mademoiselle Augustine profite de ce moment pour se faire servir dans sa chambre un très-bon souper, puis elle s'endort elle-même en rêvant au plaisir de se retrouver incessamment dans le château où elle menait une si douce vie.
Des soupirs, des sanglots la réveillèrent avant le jour. C'était la malheureuse Ellénore, dont l'accablement avait fait place au désespoir; mademoiselle Augustine, plus étonnée que touchée de cet accès de douleur, tenta de l'apaiser par tous les lieux communs à sa portée. Cherchant à deviner, à travers les plaintes les mots incohérents qui échappaient à sa maîtresse, quels sont ses projets, ses ressources, et ce qu'elle va tenter pour sortir d'une position si déplorable, elle ne cessait de lui répéter:
—Croyez-moi, mademoiselle, retournons chez M. le marquis.
—Jamais! jamais! s'écriait Ellénore.
—Pourtant si M. Maurice ne revient pas, que deviendrons-nous?… Je pense bien que mademoiselle n'est pas partie sans argent… M. le marquis de Croixville est bien trop généreux pour l'en laisser manquer; mais on en dépense beaucoup dans les auberges, et sans avoir compté avec mademoiselle, je suis trop sûre qu'en restant quelque temps ici elle verra bientôt la fin de…
—Vous avez raison, interrompit Ellénore, ramenée au positif de son malheur par les réflexions de sa femme de chambre; il faut quitter sur-le-champ cet hôtel garni, et me trouver deux petites chambres meublées dans une maison simple et un quartier retiré; ce que j'ai économisé sur ma pension m'aidera à vivre jusqu'au retour de ma soeur.
—Quoi! vous pensez à rester ici, seule, sans autres ressources que la petite rente dont vous avez hérité de votre père? s'écria mademoiselle Augustine en devenant plus familière à mesure que l'infortune d'Ellénore lui apparaissait plus clairement. Et que voulez-vous faire avec ces mille francs de pension? Il n'y a pas là de quoi payer seulement votre loyer.
—N'importe… je me résignerai à tout… n'en est-il pas de plus pauvres encore?
—Sans doute, mais ceux-là n'ont pas été, comme vous, habitués à coucher sur la plume, à manger dans de la vaisselle plate, à rouler en carrosse. Ah! je voudrais bien vous y voir, dans une petite chambre, au cinquième, travaillant jour et nuit pour gagner quelques sous!…
—Vous m'y verrez.
—Ma foi non; car je n'ai pas envie de vous voir dans un grenier. Si vous êtes dans la folle intention de sacrifier votre jeunesse, votre gentillesse dont vous tiriez déjà un si bon parti, à je ne sais quelle idée que je ne comprends pas, tant pis pour vous! Quand M. le marquis m'a mise à votre service, je lui ai promis de vous soigner de mon mieux, et vous êtes là pour dire que je lui ai tenu parole. Ce n'est pas ma faute si vous l'avez quitté; mais je me suis dit comme ça: si elle p'ante là un si brave homme, c'est qu'elle en trouve un plus jeune et plus riche, et je ne risque rien de la suivre…
—Taisez-vous! dit Ellénore, à qui l'indignation avait rendu toute sa force. Écrivez-là le reçu de ce qui vous est dû, j'aurai j'espère, de quoi l'acquitter; partez ensuite, et que je ne vous revoie jamais.
—Comme il vous plaira, répondit mademoiselle Augustine, intimidée par le ton noble d'Ellénore: aussi bien vous ne me devez rien que les frais de mon retour à Paris; l'intendant de M. le marquis m'ayant soldée la veille de notre départ du Val-Fleury; car, Dieu sait si tout ce qui vous approchait n'était pas traité avec des égards!… des soins!… Allez, mademoiselle, ce n'est pas pour vous fâcher, mais je vous le prédis, vous regretterez plus d'une fois le château du Val-Fleury, et son maître, et tous ses domestiques, qui vous servaient comme si vous aviez été une princesse.
—Votre compte? demanda vivement Ellénore.
Et mademoiselle Augustine, apercevant sur une table du papier et des plumes, se mit à écrire un reçu de cent cinquante francs. Ellénore la paya sans dire mot, bien que cette somme fît un grand vide dans sa pauvre bourse.
—Ce n'est pas tout, dit mademoiselle Augustine, il faut aussi vous rendre compte de vos effets, de ceux que vous avez laissés au château comme de ceux qui sont ici.
—C'est inutile.
—Non pas vraiment; si cela est inutile pour vous, cela ne l'est pas pour moi. Je ne veux pas qu'on me croie capable de rien détourner. C'est bien assez, ma foi, d'avoir trempé dans une équipée comme celle-ci. Vous croyez peut-être que c'est une bonne recommandation de s'être enfuie comme ça au milieu de la nuit avec une jeune fille, et dans la voiture d'un beau marquis encore…
—Sortez! sortez, vous dis-je! s'écriait Ellénore avec emportement.
—Je ne sortirai qu'avec un bon certificat comme quoi vous attesterez que je vous ai servie depuis dix-huit mois avec fidélité, zèle et intelligence, ainsi qu'il y a sur celui de la dernière maîtresse que j'ai servie.
—Je ne saurais attester que votre impertinence; vous êtes payée, vous n'avez pas le droit d'en exiger davantage; laissez-moi, ou je ne réponds pas de ce que la colère…
—Mon Dieu! ne faites pas tant de train pour si peu de chose; on s'en passera de votre certificat, aussi bien, il ne m'aurait pas servi à grand'chose. Ce n'est déjà pas un si fameux honneur que de sortir de chez une demoiselle de votre genre…
Un mouvement d'Ellénore empêcha mademoiselle Augustine de rien ajouter à cette dernière insulte; elle sortit de la chambre en fermant la porte avec violence. Puis elle se mit à continuer les propos diffamatoires qu'on l'avait forcée d'interrompre.
Attiré par le bruit des déclamations de cette méchante fille, l'aubergiste accourt, s'informe de ce qui cause son ressentiment bavard.
—Ce n'est rien, dit-elle, fort radoucie par le plaisir de médire de sa maîtresse… J'ai fait une sottise et je la paie aujourd'hui. En m'attachant à cette petite fille qui est descendue hier chez vous, je croyais avoir trouvé la pie au nid, et pas du tout; il arrive que c'est une vraie folle, qui s'amuse à quitter une bonne, une excellente condition: un homme riche d'un âge raisonnable, pour courir après un blanc-bec qui lui donne tout ce qu'il faut pour s'enfuir et puis qui la laisse là pour revenir. Vous comprenez qu'on ne peut pas s'associer à une extravagante qui sera bientôt dans la misère.
—Comment donc! s'écria l'aubergiste, il faudrait être un imbécile pour se laisser duper par ces aventurières qui finissent toujours, quelque argent qu'on leur ait donné, par en devoir à tout le monde. Je vous remercie, mademoiselle de m'avoir prévenu. Diable! moi qui lui ai donné mon plus bel appartement, et qui m'apprêtais à lui servir un dîner des plus soignés! Où en serais-je! vrai Dieu! qui me rembourserait de tous mes frais? Ah! je connais ces dames-là, et je vais prendre mes précautions avec celle-ci, comme j'ai fait avec les autres. Tant fourni, tant payé.
—C'est le plus sûr, reprit mademoiselle Augustine, ravie de l'idée que l'aubergiste va la venger des mépris d'Ellénore.
En effet, celui-ci monte chez elle, frappe trois coups à la porte et n'attend pas qu'on lui dise d'entrer pour se présenter brusquement devant Ellénore.
—Pardon, si je vous dérange, madame, dit-il en regardant le peu de bagages répandus çà et là sur les meubles; mais il faut que je m'entende d'abord avec madame, sur les… arrangements à prendre… relativement à…
—C'est ce que je désirais, monsieur, dit Ellénore en venant au secours de l'embarras qu'éprouvait l'aubergiste à lui adresser quelque chose de désagréable, sorte d'embarras auquel peu de personnes échappaient avec elle, malgré les préventions qui les dominaient, et qui semblait un hommage involontaire rendu à la présence réelle d'une dignité légitime; je ne puis rester dans cet appartement, ajouta-t-elle, une simple chambre me suffira, faites-la-moi donner, et dites à une de vos servantes de venir m'aider à y transporter mes effets.
—Cela ne sera pas long, pensa l'aubergiste.
Puis, voulant s'instruire des projets et de l'état d'Ellénore, il lui demanda si elle comptait faire un long séjour chez lui.
—Je l'ignore, répondit-elle.
—Sans doute madame attend quelqu'un?
—Personne.
—Quoi! pas même une femme de chambre pour la servir?
—Je n'en ai plus besoin.
—Si c'est ainsi, madame… ferait peut-être mieux de choisir un logement… plus à sa convenance dans quelque maison voisine… Voici la saison de Londres qui arrive; mon hôtel ne va pas désemplir… L'affluence des étrangers fait nécessairement hausser les prix… Dame! il faut bien tirer parti des circonstances, et il se pourrait que forcé de céder la chambre qu'occuperait madame… elle…
—J'entends… vous préférez que je ne loge point chez vous, reprit Ellénore, pâle de l'affront qu'elle recevait. Eh bien, trouvez-moi pour cet argent une chambre garnie dans une maison honnête, et je m'y rendrai sur-le-champ.
En parlant ainsi, elle jeta cinq louis sur la table.
A la vue de cet or, l'aubergiste s'inclina respectueusement; mais ayant remarqué combien peu il en restait dans la bourse, il se releva plus décidé que jamais à se défaire d'une pratique inutile à sa fortune, et il sortit pour aller hâter son départ de chez lui.
Dès qu'Ellénore fut seule, elle s'arma de toute sa fierté pour braver noblement la misère qui l'attendait, se représentant avec une sorte de satisfaction amère tout ce qu'elle allait endurer de privations, de souffrances, qui toutes seraient autant de preuves de sa pureté; mais si elle trouvait tant de forces pour repousser les terreurs d'un avenir misérable, elle succombait à la pensée d'être sans défense contre les apparences du passé, contre les préventions naturelles que son ignorante confiance avait dû faire naître.
—C'en est fait, pensa-t-elle, l'opinion est établie. Rien ne saurait la redresser. Ne le vois-je pas aux insultes de ces subalternes? S'ils osent m'humilier ainsi, s'ils n'ont pas même pour moi la pitié que les malheureux inspirent, c'est qu'ils me supposent indigne de tout intérêt, c'est qu'ils me croient abandonnée pour jamais au malheur, à la pauvreté qui suivent la dégradation. Frédérik lui-même subit l'effet de cette horrible prévention. J'entends d'ici les femmes qui l'entourent, et leurs propos moqueurs sur son dévouement pour la petite femme de chambre de la duchesse de Montévreux, pour la maîtresse du marquis de Croixville! Comment résisterait-il à de semblables discours? Comment la vérité qu'il sait, lui, se ferait-elle jour à travers tant de calomnies probables? Non, l'évidence même ne peut rien contre des fables si bien accréditées. On me croit indigne d'un amour honnête. Le sien ne pouvait me rester! Que deviendrai-je? grand Dieu! sans espoir d'être aimée? Sans nul soutien sur cette terre?… Aurai-je la patience, la religion qu'il faut pour me résigner à cette existence flétrie, abandonnée?…
Et la malheureuse Ellénore, absorbée dans cette sombre délibération, dans cette incertitude où sa vie courait une si triste chance, ne s'apercevait pas de la présence de l'aubergiste qui venait de rentrer suivi d'une jeune servante à qui il ordonnait de rassembler, dans une grande corbeille, les différents effets d'Ellénore, et lui disait de les porter dans la mansarde qu'il venait de louer chez sa voisine.
—Vous serez fort bien là, ajouta-t-il en s'adressant à Ellénore. La fenêtre donne sur des jardins. C'est un peu haut, mais en bon air. Il a fallu payer la nourriture pour huit jours d'avance, ce qui m'a obligé de retrancher beaucoup sur le prix de la chambre; mais que voulez-vous, la confiance ne se commande pas, et quand on est sans entourage, sans malles, ni meubles qui servent de garanties, il faut bien s'attendre à ce qu'on y regardera de près.
En cet instant, mademoiselle Augustine arriva pour réclamer une robe de soie et plusieurs objets à elle qui se trouvaient parmi ceux de sa maîtresse. Pendant qu'elle bouleversait tout dans la corbeille pour trier ce qui lui appartenait, un valet de l'hôtel vint prévenir son maître qu'une voiture à quatre chevaux venait d'entrer dans la cour et lui dit de descendre pour recevoir ces étrangers.
—Vous le voyez, mademoiselle, dit l'aubergiste à Ellénore, il faut que je livre à l'instant même cet appartement. Je n'ai pas de temps à perdre; j'entends ma femme qui monte et conduit les nouveaux arrivés ici. Allons! allons! point de simagrées, il faut sortir sur-le-champ.
Ellénore se lève, les yeux égarés, dans l'attitude du désespoir. Elle obéit à la voix qui la chasse sans savoir où elle va, lorsqu'une autre voix s'écrie avec toute l'autorité de la colère:
—Qui parle de faire sortir d'ici la marquise de Rosmond?…
A ces accents qui ont retenti au coeur d'Ellénore, elle tombe inanimée dans les bras de Frédérik.
XVI
Lorsqu'Ellénore revint à elle, son premier regard se porta sur Frédérik; il était assis près du lit où on l'avait couchée. Elle fut frappée de l'anxiété peinte sur les traits du marquis, et non moins étonnée de sentir son bras serré par un inconnu; c'était le chirurgien qui venait de la saigner; car les émotions diverses et multipliées qui l'agitaient depuis vingt-quatre heures, avaient fini par lui causer de telles suffocations et une fièvre si violente, qu'il avait fallu lui tirer du sang.
—Voilà le pouls qui se calme, dit le médecin; la respiration devient plus libre. Soyez tranquille, dans peu elle sera rétablie. A son âge, les atteintes du mal sont vives, mais la guérison est prompte. Il faut seulement la veiller avec soin, empêcher qu'on ne fasse du bruit près d'elle. Mademoiselle, ajouta le docteur en parlant à une femme de chambre qui se trouvait là, si madame la marquise désirait boire, vous lui donneriez une cuillerée de cette potion. J'espère qu'une autre saignée ne sera point nécessaire. Au reste, si les spasmes revenaient, n'hésitez pas à m'envoyer chercher.
Puis le médecin se retira, reconduit jusqu'à l'antichambre par M. de Rosmond, qui le questionna de nouveau sur l'état d'Ellénore, et en reçut les réponses les plus rassurantes.
Pendant ce temps, plongée dans la vague d'un doux rêve, Ellénore laissait errer sa pensée au hasard, sans chercher à la guider par aucun souvenir; elle sentait un bien-être qu'elle craignait de perdre par le moindre mouvement, par la moindre réflexion. Heureuse de ce qu'elle éprouvait, elle ne cherchait pas à rien comprendre. Le retour de Frédérik près d'elle, sans la sortir de cette rêverie délicieuse, lui fit l'effet d'une apparition accordée par le ciel à ses voeux. Elle le contempla avec amour mais sans oser lui adresser une parole, car elle frémissait de voir au premier son s'évanouir le prestige qui la ravissait.
Frédérik, de son côté, n'osait troubler par un seul mot le calme si nécessaire au retour d'Ellénore à la vie! car elle était restée plusieurs heures en danger, et l'idée de la perdre, d'être peut-être la cause de sa mort, avait porté l'amour de Frédérik au plus haut point d'exaltation.
—Dormez, lui disait-il, dormez, je vous en conjure; c'est ma vie que je vous demande, ajouta-t-il à voix basse et d'un ton suppliant.
Et la malade, cédant à cette prière autant qu'à sa faiblesse physique, ferma les yeux en signe d'obéissance; bientôt un sommeil réparateur vint calmer ses souffrances sans interrompre son doux rêve.
Ce repos de quelques heures suffit pour ranimer Ellénore et la rendre à ses souvenirs. Mais des idées confuses revenaient à son esprit sans qu'elle pût les expliquer.
—Qui êtes-vous? demanda-t-elle à la femme qui la veillait, qui vous a chargée de me soigner? car je m'en souviens, c'est vous qui me donniez à boire la nuit passée; qui vous a mise là?
—C'est M. le marquis, madame. Je lui ai été recommandée par la maîtresse de l'hôtel, qui me connaît depuis longtemps; mais monsieur m'a ordonné d'aller l'avertir dès que madame la marquise serait réveillée, et je cours lui…
—Qui cela? M. le marquis!… interrompit vivement Ellénore.
Mais mademoiselle Rosalie était déjà dehors de la chambre, où elle rentra quelques moments après, suivie de M. de Rosmond.
—Faites savoir au docteur que madame la marquise peut le recevoir, dit Frédérik à la femme de chambre, en appuyant avec intention sur ce titre de marquise qui excita chez Ellénore un mouvement de surprise.—Par grâce, ne me démentez point, ajouta-t-il, lorsqu'il fut seul avec Ellénore; laissez-moi porter quelques jours d'avance le titre que vous ne pouvez me refuser.
—Comment?… il se pourrait!… Mais non… vous m'abusez… s'écria
Ellénore tremblante d'émotion.
—Au nom du ciel! ayez confiance en moi, interrompit Frédérik; ne vous perdez pas à plaisir. Songez qu'aujourd'hui votre honneur est le mien, et qu'il ne vous est plus permis de le compromettre.
Frederick suppliait comme on ordonne, et toute l'énergie du caractère d'Ellénore faiblissait devant cette autorité à la fois tendre et farouche, protectrice et menaçante.
—Vous n'êtes pas en état, dit-il, de vous porter secours; laissez-en le soin à un ami dévoué, que vous serez libre de traiter aussi mal qu'il vous plaira dès qu'il vous aura mise à l'abri des insultes de ces misérables. Mais voici le docteur. Ne dites rien qui lui fasse douter…
—Je ne veux pas le voir, dit Ellénore, n'osant croire à ce qu'elle entendait. Je ne suis plus malade.
—Voilà bien le propos d'une convalescente! dit le docteur en s'approchant du lit d'Ellénore. En effet, voilà un pouls qui promet une prompte guérison; mais il ne faut pas faire d'imprudence, il y a encore beaucoup de faiblesse, et madame la marquise doit garder le lit toute cette journée pour éviter une rechute.
—Elle sera docile, s'empressa de répondre M. de Rosmond; elle sait tout le prix que j'attache à sa soumission. Elle ne voudra pas m'affliger en se révoltant contre tant de motifs raisonnables, impérieux même.
Un regard d'Ellénore promit la soumission qu'exigeait Frédérik; elle ne fut pas moins complaisante pour les avis du médecin, et s'engagea à faire tout ce qu'il prescrivait, craignant de lui donner, par la moindre contrariété, une occasion de prolonger sa visite.
Dès qu'il fut parti, Frédérik s'assit près du lit d'Ellénore en disant:
—Je vous dois l'explication de tout ce qui vous surprend en ce moment, à commencer par ma présence ici. Écoutez-moi avec bonté, et vous verrez ensuite si mes projets méritent d'être approuvés.
»En revenant de Val-Fleury, mon premier soin fut d'ordonner à Maurice de tout disposer pour votre départ secret. Je me rendis ensuite chez le duc de Lauzun; je le trouvai occupé à m'écrire pour me prévenir de plusieurs dénonciations qui m'accusaient d'insulte envers la cour, et pour m'annoncer que l'ordre de me conduire à la Bastille avait dû être signé le matin même, car ce maudit duel m'a fait pour ennemis les gens les plus puissants auprès du roi.
»Lauzun me pressa de partir sur-le-champ pour l'Angleterre. L'idée d'être plus près de vous à Londres qu'à Paris, me détermina sans peine à suivre son conseil. Je revins chez moi prendre de l'argent, écrire à mon banquier et je me mis en route pour Calais; j'étais déjà à trente lieues de Paris lorsque je rencontrai Maurice qui venait à franc étrier m'apprendre l'embarras où vous plongeait le départ de votre soeur et son séjour dans l'Inde. Au lieu d'aller à Calais, je me dirigeai sur Boulogne, et conduit par Maurice dans l'hôtel où il vous avait laissée, je suis arrivé au moment même où, accablée sous les insultes de cette vile servante et de cet animal d'aubergiste, vous alliez quitter cet appartement. Je n'ai pu résister au désir de confondre ces misérables, au plaisir de changer tout à coup leur insolence en respect, leur effronterie en crainte. Mon nom seul a suffi pour les faire rentrer dans la poussière. Ah! gardez-le ce nom, par reconnaissance pour les ennuis dont il vous délivre, et par amour pour moi.
—Non, je ne saurais l'usurper, dit Ellénore.
—Et qui vous empêche de le porter toujours? Ma famille d'Angleterre est puissante, il est vrai; elle rêve pour moi un mariage qui serve son ambition. Mais, suis-je forcé de me sacrifier à ses vues orgueilleuses? Non, mon caractère, mon amour tout s'y oppose. Je veux bien, par égard pour leurs vieux préjugés, prendre tout le temps qu'il faudra employer, tous les ménagements nécessaires pour l'amener à approuver mon choix; mais comme il est irrévocable, elle finira par souffrir ce qu'elle ne peut empêcher. Mon plan est tout tracé. Dès que vous serez rétablie, je vous conduirai dans quelque jolie cottage aux environs de Richmond; là, un prêtre nous mariera, assisté par quelques amis qui seront nos témoins; là, je serai le plus heureux des hommes; là, si tu le veux, nous oublierons et la terre et tout ce qui l'agite pour nous enivrer d'un bonheur éternel.
—Ah! c'en est trop pour ma raison, s'écria Ellénore; à l'aspect de tant de félicité, comment penser à ce qu'elle vous coûte… et pourtant…
—Plus de scrupules barbares, interrompit Frédérik, plus de générosité cruelle; je ne puis vivre sans toi, confie ta destinée à mon amour, et tu verras si je suis digne de te posséder!
La confiance est la faiblesse des âmes nobles. Ellénore n'hésita pas à croire aux promesses de Frédérik, elle insista seulement sur les sacrifices qu'il lui faisait présentement et sur les reproches qu'il lui ferait peut-être un jour de les avoir acceptés. On devine la chaleur que M. de Rosmond mit à la rassurer sur ce sujet et le succès qu'il obtint contre les scrupules de cette âme naïve et fière, mais passionnée.
Elle promit de se conformer aux projets de M. de Rosmond, d'autant plus qu'ils n'étaient qu'honorables pour elle; mais se rappelant le danger qui menaçait Frédérik, elle s'écria tout à coup.
—Je veux partir, et partir ce soir même; allez vous informer de l'heure à laquelle le paquebot met à la voile. Si l'ordre de vous arrêter, arrivait! Ah! mon Dieu!.. Il ne faut pas rester un jour de plus ici.
—Y pensez-vous, Ellénore? A peine revenue à la vie, vous voulez braver la fatigue d'une traversée.
—Je me sens mieux, vous dis-je.
—Mais vous ne savez donc pas que je vous ai tenue tout un jour là, mourante, étouffée par le sang, dévorée par la fièvre; que sans le secours du médecin, j'allais vous voir expirer… Et il n'est point de considération au monde qui puisse me faire consentir à vous revoir dans un pareil danger.
—C'était la surprise, la douleur, la joie; maintenant je suis calme, je n'ai plus qu'une crainte, qu'une idée, celle de votre sûreté. Ne me rendez pas tous mes maux, en vous exposant plus longtemps; songez que si l'on venait vous arrêter en ce moment, on me tuerait avant que de vous arracher d'ici, de vous traîner en prison. Par pitié pour moi, embarquez-vous à l'instant même, s'il est possible, ou j'irai moi-même prier le capitaine de m'emmener.
—Gardez-vous en, chère Ellénore, ce serait trahir le motif de ma fuite que de vous exposer à partir, faible comme vous l'êtes et si peu remise des souffrances dont plusieurs personnes ont été témoins. Je partirai, puisque vous l'exigez: mais je resterai à Douvres jusqu'à ce que vous soyez en état de venir m'y rejoindre. L'ancien passeport que j'ai rapporté de Londres il y à trois mois me suffira pour y retourner; j'y joindrai ces mots: avec la marquise de Rosmond et une femme de chambre, et je préviendrai de la cause qui vous empêche de m'accompagner, afin qu'on ne mette pas d'obstacle à votre départ d'ici.
Au nom de sa sûreté personnelle, Frédérik était bien sûr de voir céder Ellénore à tout ce qu'il exigerait de sa prudence. Elle insista seulement pour qu'il s'embarquât au plus vite.
Pendant qu'il prenait tous les soins nécessaires pour assurer son passage, Ellénore se faisait servir un bouillon et quelque boisson cordiale pour ranimer ses forces. Elle donnait des ordres à mademoiselle Rosalie, qui déjà séduite par l'intérêt qu'inspirait Ellénore, lui obéissait aveuglément et se conformait sans peine à la recommandation faite par le marquis de Rosmond, de ne la point contrarier. Elle était encore terrifiée de la manière dont le marquis avait traité le maître d'hôtel à propos de ses procédés envers Ellénore, et de sa colère en chassant l'insolente Augustine.
Frédérik revint bientôt dire adieu à Ellénore; il avait tant de peine à la quitter qu'elle eut besoin de le menacer de partir elle-même pour le déterminer à se rendre à bord du paquebot.
Il y était déjà depuis plus d'un quart d'heure, sans qu'on pensât à mettre à la voile. C'était, disait-on, une dépêche du gouvernement qui se faisait attendre. Frédérik impatienté de ce retard, ouvrit le livre dont il s'était muni contre l'ennui de la traversée, et se mit à lire assis au bout du pont. Enfin le signal retentit, et le paquebot quitta le port. Le vent était favorable, mais il était froid, et l'on se disputait le peu d'abri dû à la grande voile.
—Faites-lui respirer le grand air, crièrent plusieurs voix. On étouffe dans la cabine.
Et personne ne s'inquiétait de celle qui se trouvait mal, d'abord parce que rien n'est si ordinaire que d'être fort souffrant pendant cette traversée, et puis parce que le mal de mer rend très-personnel. A peine si quelques regards se tournaient vers le petit escalier d'où sortait une pauvre femme, pâle comme la mort, et soutenue par deux matelots qui la déposèrent sur des ballots de laine.
—Elle est ma foi très-jolie dit un jeune anglais, en s'adressant à son ami.
A cette exclamation, Frédérik lève les yeux, les porte sur la femme qui excite l'admiration de l'étranger et reconnaît Ellénore.
XVII
A travers les plus tendres reproches sur l'imprudence d'Ellénore, Frédérik ne put dissimuler sa joie de la voir tout risquer pour le suivre. En amour, les preuves de dévouement ne se paient jamais trop cher, lors même que l'objet aimé en est la victime. C'est une des férocités de ce beau sentiment.
Ellénore était si heureuse, un avenir si doux venait de remplacer l'idée d'un avenir si déplorable, qu'elle ne fut pas longtemps à recouvrer ses forces. Mais comme une situation fausse entraîne toujours à sa suite des inconvénients graves et quelquefois périlleux, elle eut à surmonter des difficultés qu'elle n'avait pas prévues et qui la jetèrent dans un grand trouble.
D'abord en débarquant le soir à Douvres, Maurice courut aussitôt vers le meilleur hôtel de la ville avec l'ordre d'y retenir un logement pour lord et lady Rosmond. On sait que dans les moeurs anglaises, quelle que soit l'étendue de leur appartement, nobles ou bourgeois, pauvres ou riches, le mari et la femme n'habitent jamais nuitamment que la même chambre.
En arrivant à l'auberge, Ellénore, à peine remise de ses souffrances et des fatigues de la journée, aurait dû se mettre au lit; mais cette pudeur secrète qui avertit les femmes les plus aveugles sur un danger qu'elles ignorent lui fit résister aux instances très-raisonnables de Frédérik, et elle s'étendit sur un canapé, en prétendant qu'elle était aussi bien que dans son lit. On servit à souper; Frédérick en fit les honneurs avec une grâce, une vivacité qui décelaient sa joie. Il ne cessait de remercier le ciel du bonheur d'être là, seul près d'Ellénore, à l'abri des persécutions, des obstacles qu'ils auraient eut à braver en France; loin des importuns, des envieux et des gendarmes; enfin il était tout à son amour, et cet amour, il en parlait avec tant d'éloquence, et de passion, qu'un tel délire pouvaient être contagieux.
En voyant dans les yeux d'Ellénore le reflet du feu qui l'animait, et ce trouble divin que fait naître dans une jeune âme les premiers transports qu'elle inspire, Frédérik ne doute point de son triomphe. Mais avare des moments enchanteurs qui le précèdent, il veut les prolonger le plus possible. Cette délicatesse peut-être calculée augmente la confiance d'Ellénore: elle s'abandonne au plaisir d'avouer son amour à celui qui sera bientôt son époux. Elle revient sur chacun des mouvements de son coeur qui auraient dû le rassurer sur la crainte de n'être pas aimé. Elle lui rappelle ces émotions involontaires qui couvraient son front d'une rougeur subite, et trahissaient à chaque instant le secret de son coeur; enfin elle tomba dans ce charmant bavardage de l'amour où l'on s'apprend ce qu'on sait, où l'on se répète, sans craindre d'ennuyer, où tous les récits sont intéressants, les pensées ingénieuses, les mots éloquents parce qu'ils disent: Je vous aime.
Mais entendre de pareils aveux sans en perdre la raison était un effort plus qu'humain; Frédérik, ivre d'espérance et d'amour, se jette aux pieds d'Ellénore. Ce n'est pas un amant qui veut la séduire, dit-il, c'est un époux qui réclame ses droits… Ellénore, frappée tout à coup d'une vive terreur, le repousse en s'écriant:
—Oh! mon Dieu!… lui aussi me trompait!… Il ne veut que mon déshonneur!… Et des larmes abondantes couvrent le visage d'Ellénore. Mais, reprenant aussitôt courage, elle déclare à M. de Rosmond qu'il n'est pas de puissance au monde qui puisse la faire survivre à sa honte.
—Votre estime est le seul bien qui me reste, ajoute-t-elle avec toute l'énergie de son caractère. Je vous jure de l'emporter au tombeau. Si trompée par vos serments, livrée à vous sans autre défense que mon désespoir, vous abusez de ma confiance, voilà qui me préservera de toute offense, voilà qui saura me soustraire à votre lâcheté.
En parlant ainsi, Ellénore menaçait de se frapper d'un poignard, de cette arme dont elle s'était emparée en quittant le château de M. de Croixville.
A cette vue, Frédérik, tremblant, ne pense plus qu'à rendre Ellénore à sa première sécurité, car il la connaissait assez pour être certain de la vérité de sa menace. Mais il lui promet en vain toute la soumission qu'elle a droit d'exiger. Il ne peut obtenir d'elle de continuer ensemble leur voyage.
—Partez cette nuit même, partez à l'instant, dit-elle, allez choisir la retraite où vous voulez que nous allions cacher notre bonheur. Et quand vous aurez tout disposé pour notre union, vous m'enverrez Maurice, et je courrai vous rejoindre. D'ici là, ne nous voyons pas.
Frédérik tenta de nouveau de changer quelque chose à cette sévère résolution; il prodigua les serments pour l'avenir, les reproches, les regrets de s'être laissé entraîner un instant par l'excès de son amour. Il demanda pardon, les larmes aux yeux; tout fut inutile. Ellénore resta d'autant plus immuable dans sa volonté, qu'elle était fondée sur un sentiment d'honneur, et qu'un instinct secret l'avertissait qu'en le trahissant elle perdrait son empire.
Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion sans pouvoir jamais obtenir d'Ellénore que ces mots:
—Cet amour qui est ma vie… l'échanger contre votre mépris?… non, jamais… plutôt mourir.
Et cela dit avec le ton calme et absolu qui persuade, parce qu'il est l'accent de la vérité; Frédérik, convaincu de l'impossibilité de réussir auprès d'Ellénore par l'attrait seul de la séduction, se résigna à suivre le plan tracé par elle. Pressé d'atteindre à son but, il sonna Maurice, lui commanda de faire atteler des chevaux à sa voiture, et une heure après ils étaient tous deux sur la route de Londres.
Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre le départ de Frédérik et le retour de Maurice à Douvres, Ellénore se sentit accablée d'une tristesse invincible. L'espérance du bonheur prochain qui l'attendait, l'idée de revoir bientôt Frédérik, de lui appartenir sans crainte, sans remords, ces rayons d'une félicité divine étaient assombris par une foule de nuages que l'esprit d'Ellénore s'efforçait en vain de chasser. Le souvenir de la terreur que lui avait causé l'amour de Frédérik, la défiance qui était résultée de cette scène presque tragique, livraient son coeur à des pressentiments douloureux. Le reproche des sacrifices qu'elle acceptait de Frédérik empoisonnait le plaisir de lui voir tout immoler à leur amour: elle s'accusait d'intérêt personnel. Livrée à la réflexion par l'absence, elle raisonnait sa situation, et cette lueur de raison suffit pour lui montrer l'avenir sous des couleurs funèbres.
Une lettre de lord Rosmond vint dissiper ces tristes pensées; il mandait à Ellénore que tout secondait ses voeux: un joli cottage sur les bords de la Tamise était prêt à la recevoir. Un vénérable ecclésiastique était prêt à les bénir. Les actes étaient dressés chez le notaire du lieu; enfin, rien ne s'opposait plus à ce que lady Rosmond vînt mettre le comble au bonheur de son mari.
Tout en lisant et relisant cette lettre, qui lui prouvait avec quelle impatience elle était attendue, Ellénore se disposait à aller rejoindre sur-le-champ Frédérik; Maurice venait de l'avertir que tout était prêt, qu'elle pouvait descendre. Elle traversait le vestibule de l'hôtel pour gagner le perron, au bas duquel sa voiture de poste l'attendait, lorsqu'elle entendit une voix s'écrier:
—Eh! mais je ne me trompe pas!… C'est bien elle! Comment se fait-il que j'aie le bonheur de vous rencontrer ici?
—Je vais… à Londres… rejoindre ma soeur…, dit Ellénore au jeune comte Charles de Norbelle, avec l'embarras et la gaucherie d'une personne qui n'est point habituée à mentir.
—Et Croixville, qu'en avez-vous fait? Comment a-t-il pu se décider à vous laisser voyager ainsi seule? Je ne reconnais pas là sa prudence.
—Il est resté à Paris.
—Tant mieux, il vous surveillera moins, et l'on pourra vous voir. Où loge votre soeur à Londres?…
—Ma soeur… ne reçoit… absolument personne, monsieur le comte, reprit Ellénore en rougissant.
—Ah! je comprends; ce jaloux de Croixville veut vous confiner à Londres comme au Val-Fleury; mais ce n'est pas si facile. Pour rester inconnue, il ne faut pas être si jolie. Ah! malgré tous ses soins et votre docilité à lui obéir, je saurai bientôt…
—Les postillons s'impatientent, madame, interrompit Maurice, et comme les étrangers sont en plus grand nombre que les chevaux de poste, il ne faut pas laisser prendre les nôtres.
—Ah! te voilà, Maurice, dit le comte de Norbelle, ton maître est donc ici?
—Non, monsieur.
—Où est-il?
—A Paris, il m'envoie à Londres porter des papiers à sa famille, et je profite de la permission que madame veut bien me donner de monter sur le siége de sa voiture. Allons, allons, mademoiselle Rosalie, ajouta Maurice en se tournant vers la femme de chambre, ne perdons pas de temps.
A ces mots, Ellénore profita de l'attention que le comte de Norbelle portait à Maurice pour s'élancer dans la voiture, et les chevaux partirent précipitamment, laissant le jeune comte Charles préoccupé d'une foule de suppositions plus outrageantes les unes que les autres sur les vrais motifs qui attiraient Ellénore en Angleterre.
XVIII
Au milieu d'une grande prairie, bordée par la Tamise, s'élevait une de ces petites maisons en briques avec des volets verts, que les Anglais appellent cottage. Celui-là était entouré de fleurs, d'arbustes odorants qui bravaient les brises d'automne. Une simple haie séparait le petit jardin de la campagne et de la route. C'était un de ces endroits où le voyageur dit en passant:
—Comme on doit être heureux ici!
Ellénore admirait ce site charmant, cette élégante retraite, en se disant: «Je voudrais que ce fût là,» lorsque la voiture s'arrêta justement à la porte grillée, de la jolie petite maison rouge.
Si Frédérik s'était trouvé là pour la recevoir, la joie d'Ellénore eût été complète; mais un domestique anglais vint dire que mylord ayant été obligé de se rendre à Londres pour affaires, sa seigneurie l'avait chargé de recevoir milady et de la conduire dans l'appartement qui lui était destiné.
L'intérieur de ce cottage était en parfaite harmonie avec son extérieur élégant et simple. Au rez-de-chaussée, un joli parloir, dont les meubles étaient couverts en toile de l'Inde fort à la mode à cette époque; de l'autre côté, une salle à manger et un petit appartement; au premier étage, deux chambres à coucher avec deux cabinets de travail et de toilette; plus haut, les logements des domestiques; voilà de quoi se composait cette modeste habitation, qui réalisait tous les voeux d'Ellénore.
La chambre de milady, ainsi que Georges la nommait, rassemblait tout ce qui pouvait être nécessaire et agréable à la femme la plus recherchée. Des vases, des coupes remplis de fleurs, donnaient un air de fête à ce petit appartement. Sur un canapé, qui séparait les deux fenêtres, on voyait une robe de taffetas blanc garnie de dentelles, un bouquet d'oeillets blancs mêlé de jasmin; sur la cheminée se trouvait une boîte en forme d'écrin, recouverte en maroquin rouge, sur laquelle on avait imprimé en or les armes de la famille de Rosmond.
A la vue de cet écrin, Ellénore éprouva un sentiment pénible.
—Je n'accepte sa main, pensa-t-elle, qu'à la condition de vivre près de lui, non-seulement sans éclat, sans rien ajouter à ses dépenses habituelles, mais avec la ferme résolution de mettre dans sa maison plus d'ordre et plus d'économie. N'est-ce pas la seule dot que je lui apporte? et il voudrait s'appauvrir encore en me comblant de dons fastueux! Non, je ne le souffrirai pas.
En se parlant ainsi, Ellénore saisit l'écrin dans l'intention de le porter dans le cabinet de Frédérik. Elle s'étonne de le trouver si léger, la crainte qu'on eût dérobé les bijoux qu'il devait contenir le lui fait ouvrir; et son coeur bat de joie en apercevant à la place des riches chatons de brillants que renferment ordinairement un écrin, la parure virginale d'une jeune mariée; un rameau de fleurs d'oranger.
A côté de ce bouquet, il y avait une lettre conçue en peu de mots, dans laquelle Frédérik disait à Ellénore qu'il viendrait la pendre le soir même à onze heures pour la conduire à la chapelle de Ham…, où le prêtre et les témoins les précéderaient tous deux. «C'est là, ajoutait-il, que le ciel recevra nos serments; c'est là où j'acquerrai le droit de vous consacrer ma vie!» Et en post scriptum: «Je serai accompagné de la respectable miss Harriette Rosmond, la seule de mes parentes à qui je pouvais me confier.»
Ce n'était plus un songe, ce bonheur qu'Ellénore n'eût osé désirer, il allait s'accomplir… Cette vie qu'elle rêvait, cette vie douce et pure, fruit de l'amour chaste allait être la sienne… Tant de félicité lui semblait impossible; elle éprouvait cette sorte d'effroi qu'inspire un bonheur trop parfait. Quelque chose nous avertit qu'il n'est pas de ce monde et que, plus il nous approche des cieux, plus sera cruel le retour sur la terre.
Avec quelle innocente coquetterie Ellénore revêtit cette jolie robe blanche, choisie, commandée par Frédérik sur un modèle dérobé furtivement par mademoiselle Rosalie, et confié à son maître. Combien Ellénore était charmée de se trouver belle. «Je lui plairai ainsi,» pensait-elle; et, fière de cette idée, elle se mirait avec complaisance; elle s'abandonnait à cette présomption délirante qui ne dure qu'un instant, celui qui précède l'abdication. Une fois soumises aux lois d'un amant ou d'un mari, les femmes deviennent si humbles!
Lorsqu'Ellénore fut habillée, et que sa femme de chambre l'eut quittée, elle attacha elle-même le rameau de fleurs d'oranger sur ses beaux cheveux blonds; puis voulant cacher cette parure virginale aux yeux des gens de la maison qui la croyaient déjà mariée, elle jeta sur sa coiffure un voile de dentelle noire, et cacha sa jolie taille sous une pelisse de même couleur. Ce ne fut pas sans éprouver une impression pénible qu'elle couvrit de ce deuil sa robe nuptiale; mais les convenances l'ordonnaient, et elle fit taire ses idées superstitieuses.
Dans quel trouble divin Ellénore passa cette heure d'attente!… Comme son coeur battait au moindre bruit… Oppressée par l'espoir comme on l'est par la crainte, sa respiration s'arrêtait tout à coup; alors elle se créait une inquiétude pour ne pas succomber à sa joie.
—Si je l'attendais en vain, se disait-elle… Si, retenu par sa famille, il se voyait contraint à m'abandonner… si quelque obstacle imprévu s'opposait à notre union…
Et des larmes venaient attrister ce visage tout à l'heure si radieux; et puis souriant de son malheur imaginaire, Ellénore revenait à toutes les émotions, à tous les enchantements de l'espérance. Assise près d'une fenêtre ouverte, elle ne s'aperçoit point du froid de la nuit; l'aboiement d'un chien, le vol d'un oiseau nocturne la font tressaillir. Son oreille, à force de guetter le bruit d'une voiture, croit l'entendre; mais bientôt le calme parfait d'une nuit à la campagne détruit son illusion, son tremblement s'apaise. Elle se promet de ne plus écouter pour ne plus s'agiter vainement; mais le moyen de penser à autre chose qu'au roulement de cette voiture, n'est-ce pas le signal qui doit lui annoncer tous les biens de la vie?
Enfin, un bourdonnement se fait entendre; il augmente, et, plus de doute, une berline s'arrête à la porte, M. de Rosmond en descend précipitamment pour venir chercher Ellénore; il la trouve tellement émue qu'elle a peine à se soutenir; il la presse sur son coeur et l'entraîne vers le perron; il la soutient pour monter en voiture et la présente à sa vieille cousine, en réclamant toutes ses bontés pour elle. Ellénore voudrait lui adresser quelques compliments, mais un trouble invincible l'empêche de parler, une palpitation violente la suffoque,… ses yeux se ferment malgré elle… Miss Harriette, qui la voit immobile, s'écrie avec emphase:
—Elle se trouve mal… pauvre petite… je le crois bien, vraiment! une telle solennité!… on succomberait à moins; et en parlant ainsi elle sortait de sa poche trois flacons de différents sels qu'elle s'obstinait à faire respirer à Ellénore, malgré que celle-ci ranimée par le grand air, lui dit qu'elle était parfaitement remise de son émotion; mais une chose aussi simple ne pouvait entrer dans l'esprit de miss Harriette Rosmond, il lui fallait de l'extraordinaire, du merveilleux, surtout.
C'était une de ces vieilles filles romanesques, assez communes en Angleterre; un composé du caractère de la Bélise, de Molière, et de la Tante Aurore, de l'Opéra-Comique, se croyant toujours adorée, et toujours trahie par la raison que la moindre politesse de la part d'un jeune homme lui paraissait une déclaration d'amour; qu'elle bâtissait sur cet échafaudage un palais enchanté; qu'elle s'y logeait auprès de son idéal, y recevait en imagination tous les serments dont les amants passionnés sont prodigues, et, qu'enfin, emportée par son exaltation, elle allait ordinairement jusqu'à lui faire offrir de sanctifier leur amour mutuel par les saints noeuds du mariage.
Alors l'innocent héros de ce roman, surpris d'une proposition qu'il n'avait point provoquée, l'éludait le plus poliment possible; mais tous ses soins à dissimuler ce que son refus avait de désobligeant ne faisaient que redoubler le ressentiment de la vieille miss. Elle criait à la trahison, et prenait des airs de victime qui amusaient d'autant plus ses amis qu'ils savaient la consolation près du désespoir. Trente ans de cet exercice de coeur ne l'avaient point courbaturée, et lorsque miss Harriette Rosmond ne trouvait pas dans ses propres aventures l'emploi de sa sensibilité, elle la reportait sur les êtres dont le caractère et la situation romanesques lui promettaient le plaisir de prendre part à des secrets importants et à des événements étranges.
Frédérik connaissant le faible de sa cousine, et étant certain de la flatter en lui offrant de protéger une jeune personne, belle, honnête, calomniée et abandonnée, c'est-à-dire dans toutes les conditions exigées pour être l'héroïne d'un roman, il n'avait pas hésité à confier à miss Harriette son amour pour Ellénore, et à lui dire comment, n'ayant pu vaincre sa vertu, il s'était décidé à braver les préjugés de sa famille en l'épousant secrètement.
—Je n'ai pas craint d'être blâmé de ma noble cousine, avait-il ajouté d'un ton solennel; elle sait trop ce que vaut un amour véritable pour s'étonner de m'y voir tout sacrifier.