Ensuite, traçant la peinture de la vie mystérieuse et champêtre qu'il allait mener dans son cottage près de sa bien-aimée, il transporta en idée la vieille miss dans le paradis qu'elle avait si souvent rêvé, et il obtint sans peine d'elle de venir présider au bonheur qu'elle n'avait pu atteindre.
Ellénore se félicita d'être patronnée dans la grande solennité qui allait s'accomplir par une femme d'un âge respectable, et attachée à la famille du marquis de Rosmond. Encouragée par cette présence, elle s'offrit avec plus d'assurance aux regards des témoins qui l'attendaient dans la sacristie attenant à la chapelle de Ham…; là on lui fit signer son nom sur deux registres; Frédérik en fit autant, puis ils vinrent s'agenouiller tous deux devant l'autel, et le prêtre catholique commença la cérémonie; elle se passa dans le recueillement convenable et s'acheva au grand regret de miss Harriette Rosmond, sans le moindre événement dont on pût tirer quelque présage. Seulement, après avoir présenté les témoins à ces dames, les leur avoir nommés, lord Rosmond ayant ordonné de faire avancer la voiture de milady, le cocher ne se trouva point. Imaginant que ses maîtres resteraient longtemps dans la chapelle, il était allé boire à la taverne du village. Ce contre-temps parut contrarier Frédérik outre mesure. Il dépêcha Maurice pour arracher, par tous les moyens possibles, le cocher aux délices du porter, et se livra, en le revoyant, à une si vive colère contre ce malheureux, qu'Ellénore en fut effrayée. Elle s'étonna de ne pas trouver Frédérik plus indulgent dans sa félicité, et s'affligea de voir un tel excès de violence flétrir les joies du plus beau moment de sa vie; il faut si peu de chose pour gâter un bonheur!
XIX
On accuse l'amour d'être aveugle; hélas! il ne l'est pas encore assez! J'en appelle à toutes les personnes sincères avec elles-mêmes. Combien de fois n'ont-elles pas maudit l'amour trop clairvoyant qui leur laissait découvrir un sentiment d'égoïsme, une joie brutale dans les transports qu'elles faisaient naître. Pour séduire, on prend facilement les qualités, les goûts, jusqu'aux manières de l'objet aimé; mais cette hypocrisie commune à toutes les ambitions survit rarement au succès. Le bonheur rend à soi-même; aussi faut-il être vraiment aimable pour le paraître au comble de la félicité.
Malgré tous les enchantements de sa nouvelle situation, Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'amour de Frédérik était plus violent que tendre et que, tourmenté par une inquiétude dont elle ne devinait pas la cause, son humeur, tantôt sombre, tantôt gaie jusqu'à la folie, lui inspirait une sorte d'effroi qu'elle ne pouvait s'expliquer.
Frédérik passait une partie de ses journées à Londres. Ellénore consacrait ce temps aux soins de sa maison, à la lecture des ouvrages que préférait lord Rosmond.
La politique commençant dès lors à occuper tous les esprits, Ellénore en faisait une étude particulière pour être en état d'en causer avec son mari. Miss Harriette était seule admise chez ce jeune ménage, encore était-il défendu à Ellénore de lui rendre ses visites, bien qu'elle demeurât à un quart de mille de son cousin. Frédérik motivait cette défense sur la crainte de voir lady Rosmond rencontrer chez miss Harriette quelques membres de sa famille. Il était de la plus haute importance, disait-il, de ne pas leur laisser soupçonner son mariage, avant la mort d'un vieil oncle dont il attendait une immense fortune, à la condition d'épouser la femme qu'il lui destinait, et cet oncle ne manquerait pas de le déshériter s'il venait à savoir qu'au mépris de sa volonté, son neveu avait fait un mariage d'inclination.
Ellénore soumise au moindre désir de son mari vivait dans la réclusion sans se plaindre, heureuse de passer sa journée à attendre Frédérik et sa soirée près de lui. Mais Ellénore avait été vue quelquefois se promenant avec M. de Rosmond, elle était trop belle pour n'être point remarquée, même des paysans. Le bruit se répandit bientôt qu'un gentleman renfermait la plus jolie personne du monde dans ce petit cottage entouré d'accacias, et les châtelains des environs dirigèrent bientôt leurs promenades de ce côté.
Frédérik, instruit par Maurice de la quantité de chasseurs qui venaient se reposer tous les matins sous les fenêtres de milady, prit pour prétexte la mauvaise saison qui durait encore pour supplier Ellénore de ne pas sortir de son appartement, et de ne pas s'exposer au froid dans l'état où elle se trouvait. Elle allait être mère et les ordres impérieux de Frédérik lui paraissaient dictés par le plus tendre intérêt; d'ailleurs, il n'était pas de sacrifice qu'il ne lui fût doux de faire dans l'espoir de s'assurer le nouveau bonheur qui lui était promis.
Un soir, lord Rosmond revint de Londres dans une grande agitation qu'il s'efforçait en vain de dissimuler.
—Je ne savais pas, dit-il en entrant chez Ellénore d'un ton qui voulait paraître insouciant, que le comte Charles de Norbelle eût l'honneur d'être de vos amis.
—Je l'ai vu quelquefois chez la duchesse de Montévreux, répondit
Ellénore.
—Ah! rassemblez mieux vos souvenirs, reprit Frédérik avec ironie. Vous l'avez vu ailleurs aussi, du moins il s'en vante.
—Je l'ai revu à Douvres, il est vrai; il se trouvait à la porte de l'hôtel de Londres, au moment où j'allais le quitter et monter en voiture.
—Et cette rencontre vous a si peu frappée, que vous n'avez pas cru devoir m'en parler?
—C'est parce qu'elle m'a été désagréable, monsieur, et qu'elle pouvait vous inquiéter pour notre secret que je me suis décidée à ne vous en rien dire.
—Vous auriez dû exiger de lui la même discrétion.
—Je croyais n'avoir rien à redouter de son bavardage, ayant refusé de le recevoir chez ma soeur à Londres, où, poussée par ses questions, je lui dis que j'allais loger.
—Ah! vraiment, un homme de coeur ne se décourage pas pour si peu de chose. Un refus de ce genre, fait avec toute la grâce dont une jolie femme ne se départ jamais est juste ce qu'il faut pour redoubler le zèle d'un adorateur. Aussi votre refus a-t-il produit tout l'effet que vous en deviez attendre.
—Ah! Frédérik… est-ce bien vous qui me parlez ainsi!… vous!… me soupçonner!…
—Je sais bien que vous me prouverez que j'ai tort… c'est dans l'ordre; mais l'évidence est là pour me donner raison; tenez… lisez ceci.
A ces mots, Frédérik jeta un papier sur la table à ouvrage d'Ellénore. C'était un billet du comte Charles de Norbelle à milord Bor…; ce billet finissait ainsi:
«J'ai enfin découvert la retraite champêtre où ce rusé de Rosmond renferme la charmante Ellénore. La pauvre enfant n'a fait que changer de prison et de geôlier. Il serait bien temps que quelque chevalier s'armât pour sa délivrance. Ne le pensez-vous pas? Si j'avais pu me douter de ce qu'elle méditait, lorsque je l'ai rencontrée, l'an passé, à Douvres, je l'aurais ravie à son triste sort. Mais il est encore temps de la rendre à la société, et je vous propose de nous réunir pour accomplir cette bonne oeuvre.»
—Voilà une coalition assez glorieuse, je pense, et qui doit vous flatter, dit M. de Rosmond en s'efforçant de sourire.
—C'est sans doute une plaisanterie de M. de Norbelle, qui ne mérite pas l'humeur qu'elle vous donne, et lors même qu'il voudrait s'amuser de ce projet ridicule, vous savez s'il serait déconcerté.
—Non, ma foi, je n'en sais rien, j'en ai vu de plus spirituels que moi trompés à faire plaisir, quand ce ne serait que ce cher marquis de Croixville.
—Oh! mon Dieu! s'écria Ellénore, ai-je donc mérité cette injure? Et des larmes inondèrent son visage.
—Pardon, dit Frédérik, ému par l'accent douloureux d'Ellénore, je vous afflige, mais je vous l'ai dit, l'idée d'être trahi me trouble la raison, me rend barbare; ce mystère que vous m'avez fait de cette rencontre, la certitude que le comte de Norbelle se promène sans cesse aux environs de cette retraite, a dû m'inspirer des soupçons… j'ai pensé…
—Eh bien, quittons cette maison,… conduisez-moi là où vous me croirez à l'abri de le rencontrer, lui, ou tout autre, interrompit Ellénore, et vous verrez si j'hésite à vous suivre.
—Ah! vraiment, qu'importe le lieu où vous iriez l'attendre, ne serait-il pas toujours certain de le découvrir?… Pour peu qu'il vous suppose touchée des peines qu'il prend pour vous apercevoir, pensez-vous qu'il ne vous donne pas bientôt la preuve de son zèle à vous suivre? Non, ce n'est pas à nous qu'on en apprend dans ce genre d'escrime; tout dépend de la femme pour laquelle on entreprend tant de hauts faits; elle seule les encourage ou les déjoue; aussi n'ai-je pas la prétention de déconcerter les projets de M. de Norbelle. Je suis tout au contraire dans la ferme résolution de n'y apporter aucun obstacle.
—Frédérik… s'écria Ellénore, se peut-il que l'orgueil vous égare au point de me parler ainsi?… pour vous faire un droit de la situation où vous m'avez prise, des apparences qui m'accusaient, oubliez-vous que je suis arrivée pure dans cette chapelle, où vous m'avez donné votre nom? Pensez-vous que ce nom qui m'honore, ce nom qui va parer votre enfant, je veuille le souiller par une trahison? Ah! vous me connaissez trop pour m'en croire capable; vous savez trop bien que si je pouvais cesser de vous aimer, la fierté seule suffirait pour me conserver chaste; mais je vous aime; et ce qui m'afflige le plus dans l'insulte que vous me faites, c'est que vous n'en doutez pas.
Ces derniers mots d'Ellénore parurent jeter un grand trouble dans l'esprit de M. de Rosmond; il y répondit par des dénégations faibles, des assurances vagues, et toutes les tendres humilités d'un faux repentir. C'était un moyen infaillible d'amener la conciliation; mais ce raccommodement, gâté par une arrière-pensée d'un côté et une rancune invincible de l'autre, laissa dans le coeur d'Ellénore une impression douloureuse, dont son imagination fit un pressentiment.
En amour, le premier sentiment qu'on se cache est un anneau de rompu dans la chaîne; on la rattache en vain, la suture s'en voit toujours, et puis l'on sait qu'elle peut se rompre.
Le refus, fait par lord Rosmond de quitter la vallée de Ham… rendit Ellénore prisonnière, tant elle craignait de rencontrer le comte Charles ou quelqu'un de ses amis. Elle n'osait même pas s'approcher de la fenêtre; car plus elle vivait cachée, plus ces messieurs faisaient d'efforts pour l'apercevoir; se promenant sans cesse autour du cottage, questionnant les domestiques, ils avaient plus d'une fois tenté de les séduire à prix d'argent pour obtenir d'eux la permission de se promener un instant dans les serres du jardin; mais l'incorruptible Maurice donnait à ses camarades l'exemple d'une discrétion à toute épreuve; il éconduisait tout le monde, même les gens d'affaires. Miss Harriette, à qui les fréquentes promenades des jeunes seigneurs attirés par le plaisir de voir Ellénore, donnaient des espérances pour son propre compte, grondait souvent Maurice de tout ce qu'il faisait et disait pour empêcher ces charmants curieux de pénétrer dans le cottage. Mais il était trop bien payé de sa surveillance pour s'en relâcher un instant.
Un jour M. de Ham…, riche banquier de Londres, envoya un de ses premiers commis pour remettre à miss Ellénore Mansley, une lettre importante. Maurice lui répondit qu'elle n'y était point, et qu'il fallait attendre le retour de mylord. En vain, le commis affirma qu'il était dans le secret de la présence de miss Mansley dans le cottage, en vain répéta-t-il qu'il était très-essentiel qu'elle signât la procuration dont il était porteur, Maurice fut inflexible. Il fallut se résigner à attendre l'heure où lord Rosmond revenait pour dîner, ou pour souper, selon qu'il s'amusait plus ou moins à Londres.
Il arriva vers les six heures, et s'enferma aussitôt dans son cabinet avec le commis, en ordonnant à ses gens de ne point avertir milady de son retour; après avoir congédié l'homme d'affaires, Frédérik passa chez Ellénore, et lui dit.
—Je vous apporte une triste et bonne nouvelle… ce pauvre marquis de
Croixville!…
—Eh! mon Dieu… qu'avez-vous à m'apprendre?
—Calmez-vous, ma chère Ellénore, songez à l'état où vous êtes, et qu'il ne faut pas vous abandonner à de trop vives émotions.
—Vous m'effrayez… quel malheur lui est-il donc arrivé?…
—Vraiment, en vous voyant aussi tremblante, j'hésite à vous le dire.
—Parlez, Frédérik… je vous en supplie! quel malheur l'a frappé?…
—Eh bien!… c'est le dernier…
—Il est mort! s'écria Ellénore en pâlissant.
—Oui, mort subitement…
—Et en maudissant Ellénore! s'écria-t-elle en sanglotant.
—Je ne le pense pas, reprend Frédérik. Ses dispositions en votre faveur en doivent ôter l'idée. La preuve en est dans la lettre que m'écrit M. Bernardi, son notaire et le mien.
Et voyant qu'Ellénore est trop absorbée dans sa douleur pour prendre connaissance de cette lettre, Frédérik se met à la lire tout haut.
«Monsieur le marquis,
»On m'assure que vous seul savez dans quel endroit s'est retirée mademoiselle Ellénore Mansley, après avoir quitté le château de M. le marquis de Croixville. Si cela est, veuillez avoir la bonté de faire parvenir à cette demoiselle la nouvelle de la mort du marquis de Croixville, qui a succombé, la semaine dernière, à une attaque d'apoplexie. Faites savoir à ladite demoiselle qu'elle est propriétaire d'une somme de trois cent mille francs, déposée chez moi, il y a un an, en son nom, somme dont M. de Croixville avait déclaré être le simple gérant, et qui doit être remise à sa mort entre les mains de la demoiselle Mansley. Ci-joint une procuration en bonne forme pour toucher cette somme et la remettre à qui de droit.
»J'ai l'honneur d'être, monsieur, etc.
***.»
—C'est se conduire en bon gentilhomme, dit Frédérik; il ne pouvait s'abuser sur le tort qu'il vous avait fait; il a voulu le réparer en assurant votre indépendance. Cela lui fait honneur… Malgré tous ses travers, c'était un homme d'un grand mérite et qui sera regretté… Mais c'est aussi trop le pleurer, ajouta-t-il en essuyant les larmes d'Ellénore; allons! signez cette procuration, qu'il faut renvoyer sur-le-champ à M. Bernardi.
—Moi accepter ses bienfaits quand je l'ai peut-être affligé mortellement!…
—Ce n'est point un bienfait, reprit Frédérik d'un ton imposant, c'est une dette, et la plus sacrée de toutes celles que l'on puisse contracter. Celui qui vous avait perdue à votre insu ne devait-il pas vous mettre à l'abri de la dégradation qu'entraîne la misère? Devait-il exposer la fierté de votre caractère à fléchir devant la nécessité? Non, il a fait son devoir; il a conservé ses droits de père, tels que vous l'en aviez revêtu; il a doté sa fille, et vous ne pouvez vous soustraire à sa générosité sans offenser sa mémoire.
—Je ferai ce que vous déciderez, dit Ellénore…, mais souffrez mes regrets… Je l'aimais tant avant de savoir les noms odieux qu'on donnait à sa tendresse pour moi… à ses soins… si bons… si paternels. Ah! je le sens, aujourd'hui qu'il n'est plus… mon coeur lui conservait un attachement que sa perfidie n'avait pu détruire… Oui, il était plus malheureux que coupable, je le sens aux pleurs que sa mort me coûte…
XX
Frédérik eut besoin d'employer tout l'ascendant que l'amour lui donnait sur Ellénore pour calmer sa douleur. Il se chargea du soin de répondre à son notaire pour l'engager à faire passer les fonds d'Ellénore à M. Ham…, banquier à Londres. Lorsqu'il fallut signer la procuration, Frédérik recommanda vivement à Ellénore de ne mettre au bas que ses noms de famille, en disant que le dépôt ayant été fait en son nom de demoiselle, il ne fallait pas y joindre celui de marquise de Rosmond. Ellénore obéit sans faire nulle observation. La somme déposée chez M. Bernardi fut bientôt confiée à M. Ham…, qui la plaça dans de si heureuses opérations qu'il en doubla en peu d'années le capital.
Ellénore devint mère, sa joie d'avoir un fils fut troublée par le sacrifice qu'on lui imposa de ne pas le nourrir de son lait. La révolution française venait d'éclater, M. de Rosmond prévoyait la nécessité de partir d'un moment à l'autre pour aller défendre les parents et les biens qu'il avait en France. Ellénore ne voulait pas que nul obstacle l'empêchât de le suivre. Le petit Frédérik fut donc confié à une bonne nourrice et resta sous les yeux de sa mère.
Il ne fallait rien moins que les horribles nouvelles qui se succédaient pour empoisonner un bonheur aussi doux; mais chaque jour apprenait à M. de Rosmond le pillage du château d'un ami, d'un parent, la mort violente de quelque malheureux soupçonné d'aristocratie; c'était à qui se sauverait de cette terre de liberté, où l'on commençait à arrêter tout le monde. M. de Rosmond, occupé à recevoir tout le monde ou à guider les amis qui venaient se réfugier à Londres, y était presque sans cesse, et Ellénore se voyait réduite à la société de miss Harriette et à ses phrases emphatiques sur les aventures, les rencontres romanesques qu'amèneraient sans doute de si grands événements.
Bien que le mariage d'Ellénore dût la rassurer sur son sort à venir, elle ne se vit pas sans quelque plaisir assez riche pour ne rien coûter à son mari; et elle bénit le souvenir de cet ami qui avait cherché à réparer le tort qu'il lui avait fait, en lui assurant une honnête indépendance. La dignité du caractère d'Ellénore rendait ce bienfait inappréciable; mais elle s'étonna d'en voir M. de Rosmond encore plus heureux qu'elle. Il dit même à propos de cet héritage plusieurs mots sur la liberté mutuelle qui résultait de l'argent dans toutes les associations, qui frappèrent désagréablement Ellénore; elle le trouva trop satisfait de savoir qu'avec ce modique revenu elle pourrait se passer de lui. En amour, tout désir d'affranchissement est une injure.
L'humeur de Frédérik devenait chaque jour plus sombre; mais Ellénore n'en accusait que les tristes nouvelles qui se succédaient. Les biens que la famille Rosmond avait en France venaient d'être saisis par des créanciers patriotes. Le père de Frédérik avait succombé au chagrin de se voir ruiné, et son fils se trouvait réduit à une faible somme placée chez son banquier à Londres. Il fallait se résigner à des économies, insupportables à M. de Rosmond. Ellénore allait être la plus riche du ménage, et c'était avec de tendres instances qu'elle conjurait Frédérik de disposer du peu qu'elle possédait pour l'employer comme il le désirait. Mais une telle somme était insuffisante à maintenir le luxe de M. de Rosmond. Dans son dépit, il se reprochait tout haut de n'avoir point profité de la révolution, qui ôtait à la cour de France tout moyen de sévir contre lui, et de la protection alors toute-puissante du duc d'Orléans, pour aller défendre ses biens, vendre et réaliser sa fortune, et la placer en Angleterre. Tous ces reproches semblaient dire: «Sans le sot attachement qui m'a retenu ici, je serais encore riche.»
L'idée d'être utile à Frédérik dans ces temps de troubles rendait Ellénore patiente à supporter tout ce que le malheur lui faisait dire d'injurieux; et puis elle croyait tant lui devoir, que rien ne pouvait lasser sa reconnaissance.
Une année se passa dans cette anxiété. Un jour, M. de Rosmond revint de Londres, l'air radieux, le regard animé. Ellénore s'empressa de lui demander quelle heureuse nouvelle le mettait en si bonne disposition.
—Quelles bonnes nouvelles? Ah! mon Dieu! répondit-il, elles sont plus mauvaises que jamais: les Français deviennent fous; le duc d'Orléans lui-même est effrayé de leur démence; il craint de l'avoir trop encouragée, c'est pour cela qu'il vient d'arriver à Londres chargé d'une mission qui déguise un exil. C'est une guerre à mort entre lui et la reine, dont tous deux seront peut-être victimes, tant les esprits sont révoltés; cela fait frémir pour l'avenir, et l'on doit s'estimer heureux de n'être pas témoin d'un spectacle si menaçant.
—Pourtant votre joie ne vient pas de là, dit Ellénore en portant sur
Frédérik un regard soupçonneux.
—Aussi n'en ai-je point, reprit-il, et je ne sais ce qui peut vous donner l'idée…
—Je me suis donc trompée, dit Ellénore sans perdre de vue Frédérik.
—D'autant plus trompée, répliqua M. de Rosmond, qu'à toute la peine que les affaires de France causent, il faut que je joigne le regret de vous quitter pour quelques jours.
—Vous éloigner d'ici? demanda vivement Ellénore. Iriez-vous à Paris? grand Dieu!
—Non, vraiment, je ne suis pas si fou, c'est bien assez de leur laisser mes biens sans leur donner ma tête; mais moins il reste de fortune, plus il faut en prendre soin, et c'est pour m'assurer le recouvrement d'une somme assez considérable que je me vois forcé de partir demain matin pour Édimbourg.
—Et votre absence durera…
—Quinze jours, tout au plus.
—Quinze mortels jours!…
—Peut-être moins si l'affaire qui me force d'aller là se termine promptement; ma chère Ellénore ne peut douter de mon empressement à revenir près d'elle.
Alors Frédérik somma Maurice pour lui ordonner de tout préparer pour son départ.
—Faudra-t-il prendre le grand nécessaire en bois d'ébène ou le petit en acajou? demanda Maurice.
—Le grand, et tu n'oublieras pas le coffret émaillé.
Or, ce coffret émaillé contenait les ordres, les plaques en diamants que lord Rosmond ne prenait jamais que pour aller à la cour. Ellénore en fit la remarque; ce qui parut embarrasser Frédérik; mais il dit que ce coffret renfermait encore d'autres bijoux qu'il voulait déposer chez son banquier, pour plus de sûreté.
Cet incident, si peu important en apparence, jeta l'inquiétude dans l'esprit d'Ellénore. Il lui vint pour la première fois à l'idée que Frédérik ne lui disait pas la vérité; elle cessa de le questionner de peur de l'entraîner dans quelqu'autre mensonge, et se contenta de se dire:
—C'est un mystère que je ne dois pas pénétrer.
Le lendemain matin, en recevant les adieux de Frédérik, Ellénore fondit en larmes.
—Ah! c'est faire trop d'honneur à une si courte absence, s'écria M. de
Rosmond en voyant la douleur qu'Ellénore tentait en vain de surmonter.
—C'est vrai, dit-elle, je dois vous paraître ridicule, mais j'ai l'âme pénétrée de tristesse comme à l'approche d'un grand malheur.
—Cependant je ne vous laisse pas seule, ma cousine m'a promis de venir s'installer ici pendant mon absence; elle vous tiendra compagnie. Je sais bien qu'elle n'est pas toujours amusante et qu'il faut avoir un complice pour rire de ses bizarreries, de ses grandes phrases; mais vous les retiendrez pour me les écrire, cela vous distraira: sans compter que votre enfant vous occupe du matin au soir. Allez, vous aurez à peine le temps de penser à moi.
Ellénore sourit tristement à cette espèce de reproche, et pensa qu'il était inutile de s'en justifier. En ce moment, Maurice vint apporter à son maître un portefeuille rempli de banknotes. Ellénore s'étonna de le voir se munir d'une somme aussi forte pour entreprendre un si petit voyage; mais elle n'en fit point tout haut l'observation. Cette richesse présente ne s'accordait pas avec ce que M. de Rosmond lui avait dit peu de jours avant, de la gêne qu'il éprouvait depuis qu'il ne recevait plus aucuns fonds de France; tout, jusqu'au brillant équipage venu pour le prendre, lui paraissait étrange et la plongeait dans des suppositions qui se détruisaient l'une par l'autre. Mais ce qui la frappa le plus désagréablement, ce fut la manière dont M. de Rosmond repoussa les caresses du petit Frédérik, qui s'attachait à sa jambe comme pour l'empêcher de partir. L'enfant était caressant jusqu'à l'importunité, il est vrai, mais l'impatience de son père, la violence qu'il mit à l'éloigner de lui, à ordonner à la nourrice d'emporter son enfant, révoltèrent le coeur d'Ellénore.
—Il faut que ce voyage vous donne bien de l'humeur, dit-elle, pour traiter ainsi ce pauvre petit?
—C'est qu'il est insupportable, lorsqu'on a quelque chose d'important à faire, d'être ainsi obsédé, reprit M. de Rosmond; ah! vous l'aurez bientôt consolé de ce chagrin. Adieu, ajouta-t-il en s'approchant d'Ellénore pour l'embrasser; mais sa tendresse maternelle était blessée, elle accueillit froidement Frédérik.
—Au nom du ciel, ne me quittez point ainsi, dit-il d'un accent pénétré. Ne me gardez point rancune… Croyez qu'en vous affligeant, je suis plus à plaindre que vous… que la nécessité seule… que je vous aime plus que tout… que je n'aimerai jamais personne autant que ma chère Ellénore… que son amour est ma vie, et que si elle pouvait jamais se donner à un autre… Mais je délire, ajouta-t-il en s'efforçant de se calmer; pardonnez-moi de vous dire tant d'extravagances… C'est le regret de vous quitter qui me fait perdre la tête… Soyez indulgente.
Sans mieux comprendre ce retour de tendresse que le mouvement de dureté qui l'avait précédé, Ellénore tendit sa main à Frédérik, serra affectueusement la sienne, et le suivit en silence jusqu'à sa voiture.
XXI
Ellénore était encore sous le poids des réflexions qu'elle amassait l'une sur l'autre pour expliquer la conduite de Frédérik, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée de miss Harriette; elle eut peine à contenir un signe d'impatience en voyant troubler sitôt sa solitude; mais elle se dit: «elle me parlera de lui», et elle se rendit dans le salon où elle trouva la vieille miss entourée de malles, de cartons, comme si elle avait dû passer des années au cottage, Ellénore ne put s'empêcher de lui en faire la remarque, et miss Harriette répondit qu'elle ne marchait jamais sans tout ce qu'elle possédait de robes; on ne sait pas ce qui peut arriver ajouta-t-elle; vous avez beau vous obstiner à ne recevoir personne, vous verrez qu'il surviendra une circonstance, un hasard qui vous forcera à rompre ce voeu ridicule, et puis, qui peut être à l'abri d'une rencontre?
—Moi, dit Ellénore, moi qui ne sors jamais, et dont les promenades ne vont pas au delà de mon jardin!
—Ah! c'est s'emprisonner trop volontairement! et je ne vous promets pas, ma chère cousine, de me conformer aussi scrupuleusement aux recommandations de Frédérik. D'ailleurs, cette manière de se cacher à tous les yeux n'est bonne qu'à exciter la curiosité; je lui en ai donné la preuve en lui montrant les lettres qu'on m'adresse de tous côtés pour savoir de moi, s'il n'y a pas moyen de pénétrer dans ce charmant cottage, d'y rendre ses hommages, à la beauté qu'on y renferme? quels sont les jours où il va à Londres? les heures où vous êtes seule? enfin cent questions de ce genre qui révèlent assez les sentiments de ceux qui les font, sentiments que les difficultés exaltent, et qui finiront par éclater d'une façon terrible.
—Je crains peu ces passions imaginaires, reprit en souriant Ellénore, et ne crois point à l'amour qui n'est point encouragé.
—Malheureuse enfant! s'écria miss Harriette d'un ton tragique, combien cette confiance peut vous être fatale! Heureusement pour vous, Frédérik ne la partage point, et son humeur jalouse vous garantira toujours des pièges de la séduction.
—Vous l'avez donc vu souvent très-jaloux?… demanda Ellénore avec trouble.
—Jaloux jusqu'à la cruauté, reprit miss Harriette, sans penser à l'effet que devait produire ce qu'elle disait de son cousin sur l'esprit d'Ellénore; d'abord, dans son enfance, c'était un vrai diable, il se mettait dans des accès de colère à faire trembler son gouverneur. Un jour il a manqué tuer son frère cadet, parce que, étant malade, on avait donné au pauvre petit plus de joujoux qu'à lui. Que voulez-vous, il est né jaloux. La petite Fanny en sait quelque chose, et je connais certaine lady qui… Mais il ne faut pas tout dire. Le fait est que la passion entraîne avec elle bien des inconvénients. Et miss Harriette, continuant sur ce ton, raconta plusieurs aventures de Frédérik qui ne prouvaient pas en faveur de sa bonté ni de sa constance.
Le désir de raconter entraîne souvent les vieux parents dans ces sortes de délations; ils parlent des défauts des gens qu'ils ont élevés, comme s'ils s'en étaient corrigés; et le ciel sait si l'on se corrige! Ellénore écouta avec avidité les moindres détails qui lui révélaient le caractère de Frédérik, et depuis ramena souvent miss Harriette sur le sujet de cet entretien. Pourtant, elle n'en sortait jamais que l'âme attristée; mais elle avait entendu répéter cent fois le nom de celui qu'elle aimait, et elle consentait à payer ce plaisir par le chagrin de voir mutiler son idole.
Miss Harriette ne fut pas longtemps sans remarquer la quantité de promeneurs qui passaient et repassaient journellement devant la porte du cottage; aussi prenait-elle le soin de se parer et de se mettre à sa fenêtre en dépit du froid ou de la chaleur, tant qu'elle avait la chance de voir passer quelqu'élégant cavalier. Enfin, elle crut s'apercevoir qu'elle était reconnue de celui qui lui plaisait le mieux; il venait de lui faire un salut très-gracieux, elle y avait répondu par une révérence et un regard pudique fort encourageant; aussi le cavalier ne tarda-t-il point à revenir tout seul sur la colline qui dominait la prairie entourant le cottage. Cette prairie était entrecoupée de haies vives, que le cavalier s'amusait à faire franchir d'un saut à son cheval, à la grande émotion de miss Harriette, qui jetait un cri d'effroi à chaque bond du coursier. Il n'y avait plus qu'une haie à sauter, lorsque le cheval mal lancé ou trop retenu dans son élan, s'embarrassa les pieds dans les épines et tomba sous la fenêtre d'où miss Harriette contemplait cet exercice équestre.
Elle crie, elle appelle tous les gens de la maison pour voler au secours du malheureux qu'elle suppose être mourant de sa chute; elle les conduit elle-même près de lui, leur ordonne de le porter dans la maison, on le dépose sur le canapé du parloir; comme il paraît évanoui, et que son visage déchiré par les épines de la haie est couvert en partie de sang, miss Harriette ne confie qu'à elle le soin d'étancher ce sang précieux. Elle baignait d'eau le front du blessé, lorsqu'Ellénore, attirée par le bruit de l'événement, arrive et reconnaît le comte Charles de Norbelle.
Dans son premier mouvement, elle va refermer la porte et remonter dans sa chambre; mais miss Harriette dont la main posée sur le coeur du blessé, en sent redoubler les battements, s'écrie: Il se meurt!… Voilà les convulsions qui le prennent! Oh! mon Dieu! coure vite chercher le docteur!…
Ellénore, effrayée par ces exclamations, s'approche du canapé, et, voyant le comte immobile et ensanglanté, répète l'ordre d'aller chercher du secours au village voisin; mais le souvenir des soupçons de Frédérik à propos de M. de Norbelle revenant tout à coup à son esprit, elle sort de la chambre sous prétexte de presser le départ du domestique chargé de courir après le chirurgien, et elle laisse le blessé livré aux tendres soins de miss Harriette.
Il avait espéré mieux; et, voyant que le temps se passait sans ramener près de lui Ellénore, il se décide à sortir de cet évanouissement, et à ne pas attendre la visite du chirurgien, qui aurait constaté qu'il n'avait aucune blessure grave; il se contente de demander à la vieille miss la permission de venir la remercier de ses bons soins dès qu'il sera rétabli de cette chute, ce qu'elle lui accorde avec reconnaissance; puis il veut à toute force se traîner en boitant jusqu'à la grille où l'on avait attaché son cheval; en vain miss Harriette se récrie sur le danger de remonter sur ce même cheval, qui avait failli tuer son maître, sur la souffrance qu'il aurait à braver pendant la route avant d'être à Londres. Le comte de Norbelle, feignant de surmonter toutes les douleurs pour ne pas prolonger l'embarras qu'il cause, enfourche péniblement son cheval, glisse deux guinées dans la main du palefrenier qui tenait la bride, et s'éloigne en jetant sur miss Harriette un regard qui voulait dire: «à bientôt.»
—Vous avez été fort peu charitable pour cet intéressant jeune homme, dit miss Harriette en entrant chez Ellénore.
—C'est que je le connais, répondit-elle, et que j'ai des raisons de croire que sa chute a été volontaire.
—Quelle idée! risquer de se casser bras et jambes par caprice!
—Non pas par caprice, mais pour avoir un prétexte d'entrer ici.
—Quand cela serait! comment ne pas être touchée d'un pareil dévouement: risquer sa vie pour apercevoir celle qu'on aime! Ah! que d'excuses porte avec elle une si noble audace!
—Je ne soupçonne pas le comte de Norbelle de tant d'héroïsme; c'est tout simplement une vive curiosité qui l'a engagé à cette comédie.
—Peut-être avait-il un motif moins vulgaire pour désirer pénétrer dans cette maison, dit miss Harriette avec un air moitié fat et moitié mystérieux. Et moi aussi je le connais, ajouta-t-elle en se rengorgeant, non par son nom, car j'étais loin de me douter que ce beau jeune homme qui venait chaque jour se promener dans la prairie sous mes fenêtres fût cet élégant comte de Norbelle, dont les amours avec la belle madame V… ont fait tant de bruit cet hiver à Paris. Maintenant que je sais tous les égards qu'il mérite, je ne manquerai pas à lui témoigner combien…
—Ah! par grâce, chère miss, interrompit Ellénore, ne l'attirez point ici, ce serait déplaire souverainement à Frédérik.
—Auraient-ils eu quelque vive querelle ensemble? Seraient-ils ennemis?
—Je ne sais, mais Frédérik a de puissants motifs pour ne le point recevoir. D'ailleurs, vous n'ignorez pas la complète solitude où il veut que je vive et les raisons impérieuses qui nous obligent à ne communiquer avec aucune personne de la cour de France ou de celle de Londres.
—Croyez que j'ai pour les secrets une discrétion à toute épreuve, mais quand cette discrétion peut s'accorder avec les intérêts d'un sentiment irréprochable, il est inutile, que dis-je, il est coupable de répondre par le dédain, l'insensibilité, aux preuves d'un dévouement si honorable pour celle qui l'inspire. Vous êtes bien la maîtresse d'en agir selon vos préventions, mais chacun a ses devoirs, et celui qui ordonne de reconnaître certains égards n'est pas moins indispensable qu'un autre.
Ellénore, voyant qu'elle n'avait rien à attendre de la raison de miss Harriette, eut recours à la prière, et la conjura d'attendre qu'elle fût retournée chez elle pour recevoir le comte de Norbelle.
—D'ailleurs, plus vous lui portez intérêt, ajouta-t-elle, plus vous devez craindre ce qui pourrait résulter d'une rencontre entre lui et Frédérik.
—Quoi! vous pensez qu'ils en viendraient à se mesurer ensemble? dit la vieille folle, fière de l'idée que deux hommes se battraient pour elle! Ah! vous me faites frémir! Comptez que je mettrai tous mes soins à éviter cette catastrophe, et que mon cousin n'aura pas l'occasion de satisfaire son injuste haine!
Ellénore ignorait que c'était flatter la manie de miss Harriette que de lui donner l'espérance d'être l'objet ou le témoin d'un événement tragique. Elle pensa en avoir dit assez pour la déterminer à ne plus avoir aucun rapport avec le comte de Norbelle; rien n'était plus facile que de lui faire dire lorsqu'il reviendrait au cottage, que ces dames n'étaient point visibles; mais ce n'est pas ainsi qu'en agissent les héroïnes de romans, et miss Harriette crut plus convenable de tracer ces mots sur un papier ambré:
«On me défend de vous recevoir, devinez s'il se peut la cause de cette cruelle rigueur, et croyez que personne ne s'en afflige plus que la malheureuse Harriette.»
Ravie de ce pathos sentimental, elle chargea le berger, dont les moutons paissaient dans la prairie, de remettre son billet au beau cavalier qu'il avait aidé à secourir peu de jours avant. Ce service, richement payé, fut rendu avec exactitude. Le comte Charles, devinant l'illusion que se faisait la vieille miss, se promit d'en profiter pour arriver jusqu'à Ellénore, et il écrivit au crayon sur un des feuillets de son agenda:
«Il n'est pas de pouvoir au monde qui m'empêche de porter à vos pieds l'hommage de ma reconnaissance; dussiez-vous me laisser passer la nuit sous vos fenêtres sans me donner la consolation de vous entretenir un moment, l'aurore m'y trouvera, et ma constance à attendre un mot, un regard de celle qu'on ne peut voir sans l'adorer, vous apprendra ce que je n'ose dire.»
Il n'en fallait pas davantage pour mettre le comble au délire d'une tête aussi folle.
—Enfin, s'écria miss Harriette en pressant sur ses lèvres ces lignes, dont les caractères s'effaçaient sous ses baisers, enfin j'ai trouvé celui qui devait répondre à tout ce que mon coeur a de passion, de tendresse, celui qui comprend ainsi que moi ce que l'amour exige, celui que nul obstacle n'arrête! Béni soit le malheur qui nous a réunis, ce malheur qui lui a démontré tout à coup les trésors de sensibilité que renferme mon âme! Et je sacrifierais le bonheur de me consacrer à un tel amour! je repousserais les voeux d'un homme aussi adorable, par déférence pour l'antipathie d'un parent! Non, il y va de ma destinée; j'ai trop longtemps attendu la félicité qui m'est offerte en ce jour, je ne l'immolerai pas au caprice de mon cousin.
Alors la vieille miss, cherchant à concilier ses projets romanesques avec la crainte de provoquer quelque acte de violence de la part de Frédérik, se décida d'abord à ne mettre personne dans sa confidence, puis à descendre dans le jardin au milieu de la nuit, et à se munir d'une des clefs qui ouvraient la porte donnant sur les prés; car la haie qui entourait l'enclos était si large et si touffue qu'on ne pouvait la franchir sans beaucoup de difficultés.
Pendant que cette intrigue singulière se tramait, Ellénore, renfermée dans sa chambre, méditait sur une lettre de Frédérik qui lui annonçait son prochain retour sans en préciser l'instant. Il régnait dans cette lettre une sorte de contrainte mêlée à des assurances d'amour, à des promesses de dévouement pour l'avenir, quels que fussent les événements qui pourraient jeter le trouble dans le lien qui les unissait. C'étaient des serments inutiles, des prévisions effrayantes, des contradictions difficiles à expliquer, dont l'esprit d'Ellénore s'épuisait en vain à chercher la cause. Mais elle allait revoir Frédérik, elle allait lire dans ses yeux ce qu'il lui fallait croire, et il n'est point de craintes vagues, de pressentiments funestes dont la joie d'un retour ne triomphe.
XXII
En s'embarquant dans la plus ridicule aventure, le comte Charles n'avait pas prévu les difficultés d'un rendez-vous nocturne avec une femme vieille et laide dont il fallait ménager l'amour-propre, sous peine de s'en faire une ennemie dangereuse. Mais il fallait vaincre cette difficulté pour arriver à son but; et le comte n'hésita point à l'affronter. D'ailleurs le comique de la situation lui promettait des récits amusants dont ses amis riraient de bon coeur, et cela maintenait son courage. Il était trop certain que sa belle ne le ferait pas attendre et peut-être pas languir; aussi avait-il préparé un moyen sûr d'interrompre l'entretien. A un signal convenu, un de ses gens vêtu en gentleman, devait faire du bruit, s'avancer vers la petite porte, enfin donner la crainte d'une surprise qui ternirait pour jamais un honneur si longtemps conservé sans tache. Le comte avait de plus un grand intérêt à faire parvenir à Ellénore un avis important; cet avis était contenu dans une lettre, et il fallait qu'il le donnât lui-même à Ellénore, car personne ne se serait chargé de la remettre.
—Est-ce vous, Charles? dit miss Harriette, en entendant marcher de l'autre côté de la haie.
—Oui, ouvrez.
Et la sensible miss tira le verrou, et tourna la clef d'une main tremblante. M. de Norbelle poussa la porte, et se jetant aux pieds de miss Harriette:
—Merci mille fois de cette preuve de confiance, dit-il à voix basse. Mais se relevant aussitôt: allons vers la maison, ajouta-t-il, car ici l'on pourrait nous entendre. Je crois avoir été suivi par un homme, qui m'avait tout l'air d'être un espion de…
—Y pensez-vous? grand Dieu! Aller près de la maison, sous les fenêtres de ma cousine, qui passe une partie de ses nuits à lire ou à pleurer, car la pauvre femme est, depuis l'absence de Frédérik, dans une tristesse…
—Il la rend malheureuse, n'est-ce pas?
—Non, vraiment, mais il faut si peu de chose pour jeter l'alarme dans un coeur bien épris! Si vous saviez comme mon coeur bat!…
—Et le mien donc!… pour s'affliger ainsi, elle est jalouse sans doute?
—Je ne pense pas qu'elle ait sujet de l'être; mais est-il besoin de voir les preuves de la trahison pour la redouter? la crainte n'est-elle pas inhérente à l'amour, et tenez, dans ce moment même, où votre dévouement, où la démarche que vous avez exigée de ma faiblesse devraient ne me laisser aucun doute, j'éprouve le besoin d'être rassurée par de nouveaux serments…
—Des serments, s'écria le comte; ah! nul ne me coûtera pour vous rendre la sécurité! pour vous prouver l'excès de…
—Assez, assez, interrompit miss Harriette, en repoussant la main qui s'emparait de la sienne, n'abusez pas de l'avantage que vous donne une coupable imprudence; en me livrant à la loyauté d'un chevalier français, j'ai cru ne courir aucun risque.
—Et vous ne vous êtes pas trompée. Le ciel me confonde, si, malgré tout ce que je vois de séduisant, j'ai jamais eu la pensée d'outrager tant de charmes! Ne sais-je pas bien ce qu'on doit à l'illustre parente des Rosmond, et comment son noble cousin vengerait l'honneur de sa cousine si quelqu'un osait l'attaquer; car Frédérik est violent, n'est-ce pas?
—Violent à l'excès.
—Despote même; c'est lui qui exige d'Ellénore de vivre ainsi renfermée?
—Non-seulement renfermée, mais il soustrait les lettres qu'on lui écrit, et lui fait des scènes à propos des gens qui passent sous ses fenêtres.
Et voilà pourquoi aucun de mes billets ne lui est parvenu, pensa le comte. Puis il dit:
—Vraiment, il pousse la démence jusque-là?
—S'il venait à savoir qu'un homme a pénétré la nuit dans ce jardin, il tuerait Ellénore.
—Grand Dieu! s'écria le comte Charles en pâlissant, je ne veux pas rester un moment de plus ici, si j'allais être cause…. ah! j'en mourrais de…. et pourtant je dois….
—Restez, interrompit miss Harriette en s'emparant à son tour de la main du comte; nous n'avons nulle surprise à craindre de la part de Frédérik, il est à Édimbourg encore pour quelque temps; et j'avoue que la générosité de votre conduite envers moi me fait désirer son retour; car il est de certains intérêts qu'un tiers seul peut traiter. Vous comprenez, ajouta miss Harriette en baissant les yeux et en serrant tendrement la main qu'elle tenait.
Mais le comte, uniquement occupé du malheur que sa présence la nuit au cottage pouvait attirer sur Ellénore, redoubla de questions sur ce sujet.
—Oui, il est trop vrai, répondit miss Harriette quand la jalousie l'égare, Frédérik ne se possède plus. Ah! c'est que nous sommes passionnés dans notre famille, et que moi-même je ne répondrais point de ne pas me porter à quelque crime si j'avais là sous les yeux la preuve que celui à qui je livre mon honneur et ma vie, répond à tant de sacrifices par la plus infâme perfidie!
—Et, vous aussi, loin de blâmer, d'adoucir sa violence, vous l'approuvez, c'est fort mal, mais qu'en pense Ellénore? s'en plaint-elle quelquefois?
—Jamais.
—Ne la croyez-vous pas un peu lasse de la vie qu'elle mène et de cette tyrannie jalouse que l'on a peine à comprendre, car s'il en faut croire certain bruit, M. de Rosmond serait trop infidèle pour avoir le droit d'être jaloux?
—Hélas! l'un n'empêche pas l'autre, dit en soupirant miss Harriette, c'est un tort qui n'appartient qu'à notre sexe; mais j'espère que mon Charles ne me donnera jamais l'occasion de lui pardonner un tel forfait, ajouta-t-elle en minaudant.
—Quels sont les jours, les heures où votre cousin se rend habituellement à Londres?
—Vous êtes certain de le trouver ici, presque tous matins vers midi; mais, plus tard, il monte à cheval et va souvent dîner en ville. Le plus sûr serait de lui écrire un mot pour lui demander un rendez-vous. Voulez-vous que je le prévienne?
—Non vraiment, gardez-vous-en bien, dit le comte avec effroi; ce serait nous perdre.
—Par quelle raison? Ce que vous avez à lui demander ne peut que lui faire honneur.
—Sans doute, mais des raisons… que je ne puis encore vous confier m'obligent à différer. Il faut avant tout que vous me teniez au courant des démarches de votre cousin, que vous m'instruisiez de son retour, des projets qu'il médite; il faut que je puisse vous voir avec plus de sécurité, ajouta avec vivacité le comte, car cet homme qui s'obstinait tout à l'heure à me suivre m'inspire des soupçons, et je ne veux pas que mon bonheur vous coûte le moindre désagrément… Nous ne sommes pas en sûreté dans ce jardin, dont la clôture est trop basse pour nous soustraire aux regards des passants; ne vous serait-il pas possible de me recevoir plus secrètement?
Et le comte adressait cette prière du ton le plus tendre.
—Quoi… vous exigeriez?… reprit-elle en balbutiant.
—Je n'exige pas, je supplie; mais dans la maison, à cette heure où tout dort, je serais moins exposé à une surprise.
—Songez donc ce qu'on penserait si…
—Qu'importe, au point où nous en sommes!…
—Cruel, comme vous abusez de votre empire!… Dois-je en croire vos serments, puis-je me fier à vous?
—Comme à votre ange gardien…
—Mais, faut-il l'avouer? c'est moi que je redoute; oui, Charles, c'est ce coeur trop faible… pour résister aux élans de votre passion, ce coeur dont les battements vous révèlent mon délire…
En parlant ainsi, miss Harriette pressait la main du comte sur son sein, tandis qu'il la soulevait de l'autre main pour l'entraîner dans la maison. La tête languissamment appuyée sur l'épaule de son Charles, elle se laissait doucement entraîner vers les marches du perron.
Tout à coup, le bruit d'une fenêtre qu'on ouvre et celui d'une sonnette se firent entendre, alors M. de Norbelle se débarrasse à la hâte du charmant fardeau qu'il soutenait, il s'enfuit précipitamment du jardin, court rejoindre son cheval dans la prairie, et s'éloigne au plus vite en ne pouvant s'empêcher de rire de la manière un peu brusque dont il a déposé sur le sable sa divine conquête.
Un moment avant, mademoiselle Rosalie était venue réveiller sa maîtresse pour lui dire qu'un homme avait été aperçu par Tom dans le jardin, et qu'il était allé appeler ses camarades pour être en force contre le voleur. Ellénore, effrayée, avait passé un peignoir, et, croyant entendre parler sous sa fenêtre, elle s'était décidée à l'ouvrir; mais pendant qu'elle poussait les volets, les causeurs s'étaient évadés. Chacun des domestiques, armé de fusils, de bâtons, de flambeaux, de lanternes, cherchait à découvrir le bandit qui n'avait pas eu le temps de refermer la petite porte du jardin. Toute la maison était en émoi, et la pauvre Ellénore pressentant quelque nouveau chagrin par suite de cet esclandre nocturne, faisait de sincères voeux pour qu'on trouvât le coupable.
En cet instant, le roulement d'une voiture fit trembler les vitres.
—C'est Frédérik, s'écrie Ellénore. Elle veut se lever de la place où elle est assise pour courir au-devant de lui… Son émotion l'en empêche… La porte s'ouvre avec violence, et M. de Rosmond, la colère dans les yeux, tremblant, pâle de rage, court vers Ellénore, s'empare de son bras comme pour l'empêcher de fuir, et s'écrie:
—Misérable! c'est donc ainsi que tu me trompes, que tu reconnais ce que j'ai fait pour toi?
—Au nom du ciel, Frédérik, ne me jugez pas sans m'entendre… Je ne suis pas coupable…
—Assez mentir, je ne t'écoute plus.
—Un homme a été vu cette nuit ici, c'est vrai, on le cherche, attendez qu'on le découvre, et vous saurez alors…
—Tu sais bien qu'il a fui à temps qu'il est à l'abri de toutes recherches…
—Je ne l'ai pas vu, je le jure…
—Je l'ai bien reconnu, moi, ce beau comte de Norbelle! les lumières de ma voiture m'ont permis d'admirer son front radieux, son air triomphant.
—Quoi! c'était lui? s'écria Ellénore.
—Ah! tu feins de l'ignorer, tu penses m'abuser encore en niant lâchement ta perfidie, quand je te vois tremblante pour lui, quand je te surprends dans tout le désordre du crime, encore souillée des caresses de ton amant!… Fuis, malheureuse! infâme créature! va-t'en, va rejoindre celui que tu quittes, va lui demander secours contre moi, car, je le sens, le besoin de la vengeance ne s'arrêtera pas à lui!…
—Frédérik, calmez-vous! Évitez-vous un remords éternel!
—Ah! tu crains pour sa vie! mais il te pleurera aussi, lui… cria M. de Rosmond avec l'accent furieux. Alors, dans son délire, il saisit le stylet qui est sur la table d'Ellénore et la frappe au sein. Son sang jaillit, Ellénore tombe sans mouvement.
—Que faites-vous? O ciel! s'écrie miss Harriette, qui accourt. Elle est innocente, je vous le jure sur l'honneur.
Et elle arrache le poignard du sein d'Ellénore, et elle appelle au secours… Mais la pauvre blessée, reprenant ses esprits, lui fait signe de se taire. Puis elle conjure Rosalie et miss Harriette de ne laisser pénétrer personne dans sa chambre.
—Si je meurs, dit-elle d'une voix affaiblie, que l'on ignore la main qui m'a frappée, et si le ciel veut que je survive à tant d'injustices, eh bien, vos soins me suffiront.
En parlant ainsi, elle faisait baigner d'eau sa plaie par Rosalie, puis elle pria miss Harriette de faire de la charpie pour couvrir sa blessure… Et Frédérik, pâle, immobile, respirant à peine, fixait un regard stupide sur ce qui se passait. Ce que venait de dire miss Harriette, sans porter la conviction dans son âme, avait eu sur lui l'effet d'une assertion vraie, dont la puissance agit en dépit du raisonnement. La vue du sang qu'il faisait couler le glaçait d'effroi; la terreur avait fait place au délire. Croyant à chaque instant voir les yeux d'Ellénore se fermer pour toujours, il semblait attendre ce moment fatal pour se frapper lui-même, et le bourreau inspirait plus de pitié que la victime.
Après être parvenue à arrêter le sang qui sortait de la blessure, miss Harriette dit à Rosalie de l'aider à porter Ellénore dans son lit, car l'état de faiblesse où elle se trouvait ne lui permettait pas de faire aucun mouvement. Frédérik, voyant la peine qu'elles avaient à la soulever, s'élança machinalement vers Ellénore qui ne comprenait pas qu'on pût passer si vite de la férocité à la commisération.
—Rosalie, dit-il, qu'on aille vite chercher un chirurgien.
—Je vous défends de me quitter, dit Ellénore à mademoiselle Rosalie.
Je ne veux voir personne. C'est la seule grâce que je vous demande,
Frédérik. A ce prix, je vous pardonne. Autrement, je le jure, le
chirurgien arrivera trop tard.
—Ellénore, Ellénore! s'écria Frédérik en tombant à genoux; je suis un monstre, un traître, un assassin indigne de pardon. Accuse-moi, fais-moi subir le sort que je mérite… Venge-toi d'un malheureux trop coupable pour croire à la vertu, trop passionné pour résister à sa fureur jalouse… Venge-toi, te dis-je… cela calmera mes remords.
—J'aime mieux pardonner, dit Ellénore en pressant la main de Frédérik, cette main teinte de son sang.
—Mon Dieu! que faut-il faire pour mériter tant de clémence?
—Ne plus douter de moi, reprit Ellénore; et ses forces étant épuisées par tant d'émotions différentes, elle perdit connaissance.
XXIII
Ellénore s'obstina à ne pas voir de chirurgien et à se guérir par le seul secours de l'eau, remède efficace, rarement employé à cette époque et dont on fait un grand usage aujourd'hui pour cicatriser les blessures. La sienne n'était pas aussi profonde que l'on avait présumé à la violence de l'hémorragie qui en était résultée, et elle se referma bientôt.
D'abord Frédérik parut très-joyeux d'avoir frappé d'une main tremblante; car miss Harriette, dans sa loyauté chevaleresque, n'avait pas hésité à lui raconter comment elle était seule l'héroïne de l'aventure nocturne qui avait attiré le comte de Norbelle au cottage; elle affirma de plus que le comte Charles ne tarderait pas à venir lui-même donner explication de ce mystère par une proposition qui serait sans doute accueillie favorablement de toute la famille Rosmond.
A ce récit, Frédérik avait souri de pitié en devinant la manière ingénieuse dont M. de Norbelle s'était servi du ridicule de miss Harriette pour arriver jusqu'à Ellénore. Mais il lui fut prouvé que celle-ci ignorait complétement le rendez-vous donné par sa cousine, et les projets insensés de cette vieille fille.
La suite de cette explication devait nécessairement ramener le calme dans l'esprit de Frédérik et Ellénore s'étonna de le voir encore plus soucieux que de coutume; pourtant, il ne se plaignait plus de sa fortune; il semblait qu'une main invisible lui prodiguât toutes les choses dont il déplorait la privation. Ses projets d'économie étaient abandonnés. Il revenait souvent de Londres avec de nouveaux chevaux plus beaux l'un que l'autre, tout en lui annonçait un surcroît d'élégance. Mais cette prospérité inexplicable, loin de le mettre en bonne humeur ne pouvait triompher de la préoccupation pénible empreinte sur son front. Plusieurs fois, Ellénore l'avait questionné sur la cause du tourment qu'il cherchait à dissimuler: il avait toujours répondu que ce prétendu tourment était une vision de l'esprit d'Ellénore, réponse qui, sans la rassurer, lui imposa la loi de ne plus le questionner.
Un matin Frédérik arriva très-ému et dit:
—Il faut que je vous quitte encore, chère Ellénore; le duc d'Orléans, las d'attendre son rappel à Paris, se décide à y retourner; il prétend être certain d'un accueil excellent de la part du peuple; ce qui obligera la cour à le bien recevoir, en dépit de toute rancune. S'il faut en croire les gens bien instruits, le duc touche au moment de récolter le fruit de ses concessions démocratiques; sa popularité est telle, que sans M. de La Fayette et ses vieilles idées de monarchie constitutionnelle, on porterait en triomphe demain le duc d'Orléans. C'est sans doute pour profiter de l'enthousiasme qu'il inspire que le prince retourne en hâte à Paris. Il désire que je l'y accompagne; et vous devinez, ma chère, ce qui peut résulter d'avantageux pour moi de cette faveur.
—J'avoue que le danger de vous trouver en France dans ces moments de trouble, est la seule idée qui me frappe, dit Ellénore avec tristesse.
—Ce danger très-réel pour les ennemis du prince n'existe pas pour ses amis. Rassurez-vous donc; d'ailleurs, le passe-port que j'emporte me donnera toujours les moyens de revenir dès que je jugerai prudent de quitter la partie; mais avant d'en venir là, il faut profiter de la chance. La fortune, comme toutes les femmes, se venge des dédains, et c'est mériter sa colère que de ne pas saisir les bonnes occasions qu'elle vous offre… n'êtes-vous pas de cet avis? ajouta Frédérik, en voyant Ellénore absorbée dans ses réflexions.
—Oui…, vous avez… raison, reprit-elle, sans trop savoir ce qu'elle disait… D'ailleurs vous seul… pouvez juger de la nécessité de ce voyage… Mais vous n'exigez pas que je m'en réjouisse! n'est-ce pas? Si du moins je pouvais vous suivre!…
—Ce serait une folie, conduire une femme au milieu d'un tel désordre, vous m'en feriez bientôt vous-même le reproche.
—Jamais je ne vous reprocherai de m'associer à vos dangers. Mais il vous convient mieux d'aller à Paris sans moi, que votre volonté soit faite, dit Ellénore, en se levant pour aller cacher ses larmes.
Frédérik ne tenta point de la retenir; ces adieux, embarrassants pour lui et pénibles pour Ellénore, il était content de les abréger; aussi s'empressa-t-il de retourner à Londres sans même embrasser son enfant.
Cette nouvelle séparation plongea Ellénore dans une tristesse profonde, que l'absence de lettres devait encore augmenter. D'abord elle chercha à s'expliquer le silence de Frédérik par les nombreuses occupations qui devaient prendre tous ses moments; puis le raisonnement cédant à l'inquiétude, elle se figura Frédérik exposé à toute la fureur d'un peuple en démence ou gémissant au fond d'une prison; elle supplia miss Harriette d'aller aux informations près des émigrés français de sa connaissance, pour savoir en détail ce qui se passait à Paris, et si l'un deux avait quelque nouvelle de lord Rosmond.
Miss Harriette, encore très-offensée de la manière dont son cousin avait refusé de croire aux intentions matrimoniales du comte de Norbelle, n'avait pas paru depuis longtemps au cottage, mais Ellénore réclamait son secours dans une circonstance qui pouvait amener quelque événement, et elle n'hésita pas à se rendre à Londres, chez un de ses vieux parents qu'elle supposait au courant de ce que faisait en France M. de Rosmond. En effet, elle sut par lui que Frédérik se portait fort bien, et que, tout dévoué au duc d'Orléans, il partageait ses plaisirs et ses succès politiques.
Cette réponse, quoique fort rassurante sur le sort de M. de Rosmond, n'était pas de nature à rendre le calme à Ellénore. Elle ne fit que changer d'inquiétude, et passer d'une idée pénible à la plus cruelle de toutes: celle de n'être plus aimée!
Ellénore, si ferme, si noblement résignée dans le malheur, était sans force contre les tourments de l'incertitude. Décidée à sortir de celle où la tenait le silence de Frédérik, elle forma le projet d'aller elle-même en France chercher l'explication de l'abandon où il la laissait. En vain les gens de sa maison, dévoués aux intérêts de leur maître, et chargés par lui d'empêcher Ellénore de s'éloigner du cottage, s'opposèrent-ils de toute leur puissance à son départ. Elle témoigna tant d'inquiétude sur la vie de lord Rosmond, elle affirma si impérieusement qu'elle le savait en danger, que rien ne pouvait l'empêcher de voler à son secours, et joignit à ces assurances celle de payer si généreusement le serviteur qui consentirait à la suivre, qu'elle triompha de toute résistance.
Elle partit munie d'une somme plus que suffisante pour les frais de son voyage.
Arrivée à Calais avec son enfant, un domestique et Rosalie, il lui fallut subir toutes les vexations imaginées par les autorités patriotiques pour entraver la marche des voyageurs. On s'obstinait à ne la pas croire Anglaise parce qu'elle parlait français sans le moindre accent étranger. C'était, disait l'un, la femme de quelque émigré qui venait sous un faux nom conspirer en France. C'était, disait l'autre, un agent secret de l'Angleterre; enfin, elle risquait d'être renvoyée à Douvres, avec son domestique qu'on ne voulait pas laisser entrer en France; lorsqu'un bonhomme, comme il s'en trouvait souvent parmi les plus forcenés, touché des persécutions dont on menaçait la belle voyageuse, s'offrit pour lui servir de caution, et même de guide jusqu'à Amiens, où il se rendait pour affaires.
La proposition acceptée des deux côtés, Ellénore se remit en route; seulement, tourmentée par une agitation qui brûlait son sang, elle fut prise d'un violent accès de fièvre qui l'obligea de s'arrêter un jour entier à Amiens. Le lendemain se trouvant un peu mieux, elle voulut se lever pour prendre des forces et elle vint s'asseoir près d'une fenêtre donnant sur la cour de l'auberge. Tout en méditant sur la triste cause de son voyage, elle donnait quelque attention au mouvement perpétuel des gens de la maison, occupés à charger la voiture des partants, à décharger celle des arrivants; c'était une agitation, un changement d'objets dont les yeux s'amusaient en dépit de la langueur de l'esprit.
Tout à coup, Ellénore voit entrer un courrier au grand galop; il fait ranger de côté une calèche et une chaise de poste qui attendaient des voyageurs. A la peine qu'il prend pour que la porte d'entrée soit libre, à l'embarras qu'il fait, elle pressent l'arrivée de quelque grand équipage. En effet, une berline à six chevaux entre avec fracas dans la cour; elle croit reconnaître la livrée du domestique qui est sur le siége, c'est bien celle des Rosmond. Le coeur lui bat en pensant que Frédérik est peut-être dans cette voiture. Elle se lève, se met à la fenêtre pour mieux voir qui va sortir de la berline. La portière s'ouvre; mais deux femmes seules en descendent. Aux saluts multipliés du maître de l'hôtel, à son empressement à les conduire dans son plus bel appartement, Ellénore devine que l'une d'elles est une grande dame, et l'autre une demoiselle de compagnie. La livrée qu'elle a reconnue lui fait présumer que ce peut être une parente de Frédérik. Elle envoie mademoiselle Rosalie s'informer du nom de la personne qui vient d'arriver, et dont elle n'a pu distinguer le visage caché sous une dentelle noire. Mademoiselle Rosalie remonte bientôt, et dit en riant:
—C'est sans doute une erreur; les gens de l'hôtel auront confondu les noms: ils s'obstinent à me répondre que la dame qui vient d'arriver est lady Caroline, la femme de lord Frédérik Rosmond. J'ai beau leur soutenir qu'ils se trompent que ce nom est celui de ma maîtresse; ils ne m'écoutent pas.
—Allez prier le maître de la maison de venir me parler, dit en tremblant Ellénore; puis se remettant d'une impression pénible, elle attendit avec calme la visite de l'aubergiste. Il avait tant d'ordres à donner, tant de pas à faire pour se rendre aux exigences de ses hôtes nombreux, qu'il fut longtemps avant de se rendre chez Ellénore. Enfin, il entra; elle hésita un moment à le questionner, comme si elle avait peur de sa réponse; mais, surmontant un sentiment de crainte qu'elle se reprochait, elle lui demanda le nom de la dame qui venait d'arriver en berline à six chevaux.
—C'est lady…. lady…. Caroline… Caroline… Ah! voilà que j'ai oublié ce nom, ajouta l'aubergiste en se frappant le front… mais c'est quelqu'un de conséquent à en juger par sa suite.
—Je crois la reconnaître, reprit Ellénore avec embarras. Ne pourriez-vous me faire donner son nom par écrit?
—Rien de si facile, vraiment; c'est toujours pour nous une bonne aubaine quand des amis se rencontrent chez nous, cela les engage souvent à y rester quelques jours de plus.
—Eh bien, voyez à me faire savoir le nom de cette dame le plus tôt possible, interrompit Ellénore avec impatience.
—Ah! mon Dieu! que je suis bête! reprend l'aubergiste. C'est l'excès du travail qui me fait perdre la tête. J'oubliais que j'ai là, dans ma poche, de quoi répondre merveilleusement à ce que madame désire. On vient de me remettre le passe-port de cette milady pour le faire visiter à la mairie. Vous y verrez ses prénoms, comme dans un acte de mariage.
—Donnez, donnez, dit vivement Ellénore, en avançant la main pour prendre le papier que lui présentait l'aubergiste. Mais à peine eût-elle jeté les yeux dessus le passe-port que la pâleur de la mort couvrit son visage. Elle resta anéantie.
—Pardon, dit le maître de l'hôtel, si je presse madame; mais il faut que les passe-ports soient soumis à l'autorité aussitôt l'arrivée des voyageurs, autrement on nous fait des difficultés qui n'en finissent pas. Si madame voulait bien me rendre ce papier?
En parlant ainsi, il retira doucement le passe-port de la main d'Ellénore; puis, sans comprendre ni vouloir rompre le silence qu'elle gardait, il sortit.
Ellénore resta longtemps immobile, comme foudroyée par le coup qui venait de la frapper… Enfin, ces mots à peine articulés sortirent de sa bouche:
—Lady… Caroline…, femme légitime… de lord Frédérik Rosmond…, âgée de vingt-neuf ans!!!
Et moi… qui suis-je donc?… et mon enfant!… Oh! malheur à celui qui nous plonge tous deux… dans l'infamie! Mais non, c'est impossible, un songe affreux m'abuse… Lady Caroline Rosmond… non… j'ai mal lu… moi seul suis sa femme… la mère de son fils… il n'aime que moi… Et en finissant ces mots, Ellénore tomba suffoquée par l'excès du désespoir qu'elle s'efforçait de combattre.