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Ellénore, Volume I cover

Ellénore, Volume I

Chapter 29: XXIV
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About This Book

The narrative follows a woman of striking presence whose reputation divides observers between admiration for nobility, independence, and selfless courage and accusations of caprice and ambiguity. The narrator recalls a dinner where distinguished guests debate politics and trade witty, often biting portraits, revealing contrasts between public manners and private histories. The woman's past bravery in securing documents that preserved another family's life explains the deep devotion directed toward her, while social gossip reduces complex loyalties to scandal. Themes include the tension between appearance and reality, gratitude after political upheaval, and the social artifice of conversation.

XXIV

Après avoir lu le passe-port de lady Caroline de Rosmond, cette preuve irrécusable de la trahison de Frédérik, Ellénore, revenue du spasme convulsif qui lui avait ôté quelques moments l'usage de ses sens, chercha vainement à douter de son malheur. Plus elle interrogeait le passé, plus il la confirmait dans la triste vérité qu'elle s'obstinait à se nier.

Cependant elle veut acquérir à tout prix la certitude de l'infâme conduite de Frédérik; elle va jusqu'à se résigner à voir cette lady Caroline Rosmond, à apprendre de sa bouche même par quels moyens lord Rosmond est parvenu à lui cacher les liens qui l'enchaînaient à une autre. Elle veut savoir laquelle des deux est la victime… Elle veut braver l'horreur d'une explication dont elle prévoit trop que la honte doit rejaillir sur elle seule. Mais que lui importe une humiliation de plus!

Dans l'excès du malheur, on sent parfois quelque volupté à l'accroître volontairement; l'espoir d'y succomber explique cette folie. Ellénore se flatte qu'elle ne pourra, sans mourir, voir lady Caroline s'indigner aux questions qu'elle va lui faire sur ses droits à porter le nom de Rosmond, et elle prie le ciel d'amonceler tant de coups sur sa tête qu'elle en reste anéantie à jamais.

C'est, exaltée par cette horrible pensée, qu'elle sort de son appartement pour descendre dans celui de lady Caroline. Sans réfléchir à l'inconvenance de se présenter ainsi, seule, les cheveux épars, et dans le désordre d'une personne qu'une nouvelle foudroyante vient de mettre au désespoir, elle va sonner à la porte de lady Caroline, lorsqu'un valet de l'hôtel monte à la hâte l'escalier pour remettre, dit-il, une lettre à la dame anglaise.

—Ah! par grâce, laissez-moi voir l'adresse, s'écrie Ellénore. Le valet la lui montre sans se dessaisir de la lettre, car l'air égaré d'Ellénore lui fait redouter quelque tentative extraordinaire. Mais bientôt sa crainte se change en pitié, car Ellénore, pâle, chancelante, s'appuie en vain sur la rampe; elle sent ses jambes fléchir, et tombe assise sur les marches de l'escalier. Là, un torrent de larmes vient soulager l'oppression qui l'étouffe.

—Plus de doute, s'écrie-t-elle… je suis perdue…

Et le domestique, touché de l'état de douleur où il voit Ellénore, veut ouvrir la porte de milady pour demander du secours; mais Ellénore frémit à la pensée de recevoir les soins de sa rivale; elle reprend courage, et supplie le domestique de n'appeler personne, mais de l'aider seulement à remonter chez elle. Là, un calme trompeur s'empare d'elle; elle raisonne sa situation; elle se demande si son courage peut braver la fatalité qui la poursuit, si elle se sent la force de vivre innocente et déshonorée.

—Non, s'écrie-t-elle, puisque le ciel ne m'a donné ni la méfiance qui sauve de la trahison, ni la résignation qui fait supporter les soupçons, c'est qu'il me permet de m'en affranchir par…

En ce moment, le petit Frédérik, qui revenait de la promenade, accourt pour embrasser sa mère, et pour lui montrer les joujoux qu'une belle dame lui a donnés.

A la vue de son enfant, Ellénore repousse avec horreur l'idée inspirée par son désespoir; elle sent qu'un devoir sacré lui commande de vivre.

—Ah! je souffrirai tout pour toi, s'écrie-t-elle en pressant l'enfant sur son sein; je vivrai pour t'apprendre à connaître ta mère, à la défendre, à la justifier… toi seul m'honoreras sur cette terre. Eh bien, ton estime me suffira… tu seras ma consolation… mon honneur… Oui, mon honneur, car tu sauras venger mon offense et la tienne. Puis, passant tout à coup d'une exaltation de tendresse aux emportements d'une trop juste indignation, elle ordonne à Frédérik de haïr son père; de grandir en force, en courage, pour le frapper de sa propre main, pour le ravir à jamais aux embrassements d'une rivale, de celle qui seule a le droit de porter son nom; enfin, elle délire.

Rosalie cherche à la calmer en lui racontant comment une dame qui se promenait sur les remparts, s'est écriée en anglais: «Oh! le bel enfant,» puis s'est approchée d'une boutique de joujoux qui captivait l'admiration du petit Frédérik, et lui a dit de choisir tous ceux qui lui plairaient.

—Vous pensez bien, madame, ajouta la bonne, qu'il ne s'est pas fait prier pour obéir, il a pris tout ce qui était sous sa main. Cette charrette, ce polichinelle, ces soldats de plomb et…

—Comment était cette femme? interrompt vivement Ellénore.

—Mais assez belle, seulement un peu trop grasse.

—Un laquais la suivait sans doute, quelle livrée portait-il?

—Il était en habit bourgeois. On dit que, maintenant en France, on insulte les domestiques quand ils portent le moindre galon.

—Et vous n'avez pas demandé le nom de cette femme qui faisait tant de caresses à Frédérik?

—Je n'aurais pas osé, vraiment. Mais c'est facile à savoir, car lorsqu'elle est remontée en voiture, j'ai entendu son domestique qui disait au cocher, à l'hôtel de Londres, et je crois bien qu'elle demeure ici.

—C'est elle, s'écria Ellénore, c'est elle, je le sens à ma rage; et s'emparant des joujoux que tenait l'enfant, elle les lance par la fenêtre, Frédérik jette les hauts cris en se voyant arracher le polichinelle qui faisait sa joie. Les rires des cochers qui sont dans la cour se joignent aux cris de l'enfant, aux imprécations de la mère. Rosalie effrayée de l'état violent où elle voit sa maîtresse, et craignant que Frédérik n'en soit victime, l'emporte dans ses bras et sort précipitamment de la chambre.

La solitude calme les plus vifs emportements. La douleur qui les cause n'en est pas moins aiguë; mais la colère a besoin de témoins. Dès qu'Ellénore fut livrée à elle-même, son éclatant désespoir devint sombre et silencieux. Il semblait avoir passé de son coeur dans son imagination; elle formait une foule de projets plus insensés l'un que l'autre; le plus cruel, celui qui revenait sans cesse à son esprit, était d'aller chez cette lady Rosmond, apprendre d'elle-même comment lord Rosmond était parvenu à la tromper sur son premier mariage; car fût-il nul d'après les lois, il avait été consacré par un prêtre, les témoins de cet acte religieux ne pouvaient se refuser à l'attester. Et les voisins du cottage qu'habitait Ellénore parlaient si souvent du beau lord Rosmond et de sa femme que le bruit de leur union avait dû transpirer.

Peut-être cette lady Caroline était-elle la seule victime des ruses de Frédérik; peut-être, en trahissant Ellénore, restait-il le père légitime de son enfant. Ah! combien cet espoir la rendait indulgente! que son amour maternel satisfait lui ferait supporter courageusement l'infidélité d'un perfide! Mais comment se flatter encore! comment éclaircir ce doute, hélas! bien faible? Lady Caroline seule pouvait le détruire ou le confirmer complétement; et lors même qu'offensée des questions d'Ellénore elle se refuserait à y répondre, la vérité se ferait jour à travers son indignation.

En se donnant toutes ces raisons pour s'autoriser à une démarche à la fois si audacieuse et si humble, elle ne s'avouait pas la plus déterminante: ce sentiment vindicatif qui porte à jeter le trouble dans le coeur de l'ennemie qui vous ravit le bonheur. Dévoiler à lady Caroline l'infamie de lord Rosmond, lui montrer le désespoir, les tortures où conduisait sa trahison, en faire une prophétie effrayante, était une de ces consolations féroces que l'amour offensé se refuse rarement; car si cet égoïsme à deux, comme l'appelle un penseur, est parfois dévoué, il n'est jamais généreux.

—Non, s'écrie Ellénore, en marchant à grands pas dans sa chambre, non, il ne jouira pas en paix des profits d'un crime aussi lâche. Le monde en sera juge; cette femme qui le croit noble, loyal; cette nouvelle dupe qui le pare de toutes les vertus que je lui supposais, sera désabusée. Elle saura jusqu'où son coeur endurci, son esprit infernal, peuvent pousser la perfidie; qui sait l'effet d'une telle découverte?… Ah! si sa colère allait me venger… si, l'abandonnant à son tour, elle l'accablait de son mépris… de sa haine… il me tuera dans sa rage… Ah! que cette mort serait préférable à celle qui me tue de minute en minute!

Alors, Ellénore, s'obstinant dans son malheureux dessein, pense à se faire demander par sa rivale l'entretien qu'elle-même désire. Elle écrit ces mots à la hâte:

«Milady,

»Il existe entre nous un secret important. Voulez-vous l'apprendre?

»Lady Ellénore Rosmond.»

Elle sonne un domestique, le charge de remettre ce billet à lady
Caroline Rosmond, et attend avec anxiété la réponse.

Effrayée des suites de sa démarche, elle voudrait courir après le domestique, lui arracher le billet des mains mais il n'est plus temps. Il revient lui dire que la dame anglaise est en ce moment avec les autorités de la ville qui veulent s'assurer qu'elle n'est point un agent de Pitt et Cobourg; que l'on visite ses malles, ses papiers, qu'elle ne saurait écrire un mot sans paraître suspecte; mais qu'elle s'empressera de recevoir lady Ellénore, dès que ces messieurs la laisseront libre.

—Elle n'a rien dit de plus? demande Ellénore.

—Rien, madame.

—Elle ne vous a fait aucune question sur moi?

—Non, madame.

—Oh! sans doute, elle me croit une parente de lord Rosmond, pensa Ellénore, et elle recommanda au domestique de venir la prévenir, lorsque lady Caroline serait visible.

Dans l'attente d'une semblable entrevue, en proie à toutes les craintes, aux suppositions les plus douloureuses, aux sentiments les plus déchirants, on aura peine à s'imaginer la pensée qui vint tout à coup dominer les autres dans l'esprit d'Ellénore. Cette pensée toute féminine, sera seule comprise par les personnes de bonne foi avec elles-mêmes, qui ont souvent reconnu l'empire des petites idées sur les grandes passions, et qui savent à quel point les vanités du coeur peuvent se mêler aux plus impétueux mouvements de l'âme. Enfin, Ellénore pensa à paraître avec tous ses avantages aux yeux de sa rivale.

Elle fit appeler sa femme de chambre pour lui apprêter une robe élégante quoique simple. Celle-ci, étonnée de ce projet de parure chez sa maîtresse dont le visage est encore empreint des marques d'un profond désespoir, se fait répéter l'ordre; mais elle n'en doute plus en voyant Ellénore ôter le peigne qui retient ses cheveux pour les faire natter de nouveau, et réparer le désordre de sa coiffure. L'aspect de cette jeune femme pâle comme la mort, le regard éteint, les joues sillonnées de larmes, s'efforçant de paraître belle, ajustant avec goût les draperies de son corsage de mousseline, renouant plusieurs fois la torsade qui lui sert de ceinture pour que les plis de sa longue tunique tombent avec plus de grâce et marquent mieux l'élégance de sa taille, ces soins, pris dans le silence du désespoir, ressemblaient à ceux qu'on prend en Italie pour parer le cadavre d'une jeune fille. En effet, c'était la parure funèbre d'une jeune femme morte au bonheur; c'était cette pureté de traits, cet ensemble noble, quoique inanimé, qui fait dire en voyant passer la jeune fille sur son cercueil:

—Ah! mon Dieu! qu'elle était belle!

Ellénore déplorait l'inutilité de sa peine à cacher sous de vains ornements les dévastations qu'opèrent en un instant les convulsions du désespoir. Elle s'affligeait de se montrer ainsi abattue, flétrie par les larmes, aux regards de celle qui lui enlevait plus que la vie, et dans l'excès d'humilité où plonge le malheur, elle ne s'apercevait pas du charme puissant que cette langueur divine répandait sur toute sa personne. Elle ignorait que les jolis visages, frais, enjoués, s'enlaidissent à la moindre contrariété, mais que les traits nobles, les fronts sérieux s'embellissent sous la pâleur du désespoir.

A mesure que sa toilette s'achevait et que le moment de se rendre chez lady Caroline approchait, elle perdait de son courage à subir cette cruelle entrevue; s'étonnant de l'avoir provoquée, elle cherchait un moyen de l'éluder. Puis se livrant de nouveau à toute l'indignation que lui avait inspirée ce projet, elle se décidait à l'accomplir, comme on se décide au suicide, sans s'inquiéter de ce qui doit en résulter.

D'abord, elle se promettait de se présenter avec tout le calme d'une sécurité feinte; puis, cédant à l'impétuosité de ses sentiments, elle accusait Frédérik, menaçait sa complice et s'abandonnait à toute la violence du sentiment qui la dominait; s'excitant, se blâmant tour à tour, elle n'avait pu encore obtenir d'elle de raisonner sur sa situation, de s'en tenir à un éclaircissement qui la sortit des tortures de l'incertitude, d'éviter enfin l'aigreur, les récriminations qui ne pouvaient que nuire à sa cause et à l'intérêt que sa position, ses malheurs devaient inspirer, lorsqu'on vint l'avertir que lady Caroline était prête à la recevoir.

On lui eût annoncé que l'échafaud l'attendait, qu'elle n'aurait pas éprouvé un plus grand saisissement. Mais il n'y avait plus à délibérer: le caractère d'Ellénore lui rendait un acte de faiblesse plus difficile qu'une résolution pénible, et elle n'hésita pas à suivre le domestique qui devait la conduire jusqu'à la porte du salon de lady Caroline.

XXV

—Qui dois-je avoir l'honneur d'annoncer? demanda le valet de chambre.

—Lady Rosmond, répondit fièrement Ellénore. Et ce nom, prononcé à haute voix, ne parut causer aucune surprise à lady Caroline. Elle se leva aussi vivement que son embonpoint le lui permettait, salua Ellénore en l'engageant à prendre place sur un canapé, en face de la bergère où elle vint se rasseoir:

—J'ignorais, dit-elle avec un sourire qui voulait être gracieux, que le hasard me ferait trouver ici une parente de lord Frédérik, et je me félicite beaucoup de cette agréable rencontre. Comment se peut-il qu'il ne m'ait jamais parlé du bonheur qu'il a de posséder une si jolie cousine? Qu'il ait tant tardé à me procurer le plaisir de la connaître? Ah! je lui en ferai de vifs reproches.

Et lady Caroline voyant qu'Ellénore ne s'empressait point de lui répondre, ajoutait une foule de lieux communs polis à sa première phrase pour lui donner le temps de se remettre et de vaincre l'émotion qui lui semblait être l'effet d'une extrême timidité. Mais Ellénore l'écoutait à peine, tant sa vue lui faisait éprouver de sensations diverses. La première fut douce, car en examinant ce visage grossièrement régulier, ces grands yeux sans regard, ces lèvres épaisses, ce teint rouge, cette taille colossale, elle se dit: «Il ne peut l'aimer,» et cette pensée la jeta pour un moment dans une de ces joies d'amour, qui ne font trêve à la douleur que pour la rendre ensuite plus poignante. Hélas! la réflexion devait bientôt lui prouver que si les infidélités permettent l'espoir d'un retour, l'intérêt et la vanité ne sont pas sujets à l'inconstance.

C'est donc pour la fortune de cette femme qu'il devient parjure, faussaire, infâme!… pensa-t-elle, et le sentiment d'un mépris amer vint glacer sa colère; elle se sentit fière de son rôle de victime, et forte de son innocence, elle s'enhardit à répondre à lady Caroline.

—Je ne suis point parente de lord Frédérik Rosmond, madame, et pourtant je lui appartiens d'assez près.

—Je ne comprends pas, madame; le nom que vous portez m'a fait
naturellement supposer que vous étiez la femme d'un cousin de lord
Frédérik, car je connais son frère, et je sais qu'il n'est pas marié.
Expliquez-moi, je vous prie, comment?…

—Oserai-je vous demander, madame, à quelle époque lord Frédérik a eu l'honneur de vous épouser? interrompit Ellénore en fixant ses yeux sur lady Caroline, comme sur le juge qui va prononcer une sentence de mort.

—Mais, il y a bientôt six mois, répondit lady Caroline, en considérant l'effet sinistre de ce peu de mots sur le visage d'Ellénore.

—C'était en Écosse, n'est-ce pas?

—Oui, madame, et les fêtes données à cette occasion à Édimbourg ont été si brillantes, que le bruit en est sans doute venu jusqu'à vous. Mais vous paraissez souffrante; si vous preniez quelques gouttes d'éther?

En disant cela, la grosse lady se levait pour offrir un flacon à Ellénore; et celle-ci, touchée des soins qu'elle en recevait, de la manière affectueuse dont elle la traitait, concevait la noble idée de lui épargner le coup qui devait détruire à jamais sa confiance en celui dont elle se croyait aimée; en cet homme traître, bigame, et assez lâche pour s'être mis, sans doute, à l'abri de la loi par un acte illusoire.

Pendant que l'indignation et la générosité se combattaient dans l'âme d'Ellénore, pendant qu'elle succombait tour à tour au désir de se venger en portant le trouble dans cette union inique, adultère aux yeux du Créateur, et au sentiment noble, à l'exaltation du bien qui l'entraînaient à choisir le plus beau rôle, à ne souiller par aucune méchante action sa conscience de victime, enfin à porter sans tache sa robe de martyre, lady Caroline s'efforçait de deviner la cause de rabattement profond où elle voyait Ellénore, et qui pouvait être cette femme douée de tout ce qu'on envie, et dont la vue excitait sa pitié? Excepté la vérité, toutes les suppositions se présentaient à son esprit, l'identité du nom ne l'éclairait même pas sur la conduite de lord Frédérik, tant l'énormité de son crime lui paraissait improbable. Inquiète de l'oppression qui semblait suffoquer Ellénore, et commençant à se douter qu'un profond chagrin pouvait seul la plonger dans cet état de stupeur, elle essaya de l'en tirer en lui parlant de son fils; elle vanta la beauté, la gentillesse de ce charmant enfant, et s'étendit particulièrement sur la pensée qu'il n'était point de douleur qui ne fût consolable par le bonheur d'être mère, et mère d'un enfant si adorable.

Cette réflexion, que lady Caroline supposait devoir rendre Ellénore à des sentiments plus doux, produisit l'effet contraire. L'idée du sacrifice personnel qu'elle était au moment de s'imposer, céda tout à coup à celle du sort qui menaçait son fils. Le désespoir maternel l'emportant sur toute considération, elle s'écria:

—Cet enfant?… c'est le sien.

—Que voulez-vous dire!

—C'est le sien, vous dis-je, c'est l'héritier légitime de lord Rosmond.

—Qu'entends-je? l'héritier de lord Rosmond? c'est impossible.

—Cela est vrai, je vous le jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde, sur l'honneur, cet enfant est le fils de lord Frédérik!

—Cela se peut, dit lady Caroline avec un sourire amer; mais un enfant légitime?…

—Oui, madame, c'est le fruit d'un mariage que j'ai dû croire légal et irrévocable, car il s'est fait devant témoins, dans une église et par un prêtre. Miss Harriette Rosmond, la cousine de lord Frédérik, peut l'attester, elle y assistait. Cet engagement, pris au nom du ciel, ne peut être violé impunément. Je ne puis laisser dépouiller mon fils de ses droits. Il faut que la loi le protège contre l'abandon de son père. Il faut que la loi décide entre nous; que l'une de nous deux soit la maîtresse d'un roué, la victime d'un infâme suborneur… ou la femme du plus méprisable lord de l'Angleterre.

—La décision n'est pas douteuse, s'écria lady Caroline en se levant pourpre de colère. Apprenez, mademoiselle, qu'on ne se joue pas d'une famille comme la mienne, que j'ai un père, un frère, pour qui tout le sang d'un faussaire ne suffirait pas à laver la moindre tache faite à notre nom. Perdez l'espoir de m'intimider par vos menaces, par vos aventures romanesques. Je vous plains d'avoir été dupe des serments d'un jeune lord qui s'est amusé, comme tant d'autres, avant de se marier. Je vous promets de l'intéresser à votre enfant, de l'engager à lui faire un sort, car les fautes du passé doivent se payer, et je consens à…

—C'en est assez, madame, mon fils n'aura jamais besoin de vous, ni de son père… Quelle que soit la valeur de l'acte qui m'a livrée à lord Rosmond, je resterai, plus que lui, digne du nom qu'il porte. J'aurais fait mieux encore, sans cet enfant qui excite votre pitié; oui, si j'étais la seule victime de ce monstre de perfidie, j'épargnerais son honneur aussi généreusement qu'il a lâchement compromis le mien. J'hésiterais à divulguer son infamie par égard pour vous, madame, qui m'avez montré de l'intérêt, pour vous, qu'il a déjà trompée, qu'il trompera sans cesse; car si son amour pour moi était faux, il n'a pas un seul sentiment vrai dans l'âme. Oh! vous découvrirez bientôt dans quel but il m'a sacrifiée à vous, ou plutôt à votre fortune; vous gémirez, mais trop tard, d'avoir été complice de son crime, d'avoir satisfait son ambition, sa cupidité à prix d'or: car, ne vous abusez pas, c'est cela seul qu'il aime en vous, c'est…

—Taisez-vous, mademoiselle, interrompit lady Caroline, d'un ton théâtral, en se redressant fièrement, pour faire croire que l'indignation l'emportait sur l'inquiétude; qu'elle avait une confiance fondée sur trop de preuves évidentes pour soupçonner la bonne foi de son mari, et pour le laisser injurier par une maîtresse abandonnée. Cessez d'injurier l'homme que j'aime, celui dont je m'honore de porter le nom, continua lady Caroline; ne me contraignez pas à réclamer le secours de mes gens pour me délivrer de votre présence. (Et, en parlant ainsi, elle portait la main sur le cordon d'une sonnette.) Vous avez demandé à pénétrer ici sous prétexte de me révéler un secret important. Est-ce à une aventure de jeunesse, à une de ces intrigues qui précèdent les mariages de tous nos jeunes lords, que vous donnez le nom de secret important? En vérité, ce serait risible.

—Riez-en donc, madame, interrompit Ellénore avec amertume, car c'est pour vous apprendre que j'étais la femme de lord Rosmond avant qu'il vous connût, et qu'il existe assez de témoins de cet acte solennel pour en soutenir l'authenticité devant tous les juges de l'Angleterre, que je suis venue chez vous; c'est pour vous dire qu'il y va de la légitimité de mon fils, et que je ne puis sans crime abandonner sa cause.

—Faites tout ce qu'il vous plaira pour rendre votre histoire plus intéressante, reprit vivement lady Caroline; ameutez tous les avocats de Londres pour amuser le public de vos réclamations amoureuses, le scandale en retombera sur vous, oui, sur vous seule. On sait ce que c'est que la rage des maîtresses quand leurs amants se marient, et personne ne prend leurs injures au sérieux.

—Oui, quand ce sont des maîtresses, des femmes dégradées par le vice, des misérables qui pleurent dans leur amant la dupe qui les paie. Mais les plaintes d'une honnête femme, indignement trompée, d'une mère qui réclame l'appui de la justice contre un acte qui lui ravit le nom et le rang de son enfant, se feront écouter, madame; des preuves irrécusables jetteront un jour affreux sur la conduite de lord Rosmond. Sa double trahison sera démontrée; et s'il est impossible que la loi protège un tel excès d'infamie… qu'il tremble!

—Sans doute, il tremblerait s'il devait être jugé par un tribunal révolutionnaire, dit lady Caroline, avec mépris; car on sait ce qu'une dénonciation produit en France par le temps où nous sommes; mais, grâce au ciel, ce n'est point à des juges français que nous aurions affaire, et toutes vos délations seront sans nul effet à Londres.

—Mes délations!… s'écria Ellénore indignée; mes délations!… confondre les réclamations d'une épouse, d'une mère, avec les viles dénonciations de ces monstres d'ingratitude et d'envie, qui traînent sur l'échafaud ceux qu'ils n'oseraient combattre!… Ah! cette insulte les dépasse toutes, et je ne saurais souffrir plus longtemps d'être traitée ainsi.

En ce moment, plusieurs voix se firent entendre; des jurements, des menaces, le bruit de plusieurs crosses de fusils retombant avec violence sur les carreaux de marbre de l'antichambre, annoncèrent la présence de la force armée.

XXVI

—Ce n'est pas vrai, s'écria l'aubergiste; je vous en réponds, citoyen municipal, elle n'est pas suspecte, j'ai vu son passe-port avant de l'envoyer à la mairie: c'est une excellente patriote anglaise.

—Ah! il est bon là, avec sa patriote anglaise, dit en riant l'agent municipal. Allons, ouvre cette porte, ou ces gaillards-là t'en éviteront la peine, ajouta-t-il en montrant le piquet de garde nationale qui l'assistait.

L'aubergiste ouvrit, et le salon se remplit aussitôt de la foule des brailleurs en carmagnole qui suivaient d'ordinaire les autorités républicaines dans leurs expéditions révolutionnaires. A cet aspect effrayant, lady Caroline resta interdite.

Ellénore qui s'apprêtait à sortir du salon, rentra d'un air calme, décidée à partager les dangers qui menaçaient sa rivale, plutôt que de lui laisser soupçonner un instant qu'elle s'en réjouissait.

—Que vas-tu faire à Paris, citoyenne d'Albion? car dès cette époque le peuple et ses agens tutoyaient tout le monde, usage que la Convention érigea en loi peu de temps après.

—Que vas-tu faire? demanda l'agent qui portait la parole avec une importance comique.

—Oui, répéta un choeur de voix rauques, que vas-tu faire à Paris?

—Belle demande, dit en ricanant un citoyen coiffé d'un bonnet à poil, elle y va faire les commissions de ses bons amis Pitt et Cobourg.

—Ah! c'est là pourquoi t'as passé la Manche, ma grosse mère, interrompit le plaisant de la troupe. Fallait pas te déranger pour ça. Il y a bien assez à Paris de ces coquins d'insulaires qui font de la contrebande à nos dépens, qui soudoient nos ennemis. Il n'y a pas besoin que les femelles s'en mêlent. Ah! tu viens ici tout doucettement conspirer contre la République? Qu'on l'arrête!…

—Avant de rien précipiter, reprit l'agent municipal, sachons ce qui en est; procédons légalement. Donne-nous tes papiers, citoyenne!

—Mes papiers, répéta lady Caroline d'une voix tremblante, mais je n'avais… que mon… passe-port… et je l'ai confié à l'aubergiste pour le faire… viser…; on ne l'a pas encore rendu…

—Le voilà, s'écria le maître d'hôtel en accourant tout essoufflé; le voilà! Je viens de le chercher à la mairie, il est en règle, et l'on ne saurait vous inquiéter, milady.

—Ah! tu crois ça, toi, dit l'orateur; tu crois que les passe-ports disent tous les projets, les intrigues des voyageurs, n'est-ce pas; tu crois qu'on va trouver là, écrit au bas de la pancarte. «Une telle, aristocrate émigrée, se rendant à Paris pour renverser la constitution, ramener la tyrannie et livrer la France aux Autrichiens;» Ah! tu es bon enfant! toi…

—Ce passe-port est barbouillé d'anglais à n'y rien comprendre, dit le municipal, en cherchant à deviner les mots qu'il ne pouvait traduire: «Femme de haut et puissant seigneur le marquis de Rosmond.» Qu'est-ce que cela veut dire? ton mari n'est donc pas un mylord, demanda le municipal en se retournant du côté de lady Caroline?

—Si, monsieur, il est pair de France et pair d'Angleterre.

—Ah! la bonne farce, dit l'agent en riant aux éclats, c'est un lord moitié fil, moitié coton. On n'en voit pas souvent comme ça.

—C'est vrai, reprit lady Caroline, pâle de frayeur; mais la famille de lord Rosmond est d'origine française, lui-même est né à Paris…

—Pourquoi, s'il a l'honneur d'être Français, reprit le municipal, porte-t-il un titre étranger? C'est un aristocrate…

Et tous de crier:

—C'est un aristocrate!

—Lui, l'ami du duc!… du citoyen Égalité! c'est un whig, c'est un vrai patriote… N'est-ce pas, madame? dit la pauvre lady en s'adressant à Ellénore, et oubliant tout ce qui venait de se passer entre elles pour invoquer un témoignage en faveur de lord Rosmond.

—J'affirme que lord Rosmond est depuis longtemps l'ami du ci-devant duc d'Orléans, dit Ellénore d'un ton ferme, et que son voyage à Paris n'avait d'autre but que d'aller recueillir l'héritage de sa mère, morte il y a peu de mois, dans une province de France.

—Ah! tu le connais aussi, toi, citoyenne; eh bien, tu vas nous dire où il est; mais d'abord, continua l'agent, il faut savoir à qui l'on parle; ton nom? tes qualités?…

—Tenez, citoyen, tout cela est dit là dedans, interrompit l'aubergiste en présentant au municipal le passe-port d'Ellénore.

—Imbécile, tu me donnes toujours le même. Est-ce que tu perds la tête?

—Non, citoyen, je sais bien ce que je fais. Ce passe-port-ci est celui de la petite dame. C'est sans doute une parente de l'autre, puisqu'elles ont le même nom.

—Passe pour le même nom, reprit le municipal; mais pour le même mari, c'est un peu trop fort.

—Le même mari, répéta le plaisant: ah! le petit scélérat, il lui en faut de toutes les espèces, des sultanes et des psychés.

—Je ne me trompe pas, ce sont bien les mêmes titres, les mêmes prénoms, et l'un de ces deux passe-ports est faux.

—Pardi! c'est celui de la grosse milady, s'écrièrent plusieurs voix. Voyez-la, comme elle tremble! Elle sent bien que son compte est bon… A la lanterne! la faussaire! A la lanterne!

Et plusieurs des criards s'avançaient pour s'emparer de lady Caroline, qui, mourante de peur, ne trouvait pas un mot à dire pour sa défense.

—Arrêtez, s'écria Ellénore, en se précipitant devant lady Caroline comme pour lui servir de bouclier contre la fureur des jacobins qui la menaçaient, arrêtez, cette femme n'est point coupable, son passe-port est vrai; les signatures en font foi, j'en jure sur tout ce qu'il y a de plus sacré au monde; elle ne conspire pas. Ce qu'elle vous a dit est la vérité même, épargnez-la; sinon vous commettrez un crime.

Intimidés par l'audacieux dévouement d'Ellénore, les plus animés hésitent; ils subissent involontairement l'effet que produit d'ordinaire une action généreuse, même sur ceux qui en seraient les moins capables. Ils éprouvent cette sorte d'étonnement admiratif qui sauva mademoiselle de Sombreuil.

Et puis Ellénore est si belle en ce moment! L'idée de risquer sa vie, pour sauver la femme qui lui ravit à jamais son bonheur, l'enflamme, la divinise à ses propres yeux; la fièvre d'une noble vengeance brille dans ses regards. Son attitude est fière, dédaigneuse, tout en elle révèle une exaltation sublime; un mépris de la mort qui désarme souvent les hommes les plus féroces. On l'écoute, on l'admire… on la croit… et pourtant ce qu'elle affirme est impossible à prouver.

—Sacrebleu, dit l'orateur du groupe de mutins, v'là une gaillarde qui a du toupet. Ça m'a l'air d'une brave femme, citoyens, laissons-la s'expliquer.

—Oui, qu'elle s'explique, dit le municipal en reparaissant à la place que la frayeur lui avait fait céder aux mutins, et s'apprêtant à poursuivre son interrogatoire. Si le passe-port de cette femme est bon, ajoute-t-il en s'adressant à Ellénore, si elle est bien réellement la femme de ce lord Rosmond comme ce papier l'affirme, qui êtes-vous?… toi… (puis se reprenant), oui, qui es-tu?

—Je suis madame de Rosmond, ainsi que mon passe-port le constate, répond lady Caroline.

—Mais ton Rosmond à toi… quel est-il?…

La réponse d'Ellénore allait décider du sort de deux personnes. L'accusation de bigamie, fondée ou non, allait faire arrêter lord Frédérik et lady Caroline. Ellénore hésite. La vérité, qu'elle n'a jamais trahie, s'offre à elle, mais sanglante, une double sentence à la main. Elle la repousse. Les patriotes s'impatientent, murmurent, et répètent d'un ton menaçant:

—Allons, parle! Ton Rosmond, quel est-il?

—Le cousin germain de l'autre, répond-elle d'une voix assurée; né comme lui, la même année, dans la même ville.

—Tiens! ce hasard! dit le plaisant de la troupe; on n'en voit comme ça que dans les comédies. Elle croit que nous sommes à la Gaieté. C'est pour sauver sa bonne amie qu'elle invente cette histoire.

—Tout de même, c'est possible, dit l'agent. Il faut s'assurer du fait.

—Eh bien, gardez-moi en prison, reprit Ellénore, jusqu'à ce que vos doutes soient éclaircis, mais laissez cette femme libre.

—Ce sera tout le contraire, citoyenne, dit le municipal en souriant. Celle-ci restera en surveillance ici, jusqu'au moment où elle se fera réclamer par une autorité compétente. Quant à toi, tu es Française, comme on voit bien à ton parler, tu peux continuer ta route, mais à la condition de nous instruire de ce que tu vas faire à Paris, de l'hôtel où tu comptes descendre, et du nom du député qui peut te servir de caution.

—S'il faut subir tant de vexations pour voyager en France, dans ce pays où l'on se bat pour la liberté, j'aime mieux retourner à Londres, dit Ellénore, espérant que sa résistance lui attirera un malheur qui fera diversion à celui qui la tuait.

—Sais-tu bien, qu'avec ces manières-là, tu te feras coffrer, ma petite? dit le municipal, espérant intimider Ellénore, et ne comprenant rien à la manière dont elle semblait défier son autorité; mais nous avons assez de mauvaises têtes ici, tu peux retourner d'où tu viens; je vais apostiller ton passe-port pour qu'on te laisse te rembarquer à Calais.

—C'est ça, crièrent les autres, qu'elle retourne à son bifteck; mais pas avant d'avoir laissé visiter ses papiers.

—C'est juste, dit l'un, et si l'on trouve dans sa malle quelque lettre suspecte… elle verra…

—Ce soin me regarde, dit le municipal d'un ton impérieux; allez, mes amis, fiez-vous à moi… Je vais me rendre avec mon adjoint dans l'appartement de la citoyenne. Tu nous y conduiras, ajouta-t-il en s'adressant à l'aubergiste, et vous pouvez être sûrs que j'accomplirai mon devoir… Mais qui donc fait tant de bruit?

—J'entrerai, vous dis-je, criait à tue-tête un homme qui voulait se faire jour à travers le groupe de sans-culottes qui bouchait la porte. J'entrerai, mille bombes! il faut que je lui parle.

—A qui?

—A ma maîtresse.

—Va-t'en au diable!

—J'ai quelque chose d'important à…

—L'autorité est là; on ne la dérange pas… Ah! tu pousses… tu veux entrer de force… Attends, attends… nous allons te…

—Pas de violences, mes amis, pas de violence! cria le municipal, c'est sans doute moi qu'on demande, le maire ne peut se passer de moi… Laissez entrer cet homme… liberté pour tous…

—Oui, liberté pour tous! répétèrent les patriotes.

—Que veux-tu, mon garçon?

—Je veux remettre cette lettre à la femme de mon maître, à lady
Rosmond, que voilà, dit le domestique en montrant lady Caroline.

A ces mots, Ellénore tombe anéantie sur un siége qui se trouvait là, en prononçant d'une voix défaillante le nom de Maurice.

XXVII

Lord Rosmond, effrayé de ce qui se passait à Paris depuis le 20 juin, depuis ce jour de démence populaire où l'émeute, pénétrant jusque dans les salons des Tuileries, vint poser le bonnet rouge sur la tête du roi de France, avait prévu les dangers auxquels s'exposait une femme étrangère, voyageant seule et n'ayant pour la protéger que ses domestiques, espèce de serviteurs fort insolents, parlant à peine le français, et dont les manières aristocratiques étaient capables de soulever toute la populace régnante contre leur maîtresse. Il s'était servi de son crédit auprès de M. de Condorcet, alors président de l'assemblée nationale, pour obtenir un laissez-passer, revêtu d'attestations civiques et de toutes les signatures des puissances du jour, afin d'autoriser lady Caroline de Rosmond à retourner à Londres, où d'urgentes affaires de famille la rappelaient en hâte. Muni de cette pièce importante, lord Rosmond avait dépêché Maurice au-devant de lady Caroline pour la sortir d'embarras, si elle éprouvait quelque difficulté sur sa route, et pour l'engager à retourner sur ses pas. Dans une lettre jointe au certificat de civisme, lord Rosmond lui promettait d'aller la rejoindre sous peu de jours, lui laissant entendre, sans l'articuler, que l'état de fermentation où se trouvait Paris, et les dénonciations fréquentes dirigées contre l'ex-duc Égalité, que l'on accusait d'être du comité autrichien, ne permettaient pas aux amis du ci-devant prince, de rester près de lui sans danger.

Dès que Maurice eut remis à l'agent municipal le laissez-passer où la signature du maire de Paris, du célèbre Pétion dominait toutes les autres, l'agent souleva respectueusement sa casquette, et dit, en montrant ce grand nom à sa suite:

—Vous le voyez, citoyens, la commune de Paris répond des sentiments, des faits et gestes de la citoyenne; qu'elle aille donc où bon lui semblera, elle peut compter sur notre protection; car, si nous sommes rigoureux envers les suspects, nous sommes tout zèle pour les amis de la liberté et pour les alliés qui la respectent.

—Mais l'autre, l'autre femme! s'écrièrent les sans-culottes, désolés de voir une proie leur échapper. Vas-tu la laisser aller, aussi, comme celle-là?

—Elle qui n'a qu'un passe-port suspect, dit l'un.

—Elle qui regimbait contre l'autorité, et qui fait la chattemite, là, dans son coin, pour nous faire oublier ses injures, ajouta-t-il en montrant Ellénore, qui, assise près de l'embrasure d'une fenêtre, était à moitié cachée par le groupe des patriotes.

Alors l'attention générale se portant sur Ellénore

Maurice tourna ses regards vers elle, et s'écria involontairement:

—Ciel! madame!

Et il resta pétrifié. En vain lady Caroline lui ordonnait de faire mettre des chevaux de poste à sa voiture, le suppliait de ne pas perdre un instant pour hâter son départ, car la terreur qu'elle venait de ressentir, et dont ses membres tremblaient encore, la rendait impatiente de quitter Amiens et de se soustraire à la tyrannie des autorités françaises. Maurice, abasourdi par la surprise de voir là Ellénore, cette belle victime des trahisons de son maître, cette femme dont il avait exécuté les ordres pendant trois ans avec tant de zèle, de respect, de la voir là en face de sa rivale, les traits abattus par la douleur, les regards fixes, la bouche souriant de ce sourire amer qui peint à la fois l'indignation et le mépris, Maurice n'entendait rien.

—Procédons à la visite domiciliaire, dit le municipal.

—Oui, oui, montons chez elle! cria le choeur des assistants.

—Chez qui? demanda Maurice, chez madame?…

—Et qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'on visite ses papiers? Est-ce que tu as peur qu'on y trouve de tes lettres? dit le plaisant.

—Non, mais madame… est une bonne citoyenne, et je ne souffrirai pas qu'on la traite comme…

—Tu ne souffriras pas! interrompit un bonnet à poil. Je vas commencer par te jeter par la fenêtre, et puis nous verrons ensuite…

—Pas de violence! répéta l'agent; écoutez la loi. Tu connais donc la citoyenne, puisque tu prends si chaudement son parti?

—Oui, je la connais, dit bravement Maurice, et je vous répète que c'est une brave femme, une bonne patriote qui n'est pas suspecte.

—Eh bien, puisque tu en sais si long, tu nous diras s'il est vrai qu'elle s'appelle Rosmond, comme l'autre citoyenne?

Maurice hésita un moment; puis réfléchissant que ce nom devait être sur le passe-port d'Ellénore, il répondit d'un ton ferme:

—Oui, citoyen.

—Est-il vrai qu'elle soit la femme d'un cousin germain de ton maître?

—Oui, oui, répéta vivement Maurice devinant le mensonge généreux d'Ellénore, et trop heureux de le consolider. Le mari de madame est aussi… un lord Rosmond… un cousin germain de celui-ci…

—Et pourquoi envoie-t-il sa femme à Paris?

—Sans doute pour… parce que…

En parlant ainsi, le regard de Maurice semblait implorer d'Ellénore un motif quelconque à donner à son voyage; mais la voyant garder le silence, il finit par dire:

—Ma foi, je n'en sais rien. Tout ce que je puis affirmer, c'est que la citoyenne mérite toutes sortes d'égards… qu'elle paraît… malade… et que l'on ne doit pas la faire souffrir davantage, en la chicanant sur un tas de formalités qu'elle ne connaît point.

—Cela ne te regarde pas, dit l'agent; ce n'est pas de toi que nous apprendrons ce que nous devons faire. Puis, se retournant vers l'aubergiste: Allons marche et mène-nous chez la citoyenne; elle va nous suivre pour être témoin de la visite, car nous ne sommes pas des voleurs, et le premier qui enlève le moindre objet!… sacrebleu! son affaire sera bientôt faite… Allons, debout, citoyenne!

—Pardon, citoyen municipal, dit l'aubergiste tout en émoi, on m'apprend qu'une voiture à six chevaux entre dans la cour; c'est un ambassadeur, dit-il, il faut que j'aille le recevoir, mais ce garçon de l'hôtel va vous conduire. Eh bien, où est-il donc? ajoute l'aubergiste en voyant que son domestique était parti, il s'est bien pressé de redescendre… je vais vous l'envoyer.

—Ah! tu crois que nous sommes faits pour t'attendre? C'est bien plutôt ton ambassadeur qui attendra, s'écria le chef des patriotes.

Et tous, animés du même esprit, se jettèrent sur l'aubergiste pour le contraindre à monter l'escalier. Le malheureux, effrayé de se voir entre les mains de ces énergumènes, jetait des cris affreux qui se mêlaient à leurs voix menaçantes. Tous les habitants de l'hôtel sortaient de leurs appartements pour voir ce qui se passait; les valets de l'hôtel couraient au secours de leur maître. C'était un bruit infernal, qui se calma, comme par enchantement, à la voix douce et paisible d'un homme dont le sang-froid avait déjà bravé plus d'une émeute.

S'étant informé du sujet de ce vacarme, il avait demandé à parler à l'agent municipal.

—Qui es-tu, pour déranger ainsi l'autorité? lui avait-on répondu.

—Monsieur est ministre de France en Angleterre, envoyé par l'assemblée nationale à Londres, d'où il rapporte de bonnes nouvelles, dit à haute voix le secrétaire de l'ambassadeur.

—Ah! c'est différent, répliqua le sans-culotte, c'est un patriote de l'assemblée, laissons-le passer.

Et chacun se retira pour faire place à M. de Talleyrand.

Cette scène se passait sur le palier du grand escalier, où deux hommes en bonnet à poil, ayant pris chacun un bras d'Ellénore, la traînaient vers les degrés qui conduisaient à l'étage supérieur.

—Où menez-vous madame? demanda M. de Talleyrand.

—Chez moi, où l'on va faire une visite domiciliaire, répondit Ellénore en se tournant vers M. de Talleyrand qui, jusque-là, n'avait pu voir son visage.

—Vous ici? dit-il avec surprise.

—Ah! monseigneur, dit tout bas Maurice qui s'était glissé derrière l'évêque d'Autun, protégez-la; sinon ces gens-là lui feront un mauvais parti.

—Ton maître n'est donc pas là?

—Non, monseigneur, je suis tout seul pour la défendre.

—Laissez madame libre, dit l'envoyé de France au municipal, je me rends caution d'elle auprès de vous et de M. le maire d'Amiens; elle est incapable d'avoir rien fait pour mériter les traitements qu'on réserve aux ennemis de l'État. Ainsi, je la mets sous votre sauvegarde.

—Il a raison, s'écrièrent plusieurs voix. Nous empêcherons bien qu'on lui fasse du mal.

Et les mêmes qui sévissaient un moment avant avec le plus de fureur contre la pauvre Ellénore, s'érigeaient ses protecteurs, et juraient de mourir pour la défendre. Pendant ce temps, elle cherchait à rassembler ses forces pour remercier M. de Talleyrand.

Il répondit aux remercîments d'Ellénore par un de ces mots gracieux que lui seul savait dire, puis il lui exprima tous ses regrets de ne pouvoir rester plus longtemps près d'elle, étant contraint de repartir sur-le-champ pour aller rendre compte de sa mission au ministre des relations extérieures.

—Je suis d'autant plus fâché de vous quitter si vite, que vous m'auriez expliqué beaucoup de choses que je ne comprends pas, et qui redoublent encore l'intérêt qu'on vous porte, ajouta-t-il en serrant doucement la main d'Ellénore.

Puis il la salua respectueusement, aux acclamations du troupeau patriotique à qui les gens de M. de Talleyrand venaient de proposer de boire à sa santé au cabaret voisin, et qui criaient de toute la force de leurs poumons:

—Vive l'envoyé de France! vive la brave citoyenne! vive l'avocat du peuple! vive le ministre français! vive le ci-devant calotin!

XXVIII

Au milieu des hommages bruyants de cette troupe de soi-disant patriotes, Ellénore avait trouvé moyen de prier Maurice de venir lui parler avant de retourner près de son maître.

—Je n'en aurai pas le temps, avait-il répondu avec embarras.

Mais Ellénore ayant insisté en disant:

—Je vous attends avec dix guinées!

Maurice avait fait un signe qui ne laissait nul doute sur son consentement.

Maurice était, comme la plupart des valets de chambre, confident des mauvais sujets. Sans cesse indignés des méchantes actions dont ils sont les zélés complices, hasardant parfois de vertueuses représentations, des craintes secourables, ordinairement mal accueillies, et dont ils expient le tort par une soumission sans bornes; partagés entre l'audace et la peur, la malice et la pitié, l'intérêt et le remords, tour à tour pleins de zèle pour le bourreau et la victime, ils sont susceptibles des meilleurs comme des plus mauvais sentiments.

Maurice n'avait pu être au service d'Ellénore pendant trois ans sans apprécier ses qualités aimables, son caractère noble et juste; car l'on se trompe fort lorsqu'on croit échapper à l'observation de ses domestiques. Le moins intelligent sait toujours à quoi s'en tenir sur la valeur réelle de ses maîtres. Maurice ressentait une estime profonde, un véritable attachement pour Ellénore, ce qui ne l'avait point empêché d'aider son maître à la tromper et à la perdre aux yeux du monde; sorte de faiblesse qui se trouve souvent ailleurs que chez les valets. Il aurait désiré apporter quelque adoucissement aux peines d'Ellénore en lui peignant son maître moins coupable qu'il ne l'était; mais il n'y avait pas moyen de justifier sa conduite. Aussi fallait-il la double séduction des prières d'Ellénore et de l'intérêt pécuniaire pour décider Maurice à subir l'interrogatoire qui l'attendait.

Lorsqu'il entra chez Ellénore, le petit Frédérik était sur les genoux de sa mère, il la caressait, il jouait avec les boucles de ses longs cheveux, et cherchait à s'attirer son attention par une foule de gentillesses. Mais Ellénore n'y prenait pas garde. On pourrait dire qu'à force de penser à lui, elle ne le voyait plus. Cet enfant était, dans cet instant même, l'objet d'une grande décision. C'était le devoir qui contraignait sa mère à supporter la vie, à dévorer les humiliations les plus cruelles et les moins méritées; enfin à concentrer tous ses sentiments, toutes ses espérances dans cet être que le monde appellerait le fruit de son déshonneur. Mais avant de se résigner à fuir pour jamais le souvenir de celui qui la vouait à un malheur éternel, elle voulait connaître toute l'étendue de son crime envers elle. C'était, pensait-elle, un moyen d'éteindre ses regrets: le tableau de tant de trahison, de bassesse, devait inspirer un vif dégoût à un coeur aussi loyal que le sien, et elle espérait voir son amour étouffé sous le poids du mépris.

Maurice la trouva dans le calme qui suit d'ordinaire une résolution solennelle.

—Approchez, lui dit-elle d'une voix oppressée et en remettant le petit Frédérik à sa bonne qui l'emmena aussitôt, ne craignez point mes récriminations. Je sais combien vous êtes dévoué à votre maître, vous avez dû lui obéir, je ne vous en fais point de reproches; en voulant m'éclairer sur ce qui se tramait contre moi, vous vous seriez perdu sans me sauver; mais aujourd'hui que rien ne peut ajouter à l'horreur de ma situation, dites-moi, depuis quelle époque lord Rosmond a-t-il contracté son mariage avec lady Caroline? Quant à celui dont vous avez été témoin dans la chapelle de Ham…, qu'il soit légal ou non, je suis décidée à n'en jamais réclamer la validité; car, malgré l'intérêt de mon fils, comme je ne pourrais faire valoir ses droits qu'en déshonorant son père, qu'en le livrant au sort des plus vils criminels, je préfère tout à cette honteuse vengeance. Ainsi, parlez sans crainte de nuire à votre maître; je laisse au ciel le soin de le punir.

—Sans doute, madame, mon maître a de grands torts avec madame, dit Maurice en tournant son chapeau dans ses mains, et d'un ton qui décelait son embarras… Mais je puis affirmer à madame que je ne les ai connus que lors de notre voyage à Édimbourg. Jusque-là, j'étais, comme madame, dans la ferme croyance que mylord était son mari devant l'Église, et je ne saurais peindre mon étonnement, je dirai plus, ma vraie peine, lorsque mylord, forcé de me confier les apprêts de son futur mariage avec lady Caroline, m'a avoué que la cérémonie de la chapelle n'avait été imaginée que pour vaincre vos scrupules, et que le prêtre, le notaire, les témoins, tout cela étaient des complaisants déguisés; qu'enfin, il était libre de faire un mariage indispensable à l'état de ses affaires. Vous saurez, madame, que, dans ses fréquents voyages à Londres, mylord avait perdu au jeu de fortes sommes qu'il était obligé de payer dans un court délai, sous peine d'un grand déshonneur, à ce qu'il prétendait du moins.

»Je le vis rentrer un matin dans un état de désespoir tel, que je le crus fou. Il brisait ce qui se trouvait sous sa main, il parlait de se tuer, puis tout à coup il fondait en larmes, en s'écriant: pauvre Ellénore!… Pardon, madame, mais je vous répète ses propres paroles… allons, puisqu'il le faut, disait-il, puisqu'il n'est pas d'autre moyen d'échapper à leur mépris à tous, de tenir ma parole, de sauver l'honneur de mon nom… obéissons à ma famille… Alors, il se mit à écrire quelques lignes qu'il cacheta et m'ordonna de porter chez mylord, son oncle, puis il se jeta sur son lit tout habillé; il n'y resta pas longtemps sans voir arriver son oncle et son cousin, avec lesquels il était brouillé depuis trois mois, et qui venaient se réconcilier avec lui, en récompense de son consentement au riche mariage qu'ils voulaient lui imposer.

»Toute la fortune des Rosmond était attachée à cette alliance, disaient-ils, mais le seul avantage qui avait déterminé mon maître, c'était les 50,000 livres sterl. comptant que lui apportait lady Caroline, et la faculté de satisfaire avec une partie de cette somme à ses dettes d'honneur. Il mit pour toute condition à ce mariage, qu'il se ferait sur-le-champ, et au château du père de lady Caroline, dans ce château perdu au milieu des montagnes de l'Ecosse; il lui était permis de croire que ce qu'on y ferait ne serait jamais connu du reste de la terre, et mon maître s'était flatté que ce qu'il disait être un affreux sacrifice fait à la nécessité, serait longtemps ignoré de la femme… qu'il… aimait…

A ce mot, Ellénore fit un mouvement d'indignation qui, loin d'intimider
Maurice, lui donna le courage de répéter:

—Oui, madame, qu'il aimait tendrement… et qu'il aime encore plus que jamais.

—Ce n'est point sur ses sentiments que je vous questionne, dit Ellénore avec dignité, sa conduite les révèle assez; c'est uniquement sur les faits qui l'ont amené à l'action la plus infâme et que je veux connaître.

—Eh! madame, il ne fallait pas moins que la crainte d'être chassé de tous les salons de Londres, d'être traité de banqueroutier, pour le décider à partir pour l'Écosse. J'ai cru qu'il ne pourrait jamais s'y résigner, lorsque nous sommes retournés au cottage… Quand il a revu madame… et le petit Frédérik… Mais ce n'est pas cela que je veux dire, ajouta Maurice, en se dépitant contre sa sensibilité; ce que je puis affirmer, c'est qu'avant d'entrer au cottage, mylord m'avait fait jurer la plus grande discrétion sur le motif de son voyage en Écosse, et qu'il avait accompagné cette recommandation de menaces effrayantes. Bien entendu que je devais être aussi discret au château de L… qu'au cottage. Pour en être plus certain, mylord me confia tout ce que sa situation avait de périlleux, les scènes cruelles qui auraient lieu le jour où vous seriez désabusée, et le désespoir où il tomberait s'il lui fallait renoncer à vous.

«Tout se passa, à Édimbourg, si vite, que l'entrevue, les accords, la noce, s'accomplirent en quinze jours! Dès le seizième, mylord prétexta une affaire importante pour se rendre à Londres, où il paya ses créanciers, et s'empressa de revenir au cottage avant de passer en France…»

—Assez, interrompit Ellénore, en sentant tous ses membres saisis d'un frisson mortel, assez; je m'obstinais, malgré l'évidence, à douter encore; je ne pouvais croire à tant de perfidie. Vous venez de me prouver ce que j'aurais eu honte de supposer. Je vous en remercie, ajouta-t-elle en montrant à Maurice la bourse qui était sur la table, et qu'il prit sans hésiter. Allez raconter à votre maître, continua-t-elle, le hasard qui m'a tout appris. Dites-lui que sa lâcheté n'a rien à craindre de mon ressentiment, et que je ne mets d'autre prix à ma générosité, que la certitude de ne le revoir de ma vie.

Alors Ellénore sonna sa femme de chambre, et Maurice sortit en levant les yeux au ciel, comme pour lui demander pardon d'avoir aidé à désespérer une femme si adorable.

XXIX

Peu d'instants après le départ de Maurice, un grand bruit de chevaux et de postillons annonça celui de lady Caroline. Elle retournait à Londres; ce qui décida Ellénore à prendre une autre route; la protection de M. de Talleyrand lui avait acquis celle du maire d'Amiens, elle en obtint sans peine l'autorisation de se rendre en Belgique, et elle partit le soir même pour Bruxelles. Cette détermination, qui l'éloignait plus sûrement de lord Rosmond, était la seule qu'elle pût prendre dans le trouble où était son esprit.

Ce fut un bienfait pour elle, que l'obligation de passer une nuit entière en voiture, livrée à toutes les réflexions que sa triste situation devait faire naître. La fatigue est d'un grand secours dans les chagrins, et l'insomnie qu'elle cause est moins pénible que celle dont le repos ne peut triompher.

Ellénore, franchissant l'espace sans que nul objet, nul autre bruit que celui d'un roulement monotone, dérangeât sa rêverie, les yeux fixés sur les deux étoiles, éprouvait cette sorte de calme inséparable du plaisir de se trouver, pour ainsi dire, en tête-à-tête avec l'immensité. Quelle que soit l'énormité des maux qui vous accablent, la fatalité, la multiplicité des événements qui vous frappent, on se trouve un si petit personnage sur cette grande terre, un être si imperceptible auprès de toutes ces splendeurs du ciel, qu'il en résulte un véritable désintéressement pour soi-même. On pense au peu que l'on est, au peu que l'on dure, et l'on perd toute idée de se révolter contre un destin immuable.

La vue de son enfant endormi sur les genoux de sa bonne, troublait parfois la résignation d'Ellénore, elle maudissait celui qui lui avait donné la vie pour le livrer à tous les chagrins, les dégoûts, dont on abreuve l'existence d'un enfant illégitime. Mais plus le sort qui le menaçait effrayait son coeur de mère, plus elle se pénétrait de la sainteté de ses devoirs. Son bonheur personnel était pour jamais détruit; elle le sentait; toutes tentatives pour le ressaisir devenaient inutiles.

—Eh bien, du fond de cette tombe où la trahison m'a précipitée, pensait-elle, veillons à l'existence, à l'éducation de ce pauvre enfant, que sa vie remplace la mienne. Oublions-nous complétement pour ne penser qu'à lui. Jetons un crêpe funèbre sur le passé. Oui, prions pour le repos de notre âme, comme si elle était déjà dans l'éternité!

Ce deuil d'elle-même, accepté franchement, devait rendre à Ellénore la raison et le courage. Fière de sa propre estime, elle se promit de supporter avec calme toutes les injustices, les insultes même que sa situation, si honteuse en apparence, pourrait lui attirer; elle se promit, surtout, de ne point aggraver le malheur de cette situation par de vains efforts pour en expliquer l'innocence. C'était s'épargner un grand supplice, celui de voir l'impuissance de la vérité sur des esprits prévenus, abusés, et trop flattés peut-être, d'une erreur qui leur donnait le droit de traiter avec mépris une femme dont la beauté, jointe à tant d'autres dons, inspiraient l'envie.

Ellénore, arrivée à Dunkerque, trouva un bâtiment prêt à faire voile pour Ostende; le négociant qui en était propriétaire consentit à prendre des passagers. Ellénore fut du nombre.

Avant de s'embarquer, elle écrivit à son banquier de lui faire passer des fonds à Bruxelles, sous le nom de madame Mansley, se réservant de lui confier plus tard ce qui l'obligeait à reprendre le nom qu'elle tenait de son père.

Ellénore descendit à Bruxelles, dans un modeste hôtel, près du Parc, évitant tout ce qui avoisinait l'élégant hôtel de Bellevue, alors le rendez-vous de toutes les élégances de l'émigration. Puis dès qu'elle fut moins souffrante, elle chercha un petit appartement dans quelque maison retirée pour y vivre solitaire. Elle fut rencontrée un matin par le prince de P…, excellent homme, gros, court et enjoué, ayant plutôt l'air d'un riche fermier de la Beauce que d'un prince de la cour de Louis XVI, et que son âge mûr n'empêchait pas d'aimer les jolies femmes et d'être fort galant auprès d'elles; mais d'un caractère noble, généreux, sans prétentions embarrassantes, et toujours prêt à accepter l'amitié qu'on lui offrait pour prix de son amour. Le prince de P… avait vu Ellénore s'élever chez la duchesse de Montévreux et s'était toujours vivement intéressé à elle. Plus d'une fois, depuis que la duchesse avait contraint Ellénore à fuir de chez elle pour se soustraire à la domesticité dont on la menaçait, le prince avait pris le parti de la pauvre fugitive contre sa fausse protectrice; et ce procédé courageux lui attirait souvent force épigrammes. On le traitait de bonhomme, injure la plus sanglante d'une société où la malice, la finesse étaient seules en crédit.

Le prince de P… aborda Ellénore avec tant de bienveillance, il la questionna sur son sort avec un intérêt si sincère, un ton si paternel, qu'elle céda au plaisir de lui confier ses peines, et lui promit de le revoir le lendemain, ainsi qu'il l'en priait, et de lui raconter les tristes motifs qui la déterminaient à quitter l'Angleterre pour se réfugier à Bruxelles.

Le prince répondit à sa confiance en lui racontant comment il avait échappé, par la vitesse de son cheval, aux agents du comité de surveillance qui le poursuivaient pour le conduire en prison et de là à l'échafaud. A cette époque trop dramatique, chacun était le héros d'une aventure intéressante. Mais le prince convint que les malheurs d'Ellénore dépassaient en fatalité tous ceux des échappés de la Révolution.

Il faut avoir subi la torture d'un tourment humiliant, solitaire, dont la plainte amère, ne pouvant s'exhaler, maintient le coeur sous une oppression mortelle, pour se faire une idée du soulagement qu'éprouva Ellénore en faisant le récit de l'événement aussi malheureux qu'étrange de son faux mariage à un véritable ami, dont la loyauté croyait à la sienne.

Après avoir écouté Ellénore en l'interrompant sans cesse par des exclamations peu flatteuses pour M. de Croixville, et pour lord Rosmond, le prince dit en soupirant:

—La situation est fâcheuse… Les apparences sont telles qu'on aura bien de la peine à faire triompher la vérité; mais enfin, pour n'être pas probable, elle n'en est pas moins vraie? J'ai vu quelquefois le monde la deviner. Il n'est pas toujours si aveugle, si injuste qu'on le dit!

—Ah! juste ou non, comme je suis destinée à le fuir toute ma vie, reprit Ellénore, peu m'importent ses jugements; si flétrissants qu'ils puissent être pour moi, votre estime, cher prince, me donnera la force de les braver. Vous m'accorderez quelques-uns des moments que la politique et les plaisirs vous laisseront de libres; et la consolation de vous attendre, d'espérer causer avec vous de ceux que j'aime encore, malgré tout le mal qu'ils m'ont fait, me distraira de ce désir de mourir, qui me poursuit toujours en dépit du remords qu'il m'inspire.

—Se laisser mourir pour faire plaisir aux ennemis qu'on gêne, ah! c'est une complaisance très-coupable, et que je vous défends d'avoir. Plus la position est difficile, moins on doit se laisser abattre. Le bon Dieu vous donne un enfant pour jouer avec lui, un vieil ami pour pleurer avec vous; cela vous suffira, j'espère, pour attendre un meilleur temps. Maintenant il faut nous occuper de vous caser ici le mieux possible. Je pardonne à Croixville son enlèvement et le tort qu'il vous a fait, en considération de l'indépendance que vous assure votre part dans son héritage; la première des conditions pour être honoré ici-bas, mon enfant, c'est de ne rien coûter à personne; dès que le monde est rassuré sur la crainte d'avoir à se dévouer pécuniairement pour un malheureux, il y prend intérêt, il l'observe avec soin et lui accorde bientôt la considération qu'il mérite; maintenez-vous dans la sage résolution de ne vivre que pour votre enfant; oubliez son traître de père et vous trouverez encore assez d'amis pour vous apprécier et pour vous rendre l'existence agréable.

—Je ne compte que sur vous, dit Ellénore en tendant la main au prince, votre amitié, vos conseils soutiendront mon courage; et lorsque j'aurai à subir les mépris de gens moins innocents que moi, je penserai qu'il y a une âme noble, compatissante, dont je suis connue, qui sait si je mérite tant d'outrages, et dont l'estime me venge. Grâce à vous, cher prince, je ne me croirai pas une pauvre abandonnée de tous.

Le prince de P…, répondit par la protection la plus désintéressée, la plus courageuse, à la confiance d'Ellénore; il lui trouva dès le lendemain un joli appartement convenablement meublé, dans la maison d'une vieille et honnête femme de sa connaissance, qui n'hésita pas à loger madame Mansley sur la recommandation du prince de P… Il la présenta comme étant la veuve d'un officier mort à Paris dans les dernières émeutes. Sa robe noire et le chapeau de même couleur qu'elle portait ne démentaient point le deuil auquel cette supposition la condamnait. Ce deuil si douloureusement empreint dans son âme, devait longtemps se montrer sur ses vêtements.

L'appartement d'Ellénore était au rez-de-chaussée, donnant sur un petit jardin où son enfant pourrait jouer en prenant l'air, ce qui la dispenserait de le mener souvent au Parc, et lui éviterait l'ennui de rencontrer les gens qu'elle fuyait. Guidée par ses habitudes plus que par sa pensée, elle s'arrangea, dans sa nouvelle retraite, avec toute la simplicité et le bon goût qui lui étaient naturels.

Malgré ses souvenirs amers, sa profonde douleur, elle jouissait, dans cet asile, des bienfaits d'une parfaite résignation; car elle avait consulté le prince de P… sur ce qu'elle pouvait tenter contre lord Rosmond en faveur de son fils, et le prince lui ayant prouvé qu'il résulterait de ses réclamations beaucoup de scandale et point de succès, elle s'était promis de subir son sort comme un arrêt du ciel. C'est déjà moins souffrir d'une situation malheureuse que de perdre toute idée d'en sortir.

Madame Vannebourg, la propriétaire de la maison qu'habitait Ellénore, avait entendu le prince de P… parler d'elle avec éloge; elle désira profiter du voisinage d'une personne si aimable, et le prince engagea madame Mansley à la recevoir.

—Vous ne pouvez passer toutes vos journées ainsi seule, dit-il à Ellénore; je vois le spleen vous atteindre, et je ne souffrirai pas que vous mouriez, sous mes yeux, des suites du mal qu'on vous a fait. Ce serait trop bien divertir vos bourreaux; il faut oublier leurs infâmes procédés, en accueillant la société, l'affection de quelques amis vrais, dont les soins vous consoleront, ou du moins vous aideront à supporter vos peines.

—Tout à la pitié que je vous inspire, cher prince, vous ne pensez pas à ce que ma position offre de difficultés, à l'impossibilité où je suis de la justifier, à quel point les apparences m'accusent…

—Sans doute, vous ne pouvez aller plaidant à tout venant votre cause, et démontrant à chacun tous vos droits à l'estime; mais ce qui serait inconvenant et sans effet dans votre bouche, est très-bien placé dans la mienne. Je suis un père de famille, malheureusement assez vieux pour ne pas vous compromettre; votre fortune vous met à l'abri de tout soupçon flétrissant à cet égard; car on ne répond à l'amour d'un homme qui n'est ni jeune ni joli que pour de l'argent, et je vous promets d'être cru lorsque je dirai ce que vous valez.

—A quoi bon vous donner cette peine, cher prince, votre amitié me rend aussi heureuse que je puis l'être. La bienveillance de quelques autres n'y ajouterait rien.

—Erreur, s'écria le prince; les grandes résolutions ont cela de bon qu'en ne peut les tenir. Vous aurez beau vous renfermer, quelques personnes finiront par se glisser chez vous, et vous céderez à leur importunité, peut-être aussi un peu à la fatigue de la solitude. Il n'est pas, grâce au ciel, dans la puissance d'une femme de passer sa jeunesse, son existence entière à pleurer la trahison d'un perfide. Vous finirez par écouter les conseils, les consolations de quelques amis; eh bien, laissez-moi donc les choisir. Songez que des premiers que vous verrez, va dépendre le genre de société que vous aurez le reste de vos jours. Ne vous flattez pas de vous plaire au milieu de gens excellents, mais communs, mais ignorants de tout ce que vous avez vu et su chez cette duchesse qui vous a élevée, chez cet aimable Croixville qui s'est fait votre tuteur, faute de mieux. Non, ma chère amie, vous ne pourriez vous accoutumer à des vertus mal habillées, à des braves gens de mauvais ton. C'est le premier des inconvénients attachés à l'honneur de vivre parmi nous autres gens de cour. On souffre beaucoup de nos défauts, on les hait, on les méprise, mais on ne peut se passer de nos manières; c'est donc encore près de nous où vous avez rencontré votre bourreau, que vous trouverez les amis spirituels qui vous rendront justice, qui vous défendront contre les attaques du monde.

—Je ne l'espère pas.

—Et moi, j'en suis certain, reprit le prince, et je vous supplie d'en faire l'épreuve. Vous ne me soupçonnez pas, je pense, de vouloir ajouter à vos peines, en vous exposant à des hommages trop légers, à des amitiés dédaigneuses; je connais votre fierté, je la respecte, mais je veux qu'elle soit connue par d'autres que par moi… L'évidence est ce qui combat le mieux contre la calomnie; le malheur, qui se cache avec tant de précaution, ressemble au crime; il ne faut ni se montrer, ni se soustraire aux yeux du monde, lorsque nul regard ne peut faire rougir. Allons, suivez mes conseils, et croyez que ce sont ceux d'un père.