En parlant ainsi, le prince serra la main d'Ellénore.
—Disposez de moi, dit-elle, en essuyant ses larmes. C'est bien le moins que je suive vos avis pour prix d'une si douce, d'une si sainte protection!
—Merci, dit le prince, je n'abuserai pas de votre docilité; car vous saurez que votre présence ici n'est plus un mystère pour plusieurs de vos anciennes connaissances et qu'elles me tourmentent chaque jour pour vous les présenter. Mais c'est une faveur que j'accorderai seulement aux plus dignes.
—Je m'en fie à votre sagesse.
—Soyez tranquille, ajouta le prince en riant, je commencerai par les plus vieux et les plus laids. A demain.
XXX
Bruxelles voyait alors arriver en foule les malheureux que leur rang, leur opinion, leurs titres, contraignaient à fuir la France. La plupart, heureux d'abandonner aux révolutionnaires leur fortune pour conserver la vie, supportaient un état voisin de la misère avec tant de philosophie que leur gaieté même n'en était pas altérée. Soutenus par l'espoir d'une restauration que les plus vieux ne devaient pas voir, ils acceptaient le malaise, les privations présentes, comme on se résigne aux mauvais repas des mauvaises auberges, dans un voyage dont le terme est prochain.
C'était à qui ferait la meilleure plaisanterie sur son dénûment, sur les habitudes burlesques qu'il était forcé de substituer à ses habitudes élégantes; la vanité avait changé d'allure. Fatiguée de magnificence, elle se cachait sous les vêtements d'indienne de la duchesse ruinée, et visait à paraître pauvre, comme elle visait autrefois à paraître riche. C'était une fatuité de misère qui faisait d'autant plus ressortir la grandeur déchue. La jolie marquise, réduite à ranger elle-même sa chambre pendant que son unique servante faisait son déjeuner, se vantait de casser toutes les porcelaines qu'elle essuyait; une autre parlait cuisine en se flattant d'y faire des progrès.
Un jeune seigneur de la feue cour de Versailles remerciait son père et sa mère d'avoir torturé son enfance, en lui faisant apprendre de force à jouer du violon: talent dont il commençait à tirer profit, soit en donnant des leçons, soit en faisant sa partie dans les concerts. Enfin, chacun s'amusait du comique de sa situation pour s'étourdir sur ce qu'elle avait de pénible, et puis aussi pour faire mieux remarquer le contraste de son haut rang, de sa naissance, de sa fortune, avec l'humble condition où la révolution française le réduisait.
Au sein de la plus grande gêne, manquant souvent du nécessaire, les émigrés, fidèles au caractère français, bravaient en riant leur détresse. Les hommes, toujours courageux et légers, consacraient leurs matinées à d'insipides travaux, et leurs soirées à la galanterie, guettant les aventures scandaleuses pour les colporter de mansarde en mansarde, comme autrefois de boudoir en boudoir, et s'efforçant d'être les héros du roman émigré qui faisait alors le plus de bruit.
Les femmes, réduites à une simplicité presque misérable, n'en étaient pas moins occupées du soin de paraître jolies. La nécessité avait beau les contraindre à porter une robe d'indienne, des souliers de peau, un fichu sans dentelle, une pelisse grossière telle qu'on en voit sur le dos des bourgeoises qui vont à pied à Bruxelles; cet attirail, plus modeste, ne décourageait pas leur coquetterie innée. La pelisse mal jointe laissait voir un fichu bien plissé; la robe de toile dessinait la taille de manière à déceler ses contours gracieux; le gros soulier faisait ressortir le petit pied, et l'ensemble de la tournure avait une allure si élégante, qu'elle attirait tous les regards. Découvrir sous ces vêtements communs, sous la capote noire, sous la saye de l'ouvrière, une grande dame de la cour de Versailles, était un plaisir qui avait tout le piquant de ceux d'un bal masqué. Se faire admirer, adorer, sans le secours du luxe et de toutes les recherches qui ajoutent tant à l'effet de la beauté, c'était une gloire digne des plus ambitieuses.
L'on en citait alors trois que leurs divers agréments faisaient nommer du nom classique des trois Grâces: c'étaient mesdames de M… de C… et de Cl… Nous omettons leurs titres par égard pour la modestie de la seule des trois qui reste. Celle-là n'était belle que par sa taille et son grand air, peut-être trop insolent pour un si beau nom; madame de C… était la grâce en personne: sa démarche, ses moindres mouvements avaient un charme indicible. C'était un mélange de vivacité, de langueur, d'indifférence, d'agacerie; c'était une distinction naturelle qui prêtait de la noblesse aux actions les plus ordinaires, et complétait l'ensemble le plus ravissant.
Madame de Cl… était fort aimable, surtout pour l'objet de sa préférence. Elle aimait si bien; son dévouement, à la fois si pudique et si passionné, inspirait tant d'intérêt, qu'on pardonnait à la faiblesse de son coeur, en faveur de son peu de dissimulation à la cacher.
Ce trio enchanteur, qui faisait la consolation de l'exil, était alors fort occupé de l'arrivée à Bruxelles d'une princesse d'un grand nom, que nous voilerons sous celui de Waldemar. Cette princesse, plus fraîche que belle, plus dévouée que séduisante, s'était vue contrainte de quitter la France au moment où l'on commençait à traiter de suspect tout ce qui possédait un nom illustre, ou une grande fortune. Habituée depuis longtemps aux hommages des jeunes gens de la cour, plus amoureux de son crédit que de ses charmes, elle s'entourait de tout ce que l'émigration avait de plus élégant. Pour plus de sûreté, elle s'était fait accompagner à Bruxelles par le comte de Savernon, jeune homme, beau, bien fait, distingué par sa naissance, par de rares qualités, et dont l'esprit léger, moqueur, cachait un coeur capable d'un profond attachement.
Ainsi que la plupart des jeunes gens qui débutent dans la carrière de la galanterie, M. de Savernon se livra avec toutes les joies de l'amour-propre aux agaceries d'une grande dame beaucoup plus âgée que lui, et par cela même décidée à l'enchaîner par tous les moyens qui étaient en sa puissance. Un des plus efficaces était bien certainement la faculté que sa fortune lui donnait de réunir chez elle l'élite de l'émigration, et des nobles étrangers empressés à lui rendre hommage; car, si la révolution française enlevait à la princesse de Waldemar la plus grande partie de ses revenus, des fonds placés en Allemagne lui permettaient de vivre, sinon avec opulence, du moins d'une manière convenable, et lui donnaient, de plus, les moyens de secourir ses amis ruinés. Son excellent coeur ne pouvait se passer d'affection, et, comme ces personnes que le besoin d'aimer tourmente, elle se résignait à sacrifier tout pour obtenir un peu, et ne se plaignait jamais du mauvais marché.
Tant qu'un autre amour ne venait pas troubler cette association inégale, c'était une assez douce condition pour celui qui l'avait acceptée; mais, dès que le trop aimé devenait infidèle, les soupçons, les reproches, les querelles la rendaient bientôt insupportable. Une rupture s'en suivait ordinairement, et l'expérience de cette disgrâce humiliante ne sauvait pas la princesse de Waldemar d'y retomber.
Fière de traîner à son char un homme charmant dont les jeunes femmes enviaient les hommages, elle s'efforçait de rendre sa maison agréable pour l'y retenir et lui ôter toute idée d'aller s'amuser ailleurs. Cela lui réussit jusqu'au moment où, s'apercevant des fréquentes absences du prince de P…, elle lui demanda ce qu'il faisait des soirées qu'il lui consacrait autrefois, et quelle était l'heureuse personne qui l'accaparait au point de lui faire délaisser ses amis.
Le prince s'étendit sur le plaisir d'entendre un reproche si flatteur, et balbutia quelques mots évasifs sur les visites qu'il était obligé de faire à une de ses anciennes connaissances, nouvellement arrivée à Bruxelles.
—Ah! vous faites le mystérieux, dit la princesse, eh bien, cela doublera notre curiosité à savoir le nom, la patrie et les dieux de votre belle, car vous êtes encore bien capable d'une charmante folie.
—Vous me flattez, madame, et je voudrais être digne de…
—Tout cela ne répond pas à la question, mon cher prince, interrompit le vieux duc de R…, vous avez sans doute vos raisons pour être discret; moi, qui n'en ai pas, j'apprendrai à la princesse la cause de l'abandon où vous nous laissez depuis quelque temps; c'est tout bonnement à une fort jolie femme qu'il nous sacrifie.
—Son nom?… dites-nous vite son nom! s'écrièrent plusieurs voix ensemble.
—Son nom! voilà justement le difficile, dit le duc.
—Quoi? vous ne le savez pas?
—Si fait, vraiment; mais c'est qu'on n'est pas encore bien décidé sur celui qu'elle a le droit de porter.
—Est-ce qu'elle est réduite à s'en choisir un?
—Pas précisément; mais un de ces mariages de garnison dont les jeunes officiers se rendent trop souvent coupables, l'a forcée à quitter le nom de l'infidèle pour revenir à son nom de famille.
—Je comprends, dit la princesse, c'est une victime volontaire de l'inconstance de quelque joyeux perfide, et le prince s'établit près d'elle en consolateur.
—Pardon, madame, mais vous ne comprenez pas du tout, reprit le prince d'un ton imposant. La femme dont le duc vous parle n'a aucun rapport avec celles qui donnent le droit de les traiter légèrement. Elle a été indignement trompée, il est vrai, mais son malheur, loin de la dégrader, n'a fait que mettre à l'épreuve ses nobles qualités, et que montrer dans tout son jour sa conduite honorable.
—Ah! s'écria-t-on de toutes parts, le bon prince est amoureux! C'en est fait…. le voilà convaincu de la vertu de son héroïne. Oh! sublime effet de la passion!
—Dieu me garde, dit le vieux duc, de blesser un si beau sentiment! Mais vous conviendrez, du moins, que cette jolie personne n'a pas été inventée pour vous, cher prince, et que deux aventures éclatantes vous réduisent à ne l'adorer qu'en troisième. N'importe, c'est toujours un bon lot; et comme elle est ravissante, elle ne vous restera pas sur les bras le jour où votre amour s'en lassera.
—Mon amour! dit le prince avec colère, elle s'en moquerait bien vraiment, si j'étais assez sot pour en avoir, et le vôtre ne serait pas mieux reçu que le mien, ajouta-t-il en s'adressant aux vieux comme aux jeunes gens qui se trouvaient là. Vous riez, mais si vous connaissiez madame Mansley, vous n'en parleriez pas si cavalièrement, et vous verriez bientôt qu'elle mérite plus d'estime que la plupart des femmes qui en médisent.
C'était bien mal défendre la pauvre Ellénore que d'injurier ainsi tant de personnes à propos d'elle. Ce tort, si commun chez les amis plus passionnés que spirituels, eut son effet ordinaire; chacune des femmes présentes expliqua à sa guise la situation étrange d'Ellénore, et cela dans les termes les plus méprisants. Le prince de P… y répondit par des accès de colère qui s'augmentaient d'autant plus qu'ils excitaient les rires. Enfin, la princesse de Waldemar, voyant qu'il était prêt à suffoquer, demanda grâce pour son ancien ami, et porta la conversation sur les événements politiques, dont la gravité était telle alors, qu'ils captivaient trop douloureusement les esprits pour leur permettre de s'en distraire.
Le prince de P… profita de cette transition pour sortir. M. de Savernon le suivit en lui disant qu'il avait partagé son indignation contre les méchants propos de ces dames, et qu'il voudrait bien avoir l'occasion d'assurer madame Mansley de son estime respectueuse.
—S'il ne dépendait que de moi, cette occasion s'offrirait tout de suite; mais, sauf quelques vieux amis qu'elle m'a permis de lui présenter, elle s'obstine à ne recevoir personne.
—Vous voyez que cette rigueur ne mène à rien, et qu'elle ferait mieux d'accueillir ceux qui peuvent la défendre contre la malveillance et la calomnie.
—Je suis de cet avis; car c'est une personne qu'on ne peut pas raconter; il faut la voir pour se faire une idée du respect qu'elle inspire, en dépit de sa situation; et c'est en admettant chez elle des gens comme il faut, capables de la juger, qu'elle redressera l'opinion de ceux qui la condamnent sur les apparences, et fera taire les méchants propos des pécores qui l'envient, mais je la prêche en vain; j'ai beau lui dire qu'à son âge la solitude mène au spleen, elle me répond que c'est une raison de plus pour qu'elle s'y consacre.
—Et votre amitié souffrirait qu'elle mourût de chagrin pour avoir été trompée par un homme sans foi, sans honneur! Ah! ce serait un crime; et si vous l'aimez en véritable père, il faut en exercer la puissance, et la sauver malgré elle de la mort qu'elle désire, et que l'abandon, l'ennui, amèneraient bientôt.
—Vous avez raison, dit le prince, je vais tâcher de la décidera recevoir quelques personnes.
—Je serai du nombre, n'est-ce pas?
—Rien n'est moins sûr… Vous êtes bien jeune… C'est à peine si elle me trouve assez vieux, moi! il est vrai que votre dévouement pour la princesse vous classe parmi les élégants galériens dont parle Fontenelle, et à qui leur chaîne donne du poids. Mais j'ai peur que cette garantie ne paraisse pas suffisante à madame Mansley. N'importe, je parlerai pour vous. Je vanterai votre attachement pour la princesse, votre raison, surtout. N'allez pas me faire mentir!
—Ne craignez rien, reprit M. de Savernon; ce n'est plus le temps des folies: l'exil rend sage. Comptez sur ma soumission à vos avis. Et ils se séparèrent, l'un très-préoccupé du désir de venger Ellénore, l'autre tout à l'espoir de bientôt la connaître.
XXXI
Le prince de P… tint parole à son jeune ami; mais, malgré tout ce qu'il dit à Ellénore pour la déterminer à le recevoir, elle s'obstina dans son refus.
—Enfin, que lui manque-t-il donc, pour être admis chez vous? dit le prince. Il a un ton parfait, un nom qui lui impose la retenue, la gravité même; il a de plus des liens qui ne lui permettent pas de se montrer trop galant. Que lui reprochez-vous?
—Son âge, ses agréments…
—Ah! vous avez peur… de vous?
—Non pas, mais du monde, dont la méchanceté contre moi n'a pas besoin de prétexte.
—Et vous pensez l'adoucir en éloignant de chez vous ceux qui pourraient vous défendre? Beau calcul, vraiment! Licencier ses troupes en temps de guerre, ce n'est pas le moyen de gagner des batailles!
—J'ai renoncé à combattre, vous dis-je. Le repos, voilà ma seule ambition, et, pour y parvenir, je ne veux voir que de vieux amis, dont l'affection ne puisse être calomniée.
—Ah! vous croyez que leurs cheveux blancs feront taire la médisance? Vaine espérance, on vous trouvera un goût bizarre, voilà tout. Demandez plutôt à Lauraguais. Il va venir, puisque vous le trouvez assez vieux, assez peu dangereux pour lui permettre de vous faire sa cour, je suis sûr qu'il sera de mon avis.
En effet, le comte de Lauraguais, qui venait d'apporter à Bruxelles des papiers qu'il espérait sauver du séquestre en les déposant chez sa fille, la duchesse de… s'était empressé de rendre visite à madame Mansley.
Connu par la franchise, l'originalité de son esprit, l'indépendance de ses opinions, M. de Lauraguais était un homme malin, instruit, bon et amusant, ne reculant devant aucune vérité; ce qui le faisait passer pour fou. Il disait, en parlant de lui:
—De ma vie je ne fus ce qu'on appelle quelque chose; né à Versailles, je ne devins point courtisan; ami de d'Alembert et de Diderot, je ne fus point encyclopédiste; honoré d'une épître par Voltaire, je restai son admirateur sans devenir son sectaire; admis au cercle constitutionnel, amant passionné de la liberté, je ne fus point terroriste; émigré par force, je n'ai jamais agi contre la France; écrivant toujours et sur tout, je ne suis pas auteur; amoureux de tous les jolis minois des salons et même des coulisses, je n'ai pas été un libertin; seulement, mon amour pour les sciences, les lettres, les arts, le génie et mon dédain de l'argent, m'ont fait donner le nom de fou: c'est le seul qui me restera.
M. de Lauraguais professait un grand mépris pour les arrêts du grand monde, il prétendait que ce tyran ne vous tenait pas compte des sacrifices qu'on lui faisait, et il combattit de tout son esprit la résolution d'Ellénore.
Le chevalier de Pa… chez qui la laideur tenait lieu de vieillesse, et l'esprit de fortune, joignit aux instances du prince de P… et aux épigrammes de M. de Lauraguais, les raisons les plus persuasives et les plus piquantes pour déterminer Ellénore à recevoir M. de Savernon, tout fut inutile.
Le chevalier de P…, dont la gaieté ingénieuse savait toujours trouver le côté consolant d'un revers, se chargea d'annoncer à M. de Savernon le refus tenace de madame Mansley, et ne manqua pas de lui faire sentir tout ce que ce refus avait de flatteur.
Bientôt le petit salon d'Ellénore devint l'asile des penseurs, des bons causeurs que l'émigration réunissait à Bruxelles. Chacun d'eux, surpris de trouver tant d'instruction, d'idées sérieuses et même politiques, dans la jolie tête d'une si jeune femme, ne craignait pas de traiter devant elle les sujets les plus graves, et l'admettait sans complaisance dans toutes les discussions importantes que soulevaient alors tant d'événements déplorables, de révolutions terrifiantes. Son éloquence à plaider la cause de la liberté, en dépit des horreurs dont elle était alors le prétexte, charmait les plus spirituels, ceux dont la haute intelligence ne confond pas l'effet et le principe, et qu'un mauvais résultat ne rend point infidèles à une bonne cause.
—La liberté, leur disait Ellénore, est comme le feu, terrible, dévastateur, mais indispensable aux besoins de la vie; veut-on l'étouffer? il se venge par l'incendie. Vous qui en êtes à moitié consumés, pansez vos blessures, sans vous flatter d'éteindre à jamais ce soleil moral dont un peuple ne peut plus se passer après s'être réchauffé à ses premiers rayons.
Dans ces conversations quotidiennes, il se disait toujours quelque chose de marquant que les causeurs de madame Mansley s'empressaient de citer dans les autres salons, ce qui donnait aux femmes une occasion de médire d'Ellénore, et inspirait aux hommes le plus vif désir d'être admis à ces réunions intimes dont l'esprit était le seul luxe. Ceux qui en étaient exclus par leurs agréments cherchaient par tous les moyens à mériter une exception, et M. de Savernon, plus irrité que tous du refus positif qu'il avait essuyé, ne pensait qu'à vaincre la résolution d'Ellénore; c'était devenu un défi entre sa curiosité et son amour-propre qui devait nécessairement l'amener à son but.
Un philosophe a dit:
«On arrive à ce qu'on veut en y pensant toujours.»
M. de Savernon, pénétré de la vérité de cet axiome, rêvait sans cesse aux moyens de contraindre madame Mansley à le recevoir, et les plus vulgaires lui paraissant les meilleurs, il commença par s'assurer à prix d'argent l'indiscrétion du valet de chambre belge qu'elle avait pris à son service depuis qu'elle était à Bruxelles. Celui-ci ayant peu de choses à raconter sur l'existence monotone de sa maîtresse, parlait de sa générosité, la première des vertus aux yeux d'un serviteur. Puis, quand le comte le questionnait adroitement sur les sentiments qu'il supposait à madame Mansley, Lapierre affirmait dans toute sa bonne foi qu'il ne lui connaissait d'autre amour que celui qu'elle portait à son enfant, et il citait plusieurs traits de sa faiblesse maternelle, qui prouvaient à quel point cette sainte passion régnait seule dans son coeur.
—C'est donc par là qu'elle est vulnérable, pensa M. de Savernon, mais comment l'attaquer? Comment me rendre utile à cet enfant, objet des soins les plus tendres, les plus éclairés, comment le rendre complice de mes projets?…
Et se répétant sans cesse ces questions, Albert de Savernon se rendait chaque matin au Parc, dans l'allée où le petit Frédérik conduit par sa bonne, venait souvent jouer et prendre l'air. Déjà, plusieurs fois, il s'était associé à ses jeux, soit en rattachant le harnais de son cheval de bois, soit en décrochant la balle que Frédérik lançait de toutes ses forces sur les arbres, et qui s'y nichait si bien, qu'il fallait un bras d'homme pour l'en retirer. A toutes ces coquetteries, Albert avait eu l'imprudence de joindre le don de quelques joujoux qui avaient excité une trop vive joie à Frédérik pour qu'il n'en parlât point à sa mère. Il y avait entre autres un petit oiseau chantant par l'effet d'une mécanique, semblable à celle d'une boîte à musique, qui lui causait des transports inimaginables; aussi ne manqua-t-il pas de montrer l'oiseau chanteur à sa mère. Elle voulut savoir qui lui avait donné ce joujou de luxe, trop précieux, disait-elle, pour un enfant de son âge.
—C'est un beau monsieur, dit Frédérik.
Et sa mère, devinant qu'elle n'en apprendrait pas davantage de lui, questionna sa bonne.
—C'est en effet, répondit mademoiselle Rosalie, un beau monsieur, que nous rencontrons presque tous les jours au Parc, à l'heure où madame m'envoie y promener le petit, il a l'air d'aimer beaucoup les enfants, et il trouve Frédérik si gentil qu'il ne passe jamais près de lui sans lui dire: «Bonjour, petit ange,» et sans le caresser; comme il l'a vu pleurer l'autre jour après avoir cassé un de ses joujoux, ce monsieur est venu lui donner des bonbons pour le consoler; puis il lui a promis de lui apporter un joujou pour remplacer l'autre.
—Il ne fallait pas l'accepter, dit Ellénore.
—Ah! madame, un joujou! j'ai pensé que cela n'avait pas de conséquence; et puis, quand une fois ce joli petit bouvreuil a été dans les mains de Frédérik, et qu'il l'a entendu chanter, il aurait été bien impossible de le lui ôter, je vous jure, il aurait fait de beaux cris, vraiment!…
—N'importe, je vous ai déjà dit d'éviter les rencontres, les conversations avec les personnes que vous ne connaissez pas; celle-ci a beau être fort innocente, je ne veux pas qu'elle recommence; lorsque je ne pourrai pas accompagner Frédérik à la promenade, vous le conduirez sous les allées qui bordent le canal; là, il y a moins de monde, et l'enfant jouera tout à son aise.
En conséquence de cet ordre, M. de Savernon perdit pendant quelques jours la trace de Frédérik, mais instruit par Lapierre des nouvelles mesures prises pour éviter sa rencontre, il monta à cheval pour se rendre au château Lacken, et pour revenir en suivant la pelouse qui borde le canal; là, un événement fort vulgaire, et qu'il aurait eu honte de provoquer ou d'imaginer, vint lui offrir l'occasion qu'il cherchait depuis si longtemps.
Mademoiselle Rosalie était une très-honnête fille, d'autant plus sage qu'elle était fort amoureuse d'un certain cousin qui devait l'épouser à son retour de l'armée; mais, comme Rosalie avait un joli visage et toute l'élégance de son état, c'est-à-dire une tenue fort propre, elle faisait des passions. Un jeune, grand et gros brasseur du voisinage en était épris au point de vouloir en faire sa femme, sorte d'honneur dont il s'exagérait tellement la puissance qu'il ne croyait pas qu'on pût le dédaigner; mais l'amour qui fait refuser une couronne rendit Rosalie insensible aux offres du brasseur, et il en fut vivement courroucé.
Dans son état normal, comme on dit aujourd'hui, le courroux du brasseur s'exhalait en injures, en menaces; mais quand trois verres de schnick avaient animé son cerveau, il était capable des excès les plus condamnables.
Il revenait de livrer plusieurs tonnes de bière à un cabaretier des environs de Lacken, lorsqu'il rencontra Rosalie tenant Frédérik par la main, et l'aidant à cueillir des marguerites pour en faire un bouquet. L'occasion était belle; la tête du brasseur Stephens, déjà troublée par les liqueurs bues en l'honneur du marché qu'il venait de conclure, il conçoit l'idée de tenter une dernière fois de séduire Rosalie; mais à ce projet, qui ne pouvait lui attirer qu'un nouveau refus, en succède un autre tout de vengeance.
—Ah! pécore, s'écria-t-il, c'est parce que tu as une bonne place que tu fais la fière; mais tu ne l'auras pas longtemps, va, je vais houspiller ton marmot de manière à ce que l'on ne te le donnera plus à garder, et si tu bronches, je vous flanque tous deux dans le canal.
En parlant ainsi, Stephens avait allongé un si vigoureux coup de poing sur l'épaule de la pauvre Rosalie, qu'elle en était tombée à la renverse. L'enfant qu'elle tenait dans ses bras l'avait suivie dans sa chute; Stephens, égaré, furieux, s'en empare, et s'apprête à le frapper, peut-être même à le lancer dans le canal, lorsqu'un bras ferme lui arrache l'enfant.
—Misérable, crie M. de Savernon en armant un pistolet qu'il portait sur lui dans ces temps de trouble, sauve-toi ou je te tue.
La vue de cette arme dégrise Stephens, il court vers sa voiture, monte sur un de ses chevaux et les met au galop en disant:
—C'est égal, elle se souviendra de moi.
En effet, la pauvre Rosalie, en tombant si brusquement, s'était cassée la clavicule. Ses cris et ceux de Frédérik attirèrent quelques paysans qui aidèrent M. de Savernon à la transporter près de là, dans une petite auberge, où il la confia aux soins de la maîtresse en les payant d'avance généreusement. Il eût été plus simple de transporter tout de suite Rosalie chez madame Mansley; mais Albert préférait ramener seul l'enfant chez sa mère. Ce n'est pas qu'il voulût lui imposer l'obligation de le recevoir, car il était bien décidé à remettre l'enfant à Lapierre, après lui avoir raconté comment il avait été assez heureux pour le sauver de la fureur d'un fou, et dans quel état il avait laissé la bonne de Frédérik; mais il voulait qu'on lui sût gré de sa discrétion.
Tout se passa comme il l'avait imaginé. Madame Mansley, en revoyant son enfant, les yeux encore gonflés de larmes, et amené dans sa chambre par Lapierre, devina qu'il était arrivé quelque accident à sa bonne; et le récit du danger qu'avait couru Frédérik lui causa un tremblement nerveux qui ne s'apaisa qu'après avoir pleuré.
D'abord, elle s'emporta contre Rosalie, qu'elle accusa d'intrigue avec le brasseur; puis, ramenée à la pitié par les assurances de Lapierre, qui répétait avec raison que la pauvre fille était innocente, et que la colère du brasseur le prouvait assez. Ellénore envoya chercher une voiture pour se rendre près de Rosalie, pour ordonner tout ce que son état exigeait et savoir d'elle à qui elles devaient toutes deux tant de reconnaissance.
Frédérik, terrifié par le brasseur, ne voulait plus quitter sa mère, elle l'emmena; lorsqu'ils descendirent à la porte de la petite auberge, Frédérik quitta la main d'Ellénore, courut vers un monsieur qui le prit dans ses bras, et lui rendit ses caresses de l'air le plus joyeux.
La mère de Frédérik rougit en devinant que le sauveur de son enfant était M. de Savernon.
Voir l'être qu'on aime le plus, chérir, caresser une personne que l'on n'a jamais rencontrée, c'est déjà la connaître. Aussi Ellénore éprouvait-elle un embarras extrême dans le choix des mots qu'elle voulait adresser à M. de Savernon, pour lui témoigner sa reconnaissance. Les phrases banales de remercîments obligés lui semblaient trop faibles pour exprimer le sentiment dont elle était pénétrée, et une crainte inexplicable retenait l'élan de son coeur maternel; cette émotion, à la fois tendre et pénible, la rendait si belle, que M. de Savernon n'avait garde de la calmer par une de ces politesses insignifiantes qui auraient rendu à madame Mansley toute sa présence d'esprit. Il se contenta de la saluer respectueusement, après s'être dégagé des petits bras de Frédérik et l'avoir posé à terre.
Le chirurgien, qu'il venait d'amener pour remettre la fracture de la pauvre blessée, mit fin à cet embarras réciproque, en prenant la parole pour rassurer longuement la maîtresse de Rosalie sur son état; il prétendait qu'on pourrait la transporter dès le lendemain chez madame Mansley, où elle serait mieux soignée que dans l'auberge.
—Elle mérite d'autant plus la protection de madame, qu'elle ne s'est attirée d'aucune manière le malheur qui la frappe, dit M. de Savernon, empressé de justifier la jeune fille, à laquelle il devait le bonheur de voir Ellénore.
—Vous voulez qu'elle aussi rende grâce à votre bonté, monsieur, dit madame Mansley, avec un sourire ineffable. Quant à Frédérik, il me semble que je n'ai pas besoin de lui apprendre à vous aimer.
—Il est vrai que nous sommes de vieux amis, reprit Albert en embrassant
Frédérik.
—J'espère que vous continuerez cette bonne amitié, monsieur, et qu'en grandissant il s'en rendra digne. Je sais déjà, grâce à vous, qu'il n'est point ingrat, car il ne touche jamais aux joujoux que vous lui avez donnés sans parler de vous, sans vous adresser des remercîments, comme si vous pouviez l'entendre; aussi est-ce lui qui m'aidera à vous exprimer toute ma reconnaissance.
La réponse à ces mots obligeants n'était pas difficile; mais M. de Savernon était si ému, si préoccupé de cacher son émotion, qu'il ne put articuler que des phrases banales, des paroles sans suite; il n'osa pas même solliciter de madame Mansley la permission de se présenter chez elle, et pourtant Frédérik le tirait par le bras, en lui disant:
—Viens donc avec nous, viens à la maison; tu verras mon beau cheval et ma petite charrette.
—Et de plus, une mère qui n'oubliera jamais ce que vous avez fait pour son enfant, ajouta Ellénore, comme contrainte à cette politesse par la franche invitation du petit Frédérik.
A ces mots, Albert s'inclina respectueusement et se garda bien de lever les yeux sur Ellénore, dans la peur d'y laisser lire sa joie; il fit un effort sur lui-même et surmonta le tremblement qui le saisit en prenant la main de madame Mansley pour la conduire jusqu'à sa voiture. Enfin il s'étudia si bien à la rassurer par une froideur apparente, qu'elle perdit toute idée du danger qu'il y avait pour elle à le recevoir.
XXXII
Le prince de P… revint le même jour de Bruges, où il avait été voir un grand personnage. Sa première visite fut pour la princesse de Waldemar, la seconde pour Ellénore; il ignorait le péril qu'avait couru le petit Frédérik, et la présence de plusieurs personnes qu'il trouva le soir chez madame Mansley empêcha celle-ci de lui en parler; elle craignait à ce sujet les plaisanteries du chevalier de Pa…, et ne se sentait pas l'aplomb nécessaire pour braver un moment d'embarras. Mais ce qu'elle évitait d'un côté lui arriva d'un autre, et elle se sentit fort troublée en entendant le prince de P… se récrier sur le changement d'humeur qui s'était opéré chez M. de Savernon depuis qu'il l'avait quitté.
—Je l'ai laissé, dit-il, blâmant tout, déplorant avec raison tout ce qui se passe, et s'étonnant qu'on pût se distraire un instant des malheurs qui accablent nous et notre pays. Et je le trouve aujourd'hui gai, plein d'espoir, et prédisant la fin prochaine de l'atroce révolution, qui nous ruine, les succès de l'armée de Condé, et notre prochaine rentrée en France; pourtant les nouvelles de Paris sont affreuses. On s'apprête à juger le roi; Dieu sait quel sort on lui réserve! Jamais nous n'avons eu plus de sujets d'affliction. En vérité je crois qu'Albert a perdu la tête. La princesse de Waldemar surprise, comme moi, de la manière dont il déraisonnait pour nous prouver que nous avions tort d'être malheureux, lui a demandé la cause de ce changement subit dans ses idées. La question a semblé l'embarrasser, et la princesse a paru de son côté fort mécontente de la réponse.
—Elle eût été plus indulgente, dit le chevalier de Pa…, si elle avait cru être pour quelque chose dans la gaieté du comte; mais cette bonne humeur ne venait pas d'elle bien sûrement, et je crois qu'elle avait raison de s'en alarmer.
Pendant que tout cela se disait, Ellénore était au supplice, et pourtant elle n'avait pas la présomption de se croire la seule cause de la joie mal dissimulée qu'on reprochait à M. de Savernon. Mais il y a dans la vérité quelque chose qui agit en dépit de tous les scrupules de la modestie; et elle rougit si visiblement de la réflexion faite par M. de Pa…, que ce dernier sourit avec malice, et se félicita d'avoir à observer les progrès d'un sentiment qui allait sans doute jeter le trouble dans la société de la princesse. Une aventure amoureuse ou scandaleuse était une diversion fort amusante au milieu des ennuis et de la misère de l'émigration. L'esprit moqueur du chevalier de Pa… s'en réjouissait comme d'un bon spectacle.
—Je suis, disait-il, comme ce pauvre diable à qui Grosset donnait un billet d'auteur, au lieu d'argent pour payer son dîner, et qui s'en contentait; j'oublie que j'ai faim en voyant une bonne comédie.
Ce mot avait d'autant plus de force dans la bouche du chevalier, qu'il a laissé la réputation d'un gourmand d'élite.
Le lendemain, M. de Savernon se présenta chez madame Mansley pour s'informer de l'état de Rosalie, qui y avait été transportée le matin même; c'était l'heure où l'on reçoit quelques visites avant le dîner. Le valet de chambre le fit passer dans un salon et alla prévenir sa maîtresse, malgré les instances de M. de Savernon pour empêcher qu'on ne la dérangeât; elle s'empressa de venir le recevoir, ce ne fut pas sans quelque trouble, car elle se rappelait les paroles du prince de P… et elle concevait un pressentiment alarmant.
M. de Savernon aborda Ellénore avec un respect et un sérieux qui la rendirent plus confiante: il parut tout occupé des souffrances de la pauvre blessée et prédit qu'elles cesseraient bientôt, car il l'avait mise entre les mains du plus habile chirurgien de Bruxelles. Puis vint l'éloge du docteur. On passa de là au récit des malheurs de la France, à ce qu'on redoutait pour son avenir; tous les intérêts furent traités, excepté celui qui avait amené Albert. Que de visites se passent ainsi à tout dire, excepté ce qu'on pense!
Malgré le silence gardé par Ellénore et M. de Savernon sur l'accident de Rosalie, la reconnaissance de celle-ci et le bavardage de ses camarades eurent bientôt appris à tous les voisins comment un beau monsieur était venu au secours du petit Frédérik et de sa bonne. L'histoire se répéta, se commenta, et arriva bientôt des domestiques aux maîtres. Dès que le prince de P… la sut, il vint gronder Ellénore de ne lui en avoir pas parlé, et lui dire qu'il amènerait le soir même M. de Savernon qu'elle ne pouvait plus se dispenser de recevoir.
—Je l'ai déjà remercié, répondit Ellénore en baissant les yeux.
—Je pense que vous n'avez pas manqué à lui rendre grâce d'avoir sauvé la vie de votre enfant, car à la façon dont y allait le brasseur, il l'aurait jeté dans le canal; mais des remercîments ordinaires ne suffisent pas pour un tel service; du moins est-ce chez vous qu'il doit les entendre.
—Mais il y est venu, vous dis-je, reprit Ellénore avec impatience.
—Quoi! Albert a été reçu par vous ici, après le refus que vous aviez fait?
—Sans doute.
—Et vous ne m'en avez rien dit?…
—J'ai pensé que vous n'en seriez point étonné en apprenant ce que je lui dois, et que lui-même étant trop généreux pour mettre un prix à l'important service qu'il m'a rendu, respecterait ma résolution de vivre loin du monde, loin des jeunes gens qui en font l'agrément.
—Ah! il est déjà venu ici! et le coquin ne m'a rien dit, s'écria le prince d'un air qui voulait être fin, cela me donne à penser.
—Quoi de plus naturel? M. de Savernon sait bien que je n'oublierai jamais les obligations que son dévouement pour mon fils m'a fait contracter, et il a trop de délicatesse pour s'en faire un droit à violer ma résolution.
—Belle duperie vraiment! J'espère bien qu'il n'est pas assez sot pour seconder ce beau projet de vous laisser mourir d'ennui, je le forcerai à m'accompagner ici demain au soir.
En ce moment, on annonça le chevalier de Pa… et le comte de Lauraguais. On ne parla que de la colère jalouse de l'Orosmane brasseur, dont le gentil Frédérik avait failli être victime, on envia à M. de Savernon le bonheur de l'avoir sauvé, et l'on plaisanta sur la récompense qui devait payer un tel service.
—En vérité, ce ne serait pas trop d'un peu d'amour, dit le chevalier.
—Dites donc d'une grande passion, s'écria M. de Lauraguais; pour qui fera-t-on une folie si ce n'est pour un jeune homme charmant, qui sauve ce qu'une femme a de plus cher au monde?
—Et qui, de plus, est l'amant d'une autre, ajouta le chevalier en souriant.
—Voilà justement ce qui me rend ingrate envers M. de Savernon, impolie, interrompit Ellénore, car si mes amis plaisantent ainsi sur un événement qui devrait simplement les intéresser, que dois-je attendre des gens qui ne me connaissent point, ce qui ne les empêche pas de me juger fort mal.
—Ah! vraiment, pensez-vous refaire les gens du monde, dit M. Lauraguais; les contraindre à prendre ces sortes de choses au sérieux quand vous les voyez chaque jour s'évertuer en plaisanteries, en jeux de mots sur les révolutions les plus sinistres, les crimes les plus atroces. On ne s'aborde jamais sans se demander: «Savez-vous le bon mot de M. de Rivarol ou de madame de C… sur les derniers événements de Paris? C'est ravissant.» Et l'on vous débite une moquerie fort spirituelle dont il faut rire aux éclats, sous peine de passer pour imbécile. En vérité, si quelques braves ne se battaient pas, ne se faisaient pas tuer pour la bonne cause, on aurait une pauvre idée de leur dévouement à la monarchie. La soutenir par des quolibets!
—Que voulez-vous, dit le chevalier, c'est une manière comme une autre, on ne change pas si subitement l'esprit d'une nation. Songez donc que depuis M. de Maurepas, la France s'est gouvernée à coups de chansons, d'épigrammes rimées; et qu'elle a peine à en perdre l'habitude; mais soyez tranquilles, messieurs les jacobins la rendront plus grave.
»En France, disait Saint-Evremond, la mort seule brave le ridicule.
»Eh bien, la terreur et la mort se chargent, à ce qu'il paraît, de rendre les pauvres Français à la raison. Hélas! nous vivrons peut-être encore assez pour les voir sérieux et tristes!
Cette réflexion ayant fourni à Ellénore plusieurs prédictions funestes sur ce qui résulterait de l'inexplicable résignation des Parisiens à subir le joug du comité terroriste qui commençait à régner, la conversation se continua sur ces douloureux intérêts; il ne fut plus question de M. de Savernon, ce qui ne détourna point le prince de P… du projet de l'amener chez madame Mansley dès le lendemain.
En agissant ainsi, le prince n'avait pas l'intention de vouloir distraire Ellénore d'un amour trahi, par ce qu'on appelle dans le monde une liaison de coeur, une amusante coquetterie; il la connaissait incapable de sentiments légers, et désirait seulement composer sa société de personnes assez spirituelles pour la comprendre. Il lui semblait impossible de la connaître sans l'estimer et partant sans le faire estimer: en la forçant à admettre un causeur de plus dans son petit salon, il pensait à se faire un second pour la défendre lorsqu'on l'attaquerait chez la princesse de Waldemar; sorte de plaisir auquel on se livrait souvent, en dépit des airs dédaigneux que prenaient les jolies médisantes et qui s'accordaient mal avec la satire acharnée de tout ce qu'on prétendait avoir été dit ou fait par madame Mansley.
La bonté du prince l'emportait de beaucoup sur son adresse, cette circonstance le prouva; il n'eut pas de peine à déterminer M. de Savernon à l'accompagner chez Ellénore; mais il entoura la présentation d'Albert dans la société de madame Mansley de tant de précautions, de mystères inutiles, qu'il la fit remarquer des gens qui ne s'en seraient pas aperçus, tant cette démarche leur importait peu.
M. de Savernon avait un de ces caractères qu'on ne voit jamais dans les romans, mais assez souvent dans le monde. Incapable de mélancolie, il ressentait les grandes douleurs avec courage, et les peines ordinaires excitait simplement sa mauvaise humeur. Gai, railleur, il était dévoué aux amis dont il se moquait; sa légèreté en parlant d'amour cachait merveilleusement la constance, la profondeur de ses sentiments, et son obstination à les faire accepter. En le voyant si libre d'esprit, si naturellement enjoué, si simple dans ses manières avec elle, Ellénore perdit bientôt la crainte que les soins d'Albert, ses coquetteries pour Frédérik, lui avaient fait un moment concevoir.
—La retraite où je vis, pensa-t-elle, les méchants propos que la société tient sur mon compte l'avaient sans doute encouragé à s'établir en soupirant près de moi; en me connaissant mieux, il a jugé que cette attitude ne serait pas convenable et me forcerait à cesser de le voir; il a préféré m'honorer par une franche amitié que de m'insulter par une coquetterie trop confiante. Je lui en sais bon gré. Sa gaieté me distrait, il amuse mes amis, ce qui me répond de leur constance, et je me trouve à mon aise avec lui, comme avec un frère.
Dans cette sécurité, Ellénore laissait venir Albert passer chaque jour une partie de la soirée chez elle; elle exigeait seulement qu'il ne vînt qu'après le thé servi chez la princesse de Waldemar, heure à laquelle on y faisait ordinairement de la musique. Albert n'était pas, à beaucoup près, aussi mélomane que sa noble amie, et il s'esquivait avec joie pendant le concert d'amateurs pour aller se mêler aux bons causeurs d'Ellénore.
Les discussions avaient un grand attrait pour lui, et il les excitait avec une adresse que tout secondait; car, à cette époque, les sujets les plus différents s'y prêtaient également. Les moeurs, les livres, la philosophie, le théâtre, la jurisprudence, les sciences elles-mêmes; on accusait de tout la révolution française, et chacun prétendait connaître le véritable père de cette furie sanglante. Ellénore seule la disait fille du Temps, et osait prédire qu'après de grands malheurs, elle laisserait de grands bienfaits. Maintenant, cette idée est devenue très-commune. Mais c'était la plus hardie qu'on pût lancer pendant le règne de la Terreur.
Il fallait toute l'éloquence d'Ellénore pour la soutenir et la défendre contre ceux que cette révolution exilait et ruinait. Il fallait plus encore; elle ne pouvait se faire pardonner d'en espérer pour l'avenir qu'en se dépouillant elle-même pour venir au secours des nombreuses victimes de la cause qu'elle plaidait; mais sa générosité muette envers de nobles malheureux la rendait chère à ceux-là même qui blâmaient ses opinions. Madame de Staël avait déjà donné l'exemple des habitudes aristocratiques unies aux opinions les plus libérales; mais dans le temps où elle avait écrit en faveur de la liberté, on ne s'était point encore servi de cet étendard sacré pour mener à la mort l'élite de la nation française. Il fallait un courage des temps antiques pour rester fidèles à un culte dont les desservants faisaient horreur. Ces deux femmes l'ont eu, ce courage héroïque, et quoique séparées l'une et l'autre par tout ce que la société, le hasard des circonstances peuvent réunir d'obstacles entre deux personnes dont les amis ont été souvent les mêmes, elles n'ont cessé de prêcher, chacune de son côté, avec enthousiasme et dans le plus beau langage, la religion politique qui soumet aujourd'hui les nations éclairées.
M. de Savernon était du petit nombre d'hommes qui permettent la supériorité aux femmes, pourvu qu'elle soit accompagnée de bonté dans les sentiments et de simplicité dans les manières. Les victoires qu'Ellénore remportait journellement contre ses spirituels amis sur les sujets les plus graves, excitaient son admiration. Sa conversation était quelque chose de si différent du joli gazouillement des autres femmes, qu'Albert commettait souvent l'imprudence d'en parler devant elles. Alors une nuée d'épigrammes tombait sur lui et sur son engouement aveugle pour la ci-devant maîtresse du lord Rosmond. On l'accablait de questions ironiques sur le progrès qu'il faisait dans le coeur de la belle délaissée; la princesse de Waldemar elle-même, affectait de traiter en riant la prédilection d'Albert pour madame Mansley, et lui demandait d'un ton qui voulait être dédaigneux, si réellement il la trouvait plus jolie que la dernière danseuse française qui venait de débuter au théâtre de Bruxelles. Et toutes ces méchancetés injustes, insolentes, n'excitaient pas seulement l'indignation d'Albert, elles lui inspiraient la ferme résolution de protéger Ellénore contre une malveillance si peu méritée. C'est ainsi que dans une âme noble on fait d'un simple attachement un point d'honneur, et d'un désir coquet une véritable passion.
XXXIII
Ellénore, toujours de bonne foi avec elle-même comme avec les autres, s'avoua bientôt que la préférence gracieuse de M. de Savernon tournait à un sentiment sérieux. Les conséquences fâcheuses qui en pouvaient résulter apparurent toutes à son esprit. Elle résolut de s'y soustraire au prix des sacrifices les plus pénibles. Mais avant d'en venir à éloigner M. de Savernon complétement de chez elle, Ellénore tenta de l'amener peu à peu à y être reçu moins souvent. Elle imagina de faire plusieurs petits voyages dans les environs de Bruxelles, à Malines, à Anvers, à Bruges. C'était pour voir, disait-elle, les monuments gothiques, les beaux tableaux que renferment ces différentes villes. Et tout aussitôt, M. de Savernon se trouvait dévoré du désir de voir aussi toutes ces curiosités. Le prince de P… était forcé de lui rappeler que la princesse de Waldemar serait désolée d'être privée de sa présence pendant des semaines entières, et de le savoir auprès d'une femme dont elle était déjà jalouse, considération qui n'avait pas grand effet sur la raison d'Albert. Alors le prince lui représentait le tort qu'il ferait à Ellénore en confirmant les bruits qui se répandaient déjà sur son amour pour elle.
—Je sais bien qu'ils sont exagérés, et que vous n'avez pas envie d'ajouter au malheur de cette charmante personne en lui attirant la haine d'une rivale qui ne l'épargnerait pas, disait le prince avec sa bonhomie ordinaire; mais les gens du monde jugent si mal cette chère Ellénore, qu'elle doit éviter toute occasion d'exciter leur malice. Ainsi, faites à sa tranquillité le sacrifice que vous n'auriez peut-être pas le courage de faire à l'amour de la princesse. Nous vous en saurons bon gré; moi particulièrement, qui me reproche souvent de lui avoir amené un ennemi aussi dangereux que vous.
—Dangereux! répéta M. de Savernon, elle s'inquiète bien peu de moi, je vous jure, et ne se doute même pas des sots propos qu'on tient sur nous deux; mais puisque vous pensez que c'est les encourager que de la suivre, je resterai ici. Par grâce, vous qui avez le bonheur de l'accompagner, faites qu'elle ne soit pas longtemps absente, et écrivez-moi tous les soirs ce que vous aurez fait dans la journée, car je vais m'ennuyer à périr.
—Voulez-vous bien vous taire! si l'on vous entendait, vous seriez aussi maltraité d'un côté que de l'autre. Allons, faites comme il y a deux mois; vous saviez bien employer votre temps avant de connaître madame Mansley; reprenez vos habitudes mondaines; les petites coquetteries avec nos nobles dames, que, soit dit sans vous offenser, vous ne vous refusiez pas, malgré la mauvaise humeur qu'en témoignait la princesse; enfin, restez l'homme le plus agréable, le plus aimé de notre société de réfugiés, et laissez Ellénore aux soins de ses vieux amis.
Albert ne répondit rien et parut céder aux conseils du prince.
Il apprit un soir, par Frédérik, qu'il partait le lendemain avec sa mère pour aller voir des belles choses.
—Tu viendras aussi, ajouta l'enfant; nous irons chercher des gâteaux en voiture.
—Je ne demanderais pas mieux, dit Albert, en regardant madame Mansley.
—M. de Savernon a affaire ici, interrompit vivement Ellénore; c'est toi qui lui apporteras des gâteaux de Bruges et des coquillages d'Ostende.
—Quoi vous irez aussi à Ostende? s'écria Albert avec dépit; vous allez donc faire le tour du monde?
—Pas précisément, reprit Ellénore en riant, mais j'ai besoin de changer d'air, à ce qu'assure mon docteur, et je vais essayer de celui de la mer.
—Il est très-mauvais pour les poitrines délicates.
—Moi, je compte sur le mouvement, la distraction du voyage, dit le prince; sauf quelques promenades à cheval, madame mène ici une vie trop recluse; elle n'a plus ni sommeil ni appétit; nous allons courir après l'un et l'autre, et nous vous la ramènerons bien portante.
—Quand cela? demanda Albert.
—Quand elle sera fatiguée du voyage et de nous.
—Ah! faites que ce soit bientôt, madame; pensez un peu à ceux que vous laissez ici, et qui vont passer des journées insipides.
—Il a parbleu raison, dit M. de Lauraguais; où voulez-vous que nous retrouvions ces bonnes causeries, ces disputes, même, qui nous forcent chaque soir à employer ce que le bon Dieu nous a donné de raison et d'esprit? Est-ce parmi des gens, très-comme il faut, sans doute, mais qui ne savent que rabâcher sur leur malheur, ou l'oublier pour des intérêts misérables, que nous trouverons à échanger nos idées, à tirer des espérances du sein des événements que nous déplorons tous? Non, il faudra subir le babil moqueur, ou la rage insensée de nos camarades d'infortune, et cela n'est ni utile, ni amusant; revenez donc bien vite.
—Sinon, nous irons vous chercher, interrompit M. de Savernon.
—Oui, pour alimenter les méchants propos dont on m'accable; ce serait bien peu charitable, dit Ellénore en regardant Albert.
Et il baissa les yeux, confus de s'être attiré un reproche dont il ne pouvait se dissimuler la justice. Il garda le silence le reste de la soirée et ne le rompit pas même au moment des adieux. Il aurait cru profaner ses regrets en mêlant quelques mots aux phrases plus ou moins sincères des amis qu'allait quitter Ellénore, et ne craignit pas de lui paraître impoli. Il avait trop la conscience de la peine qu'il éprouvait, pour ne pas se flatter d'être deviné. Les sentiments vrais ont cela de bon qu'on n'est pas obligé d'en faire l'aveu.
Le chevalier de Pa… brûlait d'accompagner Ellénore dans le voyage d'agrément qu'elle allait entreprendre; il en parla au prince qui lui en obtint sans peine la permission. Tous trois partirent avec le petit Frédérik dont la gaieté enfantine charma les fatigues de la route. Après s'être arrêtés dans toutes les villes dont les églises et les tableaux méritaient cet honneur, ils se rendirent à Anvers, dans cette belle patrie de Rubens qu'il dota de ses chefs-d'oeuvre. Impatients de les admirer, ils voulurent commencer par visiter la cathédrale; mais leur cicérone flamand ne le permit pas, il leur fallut arriver par degrés au sommet de l'admiration: on ne leur fit pas grâce du plus petit cadre, et même devant la fameuse descente de croix de Rubens, il leur fallut voir, l'un après l'autre, chacun des battants qui recouvrent le tableau et représentent les beaux portraits chers à un grand peintre, avant d'obtenir qu'on tirât le rideau, dernier obstacle apporté à la curiosité des amateurs.
Ellénore et ses deux amis se livraient à leur enthousiasme pour cette belle tragédie coloriée, ils se communiquaient leurs réflexions admiratrices sur ce chef-d'oeuvre, lorsqu'ils furent interrompus par les voix de plusieurs personnes qui entraient dans la chapelle. Une d'elles s'écria:
—Eh vraiment, je ne me trompe pas, c'est le prince de P… et le chevalier de Pa…
—Vous ici, madame, dit le prince en se retournant; et par quel hasard?
—Mais, par la même raison que vous, je pense, pour venir admirer ces tableaux. M. de Savernon nous a tant répété que nous ne pouvions rester si près de tant de belles choses sans les connaître, que madame de C… et moi nous nous sommes décidées subitement à venir les voir. Mais avec qui êtes-vous là? ajouta la princesse de Waldemar, en apercevant madame Mansley, qui, les yeux fixés sur le tableau de Rubens, en paraissait uniquement occupée.
—Avec madame Mansley, répondit courageusement le prince.
—Comment dites-vous? reprit la princesse en se troublant.
—Avec madame Mansley, vous dis-je, il n'y a rien là de fort étonnant.
—Avec cette maîtresse de Rosmond? cette Irlandaise qu'il a laissée là pour se marier?…
—Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua le prince avec humeur; je suis l'ami de madame Mansley et je n'aime pas à entendre mal parler des gens que j'aime.
En finissant ces mots, le prince salua madame de Waldemar et vint rejoindre Ellénore au moment où M. de Savernon s'avançait vers elle très-timidement, et s'informait des nouvelles de sa santé du ton dont on demande pardon. Ellénore lui répondit par un salut très-froid, et prenant le bras que lui offrait le prince:
—Sortons, dit-elle.
—Non pas, s'il vous plaît, reprit-il, nous sommes ici dans la maison de
Dieu, et vous avez, plus qu'une autre, le droit d'y rester.
—Mais je souffre un peu, je désire rentrer…
—Pour leur donner le plaisir de croire qu'ils nous chassent; que nous ne pouvons braver leurs airs insolents? Ce serait trop les divertir, vraiment!
—N'importe, cette rencontre m'est pénible. Sans la présence de M. de Savernon, j'y aurais été fort indifférente; mais vous comprenez ce que cette présence y ajoute d'embarrassant. Par grâce, consentez à me laisser partir.
Pendant ce court dialogue, la princesse feignait d'étouffer des rires que la sainteté du lieu ne permettait pas de faire éclater. Elle s'était emparée du chevalier de Pa… et l'accablait de questions sur le voyage romanesque de la belle abandonnée. Il y répondait par des plaisanteries mordantes qui avaient le double inconvénient de mal défendre Ellénore et d'attaquer les ridicules de ses ennemis. Puis il laissait entendre que la jalousie pouvait seule inspirer tant de malveillance contre Ellénore, et sa malice ajoutait qu'on avait raison de craindre sa séduction, car on ne pouvait la voir sans l'adorer. Il entamait une autre phrase à l'appui de celle-ci, lorsqu'il vit madame Mansley et le prince franchir la grille de la chapelle; alors, s'interrompant tout à coup, il courut les rejoindre, et bientôt après la calèche qui les avait amenés les ramena à l'hôtel des Trois-Rois.
XXXIV
Le premier soin d'Ellénore, en revenant à son auberge, fut de s'informer si la princesse de Waldemar et sa société n'y étaient pas descendues, car elle était bien décidée à en sortir aussitôt, si le voisinage la condamnait à rencontrer sans cesse la princesse, et surtout M. de Savernon; mais celui-ci ayant prévu la résolution d'Ellénore, avait engagé son amie à descendre aux Armes de l'Empereur.
—N'importe, dit Ellénore, voilà tout l'agrément de mon voyage détruit; et si j'étais seule, je retournerais sur-le-champ à Bruxelles.
—Sans avoir vu ce qui nous reste à voir ici? s'écria M. de Pa… Ah! vous n'y pensez pas!
—Heureusement, dit le prince de P…, qu'elle ne peut raisonnablement nous laisser là, pour s'en aller toute seule, car elle serait assez folle pour céder la place à ces dames; comme si la ville d'Anvers n'était pas assez grande pour les contenir ensemble; mais je veux savoir quel malin esprit leur a inspiré l'idée de venir ici en même temps que nous.
—Eh! vraiment, cela n'est pas difficile à deviner, c'est ce pauvre Albert qui a imaginé cela pour diminuer d'autant les ennuis de notre absence, reprit le chevalier, en portant les yeux sur madame Mansley.
—L'étourdi! il devait bien prévoir ce que ce beau projet lui attirerait de soupçons, de querelles. Ah! tout n'est pas joie dans l'honneur d'être aimé d'une femme jalouse.
—Cela n'est pas même supportable tant qu'on lui est fidèle, dit le chevalier; jugez ce que cela devient, quand on commence à en aimer une autre.
—Je sais bien que vous dites cela uniquement pour m'impatienter, interrompit vivement Ellénore, et que vous ne me faites la déclaration de l'amour qu'il vous plaît de supposer à M. de Savernon, que dans la certitude où vous êtes qu'il ne m'en a jamais parlé; mais cette plaisanterie m'importune et me cause, malgré moi, une sorte d'embarras quand je me trouve avec M. de Savernon. Soyez assez charitable pour me l'épargner.
—Oui, plus de remarques à ce sujet, dit le prince, et agissons comme si personne n'y pensait… J'ai fait retenir une loge au théâtre Allemand. C'est une troupe de chanteurs de Vienne qui parcourt la Belgique en représentant les opéras de Mozart; ils donnent aujourd'hui la Flûte enchantée. On dit que la pièce n'a pas le sens commun, mais que la musique est excellente.
—C'est ce qu'il nous faut, dit M. de Pa…, car je ne vous soupçonne pas de mieux comprendre l'allemand que moi, et ne pas entendre les paroles d'un opéra-comique, c'est une bonne fortune!
Ellénore passa dans sa chambre pour changer de robe, et, malgré l'extrême simplicité de sa parure, l'éclat de son teint, l'arrangement de ses beaux cheveux, la blancheur de ses vêtements, la rendaient remarquable en dépit de son désir d'être inaperçue.
Madame Mansley avait l'habitude de dîner à l'anglaise, c'est-à-dire plus tard que tout le monde; aussi le spectacle était-il commencé lorsqu'elle y arriva. L'effet que produisit son entrée dans la salle aurait flatté la vanité d'une autre, car tous les yeux se fixèrent sur elle, et des signes d'admiration non équivoques dirent assez combien on la trouvait belle. Mais Ellénore en ressentit une confusion pénible, tant elle savait ce que la malveillance fait payer de semblables succès. Cependant Albert en était témoin, et son coeur en battait de joie. Voir approuver sa folie par tout un public d'indifférents, c'est un encouragement dangereux. Tapi dans un coin de la loge de la princesse de Waldemar, il savourait en silence les éloges de ses voisins sur la beauté d'Ellénore, et même les épigrammes des deux femmes qui dépréciaient madame Mansley, pour faire leur cour à la princesse. Mais la personne qui rendait le plus de justice à l'élégante beauté d'Ellénore était celle qui n'en parlait pas. En vain elle entendait dire à la comtesse de M…:
—C'est une fort jolie grisette qui fera très-bien ses affaires avec les princes allemands ou autres; car, pour nos émigrés, ils sont trop pauvres, et je pense qu'elle n'en fait pas grand cas. Ces dames-là savent fort bien calculer et ne font pas de folies gratis.
La princesse devinait, à la noble attitude de madame Mansley, à ses manières simples et dignes, aux soins respectueux des gens qui l'entouraient que ce n'était point une femme capable des actions avilissantes qu'on lui prêtait. La jalousie est si flatteuse! si empressée de reconnaître les agréments, le mérite qu'elle redoute! il ne fallut pas longtemps à madame de Waldemar pour se convaincre de l'importance des sentiments qu'inspirait une personne si distinguée.
Ce n'est point un caprice, pensa-t-elle, Albert l'aime sérieusement; ses soins pour le dissimuler, la peine qu'elle prend de le fuir en sont la preuve; je suis bien malheureuse!
Et tous les avantages attachés à un grand nom, à une belle situation, disparaissaient sous l'humiliante pensée de n'être plus aimée, de se voir préférer une femme que le dédain, le calcul peut-être, rendaient rebelle aux désirs de l'inconstant, et dont les froideurs l'emportaient sur un dévouement sans bornes. Qu'il est affreux de se dire: Si je l'avais rendu malheureux, il m'aimerait encore!
La princesse de Waldemar, absorbée dans ses tristes réflexions, paraissait occupée du spectacle et regardait obliquement ce qui se passait dans la loge de madame Mansley. Elle en vit sortir le chevalier de Pa… pendant l'entr'acte pour venir la saluer dans la sienne; alors M. de Savernon s'empressa d'offrir sa place au chevalier et profita de ce moment pour aller s'informer des nouvelles d'Ellénore. Cet échange de politesses était fort simple, et M. de Savernon aurait cru faire une lâcheté en manquant à rendre publiquement ses devoirs à une personne chez laquelle il s'honorait d'être admis.
Mais la princesse interpréta différemment cette démarche; elle la mit sur le compte d'une attraction irrésistible, d'un désir trop impérieux pour n'y pas tout sacrifier, même le repos de la femme dont on est adoré, et elle conçut un tel dépit, que, ne pouvant pas se contraindre, elle imagina de se trouver mal. C'était une manière de mettre fin au supplice que lui causait la présence d'Ellénore, et d'éprouver le tendre intérêt d'Albert; mais celui-ci, tout au bonheur de se trouver près de madame Mansley, d'entendre sa voix, de jouir de son esprit, ne s'apercevait pas de la rumeur produite par l'évanouissement de la princesse, qu'on s'empressait de transporter hors de la loge. Ellénore fut obligée de le lui faire remarquer; elle engagea de plus le prince de P… à porter secours à la princesse, ce qui forçait Albert à le suivre. En effet, tous deux coururent au foyer où l'on venait de déposer la malade; à peine Albert fut-il près d'elle, qu'elle ouvrit les yeux et rassura ses amis sur son état; mais, comme elle prétendit souffrir encore trop vivement d'un reste d'oppression, elle fit demander son carrosse, et toutes les personnes qui l'avaient accompagnée au spectacle furent obligées de la reconduire.
—La princesse a pris là un mauvais moyen, dit le chevalier au prince, lorsque celui-ci rentra dans sa loge après avoir reconduit la princesse jusqu'à sa voiture; ce n'est pas en contrariant les gens qu'on les captive. Ce pauvre Albert se divertissait beaucoup ici, et la soirée d'auberge qui va remplacer la fin de celle-ci ne lui rendra pas le plaisir qu'il prenait au spectacle. Voilà comme on rend le joug pénible; on met un ennui à la place d'un plaisir, et l'on s'étonne de voir préférer ce qui amuse.
—Tout cela est fort désagréable, dit le prince en répondant à sa pensée, plus qu'à M. de Pa…, car il prévoyait tout ce que cet évanouissement et les scènes qui en seraient la suite, allaient porter de trouble chez la princesse. Il était impossible qu'Ellénore ne s'avouât pas être la cause de ces querelles; et le prince redoutait de lui voir prendre un parti violent pour calmer toutes ces agitations.
Il ne se trompait point. Ellénore cherchait sérieusement à se soustraire à de nouveaux chagrins, et elle pensait à employer l'amitié du prince pour déterminer M. de Savernon à rompre tous ses rapports de société avec elle. Le soir même, elle retint le prince quelques moments chez elle, après le spectacle, pour lui faire part du service qu'elle attendait de lui.
—Je dirai tout ce que vous voudrez, répondait le prince, mais j'ai peur qu'il n'en résulte le contraire de ce que vous désirez. Albert est fort entêté dans ses sentiments, et s'il apprend que c'est pour tranquilliser la princesse que vous ne voulez plus le voir, il prendra la pauvre femme en horreur et rompra avec elle d'une manière éclatante.
—Comment faire? dit Ellénore, n'est-ce pas assez de subir la honte d'une situation que je n'ai pas méritée sans donner lieu à de nouvelles calomnies sur mon compte? C'est à l'amour que je dois tous mes malheurs, et l'idée d'en inspirer, d'en ressentir, me cause autant d'effroi que de répugnance. Il n'est rien que je ne puisse tenter pour me mettre à l'abri de cet affreux sentiment, source éternelle de larmes, de déshonneur. Grâce au ciel, il a si bien flétri mon âme qu'elle est incapable de l'éprouver de nouveau.
—Belle illusion que vous verrez bientôt s'évanouir, ma chère enfant; mais puisque vous tenez à conserver l'indépendance qui vous coûte assez cher, comptez sur moi pour déterminer Albert à respecter les arrêts de votre prudence. Je lui parlerai au nom de votre intérêt personnel, autrement il ne m'écouterait pas; mais en lui peignant ce que ses soins peuvent ajouter de tourments à tous ceux dont vous souffrez encore, il se fera un point d'honneur, je n'en doute pas, d'obéir à vos ordres.
Cette assurance rendit un peu de calme à Ellénore. Cependant elle insista pour retourner dès le lendemain à Bruxelles. C'était déjà prouver à la princesse combien elle désirait éviter une rencontre semblable à celle de la veille. Il fut convenu avec le prince de P… qu'il irait trouver M. de Savernon le matin, de bonne heure, et qu'après un long entretien, il reviendrait déjeuner avec Ellénore et le chevalier, pendant ce temps, on mettrait les chevaux de poste à la voiture pour les ramener tous trois à Bruxelles.