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Ellénore, Volume I cover

Ellénore, Volume I

Chapter 40: XXXV
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About This Book

The narrative follows a woman of striking presence whose reputation divides observers between admiration for nobility, independence, and selfless courage and accusations of caprice and ambiguity. The narrator recalls a dinner where distinguished guests debate politics and trade witty, often biting portraits, revealing contrasts between public manners and private histories. The woman's past bravery in securing documents that preserved another family's life explains the deep devotion directed toward her, while social gossip reduces complex loyalties to scandal. Themes include the tension between appearance and reality, gratitude after political upheaval, and the social artifice of conversation.

XXXV

—Eh bien, dit Ellénore, quand le prince revint de chez Albert, comment avez-vous été accueilli?

—Mais beaucoup mieux que je ne m'y attendais; j'ai été fort content d'Albert. A peine ai-je parlé du tort que ses assiduités pouvaient vous faire, qu'il m'a promis de se conformer à tout ce que vous exigeriez de lui.

—Mais je n'exige rien, dit Ellénore avec un peu d'humeur, il va croire que je fais la Bélise, et que je m'arme contre un amour dont il n'a pas même l'idée. En effet, de quel droit lui défendrais-je de vouloir me plaire, l'a-t-il jamais tenté. C'est la sotte jalousie de cette femme qui me rend ainsi ridicule. Lui avez-vous bien dit, au moins, que ce seul motif m'engageait à l'éloigner de chez moi; que je n'en viendrais pas à cette mesure de prudence, si ma position me permettait de rassurer moi-même la princesse de Waldemar sur les simples rapports qui existent entre M. de Savernon et moi? Enfin, avez-vous pensé à mettre ma fierté à l'abri de leurs moqueries?

—Tranquillisez-vous, ils n'ont vraiment pas envie de rire, ni l'un ni l'autre, de ce que vous leur faites éprouver. Cependant, je dois convenir qu'Albert a montré beaucoup de courage en recevant son congé. Il est vrai de dire que je n'ai pas épargné les bonnes raisons pour lui prouver les scènes qui résulteraient de son entêtement à vous suivre. Il faut croire que mon éloquence l'a persuadé, car il n'a pas fait une objection. Seulement, il m'a questionné sur vos projets, il m'a demandé si l'atroce conduite de lord Rosmond était parvenue à détruire complétement l'affection que vous lui portiez. Sur ce point, je vous ai justifiée de toute faiblesse honteuse. Il est convenu avec moi que la fierté de votre âme s'opposait à l'avilissement d'aimer ce qu'on méprise, et qu'il était impossible à un homme d'honneur de chercher à se faire aimer de vous, sans être décidé à vous consacrer toute son existence. La noblesse, la sagesse de ces idées doivent vous rassurer sur sa résignation; ainsi n'y pensez plus, et croyez que la princesse vous saura bon gré d'avoir aussi nettement découragé les projets de son infidèle.

En écoutant le prince, Ellénore s'étonnait de ne pas partager sa confiance dans la sagesse résignée de M. de Savernon. Les femmes qu'une sotte vanité n'aveugle pas, pèsent si juste la valeur des sentiments qu'elles inspirent! Celui de M. de Savernon pour Ellénore était si soutenu, si discret, si respectueux, qu'on pouvait le supposer très-profond, et, partant, difficile à vaincre. Ellénore en avait pris cette idée presque à son insu.

—Je me suis trompée, pensa-t-elle, tant mieux; il m'oubliera plus facilement, et rien ne troublera la monotonie de ma triste vie.

Ce tant mieux était dicté par la raison d'Ellénore; mais son coeur s'oppressait à l'idée de ne plus se croire aimée comme elle avait craint de l'être. Il est si doux de se savoir le premier intérêt d'une personne distinguée qu'on ne perd pas sans regret une illusion si flatteuse, surtout après avoir été indignement trahie. Il est si naturel de croire avoir perdu tous ces avantages avec son bonheur, que l'amour le moins sympathique est une consolation de coeur et d'amour-propre qu'on a peine à repousser; de là viennent tant d'inconséquences dont on fait des crimes aux femmes pour se donner le plaisir de les en punir plus cruellement.

Pendant le déjeuner, Ellénore ne se mêla point à la conversation. M. de P… raconta plusieurs histoires plaisantes qui ne la firent pas sourire. Il mit la préoccupation d'Ellénore sur le compte de son brusque départ. Il leur restait beaucoup de choses à voir à Anvers, et le chevalier s'interrompait souvent pour dire.

—En vérité, vous êtes bien bonne de hâter ainsi la fin de notre charmant voyage, et cela parce que vous rencontrez ici une femme désolée de n'être pas si jolie que vous; mais vous en trouverez partout de ces femmes-là, et vous feriez bien mieux de n'y pas prendre garde.

Comme sa réflexion ne changeait rien au projet de départ, il ajouta:

—Allons, cédons-leur la place; mais je crois qu'ils n'y resteront pas longtemps, les jaloux et les amoureux ne peuvent se passer de ce qui les tourmente.

Pour toute réponse, Ellénore alla prendre son mantelet et ses gants, et se dirigea avec Frédérik vers la cour de l'auberge, où la voiture les attendait. Comme elle y montait, un valet de l'hôtel lui remit une lettre en disant:

—Madame est priée de ne la décacheter que lorsqu'elle sera seule, et le valet se retira précipitamment.

Au même instant, le prince et le chevalier, qui avaient été mettre leur manteau, prirent place dans la voiture et les postillons partirent au galop.

Ellénore passa tout le temps de la route à supposer ce que pouvait renfermer la petite lettre qu'elle s'était empressée de cacher sous son mantelet. Elle était d'Albert, sans aucun doute, et elle se reprochait de l'avoir presque autorisée en prenant contre lui une résolution définitive. Son impatience de la lire était fort tempérée par la certitude d'y trouver ce qu'elle aurait voulu ignorer toujours.

Ellénore et ses compagnons de voyage devaient s'arrêter à Malines, pour y dîner et visiter quelques monuments. Elle aurait pu profiter des instants qu'elle donnait à sa toilette pour prendre connaissance du billet mystérieux; mais il lui vint à l'idée que si ce billet lui causait une impression désagréable, elle ne saurait pas la dissimuler, et qu'il valait mieux ne pas s'exposer aux questions dont ses amis l'accableraient, s'ils s'apercevaient d'un changement subit dans sa disposition; enfin, elle résista à sa curiosité pour la satisfaire plus à son aise, et se résigna à n'ouvrir la lettre qu'elle tenait que le soir en arrivant à Bruxelles.

La rencontre qu'ils firent à Malines du comte de Lauraguais les y retint plus de temps qu'ils ne comptaient y rester. Le prince de P… les força à s'arrêter pour partager leur dîner, et leur raconter les nouvelles qu'il avait de France. Hélas! elles étaient bien tristes; mais après s'en être désolé convenablement, l'impossibilité de rien tenter contre tant de malheurs en faisait prendre son parti, et chacun s'accordait tacitement pour s'en distraire. Après le récit des plus affreux événements, venait celui des misères de l'émigration, puis des aventures galantes qui mêlaient leur comique aux drames les plus sombres.

—On parle beaucoup de la prochaine rupture de M. de Savernon avec la princesse de Waldemar, dit M. de Lauraguais; ce sont, chaque jour, des scènes à faire la joie des témoins et le supplice des acteurs. A la suite d'une de ces querelles, M. de Savernon a cru pouvoir s'affranchir, il est parti pour faire une tournée en Hollande; mais il n'était pas à un quart de lieu de Bruxelles, qu'il a été rejoint par le carrosse de la princesse. Là, une sorte de réconciliation a eu lieu, à la condition que M. de Savernon continuerait sa route jusqu'à Anvers. La princesse y a consenti, très-décidée à l'y accompagner; elle a écrit à sa dame de compagnie et à la comtesse de Cl… de venir la rejoindre. Vous avez dû les rencontrer tous à Anvers.

—Certainement nous les avons rencontrés… et c'est cela qui…

Un regard d'Ellénore empêcha le prince de continuer. M. de P… mit la conversation sur un autre sujet, et Ellénore regretta de n'avoir point lu la lettre, car elle lui aurait peut-être inspiré une réponse verbale, dont M. de Lauraguais aurait été le messager.

En arrivant le soir chez elle, elle lut ce peu de lignes, qui, bien que non signées, ne laissaient aucun doute sur la main qui les avait écrites:

«Ne croyez pas un mot de ce que vous dira le prince. J'ai dû le tromper pour nous épargner à tous des remontrances inutiles; mais vous tromper! Vous! madame! vous laisser croire que je puis cesser de vous aimer, de vous consacrer toute mon existence, voilà qui est au-dessus de mon courage. Je conçois que cet amour vous importune, malgré mes soins à le dissimuler; mais il ne dépend ni de vous ni de moi, de l'éteindre. Pourquoi vous en alarmer; il ne fait de mal qu'à moi, et je suis heureux d'en souffrir.»

—Plus d'espoir de repos, s'écria Ellénore; je croyais l'avoir trouvé ici. Je pensais qu'en renonçant pour toujours au monde, à ses plaisirs, à ses vanités, on me laisserait tranquille en ma retraite. Mais non, le malheur qui me poursuit veut encore que je m'éloigne du seul lieu où quelques consolations d'amitié m'aidaient à vivre! Il faut partir! il faut mettre entre M. de Savernon et moi tant de distance, tant d'obstacles qu'il perde toute espérance de me voir écouter son amour. Moi, croire encore à l'amour! à la sincérité des serments! cela n'est plus en mon pouvoir, et lui-même ne s'étonnera pas de l'horreur que ce nom d'amour m'inspire. Ah! pour le fuir, pour en être jamais à l'abri, il n'est point de sacrifice dont je ne sois capable!

Ellénore passa la nuit à former différents projets qui avaient tous pour but de se fixer dans un pays assez loin de Bruxelles. Le soin de sa fortune l'appelait à Londres, où son banquier, M. Ham…, lui proposait d'employer ses fonds dans une affaire excellente. C'était d'un grand intérêt pour l'avenir du petit Frédérik. Elle se décida en conséquence à partir secrètement pour Ostende, et à s'embarquer sur le premier paquebot qui passerait en Angleterre. Son plus grand regret était de quitter cet excellent ami, ce prince dont le dévouement pour elle s'augmentait en raison du besoin qu'elle en avait; mais comment lui confier une résolution qu'il aurait sans doute combattue, et lui laisser connaître l'asile qu'elle aurait choisi? Aurait-il la force d'en garder le secret à M. de Savernon? Ce dernier ne devait revenir à Bruxelles que la semaine suivante, et Ellénore voulait partir avant son retour.

Elle fit ses dispositions dans le plus profond mystère, recommanda le secret à ses gens; et après avoir écrit au prince de P… le véritable motif de son départ subit, elle le pria d'en donner pour prétexte une affaire d'intérêt, ou toute autre raison qu'il trouverait convenable, puis elle se rendit à Ostende, pleurant autant de quitter Bruxelles et les amis qu'elle y laissait, que de revenir dans ce même pays où la trahison d'un de ses premiers lords l'avait flétrie d'un sceau ineffaçable.

XXXVI

—Toujours fuir! pensait Ellénore, l'oeil fixé sur les vagues qui l'entraînaient vers Liverpool! toujours sacrifier les consolations que le ciel m'offre à la crainte de nouveaux malheurs, d'une nouvelle honte! Eh quoi! l'épreuve d'une injure non méritée est-elle donc l'appât qui doit en attirer une autre? Ne peut-il se rencontrer au milieu de tant de perversité une âme assez noble, assez éclairée pour comprendre ce que je suis, ce que je souffre!… pour deviner les tortures d'une femme voué au mépris, aux injures des femmes les plus coupables, aux désirs insultants des hommes qui en font leur caprice, et cela quand son coeur est resté pur au sein de la corruption; lorsqu'il brûle de l'amour du bien, de cette ardeur divine qui porte aux nobles sentiments, aux actions louables; enfin, lorsque l'estime de soi-même excite une révolte continuelle contre l'injustice du monde! Ah! que de force le ciel doit à un être ainsi persécuté! quelle main la soutiendra dans cette route périlleuse, où chacun lui jette la pierre…

Absorbée dans ses tristes réflexions, Ellénore ne s'apercevait pas de tous les mouvements qui se faisaient autour d'elle pour se préparer à braver l'orage dont les éclairs annonçaient l'approche. Déjà le roulis agissant sur les passagers leur avait fait quitter le pont; la pluie commençait à tomber. Les matelots cherchaient à mettre à l'abri les ballots, les caisses que l'ouragan pouvait inonder, car le propriétaire de ce bâtiment de commerce s'inquiétait beaucoup plus de ses marchandises que de ses passagers. On forçait les malades à s'enfermer dans la cabine en dépit de leur besoin de respirer. Chacun sait ce que le moindre gros temps, comme l'appellent les marins, produit dans les mers étroites comme la Manche. Les navires y ont toujours le beaupré verticalement en l'air ou sous la vague, ce qui cause une perturbation générale sur tout ce qui subit ce tremblement de mer, et qui fait que, sans être en danger, les malheureux passagers y souffrent le martyre.

Ellénore seule, résistait au mal qui accablait tout l'équipage. Le bruit des flots mugissants, la vue des éclairs qui faisaient tout à coup de cette mer grondante un océan de feu; le trouble, le mouvement, la terreur occasionnés par l'approche de la tempête, la plongeaient dans une sorte de délire féroce qu'éprouvent les êtres persécutés du sort à l'aspect des grands désastres de la nature. Ce n'est pas pour eux seuls, pensent-ils, que le courroux du ciel éclate injustement; ils reprennent leur place dans le malheur commun; ils ne sont plus les parias du désespoir.

Mais Ellénore ne savoura pas longtemps ses idées sinistres; après quelques coups de vent et une ondée, accompagnée d'un roulement de tonnerre, le temps s'éclaircit, et la mer redevint calme.

Le petit Frédérik qui avait dormi paisiblement couché auprès de sa bonne, le peu de temps qu'avait duré l'orage, pleura à son réveil pour voir sa maman. Mais la pauvre Rosalie, en proie au mal de mer, n'était pas en état de le conduire sur le pont. Un monsieur qui se trouvait dans la cabine lui proposa de porter l'enfant à sa mère. Elle y consentit, et il prit Frédérik dans ses bras en lui disant:

—Allons voir maman.

Le monsieur qui portait Frédérik aperçut Ellénore assise sur la banquette du pont, regardant fuir l'orage aussi tranquillement qu'elle l'avait vu venir, et à la même place que la pluie, l'ouragan et les brusques invitations des marins n'avaient pu la déterminer à quitter. La voix de Frédérik la sortit de sa rêverie.

—Où donc est ta bonne? dit-elle, étonnée de le voir dans les bras d'un étranger.

—Elle est trop malade pour en prendre soin, répondit ce dernier, et j'ai pensé qu'il valait mieux qu'il fût près de sa mère que de le laisser pleurer là-bas au milieu de tous les malades.

—Ah! merci de votre extrême bonté, Monsieur, reprit Ellénore en fixant ses yeux sur cet homme obligeant qu'elle croyait avoir déjà vu.

—Madame ne me reconnaît pas, dit-il, c'est tout simple, j'avais bien rarement l'occasion de me présenter devant elle; mais ma femme, qui avait le bonheur de la voir tous les jours, n'oubliera jamais les bontés qu'elle a eues pour elle.

—Monsieur Gerbourg!… s'écria Ellénore, ah! je vous reconnais maintenant; et votre excellente femme, qu'est-elle devenue?

—Hélas! madame, après avoir eu la douleur de perdre notre maître chéri, le marquis de Croixville, la pauvre femme a vu piller son beau château de Val-Fleury; on l'a surprise à sauver quelques-uns des objets qu'il renfermait; on l'a traînée en prison; elle y est tombée si malade, qu'il a fallu la mettre dans un hospice; là, j'ai pu, avec la protection d'une ancienne soeur de charité, emmener furtivement avec moi la pauvre malade dès qu'elle a été en état de se soutenir. Je l'ai confiée à un marchand de mes parents, qui fait tant de bruit avec ses opinions républicaines, que les autorités les plus soupçonneuses n'ont pas l'idée de l'inquiéter; c'est lui qui m'a chargé d'une commission soi-disant pour sa maison de commerce, mais dans le fait pour me donner les moyens de sortir de France, où, comme intendant d'un ci-devant noble, je ne pouvais échapper à la guillotine. Ce brave homme, qui ferait frémir madame, si elle le voyait avec sa carmagnole et son bonnet rouge, chanter à tue-tête dans sa boutique:

    Ah! ça ira! ça ira!
  Les aristocrates à la lanterne.

Ce brave homme, dis-je, m'a donné l'argent qu'il me fallait pour traverser la France et vivre jusqu'à ce que j'aie pu trouver un emploi dans l'étranger; mais j'ai attendu vainement cet emploi depuis que je suis à Ostende, et mes ressources sont épuisées, ajouta le bon Gerbourg en baissant les yeux, presque honteux d'avouer sa misère. Comme je parle bien l'anglais, continua-t-il, car vous savez, madame, que M. le marquis avait autant d'Anglais que de Français à son service, et qu'il fallait savoir leur commander dans leur langue, je me rends à Londres dans l'espoir d'y gagner ma vie en travaillant au métier le plus vil s'il le faut, mais après les dures épreuves que je viens de subir, rien ne me sera difficile.

—Prenez courage, répondit Ellénore, je parlerai de vous à mon banquier. C'est un homme d'un caractère généreux, obligeant, qui se fera un plaisir de vous être utile, j'en suis sûre.

—Ah! Madame, si je parviens par votre bonté à gagner de quoi m'acquitter avec mon cousin, et à trouver les moyens de faire sortir ma pauvre femme de cet affreux pays où l'on massacre tous ceux qui sont fidèles à leurs devoirs, à leurs affections, je vous devrai plus que la vie, dit M. Gerbourg en essuyant ses yeux.

—Je n'ai pas grand mérite à tenter d'améliorer votre sort, mon cher monsieur Gerbourg; le mien n'est pas moins à plaindre, et vous me serez utile à votre tour. Les affaires qui m'amènent à Londres peuvent m'y retenir longtemps, et comme je veux y vivre dans la retraite, je serai très-heureuse de pouvoir charger un homme tel que vous, aussi probe, aussi intelligent, de suivre mes intérêts auprès de M. Ham..! ne parlez pas de reconnaissance, et croyez que le ciel, en nous faisant rencontrer ici, a voulu nous protéger tous deux.

Ellénore disait vrai, quoiqu'on feignant d'apprécier beaucoup un secours inutile, car M. Ham…, était plus que suffisant à la gestion de sa modique fortune; mais le ciel en lui offrant un malheureux à secourir, une âme loyale, courageuse, dont il fallait ménager la délicatesse, tromper le désespoir, lui envoyait la seule consolation qui puisse agir sur un coeur profondément affligé.

—Pour commencer à employer votre complaisance, dit Ellénore, je vous prie de garder ici mon fils, pendant que je vais aller voir comment se trouve sa bonne. Je pense que mon domestique est aussi malade qu'elle; mais nous voilà au port, tous ces maux-là vont cesser; il est temps que j'arrive, ajouta-t-elle en voyant sa robe baignée par la pluie; et elle laissa M. Gerbourg avec cette joie concentrée qu'on éprouve dans une situation désespérée, loin de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on connaît, à l'aspect d'une main secourable; qu'elle soit tendue par la charité ou par la pitié, qu'importe? on n'est plus seul avec son malheur, et la misère ne se fait plus sentir aux premières lueurs d'un rayon d'espoir.

Pour payer son passage en Angleterre, le pauvre M. Gerbourg ne vivait que de pain et d'eau depuis plus de quinze jours. Eh bien, en ce moment, il lui semblait posséder tout ce qui lui manquait; il jouait avec le petit Frédérik, le faisait danser sur ses genoux au son d'une vieille chanson anglaise dont il répétait le refrain d'un ton si gaillard, que nul n'aurait soupçonné que ces sons joyeux sortaient d'un estomac affamé.

En ce moment, où les flots calmés à l'approche du port permettaient aux passagers de venir respirer sur le pont, un marchand de gâteaux vint offrir sa marchandise à ceux que le roulis avait débarrassés trop brusquement de leur déjeuner. A peine Frédérik l'aperçut-il, qu'il tendit ses petits bras du côté du patronet en criant de toutes ses forces:

—Un gâteau! un gâteau!

Et Gerbourg en laissa prendre deux à l'enfant, qu'il paya sans regret du prix de la livre de pain qui devait faire son dîner.

Un fois débarqués, les domestiques d'Ellénore, oubliant le mal de mer, reprirent leur service. Mais voulant utiliser M. Gerbourg, elle le chargea de lui chercher d'abord une femme de chambre anglaise. Puis, elle lui remit une somme d'argent plus que suffisante pour payer le premier terme d'une petite maison toute meublée qu'il lui louerait dans le quartier habité par M. Ham… Elle joignit à cette commission plusieurs autres soins à prendre pour qu'il ne manquât rien à son modeste établissement, quand elle arriverait à Londres.

—Il se trouvera bien dans cette maison une petite chambre pour vous, ajouta-t-elle, emparez-vous-en tout de suite pour surveiller les gens par qui vous ferez nettoyer mon appartement. Je me confie à votre adresse à vous faire obéir. Vous n'aurez pas là de quoi déployer vos talents comme au Val-Fleury; mais vous me rendrez doublement service, en m'empêchant d'être dupe dans ces sortes de marchés, et en me procurant le moyen de vous donner asile jusqu'au jour où vous gagnerez ce qui doit vous assurer une bonne existence.

Ainsi Ellénore persuada à M. Gerbourg que ne pouvant se passer de ses services, il était tout simple qu'elle les payât. Le bonhomme partit le soir même pour Londres, après avoir fait un vrai dîner, muni d'argent, et décidé à ne prendre aucun repos avant d'avoir satisfait à toutes les recommandations de celle qu'il nommait sa providence.

Deux jours après, une lettre de M. Gerbourg engageait madame Mansley à se mettre en route pour venir descendre dans Grosvenor-Street, 28, à la porte d'une petite maison n'ayant que deux étages et trois croisées de face, non compris le rez-de-chaussée, consacré au parloir et à la salle à manger. Le premier, composé d'un joli salon et d'un cabinet de travail; au second deux chambres à coucher; dans le fond d'une petite cour la cuisine, au-dessus la chambre de M. Gerbourg, et tout en haut celles des domestiques. Le tout arrangé de la manière la plus simple et la plus confortable.

Ellénore apprit que M. Ham…, averti par M. Gerbourg du projet qu'elle avait d'habiter Londres, avait lui-même présidé au choix et à l'arrangement de la maison qui devait la recevoir. Ainsi, tous deux lui avaient épargné cette tristesse poignante qui s'empare de l'âme en arrivant là où rien ne vous attend. Qui n'a pas éprouvé ce serrement de coeur à son premier pas dans un lieu inconnu et destiné à vous servir longtemps d'habitation; dans ce désert de souvenirs, d'habitudes, où il faut faire connaissance avec les choses comme avec les gens? où tout vous révèle la parfaite indifférence que vous inspirez.

Ce sentiment pénible dont Ellénore avait déjà fait l'apprentissage et qu'elle s'apprêtait à subir de nouveau, fit place aux douces impressions de la reconnaissance. Sauf le luxe de l'ameublement, elle trouva son appartement rangé de même que le sien au Val-Fleury. Une petite bibliothèque, remplie de livres français et anglais, ornait les panneaux de son cabinet d'étude; sa table à écrire était placée de même à portée de ses livres. M. Gerbourg avait été à bien secondé par M. Ham…, dans la parodie de l'appartement occupé par Ellénore, au château du Val-Fleury, qu'en y entrant elle sentit ses yeux mouillés de larmes. Elle avait été si heureuse dans ce beau lieu, qu'en dépit des calomnies et des malheurs que son séjour chez M. de Croixville lui avait attirés, elle ne pouvait se le rappeler sans joie, car aucun des plaisirs qu'elle y avait goûtés ne lui laissait de remords; elle espérait que cette vérité était connue de M. Gerbourg, et croyait en avoir la preuve dans ses soins respectueux pour elle.

Sans doute, l'intérêt, la reconnaissance, pouvait provoquer les soins, le zèle de ce brave homme, mais la considération ne se commande pas, et quel que soit le désir d'en montrer plus qu'on n'en accorde à son bienfaiteur, il y a mille occasions imprévues où le mépris se révèle à travers toutes les flatteries de l'espoir, toute la sainte hypocrisie de la reconnaissance. Le respect qui se mêlait aux prévenances de M. Gerbourg pour madame Mansley, ne permettait pas de douter de son estime pour elle.

Une des attentions qui toucha le plus Ellénore, ce fut de trouver sur sa console un vase rempli des fleurs qu'elle préférait, et près de sa cheminée une petite chaise pour asseoir Frédérik. Il faut s'être trouvé dans les horreurs de l'abandon, pour connaître le prix des moindres soins, du plus léger souvenir; se croire encore la pensée de quelqu'un, c'en est assez pour supporter courageusement tous les maux de la vie.

XXXVII

M. Ham… ne tarda pas à venir offrir ses services à Ellénore. Il l'affermit dans le dessein de rester à Londres, plutôt que d'aller s'établir, comme elle en avait eu l'idée, dans quelque petite ville d'Angleterre. Il lui prouva sans peine qu'il était plus facile de vivre ignorée parmi plus d'un million d'habitants qu'au milieu d'une coterie de provinciaux chez qui tout fait événement. Elle apprit de lui que lord Rosmond ayant dissipé une grande partie de la fortune de lady Caroline, tous deux se voyaient contraints à vivre dans un vieux château qu'elle avait en Écosse, terre assez considérable qui était heureusement substituée; M. Ham… ajouta que les nombreux créanciers que Frédérik avait laissés à Londres ne lui permettaient pas d'y séjourner, et qu'elle ne serait pas exposée à le rencontrer; considération qui l'emporta sur toutes les autres.

A peine installée dans sa nouvelle demeure, madame Mansley reçut la visite de la propriétaire de sa maison, qui, sachant qu'elle avait des rideaux, du linge à faire faire, venait la prier de les confier à une pauvre femme française, qui cousait et brodait fort bien.

—Elle n'est pas née pour travailler ainsi à la journée, dit madame Cramer, c'est facile à voir; mais la révolution de France en ruine bien d'autres vraiment; j'ai pensé que madame serait fort aise de venir au secours d'une ouvrière si fashionable, qui, d'ailleurs, me doit le loyer de la petite chambre qu'elle habite dans la maison où je demeure ici près.

Cette raison expliquait suffisamment le vif intérêt de madame Cramer pour sa pauvre locataire. Ellénore lui promit de faire porter dans la journée même chez sa protégée un paquet de linge de table à ourler.

—Mais quel nom faudra-t-il demander? ajouta-t-elle.

—Madame Desprez, répondit madame Cramer. C'est sans doute un nom d'emprunt; on ne me trompe pas facilement, et je l'ai surprise plus d'une fois ne sachant ce qu'on voulait lui dire lorsqu'on l'appelait ainsi; n'importe, elle finit toujours par répondre au nom de madame Desprez, et l'apprentie qui travaille avec elle le répète à chaque instant comme pour l'y accoutumer.

Madame Cramer ne borna pas là ses recommandations. Elle monta chez mademoiselle Rosalie, pour la supplier de lui remettre l'argent que madame Mansley la chargerait de porter à son ouvrière, lorsque celle-ci aurait fait dire qu'elle avait terminé le linge; car madame Desprez se contentait de gagner bien peu sur son travail, mais elle n'aurait pu se résigner à l'aller reporter elle-même.

Ces détails, communiqués par Rosalie à madame Mansley, lui inspirèrent le désir d'en savoir davantage sur la véritable condition de madame Desprez. La curiosité du coeur est, grâce au ciel, encore plus ardente que celle de l'esprit; l'idée de soulager une grande infortune étant l'unique distraction d'un mal sans remède, les malheureux recherchent avec passion ces sortes de peines dont la générosité triomphe: quand la Providence semble vous abandonner, devenir celle d'une autre victime, c'est retrouver ce qui seul attache à la vie: le bonheur d'être utile.

Dès ce moment, les journées d'Ellénore se partagèrent entre les soins qu'elle donnait à son fils, et ceux qu'elle prenait pour arriver jusqu'à madame Desprez. Déjà plusieurs fois, elle s'était présentée chez l'ouvrière, sous prétexte de lui expliquer elle-même comment elle désirait que fussent tracés les festons de ses garnitures; c'était toujours l'apprentie qui venait recevoir la commande dans le petit vestibule qui précédait la chambre de madame Desprez; c'était elle qui répondait aux questions d'Ellénore, de manière à trahir le respect profond qu'elle portait à sa maîtresse, et la distance qui existait entre elles, malgré tout ce que la misère faisait pour les rapprocher. La crainte d'être indiscrète empêchait Ellénore d'insister. Un jour pourtant, décidée à faire une nouvelle tentative, elle se rendit de bonne heure à la porte de madame Desprez; l'apprentie, qui vint lui ouvrir, avait les yeux rouges, et les joues luisantes de larmes.

—Ah! mon Dieu, que vous est-il arrivé? s'écria Ellénore avec l'accent du plus vif intérêt.

—Rien, madame, répondit l'apprentie en essuyant ses larmes; c'est qu'à force de travailler, madame s'est rendue malade, et je n'ai pu achever l'ouvrage qu'elle avait commencé; je vais vous le rendre, car dans l'état où est madame la…, sans doute elle ne pourra pas de longtemps…

Et les sanglots l'empêchèrent d'achever.

—Calmez-vous, dit Ellénore, en prenant affectueusement la main de cette bonne fille; et gardez cet ouvrage, je n'en ai pas besoin tout de suite. Mais ce que j'exige absolument, c'est que vous me donniez les moyens de secourir votre maîtresse, et cela sans vouloir pénétrer vos secrets; elle est peut-être comme tant d'autres grandes dames de France, réduite en ce moment à travailler pour gagner de quoi se nourrir: mais une telle gêne ne peut durer, la crise qui ruine tant de familles nobles ne saurait être éternelle, et l'époque où l'on fera justice de tant d'infamies, permettra bientôt aux pauvres émigrés de s'acquitter des services que la nécessité les force d'accepter en ce moment. Ainsi donc, n'hésitez pas à m'associer dans vos bons soins pour votre maîtresse. Voici de quoi satisfaire aux premiers soins, ajouta-t-elle en posant une bourse sur la seule chaise qui meublât cette antichambre. Je vais passer chez le docteur J…, qui demeure à côté de chez moi. Il sera ici dans une heure; préparez votre maîtresse à sa visite. Dites-lui qu'il lui est envoyé par un des amis ou des parents que vous lui connaissez. Cherchez aussi quelque moyen de lui expliquer, sans blesser sa fierté, qu'elle a ici une amie qui veille sur elle. Enfin, trompez-la de votre mieux; il y va de sa vie; cela doit l'emporter sur tous les scrupules que peut faire naître un mensonge aussi innocent.

Pour toute réponse, la bonne Victorine baisa le bas du mantelet d'Ellénore, puis elle essuya ses larmes en souriant d'espérance. La voix de la malade, qui se fit entendre, rappela aussitôt Victorine dans la chambre de sa maîtresse.

Madame Mansley se rendit chez le docteur J… qui lui promit de passer chez elle en sortant de chez madame Desprez. Elle apprit de lui que la pauvre femme était malade de fatigue, de chagrin et d'épuisement.

—C'est sans doute, ajouta-t-il, une femme de haute condition; malgré sa difficulté à s'exprimer en anglais, et son désir de rester inconnue, son langage trahit les habitudes d'un haut rang, d'une grande fortune. Elle conserve, au milieu des douleurs de tous genres, cette gaieté de bon goût qui n'abandonne pas les Françaises. On voit que sa pensée dominante est d'échapper à la pitié de ses amis. Sa fièvre l'inquiétait bien moins tout à l'heure que le désir d'apprendre comment j'avais su l'état où elle était, et qui m'avait donné l'idée de lui offrir mes services; je lui ai fait accroire que j'étais chargé par le gouvernement de donner mes soins aux émigrés français, et que les personnes qui les logeaient étaient invitées à me prévenir lorsqu'elles en connaissaient de sérieusement malades.

Alors elle s'est répandue en actions de grâces sur la protection que l'Angleterre accorde à ceux qui lui demandent asile; et elle a consenti à prendre à Apothicary hall les médicaments que je lui ai ordonnés, bien convaincue qu'ils étaient compris dans ceux qu'on donne aux hospices; un mot ajouté par moi à l'ordonnance la maintiendra dans cette illusion.

—Quel âge a-t-elle, demanda Ellénore, vous rappelez-vous ses traits?
Peut-être l'ai-je vue quand j'étais auprès de la duchesse de Montévreux?

—La souffrance altère le visage et fait souvent paraître plus vieux qu'on n'est, elle m'a paru avoir près de quarante ans. Elle a de jolis yeux très-spirituels, une figure distinguée sans être jolie; à en juger par ses bras, je la crois grande et mince; mais une femme au lit, on ne peut deviner la grâce de sa tournure, surtout quand elle est menacée d'étisie.

—D'étisie! Ah! mon Dieu! cher docteur, que faire pour la sauver?

—D'abord, l'empêcher de broder la nuit, et la mieux nourrir le jour, dès que j'aurai triomphé de sa fièvre.

—Si vous voulez m'aider à la tromper, rien ne sera si facile. Pendant que vous lui rendrez la santé, moi je tâcherai d'occuper son esprit; je reçois tous les ouvrages nouveaux qui se publient en France et à Bruxelles, je les lui enverrai, je parlerai d'elle à mes amis émigrés, ils pourront peut-être la secourir, la consoler, cela me fera une occupation; j'en ai besoin pour me distraire.

XXXVIII

Le sort de cette noble malade devint en effet une vive préoccupation pour Ellénore. Elle s'appliqua à apprendre son nom comme par hasard, sans paraître y attacher d'importance. Le moindre secret en avait tant à cette époque, qu'on le respectait, sans s'informer s'il en valait la peine. Ellénore, guidée par une intention louable, désirait beaucoup savoir celui de madame Desprez; mais elle ne voulait pas l'apprendre à personne. Elle se crut au moment de voir sa curiosité satisfaite, le jour où M. Ham… lui amena le comte de Lally Tollendal, qu'elle avait connu chez madame de Montévreux dont il était un ancien ami.

M. de Lally tué spirituellement par la réputation de bonhomme que lui avait faite M. de Talleyrand, était de ces bavards inoffensifs, dont la conversation pleine de faits, vide d'idées, amusait ou laissait penser à autre chose, deux mérites rarement réunis. Un peu embarrassé du bruit de son éloquence, comme défenseur de la mémoire de son père, M. de Lally voulait pourtant la soutenir, et il s'était imaginé à cet effet de composer une tragédie de Strafford qu'il lisait volontiers à tous ceux qui se résignaient à l'entendre.

Son style boursoufflé faisait dire au comte de Narbonne: «Cette lecture est la plaie de l'émigration.» Chacun se moquait du bon M. de Lally; un esprit à la mode l'avait appelé le plus gras des hommes sensibles, nom qu'il a conservé à juste titre toute sa vie; mais on l'aimait en dépit des plaisanteries qu'on faisait sur lui, tant ses qualités remportaient sur ses ridicules.

Chaque personne échappée aux prisons de France avait un drame fort intéressant à raconter.

—Et comment avez-vous pu vous arracher des mains de ces bourreaux? était la première question qu'on adressait aux Français nouvellement arrivés à Londres.

M. de Lally s'était plus compromis qu'un autre dans la Révolution; mais la voyant tourner au régicide, il avait sacrifié ses opinions démocratiques à l'intérêt du trône, et s'était permis de donner au roi des conseils qui auraient pu le sauver. Ce fait connu fut aussitôt puni par les héros du 10 août.

M. de Lally raconta à Ellénore comment, traîné dans les prisons de l'Abbaye, et ayant échappé comme par miracle aux massacres du 2 septembre, il avait passé tout son temps de réclusion à composer des plaidoyers en faveur de ses compagnons d'infortune. Le plaisir très-naturel qu'il prenait à parler de lui, et celui qu'on trouvait à écouter tous ces petits faits, ces moindres démarches d'où dépendait la vie du narrateur, ne permirent pas à Ellénore de l'interroger sur les Français qu'il espérait rencontrer en Angleterre. Elle se contenta de l'engager à venir bientôt la voir.

Il lui demanda la permission de lui présenter son ami, M. Malouet, victime ainsi que lui de ses efforts pour sauver la monarchie; c'était un homme grave, d'un caractère plus honnête que vigoureux, qui aurait laissé la réputation d'un homme inébranlable dans ses principes, sans sa docilité à signer la déchéance de cet empereur, dont il disait, le 13 février 1810, au corps législatif: «Il était réservé au grand monarque qui nous gouverne d'arriver au milieu des ruines pour les faire disparaître, de réparer tout ce qui pouvait l'être, et de s'élever au-dessus des lumières et de l'expérience des siècles.»

Mais le même courage qui sait braver la mort, succombe à l'idée de perdre à jamais le pouvoir ou la faveur. Notre histoire moderne offre une foule d'exemples de gens que le couperet de la guillotine n'a point portés à se démentir, et qu'un brevet de préfet ou de chambellan a changés tout à coup de fiers républicains en zélés courtisans.

Madame Mansley insista faiblement sur la retraite où elle vivait, et sur le peu d'agréments que l'ami de M. de Lally trouverait chez elle.

—Il est exilé, malheureux, et vous ne pouvez lui refuser l'hospitalité, dit le comte; d'ailleurs, nous sommes tous deux trop vieux pour vous compromettre. L'ami Ham… le sait bien, ajouta-t-il en riant; autrement, je soupçonne qu'il nous aurait laissés ignorer votre séjour ici.

A ces mots, M. Ham… rougit comme une jeune fille; son embarras frappa Ellénore, et la déconcerta à son tour; mais son trouble avait pour unique cause le regret de voir une amitié si précieuse pour elle, s'altérer, se convertir en ce cruel sentiment qui l'avait déjà rendue si malheureuse!

La présentation de M. Malouet ne se fit point attendre, son ami l'amena le lendemain passer la soirée chez madame Mansley.

—Maintenant que nous vous avons raconté toutes les horreurs burlesques qu'il nous a fallu subir avant de nous réfugier ici, dit M. de Lally, mettez-nous un peu au courant des affaires de Bruxelles. Vous en arrivez, donnez-nous des nouvelles de nos pauvres amis, car dans ce temps de liberté, on n'ose pas écrire aux gens qu'on aime le mieux.

—Je vivais à Bruxelles comme ici, dit Ellénore, presque dans la solitude.

—Je sais que le prince de P… avait le bonheur de vous voir souvent, il devait vous tenir au courant de tout; il aime les histoires romanesques, et, certainement, il ne vous gardait pas le secret de celles dont il était témoin.

Ellénore sourit pour toute réponse, car nier le fait eût été mentir.

—Ah! priez donc madame de nous apprendre ce que devient mon jeune ami, le comte de Savernon. Madame de Cl… a écrit à une de ses amies, qu'il était amoureux fou d'une dame de moyenne vertu qui fait la cruelle pour porter sa passion à l'extrême, c'est-à-dire au mariage, car le comte Albert profite si bien de sa séparation avec sa femme, qu'à son exemple ses amis oublient qu'il est marié, et que ses nouvelles connaissances le croient célibataire.

—Et que pense la princesse de Waldemar de cette belle passion? demanda
M. de Lally; elle doit jeter feu et flammes?

—Je ne suis pas au courant des aventures de ce genre, dit Ellénore en balbutiant; à Bruxelles ainsi qu'à Londres, je voyais fort peu de monde.

—Le prince de P… suffisait bien à votre instruction vraiment, reprend
M. de Lally. Vous écrit-il souvent?

—J'ai reçu ce matin une lettre de lui.

—Tant mieux; vous allez lui répondre. Par grâce pour nous, demandez-lui quelques détails sur la folie de notre cher Albert.

M. Ham… s'apercevant du supplice que cette conversation faisait éprouver à madame Mansley, l'interrompit en disant à ces messieurs:

—Vous exigez beaucoup de la complaisance de madame; mais avant qu'elle vous amuse du récit des événements de Bruxelles, parlez-lui un peu de ce qui se passe ici, dans la colonie parisienne.

—Oui, dit Ellénore, en s'empressant d'adopter le moyen de s'occuper d'autres personnes, je désirerais connaître les noms des derniers Français arrivés à Londres.

—Ce sont de fort beaux noms, répondit M. Malouet. Le malheur a bon goût, il tombe d'ordinaire sur les gens d'esprit. La baronne de S… réunit tous les jours chez elle M. de Talleyrand, M. de Narbonne, M. de Jaucourt, avec M. Fox, le célèbre Burk, Erskine, Sheridan, et plusieurs autres Anglais de marque. De son côté, la marquise de la Châtre préside, près d'ici, à Inniper-Hall, une petite assemblée de réfugiés dont MM. de Montmorency, Lamothe et d'Arblay font partie. A Bury, madame de Genlis, sous son simple nom de Brulart, continue l'éducation de ses élèves, et les laisse danser républicainement au bal de Bury avec les danseurs de toutes classes qui viennent les inviter, ce qui fait dire des bons mots au duc de Liancourt. Ces différentes sociétés se détestent entre elles, c'est dans l'ordre, et les épigrammes réciproques font l'amusement général.

—Ceci est la partie brillante de votre émigration, dit M. Ham… J'en connais une autre plus intéressante, à en juger par ce qui m'est arrivé l'autre jour… mais peut-être vaut-il mieux n'en point parler.

—C'est redoubler notre désir de le savoir, dit Ellénore; je pense que chacun de nous a un mystère de ce genre, et qu'il ne demande qu'à être indiscret. Encouragez-nous par votre exemple.

—Eh bien, donc, vous saurez qu'après une longue promenade faite hier matin, en compagnie de lord Longborough et de M. de Jaucourt, nous nous sommes arrêtés pour faire reposer nos chevaux dans un quartier de Londres fort éloigné du quartier fashionable. Lord Longborough, mourant de soif, nous proposa sans façon d'entrer dans un café qui se trouvait près de là pour y boire un verre de porter.

»Nous y consentîmes avec plaisir; mais à peine assis tous trois à une table, M. de Jaucourt fit un mouvement de surprise qui faillit renverser le plateau qu'on nous apportait.

»—Ah! mon Dieu, que vous arrive-t-il donc? s'écria lord Charles.

»—Rien, c'est que j'ai cru reconnaître dans le garçon qui nous a servi… mais non, je me serai trompé… dit M. de Jaucourt… cela ne se peut pas.

»—Vraiment, rien n'est si facile que de vous convaincre, faisons-nous apporter quelque chose par ce garçon, dis-je; et alors, élevant la voix, je demandai des sandwich; on nous servit aussitôt, mais ce fut le maître qui nous les apporta lui-même, le garçon avait disparu.

»—L'homme qui nous a servis tout à l'heure, n'est-il pas Français? demanda M. de Jaucourt.

»—C'est possible, répondit le maître d'un air important, car ma maison étant le rendez-vous, de tous les étrangers qui vont visiter Greenwich, j'ai le soin d'avoir des garçons de presque tous les pays. C'est plus commode.

»—Mais vous savez leur nom, je pense, comment s'appelle celui-là?

»—Michel, je crois.

»—C'est cela, reprit vivement M. de Jaucourt, il faut que je lui parle.

»—Je vais vous l'envoyer, et le maître alla courir après son garçon.

»Alors nous voulûmes savoir qui M. de Jaucourt avait cru reconnaître dans ce garçon de café.

»—Vous ne voudrez pas me croire, dit-il, mais c'est le duc de L…, je n'en puis douter.

»—Le duc de L… réduit à cette extrémité! s'écria lord Charles; nous ne souffrirons pas qu'il reste plus longtemps dans une taverne.

»—Vous présumez bien, interrompit M. de Jaucourt, qu'il n'est pas facile de rien faire accepter au grand seigneur qui prend ce parti-là plutôt que d'avoir recours à ses compagnons d'infortune ou à ceux qui lui donnent asile. Je parie qu'il m'a reconnu et que nous ne le reverrons pas. En effet, le maître du café est revenu nous dire que Michel était allé à la brasserie pour une commande, et qu'il y resterait longtemps. Cette réponse n'a pas découragé M. de Jaucourt; il nous a priés de l'excuser auprès de madame de Staël, chez laquelle il devait dîner avec nous; puis il s'est installé dans un coin de la porte, à lire les journaux, bien décidé à ne revenir nous rejoindre qu'après avoir offert ses services au duc de L…»

—Eh bien, est-il parvenu à lui parler? demanda Ellénore.

—Sans doute, mais fort tard et fort inutilement; car le duc, quoique très-touché de l'intérêt que le marquis lui témoignait a persisté dans son amour pour l'indépendance et le travail.

«—J'aurais le spleen demain, lui dit-il, s'il me fallait rester un seul jour à la charité de mes protecteurs et les bras croisés, comme j'en vois tant d'autres de nos pauvres émigrés. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de laisser ignorer à tout ce qui me connaît le parti que j'ai pris; il n'est pas si à plaindre, je vous l'affirme. Le brave homme chez qui je suis est d'une vanité très-facile à vivre. Je lui répète plusieurs fois par jour qu'il a le plus bel établissement de Londres, et il me traite à merveille; je mange avec lui et sa famille. Sans lui avoir confié ma vraie situation, il devine qu'elle exige des égards, il en a, et je veux attendre chez lui la fin de nos malheurs.»

—Et moi aussi, dit Ellénore, je pourrais citer un exemple d'autant de courage, de noblesse et de résignation; mais je me tais pour obéir à la volonté de l'héroïne. Quand on fait tant de sacrifices pour garder le secret de sa détresse, on mérite de le voir respecter par tout le monde.

XXXIX

Pour accorder autant que possible sa curiosité et sa délicatesse, Ellénore chargea M. Gerbourg de veiller sur madame Desprez; elle l'envoya porter à l'apprentie plusieurs objets dont sa maîtresse devait avoir besoin, et lui recommanda de remarquer tout ce qui pourrait l'aider à connaître le rang véritable de madame Desprez. Les perquisitions de M. Gerbourg amenaient toujours quelques découvertes sur d'autres émigrés dont le caractère et la manière de vivre n'offraient pas moins d'intérêt, mais aucun renseignement positif sur madame Desprez. Enfin Ellénore reçut un billet de sa part, où elle lui exprimait sa reconnaissance pour ses bons soins dans les meilleurs termes; mais avec une orthographe fort incorrecte, et une écriture de femme de chambre.

L'apprentie aura écrit sous sa dictée, pensa Ellénore; et elle n'en fut pas plus éclairée.

L'hiver commençait à se faire sentir et redoublait la misère des pauvres réfugiés. Les nouvelles qui arrivaient de Paris étaient chaque jour plus sinistres. L'émigration était partagée entre deux classes fort distinctes: celle qui avait pu sauver assez de fortune pour attendre patiemment la fin de la Révolution ou de la Terreur, et celle qui, forcée de tout sacrifier au salut de sa liberté, de sa vie, avait épuisé ses ressources, et mettait son intelligence à profit pour ne pas mourir de faim. La première conservait sa gaieté, ses habitudes élégantes en dépit des événements; et la seconde, voulant imiter cette légèreté philosophique, s'appliquait à dissimuler sa misère, à y remédier par les moyens les plus étranges. Cette époque fatale a offert tant de preuves du courage, de la dignité, de l'intelligence et de l'inaltérable gaieté du caractère français, que nous croirions faire tort à notre histoire en les passant sous silence.

M. Ham…, que ses relations d'affaires avec les premiers banquiers de Paris mettaient dans la confidence des tribulations de fortune de nos plus grandes familles émigrées, en parlait souvent à Ellénore; et comme elle paraissait s'intéresser vivement au sort de ces exilés dont les noms lui étaient presque tous connus, M. Ham…, pour lui plaire, recherchait les occasions de se mettre en rapport avec eux.

—Il faut absolument que vous me rendiez un service, dit-il un jour à madame Mansley. J'ai à dîner chez moi, après-demain, une de mes parentes qui a épousé un émigré fort aimable; il lui donne en bonheur tout ce qu'elle lui a apporté en argent. Ils ont pour société intime une colonie de vieille noblesse française que je me suis engagé à promener, par ce beau froid, à Windsor, à Kew, et vous devriez venir m'aider à faire les honneurs de nos jardins anglais et de mon dîner. Ils seraient heureux de causer avec une Anglaise qui parle leur langue mieux qu'eux tous, et je ne serais plus embarrassé de savoir comment les recevoir agréablement.

Ellénore refusa le dîner, décidée à se soustraire au monde le plus possible; mais elle promit de diriger la promenade qu'elle faisait faire chaque matin à Frédérik, du côté de Windsor, et de ne point éviter la rencontre des dames françaises que devait y conduire M. Ham…

MM. Malouet et le comte de Lally voulurent être de la partie. Ils accompagnèrent madame Mansley, et tous trois arrivèrent à la ménagerie de Kew au moment où la société parisienne y regardait des kanguroos, nouvellement débarqués.

—Eh! voilà ce cher comte de Lally! s'écria tout à coup une vieille femme, grande, maigre, à la démarche noble quoique vacillante, aux yeux creux, aux lèvres pâles, et aux joues couvertes d'un rouge éclatant. Comment donc êtes-vous parvenu à vous échapper des prisons de ces monstres sanguinaires? ajouta-t-elle.

Puis, sans attendre la réponse du comte:

—Quant à moi, je dois la vie à ma femme de chambre; c'est pour m'avoir forcée de changer de vêtements avec elle, au risque d'être menée à l'échafaud sous mon nom, que je puis jouir du plaisir de vous rencontrer ici.

—Cette femme-là peut compter sur notre reconnaissance à tous, madame la duchesse, elle nous a conservé la plus noble protectrice et la meilleure des amies, répondit M. de Lally.

—Ah! la meilleure des amies! cela vous plaît à dire, car je parlais fort mal de vous et de vos belles idées constitutionnelles, il y a huit jours; mais le comte de Narbonne m'a appris ce matin que vous veniez d'écrire à ces bourreaux de la Convention pour vous charger de la défense du roi, et cela rachète tous vos péchés révolutionnaires.

—Je n'ai fait qu'imiter le dévouement de mon ami Malouet, et j'ai bien peur qu'on n'accepte pas plus l'un que l'autre.

Alors, la duchesse se pencha vers M. de Lally pour lui parler à voix basse. Ellénore devina qu'elle le questionnait sur elle; et redoutant quelques mines peu flatteuses de la part de la duchesse de…, elle prit le bras de M. Malouet et se dirigea vers l'autre côté du parc. Mais la duchesse de…. était trop grande dame pour se montrer dédaigneuse avec personne, et trop bonne pour manquer d'indulgence. Son attachement platonique pour le marquis de L…, dont quarante ans de servage n'avaient pas refroidi la passion, la rendait fort tolérante pour les sentiments romanesques. Elle croyait qu'une femme pouvait être à la fois très-sensible et très-sage. Aussi n'hésita-t-elle point à rejoindre madame Mansley et à lui adresser la parole du ton le plus poli pour lui demander des nouvelles de leur ami commun, le prince de P…

Ellénore, surprise de cette prévenance, y répondit avec grâce et réserve; alors la conversation et la promenade devinrent générales. Le baron de G… et sa fille, mademoiselle Angélique, le chevalier des M…, sa femme, un petit abbé dont on ne prononçait jamais le nom, se joignirent bientôt à la duchesse, et la voyant causer affectueusement avec madame Mansley, ils saluèrent celle-ci avec une politesse marquée. M. Ham… s'étant rapproché d'Ellénore, lui dit en confidence:

—Vous voyez l'air enjoué, les manières dégagées de ces braves gens-là? Eh bien, ils meurent tous de faim, et on ne sait comment les en empêcher. La duchesse qui est là, parée de tant de falbalas, le front incliné sous le poids des rubans et des plumes, est au dernier chaton du collier de diamants que sa femme de chambre lui a sauvé, et qui l'a aidée à vivre depuis qu'elle est ici. Elle se désolait de n'avoir pas assez d'argent pour courir après son vieil ami, le marquis de L…. Séparée de lui depuis huit mois, elle ignorait si la guillotine l'avait épargné, et se livrait à la crainte de ne jamais le revoir, lorsque, prenant l'air un matin à sa fenêtre, elle l'aperçut à la fenêtre d'une maison voisine.

»On peut juger de leur bonheur à se retrouver; aussi ne se plaint-elle jamais de ce qu'elle a perdu. Quant au baron qui est là et à sa fille, on ne sait de quoi ils vivent; et, pourtant, ils ont une tenue fort convenable, et parlent avec tant de mépris des émigrés qui acceptent des secours, qu'on n'ose leur en offrir. La vanité du chevalier poëte est plus commode; on lui persuade facilement que ses vers se vendent un prix fou; il en croit tout de suite l'éditeur qui vient lui en offrir beaucoup d'argent. Quant au petit abbé, il est tout politique, il passe ses jours et ses nuits à rédiger de longs mémoires, des plans pour soulever la Vendée, pour détruire la flotte française et s'emparer d'Anvers. Les ministres paient ses plans sans les lire, ce qui ne le décourage pas: au coin du feu de la comtesse de C… où il fait pendant à son petit singe, il continue à gouverner l'Europe.»

M. Ham… s'interrompit en ce moment pour saluer M. de Calonne, l'abbé Delille, et le comte de Narbonne, qui arrivaient et devaient dîner chez lui.

A peine le chevalier des M….. eut-il aperçu le poëte des jardins, qu'il tira un portefeuille de sa poche et se mit à crayonner des vers avec tous les signes de l'inspiration; il se frappait le front comme pour en faire jaillir les idées. Enfin, il propose à la société de faire halte dans un pavillon du parc où se trouvent plusieurs bancs. On devine son intention; on s'y prête de la meilleure grâce.

—C'est un impromptu, dit-il inspiré par la présence du Virgile français. On écoute et l'on applaudit; ce sont des vers en l'honneur de l'abbé Delille; ils peuvent compter sur tous les suffrages.

—Ah! mon Dieu, que je suis contente du succès de ses vers, s'écria la femme du chevalier. Mon pauvre mari méritait bien cette récompense, car ils lui ont donné assez de peine. Il n'a fait qu'écrire et effacer toute la nuit; j'ai cru qu'il n'en viendrait jamais à bout. Heureusement, à force de temps et de travail, il en est arrivé à son honneur.

Cette exclamation délatrice était de nature à faire rire sur le mérite de l'impromptu; mais la politesse française l'emporta en cette circonstance sur la malignité: personne ne parut avoir fait attention à la grosse bêtise articulée par madame des M…; et elle n'en fut avertie et grondée que dans le tête-à-tête conjugal.

Cette femme, jolie, mais d'une bêtise fabuleuse, était adorée de son mari, ce qui faisait dire au comte de Narbonne, en parlant d'elle:

—Voilà pourtant comme il faut être pour nous rendre amoureux fous!

Aveu très-étrange, sortant de la bouche de l'adorateur en titre de madame de Staël, également célèbre par sa laideur et par son esprit.

XL

Malgré les réflexions pénibles qui ne cessaient d'occuper l'imagination d'Ellénore, ce fut un grand plaisir pour elle de se trouver au milieu d'une société si aimable, et d'entendre encore ce feu roulant de mots spirituels, de plaisanteries de bon goût, de pensées profondes mêlées aux folies les plus amusantes; car la rigueur de ce temps de ruines et de massacres n'avait pas encore altéré le talent, le charme de la conversation qui assuraient aux Français le titre des premiers causeurs de l'Europe. C'est aux discussions politiques, aux disputes d'intérêt, aux injures quotidiennement imprimées, que devait appartenir l'honneur de détruire avec tant d'autres puissances celle de la conversation française.

Le bruit du galop de plusieurs chevaux et du roulement d'une calèche dans les allées du parc de Windsor, vint mettre fin aux compliments peu sincères dont chacun accablait le chevalier des M… sur son impromptu fait à longue et grande peine.

C'était le prince de Galles qui, averti par le colonel Saint-Léger, son ami encore plus que son favori, avait désiré rencontrer, comme par hasard, cette charmante Ellénore, dont le duc d'O… lui avait vanté les charmes et l'esprit original.

A l'aspect du prince, Ellénore veut s'éloigner, elle fait signe à M. de Lally qu'elle va rejoindre sa voiture, mais il s'approche d'elle en disant:

—Pourquoi donc vous en aller quand le prince arrive?

—Je suis un peu souffrante, répond-elle avec embarras, et je désire rentrer chez moi.

—Restez, le grand air vous fera du bien, et puis il ne serait pas poli de s'en aller ainsi au moment où…

M. de Lally fut interrompu par le prince de Galles, qui s'écria, en prenant le bras du petit Frédérik:

—Ah! mon Dieu! le bel enfant!

—C'est celui de madame, s'empressa de répondre M. de Lally, saisissant cette occasion de mettre madame Mansley en rapport avec le prince et espérant la distraire ainsi de l'envie de retourner sur-le-champ à Londres; car, malgré les idées libérales de nos nobles démocrates de ce temps, ils ne pouvaient s'affranchir du prestige attaché à la royauté.

Le prince qui l'approchait ou l'attendait, était, en dépit de leurs airs indépendants, de leurs discours républicains, l'objet d'un vieux culte auquel le moins courtisan restait fidèle. Les habitudes anglaises avaient, à la vérité, rendu les devoirs de ce culte moins dangereux, les cérémonies moins fastidieuses; mais la religion était restée la même: celle qu'on a et qu'on aura toujours pour le pouvoir.

Chaque personne de la société s'était approchée pour saluer le prince. La vieille duchesse qui avait droit à la première politesse, l'attendait avec confiance; mais le prince, les yeux fixés sur Ellénore, saluait collectivement ceux qui se trouvaient là. A un mouvement qu'elle fit pour se retirer, il s'amusa à déconcerter son projet en s'emparant de Frédérik, pour lui montrer, dit-il, les beaux oiseaux qui venaient d'arriver des îles. L'enfant, ravi de les voir de près, et d'entrer dans les cages de ces oiseaux brillants de si riches couleurs et qu'il n'avait pu admirer que de loin, s'attache à la main du prince et le suit sans attendre la permission de sa mère.

On sait à quel point le prince de Galles était renommé pour ses nombreuses galanteries; et que l'honneur de lui plaire exposait à de grands dangers. Cependant il avait formé depuis longtemps une liaison fort peu dissimulée avec mistress Harbert, jeune veuve irlandaise, d'une grande beauté. Le roi se refusant à payer les dettes de son fils tant que cette liaison l'empêcherait de se marier, le prince s'était vu contraint de feindre une rupture, et de consentir à épouser sa cousine, la princesse Caroline de Brunswick. Trois mois devaient s'écouler avant la célébration du mariage, et le prince désirait employer cet intervalle le plus agréablement possible.

Aux compliments qu'il adressa à madame Mansley, à ses attentions marquées pour elle et pour son enfant, on devina bien vite ses projets de séductions. Et chacun devint très-curieux de voir comment ils seraient accueillis.

D'abord le prince tenant Frédérik d'une main, revint sur ses pas pour offrir son bras à Ellénore.

—Pardon, monseigneur, dit-elle en s'inclinant, sans accepter l'honneur qui lui était offert, mais madame la duchesse est là.

—Je vous remercie de me le rappeler, dit le prince, car auprès de vous on oublierait tous ses devoirs.

Alors, se tournant vers la duchesse de…, il la combla de joie en lui accordant la faveur à laquelle son rang et son âge lui donnaient tous les droits.

La conduite d'Ellénore, en cette légère circonstance, fut généralement approuvée, mais plus par M. Ham… que par tout autre. Il était accoutumé à voir le prince triompher si vite des scrupules et des obstacles en tous genres qui s'opposaient à ses désirs, qu'à la seule idée des hommages que Son Altesse pouvait adresser à Ellénore, il s'était senti pâlir d'effroi. Il se livrait au plaisir que lui causait la leçon donnée par Ellénore au prince, lorsque le colonel Saint-Léger lui dit à voix basse:

—Ah! si le prince rencontre de ces manières-là, c'en est fait; il deviendra amoureux à en perdre la tête!

—Vous croyez? demanda M. Ham… avec anxiété.

—Certainement, la nouveauté a un attrait irrésistible. Rencontrer la réserve, la rigueur peut-être, dans une occurrence où on n'a jamais eu le plaisir de combattre, c'est une bonne fortune qui doit captiver le coeur le plus frivole. Vous verrez si je me trompe.

—Si vous connaissiez comme moi tous les motifs qui doivent inspirer à madame Mansley la plus grande terreur pour un sentiment de cette espèce, vous ne…

—Raison de plus vraiment pour en être dominée, interrompit le colonel; à force d'y penser, on cède à ce qu'on craint.

—Quoi, vous avez si mauvaise idée de la vertu des femmes, que vous n'en croyez pas une à l'abri des séductions d'un prince royal?

—Ah! quant à moi, je les crois toutes fort sages, mais le malheur veut que je ne les vois pas toutes telles que je les suppose.

—Il serait possible que le prince de Galles n'eut point essuyé de revers!

—Cela n'est pas probable, j'en conviens, et, sans doute, il en aura sa part comme tout homme aimable; mais depuis que j'ai l'honneur d'être attaché à sa personne, je n'en ai pas vu d'exemple, c'est pour cela que je serais charmé…

—Ah! vous êtes désespérant! s'écria M. Ham…

Au même instant, il sentit qu'on s'emparait de son bras.

C'était Ellénore qui avait profité de la rencontre du prince avec M.
Fox, et de l'entretien qui s'en était suivi pour s'en échapper avec
Frédérik, et venir prier M. Ham… de les conduire en hâte à sa voiture.

L'instinct qui fait si vite deviner aux femmes les sentiments qu'elles inspirent, avait fait pressentir à Ellénore l'empressement que M. Ham… mettrait à la soustraire le plus tôt possible aux coquetteries du prince. En effet, il bénit M. Fox et la nouvelle qui lui avait servi à captiver un moment l'attention du prince, au point de ne pas s'apercevoir du départ d'Ellénore. Il l'aida à monter dans sa calèche, en lui promettant de l'excuser auprès de M. de Lally et de M. de Malouet qu'elle devait ramener, et en se chargeant de les reconduire chez lui où tous devaient dîner. Ellénore revint de cette promenade plus décidée que jamais à fuir toute occasion de se retrouver en si noble compagnie.