XLI
Le lendemain de cette promenade, de ce dîner offert de si bonne grâce par M. Ham… à l'élite des réfugiés qui se trouvaient à Londres, la nouvelle de la condamnation de Louis XVI vint les jeter dans la consternation. Encore plus frappés de la violation du pouvoir royal que du jugement inique qui faisait tomber la tête d'un innocent, les émigrés s'abordaient en levant les mains au ciel, mais sans proférer une parole, dans la crainte de maudire cette sanglante parodie devant quelque descendant d'un des bourreaux de Charles 1er. Dans cette affliction profonde, c'était un soulagement que d'en parler avec confiance, et le salon d'Ellénore devenait un asile précieux pour les malheureux Français qui pleuraient sur leur patrie; aussi, chaque jour, M. de Lally ou M. Malouet la suppliaient-ils d'y admettre quelque nouvelle victime de la Révolution. Refuser d'accueillir des proscrits, d'adoucir leur misère, c'était une prudence impitoyable, dont le coeur d'Ellénore n'aurait jamais eu le courage.
Ce même sentiment de fraternité pour tout ce qui souffrait, lui révèle le chagrin que la nouvelle de la mort du roi doit causer à madame Desprez; elle craint que la santé de la pauvre femme, déjà si faible, n'en soit accablée; elle se rend chez elle pour questionner la bonne Victorine sur l'état de sa maîtresse.
Elle entre dans la première pièce où la jeune apprentie travaille habituellement; elle ne l'y voit pas; sa broderie, son dé, sont tombés sur le plancher; tout prouve qu'elle a été interrompue vivement dans son travail par quelque événement.
C'est sans doute sa maîtresse qui se sera trouvée mal, pense Ellénore.
Et elle s'approche doucement de la porte qui sépare ce cabinet de la chambre de madame Desprez.
La porte est entr'ouverte et lui permet de voir que Victorine n'est pas là. Le bruit des pas d'Ellénore sur le plancher mal joint ne fait faire aucun mouvement à la malade. Ellénore la croit profondément endormie; et, poussée par une curiosité irrésistible, elle s'avance vers le lit, et elle a peine à retenir un cri de surprise en reconnaissant dans cette malade la marquise de M… la parente, l'amie la plus intime de la duchesse de Montévreux.
Elle reste un moment immobile, l'esprit envahi par cette pensée: le ciel livre à mes soins l'amie de celle qui m'a perdue, et je puis lui sauver la vie!… Alors, s'apercevant que la marquise de M… est sans connaissance, Ellénore prend le flacon de sels qu'elle portait sur elle, et le lui fait respirer. En cet instant, Victorine accourt suivie du docteur J…
—Sauvez-la, monsieur, sauvez-la, disait la pauvre fille en pleurant; puis apercevant Ellénore, elle s'écrie tout à coup: Ah! mon Dieu! que dira madame?…
—Rien, répond madame Mansley en serrant le bras de Victorine, car elle ne saura jamais que j'ai pénétré ici. En disant ces mots, elle passe dans l'antichambre, avant que les gouttes d'éther administrées par le docteur aient ranimé madame Desprez.
Dès qu'elle voit sa maîtresse revenue à la vie, Victorine la laisse avec le docteur, et vient expliquer à madame Mansley comment les dernières nouvelles arrivées de France avaient jeté madame Desprez dans un si violent désespoir qu'elle en était tombée à la mort.
—Rassurez-vous, mon enfant, le docteur la sortira de cette crise; mais il ne faut pas que le moindre trouble lui rende les convulsions qui l'ont plongée dans ce cruel état. Ainsi, promettez-moi de lui laisser toujours ignorer que je l'ai vue, et joignez-vous toujours à moi pour lui faire accepter les secours dont elle a besoin, sans qu'elle se doute d'où ils viennent. De mon côté, je vous jure de garder son secret, de ne parler d'elle à personne, à condition que vous continuerez à m'associer aux bons soins que vous lui rendez.
—Ah! madame, s'écria Victorine, c'est mettre le comble à vos bontés, car ma maîtresse ne me pardonnerait pas d'avoir laissé entrer quelqu'un ici qui pût la reconnaître.
Le docteur, en sortant, rassura Ellénore sur l'état de la marquise de
M…
—Elle s'était déjà donné la fièvre à force de travail, dit-il; maintenant, c'est à force de chagrin. Mais j'espère que le quinquina lui fera autant de bien cette fois-ci que l'autre. Cependant, il serait bon de la distraire un peu de ses idées noires. La malheureuse femme ne voit personne, et je soupçonne qu'elle n'a pas été accoutumée à une si austère solitude, car si la bonne Victorine suffit à son service, elle ne peut suffire à sa conversation, et, vous le savez, les Françaises vivraient plutôt sans manger que sans causer. Tâchez donc de lui trouver quelque bon causeur qui consente à la croire madame Desprez, à lui parler comme à une simple bourgeoise, tout en la traitant avec les égards dus à une duchesse. Cela ne doit pas être difficile, il ne manque pas ici de pauvres diables aussi comme il faut et aussi pauvres qu'elle.
—J'y penserai, dit Ellénore, mais songez avant tout qu'elle ne veut pas être reconnue.
En rentrant chez elle, madame Mansley apprend qu'un monsieur l'attend dans le salon. Redoutant une entrevue pénible, elle n'ose demander le nom de ce monsieur, et elle est agréablement surprise en reconnaissant le prince de P…
—Quel bonheur! s'écrie-t-elle; vous ici? cher prince.
—Ma foi! cela n'a pas été sans peine, dit le prince, en embrassant paternellement Ellénore. Pendant que la moitié de ces républicains féroces incarcéraient et tuaient notre roi, l'autre moitié nous chassait de la Belgique, et même de la Hollande, où je m'étais réfugié. Enfin, après bien des ennuis, des dangers, j'ai pu m'embarquer pour l'Angleterre, et je me trouve si heureux de vous revoir et d'être en sûreté ici, que j'oublie tout ce que j'ai souffert. D'ailleurs, qui oserait se plaindre de son sort, en pensant à celui qu'on a fait au roi de France et à celui qu'on réserve à sa famille!
Après avoir longtemps déploré les horreurs qui se passaient en France et la mort de tant de gens honorables et célèbres, la conversation se porta naturellement sur les amis qui restaient. Ellénore questionna le prince sur plusieurs personnes qu'il voyait habituellement à Bruxelles, telles que le chevalier de Panat, le comte de Lauraguais; mais elle ne prononça pas le nom de M. de Savernon.
—Vous ne me demandez pas ce que devient Albert, dit le prince, et pourtant il a bien quelque droit à votre intérêt.
—C'est que, vous voyant garder le silence sur lui, j'ai pensé qu'il ne lui était rien arrivé d'extraordinaire.
—Eh bien, vous vous trompez; en l'abandonnant à sa folie, vous lui avez ôté le courage de porter plus longtemps le joug qui lui pesait: il s'en est affranchi.
—Quoi! il aurait rompu avec la princesse de Waldemar!
—Ah! mon Dieu, oui, sans nul égard; et quand je lui en ai fait le reproche, il m'a répondu que votre ascendant sur lui pouvait seul le contraindre à continuer un servage qui lui devenait insupportable, et qu'en dédaignant de le diriger par vos sages conseils, vous l'aviez rendu à son indépendance; qu'il était bien assez pénible de ne pouvoir consacrer sa vie à la femme qu'on aime, sans la soumettre à celle qu'on n'aime plus, et une foule d'autres mauvaises raisons que sa passion lui fait trouver les meilleures du monde.
—Mais où est-il? demanda Ellénore dans un grand trouble.
—Nous n'en savons rien. Lorsque l'armée des patriotes a forcé la princesse à quitter Bruxelles, il l'a conduite jusqu'à la ville d'Allemagne où elle désirait aller attendre le résultat des événements; puis, lorsqu'il l'a vue en sûreté et fort agréablement établie dans le château d'un de ses parents, il l'a laissée en lui écrivant pour adieu que son devoir l'obligeait à se rendre auprès des princes.
—Et savez-vous si effectivement il est auprès d'eux?
—Je sais positivement qu'il n'y est pas, reprit le prince en souriant, mais, du reste, j'ignore ce qu'il est devenu.
»Il parlait sans cesse de retourner en France pour sauver sa fortune, pour revoir son vénérable oncle, pour l'arracher à l'échafaud qui le menaçait.
—Il aura peut-être accompli ce fatal projet, dit Ellénore, il est peut-être prisonnier dans un de ces cachots qu'on ne quitte que pour aller à la mort?
—J'espère que non, dit le prince, en voyant pâlir Ellénore. Son arrestation aurait été mise dans les journaux; mais je recevrai bientôt une lettre qui m'apprendra où il est, je n'en doute pas, et je le saurais déjà s'il n'avait pas craint de me voir instruire la princesse du lieu de sa retraite; il n'a pas tort, car les élégies qui suivent les ruptures sont aussi fastidieuses qu'inutiles, et le mieux est de les éviter.
La visite de M. Ham… interrompit la conversation; il parut charmé de revoir le prince de P… qu'il avait connu lors du premier voyage que le prince avait fait à Londres. Il connaissait l'affection d'Ellénore pour cet excellent ami, et l'idée de le faire servir au dessein qu'il formait, lui rendait sa présence doublement précieuse.
XLII
Un Anglais riche pense rarement à s'enrichir encore par la dot de sa femme. Et pour peu qu'il soit courageux, on le voit tout sacrifier sans regrets au bonheur de posséder celle qu'il aime. Cependant M. Ham… ne se dissimulait point les propos médisants, les reproches de famille qu'il aurait à braver en épousant la mère de Frédérik; mais peu lui importait qu'elle fût méconnue, calomniée par le monde, c'était une raison de plus pour lui de se faire son vengeur. M. Ham… doué d'assez d'avantages pour mériter l'attachement d'une personne distinguée, ne se faisait pas d'illusion sur l'espèce de reconnaissance qu'il inspirait à Ellénore; c'était une amitié sans alliage, très-différente de ces amitiés coquettes dont les manières franches, et même un peu brusques, ne sont qu'un prétexte à des familiarités intimes. Aussi M. Ham…, en homme d'esprit judicieux, ne se flattait-il point d'entraîner madame Mansley dans la moindre démarche dont il pût se faire un droit à sa préférence. Il la connaissait déjà assez pour savoir qu'elle ne pouvait être la proie ni du caprice, ni de l'occasion, ni même de toutes les séductions de l'amour-propre. L'attrait d'une existence honnête et honorée devait seule captiver cette âme si fière, et si souvent humiliée. Reprendre dans la société la place qu'on lui contestait, soustraire son fils aux embarras d'une situation difficile, à la défense continuelle d'une réputation calomniée, lui assurer un protecteur, un guide dans ce monde où la première inconséquence décide quelquefois du malheur de toute la vie, étaient les seuls motifs qui pussent déterminer Ellénore à accepter l'offre honorable que M. Ham… se flattait de lui faire agréer.
Tout à l'espérance de voir bientôt réaliser son rêve de bonheur, tout à la joie pure de méditer une bonne action dont la félicité de sa vie entière doit être la récompense, M. Ham… attend avec impatience que les premiers jours du deuil de la mort de Louis XVI soient passés pour demander un moment d'entretien au prince de P…: car, parler d'un intérêt personnel à travers cette tragédie nationale, n'eût pas été convenable. On devine le sujet de cet entretien, et avec quel empressement le prince de P… se chargea de parler le premier à Ellénore d'une proposition qu'il regardait comme le prix dû à ses nobles sentiments et à sa conduite courageuse.
Lorsque le prince, avec le visage rayonnant et la démarche aisée d'un ambassadeur porteur de bonnes paroles, arrive chez Ellénore, il la trouve avec plusieurs personnes, parmi lesquelles était le colonel Saint-Léger.
Il venait de se faire présenter par le comte de Lally Tollendal, en qualité d'envoyé du prince de Galles; Son Altesse priait madame Mansley de vouloir bien lui donner les noms et l'adresse des familles françaises qu'elle savait être nouvellement réfugiées à Londres ou aux environs, afin qu'elle pût s'unir à elle pour les secourir dans leur infortune. Cette prière, venant d'une Altesse Royale, avait toute l'autorité d'un ordre; et d'ailleurs, le motif en était si louable, qu'on ne pouvait se refuser d'y obéir.
Ellénore répondit avec grâce, mais d'un air assez froid, qu'elle se conformerait aux volontés généreuses du prince de Galles; elle pensait qu'en n'ajoutant rien à ce peu de mots, la conversation tomberait, et que le colonel abrégerait sa visite; mais il paraissait décidé à profiter le plus longtemps possible du droit que lui donnait sa présentation, de ne partir qu'avec celui qui l'avait amené.
Personne ne s'abusa sur le vrai motif de cette ambassade; c'était un prétexte choisi par le prince pour établir un rapport indirect entre Ellénore et lui, et il espérait bien que, cette occasion une fois trouvée, de lui écrire ou de la voir, amènerait tout naturellement le succès que d'ordinaire les plus jolies femmes ne lui faisaient pas attendre.
Le colonel Saint-Léger avait la réputation d'un homme fort aimable, dont l'unique défaut était d'aimer le prince de Galles avec trop d'aveuglement, et de ne pas assez le contrarier dans ses caprices; mais il n'entrait aucun vil calcul dans cette faiblesse; sa grande habitude de vivre à la cour lui avait souvent prouvé la vérité de cette maxime française: «Donner des conseils, c'est prendre de la peine pour déplaire.» Et dans la certitude de n'être point écouté, il s'évitait des représentations inutiles. D'ailleurs, la bienfaisance du prince envers les réfugiés français était une réalité encore plus qu'un prétexte, et l'on s'empressait de lui offrir des occasions de la mettre à l'épreuve.
La fierté des émigrés ne rendait pas cette tâche facile. Il fut convenu entre le colonel et madame Mansley qu'ils se réuniraient pour faire la liste des personnes qui méritaient le plus la protection du prince royal; et lorsqu'il fallut inscrire les premiers noms…
—Vraiment je ne serais pas embarrassé de vous en dicter, dit M. de Lally à Ellénore, qui tenait la plume; mais la plupart de ceux que je sais être dans la plus profonde misère sont capables de me démentir. Il n'y a pas de métier auquel ils ne se résignent plutôt que d'accepter des secours. Heureux encore lorsqu'ils choisissent un état inoffensif, car, lorsqu'ils se font arracheurs de dents, comme M. de Basmarais, ou pâtissiers comme M. de F…, ils risquent de devenir bourreaux ou empoisonneurs le plus innocemment du monde.
—Quoi! s'écria-t-on, M. de Basmarais s'est fait dentiste? En êtes-vous bien sûr?
—Vraiment, il n'aurait tenu qu'à moi de mettre son talent à l'épreuve, reprit M. de Lally, je souffrais l'autre jour comme un martyr, le maître de la maison où je loge m'engage à aller consulter une espèce de charlatan français qui fait des cures étonnantes, à l'aide d'un élixir miraculeux, et enlève les dents avec une adresse extrême. Je me rends aussitôt chez cet homme incomparable, et fort heureusement, avant de lui livrer ma tête, je regarde la sienne; malgré l'étonnante perruque blonde qui cache ses cheveux noirs, malgré les lunettes qui dissimulent son regard, je reconnais l'honnête gentilhomme, le châtelain dont la terre était voisine des nôtres, et la peur de tomber dans ses mains ignorantes paralyse aussitôt ma douleur. Il s'obstine à vouloir m'opérer, se flattant de n'être pas reconnu. Je le menace de le saigner de force, car j'ai autant de droits à faire de la chirurgie, que lui à massacrer la mâchoire des malheureux qui viennent le consulter.
»Frappé de la justesse de cette réflexion, il part d'un éclat de rire; j'en fais autant. Mais bientôt, revenant au sérieux de la situation, il me supplie de ne pas nuire à sa renommée en parlant du peu d'études qu'il a faites pour arriver à ce prodigieux talent.
»—Quoi! vraiment, lui dis-je, vous arrachez vous-même les dents à ces pauvres gens?
»—Pourquoi pas? me répondit-il; on se fait un monstre de ces sortes d'opérations, mais rien n'est si simple, c'est l'affaire d'une petite tenaille; et si vous voulez, je vais vous le prouver.
»—Grand merci! lui ai-je répondu; j'aime mieux avoir recours à votre eau miraculeuse, je la crois beaucoup plus innocente que votre petite tenaille.
»Et je me suis emparé de plusieurs bouteilles de cet élixir, dont j'ai eu beaucoup de peine à lui faire accepter le prix marqué dessus, tant il avait la confiance de sa juste valeur. Allez donc proposer à cet homme-là de vivre des bienfaits d'un prince!
Ellénore aurait pu joindre à cet exemple celui de madame Desprez et de beaucoup d'autres; mais, sans dénoncer les pauvres fiers qui désiraient rester inconnus, elle proposa plusieurs moyens de les secourir à leur insu, en gagnant leurs fournisseurs ou les domestiques dévoués qui s'obstinaient à les servir sans gages, et quelquefois sans dîner. On applaudit à toutes les ruses ingénieuses que son coeur lui fournit, pour améliorer le sort de tant de nobles familles, et le colonel Saint-Léger promit de seconder de tout son zèle les intrigues charitables imaginées par la bonté de madame Mansley pour satisfaire la générosité du prince.
M. de Ham…, en voyant s'établir entre le colonel, le prince royal et Ellénore cette complicité de bonnes actions, éprouva un sentiment pénible, et il insista de nouveau auprès du prince de P… pour qu'il fît à Ellénore la proposition que les visites de la veille l'avaient contraint de remettre à un autre moment.
—Soyez tranquille, dit le prince, il n'y a pas de temps de perdu!
—Mais si le prince royal se met en tête de lui plaire?
—Oh! je la connais, et je ne pense pas qu'il y parvienne facilement.
—Ce sont justement les obstacles qu'il y trouvera qui me font frémir. Il est déjà bien assez séduisant par sa personne et par sa position; et pour peu que la contrariété le porte à aimer, à se dévouer comme moi, je suis perdu.
—En tout cas, dit le prince en souriant, il vaudrait mieux que ce fût maintenant que plus tard; mais je ne crois pas que vous ayez rien à craindre de ce côté, ajouta le prince en pensant à son jeune ami, M. de Savernon, dont l'amour lui paraissait beaucoup plus dangereux pour Ellénore que celui du prince de Galles.
Cette pensée lui fit hâter son entretien avec madame Mansley. Il choisit le moment de la matinée où elle ne recevait personne, pour se faire annoncer. Présumant bien qu'il avait à lui parler de choses importantes, elle n'hésita pas à le recevoir.
A la suite d'un court préambule, le prince arrive au sujet qui l'amenait près d'elle, et se félicite à la vue de l'impression agréable qui se peint sur les traits d'Ellénore, en écoutant l'offre honorable que le prince lui faisait au nom de M. Ham….
—Quoi! s'écria-t-elle, je ne suis donc pas un objet de mépris?… on peut donc deviner à travers les malheurs, les humiliations qui m'ont accablée, que je ne les ai pas mérités; que nulle action honteuse ne m'a placée au rang des femmes que la société repousse. Ah! bénie soit l'âme honnête qui a su lire dans la mienne! Je jure de lui conserver toute ma vie la même reconnaissance qu'on a pour Dieu! car lui aussi me rend l'existence, et la seule qu'on chérisse, celle de l'âme. L'idée de son dévouement me consolera de toutes les injustices que le sort me réserve encore. Il me rehausse à mes propres yeux, car le plus cruel des effets de la calomnie, des dédains prolongés, est de vous faire douter de ce que vous valez. J'ai pu être la femme d'un honnête homme, justement honoré de tous ceux qui le connaissent, me dirai-je; et ce souvenir apaisera le sentiment amer qui se révolte souvent en moi contre les coups d'une méchanceté aveugle.
—Cette méchanceté s'adoucira bientôt, dit le prince; la femme du banquier Ham… fera vite oublier la dupe du marquis de Rosmond. L'essentiel est d'être bien placée dans le monde pour y attendre le jour où il doit vous rendre justice.
—Ce jour viendra trop tard pour moi, je le pressens, aussi ne laisserai-je jamais personne s'associer à mon triste sort.
—Quoi! vous refuseriez l'offre de Ham…? vous refuseriez de faire taire les bruits injurieux dont votre position est le prétexte? Ce serait un acte de démence.
—Dont je serai seule victime, reprit Ellénore, et je préfère rester malheureuse, à payer mon bonheur aux dépens de celui d'un mari qui ne m'inspirerait que de la reconnaissance.
—Qu'importe! l'amour viendrait ensuite, et lors même qu'il ne viendrait pas, cela ne serait pas un grand mal. Rien n'est si inutile en ménage.
—Non, j'estime trop M. Ham…, je suis trop touchée de son offre généreuse pour n'y pas répondre avec toute la loyauté de mon caractère; je ne saurais l'aimer, comme il a le désir, le droit d'être aimé, et il mérite une femme moins calomniée, plus tendre et plus dévouée que moi.
—Beau sentiment qui n'a pas le sens commun, s'écria le prince vivement; d'ailleurs il ne s'agit pas de vos inclinations romanesques, ni de votre intérêt personnel. C'est celui de votre fils qu'il faut considérer, et quand vous aurez réfléchi sur les avantages qu'il doit retirer de ce mariage, je suis certain que toutes les belles raisons que vous cherchez pour motiver votre refus s'évanouiront comme un songe.
Alors le prince entra dans les détails de tout ce qui résulterait d'heureux pour Frédérik dans cette union qui replaçait Ellénore au rang dont elle était digne, et insista particulièrement sur l'obligation où son fils ne serait plus d'avoir toujours l'épée à la main pour faire taire les médisants acharnés à la réputation de sa mère.
Le prince parla longtemps sur ce sujet sans qu'Ellénore pensât à l'interrompre. Accablée sous le poids de raisonnements aussi puissants, elle sentait qu'y résister c'était se rendre coupable envers cet enfant dont le bonheur était son unique joie, son premier devoir. A mesure que le prince rendait cette vérité plus évidente à l'esprit d'Ellénore, il la voyait pâlir; de grosses larmes s'échappaient de ses yeux sans qu'elle les sentit couler. Elle semblait abîmée dans le recueillement qui précède un grand sacrifice.
—Je conçois, ajouta le prince, qu'on ait besoin de réfléchir avant de prendre une aussi importante décision, et je ne crains pas de vous laisser tout le temps nécessaire pour la méditer, bien certain que plus vous y penserez, et plus vous trouverez d'excellentes raisons pour assurer à vous et à votre enfant une existence douce et honorable.
En finissant ces mots, le prince de P… serra affectueusement la main d'Ellénore, et sortit.
XLIII
—Va voir ta mère, dit le prince de P… au petit Frédérik qu'il rencontra au bas de l'escalier, au moment où il venait de laisser Ellénore tout à sa rêverie, va, ta présence et tes caresses feront plus que toute mon éloquence.
Et l'enfant, croyant que sa mère avait quelque chose à lui donner, s'empressa d'aller vers elle.
—Il le faut, pensa Ellénore en le voyant entrer. Que sont mes scrupules, mes voeux pour le repos et l'indépendance, en comparaison du bonheur de cet enfant! Que de justes reproches il serait en droit de m'adresser un jour en le privant d'un guide, d'un appui, s'il se voyait l'objet des dédains, des plaisanteries offensantes de ses camarades de collége, et plus tard, rejeté d'un monde où le malheur de sa naissance est puni comme un crime. Le prince a raison, il ne m'est pas permis d'hésiter à sortir mon fils d'une position honteuse et périlleuse pour conserver une liberté inutile. Qu'importe le plus ou moins d'ennuis attachés à mon existence! n'a-t-elle pas été pour jamais flétrie le jour où la calomnie, la trahison m'ont livrée aux injustes mépris des gens du monde? Puisqu'il n'est plus de bonheur pour moi, que j'assure au moins le tien, ajouta-t-elle en serrant Frédérik contre son coeur.
Cette résolution si louable, Ellénore s'étonna d'éprouver tant de peine à l'accomplir; mais la femme qui a le plus à se plaindre de l'amour ne renonce pas sans regret à la chance d'en souffrir encore. La passion est la vie de certaines âmes: on dirait que Dieu ne les jette sur cette terre de douleurs que pour aimer et pleurer.
Les attentions du prince de Galles pour Ellénore, le soin qu'il prenait de lui envoyer chaque jour les plus belles fleurs des serres royales, les fruits les plus rares, et tout cela sans qu'elle pût les refuser, car le colonel de Saint-Léger les offrait toujours en son nom, toutes ces preuves d'une coquetterie qui prenait les apparences d'un sentiment discret, inspiraient une sorte de crainte à Ellénore, qui ajoutait une raison de plus à toutes celles qu'elle avait déjà de se mettre sous la protection d'un mari.
Cependant Ellénore délibéra encore quelques jours avant de répondre irrévocablement à la proposition de M. Ham… C'était, disait-elle, pour lui laisser à lui-même tout le temps d'y réfléchir, et de la rétracter si les inconvénients attachés à cet excès de dévouement se révélaient à lui en dépit de son amour. Mais en croyant céder à un sentiment généreux, elle obéissait simplement à cette répulsion invincible qu'éprouve toute femme à se donner par raison.
—J'exige de vous une réponse par écrit, avait dit le prince de P… à Ellénore, autrement l'ami Ham… croirait que je prends sur moi de vous engager près de lui plus que vous ne voulez l'être; il est essentiel qu'il sache par vous-même les motifs qui vous déterminent à accepter sa main, et la sorte d'affection que vous lui apporterez en retour d'un attachement sans borne. Il n'a pas l'ambition d'être adoré, je le sais, mais l'homme le plus modeste s'attend souvent à plus qu'on ne lui accorde, et il ne faut pas le laisser dans des illusions que la vie conjugale saurait bientôt détruire. Je vois de grands élémens de bonheur dans cette union, justement parce qu'il n'y a d'amour que d'un côté, et que la sagesse sera de l'autre.
—J'écrirai ma réponse demain matin, dit Ellénore avec résignation; vous aurez ma lettre avant l'heure où vous devez aller dîner chez M. Ham…
En ce moment arrivèrent le petit nombre de personnes qui se réunissaient pour prendre le thé chaque soir chez madame Mansley; il fallut soutenir une conversation moitié sérieuse, moitié frivole, et entièrement étrangère aux idées qui occupaient son esprit.
La présence de M. Ham…, et l'anxiété peinte dans ses yeux, dans son agitation muette, rappelaient seules à Ellénore l'importance de sa situation. Un simple mot d'elle pouvait changer l'inquiétude douloureuse en joie délirante. Mais ce mot, elle ne pouvait obtenir de sa bouche de l'articuler. Un regard presque tendre aurait produit le même effet, mais elle ne pouvait se résoudre à lever les yeux sur celui à qui elle allait consacrer le reste de sa vie. Son coeur loyal se refusait à ces ruses innocentes qui consistent à donner plus d'espérances qu'on n'en peut réaliser.
La contrainte qu'éprouvaient Ellénore et M. Ham… aurait jeté beaucoup de froid sur la conversation, si le prince de P… ne l'avait soutenue par un enjouement qui ne lui était pas ordinaire depuis que les événements l'avaient forcé à s'expatrier. Impatienté de voir Ellénore prendre si peu de pitié du malaise de M. Ham…, de paraître se plaire à prolonger une pénible incertitude, le prince disait en riant une foule de choses aventurées, dans l'idée que cette gaieté sans sujet apparent prouverait à M. Ham… qu'il n'avait pas à redouter une réponse contraire à ses voeux, car la politesse seule aurait suffi pour empêcher le prince de se montrer si joyeux de lui apporter une mauvaise nouvelle.
—Pour être de si bonne humeur, cher prince, dit M. Lally de Tollendal, il faut que vous ayez appris la délivrance de quelques-uns de nos pauvres amis, ne nous en gardez pas le secret, je vous en conjure.
—Hélas! depuis la nouvelle de la sortie de Paris de la maréchale d'Aubeterre et de l'évasion miraculeuse de M. d'Herville, je n'en ai reçu que de fort inquiétantes, répondit le prince. Vous savez qu'après s'être sauvé de la prison de l'Abbaye, déguisé en mendiant, il a passé plusieurs nuits à Paris, caché dans des chantiers, frémissant à chaque voie de bois qu'on y venait chercher et qu'enfin, à la faveur d'un certificat de plusieurs années de services comme postillon chez un Anglais, il est parvenu à passer la frontière. Quand madame de Baleroy, sa belle-mère, l'a vu arriver, elle a pensé mourir de joie. J'apprends aussi que le vicomte de Ch… quitte les belles forêts de l'Amérique pour venir partager nos malheurs; cela est digne de son noble caractère. Dès qu'il sera ici je vous le ferai connaître, et vous m'en remercierez, car c'est un jeune homme un peu rêveur, mais d'un esprit à la fois profond et brillant. Si jamais il lui prend fantaisie d'écrire, je crois qu'il obtiendra de grand succès. Sans compter qu'avec tout cela il a les plus beaux yeux du monde.
»Quant aux lettres de nos malheureux officiers, ajouta le prince de P…, elles ne sont pas consolantes. Le chevalier de Beausire nous écrit «qu'en partant d'En…, avec le duc de Bourbon, il avait 12 livres pour tout argent, qu'il était resté deux mois avec la même chemise, se mettant au lit pour la faire laver quand elle était trop sale. Il ajoute que la misère est au comble dans notre armée, les malades n'y ont pas de quoi se faire soigner, et la mauvaise nourriture donne la dyssenterie aux officiers comme aux soldats.»
»Certes, ce ne sont pas de semblables nouvelles qui me mettent en bonne humeur, continua le prince, mais plus on souffre du malheur de ses amis, plus on se réjouit de la félicité de celui que le ciel favorise, et j'ai dans ce moment l'espoir de voir un homme auquel je porte un grand intérêt, atteindre au sort le plus heureux.
Ces derniers mots furent accompagnés d'un air si fin, que tout le monde les comprit. Les regards se portèrent sur M. Ham…, dont l'amour était peu dissimulé, aussi chacun en observait-il les progrès. L'embarras qu'il éprouva de l'indiscrétion bienveillante du prince changea aussitôt les soupçons en certitude.
—Quoi! vraiment? dit le chevalier de Pa… en fixant ses yeux malins sur Ellénore. Eh bien, j'en serais charmé.
Mais elle, sans lui répondre, sonna pour faire servir le thé; c'était une manière de prouver que ce sujet d'entretien l'importunait; il n'en fut plus question.
Cependant, chacun garda l'idée que la confidence du prince avait dû faire naître. Le chevalier de Pa… en causait tout bas avec M. de Lally dans un coin du salon pendant qu'Ellénore prenait le thé avec les autres personnes qui se trouvaient là, lorsqu'on annonça lord Bor… et le colonel Saint-Léger.
Ces derniers arrivés, après avoir satisfait aux politesses dues à la maîtresse de la maison, voulurent savoir ce qui animait si vivement la conversation du chevalier et de son ami; comme ils n'en faisaient pas mystère, le colonel s'écria:
—Un mariage!… En êtes-vous bien sûrs?
—Autant qu'on peut l'être de ce qu'on voit, dit le chevalier; à en croire le prince P…, les parties intéressées sont d'accord, il n'y a plus que la bénédiction à recevoir.
—La mienne leur manquera toujours, reprit le colonel; condamner une si jolie personne à la chaîne conjugale, à la tyrannie jalouse d'un mari; avec tant d'esprit, d'élévation dans le caractère, la réduire à l'état de bonne femme de ménage, ah! cela crie vengeance, et il se trouvera, je l'espère, quelque bon génie qui l'arrachera à cette horrible destinée.
En parlant ainsi, le colonel se rapprocha de madame Mansley, espérant deviner à quelques mots d'elle ce qu'il devait penser du mariage que le chevalier disait si prochain; mais l'attitude sévère que conservait Ellénore avec M. de Saint-Léger ne l'encourageait pas à lui parler d'événements aussi intimes; et d'ailleurs, le désir d'éviter toute allusion, toute plaisanterie sur un acte dont l'importance la terrifiait, lui avait fait placer la conversation sur un autre sujet.
Cependant le colonel ne veut pas rester dans l'incertitude sur un fait qui ne le surprendrait pas seul. Il s'approche du prince de P…, et se décide à le questionner franchement à propos du futur mariage de madame Mansley.
—Qui vous a donné cette nouvelle? demanda la prince.
—C'est le chevalier de Pa…, il m'a dit la tenir de vous.
—C'est une plaisanterie de sa part, reprend le prince, qui croit plus sage de ne point faire connaître ce mariage au prince de Galles avant qu'il ne soit accompli. Le chevalier aura interprété tout de travers un mot que j'ai dit au hasard, ajoute-t-il; et voilà comme on fait des histoires à plaisir!
—Entre nous, j'avais peine à croire à tant d'aveuglement des deux parts, reprit le colonel en souriant. Elle est trop belle, et lui trop raisonnable pour faire chacun une si grande folie.
Le prince laissa le colonel dans cette assurance, et se retira de bonne heure en disant à voix basse à Ellénore:
—N'oubliez pas la lettre que j'attends demain.
XLIV
Tout se réunissait pour affermir Ellénore dans la résolution qu'elle avait prise, et qui lui semblait irrévocable; pourtant elle passa la nuit entière à chercher comment elle pourrait refuser la main de M. Ham…, sans mériter d'être blâmée par ses amis, et plus tard par son fils.
Ce ne fut qu'après une longue hésitation qu'elle se mit à écrire cette réponse si désirée, qui allait la lier éternellement à un ami, et la fixer en Angleterre. Bien que la France fût désertée alors par tous ceux qui pouvaient la fuir, l'idée de ne plus y revenir était insupportable à Ellénore; elle prévoyait la chute prochaine de l'atroce gouvernement qui terrifiait alors ce beau pays, et l'espoir de finir ses jours dans la retraite, quoique au milieu de Paris, était une douce pensée qu'elle n'abandonnait pas sans de vifs regrets.
—Mais à quoi bon ajouter à ses peines, se dit-elle, en relatant ainsi l'un après l'autre les sacrifices que le devoir m'impose! l'intérêt de mon fils commande, obéissons.
Alors elle commença sa lettre à M. Ham…; elle avait déjà écrit tout ce que sa franchise et sa reconnaissance lui dictaient; elle cherchait encore les mots les plus propres à adoucir l'aveu qu'elle se croyait obligée de lui faire, lorsqu'elle entendit un grand bruit dans son antichambre.
—On ne peut entrer, criait Germain, madame a défendu sa porte.
Et d'autres voix se mêlant aux cris de Germain, on ne distinguait plus aucun mot; enfin la porte s'ébranle, le domestique fait de vains efforts pour empêcher qu'on ne l'ouvre, il est repoussé par une main vigoureuse jusqu'à l'autre bout de l'antichambre, et madame Mansley voit entrer le comte de Savernon.
La pâleur est sur son front, le délire dans ses yeux; tremblant à la fois de crainte et de colère, il paraît dans tout le désordre d'un homme au désespoir.
A son aspect Ellénore reste interdite, elle n'a pas même la force de s'indigner contre l'audacieux qui viole ainsi son asile, tant l'apparition d'Albert dans ce moment décisif lui semble un obstacle envoyé par Dieu même, pour rompre le lien qu'elle va former.
M. de Savernon, en la voyant ainsi muette d'étonnement et respirant à peine, sent tout à coup s'apaiser la fureur qui l'avait porté à cet acte de violence, il tombe aux genoux d'Ellénore, et la regardant à travers ses larmes:
—Ah! dites que ce n'est pas vrai, s'écria-t-il; dites que jamais un autre… et la douleur l'empêchant de continuer, il cache sa tête entre ses mains, comme honteux de ne pouvoir surmonter son émotion.
—Il le faut… répond Ellénore, d'une voix à peine articulée, et sans faire parade d'un ressentiment qu'elle n'éprouvait pas. Car en pénétrant chez elle contre sa volonté, elle savait qu'Albert obéissait à un sentiment vrai, passionné; et que le traiter avec dédain ou avec courroux, c'était risquer de le porter au délire.
—Non, rien ne peut vous y contraindre… dit-il avec véhémence, à moins que l'amour ne vous…
—L'amour? interrompit Ellénore; je ne peux plus en avoir pour personne.
—S'il est vrai, pourquoi vous marier? pourquoi sacrifier votre liberté? pourquoi me mettre au désespoir?… Savez-vous jusqu'où la crainte de vous voir à un autre peut porter ma rage, le sais-je moi-même!… Depuis que le prince m'a parlé de ce mariage, je n'ai plus ma tête; je sens que je mourrai avant qu'il ne s'accomplisse: oui… je ne reculerai devant aucun tort, aucun malheur, aucun crime pour l'empêcher…
—Est-il possible! s'écria Ellénore, rendue au courage par la menace; vous que je croyais noble, généreux, sensible; vous que j'aurais imploré dans mes peines, comme un appui, un ami consolateur; vous ne pensez qu'à mettre le comble à tous les maux qui m'accablent. Ma position dans le monde m'expose à d'injustes mépris, vous ne voulez pas que j'en sorte: l'amour le plus pur m'a perdue aux yeux du public, vous voulez qu'un amour coupable justifie les humiliations dont on m'abreuve, vous voulez m'enlever ma propre estime… Ah! vous êtes le plus cruel de tous mes ennemis…
—Je ne veux rien que votre pitié, Ellénore! Ah! ne me refusez pas! Songez que dans l'état où me plonge l'idée de ce mariage, vous seule pouvez diriger mes actions; que l'accent de votre voix est le seul qui parvienne à mon coeur; que vous êtes ma folie, ma raison, et que vous seule porterez le remords de ce que je puis tenter dans l'excès de ma douleur.
—Oh! mon Dieu! que faire? disait Ellénore vivement émue; quels conseils dois-je écouter?…
—Ceux de votre coeur. Il est impossible qu'il ne soit pas touché de mon supplice, qu'il ne soit pas effrayé de ma démence. Ah! par grâce, épargnez-nous à tous trois des malheurs irréparables.
—Mais par quels moyens? J'ai donné ma parole au prince, j'ai juré sur la tête de mon fils de me sacrifier à son bonheur… Je me suis enchaînée… je ne saurais…
—Ah! dites un mot, hésitez seulement; et cent obstacles vont naître contre ce fatal projet; des événements imprévus vont vous relever de vos serments, il n'est rien que je ne puisse tenter pour vous affranchir.
—Gardez-vous-en bien, interrompit Ellénore indignée; si l'on peut soupçonner que vous êtes la cause de cette rupture, si vous osez provoquer M. Ham… je ne vous revois de ma vie.
—Ah! vous l'aimez! s'écrie Albert anéanti. Je n'ai plus d'espoir…
—Cette lettre vous apprendra si je cédais à d'autre sentiment qu'à l'amour maternel. En l'écrivant j'étais loin de vous attendre; lisez, ajouta Ellénore en présentant à M. de Savernon la lettre commencée où elle exprimait à M. Ham… le regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir répondre à son amour que par l'amitié.
A peine Albert a-t-il jeté les yeux sur ce papier que, rendu à la vie par l'espérance, il jure de se soumettre à tout ce qu'exigera Ellénore, pourvu qu'elle ne le condamne pas à la voir au pouvoir d'un autre. Il lui peint avec une éloquence si persuasive le désir féroce qui s'empare de lui à cette seule idée, son impuissance à combattre les affreux projets que lui dictent le désespoir, la vengeance, qu'effrayée des malheurs qui doivent en résulter, Ellénore promet d'ajourner sa réponse à M. Ham…
Pour prix de cette concession, elle exige que M. de Savernon ne reste pas à Londres; sinon, elle s'en éloignera elle-même, et Albert aura de plus à se reprocher de l'avoir privée de la présence et des consolations de ses amis.
—Qu'exigez-vous, grand Dieu! s'écria-t-il, vous ignorez donc ce que le besoin de vous voir peut me faire faire? J'ai été ingrat, impitoyable pour celle dont l'amour sans bornes aurait dû m'enchaîner. Je me suis fait un droit de l'abandonner en lui avouant sans pitié l'amour qui me dévore, cet amour si différent de la pâle reconnaissance qui m'attachait à elle. Enfin le besoin de vous revoir m'a rendu méchant, barbare; j'ai tout bravé pour n'être qu'à vous, pour vivre de l'air que vous respirez et vous m'ordonnez de partir!
—Elle a bien raison! dit le prince en entrant; j'avais prévu que la folie d'Albert l'amènerait ici, et j'arrive pour vous soutenir dans la résolution que vous avez prise et qu'il veut vous faire abandonner, ajouta le prince en s'adressant à Ellénore. J'ai beaucoup d'amitié pour lui, je le crois très-sincère dans son sentiment pour vous; mais il n'est pas libre…
—Les lois nouvelles vont rompre tous mes liens, interrompit Albert.
—Votre fils a besoin d'un protecteur, madame.
—Je jure de lui servir de père jusqu'au moment où il me sera permis de l'adopter…
—Ce moment n'arrivera pas, reprit le prince d'un ton impérieux, car vous savez, Albert, que le caractère et les principes de madame de Savernon ne lui permettront jamais de consentir à un divorce, et je vous connais trop pour vous croire capable de calomnier sa réputation de sainte, en l'accusant devant un tribunal. D'ailleurs exilés, chacun de votre côté, ayant tous vos biens sous le séquestre, vous ne pouvez réclamer aucune autorité française sans vous exposer à porter tous deux votre tête sur l'échafaud. Soumettez-vous donc, comme nous tous, à votre cruel sort; et n'entraînez pas dans votre malheur cette chère Ellénore à qui le ciel doit tant de réparations. N'empêchez pas l'honnête homme qui a su découvrir ce qu'elle mérite à travers les infâmes calomnies dont on l'accable, de la rendre à la société, aux douceurs de la famille, à la considération qui lui est due. Songez que l'honneur vous défend de l'arracher à une existence que vous ne pouvez lui donner, et que c'est vous mettre au niveau de celui qui l'a indignement trompée pour satisfaire sa passion que de la contraindre à un aussi grand sacrifice.
—C'est juste… dit Albert d'une voix étouffée… que suis-je… en comparaison… de son repos… de tous les biens qu'on lui offre… Qu'importe que je succombe… à mon…
Et les larmes l'empêchèrent d'achever.
Ellénore, plus touchée de l'accablement où elle voit Albert qu'elle ne l'avait été de l'éclat de son désespoir, s'empresse de demander au prince quelques jours encore avant de faire parvenir sa réponse à M. Ham…
—Il ne saurait s'étonner de me voir longtemps réfléchir avant de prendre une décision aussi importante, ajouta-t-elle, et je croirais manquer à l'honneur, à la délicatesse, en ne méditant pas avec conscience sur tous les devoirs que ce grand acte m'impose.
—A quoi bon ces délais, ces prétextes?… C'est sa peine qui vous afflige, dit le prince en montrant Albert… En sera-t-elle moins vive dans quelques jours; lorsque l'habitude de vous revoir, de vous entendre, lui ôtera le peu de raison qui lui reste? Non, il faut trancher net les difficultés que rien ne peut aplanir. Je vais de ce pas chez Ham…, lui dire que vous consentez à l'épouser.
En cet instant, il sortit une exclamation si déchirante du sein d'Albert, qu'Ellénore en tressaillit.
—Ah! je vous en conjure, dit-elle au prince d'un ton suppliant, ne me liez par aucune parole irrévocable!
—Quelle misérable considération peut vous faire hésiter?
—Je ne sais,… mais je crains de ne pouvoir faire le bonheur de M. Ham… Sa générosité envers moi exige que je lui consacre non-seulement toutes mes actions, mais encore toutes mes pensées…
—Eh bien, qui vous en empêche? n'êtes-vous pas touchée de son amour, de ce qu'il lui fait faire pour vous et pour votre fils?
—Ah! je ne l'oublierai de ma vie. Mais plus je lui dois, plus je serais coupable de ne pas le rendre heureux.
—Quel étrange scrupule! N'avez-vous pas tous les dons qu'on recherche dans une femme? N'avez-vous pas cette loyauté de caractère qui doit faire la sécurité de celui qui vous aime? Enfin, n'avez-vous pas le coeur libre?…
—En vérité… je n'en sais rien, répond Ellénore, tremblante et confuse.
A ces mots, Albert se précipite aux pieds d'Ellénore, il les couvre de baisers; puis, se relevant aussitôt, les yeux brillants de larmes de joie:
—Je sais à quoi ce mot divin m'engage, s'écrie-t-il… Adieu, je pars l'âme pénétrée de reconnaissance. Vous ne me reverrez qu'affranchi de tous liens, que digne enfin de posséder Ellénore.
Puis Albert sortit sans vouloir écouter la voix qui le rappelait.
—Arrêtez-le, criait Ellénore, il va se perdre, il va rentrer en France… pour y faire prononcer son divorce… et l'échafaud est là qui l'attend.
—Rassurez-vous, répondit le prince en jetant sur Ellénore un regard de pitié, on ne veut plus mourir quand on se croit aimé!
Et il la laissa en proie à une agitation dont elle avait peine à s'expliquer la cause. Était-ce la pitié, était-ce un sentiment plus tendre qui l'avait émue à l'aspect du désespoir d'Albert? Voilà ce que, dans la bonne foi de son âme, elle ne put résoudre.
XLV
Ellénore ne s'était pas trompée sur le projet de M. de Savernon. Le prince de P… eut beaucoup de peine à l'en détourner. Il alléguait la nécessité de chercher à sauver sa fortune et celle de toute sa famille des mains des républicains; mais le prince lui montra une liste des émigrés, nouvellement publiée à Paris. Il lui fit voir que ses noms et prénoms y étaient tracés en toutes lettres, qu'il y avait peine de mort pour tout émigré qui tenterait de rentrer en France, et qu'il fallait autant prendre un pistolet et se brûler la cervelle, que d'aller se livrer ainsi au couperet de la guillotine. Albert, convaincu de cette vérité, avait renoncé à son projet insensé.
Cependant, il devenait chaque jour plus difficile d'expliquer le retard que mettait madame Mansley à répondre à la proposition de M. Ham…, et on commençait à parler de M. de Savernon à propos des raisons qui empêchaient Ellénore de faire un aussi bon mariage.
Elle avait bien fait promettre à Albert d'aller se fixer à Édimbourg, à cette seule condition, elle s'était engagée à ne pas épouser M. Ham… Mais Albert trouvait sans cesse de nouveaux prétextes pour retarder son départ de Londres, et madame Mansley, perdant l'espoir de le voir tenir sa parole, consulta le prince de P… sur le parti qu'elle devait prendre.
—Vous aurez beau prier, menacer, répondit le prince, il vous promettra toujours d'obéir, et n'aura jamais la force de s'éloigner de vous. N'avait-il pas cent raisons de rester en Allemagne, auprès de la princesse? Eh! il n'a pu tenir au désir de vous rejoindre.
—Cependant j'attendais son départ pour instruire M. Ham… de ma résolution.
—C'était fort prudemment agir, car on ne sait pas ce que peut amener entre eux deux cet étrange refus. Mais, je vous le répète, Albert n'aura pas le courage de vous fuir.
—Pourtant il m'a juré de…
—Ah! vraiment! on viole des serments bien plus sacrés! et l'on n'a pas toujours la passion pour excuse. Que pouvez-vous attendre d'un insensé? Je l'ai vainement prêché à Bruxelles pour la même folie; je n'aurais pas plus de succès ici.
—C'est à moi de fuir encore! s'écrie madame Mansley en pleurant, je ne pourrai donc jamais goûter un instant de repos?
—Tant que vous serez jeune et jolie, ces malheurs-là vous poursuivront, ma pauvre amie; mais quel que soit le lieu de votre retraite, Albert le découvrira, il viendra vous y surprendre.
—Non, dit Ellénore avec une expression sinistre, je le choisirai tel, que j'y serai à l'abri de sa présence.
—Songez que vous devez quelque pitié à l'excès de sa passion.
—Ah! le ciel sait que si l'honneur me permettait d'y répondre, je ne le fuirais pas, mais puisqu'il existe entre nous un obstacle invincible il faut nous séparer. Aidez-moi à tenir cette sage résolution, cher prince; éclairez votre ami sur les chagrins, les nouvelles calomnies que doit m'attirer son amour. Démontrez-lui qu'il achève de me perdre; et peut-être, ému de pitié pour des maux si peu mérités, il craindra de les accroître, il me laissera chercher le repos dans l'absence.
Le prince de P…, désolé de voir Ellénore sans cesse réduite à fuir pour se soustraire à de nouveaux malheurs, la prie d'attendre avant de prendre un parti violent, qu'il ait tenté un nouvel effort sur Albert, pour le déterminer à accomplir sa promesse.
A peine le prince est-il sorti, qu'Ellénore s'empresse de s'ôter à elle-même tout moyen de faire échouer le projet qu'elle médite. Elle écrit au ci-devant abbé Sièyes pour réclamer sa protection, comme membre de la convention nationale, et pour le prier de lui adresser, poste restante, à Boulogne, un laisser-passer qui lui permette d'entrer en France et jusqu'à Paris.
Cette ressource de fuir, la seule qui fût à la possession d'Ellénore, on trouvera peut-être qu'elle y a trop souvent recours. Certes, dans un roman où l'on a le choix des moyens, on se garderait bien de revenir au même pour sauver son héroïne; mais, dans la vie réelle, les mêmes dangers ramènent les mêmes actions. D'ailleurs, la fuite est l'unique bouclier des femmes contre les attaques de l'amour, et celles qui ont un sincère désir d'échapper au déshonneur n'ont pas d'autre refuge.
Après une semaine d'attente, Ellénore vit arriver chez elle M. Ham… avec un billet tout ouvert, où se trouvait ce peu de mots:
«M. Ham… est prié de faire savoir à la citoyenne Mansley, que son laisser-passer l'attend à Boulogne, chez le maire de la ville.
—Expliquez-moi ce que veut dire ce billet sans signature, demande M.
Ham…; auriez-vous le dessein de rentrer en France?
—Je voulais le laisser ignorer, répond Ellénore, mais vous tromper m'est impossible.
—Quoi! lorsque la terreur est à son comble, lorsque chaque jour voit tomber la tête d'un de vos amis, vous allez vous offrir volontairement aux poignards des jacobins, et cela quand vous avez ici un asile où les bourreaux de la France ne peuvent vous atteindre… où l'on vous offre, sinon le bonheur, au moins le repos, où la protection la plus sainte vous est assurée.
—Ah! ma vie entière ne suffirait pas à m'acquitter de tant de bienfaits, s'écrie Ellénore, et je ne puis m'en rendre digne qu'en les refusant; mais telle est la fatalité attachée à mon sort, que je ne saurais accepter votre main, ni celle d'un autre; qu'il n'est aucun moyen de me soustraire à l'existence affreuse à laquelle la trahison me condamne. C'est un arrêt du ciel: tout injuste qu'il soit, il doit s'accomplir, mais si votre bonté généreuse ne peut rien contre mon malheur, j'attends tout d'elle pour le bonheur de mon fils. Oui, vous le protégerez, vous m'aiderez à en faire un homme honnête, distingué, et je vous devrai la seule consolation que je puisse goûter sur cette terre maudite. Jurez-moi de l'aimer, et de lui servir de guide…
—Hélas! il ne tenait qu'à vous que je ne fisse encore plus pour lui, dit M. Ham… avec l'accent d'une douleur profonde; mais je respecte votre volonté; peut-être le temps vous éclairera-t-il sur les vrais sentiments que vous inspirez, ajouta-t-il en faisant allusion à un autre amour; alors vous ferez la différence d'une exaltation passagère à un attachement constant, dévoué, et peut-être aussi votre coeur éprouvera-t-il le besoin de le récompenser. D'ici là disposez de moi comme si vous aviez daigné accepter ma fortune et ma vie. Ah! vous me devez bien cette compensation pour le chagrin que vous me faites.
Et M. Ham… détourna la tête, honteux de ne pouvoir surmonter l'émotion qui remplissait ses yeux de larmes.
Ellénore, touchée d'une résignation si noble, y répondit par tout ce que peut dicter l'amitié la plus tendre. Elle parla avec tant de chaleur à M. Ham… de sa résolution d'éviter la présence de M. de Savernon, pour faire taire les méchants bruits qui circulaient déjà sur Albert et sur elle, qu'elle amena presque M. Ham… à approuver son départ pour la France. Elle prétendit n'avoir rien à craindre des chefs terroristes, étant sous la protection du conventionnel qui avait le plus de crédit sur eux; et M. Ham…, sans s'avouer le sentiment qui le dominait, et qui le faisait préférer voir Ellénore exposée à la froide férocité de Robespierre, plutôt qu'à la brûlante séduction d'Albert, finit par lui promettre de favoriser de tous ses moyens le projet qu'elle avait de partir clandestinement avec le petit Frédérik et sa bonne.
—S'il m'arrive malheur, ajoute Ellénore, je vous lègue mon fils, et je mourrai dans la ferme assurance que vous lui servirez de père; me le promettez-vous?
—Je le jure sur l'honneur.
—Eh bien, je n'hésite plus, dit Ellénore en serrant la main de M.
Ham…; mais ce moment est peut-être le dernier qui nous rassemblera.
Ah! que je l'emploie du moins à vous répéter tout ce que la
reconnaissance la plus…
—Soyez heureuse, interrompit M. Ham…, que je devienne votre ami le plus cher, le seul auquel vous aurez jamais recours dans vos malheurs, le tuteur, le guide de votre enfant, et vous serez quitte envers moi.
Huit jours après cet entretien, Ellénore, partie secrètement de Londres sur un bâtiment américain, débarquait à Boulogne. A peine avait-elle le pied sur la rive que les gardes du port l'arrêtèrent et la conduisirent à la mairie avec le petit Frédérik et sa bonne.
Arrivée devant le maire, Ellénore réclama son laisser-passer; il l'avait, en effet, reçu la veille de la part d'un membre du comité de salut public. Le signalement porté dessus se trouvait parfaitement exact, et cette haute protection attira à madame Mansley de grands égards de la part du maire, et la bienveillance des gardes nationales et des sans-culottes qui l'avaient escortée jusqu'à la mairie. Son portefeuille n'en fut pas moins visité; mais comme il ne contenait qu'une traite sur le citoyen Perregaux, on le lui rendit aussitôt en apostillant son passe-port, et rien n'entrava plus sa marche jusqu'à Paris.
Là, son premier soin fut d'aller remercier M. Sièyes de la protection qu'elle lui devait.
—Que venez-vous faire ici? dit-il avec effroi; vous ignorez donc ce qui s'y passe?
—Non, répondit-elle, mais mourir ici ou ailleurs, peu m'importe. Je viens implorer votre appui et vos conseils pour obtenir la rentrée en France d'une famille qui ne peut vivre plus longtemps dans l'exil. Dites, que dois-je faire?
—Rien.
—Mais si vous saviez à quelle misérable existence elle est réduite.
—Cela vaut mieux que la mort.
—Quoi! il n'est donc plus d'espérance de voir finir cet affreux…
—Taisez-vous et attendez, reprit le conventionnel à voix basse, en regardant de tous côtés si quelque porte mal fermée ne l'exposait à être entendu de la chambre voisine. Ceci ne peut durer. Je vais vous donner une lettre de recommandation près d'une femme de mes amies dont les conseils vous seront utiles. D'abord elle vous servira de caution, dans le cas où l'on vous traiterait de suspecte. Puis, elle vous mettra en rapport avec quelques hommes en crédit auprès de nos autorités. Mais ne me citez pas, je vous en conjure. Excepté à madame Talma; ne dites à personne que vous me connaissez. J'ai le plus grand intérêt à me faire oublier en ce moment: et il faut tout celui que je vous porte pour m'avoir fait solliciter votre passe-port dans cet instant de troubles.
Ellénore, surprise de la terreur empreinte sur le visage et dans les discours de l'ex-abbé, lui promit d'agir avec toute la prudence et la discrétion possibles. Elle prit la lettre qu'il avait écrite en sa faveur à madame Talma.
Ellénore s'empressa de se présenter chez cette femme dont on vantait l'esprit, à qui ses idées libérales donnaient le droit de plaider vivement la cause des victimes de la Révolution et de leur rendre d'éminents services.
Madame Talma accueillit Ellénore avec sa grâce accoutumée; elle l'avait souvent entendu louer par le vicomte S…; elle savait par quels événements romanesques elle avait débuté dans la vie, et elle se félicita de pouvoir aider le sort à réparer ses injustices envers une si charmante personne.
Madame Mansley trouva la femme du célèbre tragédien dans cette jolie petite maison de la rue Chantereine, devenue depuis le palais de la gloire du plus grand capitaine de notre siècle. Tout dans cette jolie retraite trahissait les goûts simples et élégants de la maîtresse de la maison.
—C'est ici, lui dit Ellénore, que se réunissent tous les jours l'élite des gens supérieurs qu'a épargnés la faux de la Terreur; c'est ici qu'ils viennent rendre hommage au talent et à l'esprit.
—Vous leur faites ainsi qu'à moi trop d'honneur, répondit madame Talma; ils viennent tout bonnement s'amuser réciproquement de leur conversation spirituelle, et ils ne souffrent point que nulle querelle politique, nulle critique jalouse, trouble la paix, la gaieté qui règnent dans ce salon. Une seule fois il a été profané par la présence du plus féroce des jacobins: Marat, qui se croyait le droit d'entrer partout, là même où il était inconnu ayant appris que l'abbé Sièyes était chez moi, vint apporter un message au député; il ne resta que cinq minutes, après lesquelles un artiste, qui se trouvait là, mit la pelle au feu et brûla des parfums pour purifier l'air qu'avait souillé ce monstre. Sans Charlotte Corday, ajouta madame Talma, cette petite plaisanterie nous aurait envoyés tous à l'échafaud, mais le secret s'en est gardé avec la religion de la peur.
—Hélas! cette peur trop légitime doit paralyser jusqu'à votre obligeance, madame, reprit Ellénore, et c'est être plus qu'indiscrète que d'oser la réclamer en ce moment.
—Ne croyez pas cela; c'est me faire un vrai plaisir à moi et à ces farouches républicains que de leur donner une occasion de manquer à leurs grands principes. La plupart ne font les impitoyables que pour mieux cacher leur désir de réparer les maux qu'ils ont causés, et c'est à nous autres femmes qu'il appartient de leur prouver qu'en nous accordant tout ce que nous voulons, ils n'en restent pas moins incorruptibles.
L'expérience vint bientôt confirmer ce que madame Talma disait avec tant d'esprit et de raison.
Dès que la chute de Robespierre permit de tenter quelques démarches en faveur des émigrés, madame Talma intéressa si bien les citoyens Chénier, Garat, Daunou et autres au succès des pétitions qu'Ellénore confiait à leur crédit, que dans l'espace de six mois elle obtint la radiation de tous les membres de la famille de Savernon, et un peu plus tard la levée du séquestre qui faisait rentrer Albert et les siens en possession d'une partie de leurs biens.
On concevra sans peine qu'un semblable service dut enchaîner madame Mansley à madame Talma par tous les liens de la reconnaissance, et que l'amour de M. de Savernon s'augmenta encore de tout ce qu'il devait au dévouement d'Ellénore. Cet amour dont la constance allait triompher des plus courageuses résolutions, de la plus sincère résistance, ramena bientôt M. de Savernon à Paris.
Madame Talma voulut connaître cet homme pour lequel elle avait, disait-elle en riant, tant intrigué auprès des puissances républicaines. Ellénore le lui présenta; madame Talma le trouva beau, aimable, fort amoureux, et pourtant elle se dit que ces dons précieux ne suffisaient pas pour captiver l'âme forte et poétique de madame Mansley.
—Elle se laisse aimer, pensait-elle, entraînée par un sentiment généreux, elle a cru devoir s'immoler à ce qu'elle inspire. Elle s'imagine être récompensée par le bonheur qu'elle donné; pourvu que cette illusion dure autant que sa vie, pourvu qu'elle ne rencontre jamais celui qui la lui ferait perdre!
En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le célèbre
Adolphe de Rheinfeld.
FIN DU PREMIER VOLUME.
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