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Ellénore, Volume II cover

Ellénore, Volume II

Chapter 13: X
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About This Book

The narrative follows a woman navigating Parisian salon life after a period of political upheaval, tracing her emotional disappointments, shifting social position, and complicated attachments. Through extended conversations and encounters with notable hosts and guests, the text sketches changing manners, tastes, and modes of conversation, contrasting former elegant frivolity with a graver, more satirical tone. Personal scenes of jealousy, infidelity, and resigned melancholy alternate with debates about politics and the arts, yielding an intimate social portrait that blends private feeling with sharp observations of contemporary mores.

M. de Savernon n'osa plus insister, il fit ce que désirait Ellénore, et la laissa se rendre chez la marquise de Condorcet, où elle devait rencontrer M. de Rheinfeld.

VII

La brochure qu'Adolphe venait de publier sur les Effets de la Terreur, dans un temps où plusieurs jacobins qui avaient créé cette puissance meurtrière travaillait à la ranimer, lui attirait alors tous les suffrages des honnêtes gens, et fixait sur lui l'attention générale.

Cette brochure politique était le sujet d'une discussion très-vive chez madame de Condorcet, lorsque madame Mansley y arriva: on la savait très-capable d'y mêler une idée ingénieuse; les habitudes anglaises qui permettent à une femme d'esprit de prendre un grand intérêt aux affaires d'État avaient développé chez elle une disposition à des études sérieuses, qui la rendait fort digne d'avoir part à ces sortes de discussions: aussi crut-on devoir les continuer devant elles.

Certes, l'avis était unanime sur le tort que la Terreur avait fait à la liberté; et l'on savait bon gré à l'auteur de le constater, seulement quelques-uns, lui reprochaient cette phrase:

«Le gouvernement avait le droit de punir les traîtres agitateurs; mais la Terreur poursuivit, assassina, voulut anéantir tous les prêtres; elle recréa une classe pour les massacrer; et, tandis que la justice eût paralysé le fanatisme, la Terreur en le poursuivant, en le combattant par l'injustice et la cruauté, en a fait un objet sacré aux yeux d'un grand nombre, presque intéressant aux yeux de tous.»

Ce presque intéressant appliqué à de malheureuses victimes dont le sang coulait encore dans les villages de la Vendée, semblait une expression bien froide en parlant de tels massacres, et pourtant, les personnes qui croyaient y voir une sorte d'antipathie contre les prêtres n'auraient pas eu le courage d'en imprimer autant à une époque encore si menaçante. Siéyès, qui prévoyait sa désertion aux idées libérales que M. de Rheinfeld soutiendrait toujours, répétait avec complaisance les principaux avis des journaux anglais sur la nouvelle brochure, et comment ils traitaient l'auteur:

—C'est, disaient-ils un intrigant éminemment adroit qui s'est formé à l'école de la baronne de Seldorf.

—Eh! voilà à quelle calomnies il faut s'attendre aujourd'hui, dès qu'on a le courage d'attacher son nom à des écrits républicains! s'écriait tout le monde, excepté Ellénore.

Son silence fut remarqué; madame de Condorcet lui demanda si elle avait lu le dernier ouvrage d'Adolphe.

Cette question la troubla à tel point qu'elle se résigna à mentir plutôt que d'être obligée de donner son avis sur les opinions et le style de M. de Rheinfeld; elle dit ne l'avoir pas encore lu, et son trouble augmenta en voyant sur plusieurs visages qu'on ne la croyait pas.

C'est une bonne fortune pour les bavards que de trouver une personne ignorante de la chose à la mode, de celle que chacun sait; ils se croient le droit de la lui raconter, et madame Mansley ne gagna rien à sa ruse; il lui fallut subir cinquante citations de pages qu'elle savait par coeur, et dire ce qu'elle en pensait. Impatientée de se voir ainsi déconcertée dans son mutisme, elle se laissait aller à la critique de plusieurs phrases du livre qu'on lui citait, lorsque l'auteur entra.

—Ma foi, défendez-vous vous-même, dit Garat l'oncle, ainsi qu'on l'appelait; vous êtes bien assez fort pour cela.

—Et contre qui faut-il m'armer? demanda Adolphe.

—Contre madame! répondit Garat en montrant Ellénore.

—Est-ce bien vrai? reprit Adolphe en s'adressant à elle d'un ton où le reproche se mêlait à la surprise.

C'était mettre à l'épreuve le courage de madame Mansley, et il ne la trahissait jamais. Elle soutint bravement le paradoxe qu'elle avait adopté, mettant sur le compte de ses opinions monarchiques constitutionnelles, les raisons bonnes ou mauvaises qu'elle opposait à l'écrit républicain; et se retranchant pour ainsi dire dans son injustice et sa mauvaise foi, pour se soustraire à l'empire que cet homme d'un esprit supérieur exerçait sur le sien.

Elle ignorait qu'en sortant de la vérité on va toujours plus loin qu'on ne veut dans la ruse.

L'envie de cacher son admiration pour le mérite d'Adolphe, la fit tomber dans le tort de le nier. M. de Rheinfeld, justement offensé de tant de sévérité, d'ingratitude même, y répondit par des mots piquants qui lui auraient attiré pour jamais la haine d'une autre femme; mais celle-ci, que le dédain seul outrageait, parut enchantée d'avoir pu irriter un instant l'esprit le plus calme et le plus ironique. Il en résulta un combat très-amusant pour les témoins, où madame Mansley reprit l'offensive, et dans lequel Adolphe retrouva toute sa malice et sa gaieté; car il venait d'acquérir la preuve que la médisance d'Ellénore n'était qu'un voile pour cacher sa pensée.

—Eh bien, soit, pensa-t-il, nous nous détesterons, nous ne serons jamais du même avis. Nos amis désespéreront de pouvoir jamais nous accorder. Qu'importe! si je l'aime, si elle le devine, et si elle se croit obligée de me maltraiter pour se défendre!

Malgré les applaudissements prodigués à l'éloquence d'Ellénore et à sa profession de foi politique, que l'on prétendait alors être dictée par Pitt et Cobourg, et qui est devenue depuis un lieu commun national, Ellénore sortit de ce brillant tournoi mécontente d'elle. Le sourire de reconnaissance qui répondait à ses épigrammes contre ce qu'elle appelait la diplomatie genevoise du spirituel auteur de la brochure, l'irritait d'autant plus, qu'elle ne pouvait s'en plaindre, et elle se promit d'éviter avec soin les occasions de rencontrer M. de Rheinfeld, trouvant plus facile de le fuir que de se soustraire à son ascendant sur elle.

Ce projet une fois arrêté dans son esprit, Ellénore ne pensa point qu'il pût s'y présenter aucun obstacle; M. de Rheinfeld la savait entourée de personnes qui haïssaient également ses opinions, ses succès, et ne lui pardonnaient pas de joindre au caractère d'un républicain, le ton et les manières d'un aristocrate. Il n'oserait jamais demander à être présenté chez elle; et n'ayant nul rapport de société intime, encore moins d'intérêts politiques, il était impossible qu'il s'en établit entre eux d'aucune espèce.

N'est-ce pas ainsi que la prudence la plus sincère raisonne contre tout les penchants qu'on redoute?

Malgré le plaisir que les amis de madame de Condorcet prenaient à exciter le dépit d'Ellénore et la malice d'Adolphe, elle sentit que tous deux pouvaient se porter des coups dangereux dans ce combat d'esprit, et elle changea la conversation en disant à madame Mansley:

—Vous serez sans doute, mardi prochain chez madame Delmer, M. de Ségur y lit sa pièce; ce n'est rien moins qu'un ouvrage en cinq actes et en vers.

—Ah! mon Dieu, s'écria la ci-devant duchesse de Fl***, quelle ambition! sauter ainsi tout à coup des fariboles du vaudeville aux profondeurs du drame ou aux inspirations de la haute comédie; des pointes du couplets à la sublimité de l'alexandrin, cela me paraît d'une audace extrême.

—Et qui mérite d'être encouragée, reprit madame de Condorcet. On a la manie, en France, de condamner les auteurs à ne pas sortir du genre où ils font leurs premiers essais. Tant pis pour eux si, se méfiant de leurs forces, ils ont commencé par les proverbes pour arriver à la tragédie, on les condamnera longtemps, et peut-être toujours, à ne point dépasser les petits succès de leurs petits ouvrages, et je ne doute pas que cette tyrannie de la routine ne nous prive souvent de bonnes pièces de théâtre.

—Cette tyrannie-là, comme tant d'autres, a son beau côté, dit le chevalier de Panat, vous en conviendrez mardi.

—Le vicomte vous a confié son sujet?

—Non, madame, mais un de ces amis indiscrets qui s'affligent si vivement et si haut des travers de leurs camarades dramatiques, m'a dit, avec l'accent du plus tendre intérêt, qu'il était désolé de voir un talent de si bonne compagnie se livrer aux caprices d'un parterre grossier, et j'en ai conclu à l'affectueuse pitié du critique qu'il comptait sur la médiocrité de l'ouvrage pour éviter également le scandale d'une chute ou l'éclat d'un succès.

—M. de Rheinfeld est le plus fidèle habitué du salon de madame Delmer. Il sera à cette lecture, pensa Ellénore, cela m'ôte tout désir de l'entendre.

—J'ai bravé la prison, dit la duchesse, j'allais braver l'échafaud lorsqu'il vous a plu, messieurs, de l'abattre, et je ne prévoyais pas que mon courage pût être mis jamais à une plus grande épreuve; mais la lecture d'un drame en cinq actes et en vers! du drame d'un ami!… quel supplice! bon Dieu! et que la terreur qu'il inspire fait pâlir celle dont nous sortons!

—Qui sait, dit Riouffe, ce sera peut-être plus comique que vous ne pensez.

—Quant à moi, je n'y manquerai pas, dit un jeune tragique, qui venait d'obtenir un succès au théâtre. Je suis curieux de savoir comment un échappé de l'OEil-de-Boeuf traite les sujets sérieux.

—Avec la même facilité que des républicains font des vers à Chloris, dit le chevalier de Panat en faisant allusion à un madrigal nouveau.

—Enfin, quel que soit le motif de votre curiosité à tous, interrompit madame de Condorcet, venez la satisfaire, et n'exposez pas la pauvre madame Delmer à se trouver mardi soir en tête-à-tête avec son lecteur.

M. de Rheinfeld répondit à cet ordre amical par un salut qui ne laissait aucun doute sur sa soumission, et qui affermit Ellénore dans sa résolution d'échapper à la lecture du drame. Mais les décisions les plus sages sont souvent déconcertées par les personnes les plus intéressées à les voir maintenir.

En surprenant madame Mansley au moment où elle écrivait à madame Delmer pour s'excuser de ne pouvoir se rendre à son invitation, M. de Savernon lui reprocha son peu de complaisance pour un ami spirituel, et lui fit entendre que s'il s'agissait d'applaudir quelque ouvrage d'un de ces républicains qu'elle aimait tant à rencontrer chez madame Talma, elle se résignerait sans peine à ce qui lui semblait alors une corvée.

—Vous me faites bien de l'honneur, dit-elle, en pensant que mon absence serait remarquée par M. de Ségur, entouré, comme il va l'être ce soir, des plus aimables flatteurs et des plus jolies pédantes; mais si vous croyez qu'il tienne le moins du monde à ce que j'assiste à cette solennité littéraire, j'irai en dépit de ma migraine.

M. de Savernon la remercia de cet acte de condescendance; et l'on ne saurait peindre le malaise qu'éprouvait Ellénore en recevant ses remercîments.

Sans se rendre compte d'aucun des sentiments qui la dominaient, elle cédait à leur impression. L'idée que M. de Rheinfeld et M. de Savernon allaient se rencontrer chez madame Delmer lui était désagréable; et pourtant elle les avait souvent vus dans le même salon sans que leur différence d'opinion amenât la moindre discussion entre eux. Leur politesse, leur bon ton mutuel ne pouvaient lui donner de craintes sur leurs rapports, qui, du reste, ne seraient jamais assez intimes pour risquer d'être interrompus. A quoi donc attribuer ce qu'elle souffrait en cette circonstance? Elle l'ignorait sincèrement, et un instinct secret lui faisait éviter avec soin tout ce qui aurait pu le lui apprendre.

VIII

Le soir de la lecture arrivé, Ellénore s'y rendit avec la marquise de Condorcet. M. de Savernon vint de son côté, et il eût soin de se placer loin d'Ellénore; car, malgré la liberté qui s'appliquait alors aux moeurs les plus intimes, on n'en était pas encore venu à ce point de franchise galante qui ne laisse aucun doute sur les liaisons amoureuses et leur donne dans le monde un air de conjugalité qui les fait tolérer. On n'est sévère aujourd'hui que pour les plaisirs cachés. Le mystère ajoute tant de charme à l'amour qu'on ne médit plus de celui qui s'en passe; cependant la société est trop corrompue pour n'être pas prude; elle exige des sacrifices aux convenances, et permet qu'on offense les lois et la morale, pourvu qu'on respecte les usages et le bon goût.

Ellénore, placée près de madame Delmer, en face de la porte du salon, s'occupa tellement de regarder les personnes qui entraient, qu'elle n'entendit pas un mot de l'exposition de la pièce. Cependant le premier acte était lu, il fallait en dire son avis; son embarras était visible; M. de Boufflers s'en apercevant, dit à voix basse à madame Mansley:

—Répondez hardiment que c'est parfait; tous ces gens-là vous comprendront, et l'auteur vous croira.

Le conseil suivi, Ellénore retomba dans sa rêverie; elle en sortait brusquement chaque fois que la porte s'entrouvrait pour laisser entrer un auditeur en retard; elle s'attendait voir paraître M. de Rheinfeld d'un instant à l'autre.

La lecture entière s'accomplit sans lui. Et Ellénore, uniquement attachée à deviner la cause de son absence, répétait, à la fin de chacun des actes qu'elle n'avait point écoutés, la phrase dictée par M. de Boufflers, et dont l'effet, loin de s'affaiblir par la répétition, allait toujours en croissant.

—Si vous saviez combien votre suffrage m'enchante, s'écria le vicomte. Certes, je suis très-flatté de ceux de tous les gens d'esprit ici rassemblés; mais mon ouvrage serait détestable qu'ils l'auraient applaudi de même: vous seule auriez eu le courage de me dire la vérité, parce que vous écoutez et jugez avec conscience, et que vous ne craignez pas d'éclairer un ami, votre lumière dût-elle lui faire mal aux yeux.

On devine ce que souffrait Ellénore pendant cet éloge si peu mérité; ce fut pis encore lorsqu'on entendit une voix, qui fit la tressaillir, s'écrier:

—Eh! béni soit le bon génie qui fait de la mémoire de madame l'espoir et la consolation des malheureux qui n'ont pu venir assez tôt pour joindre leurs applaudissements à tous ceux que j'entends.

—Vraiment, vous arrivez à une belle heure, dit M. de Ségur en s'adressant à M. de Rheinfeld, qui sortait du boudoir de madame Delmer. Je reconnais bien là votre adresse à échapper aux corvées littéraires.

Adolphe s'excusa sur la longueur d'un dîner ministériel suivi de conférences politiques, et finit par ajouter:

—Mais je n'y perdrai rien, madame est trop bonne pour n'avoir pas pitié de moi, et elle a trop d'esprit pour n'être pas ravie de raconter le vôtre.

—Eh bien, je lui laisse le soin de le faire valoir, reprit le vicomte en s'éloignant pour répondre à tous les aimables menteurs qui venaient le complimenter.

Alors, feignant un très-vif intérêt pour l'auteur et son drame, Adolphe accabla Ellénore de questions sur la marche et les scènes principales de l'ouvrage, et découvrit bientôt qu'elle n'en savait pas un mot. Madame de Condorcet, qui vient se mêler à leur conversation, ne cessait de répéter:

—Mais où donc aviez-vous la tête, ma chère amie, pendant la lecture? Vous avez compris tout de travers. Serait-ce la présence de ce beau colonel, ou les tristes nouvelles qu'il nous apporte, qui vous ont captivée à ce point?

—Quelles nouvelles? demanda vivement Ellénore, empressée de changer le sujet de l'entretien.

—Il prétend que pendant que nous sommes ici à singer l'hôtel de
Rambouillet, on se bat sur le boulevart.

—Ah! mon Dieu! s'écria Ellénore avec un accent qui rappelait le temps de la Terreur.

—Tranquillisez-vous, dit M. de Rheinfeld, les combats ont cessé, grâce à une proclamation du général Augereau, qui engage ses soldats à ne pas sauter sur les petits collets noirs qu'ils rencontrent dans les rues; malgré cet avertissement, si vous avez, mesdames, quelque ami qui, par goût ou par opinion, ait adopté le costume des Chouans, l'habit gris orné d'un collet de velours noir, conseillez-lui de ne le porter que dans sa chambre; car la vue de ce charmant négligé met en fureur tous ceux qui ont fait la guerre de la Vendée; et comme ces braves enragés accusent le gouvernement de ne pas assez fusiller de bas Bretons, ils se font justice eux-mêmes. C'est ce qu'ils ont tenté aujourd'hui en s'amusant d'abord simplement à couper les collets noirs qui voulaient bien se laisser tailler en pièces; mais plusieurs s'étant révoltés contre cette plaisanterie militaire, il en est résulté des combats à outrance. La garde nationale, la police s'en sont mêlées, et l'on est en ce moment à la poursuite des malheureux Chouans réfugiés à Paris; pourtant ceux qui viennent ici pour échapper aux horreurs de la guerre civile devraient y être protégés; mais on prétend qu'ils conspirent. C'est le mot à la mode; et comme en France la mode a toujours raison, si folle qu'elle soit, loin de la contrarier, il faut se ranger pour la laisser passer.

A toute autre époque, une semblable nouvelle aurait jeté l'effroi parmi tous les invités d'un salon. Chacun n'aurait pensé qu'à se ménager une retraite sûre, à éviter les rues où l'on se battait, les gens qu'on poursuivait; mais depuis les atroces épreuves subies sous le règne de l'échafaud, on était difficile en terreur, et le meurtre de quelques inconnus n'avait plus la puissance d'interrompre les plaisirs d'une société bien choisie. Aussi, après quelques réflexions banales sur les troubles partiels qui sont la suite inévitable des grandes révolutions, les amis de madame Delmer revinrent-ils paisiblement à la causerie littéraire et coquette qui avait suivi la lecture du drame. On parla de sa première représentation, qui devait avoir lieu au théâtre de Louvois, où mademoiselle Raucourt avait rassemblé les débris de l'ancienne Comédie française. Saint-Phal, Naudet devaient remplir les premiers rôles, et l'auteur avait insisté pour qu'il lui fût permis d'en confier un petit à un jeune acteur comique dont il aimait l'esprit et la vivacité. Cet acteur, qui jouait la comédie pour apprendre à la faire, méditait déjà le succès de la Petite ville: c'était le joyeux Picard.

Après avoir employé tout son esprit à prédire à l'auteur un triomphe que l'on n'espérait pas, chacun se retira.

En rentrant chez elle, madame Mansley vit sa femme de chambre venir au-devant d'elle, l'oeil hagard, la pâleur sur le visage et les lèvres si tremblantes qu'il n'en pouvait sortir aucune parole.

—Oh! mon Dieu! qu'est-il arrivé? demanda Ellénore effrayée.

—Rien… rien, madame, répond mademoiselle Rosalie en faisant signe à sa maîtresse qu'elle ne peut parler devant le domestique qui l'accompagne.

Alors Ellénore envoie Germain se coucher et se dispose à passer par son salon pour entrer dans sa chambre, mais Rosalie l'arrête:

—Madame va peut-être me gronder, dit-elle, pourtant il n'y avait pas moyen de faire autrement, ils l'auraient tué le malheureux…

—Tué!… qui?

—Un pauvre jeune homme, poursuivi par les soldats de la caserne qui est dans la rue à côté. Ils l'avaient déjà criblé de coups de sabre, quand un portier, qui faisait mine de tomber sur lui avec les autres, et criait à toute force: «A la lanterne! le collet noir; mort aux chouans!» l'a poussé de force dans la maison qui fait le coin, a fermé vivement la porte cochère sur le nez des soldats, et a entraîné le jeune homme vers la grille qui donne de la cour de cette maison dans la nôtre. J'étais sur te pallier, m'apprêtant à descendre pour m'informer de la cause du bruit que j'entendais dans la rue; car les soldats poussaient des cris de rage qui retentissaient dans tout le quartier; j'avais laissé la porte de l'appartement entr'ouverte: un homme se précipite vers l'escalier, le monte quatre à quatre, se jette dans l'antichambre. Je cours après lui en criant au voleur. Il tombe à genoux; il me supplie de lui sauver la vie; il me montre sa tête toute sanglante; il me jure qu'il vous connaît, que son père est l'ami de M. de Savernon, que vous êtes trop bonne pour m'en vouloir de l'empêcher d'être massacré par des furieux. Enfin, que vous dirai-je, madame? La pitié me prend quand je vois le malheureux perdre connaissance; je ne pense plus qu'à arrêter le sang qui sort de sa blessure, qu'à le faire sortir de son évanouissement, et je lui faisais respirer de l'eau de Cologne, lorsque j'ai entendu une voiture s'arrêter. J'ai pensé que c'était madame, et j'ai tout laissé là pour venir la prévenir qu'il y avait dans son salon un pauvre garçon à moitié mort, et que je ne…

—Allons le secourir au plus vite, interrompit Ellénore en ouvrant précipitamment la porte du salon… Grand Dieu! comme il est pâle!… Ah! celui-là est dans un véritable danger, ajouta-t-elle en se rappelant la ruse de M. de Norbelle. Courez vite chercher un chirurgien…

Et, tout en s'exclamant ainsi, madame Mansley, à genoux, près du corps inanimé étendu sur le tapis, entourait de coussins la tête du blessé.

—Mais, madame, je vais réveiller toute la maison si je demande des secours à cette heure; on se doutera que le chouan s'est réfugié chez nous, et on viendra piller la maison sous prétexte de le trouver.

—Non, dites… que c'est… moi… oui, moi… qui me trouve mal… que je viens d'être frappée… d'un coup de sang… qu'il faut qu'on me saigne à l'instant même… Allez…

En ce moment le blessé se ranima, et fit un geste qui semblait vouloir empêcher Rosalie d'obéir; puis, joignant les mains en signe de prière, il articula avec peine quelques mots pour supplier sa protectrice de lui permettre de mourir sous son toit hospitalier, plutôt que d'être écharpé par les bourreaux armés qui l'avaient mis dans l'état où il se trouvait.

L'idée de livrer ce malheureux à une mort certaine, l'emporta sur toutes les considérations qui devaient décider Ellénore à refuser l'hospitalité à un Vendéen poursuivi: d'abord, parce qu'il était moins en sûreté chez une femme accusée de recevoir beaucoup de royalistes: et ensuite, par les inconvénients de la position d'Ellénore, qui pouvait rendre très-suspecte la présence d'un jeune révolté, caché chez elle. Mais la bonté, la noblesse qui la caractérisaient ne lui permirent pas d'hésiter un instant.

—Il a sans doute une mère, pensa-t-elle; je crois l'entendre me crier: Sauvez-le! Et frémissant à ce cri imaginaire, Ellénore n'écouta que son coeur; elle ordonna à mademoiselle Rosalie de céder sa chambre au blessé, de l'y établir dès qu'il pourrait s'y traîner, et de lui prodiguer tous les soins que la prudence rendrait possibles.

En attendant, elle souleva les cheveux sanglants de cette belle tête; rapprocha de son mieux les chairs séparées par la lame du sabre, posa dessus une compresse imbibée d'eau fraîche, déchira par bandes un mouchoir qu'elle avait sur elle, entoura le front pâle du blessé; puis apercevant une manche de son habit coupée en plusieurs endroits, elle parvint à la détacher avec l'aide de Rosalie, et elle ne put retenir un cri de pitié en voyant ce bras déchiré et sabré du haut en bas. Elle le pansa avec le même soin, et dit:

—Cela suffira, j'espère, pour lui faire attendre sans trop de souffrances le moment où le docteur Moreau pourra venir chez moi. Je vais m'établir malade, cela justifiera l'appel du docteur, et c'est vous Rosalie, qui serez chargée de faire faire ce qu'il ordonnera.

A ces mots Ellénore sentit une main brûlante se poser sur la sienne.

—O bonté céleste! dit le blessé en cherchant à se lever. Vous me rendez… la vie… madame, mais je ne doit pas vous punir de ce… bienfait. Dès que le jour paraîtra faites-moi porter… à l'hospice… Sinon, les misérables sont capables de venger leur férocité déçue… et je mourrais désespéré d'avoir compromis le salut d'un ange.

—Tranquillisez-vous répondit Ellénore, l'émeute est dissipée, et les précautions sont prises sans doute pour qu'elle ne recommence point. Le docteur Moreau est non-seulement un homme très-savant dans son art, mais un homme d'esprit et de bon conseil; il vous guérira d'abord, et vous indiquera ensuite le meilleur parti à prendre pour échapper à tous les dangers qui vous menacent. J'ai pour valet de chambre un brave garçon discret et dévoué, Rosalie va se mettre à vos ordres sans laisser soupçonner votre présence ici. Celle de Rosalie dans ma chambre nuit et jour sera motivée par la feinte maladie dont je ne guérirai, je vous le jure, que le jour où vous serez hors de tout danger.

Un regard mouillé des larmes de la reconnaissance répondit seul à cet ordre donné avec toute l'autorité d'une volonté généreuse.

—Il faut que vous sachiez… madame… de qui vous êtes… la providence… Je m'appelle Lucien de…

—Je ne veux pas savoir votre nom, interrompit vivement Ellénore; il se peut qu'on vienne m'interroger; on fait journellement des visites domiciliaires, et j'aurais peur de mal mentir en répondant que vous n'êtes pas chez moi. Voici votre gardien, ajouta-t-elle en voyant entrer Germain qu'amenait Rosalie, fiez-vous à lui.

En finissant ces mots, Ellénore se sauva dans sa chambre, autant pour éviter au blessé d'user du peu de forces qui lui restait en protestations de reconnaissance que pour échapper aux aveux que ce malheureux croyait devoir lui faire sur sa position et sur le danger qu'elle courait en lui donnant asile.

IX

Le lendemain, à sept heures du matin, Ellénore fut réveillée en sursaut par la voix d'un inconnu qui s'était cru autorisé, en qualité de commissaire de police de la section, à entrer en même temps que mademoiselle Rosalie dans la chambre de sa maîtresse, pour être plus sûr de la surprendre, elle et la personne suspecte qu'il cherchait.

—Pardon citoyenne, dit-il en soulevant son énorme casquette, mais le salut de la patrie passe avant tout, on te soupçonne d'avoir caché dans ta maison un scélérat de conspirateur. Nous venons la visiter du haut en bas, elle est cernée par un piquet de garde nationale, et je t'engage en ami à nous dire franchement où se tapit ce beau gibier, pour nous épargner la peine de tout bouleverser ici, et de t'arrêter toi-même pour t'apprendre à protéger les ennemis de la République.

Dès les premiers mots, prononcés d'un ton menaçant par le commissaire, Rosalie était sortie de la chambre en lançant un regard à sa maîtresse qui semblait dire: Faites-le causer le plus longtemps possible.

—En vérité, citoyen, vous m'avez causé une telle surprise… et je dormais si profondément quand vous êtes entré dans ma chambre, que j'ai à peine entendu ce que vous m'avez dit… on m'accuse… et de quoi! s'il vous plaît…

—De cacher ici le traître Drouet.

—Qui cela? le Drouet de Varennes?

—Oui. Celui qui, après nous avoir débarrassé du tyran a envie de le remplacer par son camarade Gracchus-Babeuf; mais le Directoire est là pour l'en empêcher.

—Moi… protéger ce monstre de Drouet, s'écria Ellénore; moi le soustraire au châtiment qui lui est dû! Ah! je vous jure bien sur tout ce qu'il y a de sacré sur la terre, que s'il était en mon pouvoir de vous le livrer… je n'hésiterais pas.

Ce serment fait avec tant de chaleur et de bonne foi, ébranla un instant la sévérité du commissaire.

—Si c'est ainsi reprit-il, tu ne dois pas craindre nos perquisitions. Fais-nous conduire par ta bonne dans tous les coins et recoins de ton appartement; car il faut que je fasse un rapport détaillé qui constate que je n'ai trouvé chez toi ni conspirateur, ni chouan.

Ellénore sonna Rosalie.

—C'est que ce Drouet est bien le plus rusé coquin… On ne sait comment il a pu réussir à s'échapper de la Conciergerie, et je ne me laisserai pas dindonner par lui comme ce bêta de geôlier qui…

—Rosalie vous allez conduire le citoyen dans toutes les chambres de cet… appartement dit madame Mansley avec une tranquillité assez naturelle qui naissait de l'idée que si le réfugié était le premier bourreau de la famille royale, elle le verrait arrêter sans regret.

—Quoi, madame, il faut que je mène le citoyen même dans la chambre de notre pauvre cuisinière qui est si malade? le médecin a pourtant bien recommandé qu'on la laissât en repos. Elle a eu la fièvre toute la nuit, j'en sais quelque chose, c'est moi qui l'ai veillée; elle vient de s'assoupir, si on la tourmente, Dieu sait ce qu'il adviendra.

—N'importe, obéissez au citoyen, reprit Ellénore en montrant le commissaire qui furetait partout, et qui regardait jusque dessous les meubles; pendant que vous ferez vos perquisitions, je passerai une robe pour vous laisser continuer dans cette chambre.

Dès qu'elle fut seule, Ellénore sentit son coeur se serrer en pensant que ce beau jeune homme qui lui avait inspiré une pitié si vive, pouvait être le fils du maître de poste de Sainte-Menehould. Cependant son costume de Vendéen lui semblait un déguisement mal choisi pour un terroriste, puisque tous deux étaient également pourchassés.

—Non, c'est un homme comme il faut, pensa-t-elle, je n'en puis douter au peu de mots qu'il m'a adressés, et si ce terrible commissaire ne le reconnaît pas pour l'infâme Drouet, il acceptera facilement le conte que Rosalie lui fera de la cuisinière malade.

Puis passant de cette supposition à une autre, elle perdit et retrouva vingt fois son inquiétude.

Enfin la grosse voix du commissaire retentit dans le salon. Ellénore alla tremblante au-devant de lui, préférant connaître tout de suite ce qu'elle avait à redouter.

—Le gaillard nous échappe encore, dit l'agent du Directoire; car, d'après nos renseignements, il est certain qu'il est entré ici un fuyard de je ne sais quel endroit, et tout porte à croire que c'est celui que nous cherchons; à moins que ce ne soit un de ces damnés de chouans dont nos soldats ont juré la mort. Mais comme nos sabreurs sont bien assez forts pour faire leurs affaires eux-mêmes, cela ne nous regarde pas. Par ainsi, ma petite citoyenne, nous allons nous retirer tout doucement, non pas pourtant sans prendre quelques précautions contre les ennemis de la République. Nous allons laisser deux de nos hommes ici; ils seront nourris et logés à la charge des locataires tant que durera l'état de surveillance. Que cela ne vous inquiète pas, ajouta-t-il en surprenant le geste d'effroi que ne put réprimer Rosalie: dès que nous aurons mis la main sur Drouet, nous vous débarrasserons de nos agents. Aussi bien la citoyenne n'a pas l'air de vouloir risquer la prison pour sauver ce gueux-là. Adieu donc, et vive la république!

—Vive la république! répéta Rosalie en conduisant le républicain jusque chez le portier, où il installa ses deux surveillants, après leur avoir enjoint de ne laisser entrer ni sortir aucun homme, sans l'avoir confronté avec le signalement qu'ils avaient dans leur poche.

—Par quel miracle a-t-il échappé à ce cerbère? demanda Ellénore à
Rosalie, dès qu'elle la revit.

—Ma foi, le bon Dieu m'a inspirée: quand j'ai vu que ce gros jacobin était bavard, j'ai pensé que j'aurais le temps d'aller coiffer notre pauvre garçon d'un bonnet à moi, de lui recommander de cacher son menton sous sa couverture, de faire comme s'il dormait, ou plutôt comme s'il était mort, le trouvant bien assez pâle pour jouer ce rôle-là. Puis, j'ai imaginé de le faire passer pour notre cuisinière. Puis suppliant le jacobin de ne pas effrayer la malade par sa grosse voix, je lui ai répété dix fois qu'il était trop ami du peuple pour n'avoir pas pitié des domestiques, surtout quand ils étaient mourants. Alors je suis entrée sur le bout des pieds dans ma chambre, j'y avais brûlé une grande quantité de sucre pour faire croire qu'elle était empestée, on ne s'y voyait qu'à travers un nuage; cela n'a pas engagé le commissaire à y rester longtemps, il s'est approché de la malade, a vu cette figure décolorée, a tâté le lit pour s'assurer qu'il n'y avait qu'une personne couchée dedans, et il est sorti en toussant de toute sa force, et en me disant d'ouvrir la fenêtre pour empêcher cette malheureuse cuisinière d'étouffer.

—Croyez-vous qu'il ait assez regardé cette figure, pour pouvoir la reconnaître s'il l'avait déjà vue?

—Je n'en doute pas; car mon bonnet lui allait fort bien, et ne cachait ni son front, ni ses yeux.

—C'est qu'en me laissant aller à cette bonne action, j'ai peur d'avoir sauvé un grand misérable.

—Se pourrait-il? grand Dieu! Non, je ne le croirai jamais… et ce qu'il m'a dit hier, après avoir aidé Germain à le faire monter le petit escalier qui mène à ma chambre, me donne trop bonne idée de lui. Savez-vous bien, madame, qu'il a offert à Germain tout ce qu'il avait d'argent dans sa bourse, en lui promettant bien plus encore, s'il voulait le transporter dans un fiacre à l'Hôtel-Dieu; et cela pour qu'on ne vous inquiétât pas à propos de lui, et comme Germain le refusait de manière à lui ôter tout espoir à cet égard, le malheureux s'écriait:

»—Mais songez donc que je perds votre maîtresse en l'exposant à la vengeance de ces furieux; que je suis le fils du marquis de la Menneraye, qui commande dans la Vendée; que sans être hors la loi même, mon nom est proscrit, et que soldats ou magistrats, tous ont le droit de me poursuivre, de me tuer. J'étais venu ici pour revoir ma mère, qu'ils gardent en otage dans une maison de santé. Je voulais l'embrasser avant qu'elle succombât à tous nos malheurs, mais le ciel ne l'a pas permis. Laissez-moi mourir, mes amis, mon existence ne vaut pas qu'on lui sacrifie sa tranquillité.

»Est-ce qu'un méchant parlerait ainsi, madame; non, les mauvais coeurs ne pensent qu'à eux, il se moquent bien des dangers qu'on peut courir en les sauvant. Ce jeune officier-là est un brave garçon, j'en mettrais ma main au feu, et je voudrais être aussi sûre qu'il ne sera pas fusillé par les patriotes comme je suis sûre qu'il mérite ce que nous faisons pour lui.

—Le marquis de la Menneraye? Êtes-vous certaine que ce soit bien ce nom-là? demanda Ellénore en réfléchissant.

—Oh! je me suis appliquée à le bien retenir. Il a dit: le marquis de la
Menneraye, et Germain l'a entendu comme moi.

—M. de Savernon le connaît, dit Ellénore en se parlant à elle-même. Ils se sont vus à Bruxelles… en émigration… Je puis lui confier ce qui m'arrive… il trouvera peut-être un moyen…

En ce moment on annonça le docteur Moreau; il venait rendre compte à madame Mansley de l'état du malade pour qui elle l'avait envoyé chercher.

—Il n'a rien de fracturé, dit-il, et j'espère le guérir sans avoir recours au talent d'un chirurgien; mais il s'obstine à se faire transporter dehors de chez vous, et je m'y oppose formellement. Je sais fort bien que s'il avait dépendu de moi de lui choisir un autre asile, il ne serait pas ici; mais puisque sa bonne étoile l'a conduit sous votre toit hospitalier, il faut qu'il en sorte sain et sauf. Il a un bras tailladé en sept endroits. Ce n'est rien; il le portera longtemps en écharpe, voilà tout. Les blessures de sa tête sont plus graves… et demandent de grands soins.

—Il faut les lui donner, docteur, dit Ellénore, et nous entendre sur le prétexte qui doit vous attirer ici tous les jours. J'ai fort à propos un commencement de rhume, dont vous pouvez faire facilement une espèce de fluxion de poitrine.

—Sans doute, mais ce serait vous rendre prisonnière aussi, et je préfère avoir recours à un de mes clients, qui m'a déjà servi dans une occasion semblable; car en qualité de Breton, je suis accablé de requêtes de la part de mes pauvres compatriotes; ceux qui sont pris les armes à la main et qui éternisent une guerre civile inutile, je ne puis rien pour eux; mais pour les malheureux enfants qu'ils entraînent dans leur folie, sans les consulter; qu'ils font tuer pour le soutien d'une cause perdue, pour un culte abandonné, dont les dieux sont en fuite et que ces jeunes gens n'ont pas connus; pour les victimes de cette démence politique, je combats de toutes mes forces, et je vous engage à faire comme moi, à solliciter vos amis patriotes en faveur de ce jeune chouan, dont la conversion ne vous sera pas difficile, car sa reconnaissance me paraît trop vive pour vous rien refuser.

—J'ai peur de le dénoncer en voulant le servir.

—Aussi faut-il le faire sortir de France sous un faux nom; j'ai pour ami un certain gentilhomme Allemand, né de Français réfugiés en Bavière depuis les guerres de religion; il vient de se reconstituer Français; et cet acte flatteur pour un pays désolé par l'émigration le met fort en crédit; je vais le consulter sur les moyens d'obtenir un passe-port à un de mes malades, nommé Durand. Je lui laisserai entendre qu'il y va de la vie pour ce pauvre jeune homme, et je suis sûr de son zèle à nous seconder dans cette charitable intrigue, surtout s'il sait que vous vous y intéressez.

—Moi?… Ah! par grâce, docteur, faites que je ne sois pas compromise dans cette affaire, c'est le seul prix que j'attache à mon dévouement pour cet inconnu; ne me nommez pas à votre ami.

—Tant pis. Je vous obéirai, mais c'est dommage; car Adolphe de Rheinfeld aurait trouvé encore plus de plaisir à sauver votre protégé que le mien.

X

Après le départ du docteur Moreau, Ellénore resta longtemps immobile, sous l'impression que ce nom d'Adolphe de Rheinfeld venait de lui produire. Justement effrayée du trouble où ce nom la jetait, elle se révolta contre l'ascendant de ce pouvoir occulte, inexplicable, que rien ne motivait, n'autorisait, et dont elle pensait qu'une volonté ferme devait triompher.

Alors, cherchant à se prouver à elle-même toutes les raisons qu'elle avait de se rassurer sur la crainte d'une préférence impossible, elle se disait:

—D'où vient que son nom m'agite? sa personne est-elle donc si séduisante, ou mon aveuglement si complet? Non, je suis sans illusions sur son compte. Ses grands cheveux trop blonds, ses bésicles inamovibles qui devraient m'empêcher de jamais surprendre un de ses regards, ce sourire sardonique, ce calme dédaigneux qu'il oppose à toutes les opinions qui ne sont pas les siennes; sa tenue nonchalante, ses habitudes; enfin, tout en lui me déplaît, et l'attrait d'un esprit supérieur ne saurait l'emporter sur tant de causes d'antipathie.

Malgré cette conclusion rassurante, Ellénore sentit qu'il fallait mettre entre elle et M. de Rheinfeld un de ces obstacles infranchissables, qui rendent tout rapprochement impossible. Elle médita plusieurs de ces injures que l'amour-propre ne pardonne jamais, et s'arrêta à celle qui lui parut devoir le mieux provoquer la colère la plus implacable, c'est-à-dire celle d'un auteur.

Adolphe venait de publier une seconde brochure politique qui alimentait toutes les conversations. C'était une prophétie sur les réactions qui sont les conséquences de tous les partis extrêmes. Il y prouvait que la révolution de France, faite contre les priviléges, et ayant dépassé son but en atteignant les propriétés, risquait de voir revenir les abus qu'elle avait détruits, en punition des droits qu'elle avait usurpés.

Cette vérité politique, attaquée par tous les gens qui en étaient le mieux convaincus, précédait dans l'ouvrage une sortie contre les journaux qui devait attirer à l'auteur un grand nombre d'ennemis.

On reproche à la presse quotidienne de notre temps ses indiscrétions, son caquetage. Elle s'est pourtant fort améliorée, à en juger par ce passage d'un livre d'un grand publiciste de 1797.

«La puissance des journaux s'est élevée comme par magie, au milieu d'un écroulement universel. Elle donne de l'audace aux plus lâches et de la crainte aux plus courageux. L'innocence n'en garantit pas, le mépris ne peut la repousser: destructive de toute estime et profanatrice de toute gloire, elle défigure le passé, elle devance l'avenir pour le défigurer de même; et, grâce à ses efforts et à ses succès, après une révolution de sept années, il ne reste, dans une nation de 25 millions d'hommes, pas un nom sans tache, pas une action qui n'ait été calomniée, pas un souvenir pur, pas une vérité rassurante, pas un principe consolateur.»

Ce n'était pas sur la ressemblance de ce tableau qu'Ellénore pouvait asseoir sa critique; elle chercha ligne par ligne celles qui présentaient un côté faible ou une idée facile à interpréter, et elle tomba sur celle-ci:

«On n'est obligé de dire la vérité qu'à celui qui a le droit de la savoir.»

—Voilà un précepte commode, pensa Ellénore, et que je m'engage à faire valoir de mon mieux.

En effet, se trouvant le lendemain chez madame Delmer en présence de plusieurs amis de M. de Rheinfeld, elle prouva avec toute l'éloquence de l'indignation qu'une semblable maxime érigeait la mauvaise foi en principe; que tout homme devenant ainsi juge du droit qu'un autre a de savoir la vérité, lui mentira sans scrupule. Comme si l'on pouvait composer avec une vertu et l'altérer selon ses préventions!

L'arrivée de l'auteur n'interrompit point la discussion sur l'ouvrage; seulement, plusieurs des personnes qui approuvaient tout bas la critique de madame Mansley la critiquèrent tout haut, ce qui redoubla le zèle d'Ellénore à soutenir son opinion sur l'inviolabilité de la vérité.

—Mais défendez-vous donc, dit madame Delmer à Adolphe; vous comptez peut-être sur tout ce qu'il y a dans votre brochure d'idées fortes et profondes, exprimées dans un style brillant, pour vous mettre à l'abri de tout reproche? Détrompez-vous. Nous vous accusons de certaines réserves propices au mensonge, dignes d'un jésuite politique.

—Que d'honneur! s'écria M. de Rheinfeld. Vous voulez bien m'attaquer? c'est prouver que vous m'avez lu, mesdames, et je ne saurais trop payer cette faveur insigne.

—On ne peut mieux éviter le combat contre de faibles adversaires. Chez vous, le dédain tourne en galanterie.

—Ah! c'est me faire injure, et, puisque vous le voulez, je vais m'armer de toutes pièces pour répondre à vos critiques.

Alors la discussion s'engagea d'une manière très-sérieuse entre Ellénore et Adolphe, car il devina que c'était la flatter que de paraître blessé des coups qu'elle portait à son amour-propre. Comme on exagère toujours ce que l'on feint, il montra tant de ressentiment, il s'exprima avec tant d'amertume, que madame Mansley crut avoir atteint le but qu'elle se proposait.

—Enfin, pensa-t-elle, j'ai trouvé le chemin de sa haine; l'auteur me sauvera de l'homme aimable, et voici probablement la dernière fois que nous causerons ensemble. Tant mieux, car il me ferait contracter l'habitude de dire des choses désagréables. Je ne sais à quoi attribuer le besoin que j'éprouve de le contrarier; mais quand il est là, je cède à une colère sans sujet qui m'emporte, malgré moi, à des discussions ridicules. Celle-ci lui laissera, j'espère, une trop mauvaise opinion de mon humeur querelleuse pour qu'il s'expose encore à la braver.

Cette petite scène, que toute la politesse des acteurs et des spectateurs avait eu peine à maintenir dans les bornes d'une querelle ordinaire, plongea l'âme d'Ellénore dans une satisfaction d'elle-même, qui lui fit une complète illusion.

Elle rentra chez elle, comme dans un port assuré contre toutes les tempêtes; la certitude qu'Adolphe n'oserait s'y présenter, et que s'il en avait jamais conçu l'envie, ce qu'ils venaient de se dire mutuellement la lui ferait perdre pour toujours, inspira à Ellénore une sécurité qu'elle crut inaltérable.

Décidée à ne s'occuper que du malheureux qu'elle avait recueilli, elle le confia aux soins de M. de Savernon; puis elle pensa à implorer les amis républicains, dont elle avait déjà mis l'obligeance à l'épreuve, pour obtenir les moyens de faire sortir de France M. de la Menneraye; car malgré les hymnes patriotiques, malgré les odes du champ de Mars, où l'on célébrait, chaque décade, le bonheur et la prospérité de la France, malgré le bien-être qu'on éprouvait depuis la chute du formidable comité de salut public, c'était encore une fort triste époque que celle où tant d'héritiers de nobles familles sollicitaient l'exil comme une faveur!

M. de Savernon connaissait le père du jeune Lucien; il approuva tout ce que la générosité de madame Mansley lui avait inspiré pour le pauvre blessé; mais ce malheureux était beau, brave, spirituel, et M. de Savernon approuvait encore plus vivement les démarches qu'Ellénore allait tenter pour l'éloigner de Paris.

Elle s'apprêtait à se rendre chez l'ex-abbé Siéyès, lorsqu'on lui remit une grande enveloppe cachetée; elle ouvre, et voit les lettres imprimées de: République française, en tête d'un passe-port revêtu de la signature de toutes les autorités du jour, portant le nom du citoyen Nicolas Durand, horloger, né à Genève, et retournant dans sa famille.

A la vue du passe-port qui assurait le salut de son protégé, Ellénore ne put contenir un cri de joie, et céda sans réflexion au désir d'aller montrer au blessé le baume municipal qui devait lui rendre la vie. Son domestique l'arrêta en disant:

—Madame oublie ce papier qui est tombé de l'enveloppe lorsqu'elle l'a ouverte.

Ellénore prend la petite feuille volante que lui présente Germain, et lit ce peu de mots:

«N'est-ce pas là ce que vous désiriez, madame?»

Comme l'écriture lui est inconnue, elle rappelle Germain.

—Qui vous a remis ce paquet?

—C'est le portier, madame.

—Allez lui demander qui le lui a donné.

—Il n'en sait rien, madame, car je l'ai questionné pour savoir si l'on attendait en bas la réponse; il m'a dit que cette lettre venait d'être posée sur sa table par un grand monsieur qui n'a pas même demandé si madame y était, mais qui a bien recommandé de lui remettre tout de suite ce paquet.

—C'est sans doute un des amis qui viennent souvent ici, et qu'il n'aura pas reconnu? demanda madame Mansley d'une voix troublée.

—Oh! non, madame, car j'étais à la fenêtre de la salle à manger quand ce monsieur est entré sous la porte cochère, et je suis bien sûre de ne l'avoir jamais vu ici. Avec ses grands cheveux blonds et ses bésicles, il me serait resté dans la mémoire.

—Il suffit, dit Ellénore; et, dès que Germain fut sorti, elle se laissa tomber dans un fauteuil, accablée sous le poids de tant de sensations contraires, de soupçons à la fois si doux et si effrayants, qu'elle avait peine à se soutenir.

Les vives émotions bonnes ou cruelles, ont le pouvoir de suspendre la pensée, de remplacer les craintes les mieux fondées par un vague, où l'espoir se fait jour comme un rayon du soleil à travers les nuages, et cette impression indéfinissable, Ellénore s'y abandonna comme à un rêve dont le réveil lui serait pénible.

M. de Savernon la surprit dans cet assoupissement moral. En la voyant tressaillir au son de sa voix, et le regarder d'un air égaré, il s'écria, avec l'accent de la terreur:

—Grand Dieu! vous êtes dénoncée? La Menneraye est arrêté? Nous sommes perdus?… Ah! je l'avais trop prévu, cet affreux malheur!…

Et M. de Savernon continuait de déclamer contre l'imprudence charitable d'Ellénore, contre la tyrannie des républicains, sans écouter ce qu'elle lui disait pour le sortir d'erreur; mais, en croyant mieux l'état de stupeur où il l'avait trouvée que tout ce qu'elle pouvait tenter pour le rassurer, M. de Savernon persistait dans son désespoir. Enfin, madame Mansley, lui mettant le passe-port sous les yeux, lui commanda d'un ton si impérieux de le lire, qu'il obéit.

Alors, sa fureur se changea en un délire de joie. Il se jeta aux pieds de celle qu'il appelait la providence des proscrits, et lui prodigua toutes les adorations de la reconnaissance.

Embarrassée de recevoir tant de bénédictions pour un bienfait qui n'était pas son ouvrage, Ellénore avoua sans détour comment lui était parvenu ce passe-port sauveur.

—C'est probablement un ami de la Menneraye, que dis-je? de Nicolas Durand, car il ne faut plus maintenant lui donner d'autre nom, qui, sachant par lui l'asile qu'il vous devait, se sera compromis pour lui faire avoir ce moyen de fuir, et de ne pas vous exposer plus longtemps aux recherches de la police républicaine. C'est qu'elle a des manières très-expéditives, ajouta M. de Savernon en se levant pour aller instruire le jeune blessé de ce qui lui arrivait d'heureux.

Il est permis de cacher aux autres ce qu'on ne s'avoue pas à soi-même. Ellénore cherchait de si bonne foi les raisons qui devaient lui faire douter de la part qu'avait M. de Rheinfeld dans cette affaire, qu'elle adopta, sans hésiter, la supposition de M. de Savernon, et l'affermit dans sa croyance. Mais lorsque rendue par la solitude à ses réflexions, elle tenta d'essayer sur son esprit les mêmes raisonnements qui venaient de lui réussir sur celui d'un autre, elle sentit régner au fond de son âme une conviction invincible, elle ne pensa plus qu'à la difficulté de rester froide sans paraître ingrate, ou d'exprimer sa reconnaissance sans trahir trop de sensibilité. La crainte de tomber dans ce dernier tort l'emporta.

—Décidément, j'aime mieux passer pour ingrate, pensa-t-elle; il m'en détestera un peu plus, et je ne sais quoi m'avertit que sa haine vaut mieux que son amour.

XI

A vingt ans, être sauvé par une jolie femme, lui devoir la vie, la liberté, et n'en pas devenir amoureux, ce serait un miracle de raison et de froideur auquel personne ne voudrait croire. Aussi trouvera-t-on fort simple que Lucien de la Menneraye reçut le passe-port qui assurait sa fuite sans témoigner la moindre joie. Il affecta même de souffrir tellement de ses blessures, qu'on ne pourrait sans cruauté l'engager à braver les fatigues d'une longue route avant d'avoir repris des forces. En vain M. de Savernon insista pour vaincre une résistance dont il devinait trop bien le motif, Lucien répondait à tout que, mourir pour mourir, il aimait mieux que ce fût sous les yeux de celle à qui sa vie appartenait.

—Je crois que vous seule pouvez lui faire entendre raison, dit M. de Savernon à Ellénore, car le docteur y a déjà perdu son éloquence, et cependant nous jugeons tous deux qu'il y aurait danger pour votre liberté, et même un peu d'inconvenance à garder ce jeune homme plus longtemps chez vous.

—Si c'est votre avis, dit Ellénore, et celui du docteur je m'y conformerai, malgré ma répugnance à congédier un malheureux dont les blessures sont à peine fermées. Allez lui demander s'il peut me recevoir.

—Ne vaudrait-il pas mieux lui écrire?

—Non, vraiment; ce que je vais lui dire est fort peu agréable, et doit être adouci par un ton affectueux. D'ailleurs, je tiens à lui prouver la vérité: c'est qu'en le déterminant à profiter sans délai du passe-port qui doit le mettre à l'abri de toutes poursuites, je pense bien plus à son intérêt qu'au mien.

Un quart d'heure après cet entretien, Ellénore entrait dans la petite chambre où elle avait recueilli le jeune Vendéen.

On aurait entendu les battements du coeur de Lucien lorsque sa porte s'entr'ouvrit et qu'une voix douce dit:

—Peut-on entrer?

Il ne répondit qu'en se jetant aux genoux de sa bienfaitrice.

—Ne parlons point de reconnaissance, s'empressa de dire madame Mansley, en faisant signe à M. de la Menneraye de s'asseoir sur l'une des deux chaises de paille qui, avec un lit, une commode et une table à ouvrage, composaient tout le mobilier de cette chambre.

»Dans ce temps de révolution, continua-t-elle, on peut facilement s'acquitter du service qu'on reçoit; le proscrit de la veille devient souvent le roi du lendemain, et la gratitude est une monnaie courante. Dieu sait si vous ne me sauverez pas avant peu de la fureur d'un parti quelconque.

—Ah! que je le voudrais! s'écria Lucien avec un enthousiasme qui fit sourire Ellénore.

—Eh bien, puisque vous êtes décidé à tant faire pour moi, dit-elle, commencez par m'ôter toute inquiétude sur vous.

—Mais sous quel abri, dans quel temple puis-je être mieux protégé qu'ici?

—Le temple est modeste, vous en conviendrez, reprit Ellénore en montrant l'espèce de soupente où ils se trouvaient; mais si misérable que soit ce pauvre asile, vous ne pouvez l'habiter plus longtemps sans risquer de le voir découvert.

—Mais je serai resté un jour de plus, là, près de vous, entendant tous les bruits de votre appartement, la sonnette qui annonce votre réveil, le glissement des anneaux de vos rideaux lorsque votre belle main les ouvre, les aboiements de cette jolie levrette, qui m'avertissent du degré de votre affection pour les gens qu'on annonce. Enfin, je vous entendrai vivre, et ce bonheur me suffira; il vaut bien…

—Tout cela est fort galant, interrompit Ellénore en affectant de plaisanter sur ce que Lucien déclarait très-sérieusement; mais puisque vous m'y contraignez, je vais vous parler au nom de ma sûreté. D'après l'avis que je viens de recevoir, vous ne pouvez rester caché ici sans la compromettre.

—Je pars à l'instant même, répond Lucien. Dieu me garde d'exposer au moindre péril l'ange qui m'a sauvé la vie! Je pars… mais non pas sans lui jurer que, quel que soit le lieu, quelle que soit la situation où je me trouve, fût-ce au bout du monde, dans huit jours comme dans vingt ans, un signe ou un mot d'elle disposera de moi, me ramènera à ses pieds pour y obéir à ses ordres, pour y servir ses projets, et sacrifier, s'il le faut, mon existence entière à ses moindres caprices.

—Songez, dit Ellénore, avec un ton presque solennel, que du fond de cette petite chambre, Dieu entend votre serment et que je l'accepte, comme une consolation réservée à mes chagrins à venir. Soyez sage, ne vous battez plus que pour votre pays, et consacrez-lui cette bravoure qui vous répond d'un beau grade dans ses armées, et d'une bonne part dans sa gloire. Dégoûtez votre père des triomphes de la guerre civile, de ces triomphes suivis de larmes, de remords, et revenez bientôt rapporter ici quelques-uns des drapeaux que le vainqueur de l'Italie y envoie si souvent. J'ai beau n'être pas née en France, elle est ma patrie adoptive, et je me sens une grande prédilection pour tous ceux qui se consacrent à sa prospérité.

—Ce mot décide de ma destinée; adieu, madame, vous apprendrez bientôt tout ce que peut le despotisme d'un ange.

Madame Mansley essaya ce despotisme sur Lucien, en lui ordonnant d'attendre la nuit pour sortir de sa maison, et pour aller chercher le mauvais cabriolet qui le conduirait hors des barrières de Paris; il devait ensuite continuer sa route à pied, ou dans quelque charrette s'en retournant à vide, selon que ses forces de convalescent lui permettraient de braver la fatigue; mais c'était la manière de voyager la moins compromettante et qui semblait la plus agréable à un malheureux reclus.

Dix jours après ce départ, madame Mansley reçut un billet, daté de
Wurtemberg, écrit sur du papier d'office, et contenant ces trois mots:

«Grâce à vous.»

Elle en conclut que M. de la Menneraye était en sûreté, et elle ne s'en occupa plus.

Espérant oublier de même celui qui l'avait si bien secondée dans cette bonne action, elle se tint éloignée des amies chez lesquelles elle rencontrait habituellement M. de Rheinfeld; mais on aimait trop à la voir, à l'entendre, pour supporter patiemment son absence. La marquise de Condorcet, madame Talma, madame Delmer vinrent tour à tour l'accabler d'invitations. Il fallut bien se rendre à quelques-unes, sous peine de laisser deviner le motif qui les lui faisait redouter.

—Je viens vous enlever de force, dit un matin madame Delmer à Ellénore. Garat dîne chez moi avec madame de Valbonne; ils nous chanteront ce soir le beau duo d'Armide, et quelques morceaux italiens, cela nous délassera de nos conversations politiques, qui dégénèrent trop souvent en querelles. On laissera en repos le nouvel ouvrage de madame de Staël, dont les critiques amères commencent à me fatiguer.

—Quoi! dit Ellénore, ce livre sur l'Influence des passions, qui, selon l'avis de M. de Talleyrand, serait bien plus amusant si, au lieu d'analyser les nôtres, l'auteur avait raconté les siennes?

—Oui, c'est ainsi qu'en parle un ami de l'auteur, celui qui lui doit d'être aujourd'hui ministre. Jugez de ce qu'en disent les indifférents! Heureusement tous ces bons mots, plus ou moins perfides, n'empêchent pas madame de Staël d'être la femme la meilleure et la plus spirituelle du siècle.

—Vous n'aurez donc chez vous que des amateurs de musique? demanda madame Mansley avant de s'engager.

—Je l'espère, car j'ai supplié mes charmants bavards de ne pas venir.

—Ils aiment un peu à vous contrarier, et vous êtes si bonne, qu'ils n'ont pas à craindre votre colère.

—Vous vous trompez, je suis sans pitié pour ces beaux parleurs qui, n'aimant pas la musique, empêchent les amateurs d'en jouir; pour ces grandes coquettes de salon, qui ont si peur de manquer leur entrée (comme on dit en style de coulisse), qu'elles ont soin d'arriver au beau milieu du morceau le plus important, et de déranger vingt personnes avant de parvenir à la place qu'un homme poli leur cède, ce qui met au supplice les chanteurs et la maîtresse de la maison. Je trouve fort simple qu'on ne soit pas sensible à la musique; mais pourquoi afficher les goûts qu'on n'a point? pourquoi s'obstiner à venir s'ennuyer de ce qui ravit les mélomanes, ou refroidir par une admiration feinte les élans d'un enthousiasme vrai? Dans l'espoir d'éviter cet inconvénient, j'ai divisé ma société: mes discuteurs, mes Célimènes, mes incroyables ont leur jour; mes amateurs, mes artistes en ont un autre; mes poëtes, mes auteurs sont de chaque réunion, car pour ceux-là tout est profit: la beauté, les travers, les talents, les ridicules leur fournissent également des images et des idées.

—Ainsi, vous me rangez parmi vos amateurs; j'en suis très-flattée, et je vous promets d'arriver si discrètement que Garat lui-même ne saura pas que je suis là pour l'applaudir, répondit Ellénore, rassurée sur la crainte de rencontrer ce jour-là M. de Rheinfeld chez madame Delmer, tant il lui semblait qu'il devait être compris parmi les discuteurs.

Elle s'abusait; ce fut la première personne qu'elle aperçut en entrant dans le salon de musique: il était debout derrière le piano, appuyé sur une des consoles qui séparaient les fenêtres, et placé tellement en face de la porte du salon, qu'on ne pouvait y entrer sans être aperçu de lui.

Ellénore se sentit rougir à son aspect; et dans le dépit de ne pouvoir surmonter son émotion, elle résolut de détourner si bien ses regards de l'endroit où se trouvait Adolphe, qu'elle ne pût jamais rencontrer les siens.

Dans l'intervalle de la première partie du concert à la seconde, tous les hommes de sa connaissance vinrent la saluer, excepté M. de Rheinfeld. Pourtant il s'approcha de la belle Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui était à si peu de distance d'Ellénore que leur conversation lui parvenait.

—En vérité, vous m'édifiez par la manière dont vous écoutez la musique, disait madame Regnault, je croyais que vous ne l'aimiez pas?

—Qu'importe? si j'aime les personnes qui l'aiment, répondait Adolphe. Et puis ne doit-on pas savoir gré à un chanteur tel que Garat d'exprimer les sentiments qu'on éprouve? Il y a dans cette manière de faire parvenir les aveux qu'on n'oserait hasarder, quelque chose de ravissant.

—Eh! comment voulez-vous qu'on devine votre passion dans les reproches amoureux dont Armide accable l'insensible Renaud?

—Tout ce qui parle amour est mon complice, madame, reprit M. de
Rheinfeld avec un sourire ironique.

Alors M. de Chauvelin venant se mêler à la conversation, elle se continua tout en moquerie sur l'effet de grandes passions. Mais, du milieu de ce feu roulant de plaisanteries, il s'échappa quelques mots dits sérieusement, et qui, sortis du coeur d'Adolphe, vinrent retentir à celui d'Ellénore.

Pourtant, de son côté, elle paraissait entièrement captivée par les hommages que lui rendaient plusieurs des gens célèbres qui faisaient les plaisirs et la gloire du salon de madame Delmer. Chénier, Lemercier, Ducis, Isabey, Garat, Chérubini, Andrieux, Legouvé, Gérard, Méhul, Alexandre Duval, le joyeux Picard, le malin Hoffman, Longchamps, l'auteur de Ma tante Aurore, l'aimable Dupaty, l'élégant Forbin, les deux Ségur, le chevalier de Boufflers, le comte de Lauraguais, et ce groupe de jeunes officiers montés depuis aux grades de généraux, de maréchaux, de princes, tous s'empressaient d'obtenir un mot, un sourire d'Ellénore.

Ce soir-là, un sentiment involontaire la portait à répondre avec une sorte de coquetterie aux charmantes flatteries qu'on lui adressait: elle espérait sans doute en voir prendre un peu d'humeur à la seule personne qui affectait de ne lui point parler. Mais ayant jeté à la dérobée un regard sur M. de Rheinfeld, elle fut frappée de la douce joie qui animait sa physionomie; feignant d'écouter la conversation de ses voisins, y mêlant de temps en temps un mot inutile, il contemplait avec ravissement tout ce que faisait Ellénore pour lui déplaire.

Il fut tiré de cette contemplation par de méchants propos que deux femmes, placées devant lui, se disaient à l'oreille, mais à si haute voix, qu'on ne pouvait s'abuser sur leur désir de les faire entendre. Ils portaient particulièrement sur la facilité de madame Delmer à recevoir de certaines personnes qui n'étaient point faites, à ce qu'elles prétendaient, pour se trouver en bonne compagnie.

—Grâce au ciel! disait l'une, nous ne sommes plus sous le règne de cette égalité féroce qui mettait au même rang l'assassin et la victime, le brave et le poltron, l'inepte et le savant, l'honnête femme et la prostituée. La société se reconstruit et tout nous fait présager le retour de nos anciens usages. Aussi est-il de notre devoir de nous opposer vivement à ce qui entraverait ce retour aux vieilles convenances.

—Sans doute, répondait l'autre, et le code du monde n'était pas assez rigide pour qu'on ne soit pas très-heureux d'y revenir. Il était même fort indulgent pour la galanterie, et pourvu qu'on eût un certain rang… et d'excellentes manières…

—On fermait les yeux sur tout le reste, interrompit l'autre… Mais souffrir que des créatures sans nom, ayant pour toute recommandation une ou deux aventures scandaleuses, viennent s'asseoir à côté de vous dans un salon, et y attirer tous les hommes que l'espoir d'un succès facile rend si sémillants; vous obliger à être spectateur du prologue de leurs intrigues futures; c'est ce qu'on ne saurait tolérer, ajouta-t-elle en montrant par un geste madame Mansley.

A ces mots dits avec le dédain le plus insolent, M. de Rheinfeld se sentit rougir de colère. Entendre insulter Ellénore, sans pouvoir la défendre, le livrait à un supplice au-dessus de ses forces; et pourtant comment oser prendre son parti contre des femmes qu'il connaissait à peine, et dont rien ne l'autorisait à interrompre les confidences? Malheureusement pour elles, un de ces nouveaux enrichis qui se faufilaient alors dans le monde élégant, avides d'en apprendre les usages, et de savoir les noms des personnages les plus marquants, vint demander à M. de Rheinfeld s'il connaissait les deux femmes qui étaient devant lui.

—Fort peu, répondit-il, on les dit méchantes et plus que légères; moi je les crois simplement égarées. Elles ont pris l'offensive pour la défensive, voilà tout.

Alors, certain de sa vengeance dont l'effet se lisait sur le visage crispé de ces dames, il s'éloigna d'elles et se rapprocha d'Ellénore, décidé à lui parler, et se flattant d'en être accueillis comme si madame Mansley avait pu deviner le tort qu'il venait de se donner pour elle.

—Oh! mon Dieu! se disait Ellénore, à chaque pas que faisait M. de Rheinfeld pour arriver près d'elle, ne permettez pas qu'il voie mon trouble; ou plutôt armez-moi contre cet ascendant inexplicable; donnez-moi l'amertume de l'ironie, la mauvaise grâce du dédain, l'apparence de la profonde ingratitude; enfin, tout ce qui sépare irrévocablement une âme sensible d'un coeur sec, un esprit supérieur de la sottise vulgaire!

Le ciel, touché, probablement, par la nouveauté de cette prière, l'exauça en partie, et peu s'en fallut qu'Adolphe ne fût découragé par l'air glacial de madame Mansley, par le soin qu'elle prenait de répondre au voisin qui ne lui parlait pas, et cela uniquement pour ôter à M. de Rheinfeld le désir de l'interrompre; mais l'affectation des sentiments contraires à ceux qu'on éprouve réussit mal aux personnes d'une nature franche. Là où l'on devine un effort, on recherche une cause, et toutes les ruses de l'esprit ne parviennent pas à dissimuler le sentiment qui bouleverse un pauvre coeur.

Cédant moins à une présomption ridicule qu'à un soupçon flatteur, à une sympathie entraînante, Adolphe, pressentant qu'Ellénore répondrait à peine aux mots insignifiants qu'on adresse ordinairement dans le monde aux femmes avec lesquelles on n'a que des rapports de politesse, se pencha vers elle, et lui dit sans préambule:

—Pourquoi vous faire moins gracieuse et moins bonne que vous ne l'êtes?

Cette attaque imprévue déconcertait tous les plans d'Ellénore. Furieuse de répondre à sa pensée, lorsqu'elle s'efforçait si bien de la cacher, elle feignit de paraître surprise de l'espèce de familiarité que M. de Rheinfeld hasardait en entrant ainsi en conversation avec elle.

—Je ne vous comprends pas, dit Ellénore d'un ton sévère.

—Tant mieux, reprit Adolphe; cela m'autorise à m'expliquer, et j'ai tant de choses à vous dire!

—Pardon; un concert exige le silence, et nous ne sommes ici que pour écouter… de bonne musique.

—Vous, peut-être, madame; mais moi, je n'y suis venu que pour voir…

—Eh bien, n'empêchez pas les autres d'entendre, interrompit Ellénore, en souriant malgré elle, comme pour adoucir la rigueur de cet ordre.

—Je me tais… aussi bien, vous savez mieux que moi ce que je pense, ce que j'éprouve, autrement seriez-vous si sévère, si malveillante pour moi. Ah! me punir ainsi, il faut que vous connaissiez mon crime.

—Est-ce que Garat ne va pas chanter son air basque? s'empressa de demander Ellénore à madame Delmer qui passait près d'elle.

—Si, vraiment, il finira par un Soir de cet automne. Mais nous voulons qu'il nous dise avant sa dernière romance:

  Je t'aime tant, je t'aime tant,
  Je ne puis assez te le dire.

—Ah! oui, s'écria M. de Rheinfeld, qu'il chante celle-là, je l'applaudirai de tout mon coeur; et vous madame? ajouta-t-il d'une voix émue en s'adressant à Ellénore.

—J'aime peu ces sortes de fadeurs, répondit-elle avec dédain; mais le talent de Garat fait passer bien des choses.

—A quoi bon feindre pour si mal tromper? Convenez-en, madame, le talent de Garat et toutes les richesses d'harmonie qu'on prodigue ici, ne nous occupent guère en ce moment; il y va d'un plus grand intérêt pour vous et pour moi.