WeRead Powered by ReaderPub
Ellénore, Volume II cover

Ellénore, Volume II

Chapter 17: XIV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows a woman navigating Parisian salon life after a period of political upheaval, tracing her emotional disappointments, shifting social position, and complicated attachments. Through extended conversations and encounters with notable hosts and guests, the text sketches changing manners, tastes, and modes of conversation, contrasting former elegant frivolity with a graver, more satirical tone. Personal scenes of jealousy, infidelity, and resigned melancholy alternate with debates about politics and the arts, yielding an intimate social portrait that blends private feeling with sharp observations of contemporary mores.

A ces mots, Ellénore fit un geste d'impatience.

—Calmez-vous, ajouta Adolphe, et ne laissez pas deviner ce que je vous dis par votre peu de complaisance à l'écouter. Comptez sur mon honneur, sur ma prudence, sur ma crainte de vous compromettre en rien. Mais puisque vous me réduisez à des tête-à-tête de ce genre, qu'il me faut la protection de soixante témoins pour oser vous dire un mot de ce que je pense, vous me pardonnerez de profiter de la seule occasion que j'aie de vous apprendre que vos injures, vos dédains, vos mépris même ne peuvent rien contre ce que vous redoutez; qu'en devenant, malgré vous, l'idole, vous avez accepté le culte et qu'il faut le subir.

—Je n'en vois pas la nécessité, répondit Ellénore, en prenant un air dégagé.

—Mais vous la sentez, interrompit Adolphe; on n'exerce pas un pouvoir absolu sans y tenir, croyez-moi. Laissons à d'autres toutes les minauderies, tout le doratisme des petites comédies qui se jouent dans le monde galant. Vous êtes mon secret, je suis peut-être le vôtre, aidons-nous mutuellement à le garder.

En finissant ces mots, il se leva pour retourner à la place qu'il venait de quitter, et laissa Ellénore en proie à une émotion qui tenait à la fois de la surprise, du dépit, de la colère et de l'amour.

Dans l'agitation fébrile qui la dominait, elle s'excita à l'indignation, à la révolte, contre ce qu'elle appelait le comble de l'insolence et de la fatuité.

—Grâce à cet excès d'audace, à cette confiance si impertinente, pensa-t-elle, je n'ai plus rien à craindre; c'en est assez pour faire oublier tout ce que je lui supposais de sentiments nobles et dévoués. Le service même qu'il vient de me rendre, en m'aidant à sauver un proscrit, disparaît sous le vil motif qui l'a fait agir. Il a cru m'asservir par la reconnaissance; mais si la générosité, la délicatesse, sont des séductions irrésistibles, le calcul appliqué au bienfait est ce que je connais de plus méprisable, ce qui doit tuer à jamais toute affection naissante. Béni soit Dieu, pour m'avoir éclairée à temps; je suis sauvée.

En se félicitant ainsi d'échapper à l'empire qu'elle redoutait, Ellénore s'étonnait de la tristesse qui pesait sur son coeur. C'était ce qu'on éprouve à la perte d'une espérance vive, c'était comme la douleur d'un adieu déchirant. Des larmes s'échappaient de ses yeux sans qu'elle s'en aperçût. Une voix secrète lui disait qu'elle était profondément aimée, que cet homme, si maître de lui en apparence, venait d'obéir au besoin de lui parler de sa passion, et non pas à l'orgueil de s'en vanter, qu'il avait trop d'esprit pour tomber dans le tort des sots qui se croient irrésistibles, et que s'il avait osé lui révéler à elle-même ce qu'elle ressentait pour lui, c'est que sans cesse occupé d'elle, épiant ses pensées, ses moindres mouvements, traduisant ses paroles, il avait lu dans son coeur, et que, dédaignant cette ruse vulgaire qui consiste à se plaindre de n'être point compris, lorsque tout vous prouve le contraire, il lui avait parlé sans détour de leur pensée commune.

Pendant que tant de réflexions, de suppositions contrastantes torturaient l'esprit d'Ellénore, Adolphe se complaisait à voir passer sur son beau front les idées qui l'éclairaient ou l'assombrissaient tour à tour. Peu lui importait que ces idées lui fussent ou non favorables.

—Elle pense à moi, disait-il; et le bonheur attaché à cette certitude l'emportait sur toutes les craintes qu'il aurait pu concevoir.

Plongés tous deux dans une rêverie profonde, ils ne prenaient aucune part aux ravissements causés par la voix de Garat, et surtout par sa chaleur entraînante à exprimer l'amour: quand on possède l'original, on se soucie peu de la copie.

Enfin, les transports de dilettanti se calmèrent; aux applaudissements effrénés succédèrent les compliments flatteurs. Garat et madame de Valbonne se retirèrent de bonne heure par égard pour leur santé et leurs belles voix.

A voir les soins, les inquiétudes qu'on leur témoignait, on ne se serait pas douté qu'il y eût pour chacun d'autre intérêt au monde; et pourtant, on se battait sur toutes nos frontières; les brigands infestaient nos grandes routes; les jacobins assoupis menaçaient d'un réveil terrifiant; on était ruiné par le papier-monnaie; révolté contre un gouvernement qui autorisait tous les désordres, on en désirait et redoutait également la chute. Dans cette crainte d'un funeste avenir, et encore meurtri du passé, on ne pensait qu'à jouir du présent.

L'absence du plus grand ennemi des plaisirs contribuait beaucoup à le rendre agréable. La vanité avait péri avec tant d'autres victimes conduites par elle à l'échafaud. La faux de la Révolution, en coupant, à l'exemple du tyran de l'antiquité, toutes les têtes qui dépassaient celle du peuple, avait dégoûté de cette rage de paraître plus qu'on est, de dépenser plus qu'on a, de briller plus qu'on ne le doit, enfin on ignorait ce supplice volontaire qui ne laisse aux vaniteux, ni paix, ni trêve. Maudite soit la résurrection de cette divinité infernale.

XII

Il était une sorte de recherche de pauvreté, adoptée par la classe des ci-devants, ainsi désignée par le rang qu'elle occupait sous l'ancien régime; recherche dont l'élégance faisait pâlir le luxe des parvenus.

Par exemple, madame de N…, réduite à mettre son titre de côté pour ne garder que son beau nom, ne paraissait jamais dans le monde que vêtue d'une simple tunique de mousseline blanche; ses cheveux retenus par une résille en rubans de laine rouge, sa ceinture en ruban pareil, faisait deux fois le tour de sa taille et était nouée à l'antique, ses bras seulement cachés près des épaules par quelques plis artistement drapés, ses pieds emprisonnés dans des cothurnes de taffetas couleur de chair, ornés de bandelettes vertes à la manière des dames grecques, dont ce costume et surtout le beau profil de madame de N…, rappelaient la tournure noble et la grâce austère.

Avec tant d'avantages, elle n'aurait pas échappé sans doute aux bourreaux de la Terreur; mais son plus proche parent, ayant jeté son titre et son froc aux orties pour se sauver de leurs sanglantes mains, venait d'accepter un emploi éminent sous la dictature de Barras, et elle se trouvait naturellement protégée par l'apostasie et le pouvoir naissant de son illustre parent.

En détaillant ainsi la grande parure de cette époque de transition entre la misère et la magnificence, nous voulons prouver à quel point la vanité était déconcertée par la simplicité à la mode.

Il doit être bien difficile de faire comprendre aujourd'hui, où l'argent est le mobile de tout, le dieu des ambitieux, la gloire des hommes d'État, la passion des amants, le but des artistes, la muse des auteurs, qu'il a existé en France un moment, très-court à la vérité, où ce roi de l'univers s'est vu détrôné par le mérite, la bravoure et la résignation: un moment où nos soldats ni payés, ni vêtus, ni nourris, marchaient gaiement à l'ennemi et gagnaient des batailles; un moment, où le jeune général choisi par la Victoire pour les conduire dans tant de capitales de l'Europe, disait à ceux que la faim, la misère abattaient:

«Soldats, vos besoins sont grands; mais la première qualité du soldat est la constance à supporter la fatigue et la privation; la valeur n'est que la seconde.»

Et tous, éblouis par ces nobles paroles, ressaisirent leurs armes, en s'écriant:

—La victoire nous donnera du pain!

Un moment où les banquiers de Paris, seuls financiers à qui leurs gains légitimes permettaient de venir au secours de nos armées, prêtaient, sur sa simple garantie, à un général sans fortune, douze millions en numéraire, et cela pour empêcher ses braves, qu'il appelait ses enfants, de succomber à la misère;

Un moment où une jeune personne, jolie, bien élevée, trouvait à se marier sans dot et sans trousseau;

Où le manuscrit d'un auteur distingué, se donnait pour le prix des frais d'impression.

Mais chaque siècle a sa passion dominante: si l'avarice tue l'amour, là où elle ne règne pas, il a tout son empire.

Chaque jour alors amenait de ces mariages, où la fortune épousait l'esprit, le pouvoir la beauté; de ces divorces, qui faisaient préférer la misère à l'antipathie et à la trahison. Le coeur, une fois livré à tous les délices, les tourmente d'une passion naissante, avait bien de la peine à la surmonter. Nul intérêt de vanité ne venait vous distraire de ce rêve continuel, où l'on ne voit jamais que la même image, où l'on n'entend que la même voix. On aimait pour le bonheur d'aimer, sans calcul, sans d'autre but que celui de plaire, et comme tous les sentiments généreux, l'amour de ce temps allait souvent jusqu'à la folie. Ellénore en voyait de si nombreux exemples, qu'elle était terrifiée. Mais que peuvent les craintes, les avis de la raison en faveur du repos, contre les agitations, le délire d'un malheur séduisant!

L'Europe commençait à retentir des victoires de Bonaparte. C'étaient des acclamations, une ivresse populaire, dont les grands politiques s'alarmaient pour la liberté; ils savaient qu'en France, particulièrement, on obéit sans restriction à ce qu'on admire, et ils s'encourageaient à défendre une liberté, achetée par tant de douleurs et de crimes.

M. de Rheinfeld, qui devait succomber plus tard à la séduction du génie aux abois, se rangea parmi les opposants à la nouvelle puissance, jugée d'autant plus redoutable, qu'elle avait pour berceau la gloire, pour prestige le succès.

Cette résistance à l'entraînement général, lui donnait de fréquentes occasions de faire briller son esprit. On ne pouvait raconter les événements du jour, sans citer ses épigrammes et les bons mots de son amie, madame de Seldorf. C'était fort contrariant pour la personne qui fuyait sa présence, les salons où on le rencontrait, et tout cela dans le désir qu'elle avait de n'en plus entendre parler.

Cependant, Ellénore agit courageusement contre sa faiblesse; elle cessa d'aller chez les amis de M. de Rheinfeld, l'évita le plus possible dans les endroits publics; et, après avoir mis tant de mois et de soins à l'oublier, elle crut y être parvenue.

Mais Adolphe en avait trop dit, pour supporter cette obstination à le fuir sans se plaindre.

Il écrivit d'abord à Ellénore, dans le seul but de se soulager du poids de ses pensées, sans intention de les lui adresser; puis, enhardi par la sincère peinture des sentiments qu'il éprouvait pour elle, il avait raisonné (car on raisonne aussi dans la folie), et il s'était prouvé, qu'après l'audace de son aveu à Ellénore, il né risquait pas d'augmenter sa colère; que les torts d'un amour passionné ne se faisaient pardonner qu'en se continuant, et il se décida à envoyer ses lettres à madame Mansley, non pas sans avoir pris toutes les précautions possibles, pour qu'elles ne tombassent pas en d'autres mains.

Reproduire ces lettres, serait une indiscrétion coupable; s'efforcer de les imiter, serait une prétention ridicule. Ceux à qui l'on a confié des lettres d'amour de M. de Rheinfeld savent si tant de mélancolie dans le coeur, tant de grâce dans l'esprit, tant de délicatesse dans la flatterie, tant d'éloquence dans le désir d'être aimé, sont imitables.

Leur séduction fut irrésistible. Madame Mansley se persuada que le sacrifice d'un semblable amour suffisait à sa conscience, et qu'elle n'était pas forcée d'y joindre celui des preuves parlantes d'un sentiment qu'elle pouvait combattre, mais non dédaigner.

Elle ignorait toute la supériorité d'une lettre sur une entrevue, où la présence de témoins importuns porte souvent la personne la plus spirituelle à dire des sottises, la plus prudente à commettre une indiscrétion, ou, ce qui est pis encore, à se trahir par l'affectation de son mutisme ou de son parlage à l'envers. Elle ne se méfiait pas de cette faculté de choisir dans ce qu'on pense, qui fait d'une lettre l'expression franche de la passion, sans s'exposer à trahir aucun de ces mouvements spontanés qui en pourraient faire soupçonner le désintéressement et la durée; elle s'abandonnait à tout le charme de ce portrait flatté, de cette harmonie de paroles qui enivraient son imagination et son coeur.

O don céleste de peindre ce qu'on sent avec des mots heureux, persuasifs! Présent funeste qui fait tant d'innocents parjures et tant de belles dupes! Passer la journée, la nuit, avec un billet tendre, le relire, le commenter cent fois, le graver dans sa mémoire, en faire l'évangile de son coeur! Quoi de moins coupable, dit-on, lorsqu'on se promet de fuir celui qui l'a écrit? L'absence n'est-elle pas un sûr remède contre cette affreuse maladie?

A cela nous répondons, en suivant la métaphore, que l'amour est comme la peste, il se gagne par lettre.

Plus Ellénore reconnaissait cette vérité, plus elle cherchait à s'aveugler et à se contenter de se montrer sévère et même assez malveillante envers M. de Rheinfeld, espérant lui cacher sous cette froideur glaciale, sous une différence d'opinions dont elle exagérait l'antipathie, la faiblesse qu'elle avait pour ses lettres; mais les recevoir sans les renvoyer était leur accorder une faveur dont Adolphe se trouvait trop heureux pour ne pas la payer sans regret de tout ce que tentait Ellénore pour lui ôter de son prix.

D'ailleurs, Adolphe savait que madame Mansley, sans cesse en lutte avec sa destinée, protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles, contre les jugements qu'on portait sur elle; que sans cesse tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque chose de fougueux, d'inattendu qui la rendait encore plus piquante; dans ses moments de verve, d'indignation, Adolphe l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.

Le dépit d'Ellénore s'augmentait de cette espèce d'admiration; elle s'en faisait un prétexte vis-à-vis d'elle-même, pour se rassurer contre l'attrait d'un amour assez froid pour s'y bien observer, lorsqu'un mot d'Adolphe, une allusion à la lettre de la veille venaient la replonger dans ce trouble divin, cette ivresse de la pensée qui naît de ce mot:—Il m'aime!

De toutes les personnes qui s'amusaient à exciter les discussions, les mots amers d'Adolphe et d'Ellénore, madame Talma seule en avait deviné le vrai motif.

—On ne se hait pas si haut, disait-elle à Chénier, et j'ai peur pour cette pauvre révoltée. Si le malheur veut qu'elle s'aperçoive de tout ce que ce grand pâle d'Adolphe a de ravissant dans l'esprit et le coeur, son goût pour la sagesse, sa résolution d'expier les torts dont elle est innocente, sa terreur de l'opinion, sa rage de vouloir reconquérir une place à jamais perdue, n'y pourront rien; elle l'aimera, et le pis est qu'elle aura la sottise de s'en faire un crime.

—J'ignore ce qui se passe dans l'âme de madame Mansley, dit Chénier en souriant, et si les injures spirituelles dont elle accable souvent M. de Rheinfeld sont un langage de convention pour éprouver notre crédulité imbécile; mais j'ai parfaitement découvert à l'interrogatoire que j'ai subi ce matin, ce qui rend Adolphe rêveur, impatient, enthousiaste, ironique, selon que la voix de votre belle amie devient plus sévère ou plus douce.

—Quoi! madame de Seldorf se douterait?…

—On se doute toujours de ce que l'on craint. Ce n'est pas qu'elle le soupçonne de porter ailleurs son hommage, comme vous dirait le vicomte, il ne trouvera jamais une plus belle occasion de le placer; elle est sûre de ne pas perdre les adorations ostensibles dues à ses talents et à sa célébrité; mais les devoirs de l'amour-propre une fois remplis envers les coryphées de la société, l'amour va souvent se divertir en moins bonne compagnie, et madame de Seldorf soupçonne celui d'Adolphe de cette petite débauche. Je ne sais par quelle fatalité la calomnie qui travaille si bien d'ordinaire, a manqué son effet sur l'esprit de madame de Seldorf. On a eu grand soin de lui répéter les sots bruits accrédités sur le compte de madame Mansley; de la ranger parmi ces femmes galantes qui aiment et qu'on aime sans conséquence; elle a deviné, avec sa perspicacité ordinaire, la supériorité de cette jolie femme, à l'acharnement qu'on mettait à en médire, et j'ai été confondu de la trouver si disposée à croire le bien que j'en pense.

—Cela ne m'étonne pas; l'esprit rend juste. Mais ce qui me surprend, c'est que madame de Seldorf ait été assez dominée par le sentiment dont les femmes détestent le plus à convenir, pour vous en parler si naïvement.

—Aussi ne l'a-t-elle pas fait. Nous avons eu grand soin d'employer l'un et l'autre tous les mots qui devaient déguiser le vrai sujet de la conversation. Elle me questionnait sur madame Mansley, comme cédant uniquement à l'intérêt qu'inspire une personne injustement flétrie, mais distinguée, partant fort malheureuse. Quant à moi, je lui répondais sur Adolphe en amenant tant bien que mal la différence d'opinion qui provoquait souvent entre lui et madame Mansley des querelles assez vives, et où leur peu de sympathie se laissait trop souvent apercevoir. Enfin, je tâchais de calmer l'inquiétude que madame de Seldorf me cachait; et, de son côté, elle m'apprenait le nouvel amour d'Adolphe, en voulant m'en ôter l'idée. Ainsi, sans nous rien avouer, nos pensées s'échappaient à travers un flot de paroles insignifiantes. Vous avez dû souvent causer de même; cela épargne l'embarras des aveux sans rien ôter aux charmes de la confiance.

—Eh bien, qu'est-il résulté de ce beau manége?

—Que me voilà initié malgré moi dans un mystère qui intéresse également trois personnes que j'aime et qui vont me prendre en horreur dès qu'elles me croiront dans le secret de ce qui les agite. J'ai toujours eu de ces bonnes fortunes-là.

—Pauvre Adolphe! je le plains.

—C'est singulièrement placer votre pitié; je la croyais due aux victimes, et non pas au bourreau.

—En amour, reprit madame Talma, il est d'excellents bourreaux, pleins de remords, d'égards et de tendresse. Vous qui parlez, vous l'avez été tout comme un autre, et vous ne pouvez avoir perdu le souvenir du supplice attaché au crime d'une infidélité de bon goût; l'inconstance brutale est bien moins douloureuse pour l'innocent et le coupable, mais ces ménagements humiliants pour tous deux, ces ruses, dont le succès vous dégrade plus aux yeux de celle qui vous plaît qu'aux yeux de celle qui vous pleure; cet arsenal de tromperies qu'il faut déployer à chaque bataille, les rend mortelles. Le mieux est de résister en Spartiate ou de céder en Sybarite. Et voilà précisément ce dont Adolphe est incapable; il n'aura jamais la force de renoncer à l'honneur d'adorer madame de Seldorf, d'être le confident de son esprit, l'esclave de son génie, et il ne saura pas davantage résister au charme invincible qui fait de madame Mansley la femme la plus attrayante, la plus piquante, la plus tourmentante à aimer, la plus impossible à oublier.

—Alors comment faire pour le sortir de peine, ou plutôt de son luxe de plaisir?

—Il faut l'engager à suivre madame de Seldorf dans le voyage qu'elle projette.

—Et nos affaires politiques? Songez donc que dans la crise où nous sommes, une voix puissante et plaidant pour la liberté nous est fort utile. Le nombre de ses défenseurs diminue à chaque conquête de notre général. Une campagne de plus, et nous n'aurons tant fait de bien et de mal que pour changer de dynastie. Si l'amour se joint à la victoire pour faire déserter ce qui nous reste de républicains, nous ne serons pas longtemps libres.

—Eh bien, si la présence d'Adolphe vous est nécessaire, c'est madame Mansley qu'il faut éloigner d'ici, et je me charge de ce soin. La pauvre femme ne sera pas difficile à déterminer. Elle est de trop bonne foi dans sa résolution vertueuse pour se refuser au seul moyen de la tenir.

Au moment ou madame Talma achevait ces mots, Ellénore parut à la porte du salon, le visage pâle, les traits contractés et dans une agitation pénible qu'elle s'efforçait en vain de dissimuler. On devinait qu'elle était porteur d'une nouvelle triste et qu'elle cherchait les expressions qui en devaient le mieux atténuer l'effet, soin touchant qui trompe toutes les terreurs, excepté celles d'une mère.

XIII

Si, comme le prétendent certains philosophes, les faibles humains ont été de tout temps pourvus des mêmes vertus et des mêmes vices, on ne peut nier l'influence des révolutions sur la manière d'exercer les unes et les autres.

Les grands dangers ramènent aux idées vraies; là seulement, la générosité, le dévouement, le courage héroïque reprennent leur rang. Les convenances du monde, ces mille et une lois d'une société détrônée, se bravent sans inconvénient. On pardonne aux fautes rachetées par de nobles qualités; on préfère l'imprudence au calcul, la faiblesse à l'hypocrisie; enfin, l'on est moins prude et plus sévère.

Cela explique l'indulgence qu'on avait, à l'époque que nous retraçons, pour les torts de l'amour, et le peu de soins qu'on prenait d'en cacher les suites. Les plus grandes dames de l'ancien régime réduite au veuvage par la faute de l'anarchie, payaient quelquefois leur sortie de prison d'un abandon complet; et quand le libérateur était jeune et beau, lorsqu'il risquait sa vie pour sauver celle de la noble prisonnière, la reconnaissance de celle-ci était sans bornes. Il existe encore plusieurs preuves vivantes de cet excès de gratitude; on les cachait peu, lorsque le mystère n'était pas indispensable, et l'on voyait chaque jour de jeunes insensées préférer l'éclat d'une rupture à l'ennui de tromper un vieux mari, au remords de lui donner des héritiers de fantaisie.

C'était fort immoral, dit-on, d'un exemple pernicieux. Il vaut mieux tromper saintement, soit: on ne peut disputer des goûts ni des vices; mais enfin, la naïveté dans les passions, le désintéressement dans les liaisons de coeur, était un des travers de l'époque. On en est bien corrigé.

La spirituelle Julie, dont la vie noblement galante avait été cruellement expiée par son mariage avec un homme de grand talent, d'une admirable figure, mais beaucoup plus jeune qu'elle, avait eu avant ce mariage un fils, que son père, excellent gentilhomme, ne reniait pas, et auquel il avait donné son nom et la meilleure éducation militaire.

Félix de Ségur était un de ces modèles de jeunes officiers, dont les auteurs de romans et les femmes exaltées faisaient alors leurs héros. Intrépides à l'armée, timides dans un salon, passant de la mélancolie d'un amoureux à la gaieté d'un enfant; c'était la bravoure, l'élégance en personne.

L'abnégation de soi-même, si commune chez les mères, avait décidé madame Talma à laisser demeurer Félix chez son père pendant ses moments de congé. Elle comptait avec raison sur l'empire d'une si douce présence. En effet, le vicomte de Ségur, dont la frivolité se bornait à son langage, sans influer sur ses actions, avait pour Félix une tendresse extrême, et ne s'absentait jamais de Paris quand il était permis à son fils d'y séjourner quelque temps; mais il était à l'armée, et le vicomte venait de partir pour Barège, où une affection de poitrine l'attirait. Son appartement était resté confié à un vieux valet de chambre, qui, après avoir régné sur un nombreux domestique, en était réduit à cumuler les emplois d'intendant, de cuisinier, de frotteur, etc.

Ce brave homme balayait humblement l'antichambre de son maître, lorsqu'on frappa vivement à la porte. Il ouvre, et jette un cri perçant en voyant le jeune Félix étendu sur un brancard porté par deux hommes. La pâleur du blessé redouble l'effroi du valet de chambre. Il aide à le transporter sur le lit du vicomte, et commande à l'un des porteurs d'aller chercher un chirurgien.

Il accable de questions le jeune officier, qui ne l'entend pas; car la douleur d'une blessure rouverte et la perte de sang qui en résulte, l'ont fait évanouir. Enfin, le commissionnaire arrive suivi de M. du P… et d'une garde-malade, qui vient offrir ses soins; le portefaix la recommande avec un zèle tout particulier.

A son air modeste, preuve de douceur, à ses cheveux gris, preuve d'expérience, Comtois pense qu'elle lui sera fort utile dans les soins qu'exige l'état de son jeune maître, et il lui promet de l'installer la nuit même, auprès du lit du mourant.

Les secours de M. du P… l'ont bientôt ranimé, et Félix raconte comment ayant eu la poitrine ouverte par un coup de sabre autrichien, au même moment où la balle d'un Bavarois lui labourait le bras gauche, à l'affaire de Mantoue, on l'avait transporté à l'ambulance; là ayant été traité par des moyens expéditifs, il s'était cru assez rétabli pour avoir la force de venir achever sa guérison dans sa famille, mais les cahots des fourgons et de la diligence ayant rouvert ses plaies, il était tombé sans connaissance en arrivant à Paris.

Aux vifs reproches que le docteur lui adressa sur l'imprudence d'entreprendre une si grande route dans un état si déplorable, Félix devina sans peine qu'il était en danger. Il s'excusa en disant:

—Vous avez raison, ce départ devait m'achever. Mais, que voulez-vous? je préférais mourir ici, à souffrir là-bas; j'avais si peur de ne pas pouvoir dire adieu à… mes amis.

En finissant ces mots, la bouche de Félix se remplit de sang. Le chirurgien lui recommanda le plus grand calme et un silence absolu; puis, prenant à part le vieux Comtois, ils passèrent dans un cabinet qui séparait la chambre à coucher de la salle à manger. Le docteur, après avoir écrit plusieurs ordonnances, dit en les remettant au valet de chambre d'en presser l'envoi.

—La situation est grave, ajouta-t-il, et je vous engage à en prévenir ses parents.

Au même instant un cri aigu se fit entendre; il venait de la salle à manger. Comtois, dans son trouble, n'y prit point garde.

A peine le chirurgien est-il parti qu'il va rejoindre la garde-malade, lui fait quitter la salle à manger, l'établit au chevet du lit de Félix, et court chez l'apothicaire. Pendant que celui-ci confectionne, pèse les drogues ordonnées, Comtois va chez madame Mansley, lui apprend l'état déplorable dans lequel on vient de rapporter son jeune maître, et la supplie de préparer madame Talma à recevoir cette triste nouvelle.

L'effroi qui fait balbutier Comtois passe vite dans l'âme d'Ellénore. Elle se charge du soin douloureux d'amener sa vieille amie à comprendre le malheur qui la menace; mais la pauvre mère la devine plus qu'elle ne l'écoute, et, faible de santé, sans défense contre un coup si rude, elle tombe dans une attaque de convulsions, suivie d'une fièvre chaude, qui la plonge elle-même dans un danger imminent.

Ellénore, mue par la reconnaissance, n'hésite pas à se consacrer aux soins que réclame la maladie de la mère, et veut la remplacer la plus possible auprès de son fils.

Dès qu'elle a confié madame Talma à l'amitié de madame de Condorcet, elle se rend chez Félix, demande à le voir au nom de sa mère. Comtois répond qu'on lui a défendu de laisser entrer personne chez son jeune maître.

—Grâce à la potion qu'il a prise, il est assoupi maintenant, ajoute-t-il, et ce serait un meurtre que de le réveiller.

—N'importe, dit Ellénore, j'ai promis à madame Talma de lui rapporter la vérité sur l'état de son fils; il y va de sa vie à elle et je le verrai, fiez-vous à moi pour respecter son sommeil.

En disant ces mots, elle ouvrit doucement la porte de la chambre, et marchait à pas muets vers le lit du malade.

Tout à coup elle s'arrête et retient une exclamation en reconnaissant dans la garde qui tient le poignet de Félix et compte les battements de son pouls, une des plus belles femmes de Paris, la comtesse d'Ermoise la nièce de M. de Savernon.

—Vous le voyez, dit la comtesse d'une voix à peine articulée, il se meurt.

Et cachant sa tête dans ses mains, ses larmes l'inondent.

Il y avait dans ce peu de mots toute l'histoire des amours de la charmante Honorine avec l'aimable Félix.

Madame Mansley se trouvait inopinément initiée dans un secret dont il fallait qu'elle fût délateur ou complice.

XIV

Madame d'Ermoise était l'ennemie de madame Mansley, comme toutes les nièces qui rêvent des amours ambitieux pour leur oncle le sont de la femme qu'il aime. Elle ne pardonnait pas à Ellénore d'inspirer à M. de Savernon un sentiment assez exclusif pour le rendre très-insouciant des affections, des intérêts de sa famille. En dépit des obligations qu'elle lui avait, elle médisait si souvent et si hautement de madame Mansley, affectait tant de mépris pour ce qu'elle appelait ses aventures galantes, et tant de dédain pour sa position dans le monde, que le noble coeur d'Ellénore n'avait pas le choix en cette circonstance.

—Rassurez-vous, madame, dit-elle à la fausse garde-malade, et n'ajoutez pas à toutes vos douleurs la crainte d'une lâcheté dont je suis incapable; ne pensons qu'à ce pauvre ami.

—Ah! madame, que de générosité! s'écria madame d'Ermoise d'une voix étouffée, et en couvrant la main d'Ellénore de baisers et de larmes.

—Les vomissements de sang sont-ils arrêtés? interrompit madame Mansley, désirant se soustraire à la reconnaissance d'Honorine.

—Seulement depuis deux heures; mais M. du P… qui me parle sans ménagement, comme à une vraie garde-malade, ne me dissimule pas le danger du pauvre blessé; et comme je ne lui survivrai point, peu m'importe ce que dira le monde après nous.

—Dieu nous le rendra, j'espère, reprit Ellénore, il doit ce miracle à l'amour qu'il inspire, à votre dévouement, madame; mais il ne faut pas lui faire acheter son bonheur au prix de votre perte, il en serait inconsolable. Vous avez un mari, une famille à ménager. Songez aux querelles sanglantes qui pourraient résulter d'un éclat entre Félix et celui dont vous portez le nom; ils sont tous deux de braves officiers servant dans la même armée, se rencontrant sans cesse, et trop jeunes pour mépriser les propos médisants, les avis anonymes. Votre présence ici serait bientôt révélée; par amour pour lui, ajouta-t-elle en montrant Félix, retournez dans votre maison, je m'engage à vous y faire porter d'heure en heure des nouvelles du malade, à vous laisser pénétrer chez lui, sous ce déguisement, un moment chaque matin; mais qu'on vous voie chez vous, qu'on ne soupçonne pas que la belle comtesse d'Ermoise ait oublié ce qu'elle doit à ses devoirs, à son nom, à sa position, pour n'écouter qu'un amour coupable.

—Et c'est vous qui m'ordonnez un semblable sacrifice? Vous qui savez si ce monde injuste tient compte des tortures qu'on s'impose pour lui?… Non, tant que je craindrai pour la vie de Félix, je ne le quitterai pas.

En cet instant, M. du P… vint savoir l'effet de sa potion, il trouva le malade plus calme, et dit que si le sommeil se prolongeait dans la nuit, et qu'il ne survint pas de nouveaux accidents, sa blessure serait probablement fermée et le malade hors de danger, mais à la condition de garder un régime sévère et d'éviter toute espèce d'émotion; car une nouvelle hémorragie le replongerait dans un état désespéré.

—Vous l'avez entendu, madame, dit Ellénore après le départ du chirurgien. Vous vous soumettrez à l'ordonnance. Je cours répéter ces paroles d'espérances à la mère de Félix. Elles la sauveront, j'espère; dans un quart d'heure, la gouvernante qui a élevé ce pauvre blessé viendra vous remplacer près de ce lit, c'est une vieille amie habituée à le soigner, et qu'il reverra avec un plaisir d'enfant. Il n'en serait pas ainsi de la joie de vous retrouver là. Elle lui donnerait un battement de coeur qui serait le dernier. Par pitié pour lui, pour sa mère, cédez à mes supplications; promettez-moi ce qu'il exigerait de vous, s'il avait la force de vous implorer.

—Oui… c'est sa volonté… qui passe par votre bouche… J'obéirai… mais vous me le jurez… j'aurai à chaque instant de ses nouvelles… sinon je deviendrai folle, et l'inquiétude me fera tout tenter.

Après avoir rassuré madame d'Ermoise et s'être bien convaincue de sa résignation à suivre un avis d'où dépendaient tant de grands intérêts, après s'être engagée de son côté à ne pas parler à M. de Savernon de la rencontre qu'elle venait de faire, à le tromper s'il fallait sur l'imprudence de sa nièce, Ellénore courut rendre à la mère de Félix l'espoir qui devait la ranimer; puis elle voulut remplacer près d'elle la bonne Marguerite, dont les soins intelligents allaient passer de la mère au fils.

Par cet arrangement, madame Mansley sauva peut-être la vie à deux amis, et sûrement l'honneur à une ennemie; on verra comment elle fut récompensée de la plus belle de ces deux actions.

Avec l'espérance de revoir bientôt son fils, madame Talma recouvra assez de santé pour permettre à Ellénore de la ne pas veiller plus d'une nuit.

En rentrant le lendemain chez elle, madame Mansley trouva M. de Savernon dans une agitation extrême.

—Ah! mon Dieu! que vous est-il arrivé? s'écria-t-elle.

—Nous sommes dans une inquiétude horrible, répondit-il; ma nièce a disparu depuis hier matin; on ne sait où elle a passé la nuit. Nous craignons qu'elle n'ait été arrêtée. Elle parle souvent fort mal des autorités régnantes, et si le malheur veut qu'un de vos patriotes l'ait dénoncée comme suspecte, surtout comme munie de faux certificats de résidence, on l'aura conduite en prison sans lui donner le temps ou les moyens de prévenir sa famille. Voilà ce que nous pouvons supposer de moins malheureux; car j'ai bien une autre crainte vraiment; c'est une femme à moitié folle, et qui l'est devenue tout à fait depuis que ce petit Félix s'est amusé à s'en faire adorer. Elle aura lu dans les journaux qu'il a été grièvement blessé à la dernière bataille, elle est capable d'être partie pour le rejoindre et le revoir avant de mourir. Si c'est ainsi, son mari désertera pour les venir tuer tous deux; et Dieu sait quel sera le désespoir de toute notre famille.

—Rassurez-vous, dit Ellénore en adoptant la première supposition de son ami, pour lui ôter toute idée de la seconde. Je sais… qu'en effet madame de Sermoise a été mise en surveillance pendant plusieurs… heures… par suite d'une imprudence… qu'il ne faut pas ébruiter… mais j'ai tout lieu de croire qu'elle est libre maintenant… Je vais m'en assurer…

—Comment cela?

—Je ne puis vous le dire… Les personnes qui me servent en cette circonstance demandent… le secret. Qu'il vous suffise de savoir que c'est… Mais qu'importe la cause d'un fait sans nulle importance? Sauf quelques mots imprudents, votre nièce n'a rien à se reprocher. On l'a traitée avec beaucoup d'égards. Soyez tous assez raisonnables pour oublier ce petit événement, et il n'en restera pas trace.

En vain M. de Savernon insista pour en savoir davantage. Ellénore resta muette; elle menaça de ne plus s'intéresser à la mise en liberté de madame de Sermoise, si l'on s'obstinait à vouloir en apprendre plus qu'elle n'en pouvait dire.

A peine se donna-t-elle le temps de changer de robe, de monter en fiacre, d'arriver chez Félix, et de faire demander sa garde.

Madame de Sermoise, confuse et joyeuse, lui saute au cou en s'écriant:

—Il est sauvé! M. du P… vient de nous l'assurer; ah! pardonnez-moi de ne vous avoir point obéi; je vous ai trompée sans le vouloir… Je me croyais plus de courage; mais tant que je l'ai cru mourant…

—Que je le voie, interrompit Ellénore, qu'il m'aide à vous secourir, maintenant, sinon vous êtes perdue.

En parlant ainsi, madame Mansley entre dans la chambre de Félix, lui raconte l'effet de la disparition de madame de Sermoise dans sa famille, les moyens qu'elle a de l'expliquer sans la compromettre. Mais pour cela, il faut qu'elle se prête au service qu'on veut lui rendre; il faut qu'elle adopte le conte imaginé par son oncle, et se laisse à l'instant même ramener chez elle par Ellénore.

Félix, touché d'un zèle si généreux, commande au nom de l'amour. Sa voix, quoique bien faible, est entendue; et bientôt, protégée par Ellénore, madame de Sermoise rentre chez elle, sans avoir même à rougir près de sa femme de chambre, à qui madame Mansley fait un récit tellement probable de la prétendue arrestation de sa maîtresse, qu'elle n'a pas le moindre soupçon de la vérité.

Bientôt toute la famille de madame de Sermoise vient s'assurer de son retour, et promettra de ne pas divulguer la faute ni la punition imaginaire.

Les secrets ne devraient jamais être trahis par les personnes les plus intéressées à les garder, et pourtant c'est ce qu'on voit sans cesse.

Le jeune Félix, ravi des preuves d'amour et d'amitié que lui avait valu l'honneur d'être percé d'une balle autrichienne, faisait ajouter chaque semaine quelques jours de plus à son congé pour les employer à témoigner sa reconnaissance trop passionnément peut-être.

La manière dont on vivait alors, sans étiquette, sans devoir de société ni d'orgueil, donnait une grande facilité à suivre ses inclinations. Il en résultait que les amours, déjà si mal dissimulés quand le monde s'en occupe et s'en indigne, étaient naïvement trahis par le besoin de se voir, d'être toujours ensemble, et par le peu d'obstacles qu'on rencontrait dans l'accomplissement de son bonheur.

Cette classe choisie, composées de rangs plus ou moins élevés, mais dont les manières sont semblables, cette espèce de confrérie qu'on a appelée de tous temps la bonne compagnie, était alors si dispersée, si bouleversée, qu'on se croyait à l'abri de sa police et de ses jugements; sauf l'intéressé principal qu'il fallait tromper à tout prix, on se contraignait fort peu avec les indifférents, et ce dédain offensant, ils s'en vengeaient d'ordinaire par d'innocentes plaisanteries, qui, répétées de bouche en bouche, devenaient bientôt d'infâmes délations.

C'est ainsi que M. de Sermoise fut instruit des assiduités de Félix près de sa femme. Un de ces amis zélés, dont le plus grand plaisir est de mettre au désespoir l'ami qu'il préfère, s'était vanté, par lettre au jeune capitaine, d'avoir exercé une telle surveillance sur les sentiments et les démarches de madame de Sermoise, qu'il ne pouvait se taire plus longtemps sur sa conduite.

Cette perfide nouvelle arriva au camp le soir même d'une affaire où M. de Sermoise s'était particulièrement distingué. Succès glorieux; à cette époque où l'héroïsme courait les rangs de l'armée. Confiant dans sa réputation de brave, dans la nouvelle preuve qu'il vient de donner de son dévouement à la patrie, M. de Sermoise croit pouvoir suivre l'impulsion de sa colère sans compromettre son honneur militaire. Il part la nuit même, et sous la blouse d'un charretier, il traverse à pied les montagnes qui séparent la France de l'Italie. Muni d'une petite somme en or, il se met à la suite d'un conducteur de vins du Midi, lui rend quelques services, guide ses chevaux pendant que le charretier sommeille étendu sur ses tonneaux, et parvient ainsi à gagner Paris, en passant partout pour l'aide du conducteur.

A la faveur de son déguisement, M. de Sermoise va se placer en embuscade près de la maison de sa femme. Il y voit entrer M. Félix de Ségur. Il a peine à maîtriser le premier mouvement qui le porte à se jeter sur lui pour l'étrangler, quitte à se battre ensuite s'il échoue dans l'attaque. Mais son amour l'arrête. Si l'avis qu'il a reçu était faux? si, abusé par l'apparence, on avait pris l'intérêt que toute femme porte à un pauvre blessé, pour l'entraînement d'une passion coupable? si quelque maîtresse détrônée par le mariage avait imaginé cette calomnie pour se venger du même coup de son infidèle et de sa rivale? O doux espoir! comment ne pas tout tenter pour s'assurer de ce qu'on désire!

C'en est fait, M. de Sermoise n'en croira que lui; et pour combiner à loisir les moyens les plus propres à l'éclairer, il s'assied à la seule table qui soit libre, les autres étant occupées par des ouvriers et des domestiques du voisinage.

Ces derniers, échauffés par le vin, parlent très-haut; l'un d'eux demande à un de ses camarades s'il ne viendra pas avec lui, la soir même, au fameux drame de Robert, chef de Brigands, qui fait courir tout Paris au Marais.

—Est-ce que je le peux? répond ce dernier; ne faut-il pas que j'aille chercher mon maître au Vaudeville, ous qu'on donne une pièce de son père?

—Est-ce qu'il n'est pas guéri de sa blessure? est-ce qu'il a encore besoin de toi pour le soutenir?

—Ah! vraiment il se porte aussi bien que toi et moi, et il ne craint pas d'aller à pied; mais quand il est avec madame de Sermoise, ce qui arrive tous les jours, et qu'il fait mauvais temps, faut que je sois là pour leur aller chercher un fiacre.

—Ah ça! dis donc, ça va joliment avec cette petite femme-là; et si, comme je le crois, ton maître est généreux, c'est un amour qui doit doubler tes profits.

—Cela ne te regarde pas; les domestiques ne doivent pas se mêler des affaires des maîtres. Certainement, plus on porte de billets, plus on a de pourboires, et je ne me plains pas; aussi je serais très-fâché de perdre une si bonne place; c'est pourquoi je ne veux pas me faire gronder: j'irai un autre jour voir ce beau brigand; mais, quant à ce soir, je serai de planton au Vaudeville de la rue de Chartres.

On devine qu'au nom de madame de Sermoise, le faux charretier avait tressailli, et que son attention s'était portée tout entière sur les causeurs attablés près de lui.

—J'irai au Vaudeville, pensa-t-il, je me placerai dans les combles, à l'abri de tous les regards qui pourraient me reconnaître. De là, je les observerai tous les deux, et je saurai bientôt à quoi m'en tenir. Oh! que le ciel prenne pitié de moi, et m'épargne quelque folie.

M. de Sermoise passa tout le temps qui s'écoula entre la conversation qu'il venait d'entendre et l'heure du spectacle, à se raisonner sur sa situation et sur le parti à prendre dans le cas, trop facile à prévoir, où il aurait la certitude d'être trahi; car il avait été aimé de sa femme; il savait de quel feu ses yeux s'animaient lorsqu'elle écoutait la voix qui lui était chère; de quelle langueur divine s'embellissait chacun de ses mouvements quand une tendre émotion troublait son coeur; et, semblable à l'avare à qui l'on vient de voler son trésor, il était sûr d'en reconnaître jusqu'aux moindres pièces de monnaie.

L'envie de se convaincre, cette manie si fatale aux jaloux, qui les porte d'ordinaire à la tyrannie, au meurtre même, agit différemment sur M. de Sermoise; lorsque par la suite de son espionnage conjugal, il n'eut plus aucun doute sur son malheur, il ne pensa qu'à s'ôter tout moyen de céder à sa juste colère; il sentit qu'en revoyant son rival ou son infidèle, il ne pourrait contenir sa rage; qu'il en résulterait un éclat funeste à tous les trois, sans que la joie féroce de la vengeance pût compenser la perte d'un bonheur à jamais évanoui. Enfin, dans son désespoir généreux, préférant souffrir seul, à la triste consolation de faire partager son supplice, il se décide à s'enfuir au bout du monde, à déserter, à laisser croire sa mort, certain qu'on le supposerait plutôt tué que traître à sa patrie.

Sans autre ressource que les dix-huit louis qui lui restent, il marche vers le nord tant que ses forces le lui permettent, demandant l'hospitalité de grange en grange, vivant de pain et d'eau, couchant sur la paille, lavant lui-même son linge dans les rivières qu'il lui faut traverser, évitant toute camaraderie de voyageur qui pourrait faire soupçonner sa blouse de cacher un habit, choisissant les sentiers les plus déserts; il marche sans repos, sans désir d'arriver; uniquement pour mettre le plus d'espace possible entre lui et ce qu'il regrette!

Nous ne le suivrons pas dans ce pèlerinage sans but, sans exemple, peut-être, car le courage de s'isoler dans sa douleur est le plus difficile à l'homme. Se venger et se plaindre, voilà les besoins les plus impérieux de son âme. N'y pas céder, se résigner à porter sa croix sans murmure, à subir dignement son martyre, c'est imiter le Christ; c'est s'élever jusqu'à Dieu.

Le bruit de la disparition du capitaine Sermoise se répand bientôt dans l'armée. Son général écrit à Paris pour avoir des nouvelles du déserteur; mais personne ne l'a vu, et toutes les démarches ordonnées pour s'assurer qu'il n'a pas été la victime d'un accident ou d'un assassinat n'amènent aucun renseignement. Sa famille, ses amis sont dans une anxiété sans pareille. Sa femme pleure, mais sans montrer cette cruelle agitation qui naît du combat d'une triste certitude avec un reste d'espoir. On dirait qu'elle est dans la confidence du ciel, et qu'elle sait comment il a disposé du sort de son mari; des sanglots seuls s'échappent de son coeur; nulle plainte, nulle parole ne soulage sa peine, et lorsqu'émue de sa sombre douleur on cherche à lui prouver que n'ayant pas la preuve du malheur qui la désole, elle doit en douter encore, elle lève au ciel ses yeux baignés de larmes et répond par cet amer sourire du désespoir qui déconcerte toute tentative de consolation.

Ellénore avait prévu ce que l'imprudence de Félix et de madame de Sermoise leur attirerait de chagrins et de blâme. Elle aurait pu s'armer contre eux de leurs dédains de ses avis pour les abandonner au châtiment qu'ils avaient mérité. Mais la noblesse de son coeur ne lui permettait pas ces lâches procédés que le monde appelle de sages précautions, et elle courut offrir à madame de Sermoise tous les secours d'une amitié qui tenait plus de la pitié que de la sympathie.

Elle fut accueillie avec les témoignages d'une tendre reconnaissance; car c'était avec madame Mansley seule qu'Honorine pouvait parler de Félix. L'éclat produit par la disparition de M. de Sermoise avait porté l'attention publique sur sa femme; il ne lui était plus possible de laisser entrevoir sa faiblesse sans devenir aussitôt l'objet de l'indignation générale. Il avait fallu cesser tous ses rapports avec celui qu'on soupçonnait être la cause de l'événement qui faisait alors le sujet de toutes les conversations, et le beau visage d'Ellénore était le seul qui reflétât aux yeux d'Honorine les regards qui venaient de se fixer sur lui.

Mais ce prestige consolant devait bientôt s'évanouir. Le ministre de la guerre venait d'envoyer au jeune de Ségur l'ordre de rejoindre l'armée d'Italie; il partit.

Dès lors, la présence d'Ellénore perdit beaucoup de son charme auprès de madame de Sermoise, dont l'amour étant égoïste comme elle, ne se dérangeait de son sentiment que pour ce qui le servait.

Ce refroidissement, Ellénore le mit d'abord sur le compte de l'atonie qui succède aux grandes crises. Mais elle fut bientôt obligée d'en reconnaître le vrai motif. Les insolences marquées de la marquise de La Rochette et de la vieille duchesse de Nortvallon ne lui laissèrent pas la moindre illusion à cet égard. Ces dames, toutes deux proches parentes de madame de Sermoise, accusaient madame Mansley d'avoir non-seulement protégé, mais encouragé l'amour d'Honorine pour M. de Ségur. L'indiscrétion d'un domestique avait appris leur rencontre auprès du lit du jeune blessé. On n'ignorait que les efforts d'Ellénore pour faire quitter à madame de Sermoise, son déguisement et pour la décider à rentrer chez elle. Enfin cette famille, qui aurait dû bénir l'influence d'Ellénore en cette circonstance, fut la plus acharnée à calomnier sa conduite et ses louables intentions.

—Que pouviez-vous attendre des conseils d'une semblable créature? disait la duchesse à sa petite-fille; vous étiez bien sûre qu'elle vous entraînerait le plus possible à suivre son exemple; parce qu'elle est la maîtresse de votre oncle, ce n'est pas une raison pour lui obéir. Ces dames-là ont tant d'intérêt à faire tomber une femme honnête à leur niveau!

—Encore, répondait l'autre, si Honorine avait l'excuse d'une de ces camaraderies de prison qui nous ont liées parfois à des êtres indignes de nous approcher, et qu'il fallait une révolution sanglante pour mettre en rapport avec nous. Mais payer le peu de services que cette madame Mansley prétend avoir rendus à notre famille par le déshonneur de cette même famille, c'est trop cher. Nous sommes quittes du reste, et nous pouvons, sans scrupule, la remettre à sa place, en lui témoignant notre juste ressentiment pour la part qu'elle a prise dans cette sotte aventure. C'est une bonne occasion de cesser de la voir, il ne faut pas la laisser échapper, et M. de Savernon en pensera ce qu'il voudra; mais notre complaisance envers lui ne peut aller plus loin.

Madame de Sermoise combattit faiblement ces préceptes d'ingratitude; d'abord, parce qu'elle savait à quel point ces dames étaient opiniâtres dans leurs idées, et puis laisser attribuer sa faute à l'entraînement de conseils dangereux, c'était presque s'en disculper. Cette supposition ajoutait bien peu à la mauvaise opinion que ces dames avaient d'Ellénore; aussi madame de Sermoise les laissa tranquillement déblatérer contre sa bienfaitrice, et lui donner tant de preuves de leur malveillance, que madame Mansley, indignée de leurs procédés offensants, se décida à ne plus s'y exposer.

XV

Le monde est long à prendre le parti des innocents, il lui faut des preuves pour croire à la vertu, il n'est pas si difficile pour le vice. En moins de quinze jours, il fut établi dans plusieurs salons que madame Mansley avait servi de manteau à une intrigue qui n'aurait peut-être jamais été tentée sans son secours, et dont le scandale était son ouvrage.

Le vieux baron de B… en parlait dans ce sens, un soir, chez madame de Seldorf, lorsque M. de Rheinberg, après avoir écouté patiemment le récit calomniateur qui accusait Ellénore, se leva tout à coup et affirma qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans cette histoire.

Un démenti aussi formel amena une discussion très-vive dans laquelle
Adolphe laissa trop apercevoir son estime passionnée pour madame
Mansley.

—Ah! mon Dieu! quel beau plaidoyer! s'écria madame de Seldorf d'un ton ironique; je ne vous savais pas si bien au courant de toutes les vertus de cette jolie femme.

—Il n'est pas nécessaire de la connaître beaucoup pour la savoir incapable d'une action flétrissante. Quant à moi, qui n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez elle, je ne m'en crois pas moins le droit de la défendre contre des suppositions absurdes, car j'ai appris de ses amis à l'honorer.

—Et de ses amants à l'aimer, interrompit madame de Seldorf; cela est tout naturel, ajouta-t-elle avec un rire forcé.

—Vous aussi! dit avec surprise M. de Rheinberg.

—Ah! ne pensez pas que je me joigne aux méchants qui s'acharnent à cette pauvre femme, reprit vivement la baronne, poussée par un sentiment généreux qui l'emportait sur une impression pénible. Je sais mieux que personne comment le monde juge ce qu'il ne comprend pas, et combien il est difficile de le ramener à la vérité lorsqu'il s'est commodément établi dans une erreur. Il déteste tout ce qui le dérange, et malheur au talent, à la passion ou à la supériorité originale qui dépasse les limites de son admiration routinière; il les punit de leur audace en la calomniant. Aussi suis-je toujours tentée de prendre le parti des victimes de sa sévérité. D'ailleurs, les amis distingués dont madame Mansley est entourée, prouvent assez pour son mérite, et je crois qu'on ne parle si mal d'elle que par envie.

Madame de Seldorf dit cette dernière phrase en regardant Adolphe de manière à lui traduire le mot envie par celui de jalousie. Il la devina et faillit se trahir par l'expression trop vive d'une reconnaissance qui avait plus pour objet la bonté, l'esprit loyal de madame de Seldorf, que son dépit flatteur.

Elle paraissait rassurée; mais sa pensée ne l'était pas, et après avoir attiédi l'admiration d'Adolphe pour Ellénore, en en professant une plus exaltée encore, elle fit tomber la conversation sur le malheur d'avoir été abandonnée par un homme que madame Mansley croyait de son devoir d'aimer, et elle partit de là pour peindre les tortures attachées à l'état du dernier qui aime.

—Qu'il est dévorant le malheur qu'une telle destruction de la vie fait éprouver! dit-elle. Le premier instant où ces caractères, qui tant de fois avaient tracé les serments les plus sacrés de l'amour, gravent en traits d'airain que vous avez cessé d'être aimé; lorsque cette voix, dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient à votre âme ébranlée et semblaient rendre présents encore les plus doux souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans émotion, sans être brisée, sans trahir un mouvement du coeur, oh! pendant longtemps encore la passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cessé d'intéresser l'objet de sa tendresse, que des coeurs qui se sont compris ne sauraient cesser de s'entendre; et rien ne peut faire renaître l'entraînement dont une autre a le secret; vous savez qu'il est heureux loin de vous par l'objet qui vous rappelle le moins; les traits de sympathie sont restés en vous seule; leur rapport est anéanti, il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvelait vos souvenirs, et dont les discours les rendaient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimé, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de tout le reste. Le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher. On n'attire pas la pitié par aucun malheur apparent; seul, en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer? Mais, dans cette situation, le secours même de cet acte terrible est privé de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir d'intéresser après soi, cette immortalité si nécessaire aux âmes sensibles est ravie à celle qui n'espère plus de regrets!

Dans ces accès d'éloquence, madame de Seldorf était bien sûre de ne pas être interrompue. Elle parlait avec tant de feu; elle appliquait si bien les généralités à des intérêts particuliers, qu'on se laissait entraîner à penser comme elle. Adolphe seul osait souvent la contredire, comme on excite un noble coursier pour redoubler son ardeur; mais cette fois, terrifié par le tableau qu'elle venait de mettre sous ses yeux, par cette menace déchirante du supplice qu'elle subirait s'il persistait dans son amour pour Ellénore, il se jura d'en triompher.

—Non pensa-t-il, non je ne risquerai pas le bonheur de la personne la plus dévouée, la plus noble, la plus spirituelle, pour le désir insensé de vaincre une antipathie inexplicable, une haine si passionnée qu'elle devrait m'ôter tout espoir de l'éteindre, mais c'est cette haine, si ressemblante à de l'amour, qui me captive malgré moi; c'est l'attrait d'un succès impossible, d'un voyage dangereux, d'un ennemi à combattre, à tuer, à faire prisonnier surtout! Et c'est à cette joie féroce que j'immolais mon repos, celui de… Non… je ne la verrai plus; je ne lui donnerai plus le plaisir de m'accabler de ses dédains; rien ne m'est si facile que de l'éviter; je sais les heures où elle se rend chez nos amis communs, j'aurai soin de ne m'y pas trouver.

Adolphe en était là de ses réflexions, lorsqu'on annonça le chevalier de Boufflers; chacun s'empressa de le questionner sur M. de Sermoise. En qualité d'ami intime de son père, il devait être mieux instruit qu'un autre de ce qu'on savait sur le fugitif; mais il dit que toutes les perquisitions restaient sans effet, et que la famille commençait à perdre tout son espoir.

A chaque personne qui arrivait, on renouvelait les questions sur cette funeste disparition; et dans les réponses, les explications, les causes présumées, le nom de madame Mansley se trouvait souvent mêlé, de manière à rendre sa défense difficile.

La baronne, fidèle à l'opinion qu'elle avait soutenue sur le mérite d'Ellénore, disait bien quelques mots en sa faveur; mais la meilleure des femmes d'esprit craint le ridicule avant tout, et celui de se répéter lui ferait abandonner la plus juste cause.

C'est ce qui arriva. Adolphe n'osa continuer la défense que madame de Seldorf ne pouvait ou ne voulait plus soutenir, et M. de Boufflers seul chercha à intéresser les plus médisants, en leur racontant comment, sous prétexte de venger la morale et les maris, on adressait à madame Mansley des lettres infâmes.

—Enfin, ajoutait-il, la pauvre femme en est réduite à ne pas sortir de chez elle, dans la crainte d'être insultée publiquement. Et déjà plusieurs des personnes qu'elle croyait être de ses amis ont décidé en plein salon qu'elles ne la verraient plus.

—Quoi! mêmes celles qui lui doivent leur retour en France, et partant leur fortune? demanda M. de Rheinberg.

—Voilà une question bien niaise, pour un homme d'esprit, reprit en souriant le chevalier; mais votre jeunesse l'excuse; plus tard, vous saurez que pour la plupart des obligés, rien n'est si vite saisi qu'une occasion honnête de se brouiller avec son bienfaiteur.

—Je le conçois à merveille, dit madame de F…; je vous avoue qu'il me serait fort pénible d'être sauvée d'un grand danger par un échappé du bagne, et qu'après avoir payé son dévouement de ma fortune, je le fuirais comme la peste.

—La comparaison n'est pas soutenable, dit M. de Rheinberg ne pouvant plus contenir son indignation. Et il allait sans doute ajouter tout ce qu'il s'était promis de taire, lorsqu'un regard de madame de Seldorf l'arrêta.

Le silence où retomba Adolphe parut une défaite. La conversation se continuant sans qu'il y prît aucune part, on le crut découragé par la difficulté de changer l'opinion établie sur le compte de madame Mansley. Madame de Seldorf elle-même pensa qu'ennuyé d'entendre bavarder sans cesse sur une histoire, qui, dans le fond, l'intéressait peu, il s'occupait du décret qu'il devait attaquer le lendemain à la tribune.

Pendant ce temps, M. de Rheinberg, oubliant les résolutions qu'il venait de prendre, honteux de l'idée d'avoir projeté un moment de fuir madame Mansley, lorsque tout se réunissait pour l'accabler, plus entraîné que jamais à la défendre et à la servir, composait la lettre qu'en rentrant chez lui il allait écrire à Ellénore.

XVI

—Et de quel droit ce monsieur ose-t-il m'écrire? se disait madame
Mansley chaque fois qu'on lui remettait une lettre d'Adolphe.

Puis, cédant involontairement au désir de savoir ce qu'elle contenait, Ellénore la décachetait avec dépit, jetait l'enveloppe au feu en se reprochant de n'avoir pas le courage d'en faire autant de la lettre. A mesure qu'elle la lisait, elle sentait sa colère s'affaiblir, se changer en douce émotion, et elle s'abandonnait au charme d'une éloquence persuasive; puis, jalouse d'en prolonger l'effet, elle recommençait sa lecture à travers un voile de larmes.

Mais plus l'amour d'Adolphe se cachait sous des sentiments généreux, plus il s'efforçait d'en modérer les expressions, de le rendre pour ainsi dire insensible au coeur timoré d'Ellénore, plus elle en reconnaissait le danger. En vain elle évoquait tous les défauts qu'elle croyait détester dans M. de Rheinfeld, en vain elle se répétait.

—Je le hais pourtant; ses opinions, ses habitudes, tout nous sépare. L'entêtement qu'il met à me défendre, à me plaire, ne se soutient que par l'espoir de se venger un jour de mon indifférence. Il ne comprend pas qu'ayant pu subjuguer la femme la plus spirituelle, la plus célèbre de l'Europe, il échoue auprès d'une personne aussi simple, aussi malheureuse que moi. Hélas! sa constance à me poursuivre s'éteindrait bientôt s'il devinait tout ce que je souffre. Ah! qu'il l'ignore toujours!.. Mais, je le sens, pour n'avoir pas à craindre sa pénétration, il faut avoir recours à l'unique moyen d'y échapper. La paix vient d'être signée avec l'empereur d'Allemagne; j'obtiendrai un passe-port pour Vienne; de là, j'irai à Londres. L'obligation d'y conduire mon fils pour y être élevé sous la protection de mon respectable ami, M. Ham…, et dans l'ignorance des calomnies, des malheurs qui flétrissent ma vie, sera le prétexte de mon voyage. Quelques mois d'absence suffiront pour décourager la constance de M. de Rheinberg, et pour me rendre le calme dont j'ai besoin.

Ellénore, forte de ce projet, et sans aucun doute sur le résultat qu'elle en attendait, ne pensa plus qu'à le faire approuver par M. de Savernon et à disposer ses amies à recevoir bientôt ses adieux.

Elle commença par se rendre chez la marquise de Condorcet, où Adolphe venait tous les soirs depuis huit jours, dans l'espoir de l'y rencontrer. Lorsqu'elle entra, il captivait l'attention générale par le récit de la solennité qui avait eu lieu le matin même au Luxembourg en l'honneur de la paix et du héros qui l'avait acquise à coups de victoires.

—Jamais on n'a vu la gloire tant et si justement applaudie, reprit Adolphe, après s'être interrompu pour saluer Ellénore, et peut-être aussi pour se donner le temps de réprimer l'émotion produite par cette présence si désirée.—- Mais je ne sais pourquoi, continua-t-il, là même où je voyais les statues de la liberté et de l'égalité décorer l'autel de la patrie, il m'a pris tout à coup une vive inquiétude pour ces nouvelles patronnes de la France. Cependant rien n'était si modeste que l'attitude du général Bonaparte en écoutant les acclamations du peuple de spectateurs qui le portait aux nues, et je ne puis accuser que le discours du ministre de l'intérieur des mauvaises pensées qui me sont venues. Je ne sais s'il vous produira le même effet: je lui ai trouvé ce parfum d'adulation avec lequel les courtisans enivrent les rois; et comme M. de Talleyrand n'est pas homme à jeter sa flatterie aux moineaux, j'en conclus qu'il espère beaucoup de l'ambition du héros qu'il encense. Pourtant il a commencé par ces paroles rassurantes:

«On doit remarquer, et peut-être avec quelque surprise, tous mes efforts en ce moment pour expliquer, pour atténuer presque la gloire de Bonaparte; il ne s'en offensera pas. Le dirai-je? j'ai craint un instant pour lui cette ombrageuse inquiétude qui, dans une république naissante, s'alarme de tout ce qui semble porter une atteinte à l'égalité; mais je m'abusais: la grandeur personnelle, loin de blesser l'égalité, en est le plus bel ornement, et, dans cette journée même, les républicains doivent tous se trouver plus grands. Et quand je pensa à tout ce qu'il faut pour se faire pardonner cette gloire, à ce goût antique de la simplicité qui le distingue, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures favorites, à ce sublime OSSIAN qui semble le détacher de la terre; quand personne n'ignore ses profonds mépris pour l'éclat, pour le luxe, pour le faste, ces méprisables ambitions des âmes communes, ah! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre. Peut-être lui ne le sera jamais.»

—Et vous concluez de ce discours que le petit caporal veut profiter de ses succès pour s'emparer du pouvoir? dit madame de Condorcet.

—Sur ce point, je ne sais pas positivement ce qui est; mais je sais bien ce que M. de Talleyrand suppose; il est trop fin pour ne s'être pas aperçu qu'on n'aime rien tant que d'être vanté sur les qualités qu'on n'a pas, et s'il exalte le républicanisme de Bonaparte, c'est qu'il a deviné ses projets ambitieux, reprit Adolphe en affectant d'être tout entier aux intérêts politiques qui alimentaient la conversation.

Ellénore, ne voulant pas paraître avoir l'esprit moins libre, y mêla quelques-unes de ces observations profondes qui révèlent les habitudes studieuses d'un esprit réfléchi. Puis, craignant de tomber dans le pédantisme politique, elle se jeta dans l'ironie et demanda à tous les prétendus champions de la liberté, là présents, si c'était bien sérieusement qu'ils s'établissaient les défenseurs d'une divinité à laquelle pas un d'eux ne croyait.

On peut se faire une idée des exclamations qui accueillirent cette singulière attaque. Et Adolphe la mit sur le compte des préventions anglaises de madame Mansley.

—Cette chère liberté, dit-il, n'ayant pas moins coûté à nos voisins qu'à nous, pour la conquérir et l'épouser, ils ont, comme tous les maris, la prétention de la garder pour eux seuls. Mais nous en sommes les amants, et ce titre-là répond de notre constance.

—Vous, messieurs! reprit Ellénore, avec un sourire de pitié; vous, les fanatiques de la liberté. Vous, qui n'aimez qu'à dominer ou à servir! Vous avez bien trop d'esprit, vraiment, pour le sacrifier aux simples intérêts de la chose publique. Il vous faut des effets surprenants, des succès miraculeux, des héros à encenser, des puissants à flatter. Enfin, vous ne vivez que des charmants poisons qui tuent l'égalité.

—Ceci est d'une injustice révoltante, s'écria Garat, le publiciste, imaginer que les auteurs d'une révolution telle que la nôtre se courberont de nouveau si volontairement sous le joug qu'ils ont secoué, et reprendront gaiement les chaînes rompues au prix de tant de sang! C'est nous calomnier tous.

—Eh bien, si je vous fais injure, si dans moins de cinq ans, vous n'êtes pas les sujets les plus soumis d'un pouvoir despotique, je consens à subir tous les supplices qu'il vous plaira de m'imposer.

—Cinq ans! c'est bien long, madame, dit Adolphe en souriant; ne pourriez-vous avancer un peu l'époque où nous aurons quelques droits sur vous?

—Je le pourrais, je crois, sans nul danger, car vous qui, le premier, avez douté de ce que je prédis, vous ne résisterez pas plus qu'un autre au torrent qui emportera la liberté française et tous ses éloquents soutiens.

—Cela aurait été possible il y a quelques moments, madame; mais à présent qu'il y va de l'honneur de vous vaincre, de vous infliger une punition à son choix, je vous jure qu'il n'est pas d'attrait, de menaces, de pouvoir au monde qui puisse me faire changer d'opinion.

—Qu'on dise après ceci que la république a tué la galanterie! s'écria Chénier: heureusement, nous sommes là pour prouver que c'est une calomnie; mais c'en est une aussi que de nous croire assez faibles pour nous prosterner devant une tyrannie quelconque, fût-ce même celle de la gloire. Il y a tout à parier que ce vainqueur de l'Italie, malgré les belles phrases patriotiques qu'il nous a débitées ce matin en répondant à notre ministre défroqué, ne pense qu'à changer son épée en sceptre; d'ailleurs, il n'en aurait pas l'idée que nos ministres la lui donneraient, tant ils se courbent devant lui; à cet égard, je partage l'opinion de madame Mansley. Seulement, je ne crois pas à l'unanimité des suffrages de serments parjures qu'elle prédit; j'espère qu'il restera assez de fidèles à la liberté pour gêner le despotisme qui couve; quant à moi, j'ai payé trop cher l'honneur de la défendre, pour ne pas être un de ses martyrs.

En finissant ces mots, Chénier se retira, et dès qu'il fut sorti, chacun se récria sur l'altération de son visage, qui portait l'empreinte d'une vive douleur morale et physique.

—Ce n'est pas étonnant, dit M. Guinguéné, l'un des amis dévoués de Chénier, le malheureux est assassiné chaque matin par un poignard anonyme, et il n'est pas de santé ni de force d'âme qui puissent résister à de semblables coups.

—Mais d'où viennent-ils? demanda madame de Condorcet.

—D'une main inconnue, qui change chaque jour d'écriture pour lui adresser les mêmes mots.

—Ces mots sont donc bien terribles; car Chénier a trop d'expérience et d'esprit pour attacher la moindre importance à une lettre anonyme.

—C'est ce que je lui répète sans cesse, et ce qu'il dit lui-même. Ce qui ne l'empêche pas de devenir pâle comme la mort toutes les fois qu'on lui remet une lettre, et de rester des heures entières la poitrine haletante, les mains contractées, les yeux rouges fixés sur cette phrase sanglante:

«Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?»

—Quelle horreur! s'écria M. de Rheinfeld.

—Dites: Quelle calomnie! ajouta le citoyen Garat; car j'ai été témoin de tout ce qu'a tenté Chénier pour sauver son frère, et combien de fois il a risqué de se faire arrêter et guillotiner pour arracher André aux mains de ses bourreaux.

—Sans doute, c'est une calomnie, dit le chevalier de Panat, mais convenez que, dans la même position, elle n'aurait jamais atteint ni vous ni moi.