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Ellénore, Volume II cover

Ellénore, Volume II

Chapter 23: XX
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About This Book

The narrative follows a woman navigating Parisian salon life after a period of political upheaval, tracing her emotional disappointments, shifting social position, and complicated attachments. Through extended conversations and encounters with notable hosts and guests, the text sketches changing manners, tastes, and modes of conversation, contrasting former elegant frivolity with a graver, more satirical tone. Personal scenes of jealousy, infidelity, and resigned melancholy alternate with debates about politics and the arts, yielding an intimate social portrait that blends private feeling with sharp observations of contemporary mores.

—Que voulez-vous dire?

—Que ni vous ni moi, ni aucune personne ici présente, ne seraient restés, une minute après le supplice de leur frère, attachés au gouvernement qui l'avait fait périr sur l'échafaud.

—Cela est bien facile à dire, reprit M. Guinguéné; mais quand la démission est un arrêt du mort, on hésite à l'offrir ou à la demander.

—Alors on subit les conséquences de sa timidité. C'est ainsi que les plus belles actions avortent: on les porte au plus haut degré; elles allaient atteindre au sublime, il ne fallait plus qu'un effort, le courage épuisé en est incapable, et tout ce qu'on a fait d'admirable disparaît sous le reproche de ce qu'on aurait du faire.

Cette réflexion ne trouvant pas de contradicteurs, on se rejeta sur la pitié qu'inspirait l'état de Chénier et sur les moyens d'empêcher la fatale lettre de lui parvenir.

—Vous pensez bien que j'en ai beaucoup tenté, répondit M. Guinguéné; mais tous ont été déjoués avec une adresse inconcevable. Enfin, craignant qu'aidés de ses domestiques, nous puissions soustraire quelques-unes de ces lettres quotidiennes, les lâches auteurs les ont adressées au président même de la Convention, et depuis au membre du conseil des Cinq-Cents.

«C'est en pleine assemblée, et souvent au milieu d'une vive discussion que le malheureux reçoit sur la même plaie le même coup qui l'a faite, et qui la rend chaque jour plus mortelle.

—Mais à quoi sert donc cette police qui coûte si cher à l'État, si ce n'est à découvrir les assassins de tous genres?

—Elle est trop occupée à créer ou à déjouer des conspirations, pour s'intéresser aux intérêts des honnêtes particuliers. D'ailleurs, que gagnerait Chénier à connaître ces misérables anonymes; il ne pourrait pas se battre avec eux comme il l'a fait dernièrement avec M. de Kerbourg; des ennemis qui se cachent sont toujours lâches; il faut les mépriser, et supporter leurs insultes comme on supporte les maladies inévitables dans une longue existence.

—J'étais là, dit madame Delmer, au théâtre de la République, dans la même loge d'avant-scène où se trouvaient Chénier et madame de la B…, lorsqu'Amédée de Kerbourg insulta Chénier, qui d'abord n'y fit pas attention; mais M. de Kerbourg ayant ajouté un mot offensant pour madame de la B…, Chénier la vengea par une injure flétrissante à laquelle M. de Kerbourg répondit par un geste qui lui a valu une blessure grave. Je suis lié d'amitié avec le blessé; mais je suis forcée de convenir qu'il a eu le premier tort.

—Et que Chénier a eu le second, interrompit vivement M. de Rheinfeld.

—Comment cela?

—En ne tuant pas celui qui avait insulté la femme qu'il aime. Je ne serais pas si humain en pareille circonstance.

—Beau mérite de votre part, vraiment! dit Garat; quand on se fait des adorations qui sont celles de tout le monde, on n'est pas exposé à ces ennuis-là.

Ellénore avait rougi de reconnaissance aux derniers mots d'Adolphe. Elle se sentit pâlir en écoutant la réponse de Garat, qui faisait allusion aux sentiments très-connus de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf.

—Et je serais assez folle, assez lâche pour aimer l'esclave de madame de Seldorf? Celui que tout le monde reconnaît pour l'heureux adorateur de cette femme célèbre, pensa Ellénore, et je me laisserais éblouir, entraîner par son éloquence perfide, par ses soins à m'obséder de son souvenir, par cet entêtement à me plaire, qui n'a peut-être pour but que le plaisir de tromper? Ah! béni soit l'avis qui me rappelle ce que je n'aurais jamais dû oublier.

XVII

Pendant qu'Ellénore s'armait de toutes les forces de sa raison et de son esprit contre Adolphe, celui-ci réfléchissait sur le triste effet produit par le souvenir de madame de Seldorf.

Ce malheureux Garat, pensait-il, vient de détruire par un seul mot le fruit de toutes mes peines, l'espoir de tous mes plaisirs! Il n'est rien comme l'innocente main d'un ami pour vous porter un coup mortel. Que faire maintenant pour réparer cette gaucherie funeste?… Ah! quelle fatalité! jamais elle ne m'avait souri avec tant de bienveillance; jamais, après m'avoir lu, elle ne s'était montrée moins offensée de mon audace; j'étais peut-être au moment d'obtenir, non pas un aveu, car elle mourrait plutôt que d'avouer qu'elle m'aime, mais une de ces injures ravissantes qui prouvent son dépit contre sa faiblesse et m'autorise à lui parler de mon amour; jamais les circonstances n'avaient été plus propices: le monde l'accable de la plus injuste rigueur, c'est à qui lui donnera le nom le plus flétrissant; j'avais mille occasions de prendre son parti, de me faire tuer pour elle, et voilà qu'un seul mot, une sotte réflexion renverse mon beau château en Espagne, et la rend à toute sa haine pour moi! Par quel sacrifice, par quel acte de dévouement puis-je la ramener? la convaincre de ma passion? Car je le sens, ce que j'ai cru longtemps être une simple préférence, un défi d'amour-propre, est devenu un sentiment impérieux. Je ne fais, je ne dis plus rien que pour m'attirer un regard courroucé, un mot offensant de sa belle bouche. A défaut de mieux, je préfère ses refus à tout ce que la femme la plus séduisante voudrait bien m'accorder. Ah! mon Dieu! que je souffre à la seule pensée de perdre sa haine!…

Par suite de cet examen de coeur, Adolphe se décida à tout braver pour dissiper l'impression qu'Ellénore s'efforçait vainement de dissimuler. Il vint se placer derrière le fauteuil qu'elle occupait auprès de la cheminée, et lui dit à voix basse:

—Si l'on vous jurait, sur tout ce que vous inspirez, que l'allusion de
Garat n'est plus vraie?

—Je ne le croirais pas, répondit sèchement Ellénore.

—C'est trop me flatter. Je n'ai pas une constance à toute épreuve, et par malheur une amitié fondée sur l'admiration ne me sauve pas d'une adoration exaltée. Que faut-il faire pour vous prouver cette vérité?

—Rien.

—Quoi! pas même une mauvaise action?… Une rupture éclatante…

—Je vous le défends.

—Ah! vous commandez!… c'est reconnaître votre puissance, je vous en avertis. Eh bien, soit, on vous obéira, mais à une condition pourtant.

—Je n'en accepte aucune.

—Celle-là sera de votre goût.

—J'en doute.

—C'est de me continuer cette malveillance dont les preuves sont devenues aussi nécessaires à ma vie que l'air que je respire.

—De la malveillance? reprit en souriant Ellénore, vous lui donnez un bien beau nom.

—Ne riez pas, ceci est plus sérieux que vous ne le croyez.

—Raison de plus pour n'y plus penser.

—N'y plus penser? je vous en défie.

—Vous verrez.

—Non, je ferai tant d'extravagances que vous serez bien obligée d'y prendre garde.

—Taisez-vous, par grâce! si l'on vous entendait?

—On devinerait que, pour vous menacer ainsi, il faut que j'aie perdu la tête, et l'on vous accuserait de ma démence.

—Quelle tyrannie!

—Oui, j'en conviens, c'est la plus cruelle de toutes, celle d'un esclave révolté; mais qu'un seul mot peut rendre à la plus aveugle soumission… dites-le?

—Jamais.

—Eh bien, je me contenterai d'un regard, d'un signe qui m'ordonnera de vivre… pour vous… sans me promettre d'autre bonheur que mon adoration… Laissez tomber votre éventail.

Cette prière faite d'une voix tremblante, quoique de l'air le plus insouciant, mit le comble au trouble d'Ellénore. Traiter de semblables intérêts, au milieu d'un cercle d'indifférents, à travers des discussions politiques, confier sa destinée à la chute d'un éventail, cela paraîtrait impossible, si cela n'arrivait pas tous les jours. Mais qui n'a pas dans sa vie joué son repos sur le fait le plus insignifiant en apparence?

Ellénore effrayée de ce qu'Adolphe pouvait hasarder pour la convaincre de sa passion, crut ne céder qu'à la prudence, en se prêtant à une démarche de si peu de conséquence en elle-même; elle laissa glisser son éventail sur le tapis… il y resta…

Adolphe, pris tout à coup d'un violent battement de coeur, d'un étourdissement complet, crut qu'il allait succomber à sa joie.

Ellénore se retourna involontairement, et la vue de l'extrême émotion qui dominait Adolphe, lui donna aussitôt le remords de l'avoir causée; elle ne pensa plus qu'à en atténuer l'effet; mais Adolphe qui la devinait, se leva en disant:

—Je ne veux plus rien entendre, laissez-moi dans le ciel.

Pendant qu'il glissait ces mots d'une voix émue dans l'oreille d'Ellénore, M. de Chauvelin, que ses idées libérales n'empêchaient pas d'être fidèle à notre vieille galanterie, ramassait l'éventail et le rendait à madame Mansley.

Que de fois on s'est ainsi innocemment fait le complice des faiblesses qu'on blâme.

De tous les secrets, le plus difficile à garder est celui de son bonheur. Le regard, l'agitation, l'éloquence appliquée aux sujets les plus indifférents, tout le trahit. Madame Talma, frappée de la gaieté subite d'Adolphe et de l'accablement où était tombée tout à coup Ellénore, devina sans peine qu'il s'était passé entre eux un de ces événements imperceptibles qui, sans nulle importance pour les autres, décident parfois du sort de deux personnes.

Sa prévention en faveur de M. de Rheinfeld ne lui permettait pas de croire qu'on pût, non-seulement le haïr, mais n'être pas sensible à son amour, et sa prudente amitié commençait à trembler pour le repos d'Ellénore.

—Si leur malveillance réciproque était réelle, pensait madame Talma; si leurs injures n'étaient pas un voile, si elles partaient du coeur, il y a longtemps qu'ils seraient brouillés à mort. C'est le pressentiment des malheurs qui doivent résulter d'une liaison deux fois coupable, qui leur a inspiré jusqu'ici ce moyen de défense; mais il vient d'échouer. J'ignore comment une si courageuse résolution a pu succomber à la conversation politique qui captive depuis deux heures l'attention de tous ceux qui sont ici. Il faut que le diable ou l'amour s'en soit mêlé, et je ne saurais, sans trahison, laisser Adolphe s'embarquer à la vue de l'orage, et ne pas lui montrer les remords qui l'attendent, s'il ajoute un malheur de plus à tous ceux qui ont déjà flétri l'existence de madame Mansley.

En conséquence de ce raisonnement, madame Talma choisit un moment où
Adolphe passait près d'elle pour lui dire:

—Je voudrais vous voir demain matin, j'ai à causer avec vous.

—J'en suis désolé, mais cela m'est impossible, répondit Adolphe. C'est demain la première séance du club de l'hôtel de Salm. J'ai promis d'en faire le discours d'ouverture, et je ne veux pas laisser échapper une si bonne occasion de dire tout ce que je pense sur le terrorisme, le royalisme et le faux patriotisme qui sont aujourd'hui les plus grands ennemis de la France, enfin j'espère un succès, et je vous avouerai que jamais il ne viendra plus à propos.

—Ah! ah! vous comptez sur votre talent pour vous seconder dans quelque mauvaise action, n'est-ce pas? Eh bien, soit; montrez-vous avec toute votre supériorité, je me charge de faire valoir vos défauts.

—Vous me faites frémir.

—Eh bien, résignez-vous à m'entendre avant ou après votre séance politique.

—Comme il vous plaira. Cependant j'aurai l'esprit plus libre, je crois, avant de vous avoir entendue; mais, de toute façon, promettez-moi de garder un profond silence à mon égard tant que je n'aurai pas plaidé ma cause.

Il fut convenu qu'Adolphe viendrait se faire sermonner le lendemain, n'importe sur quel sujet, en sortant du club de l'hôtel de Salm.

Son discours, quoique fort raisonnable pour l'époque, eut un succès éclatant, et jamais aucun de ceux qu'il a obtenus depuis sur un plus grand théâtre ne l'a plus doucement enivré. L'idée qu'Ellénore ne pourrait échapper à son éloge, qu'il la poursuivrait jusque chez les ennemis de la Révolution, le ravissait, car son discours portait l'empreinte d'une horreur profonde pour les crimes commis au nom de la liberté, et promettait aux opprimés du gouvernement nouveau un zélé défenseur. Aussi les royalistes en parlaient-ils avec une admiration qui tenait de l'espoir, M. de Savernon seul persistait à blâmer toutes les actions et les paroles de M. de Rheinfeld.

Les travers attachés à l'esprit de parti étaient alors fort communs et faisaient le tourment des familles, dont la moitié, ayant pris part à la révolution, en suivait les chances, tandis que l'autre moitié, élevée dans le culte de l'absolutisme royal, ne comprenait pas que la France pût se soumettre encore longtemps à un autre pouvoir, et en attendait impatiemment le retour.

Malgré cette loi du Directoire qui forçait les membres des assemblées législatives à jurer, par serment, qu'ils n'avaient aucun parent émigré, on en voyait tous les jours solliciter la radiation de soi-disant amis intimes, qui leur tenaient encore de plus près. Eh bien, dans ces Français rendus à leur patrie, grâce au crédit d'un honnête républicain, il s'en trouvait un bien petit nombre d'assez reconnaissants pour ne pas haïr leur bienfaiteur, et d'assez sages pour permettre à leurs enfants d'aller chercher dans nos armées ce qui pare toujours un grand nom: les dangers et la gloire.

—Je pourrais me dispenser de vous parler de ce qui m'a fait vous demander cet entretien, dit madame Talma en voyant entrer M. de Rheinfeld, car vous le savez sans doute aussi bien que moi; mais si je n'ai pas la prétention de vous instruire, j'ai celle de vous éclairer sur les suites du roman que vous commencez, sans nulle prévision des scènes qu'il doit amener.

—Vous oubliez qu'on ne fait pas un roman sans amour mutuel, et que le courage d'aimer tout seul est bientôt épuisé. Mais je réponds là à ma pensée plus qu'à la vôtre, dit Adolphe en souriant.

—Vous répondez fort mal, il est vrai, mais vous comprenez fort bien, cher ami, et je ne serai pas obligée de vous prouver pourquoi il est urgent que vous accompagniez madame de Seldorf dans le voyage qu'elle va faire en Suisse, pendant que son mari sera en mission.

—Non, vraiment, je ne comprendrai jamais la nécessité de quitter Paris au moment où l'absence de Bonaparte et de son armée nous expose à de grands revers, où le gouvernement ne sait plus où donner de la tête, où le trésor est à sec, où les soldats manquent de tout, et où ma voix, si faible qu'elle soit, peut crier au secours et ranimer l'énergie de ce peuple affaibli par ses excès et engourdi par la terreur, et ce que je comprends encore moins c'est que ce soit vous, la personne la plus dévouée à la France, à sa prospérité, qui m'engagiez à l'abandonner lorsque les terroristes et les royalistes sont là, tout prêts à ressaisir le pouvoir et à nous rendre la guillotine ou les lettres de cachet.

—Sans doute il faut un motif très-impérieux pour l'emporter sur de si grandes considérations; mais d'autres sont encore là pour sauver le pays; et vous êtes seul l'arbitre d'un sort qui m'intéresse vivement. Je vous propose l'éternelle ressource de l'éloignement, parce que c'est un lieu commun qui réussit toujours; mais j'en préférerais un autre, car je ne me dissimule pas tout ce que nous perdrons avec votre présence, et si votre imagination nous fournit un aussi bon moyen de vous faire oublier, je ne demande pas mieux que de l'adopter; mais je suis décidée à vous sauver malgré vous, s'il le faut, des remords d'une double scélératesse.

—Peine inutile, j'ai un fond d'innocence qui peut tout braver.

—Quoi, jusqu'au malheur d'une femme adorable? Ah! vous vous calomniez.

—D'abord on ne fait le malheur que des gens dont on est aimé. Quant à ceux qui nous haïssent, on n'est pas tenu à leur tout sacrifier, convenez-en.

—Je suis de cet avis; mais cette haine-là ne vous abuse pas plus que moi, je vous prie de la traiter avec tous les égards qu'elle mérite.

—Que faire?

—N'y donner aucune suite, méditer sérieusement sur le tort de tromper une femme dont l'esprit est indispensable à votre existence, ce qui ne vous permet pas de disposer de vous, et ne vous laisse à offrir pour prix d'un abandon complet qu'un amour partagé, une chaîne à demi brisée, un de ces attachements qui font également le supplice des deux rivales et de l'infidèle. Je vous connais, vous n'avez ni assez de probité, ni assez de duplicité, pour vous tirer d'une situation pareille. Vous serez, avant six mois, détesté, et, qui pis est, méprisé des deux personnes que vous aimez le plus au monde.

—Que dites-vous? s'écria Adolphe, terrifié par cette menace.

—La vérité, reprit madame Talma. L'une ne vous pardonnera pas votre ingratitude; l'autre, votre reconnaissance. Oui, l'affection que vous conserverez pour madame de Seldorf, en dépit de votre inconstance, sera un crime aux yeux de madame Mansley. Elle ne peut plus écouter l'amour que de l'homme qui lui sera assez dévoué pour lui donner son nom… Serez-vous cet homme-là?

Adolphe garda le silence et parut absorbé sous le poids d'une pensée qui ne s'était point encore offerte à son esprit.

—Se taire, c'est répondre, continua madame Talma; et je me fie maintenant à votre honneur pour vous guider dans le parti qu'il faut prendre.

—L'honneur! reprit Adolphe avec impatience, et depuis quand l'honneur des hommes est-il compromis par leurs faiblesses de coeur? N'avons-nous pas fait les lois de manière à être absous de tous crimes en ce genre? Non, la crainte du blâme ne saurait nous arrêter dans un sentiment passionné; celle de causer le malheur d'une femme dévouée pourrait seule donner le courage de la fuir. Mais je vous le répète, madame Mansley s'indigne et s'amuse de mon amour. Voilà tout.

—Et pourquoi cet amour? Je vous prie, êtes-vous bien sûr de l'éprouver? N'est-ce pas une de ces taquineries qui servent souvent au développement de votre esprit, et dont vous voulez divertir votre coeur?

—Quelle méchante supposition!

—C'est que je ne m'explique pas comment les qualités, les défauts et les goûts les plus opposés, mènent à un amour mutuel.

—Mutuel! répéta Adolphe, la joie dans les yeux. Vous êtes bien honnête, ajouta-t-il en souriant.

—Hélas! oui, mutuel, et je n'en veux pour preuve que les efforts de la pauvre Ellénore pour se persuader qu'elle vous hait. Vous pensez bien que si votre repos avait été seul en danger dans cette circonstance, je ne m'en serais pas inquiétée. Je vous aurais laissé jouer de vos défauts avec toute la grâce qui leur a déjà valu tant de succès; mais quand j'ai vu que leur séduction commençait à agir sur un coeur déjà meurtri, et qu'un coup de plus doit tuer, j'ai cru vous servir tous deux, en mettant mon amitié entre vos deux haines pour les empêcher de se battre trop passionnément.

—Vous me faites tant de bien et tant de mal avec vos beaux discours, que je ne sais plus que résoudre.

—Eh bien, laissez-vous conduire.

—J'y consens, mais n'abusez pas de ma soumission; n'en demandez pas trop à ma raison.

—Je ne veux pas même avoir à faire à elle. Votre coeur entendra bien mieux ce que j'ai à lui demander: d'abord la sincère résolution de renoncer à plaire à une personne que tout doit séparer de vous. Songez que sans moi elle ne vous aurait jamais connu; que la différence de vos opinions avec les siennes, avec celles de ses amis, ne permet aucune liaison entre vous; que vous ne pouvez sacrifier toutes les antipathies qu'on sait exister entre vous deux, sans apprendre à tout le monde que vous vous adorez. Et ce secret une fois divulgué, je n'ai pas besoin de vous dire les affreux malheurs qui s'ensuivront. Ne vous flattez pas de les détourner, ils sont inévitables. Madame de Seldorf se changera en Euménide acharnée à vos pas; et M. de Savernon poignardera Ellénore.

Ce résultat était si probable qu'Adolphe en frémit, et qu'il s'engagea à partir pour la Suisse avec madame de Seldorf sans en prévenir Ellénore, sans lui écrire dans l'absence.

—C'est un indigne procédé que vous exigez là, s'écria-t-il en se levant.

—Je l'avoue, et c'est tout son mérite, reprit madame Talma, car un peu moins offensant, il serait sans effet. Mais Ellénore a l'âme fière, et j'espère bien qu'elle ne vous le pardonnera jamais. Dès que j'en aurai la certitude, et que je croirai sa dignité et sa rancune plus fortes que son amour, je vous écrirai de revenir.

—Ce sera la première lettre de vous que j'aurai reçue sans plaisir.

—Ce n'est pas tout; vous ne reviendrez ici qu'à la condition de ne vous présenter chez moi qu'aux heures où madame Mansley ne s'y trouve jamais; enfin, qu'en me jurant, en malade soumis, de suivre mes ordonnances.

—J'ai bien peur que ce malade-là ne meure entre vos mains, dit M. de Rheinfeld en respirant avec peine. Il est atteint plus gravement que vous ne le pensez. Mais, qu'importe, ajouta-t-il d'une voix étouffée, elles ignoreront mon supplice… Vous seule le saurez… Votre pitié me suffira, et si… je…

L'excès de son émotion l'empêcha de continuer; il sortit précipitamment et laissa sa vieille amie effrayée de l'impression qu'elle venait de produire sur cet esprit à la fois si profond, si léger, et qu'elle supposait plus fort contre les agitations du coeur.

C'est une erreur généralement établie dans le monde civilisé que de croire les gens d'esprit insensibles. Et pourtant leurs écrits, leurs longs attachements sont là pour prouver le contraire. Mais l'envie qui s'attache aux supériorités leur conteste les qualités à la portée de tout le monde; ce serait bien dommage pourtant que le ciel, dans sa munificence, n'eût accordé qu'aux sots la faculté d'aimer.

XVIII

Les embarras du gouvernement devenaient chaque jour plus graves. Chacun se disputait le pouvoir sans savoir l'usage qu'il en ferait, et le secours des hommes politiques, des opinions indépendantes était plus nécessaire que jamais contre le retour des mesures révolutionnaires ou l'usurpation d'un despotisme militaire.

Madame de Seldorf, pénétrée de cette vérité, et rassurée par l'empressement d'Adolphe à vouloir la suivre dans son voyage, lui imposa l'obligation de revenir à Paris sur-le-champ, si quelque événement politique y réclamait la présence des défenseurs de la liberté.

Ravi de se soumettre à un ordre qui devait le ramener, peut-être bientôt, près d'Ellénore, il partit avec plus de courage, non sans déplorer le serment qu'il avait fait à madame Talma de ne pas écrire un mot d'adieu à Ellénore.

Si ne rien tenter pour plaire à ce qu'on aime est un sacrifice souvent impossible, quel nom donner à ce dévouement surhumain qui va jusqu'à s'attirer volontairement la haine de l'être dont on paierait un regard, un sourire au prix du reste de sa vie?

La route entière se passa en suppositions plus douloureuses l'une que l'autre.

—Comment apprendra-t-elle ma désertion? se demandait tacitement Adolphe; quelque ami charitable se chargera-t-il d'en atténuer l'effet en lui prêtant un motif louable? Je ne puis l'espérer. C'est dans la brutalité du coup, dans l'indignation du procédé, que madame Talma compte pour détruire à jamais le faible monument que j'élevais avec tant de peine. Elle aura tout prévu pour qu'Ellénore reçoive la nouvelle de mon départ devant témoins, sans y être préparée, et par conséquent doublement offensée de se voir délaissée, et livrée dans sa surprise à l'observation maligne des indifférents, pour qui toutes les émotions invincibles sont autant de spectacles divertissants… et j'en suis réduit à désirer qu'elle ait peine à retenir ses larmes…

—A quoi pensez-vous donc? disait alors madame de Seldorf; vous avez l'air sombre d'un conspirateur. Si Barras vous voyait en cet instant, il vous ferait arrêter rien que sur votre mine.

—Et il aurait raison, car si je pouvais renverser lui et son
Directoire, je le ferais de grand coeur.

—Vous regrettez de n'être pas resté à Paris pour hâter sa chute, je le vois, dit madame de Seldorf avec amertume; car sans se l'expliquer, elle devinait une pensée rivale dans celle qui absorbait Adolphe.

—Vous vous trompez, reprit-il, je ne puis regretter un succès impossible, à moi, du moins, qui ne voudrais changer que pour être mieux, et non pour remplacer le gouvernement pitoyable du directeur Barras par le despotisme du dictateur Bonaparte.

—Alors pourquoi vous inquiéter autant des événements auxquels vous ne voulez pas prendre part?

—On n'a pas besoin d'être acteur dans un drame pour s'y intéresser; et vous-même, madame, vous avez prouvé plus d'une fois qu'on pouvait s'animer vivement pour des intérêts politiques étrangers aux siens.

—Cela est vrai, mais c'est un travers dont j'espère me corriger, et j'exige que vous m'y aidiez. Être tout seul à combattre pour la liberté dans un pays qui n'en veut pas, est une duperie ridicule. Je commence à me lasser des sentiments patriotiques qui m'ont été transmis comme un héritage, et que j'ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent et sur les belles actions qu'il inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'avaient diminué en rien mon culte pour la liberté. Mais cette soumission aveugle d'une nation éclairée pour un gouvernement faible et arbitraire, pauvre et dissipateur, grossier et immoral, a découragé ma constance, et je suis décidée à ne plus m'occuper du sort de ces aimables Français dont j'aime tant la conversation et que le ciel a doués de tous les genres d'esprit, excepté de l'esprit national.

—Le parti est fort sage, mais vous ne le suivrez pas plus que moi; il est de la nature des âmes généreuses de se prendre d'amour pour le bien public, en dépit de tous les maux attachés à cette belle passion. On s'ordonne beaucoup de vertus par calcul, par expérience ou par religion; l'amour-propre même en crée souvent; mais on a beau se la commander, on ne se fait point d'indifférence. Voir la nation la plus brave, la plus intelligente de l'Europe, courir au-devant de toutes les dominations, même les plus vulgaires, plutôt que de rester maîtresse d'elle-même, sera toujours une douleur pour vous, et une douleur que vous ne pourrez vous empêcher d'exprimer avec toute votre éloquence; sorte de crime toujours puni par les autorités régnantes, quelle que soit l'indulgence de leur despotisme.

—Y pensez-vous!… c'est me prédire de longues persécutions, et il y a de la barbarie à menacer les imaginations faibles des malheurs qui les attendent.

—Oui, quand on ne doit pas les partager, dit Adolphe d'un accent triste et doux qui pénétra jusqu'au fond du coeur de madame de Seldorf.

Cette conversation avait lieu en présence d'un vieil ami de la baronne, d'une gouvernante tenant endormi sur ses genoux le plus jeune des enfants de madame de Seldorf, et, dans une berline que six chevaux entraînaient vers la frontière.

Comme ceux que le mouvement emporte, que le voyage distrait en dépit de leur préoccupation, sont beaucoup moins à plaindre, quelque soit leur chagrin, que les malheureux dont l'existence immobile éternise les regrets, nous reviendrons à Ellénore.

XIX

Pendant qu'Adolphe livrait madame Mansley à tous les dangers d'une surprise mortelle, à tout le ressentiment du procédé le plus inexplicable, elle se reprochait de ne lui avoir point caché sa faiblesse pour lui; et, pressentant l'émotion qu'elle éprouverait en le revoyant après la petite scène de l'éventail, elle s'était renfermée plusieurs jours chez elle pour éviter la rencontre d'Adolphe. Pourtant l'idée de le revoir, après l'aveu muet qui lui était échappé, lui causait une de ces joies mêlées de terreur qui ont tant de charme en amour. Aussi apprit-elle avec une sorte de plaisir l'accident arrivé à madame Delmer, qui s'était foulé le pied en descendant de cheval. Cette dernière blessure la rendant prisonnière, elle avait réclamé la société de ses amis pour l'aider à supporter sa réclusion; et tous s'empressaient à lui tenir compagnie.

Ellénore, certaine de trouver parmi eux celui dont l'esprit avait la puissance de charmer toutes ses douleurs et de conjurer tous ses ennuis, s'arrêta quelques moments dans l'antichambre qui précédait le salon de madame Delmer, pour laisser calmer les battements de son coeur.

Elle redoutait tellement l'effet du premier regard de M. de Rheinfeld, qu'en entrant dans le salon elle salua tout le monde sans lever les yeux. Les phrases faites d'avance sur l'accident de madame Delmer vinrent d'abord au secours de son embarras. C'était à qui lui raconterait comment le cheval de madame Delmer s'était cabré, et comment la frayeur lui ayant fait poser son pied à faux sur un caillou, elle s'était donné une entorse. Dans ce conflit de voix, Ellénore s'attendait à entendre vibrer celle d'Adolphe; mais elle connaissait sa répugnance pour les paroles insignifiantes, et s'expliquait son silence par l'émotion qu'elle lui supposait. On aurait dit qu'avertie secrètement de ce qu'elle devait ressentir à la perte de son illusion, elle la prolongeait le plus possible.

Enfin, elle se sentit tout à coup glacée par l'idée qu'Adolphe n'était pas là; cependant, bien des raisons pouvaient expliquer son absence; il y avait le soir même une séance extraordinaire au club de l'hôtel de Salm. On donnait à l'Odéon un drame nouveau qui attirait tout Paris. Ce drame, traduit de l'Allemand, ayant pour titre: Misanthropie et Repentir, était une importation qui pouvait amener notre public à goûter le théâtre de Schiller, si souvent vanté par Adolphe. Tout devait faire présumer à Ellénore qu'il avait voulu être témoin du succès de ce drame; mais la vérité est une fée invisible, dont la baguette agit en dépit de toutes les apparences, de tous les raisonnements; dès qu'elle a touché votre coeur, dès qu'elle a déroulé le tableau de l'avenir qui vous attend, ses rayons ont beau ne pas l'éclairer encore, vous souffrez avant d'avoir vu.

Rien n'avertissait Ellénore du départ d'Adolphe; madame Talma qui se trouvait là semblait reculer devant l'effet qu'elle avait désiré, et redoutait l'instant où Ellénore serait frappée du coup qu'elle lui avait préparé. Semblable au médecin qui vient d'ordonner une opération cruelle d'où dépend la vie du blessé et qui souffre d'en être le témoin, elle sentait succomber son courage à l'idée de la pâleur qui allait couvrir ce beau front au premier mot qui se rattacherait à ce départ subit; elle allait jusqu'à espérer que la soirée se passerait sans qu'il en fût question. On oublie si vite ceux qu'on ne voit plus, que cette espérance se serait très-probablement réalisée, sans l'arrivée du comte de Ségur et de Népomucène Lemercier.

Tous deux revenaient de l'Odéon. On les questionna sur le drame nouveau.

—C'est détestable, dit le vicomte, et pourtant je me suis laissé prendre à plusieurs scènes assez dramatiques. Malgré mon horreur pour les querelles de ménage, cette femme égarée, avec son profil grec, ses grands yeux noirs et ses petits airs prudes, m'a presque fait pleurer. Quant à son mari, je n'ai jamais pu m'intéresser une minute à cette classe de gens-là, et ce n'est pas Saint-Phal avec son air lugubre, sa voix sépulcrale et ses sentences de… mari trompé, qui me fera revenir de mes préventions.

—Voilà bien nos esprits superficiels qui ne voient dans un sujet sérieux que le côté comique, dit madame Delmer. Comment se faire une idée de l'ouvrage sur de telles plaisanteries! Heureusement nous avons là M. Lemercier qui obtient trop de succès pour ne pas apprécier celui-là à sa juste valeur.

—Je les trouve tous légitimes, madame, car ils sont le fruit du talent ou de l'adresse à flatter le mauvais goût à la mode, dit l'auteur d'Agamemnon, et le malheureux qui abaisse son esprit aux absurdités, aux invraisemblances, aux exagérations qu'un certain public applaudit toujours, a peut-être plus de mal et plus de mérite que l'auteur qui obéit tout simplement à son génie. Mais le drame que nous venons de voir, quoique traînard, pleurnichard, enfin pourvu de tous les défauts du genre, a pour sujet un de ces malheurs conjugaux si communs dans les familles, qu'il n'est guère de spectateur qui ne l'écoute avec une sorte d'intérêt personnel, soit comme séducteur, soit comme parent de la victime. On entend de tous les cotés de la salle des sanglots délateurs qui confirment ce que j'avance. Mais quand l'art dramatique en est réduit à fouiller dans les adultères bourgeois pour produire de l'effet, c'est un aveu de son impuissance, et je ne sais pas ce que notre théâtre peut gagner à imiter sur ce point les Allemands.

—Ah! si M. de Rheinfeld vous entendait, s'écria la marquise de
Condorcet, comme il relèverait ce blasphème!

—Je n'en resterais pas moins de mon avis.

—Quel dommage qu'il soit parti! nous aurions été témoins d'un combat ravissant!

—Parti!… répéta machinalement Ellénore.

Puis, croyant avoir mal entendu, elle s'appliqua à écouter plus attentivement la conversation.

—Oui, tous deux aussi spirituels, aussi entêtés l'un que l'autre, se seraient battus à coups de Corneille et de Schiller, et nous aurions eu les profits de la bataille, dit Garat; car lorsque de semblables lances se croisent, il en jaillit toujours beaucoup d'étincelles.

—Ah! nous sommes un peu blasés sur ce plaisir-là, dit Lemercier. Madame de Seldorf, qui aime toutes les discussions, n'a pas manqué de nous offrir souvent l'occasion de guerroyer chacun pour nos idoles. Elle a dû être contente l'autre jour. C'était la veille de son départ pour la Suisse; elle avait réuni à dîner plusieurs des amis que son absence afflige. On était triste, la conversation languissait, elle imagina de la porter sur le drame nouveau et de m'exciter à médire de cette production germanique, pour forcer Adolphe à rompre le silence. Il avait de l'humeur; il a soutenu son opinion avec une sorte de violence qui m'a donné de l'avantage sur lui. Cependant je commençais à m'étonner et à me lasser des épigrammes dont il lardait son plaidoyer en faveur des Allemands, lorsque madame de G…, qui était placée à côté de moi, m'a dit à voix basse: «Vous voyez bien que le pauvre homme n'a pas sa tête. Ne prenez pas garde à ce qu'il dit; à la veille d'un départ, on n'a pas l'esprit libre.» Alors j'ai compris ce que je devais accorder aux agitations trop douces ou trop cruelles attachées à l'honneur de suivre madame de Seldorf dans son voyage.

A ces mots, madame Talma fixa ses yeux sur Ellénore; elle la vit pâlir et s'appuyer sur les bras de son fauteuil comme si elle allait se trouver mal; mais, en pareilles circonstances, les évanouissements si communs dans les romans, sont rares dans le monde, où la crainte de laisser voir le réel de son émotion donne presque toujours la force de la vaincre.

La fierté, l'indignation vinrent au secours d'Ellénore. C'était déjà se venger que de paraître insensible au coup qui la frappait; et elle fit bonne contenance.

En la voyant ainsi immobile, le visage altéré, mais calme, madame Talma pensa qu'Adolphe, traître à son serment, n'avait pu quitter Ellénore sans lui écrire. Elle voulut éclaircir ce soupçon, et profita de l'arrivée d'une visite pour s'approcher de madame Mansley, qui, plongée dans une sorte de torpeur, ne s'aperçut pas de sa démarche, et n'entendit rien des premiers mots qu'elle lui adressa.

—Pauvre amie! dit alors madame Talma en posant sa main sur le bras d'Ellénore, vous souffrez…

—Moi?… Non, répondit-elle avec un sourire déchirant.

—Voulez-vous… me ramener chez moi? Chénier avait promis de venir me prendre; mais il tarde trop… et je compte sur vous.

—Pourquoi? demanda Ellénore d'un air égaré.

—Pour me mettre à ma porte, si votre voiture est là.

—Oui… vous avez raison… Il vaut mieux que je sorte d'ici… il y fait trop chaud… j'étouffe…

—Attendez un moment… on va bientôt apporter la table de whist, cela causera un dérangement dont nous profiterons pour nous retirer sans être aperçues.

En cet instant, plusieurs personnes s'approchèrent de madame Mansley dans l'espoir de causer avec elle. Madame Talma, craignant quelque inadvertance qui aurait trahi le trouble d'Ellénore, s'empressait de répondre pour elle. Mais cette ruse ne pouvant se prolonger, elle prit son bras et l'entraîna vers la porte.

Comme elles la franchissaient, elles entendirent ces mots:

—Madame Mansley se retire de bien bonne heure, ce soir! N'y aurait-il plus ici tous les gens qui lui plaisent?

Cette réflexion de Chénier piqua la fierté d'Ellénore, elle lui lança un regard sévère pour toute réponse. Mais elle recevait de lui l'avis de se mieux contraindre, et elle se jura d'en profiter.

XX

Un chagrin vient souvent au secours d'un autre: arrivée chez elle, Ellénore trouva mademoiselle Rosalie au bas de son escalier, qui venait la supplier de ne pas s'inquiéter de l'état du petit Frédéric.

—Oh! mon Dieu! qu'a-t-il? s'écria sa mère.

—Le docteur est près de lui, car, madame pense bien que je l'ai été chercher tout de suite quand j'ai vu l'enfant pris subitement de vomissements et même de convulsions; mais M. Moreau assure que ce ne sera rien que la rougeole.

Et Rosalie, dans la meilleure intention possible, ajoutait à cela tout ce qui devait redoubler l'effroi de sa maîtresse.

Heureusement celle-ci ne l'entendait pas et se précipitait vers la chambre de son fils, certaine qu'on ne lui disait qu'une partie du malheur qu'elle devait redouter, sorte de mensonge officieux dont on a fait tant d'abus à propos de tristes nouvelles, qu'ils sont plus sinistres que rassurants.

Rosalie avait dit vrai, l'enfant commençait à souffrir de la rougeole, et la maladie s'accomplit sans un seul accident fâcheux. Mais comme une mère n'est pas facile à tranquilliser, même lorsque son fils est hors de danger, Ellénore s'enferma près du sien, et, sous prétexte de la contagion attachée à cette maladie, ne voulut recevoir personne.

Une fois calmée sur l'état de Frédéric, elle ne put s'empêcher de revenir à ses agitations personnelles. Elle se fit même le reproche d'avoir mêlé le souvenir d'Adolphe à ses craintes maternelles. Mais que faire contre la pensée, contre ce fantôme qui nous apparaît à son gré, en dépit de tout ce que nous tentons pour le fuir, pour le tuer? Quel raisonnement, quelle résolution, quel serment peuvent sauver du retour d'une image, du trouble d'un souvenir? On peut comme le savant célèbre, dire qu'on a trouvé le secret de la terre: «En y pensant toujours,» c'est du ressort de la volonté; mais «n'y penser jamais,» est une faculté qui n'est donnée à aucune puissance humaine.

Ainsi donc, Ellénore avait beau s'ordonner l'oubli brusque du départ qui détruisait d'un seul coup toutes ses illusions; l'impossibilité de l'expliquer le ramenait sans cesse à son esprit; elle était, comme le prétendent les docteurs du somnambulisme, sous l'empire du vrai; elle s'imposait inutilement une colère non méritée, une indifférence non réciproque; elle était aimée, pleurée; sa raison le niait, son coeur le sentait. La réalité agissait en dépit de l'éloignement, de la rancune, de toutes les fureurs d'un amour-propre justement irrité.

Qui n'a pas éprouvé cette domination secrète, ce sentiment négatif de ce qu'on voit, de ce qu'on sait, de cet ennemi de l'évidence qui déconcerte tous les calculs pour nous soumettre au pouvoir sympathique dont nous ignorons l'existence? Qui n'a pas souvent obéi à sa raison en se disant: «J'ai tort.»

La convalescence du petit Frédéric exigeant des soins particuliers et surtout un air pur, Ellénore loua une jolie maison dans la vallée de Montmorency et fut s'y établir. Elle espérait y jouir d'une solitude complète, mais la proximité de Paris lui attirait beaucoup de visites; seulement elles étaient plus longues qu'à la ville.

Tout faisait présager un nouveau changement dans le gouvernement; le retour inopiné du général Bonaparte donnait l'espoir de le voir mettre fin aux abus de tous genres qui entraînaient l'État à sa ruine. Chaque parti se flattait d'un succès; les républicains seuls se méfiaient des protestations démocratiques qui ornaient les proclamations éloquentes du vainqueur de l'Italie. Les plus indépendants se disposaient à combattre de tous leurs moyens le pouvoir absolu qui devait bientôt remplacer l'anarchie.

Peu de temps avant le débarquement de Bonaparte à Fréjus, avait eu lieu, dans le champ de Mars, la grande fête nationale de la fondation de la République. Chaque ministre, à l'imitation des orateurs grecs et romains, qui, grâce au climat d'Athènes et de Rome, pouvaient haranguer le peuple en plein air, s'était imaginé de monter tour à tour à une tribune drapée à la grecque, pour proclamer, dans une foule de phrases emphatiques, l'un les belles actions, les bons ouvrages, l'autre les départements qui avaient bien mérité de la patrie par leurs victoires sur les hordes royales.

A ces discours, dont le vent emportait la moitié, succéda la marche d'un bataillon de conscrits qui venait recevoir son drapeau des mains du président du Directoire; il profita de cette occasion pour les inviter à abjurer les haines, à ne songer qu'à la patrie en péril. Pendant qu'il leur prêchait la douceur, deux colombes passèrent, d'un vol égal et tranquille, au-dessus de l'autel de la Concorde, et traversèrent le champ de Mars sans jamais se séparer! Dans notre application à singer les anciens, les Parisiens ne manquèrent pas de tirer de ce vol d'oiseaux le plus heureux présage. Ce qui n'empêcha pas, huit jours après, de faire, au conseil des Cinq-Cents, la proposition de déclarer la patrie en danger.

Cette proposition, malheureusement très-fondée, devait ramener à Paris tous ceux qui, par leurs talents et leur courage, pouvaient apporter quelques secours au mauvais état des affaires publiques. Déjà plusieurs chefs vendéens étaient arrivés sous de faux noms, et y attendaient secrètement la révolution inévitable qu'ils espéraient faire tourner au profit de leur cause. On y parlait dans les salons, dans les endroits publics, sans nulle contrainte, de la chute prochaine du Directoire, et l'on discutait sur ce qu'on désirait mettre à sa place avec une franchise qui bravait la police et les événements.

Le souvenir de la Terreur était encore si vif, qu'à la condition d'en être pour jamais à l'abri, la France devait se laisser gouverner par le premier qui consoliderait ses victoires et rétablirait l'ordre dans ses finances. Mais ce héros, les émigrés le voyaient dans un Bourbon; les Vendéens dans un colonel évêque; les républicains dans le général Moreau, et l'armée entière dans Bonaparte.

La crainte d'une insurrection dont il était impossible de prévoir l'issue servait de prétexte à Ellénore pour prolonger son séjour à la campagne; elle se promettait même d'y passer l'hiver, en dépit des instances de M. de Savernon, pour qui le séjour de Paris était un besoin impérieux.

Il faisait partie d'une classe assez nombreuse alors, composée de gens échappés par miracle à la faux révolutionnaire, et à qui suffisait le plaisir de se revoir. Ils n'allaient pas dans le monde; mais ils ne pouvaient se passer des nouvelles du jour, de la représentation des pièces à succès, et même des caquets à la mode.

Avec ces goûts-là, on ne croit pas facilement aux plaisirs de la retraite; aussi M. de Savernon amenait-il sans cesse à madame Mansley les amis qu'il préférait, et même se hasardait-il parfois à lui présenter de nouvelles connaissances, et cela dans l'idée de la secourir contre l'ennui. Elle les accueillit d'abord froidement; puis, touchée de la bienveillance qu'on lui témoignait, elle y répondait par toutes les grâces d'une politesse hospitalière, dissimulant son profond découragement sous les dehors d'une douce mélancolie, se levant chaque matin sans former un désir, se reprochant de n'être pas assez heureuse de la santé de son fils, du calme, du bien-être de son existence; car voilà le triste effet d'un sentiment déçu. Dans les romans, on en triomphe ou on en meurt; dans la vie réelle, on ne fait ni l'un ni l'autre; satisfait de maîtriser ses actions, on laisse aller sa pensée. C'est le feu souterrain qui dessèche la plante et qui transforme en désert aride la montagne où le lis fleurissait.

—Je vous apporte de grandes nouvelles, dit M. de Savernon en arrivant un matin à Eaubonne, accompagné du chevalier de Panat et d'un jeune homme, qui, enveloppé dans un vaste manteau, se tenait à la porte du salon, sans oser la franchir.

—De grandes nouvelles! répète Ellénore. Ah, mon Dieu! vous me faites peur.

—Rassurez-vous, jamais révolution ne s'est faite à moins de frais. On ne s'est battu qu'à coups de langue; tout était préparé par votre ami l'abbé Siéyès, et vous êtes en ce moment sous son règne, si toutefois Bonaparte veut bien lui laisser une part dans le pouvoir qu'il vient d'envahir. Voilà encore un gouvernement de renversé, nous n'avons plus de Directoire. Reste à savoir ce que durera celui qu'on échafaude en ce moment; mais en attendant qu'il revienne à qui de droit, il faut bien s'y soumettre, et s'arranger pour échapper au zèle de sa police consulaire et nationale.

—Seriez-vous poursuivi?

—Pas encore, mais s'il fait beaucoup de recrues dans le genre de celle-ci, dit le chevalier en désignant la personne qui n'osait se montrer, il aura bientôt à répondre au plus rusé de tous les ministres.

—Quel est donc ce monsieur! demanda madame Mansley à voix basse.

—L'homme du monde qui a le moins de droit à votre bienveillance, reprit M. de Savernon, et qui est le plus innocent du mal qu'on vous a fait; aussi lui ai-je promis votre secours; mais il n'osera jamais le réclamer, si vous ne daignez l'y encourager.

—Votre intérêt pour monsieur lui répond de mon empressement à lui…

—Ah! madame, s'écria le jeune homme en se jetant aux pieds d'Ellénore, ne vous engagez point avant de savoir tout ce qu'on exige de vous; vous ne me reconnaissez pas, je voyageais avec mon gouverneur lorsque vous avez… fui… la maison… de ma mère…

—Quoi! vous seriez?… mais oui, ce sont ses traits, ses beaux cheveux blonds… C'est Édouard!…

—De Montévreux! ajouta le jeune homme d'un air humble, et ce nom, comment oser le prononcer devant vous?

—Ah! je ne me souviens plus que de notre amitié d'enfance, que de ces jeux où vous me protégiez toujours; mais comment êtes-vous ici?

—Par suite d'une imprudence impardonnable, interrompit M. de Savernon; monsieur s'ennuyait de son état d'émigré, et sans consulter ni parents ni amis qui auraient pu le détourner de son projet, il s'est lié avec un marchand de toile de Flandre; et s'affublant comme lui d'une grosse veste de laine grise et de bons souliers ferrés, il est rentré en France sous le titre de neveu du marchand. C'est dans cet équipage qu'il s'est présenté chez ma soeur, sous prétexte de vendre des torchons à sa cuisinière; mais, celle-ci que la révolution a rendue méfiante, et qui voit dans tout inconnu un espion de police, reconduisait le pauvre diable, et menaçait d'appeler la garde nationale, s'il s'obstinait à entrer malgré elle. Voyez un peu à quoi il s'exposait! Enfin les cris de la servante ayant attiré tous les voisins et ma soeur elle-même, elle a pâli en reconnaissant Édouard, et s'est empressée de dire qu'elle avait fait demander ce marchand et qu'on avait tort de le renvoyer. Sans ce témoignage, Dieu sait ce que la garde nationale, qui était déjà à la porte, aurait fait de cet insensé; mais comme il y avait dans le piquet de gardes un malin qui paraissait se douter de quelque ruse, et que je crois fort capable de revenir avec des camarades plus exigeants, j'ai jugé qu'il fallait soustraire Édouard à leur surveillance, et l'éloigner surtout d'une maison où logent plusieurs émigrés rentrés; en vous l'amenant, je lui choisissais l'asile le plus sûr, car il est un excès de générosité à l'abri de tous les soupçons.

—Vous me rendrez la justice d'affirmer que je n'ai pas douté un instant du bon accueil qu'il recevrait, dit le chevalier; j'ai beau être souvent opposé aux raisonnements de madame Mansley, je n'en ai pas moins d'admiration pour son caractère. Mais il ne s'agit pas de mettre Édouard momentanément en sûreté chez elle, il faut encore qu'elle lui obtienne la protection de ces farouches républicains qui ne savent rien refuser aux prières d'une jolie femme.

—Je ne sais si leur crédit pourra procurer à ce jeune imprudent les moyens de rester ici sans danger, dit Ellénore; mais je vais m'adresser au seul de ces républicains qui passe au service du gouvernement consulaire. Je place toute ma fidélité sur les principes, et m'embarrasse fort peu de celle des instruments. Peu m'importe que Siéyès soit prêtre, conventionnel, directeur ou courtisan d'un général, en attendant mieux, pourvu qu'il m'aide à sauver quelques proscrits, je ne lui en demande pas plus. Puissent vos nobles amis, qui me font un crime de n'avoir pas rompu toute relation avec ce qu'ils appellent mes républicains, vous rendre d'aussi bons services.

Édouard de Montévreux fut établi dans un petit pavillon, au bout du jardin de madame Mansley, faveur bien grande, et qui devait lui coûter bien cher.

XXI

Le retour miraculeux de Bonaparte était un succès qui en présageait beaucoup d'autres; celui qui avait passé inaperçu au milieu de la flotte ennemie pour venir rétablir l'ordre en France ne devait pas rencontrer une vive opposition à ses projets d'élévation. D'ailleurs son serment au défunt Directoire était encore dans le souvenir de tous les patriotes:

«Citoyens, avait-il dit, en mettant la main sur le pommeau de son épée, je jure qu'elle ne sera jamais tirée que pour la défense de la République et celle de son gouvernement.»

Mais les serments politiques, comme ceux d'amour, ont cela de particulier qu'on y croit toujours. On sait comment celui proféré par Lucien Bonaparte, dans cette grande journée, eut le pouvoir de sauver son frère de la fureur des fanatiques de la liberté.

«Je jure, avait-il dit, de percer le sein de mon propre frère, si jamais il porte atteinte à la liberté des Français!»

Et ce mouvement dramatique, appuyé par la compagnie de grenadiers que commandait Murat, avait mis les représentants de la nation en déroute, mais non pas sans que le général Bonaparte leur eût adressé force paroles et proclamations. Aussi le soir, accablé de fatigue, demandait-il à son secrétaire s'il n'avait pas dit bien des bêtises; à quoi celui-ci répondit:

—Pas mal, général.

Sauf un petit nombre, tous les amis de la gloire, las d'obéir aux caprices de Barras, et confiants dans les promesses du vainqueur de l'Italie, se prêtèrent au mouvement qui livrait à Bonaparte le commandement de l'armée et la direction des affaires de l'État.

En homme habile, il chargea l'homme qu'il détestait le plus du soin de lui faire une constitution à leur usage. Pourtant Siéyès avait prononcé un discours peu de temps avant où du haut d'une tribune populaire il avait dit:

«La royauté ne se relèvera jamais. On ne verra plus ces hommes qui se disaient délégués du ciel pour opprimer avec plus de sécurité la terre, et qui ne voyaient dans la France que leur patrimoine, dans les Français que leurs sujets, et dans les lois que l'expression de leur bon plaisir.»

Mais Bonaparte connaissait la valeur de ces paroles, et ne s'en servit pas moins de l'orateur pour asseoir sa nouvelle puissance.

Nous ne rappelons ces faits que pour constater la partie comique attachée aux plus grands événements de notre histoire moderne. Siéyès, qui avait l'esprit fin et enjoué, était le premier à rire des inconséquences politiques dont il donnait l'exemple. C'est le mérite, ou le tort du caractère français que de tourner en plaisanterie les sujets les plus sérieux. L'abbé-consul avait déjà fait preuve de sa gaieté philosophique, lorsqu'en 1797, le 12 avril, il fut assassiné chez lui par l'ex-moine, nommé Poule, qui lui avait tiré à bout portant un coup d'arme à feu chargée de deux balles mâchées, dont l'une lui avait fracassé le bras, et l'autre déchiré la poitrine: l'ex-moine fut livré à la justice; mais elle était si indulgente à cette époque pour les intentions libérales des jacobins fanatiques, que le moine assassin fut bientôt remis en liberté.

En apprenant ce singulier jugement, Siéyès se contenta de dire à son portier:

—Si l'ex-moine Poule revient, vous lui direz que je n'y suis pas.

Depuis, en votant le sénatus-consulte qui revêtait Napoléon du titre d'empereur, et, en se rappelant son vote sur la mort de Louis XVI, il disait:

—C'était bien la peine!

Le souvenir de ce coupable entraînement donnait à Siéyès le désir de s'éclairer des lumières de nos esprits indépendants; il fut le premier à engager Bonaparte à admettre dans son tribunat les défenseurs de la liberté, tels que Chénier, Stanislas Girardin, Guinguéné, et autres; M. de Rheinfeld fut du nombre.

Cette nomination devait le rappeler à Paris. L'idée d'être utile aux intérêts de la France devait l'emporter dans son esprit sur toute autre considération. La crainte du retour d'Adolphe décida madame Mansley à passer l'hiver à la campagne. M. de Savernon, mal inspiré, combattit de son mieux cette résolution, sans deviner la part qu'il y avait; mais il ne put rien obtenir sur ce point d'Ellénore. Seulement elle promit de se laisser conduire à la ville lorsqu'on y donnerait un spectacle digne de curiosité; mais à la condition qu'elle profiterait de la proximité où elle était de Paris pour revenir coucher à la campagne.

—Que de fatigues inutiles! s'écriait le chevalier de Panat en entendant Ellénore s'obstiner à braver l'hiver dans les champs. C'est nous seuls qui serons victimes de cette belle passion pour la retraite, car les amis dont vous savez si bien vous passer, ont la sottise de ne pouvoir vivre sans vous; il n'est pas jusqu'à cette pauvre madame Talma dont la santé fait pitié qui ne médite de faire six lieux l'un de ces jours pour venir causer avec vous; pourtant son causeur favori lui est rendu, je l'ai trouvé hier au coin de son feu.

—Eh bien, que pense-t-il de notre petite dernière révolution? demanda le comte de Ségur.

—Il en parle comme de tout, avec ironie, ce qui me ferait croire qu'il y porte assez d'intérêt; car vous connaissez sa manie de se moquer des choses qu'il a le plus à coeur.

—Quoi! vous pensez, reprit le comte, que M. de Rheinfeld est sous l'illusion du républicanisme de Bonaparte? Oh! c'est calomnier son esprit, j'en appelle au jugement de madame Mansley.

Mais Ellénore, tout à l'idée du retour d'Adolphe, n'entendit pas le comte; il fut obligé de la questionner plus directement pour la sortir de sa rêverie.

—Moi? dit-elle, je n'ai aucune opinion sur le caractère de M. de
Rheinfeld.

—Cependant, je vous ai entendu cent fois combattre ses idées, et même avec assez d'amertume, ce qui m'avait fait supposer que vous n'aviez pas meilleure idée de lui que de sa politique.

Une femme comme il y en a tant, ravie de voir si mal interpréter ses sentiments, n'aurait pas manqué d'abonder dans le raisonnement de M. de Ségur, mais la loyauté d'Ellénore s'y refusa. Loin de se mettre à l'abri du soupçon par une lâcheté, elle déclara hautement son estime pour la personne et le talent de M. de Rheinfeld. Seulement, ajouta-t-elle, nos opinions, nos habitudes différent; je vois d'abord le côté sérieux des choses, lui s'applique à n'en démontrer que le côté plaisant; mais ce défaut qui m'est désagréable dans sa conversation, il ne le porte, il faut en convenir, ni dans ses discours, ni dans ses ouvrages.

—Ce qui ne les empêche pas d'être fort insipides, dit M. de Savernon dont la partialité ne manquait pas une occasion d'être injuste et injurieuse pour Adolphe.

—Enfin, nous allons voir comment tous ces beaux esprits se conduiront, dit le chevalier. Voici déjà les Tuileries reconquises. On ne se loge pas dans ce palais monarchique pour y faire de l'égalité, et je m'attends à toutes les parodies des farces qui ont déterminé la grande révolution. C'est toujours ainsi, on ne chasse les gens que pour se mettre à leur place. Eh bien, tant mieux. Nous reverrons un peu de cette grandeur, de ce faste que nous regrettons. Sans compter qu'il y aura des apprentissages comiques, dont nous pourrons nous amuser.

—C'est fort bien, dit le duc de D…; mais avec le pouvoir arbitraire reviendront les conspirations; l'on répand déjà le bruit d'une tabatière empoisonnée trouvée sur le bureau du premier consul, et je sais de bonne part qu'on a fait cette nuit plusieurs arrestations.

A cette nouvelle, Ellénore et M. de Savernon échangèrent un regard qui exprimait leur crainte pour le jeune proscrit réfugié dans le pavillon du jardin, car, à chaque tentative contre la vie de Bonaparte, le ministre de la police redoublait de zèle, et ne manquait pas à se faire un mérite près de lui de son adresse à déjouer un complot, parfois imaginaire, mais plus souvent réel.

Il venait d'être averti, par ses espions, de la commande de plusieurs uniformes absolument semblables à ceux des guides consulaires, qui faisaient alors jour et nuit le service auprès du premier consul. Il sut que sous ce déguisement, et avec l'aide de prétendus ouvriers en marbre appelés pour travailler aux cheminées de la Malmaison, les conspirateurs devaient pénétrer dans le château, se cacher dans la carrière qui se trouve au bas du parc, et assassiner le général pendant une de ses promenades solitaires.

L'ordre de fermer l'entrée de cette carrière par une porte de fer ayant donné l'éveil aux chefs de la conspiration, elle avorta; mais la police n'en devint que plus active. Des agents furent envoyés, non-seulement dans tous les endroits de Paris soupçonnés de receler quelques officiers vendéens, ou quelques jacobins décidés à reconquérir à tout prix leur sceptre encore teint du sang de tant d'innocentes victimes; mais Fouché donna l'ordre de soumettre aux mêmes recherches les environs de Paris.

Le maire de chaque village fut obligé de déclarer le nombre et l'état des habitants de sa commune; de plus, on lui enjoignit de faire savoir à l'autorité occulte la qualité des visiteurs qui passaient ou séjournaient quelque temps dans les châteaux et maisons de campagne dépendant de sa mairie.

Il était difficile d'échapper à tant de surveillance. L'ambition, comprimée sous la Terreur, commençait à se réveiller dans toutes les classes; c'était à qui se ferait valoir près du gouvernement par un acte propice au maintien de l'ordre et surtout à l'expulsion des terroristes, dont le retour au pouvoir était l'effroi de tous les autres partis. On parlait de rétablir plusieurs emplois supprimés au nom de l'égalité et dont les petits émoluments étaient déjà convoités par ceux qui en avaient le plus vivement sollicité l'abolition.

Malheureusement, le maire d'Eaubonne était un de ces zélés qui dénonceraient leur père pour avoir le plaisir de le sauver, et pour se rendre important aux yeux d'un ministre quelconque. Instruit par le garçon jardinier de madame Mansley qu'il voyait tous les soirs une lumière à travers les persiennes du pavillon, où personne n'habitait d'ordinaire, il mit un petit garçon du village en embuscade sur un cerisier qui, du champ voisin, dominait le jardin d'Ellénore; de la, le petit drôle voyait tout ce qui se passait dans le pavillon. Mais une journée entière s'était déjà écoulée sans qu'il eût eu l'occasion de faire aucune remarque, et il se disposait à quitter son poste lorsqu'à la lueur du crépuscule il vit une persienne s'entr'ouvrir et un homme sortir du pavillon avec toutes les précautions d'une personne qui craint d'être vue ou entendue.

Comme dans l'extrême jeunesse on ne se cache qu'après avoir fait une mauvaise action, Nicolas ne douta pas que le monsieur entouré d'un tel mystère ne fût un grand coupable. On ne le rencontrait jamais en plein jour, il ne se promenait que la nuit; donc il était suspect. Quelle admirable découverte pour une autorité subalterne! Comme monsieur le maire allait payer un si grand service!

En effet, le maire donna une pièce de quinze sols au mouchard en herbe, et se hâta de faire part à son préfet de la présence mystérieuse d'un étranger dans la maison habitée à Eaubonne par madame Mansley.

Elle soupait un soir en tête-à-tête avec une de ses soeurs nouvellement arrivée d'Irlande, où elle avait épousé un négociant; toutes deux se livraient à leurs souvenirs d'enfance et au plaisir de se retrouver après avoir été si longtemps séparées, lorsqu'on vint prévenir madame Mansley que le pavillon de son jardin était envahi par la garde nationale du village, assistée d'un piquet de maréchaussée.

—Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, Édouard est dénoncé, nous sommes perdus.

—Rassurez-vous, madame, dit Germain; le pauvre monsieur a déclaré qu'il s'était introduit furtivement dans le pavillon pour échapper à ceux qui le poursuivaient; il a répété dix fois que les maîtres de la maison ignoraient qu'il fût chez eux. Lorsqu'on lui a dit votre nom, il a juré qu'il ne vous connaissait pas, et qu'on ne devait pas vous inquiéter par rapport à lui. Enfin, ils ont eu l'air de le croire, et je pense bien que madame ne sera pas arrêtée par eux comme ces coquins nous en menaçaient; quant à lui… il n'y a plus d'espoir. Dieu seul sait ce qu'ils vont en faire.

—Ils ne l'emmèneront pas, ou ils me traîneront avec lui, s'écria
Ellénore en courant vers le pavillon.

Elle y arriva au moment où les cavaliers de la maréchaussée ayant fait placer au milieu d'eux celui qu'ils appelaient l'agent de Pitt et Cobourg, le damné chouan, l'assassin futur du premier consul, ils lui ordonnaient de marcher en prison.

En vain, Ellénore criait:

—Citoyens, vous vous trompez, ce n'est point un ennemi de la République; menez-moi vers le juge de paix, je serai sa caution; conduisez-moi chez le consul Siéyès, il répondra de lui…

Mais la troupe des gardes, suivie de tous les curieux et des enfants du village, n'écoutait pas ces cris. Ils parvinrent seulement à l'oreille d'Édouard de Montévreux, qui se retourna sans oser faire à Ellénore le moindre signe, dans la crainte de la compromettre, mais en fixant sur elle un regard qui l'aurait consolée, si elle avait été consolable.

De tous les malheurs qui avaient déjà frappé Ellénore, l'arrestation d'Édouard de Montévreux chez elle fut peut-être le plus sensible; car il compromettait son caractère et la livrait à des soupçons dont la seule idée couvrait son front d'une rougeur brûlante.

En effet, le bruit de cette capture s'était vite répandu chez les émigrés rentrés et dans les familles qui en pouvaient redouter de pareilles; chacun se répandit en reproches contre une imprudence qui les exposait tous.

—Comprenez-vous, disait la vieille marquise de F… la sotte confiance d'Édouard qui va se loger chez la plus mortelle ennemie de sa mère, chez une femme à qui elle a fait trop de mal pour qu'elle n'ait pas l'envie de s'en venger, et qui attend là tranquillement qu'on le dénonce?

—Quoi, vous pensez, dit le comte de T…, que cette madame Mansley, dont Panat nous vante sans cesse les beaux sentiments, serait capable…?

—Ah! vraiment, les beaux sentiments de ces dames-là ne les empêchent pas de se laisser entraîner par l'amour et par la haine. L'occasion était trop belle pour n'en pas profiter. Il aurait fallu avoir une de ces générosités héroïques qu'on ne trouve que dans les romans… Et de mieux famées qu'elle en auraient fait tout autant à sa place; mais ce qui m'étonne au dernier point, c'est que M. de Savernon ait engagé Édouard à choisir un tel asile.

—Vous oubliez son fanatisme pour sa superbe Ellénore, dit le comte de
C…, et cette foi aveugle qui le ferait douter de la miséricorde de
Dieu plutôt que de la loyauté de sa belle; je parierais qu'en ce moment
il jette feu et flammes contre ceux qui osent la soupçonner.

—Eh bien, s'il se fait le défenseur de son innocence, il aura fort à faire, reprit la marquise, car il n'est pas un de nous, qui ne soit convaincu de la duperie d'Édouard de Montévreux.

Les probabilités, qui sont ordinairement en faveur du mal, accréditèrent cette opinion, et la malheureuse Ellénore pressentit que tout ce qu'elle allait tenter pour délivrer M. de Montévreux ne la justifierait pas de la calomnie si bien établie sur son compte.

Si la fierté d'une conscience pure aide à supporter dignement les injustices du monde, elle redouble aussi la rancune amère qu'inspire une destinée constamment fatale.

En apprenant les nouvelles infamies qui se débitaient sur elle à propos de l'arrestation du jeune Édouard, Ellénore dit à M. de Savernon:

—C'en est trop, vous ne pouvez partager plus longtemps les avanies dont on m'accable; vous avez beau savoir que je ne les mérite pas, comme cette vérité est impossible à prouver, l'honneur ne vous permet pas d'en affronter la honte. D'ailleurs, vous ne sauriez exiger que je reste plus longtemps dans un pays où je ne puis faire un pas sans rencontrer une personne qui se croie le droit de me mépriser. Mon courage est à bout. Tant que la méchanceté ne s'est portée que sur la partie romanesque de ma vie, sur ces mystères d'amour qui, n'étant jamais bien connus, peuvent être calomniés sans conséquence, je l'ai subie avec résignation; mais aujourd'hui qu'elle attaque ma loyauté, mon caractère dans ce qu'il a de plus honorable, la révolte devient un devoir. Adieu! Ne cherchez pas à me retenir.

—Quoi! vous voulez fuir au moment de combattre!… avant d'avoir terrassé vos ennemis par la force de vos armes! avant d'avoir prouvé à tous la vérité qui doit les faire rentrer sous terre! Et vous me supposez assez faible, assez lâche pour vous laisser accomplir cette fuite: mais songez donc qu'elle confirmerait tous les soupçons qui nous indignent; qu'en dédaignant de vous justifier, vous affermissez la calomnie.

—Que m'importe l'opinion de gens que je méprise!

—Mais cette opinion, injuste, atroce, entraîne celle des honnêtes gens.
Et celle-là vaut la peine qu'on y sacrifie quelque chose.

—Rien ne peut plus me la ramener, vous dis-je; égarée par les apparences les plus prestigieuses, l'opinion me sera éternellement contraire. Elle me disputait déjà l'estime qu'on doit au malheur; elle m'accable aujourd'hui de la flétrissante colère due à la trahison. Je n'ai plus rien à en redouter. Qu'elle poursuive le cours de ses injustices; mais que je ne sois plus là pour recevoir toutes les insultes de la haine, pour tendre ma poitrine à tous les poignards de la calomnie.