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Ellénore, Volume II cover

Ellénore, Volume II

Chapter 26: XXIII
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About This Book

The narrative follows a woman navigating Parisian salon life after a period of political upheaval, tracing her emotional disappointments, shifting social position, and complicated attachments. Through extended conversations and encounters with notable hosts and guests, the text sketches changing manners, tastes, and modes of conversation, contrasting former elegant frivolity with a graver, more satirical tone. Personal scenes of jealousy, infidelity, and resigned melancholy alternate with debates about politics and the arts, yielding an intimate social portrait that blends private feeling with sharp observations of contemporary mores.

En cet instant, madame Delmer entra sans se faire annoncer. Elle venait prévenir Ellénore, que leur ami commun, M. Duchosal avait à lui parler d'une chose importante, et qu'il la priait de le recevoir dans la matinée.

—Vous savez, ajouta madame Delmer, qu'il est lié avec le ministre de la police, avec ce Fouché qui, après avoir fait tuer tant de monde à Lyon et à Paris, a bien voulu épargner le père de Duchosal; en reconnaissance de ce bienfait, notre ami le voit souvent; et se fait un droit de cette intimité pour lui demander beaucoup de grands et de petits services; c'est sans doute pour vous offrir son intercession auprès du ministre qu'il désire vous voir. Ne le refusez pas; le sort de M. de Montévreux dépend peut-être de cette démarche.

Madame Delmer accompagna cette recommandation de toutes les preuves d'un vif intérêt pour Ellénore.

—Vous le voyez, dit M. de Savernon d'une voix attendrie, tout le monde ne partage pas l'opinion qui vous révolte; et peut-être de semblables amitiés devraient-elles vous rendre plus forte contre les injures des indifférents.

—Vous avez raison, reprit Ellénore en serrant la main de madame Delmer. Mais ces injures, j'y serais moins sensible, si vous n'en aviez pas votre part; car c'est mettre votre dévouement à une trop grande épreuve que de vous obliger à combattre sans cesse pour ma cause. Elle a beau être juste, elle ne le paraît pas, et vous feriez mieux de…

—Ceci ne vous regarde point, interrompit en riant madame Delmer; s'il est vrai que notre amitié nous donne quelques droits, soumettez-vous à nos conseils; laissez passer ce hourra des Solons ressuscités. Laissez toutes nos vieilles et jeunes médisantes s'épuiser en phrases pompeuses sur les torts qu'elles vous supposent, sur le malheur qui en résulte, vous n'en jouirez que mieux de leur confusion quand M. de Montévreux, rendu par vos soins à la liberté, leur apprendra ce qu'il vous doit et tout ce que vous méritez.

Jamais le baume des douces paroles n'était venu plus à propos calmer les douleurs d'une âme en souffrance. Ellénore promit d'obéir à de si doux commandements. M. de Savernon ne la quitta qu'après lui en avoir fait répéter les assurances.

Deux heures après, Ellénore étant seule se disposa à recevoir la visite qu'on venait de lui annoncer. En pareil cas, on se creuse ordinairement la tête pour deviner la motif de l'entretien demandé; on va jusqu'à composer les questions, les réponses; à chaque supposition différente, on invente de nouveaux discours, en ayant soin, comme de raison, de garder pour ceux qu'on s'attribue les meilleurs raisonnements et les mots les plus éloquents. Il arrive souvent que tous ces soins sont perdus, et que les suppositions sont fort dépassées par le fait.

XXII

A peine M. Duchosal fut-il arrivé chez Ellénore, qu'elle devina, à son air contraint, à l'espèce de ménagement qu'il mettait à lui dire les choses les plus ordinaires, qu'il était préoccupé d'un sujet difficile à aborder. Après avoir passé par tous les lieux communs de la santé, du mauvais temps, des fatigues de la ville, des charmes de la campagne, M. Duchosal en vint à dire:

—J'espère que vous n'avez pas douté, madame, de la part que j'ai prise au chagrin que vous avez éprouvé dernièrement en voyant arrêter dans votre maison le malheureux exilé à qui vous donniez refuge.

—Je crois d'autant plus à votre bon intérêt, dit Ellénore avec un peu de fierté, que jamais je n'en ai été plus digne.

—Vous pensez bien que cinq minutes après avoir entendu raconter cette arrestation, j'étais chez Fouché, et que je lui demandais l'explication de ce coup d'autorité, tout comme si j'avais eu le droit de le faire. Un autre à sa place se serait moqué de moi, et n'aurait pas même pris la peine de me répondre; mais Fouché est un homme d'esprit, dont je ne défends pas les excès révolutionnaires, je suis même certain qu'il sait à quel point ce souvenir me gêne dans ma reconnaissance pour lui, mais je sais aussi que son esprit lui sert à reconnaître ses torts, à tâcher de les faire oublier par de grands services, et surtout à ne pas faire de mal inutile. Or, la persécution contre les émigrés qui cherchent à rentrer en France me semble une mesure fort impolitique; je ne lui en ai pas fait mystère. A cela il répond qu'il est de mon avis, et que, sans les conspirations que les émigrés tentent chaque jour et qui forcent l'autorité à sévir contre eux, il y a longtemps qu'il aurait demandé leur rappel à tous; mais on vient de découvrir un nouveau complot contre la vie de Bonaparte. Les septembriseurs et les chouans sont également compromis. La police a besoin d'être éclairée pour atteindre les vrais coupables, et pour ne pas tourmenter les innocents. C'est par cette raison qu'elle réclame l'aide des gens intéressés à maintenir l'ordre, et à soustraire leurs amis aux soupçons qui pèsent sur eux.

Pendant ce long préambule, Ellénore se disait: où veut-il en venir? Enfin, ne pouvant deviner ce que M. Duchosal voulait d'elle, mais sachant très-bien ce qu'elle voulait de lui, elle prit le parti de lui demander brusquement si, par son crédit près du ministre, il ne pourrait pas obtenir la mise en liberté d'Édouard de Montévreux.

—Cela dépend maintenant plus de vous que de moi, reprit M. Duchosal.

—De moi, qui n'ai jamais vu le citoyen Fouché? qui ne le connais que de réputation? ce qui explique assez mon éloignement pour lui; comment m'accorderait-il la moindre grâce? En vérité, ce serait par trop généreux de sa part.

—Oh! les hommes d'État n'entrent pas dans ces petites considérations; ils se servent de ceux qui leur sont utiles, et servent ceux qu'ils détestent, sans être arrêtés par les opinions et les sentiments qu'ils leur supposent. Je vous en donne pour exemple Bonaparte et Fouché: tous deux se haïssent cordialement, ils sont sans aucune illusion l'un sur l'autre; mais le premier a besoin de la ruse, des intrigues du second pour arriver à son but, et le second espère trop bien exploiter à son profit l'ambition du vainqueur de l'Italie, pour ne pas la servir de tout son pouvoir.

—En quoi puis-je être utile au ministre de la police?

—Je n'en sais rien, mais il désire vous parler; et c'est pour obtenir de vous l'honneur d'un moment d'entretien, qu'il m'a envoyé vers vous!

—Voilà donc ce que vous aviez tant de peine à m'apprendre? s'écria Ellénore… Je le conçois; car tous les soins que prend votre amitié pour gazer une sommation brutale n'y change rien. Je suis mandée à la police, voilà le fait.

—Vous confondez une invitation avec un ordre.

—Parce qu'il faut obéir également à tous deux, et que l'idée d'un semblable interrogatoire me glace de terreur.

—Il ne saurait vous embarrasser. En recevant M. de Montévreux à la campagne, vous pouviez ignorer qu'il n'eût pas la permission d'être en France.

—Sans doute, mais je ne l'ignorais pas.

—Ah! si vous allez vous piquer de franchise avec la police, vous vous perdrez sans sauver votre protégé. Prenez-y garde, la conspiration dont tous les complices ne sont pas encore dénoncés rend son affaire très-mauvaise. N'ajoutez pas au danger de sa situation par des aveux de luxe ou par des mots injurieux. Vous êtes belle, aimable, spirituelle; servez-vous de tous ces dons pour fléchir la sévérité de son juge. Je ne vous dis pas d'avoir l'air de l'adorer; mais la plus honnête femme du monde sait fort bien employer ses moyens de séduction au profit d'une bonne oeuvre, sans qu'il en coûte rien à sa vertu. Un sourire, une flatterie indirecte, suffisent pour apaiser la colère d'un tyran, et changent souvent sa rigueur en clémence. Essayez.

—Je ne saurais, dit Ellénore accablée sous la nécessité de subir cet interrogatoire. Ma nature s'y refuse. Je puis dissimuler le dégoût qu'on m'inspire, mais feindre la bienveillance pour qui me fait horreur, est un effort au-dessus de mon courage. Ah! mon Dieu! s'il vous était possible de m'épargner cette cruelle épreuve! Dites que je suis malade, en fuite… que sais-je?… trouvez un moyen…

—Il n'en est pas, interrompit M. Duchosal; croyez que si j'en avais découvert un, je ne serais pas venu vous supplier, au nom de votre repos, au nom de la sûreté des royalistes qui vous intéressent, de céder à cette invitation, et d'en tirer tout le parti possible en faveur du pauvre prisonnier, dont le sort est peut-être dans vos mains.

Après avoir perdu toute espérance de s'épargner une si pénible démarche, Madame Mansley ne pensa plus qu'à la rendre secrète; car les rapports avec la police, si innocents qu'ils puissent être, sont toujours suspects.

Le ministre l'attendait le lendemain matin; il fut décidé, entre elle et M. Duchosal, qu'elle irait le prendre pour qu'il l'introduisit chez le citoyen Fouché à l'heure qui suit son déjeuner, moment qu'il se réservait ordinairement pour sa correspondance particulière, et où l'on était moins exposé à rencontrer des postulants d'audience.

—Si le malheur qui me poursuit, veut que je sois vue chez ce ministre infernal par quelque parent de la duchesse de Montévreux, venu comme moi dans cet antre de perdition pour en tirer le pauvre Édouard, je suis perdue, dit Ellénore avec rage; il croira que je viens faire mon rapport ou chercher la récompense de mon infamie! Non, tout vaut mieux que de se prêter à affermir de si atroces suppositions. Je n'irai point… qu'on m'y traîne prisonnière, qu'on m'y fasse subir le sort qu'on réserve aux conspirateurs, peu m'importe; le supplice que le bourreau des Lyonnais et de Louis XVI m'infligera sera toujours plus doux et moins honteux que celui de passer pour être sa complice.

Et, revenue par cette idée à toute sa résistance, Ellénore n'écoutait plus les représentations de son ami; il fut obligé de la menacer de nouveau des malheurs dont son refus allait la rendre responsable. Il lui en fit une peinture si effrayante, qu'elle se résigna à se rendre à l'hôtel de la police à peu près aussi tristement qu'on marche à l'échafaud.

Le malheur est moins dur à supporter qu'à craindre, a écrit un auteur moderne, et l'on en peut dire autant des démarches qu'on redoute le plus. Il y a un fond de curiosité dans l'esprit humain qui le distrait en dépit de sa préoccupation. Puis, le mouvement, l'aspect d'objets nouveaux, de visages inconnus sont autant de nuages qui passent devant votre pensée et qui la calment en la voilant.

Ellénore ne connaissant le citoyen Fouché que par ses exploits révolutionnaires, s'en était fait une idée analogue à ses actions, et se le figurait, avec la chevelure noire, l'oeil caverneux et le rire féroce d'un brigand de mélodrame.

Déjà la vue des salons dorés du ministère l'avait déconcertée sur l'austérité républicaine de l'ancien conventionnel; mais ce luxe tenant au riche hôtel livré par ses nobles propriétaires à leurs démocrates vainqueurs, ne prouvait rien contre la haine du maître présent pour tout ce qui brillait, et elle s'attendait à trouver l'empereur des espions.

Dans le simple appareil D'un mouchard que l'on vient d'arracher au sommeil.

Elle fut très-étonnée, lorsque la porte du cabinet du ministre s'ouvrit, et qu'il en sortit un petit homme blond, tiré comme on dit à quatre épingles, et dont les manières froides et polies rappelaient beaucoup plus celles d'un courtisan de Louis XVI que celles d'un Brutus.

—J'ai voulu servir de chevalier à madame Mansley pour la conduire chez vous, dit M. Duchosal en allant au-devant de Fouché; on la sort difficilement de chez elle, et j'espère que vous lui donnerez lieu de se féliciter de la peine qu'elle prend. Pardon si je vous quitte, mais une affaire pressante m'appelle chez mon notaire.

En finissant ces mots, M. Duchosal pressa la main que lui tendait le ministre, et il sortit du salon.

—Quoi! vous partez? s'écria Ellénore sans penser qu'il était déjà trop loin pour l'entendre.

—Il sait, madame, que le sujet de l'entretien que vous voulez bien m'accorder ne doit être connu de personne, et c'est au nom de cet inviolable secret que j'ose réclamer de votre part une confiance entière.

Et le ministre appuyant sur chacune de ces paroles, comme pour se donner plus de temps à examiner l'effet qu'elles produisaient et se demander s'il fallait continuer sur ce ton de déférence, ou en prendre un plus leste, levait timidement ses yeux bordés de rouge sur le noble visage d'Ellénore, et se sentait dominé, malgré lui, par l'admiration respectueuse que sa beauté inspirait.

Comme elle gardait le silence, il crut devoir s'expliquer plus clairement.

—J'ai d'abord à m'excuser auprès de vous, madame, de la mesure de rigueur qu'il m'a fallu prendre contre une personne que vous n'auriez certainement pas cachée dans le pavillon de la maison que vous habitez, si vous aviez su à qui vous donniez asile.

—Je le savais très-bien, citoyen, répondit fièrement Ellénore.

—Permettez-moi d'en douter: les femmes aiment à protéger le malheur, mais non le crime; et si vous aviez pu soupçonner qu'en croyant faire un simple acte d'hospitalité, vous vous rendiez complice d'un assassinat, vous auriez…

—Édouard de Montévreux un assassin? c'est une horreur inventée pour le perdre; il est incapable d'une lâcheté sanglante.

—Eh! madame, en temps de révolution, ces choses-là prennent des noms fort divers. Ce que vous appelez, à bon droit, une horreur, passe pour un dévouement héroïque chez les gens aveuglés par l'esprit de parti. Se battre contre sa patrie a été de tout temps un crime puni de mort; et l'histoire a flétri des noms les plus odieux ceux qui s'en sont rendus coupables. Eh bien, demandez à ces messieurs de l'armée de Condé s'ils ne croient pas faire la plus belle chose du monde en tuant le plus qu'ils peuvent des soldats de la république française? Cependant, nous ne pouvons pas en bonne conscience, encourager cette erreur. Encore s'ils se bornaient à nous faire ouvertement la guerre; mais, non contents de soulever nos plus beaux départements contre la république, ils viennent en fraude à Paris, dans de fort mauvaises intentions, et ils nous mettent dans l'obligation de les arrêter.

—Je crois pouvoir affirmer qu'en venant en secret à Paris, Édouard de Montévreux n'avait d'autre projet que de solliciter sa rentrée en France.

—Peut être aussi voulait-il voir sa mère? ajouta le ministre en fixant sur Ellénore un regard scrutateur.

—Sa mère? répéta-t-elle avec surprise.

—Oui, reprit Fouché à voix basse, la ci-devant duchesse de Montévreux: celle que vous connaissez trop bien, citoyenne, est en ce moment cachée à Paris, et vous le savez aussi bien que moi.

—Je l'ignore, je vous le jure!

—Je m'attendais à cette réponse, elle fait honneur à votre caractère: aussi n'est-ce pas dans l'espoir d'apprendre par vous où elle se cache que je vous en parle; c'est, au contraire, pour que vous lui fassiez parvenir un avis salutaire.

—Je n'en ai aucun moyen, vous dis-je, et je vous crois mal informé, car la duchesse de Montévreux a trop de prudence et d'amour d'elle-même pour s'exposer ainsi à toute la rigueur de vos lois contre les émigrés.

Puis, Ellénore, tout à la crainte de nuire par la moindre parole inconséquente à la femme qui était la cause de tous ses malheurs, se disait intérieurement:

—Voilà donc pourquoi je suis mandée ici; cet homme, me jugeant d'après lui, attend de mon juste ressentiment la dénonciation qui doit mettre en son pouvoir ma plus cruelle ennemie. Voyons ce que sa finesse tentera pour me corrompre.

—Les plus beaux sentiments nous égarent quelquefois, reprit le ministre avec un air de bonhomie. Vous croyez peut-être rendre service à la mère et au fils en refusant de vous charger de faire savoir à la première que sa lettre au citoyen Demerville a été surprise, et qu'elle contient une phrase entre autres qui la mènerait tout droit à l'échafaud, si nous la mettions en jugement.

Ici, Fouché s'arrêta, pour contempler la pâleur qui couvrit tout à coup les traits d'Ellénore. Ne pouvant la soupçonner d'être si émue à l'idée du danger d'une ennemie.—Elle aime le fils, pensa-t-il, et cet amour-là m'aidera à tout savoir.

—Le premier consul sait, continua-t-il, que le complot tramé contre sa vie avait pour chefs des émigrés qui ont abaissé leur fierté jusqu'à traiter avec des républicains, ou plutôt des sectateurs de Robespierre, et cela dans la noble intention de le faire assassiner à la sortie de l'Opéra; lui, dont le système politique admettait l'oubli des torts comme un moyen de s'acquérir la popularité; lui qui me recommande tous les jours l'indulgence pour les émigrés qui se convertissent et reviennent au culte de la patrie; lui qui a autant d'horreur pour la guerre civile que de passion pour la guerre étrangère; l'assassiner! pour prix de sa peine à rétablir l'ordre, à rendre à chacun les moyens d'existence que lui ont enlevé les troubles et l'anarchie. Vous conviendrez qu'on s'indignerait à moins, et qu'il est permis de sévir contre des ennemis si sottement ingrats. Eh bien, ces ennemis contre lesquels la loi serait inexorable, nous voulons leur sauver la vie; mais à condition qu'ils sortiront sans délai du territoire de la République.

—Vous oubliez, citoyen, qu'il est aussi difficile de sortir de France que d'y rentrer, et qu'à moins d'être muni de tous les papiers nécessaires…

—Je les donnerai, interrompit vivement le ministre…

Puis s'arrêtant un moment, il ajouta:

—Dès que je saurai positivement que la ci-devant duchesse consent à en faire usage.

—Je vous le répète, j'ignore où elle se cache. Autrement, je lui conseillerais de profiter de votre avis.

—Et ce serait fort prudent; car son arrestation une fois ébruitée, je ne serai plus maître d'en atténuer les suites. La lettre qui l'accuse est déjà dans les mains du grand juge… Réfléchissez… Ah! mon Dieu! le moindre indice peut nous mettre sur la trace. Ne nous exposez pas à frapper à faux.

—Frappez à votre gré, mettez-moi en prison, vous n'en saurez pas davantage.

—Même en exilant les gens qui vous sont chers?

—Mes amis sont blasés sur les persécutions.

—Pourquoi me faire repentir de leur avoir accordé de faux certificats de résidence? C'est à cet excès de bonté que je dois l'embarras où je me trouve et les reproches du gouvernement. Je devais me défier de la prétendue loyauté chevaleresque de ces émigrés, qui leur permet de prêter le serment de fidélité au premier consul le jour même où ils méditent son assassinat.

—Tous ne sont pas si ingrats, dit Ellénore en cherchant à surmonter son trouble. Le jeune de La Menneraye, auquel vous avez daigné vous intéresser est, dit-on, maintenant un des officiers les plus distingués de l'armée d'Italie, et celui-là ne vous donnera jamais lieu de vous repentir de votre protection pour lui. Il est la preuve vivante de ce qu'un gouvernement peut gagner à employer la générosité plutôt que la rigueur.

—C'est précisément quelques exceptions de ce genre qui nous ont fait fermer les yeux sur la rentrée en France des complices d'Aréna. Le jeune Montévreux est du nombre. Sa mère les connaît tous; il faut qu'elle nous les livre ou qu'elle partage leur sort.

—Et c'est sur moi que vous comptiez pour vous rendre ce service?
Heureusement, je n'en ai ni le pouvoir ni la volonté.

—Tant pis pour eux, car c'est la protection qu'ils trouvent contre nous qui les perd; rappelez-vous, madame, qu'en refusant de nous aider à trouver les vrais coupables, vous vous rangez parmi nos ennemis, et que vous nous forcez à surveiller vos démarches.

—Surveillez, épiez même, je ne conspire pas. Je hais les assassins de tous les partis, et ne crains pas qu'on me surprenne à les protéger.

En ce moment, on entr'ouvrit la porte du cabinet, puis une voix dit:

—C'est l'heure du conseil.

—J'y vais, répondit Fouché. Pardon, citoyenne, de vous quitter ainsi, ajouta-t-il en se levant, mais un devoir impérieux m'appelle aux Tuileries. J'aurais désiré m'y rendre muni des renseignements que vous auriez pu me donner, et, par conséquent, plus en état d'agir en faveur des gens qui vous intéressent; mais, loin d'imiter votre manque de confiance, je vous dirai que leur sort à tous, à commencer par celui de l'émigré trouvé chez vous, dépend de votre discrétion à ne pas parler de cet entretien, et de votre complaisance à nous faire connaître l'asile où se cache l'ex-duchesse de Montévreux.

En finissant ces mots, Fouché offrit sa main de la façon la plus galante à madame Mansley, pour la reconduire jusqu'à sa voiture, et ils se séparèrent fort mécontents l'un de l'autre.

XXIII

Avant de retourner dans sa retraite à la campagne, Ellénore alla voir madame Talma, qui était souffrante; elle la trouva seule avec le vicomte de Ségur, et tous deux dans une grande agitation.

—C'est le ciel qui nous l'envoie, s'écria madame Talma en apercevant
Ellénore; nulle ne peut mieux qu'elle…

—Prenez garde, interrompit brusquement le vicomte, rappelez-vous tout ce qui s'est passé entre elles deux…

—C'est parce que je m'en souviens, reprit madame Talma, que je réponds de sa prudence comme de sa générosité. Apprenez, chère amie, que par suite d'une de ces confiances absurdes qu'ont tous les conspirateurs royalistes, la duchesse de Montévreux se trouve horriblement compromise dans cette affaire d'assassinat, qui, véritable ou imaginée par Fouché pour faire sa cour à Bonaparte, n'en sera pas moins fatale à ceux qui s'en seront mêlés. On a beau répéter à ces malheureux émigrés que leur cause est perdue, qu'ils sont entourés de piéges et d'agents de police qui n'ont d'autre mission que de les y faire tomber, ils s'obstinent à croire que le peuple de Paris soupire après le retour des princes, et qu'en tuant l'idole de l'armée, rien ne s'opposerait au rétablissement de cet ancien régime dont ils étaient le plus bel ornement.

»Dans cette croyance, tout ce qui vient leur parler de servir leurs projets insensés est accueilli d'eux comme le Messie. Ils ne supposent pas que la police elle-même puisse avoir l'inconvenance de venir, au nom de leur roi, leur proposer d'entrer dans un complot tendant à renverser la République; et ils se livrent en toute confiance à ces rusés mouchards, qui commencent par les engager à rentrer en France sans prendre aucune des précautions qu'exigerait leur sûreté; enfin, qui les encouragent si bien dans leur folie, en leur persuadant qu'elle trouvera ici mille complices contre un ennemi, que, dans leur crédulité d'enfant, ils conspirent tout haut et s'écrivent ce qu'ils font, ce qu'ils veulent, ce qu'ils espèrent avec une naïveté digne de leur politique. Eh bien, c'est une de ces lettres écrites par la duchesse de Montévreux, et que nous savons être entre les mains de Fouché, qui plonge tous ses amis dans l'état où vous voyez la pauvre vicomte. Il sait de bonne part que le ministre a juré à Bonaparte, non pas sur son honneur, ce qui n'aurait pas grand poids, mais sur sa vie, qu'il lui livrerait avant huit jours tous les complices d'Aréna; qu'ils étaient tous connus de la duchesse de Montévreux, et que, dès qu'il se serait emparé d'elle, il tiendrait tous les fils de la conspiration, ce qui n'est pas vrai; car la pauvre femme, en travaillant pour le retour des princes, ne se doutait pas que l'on voulût procéder par assassinat. Mais comme ce fait est difficile à constater, si Fouché la découvre, il ne lui fera pas grâce. Ce qui achève de désespérer ses amis, c'est l'impossibilité où se trouve la duchesse de rester plus longtemps cachée dans la chambre qu'habite son ancienne femme de charge, rue de la Harpe, n°…

—Ah! ne me le dites pas, s'écria Ellénore, en cédant à un mouvement involontaire.

—Pourquoi cela?

—C'est… que… si par suite… des perquisitions… Enfin, il est plus prudent de laisser… ignorer… où elle est…

—Oui, de tout le monde, mais de vous! Elle vous a fait bien trop de mal vraiment pour que vous lui en rendiez. Je vous connais si bien, qu'en cherchant tout à l'heure avec M. de Ségur où il pourrait la mettre sans crainte d'être dénoncée par ses hôtes, je lui avais conseillé de la conduire chez vous. Mais il a pensé avec raison que l'arrestation du jeune de Montévreux prouvait à quel point la police était bien instruite de ce qui se passait dans votre maison, et que vous étiez aussi suspecte par la noblesse de votre caractère que d'autres le sont par leurs turpitudes. Mais si vous ne pouvez offrir à votre ennemie l'hospitalité qu'elle vous a ravie si cruellement autrefois, vous pouvez nous guider sur le choix d'un asile.

—Je ne saurais, dit Ellénore, dans un trouble extrême: ces affreuses calomnies répandues sur moi depuis l'arrestation de son fils me forcent à rester étrangère à tout ce qui concerne sa sûreté et à ignorer surtout l'abri qu'on lui prêtera contre l'orage qui gronde sur sa tête.

—C'est impossible, dit le vicomte, nous vous avons déjà livré son secret; il vous faut la perdre ou la sauver.

—Ni l'un ni l'autre, reprit Ellénore avec fermeté, et pourtant le ciel sait que je donnerais ma vie pour me venger de cette femme en sauvant la sienne.

—Eh bien, vengez-vous à moins. Vous avez demandé et obtenu un passe-port pour votre soeur madame Gardner qui demeure à Boulogne?

—C'est vrai, ne pouvant me rendre en ce moment moi-même à Londres pour y conduire mon fils chez l'ami qui veut bien diriger son éducation, j'ai prié ma soeur de me remplacer; elle est moins… connue… que moi, ajouta-t-elle avec embarras. Elle peut risquer un voyage en Angleterre sans être soupçonnée d'aller y intriguer en faveur d'amis dont les opinions inquiètent le gouvernement; et je l'attends ce soir même, car j'ai reçu l'avis que le bâtiment qui doit les transporter d'Ostende à Douvres mettra à la voile le 14 de ce mois, et il faut qu'ils partent de Paris dès demain. Ce serait une cruelle séparation pour moi, si je n'avais l'espoir de les rejoindre bientôt.

—Et la bonne Rosalie, la gouvernante de Frédéric, l'accompagne sans doute!

—Autrement, pourrais-je le décider à me quitter? Ah! mon Dieu, le pauvre enfant ne saura même pas le temps qu'il doit rester loin de moi. On ne lui parlera d'abord que d'une promenade à la campagne. Sa tante lui dira qu'on ne lui fait faire tant de chemin que pour me rejoindre; et comme ma soeur est une seconde mère pour lui, j'espère qu'il obéira sans trop de chagrin.

—Et moi aussi, repartit M. de Ségur, car il faut que la présence et les caresses de cette bonne tante le consolent de ne plus être avec vous ni avec sa Rosalie.

—Que voulez-vous dire? demanda vivement Ellénore, terrifiée par la pensée qu'elle supposait au vicomte.

—Vous l'avez déjà deviné. Votre regard inquiet, vos lèvres tremblantes me le disent assez. Et bien, oui; l'idée est excellente, et je réponds du succès. Que la duchesse se coiffe de la cornette de Rosalie, qu'elle endosse sa robe d'indienne, son châle de casimir, qu'elle prenne Frédéric sur ses genoux…

—Mon enfant! interrompit Ellénore avec l'accent de la terreur… Lui confier mon enfant!… Jamais… jamais!…

—Et que pouvez-vous craindre d'une femme qui vous devra tant?

—Avez-vous oublié ce que je lui dois, moi? la honte, le désespoir qui empoisonnent ma vie. Songez-donc que, sans nul motif, sans nul tort de ma part, pour prix de l'amour filial que je lui portais, elle m'a plongée de sa propre main dans un abîme affreux, et qu'à chaque tentative pour en sortir, elle me frappe d'un nouveau coup qui m'y replonge pour toujours. Et c'est à mon bourreau que je livrerais ce que j'ai de plus cher au monde! Non… Que justice se fasse; qu'elle expie sa méchanceté, sans demander secours à l'enfant dont elle a déshonoré la mère.

—Pardonnez-lui ce trop juste ressentiment, dit madame Talma au vicomte en s'emparant de la main d'Ellénore, dont l'agitation tenait du délire. L'amour maternel est le moins généreux de tous, et vous lui demandez-là un grand sacrifice; mais il n'est pas au-dessus des forces de sa grande âme, et je le sens à cette main qui frémit dans la mienne, à cette oppression qui la suffoque, son héroïque bonté va l'emporter; en vain de cruels souvenirs, en vain le besoin d'assouvir une juste vengeance combattent les sentiments de son noble coeur, elle succombe à sa générosité, je le sens, je le vois, je l'espère!…

Et madame Talma pleurant aussi, serrait Ellénore dans ses bras et s'initiait tellement à toutes les impressions de son âme qu'on n'aurait pas pu deviner laquelle des deux était la plus émue.

—Quoi! vous voulez?… dit Ellénore sans pouvoir achever sa phrase.

—Je le veux maintenant moins que vous, répondit madame Talma avec un sourire où se confondaient l'admiration et la joie.

—Est-il bien vrai? s'écria M. de Ségur, en se précipitant aux pieds de madame Mansley, et en couvrant sa main de baisers et de larmes; c'est à vous qu'elle devra la liberté et la vie! C'est l'ange qu'elle a précipité du ciel qui sera son sauveur sur la terre! Ah! l'exemple de tant de vertus convertirait le plus grand coupable; croyez-moi, la duchesse n'a été si barbare envers vous que poussée par une passion qui fait des plus honnêtes gens des insensés et des criminels. Je suis garant de sa reconnaissance pour vous; elle égalera la mienne. Mais le temps presse; il faut que toutes nos mesures soient prises, pour que, la nuit venue, ce départ puisse s'effectuer sans obstacle. Je vais prévenir la duchesse… je vais lui apprendre…

—Arrêtez! s'écria Ellénore; je mets une condition à ce service: c'est que la duchesse de Montévreux ignorera toujours qui le lui a rendu; cette condition est irrévocable, et je ne me prêterai à rien que vous ne m'ayez juré tous deux de la remplir.

—Quant à moi, cela ne me sera pas difficile, dit madame Talma, car je ne connais madame de Montévreux que par le mal qu'elle vous a fait, et le bien qu'en disent plusieurs de ses amis, qui sont aussi les miens; il résulte de tout cela que je la déteste, mais pas assez pour désirer sa perte, et pour me refuser à aucune des conditions qui doivent l'empêcher.

—Mais comment espérez-vous lui laisser ignorer que c'est à vous qu'elle doit?…

—Rien n'est plus simple, interrompit Ellénore. Elle ne connaît ma soeur, ni de vue, ni de nom. Madame Gardner ayant été élevée par notre oncle à Dublin, elle y est restée jusqu'au moment de son mariage avec un officier qui est encore à Calcutta. Vous pouvez laisser la duchesse ignorer que c'est ma soeur qui la patronne et mon enfant qui protège sa fuite.

—Vous voulez lui épargner jusqu'à l'humiliation de tout recevoir de la main qu'elle a déchirée. Ah! c'est pousser la générosité trop loin! Après avoir été aussi indignement accusée, calomniée, manquer une si belle occasion de se faire rendre justice serait une faute impardonnable, dit madame Talma; et vous devez à vous-même et aux amis que vous avez conservés, en dépit de tout ce que la duchesse de Montévreux a fait pour vous les enlever, de donner à votre noble vengeance tout l'éclat qu'elle a donné à son insultante conduite envers vous. Le monde ne sait que ce qu'on lui laisse voir, et quand après avoir souffert de ses préventions injustes, de ses arrêts flétrissants on peut l'éclairer, le détromper par une bonne action, il n'y a pas à hésiter.

—Aussi n'hésitai-je point, reprit Ellénore avec une énergie fiévreuse. Je ne veux pas que madame de Montévreux joigne à tous ses mauvais sentiments pour moi l'idée que je me sois prêtée à la sortir du danger où elle est, dans l'unique intention de jouer publiquement une de ces scènes de vieux drames, où la victime se fait avec ostentation le sauveur du tyran. Je ne veux pas qu'elle rougisse de me devoir quelque chose. En faisant de mon fils l'instrument de sa délivrance, je fais, il est vrai, le plus grand effort dont mon courage soit capable; mais il me reste encore trop de haine au fond du coeur pour accepter la moindre reconnaissance en retour d'un dévouement que j'avoue être le fruit d'un orgueil vindicatif, et non l'effet d'une clémence généreuse. Puisque le ciel a voulu me soumettre à cette nouvelle épreuve, laissez-moi l'accomplir à mon honneur et au profit de la duchesse; n'empoisonnez pas la joie qu'elle aura en échappant à la mort, peut-être, par la pensée, par le remords de me devoir la vie. Laissez-lui croire que madame Gardner est une de vos amies, faites-lui le conte le plus probable sur l'obligation où est cette madame Gardner de vous rendre un éminent service en se chargeant d'elle jusqu'à Londres. Enfin, je m'en rapporte à vous pour satisfaire à la fois votre désir et ma volonté; mais j'exige votre parole d'honneur que mon nom ne sera point prononcé, et que la duchesse de Montévreux ne saura jamais que la malheureuse Ellénore, l'enfant confiée à ses soins par un brave officier, par un père mourant, celle qu'elle a répudiée sans cause, qu'elle a perdue sans pitié, s'est vengée d'elle en la sauvant.

Le ton ferme, le regard fier qui accompagnaient cette déclaration ne permettaient pas l'espoir d'y rien changer. Le vicomte de Ségur, trop heureux d'obtenir de madame Mansley un secours si généreux, se soumit, quoiqu'avec peine, à la condition qu'elle imposait. Madame Talma s'engagea aussi au secret, mais en haussant les épaules et en murmurant tout bas:

—Quelle duperie!

Il fut convenu que madame Gardner se rendrait, à l'heure du départ, au bureau des diligences avec le petit Frédéric; qu'un peu avant de monter en voiture, elle entrerait dans le café voisin, sous le prétexte d'y faire boire un verre de limonade à son enfant; que là, elle trouverait Thomassin, le vieux valet de chambre du vicomte, avec la nouvelle bonne de Frédéric; que cette bonne, la tête couverte d'un capuchon de serge grise bordé de velours noir, comme en portent les nourrices de campagne, aurait une provision de bonbons et d'images coloriées pour se faire bien accueillir de l'enfant et que Thomassin ne les quitterait pas qu'il ne les eût vus se mettre en route.

Pour que rien ne manquât à l'exécution de ce projet, il fallait prendre beaucoup de précautions et préparer les acteurs aux différents rôles qu'ils allaient jouer. Madame Gardner devait s'abstenir de toute déférence envers la duchesse, et même lui commander un peu brusquement. Frédéric lui-même devait être prévenu que sa bonne le quitterait pendant quelque temps, et qu'une autre la remplacerait pendant le voyage. Madame de Montévreux devait abdiquer ses manières de grande dame; se faire une marche pesante, des gestes gauches, des regards hébétés; des bas de laine, de gros souliers ferrés devaient cacher sa jambe fine et son pied mignon; elle devait supporter patiemment les galanteries du conducteur et les propos des voyageurs, qui, croyant avoir affaire à une servante assez jolie pour être courtisée et assez âgée pour savoir se défendre, ne se gêneraient pas dans leurs propositions; mais à cette époque où toute la noblesse restante n'avait échappé à la guillotine qu'à l'aide de la fuite ou d'un déguisement, le talent de jouer un personnage tout contraire à celui qu'on avait représenté dans le monde n'était pas rare. Aussi la duchesse de Montévreux se résigna-t-elle sans peine à tout ce qu'exigeait son rang de nourrice picarde, devenue bonne d'enfant.

Ellénore, qui pressentait plus de difficultés pour décider sa soeur à lui obéir en cette occasion, se leva pour aller la rejoindre à Eaubonne. Elle s'arracha aux embrassements de sa vieille amie, qui ne cessait de louer son héroïsme; aux actions de grâces du vicomte, qui lui donnait tous les noms qu'on ne donne qu'à la Providence, lorsque la porte s'ouvrit, et qu'une femme de chambre prononça à haute voix le nom de M. de Rheinfeld.

Ellénore déjà ébranlée par tant d'émotions cruelles, étourdie par ce nom magique, par cette présence si enivrante et si fatale, passa rapidement devant Adolphe et s'enfuit de toute la force qui lui restait.

Mais à peine montée dans la voiture qui l'attendait, elle perdit connaissance. Le ciel sait combien de temps elle resta dans cet état léthargique qui n'est ni la vie, ni la mort.

En arrivant chez elle, une vive souffrance colorait ses joues; elle avait la fièvre, mais le sourire était sur ses lèvres; et au milieu des tortures que ce moment de séparation maternelle lui faisait endurer, elle sentait qu'une impression heureuse calmait toutes ses douleurs. Elle l'avait revu.

Adolphe s'attendait à trouver madame Mansley chez madame Talma; il avait reconnu sa voiture à la porte, et comme elles étaient encore fort rares à cette époque, il n'y avait pas moyen de s'y tromper. C'était bien Ellénore qu'il allait revoir, cette idée l'emportant sur toutes ses résolutions de rupture, le transportait d'une telle joie, qu'il tremblait de tous ses membres en franchissant la porte du salon.

Cette émotion pleine de charmes se changea bientôt en surprise désagréable par la fuite précipitée d'Ellénore. Adolphe en fut si outrageusement blessé, qu'oubliant sa longue absence, et qu'après tant de mois passés loin d'elle, il devait à madame Talma sa première pensée comme ses premières paroles, il s'écria avec amertume:

—Je savais n'être pas honoré de la bienveillance de madame Mansley, je savais même lui déplaire; mais j'ignorais que ce fût au point de ne pouvoir rester une minute dans l'endroit où j'arrive.

—Ne prenez pas garde à cette brusque sortie, dit madame Talma. Vous n'êtes pour rien dans l'agitation qui n'a pas même permis à madame Mansley de vous saluer en nous quittant. M. de Ségur vous dira que la pauvre femme a la tête à l'envers.

En ce moment, un regard du vicomte ordonna à madame Talma la plus profonde discrétion sur ce qui venait de se décider chez elle.

—Édouard de Montévreux, continua-t-elle, était venu lui demander asile, il vient d'être arrêté chez elle, à la campagne, et vous devez comprendre le trouble, l'inquiétude où cet événement la jettent; elle court toute la journée après ceux qui pourraient intercéder pour le jeune émigré, dont la situation est très-mauvaise en ce moment.

—Si mauvaise, interrompit le vicomte, que je vous quitte pour aller en parler à mon frère; il connaît plusieurs de ces coquins en place, dont le crédit lui a servi plus d'une fois en semblable occasion. Je vais le faire agir près d'eux en faveur d'Édouard.

A ces mots, il sortit, et M. de Rheinfeld se félicitait de rester seul avec madame Talma, dans l'espoir de la questionner sur Ellénore, lorsqu'on annonça Chénier et madame Baguerval, vieille femme, riche, spirituelle, avec des manières communes et un caractère distingué.

Cette madame Baguerval, veuve d'un opulent financier, avait pour premier mérite de dire tout ce qui lui passait par la tête. D'abord enthousiaste de la Révolution, elle l'avait prise en horreur en en voyant les suites, et elle se moquait également des travers de tous les partis et des défenseurs de toutes les opinions. Avide de savoir ce qui se passait par pur intérêt pour le pays, elle en tirait des conséquences qui se réalisaient très-souvent, et qui lui avaient fait donner par Chénier le surnom de sibylle bourgeoise.

Loin de se choquer du sobriquet, elle en était vaine, et s'efforçait de le justifier à chaque événement politique assez important pour exciter l'inquiétude publique.

—Eh bien, que faut-il croire de cette conspiration avortée, dit-elle en entrant, est-il vrai que la plupart de nos ci-devants aient donné dedans comme des imbéciles, et que nous allons revoir les beaux jours de la guillotine? Ah! si c'est ainsi, je vous dis adieu, et retourne dans les vignes de mes bons Champenois; j'aime encore mieux mourir d'ennui que de mort violente.

—De semblables horreurs ne se revoient pas… dans le même siècle du moins, dit Chénier. Nous avons bien plutôt à craindre un retour de la tyrannie. Mais voilà un renfort, ajouta-t-il en tendant la main à Adolphe, contre les invasions despotiques, et tant qu'il restera quelques voix indépendantes, elles tonneront de toute leur éloquence contre ces bourreaux de la liberté qui, après l'avoir mutilée à coups d'échafaud, veulent l'achever à coups de sabre.

—Il est certain, dit madame Talma, que si on le laisse faire, le vainqueur de l'Italie sera bientôt celui de la France.

—Il l'est déjà, dit madame Baguerval, et vos beaux discours, tous les efforts d'une opposition bourgeoise ou républicaine n'obtiendront rien contre la puissance d'un ambitieux à épaulettes. En France, on ne se soumet qu'à ce qui se bat, qu'à ce qui tue. Robespierre n'a dû son règne d'un moment qu'à son système sanguinaire, qu'à ses massacres quotidiens; et Bonaparte, couvert de sang autrichien, prussien et autres, fera tout ce qu'il voudra de notre nation. C'est ce qu'avaient parfaitement compris Aréna et ses complices. A propos de ceux-là, est-il vrai qu'Édouard de Montévreux soit du nombre, et qu'il ait été dénoncé par cette belle personne que j'ai vue chez vous, et qui avait, dit-on, à se venger de la duchesse de Montévreux!

—Quelle infamie! soupçonner madame Mansley d'une pareille atrocité, et c'est vous, madame Baguerval, vous dont chaque journée est marquée par quelque noble dévouement, qui croyez si facilement à une si lâche vengeance!

—Écoutez-donc, ma chère amie, si comme on l'assure, la duchesse a été sans pitié pour votre belle Ellénore: si elle lui a fait tout le mal qu'on raconte, ma foi, à sa place, je crois que je n'aurais pas résisté à…

—Vous vous calomniez… Votre vie entière est là pour vous démentir; elle est semée de pardons sublimes, d'actions généreuses.

—Oui, j'en fais bien encore quelques-unes, par-ci par-là, mais je ne les conseille plus. C'est une duperie dont l'ingratitude est le seul profit. Je n'ai d'ennemis que parmi ceux à qui j'ai rendu le bien pour le mal; ils ne vous pardonnent jamais ce genre de supériorité. D'ailleurs, je pense comme un grand tragique, que si le ciel vous livre votre ennemi, c'est pour lui faire justice; et madame Mansley avait bien le droit de se venger sur le fils des coups donnés par la mère.

Au nom de madame Mansley, Adolphe était sorti de sa rêverie, et avait écouté attentivement la conversation. Malgré le souvenir de sa promesse à madame Talma, malgré sa ferme résolution de combattre à mort sa passion pour Ellénore, il ne pouvait entendre parler d'elle sans rougir de plaisir ou pâlir de colère, selon qu'on la louait ou qu'on l'accusait, et l'idée qu'on la soupçonnait en ce moment d'une lâche vengeance le mettait au supplice. Cependant, il se contint en laissant aux amis d'Ellénore le soin de la défendre, et en se promettant de prendre parti pour elle, quand il l'entendrait attaquer par de plus méchants ennemis. L'occasion s'en présenta bientôt.

—Vous n'avez pas attendu ma permission pour revenir à Paris, lui dit en riant madame Talma; mais je vous le pardonne; en lisant votre nom sur la liste des membres du tribunal, j'ai bien pensé que vous ne pourriez vous refuser à cette invitation flatteuse, à cette coquetterie consulaire; mais prenez-y garde, en politique comme en amour, on ne fait d'agaceries qu'aux gens qu'on veut corrompre.

—Soyez tranquille, madame, j'ai résisté à de plus grandes séductions, et je reviens très-décidé à me faire tuer, s'il le faut, pour le triomphe de mes opinions.

—Rien n'est moins nécessaire: bornez-vous à en démontrer l'avantage sur celles de ces plats orateurs, éternels valets du pouvoir, qui épuisent toutes les formes du langage pour prouver au despotisme qu'il ne saurait s'établir trop tôt.

—Beau moyen vraiment! dit madame Baguerval. Vous vous ferez chasser du tribunal, renvoyer de France et il n'en sera ni plus ni moins. Il n'y a qu'un remède au mal présent; il paraît que madame de Montévreux et ses amis l'avaient trouvé, mais on ne leur a pas laissé le temps de l'administrer. La pauvre femme va, dit-on, payer cher le tort de n'avoir pas réussi.

—Serait-elle arrêtée? demanda vivement madame Talma.

—Pas encore, mais on disait tout à l'heure chez Siéyès, à la sortie du conseil, que, par suite d'un petit conciliabule qui a eu lieu ce matin au ministère de la police entre Fouché et madame Mansley, on était sur les traces de la duchesse et qu'elle serait avant deux jours entre les mains de la justice.

—Madame Mansley avoir des rapports avec Fouché! s'écria madame Talma, voilà encore une nouvelle turpitude dont on s'amuse à la flétrir.

—Et qui ne doit exciter que le mépris, dit Adolphe avec dédain.

—Ah! quant à la visite, reprit madame Baguerval, j'en ignore le motif, mais elle est positive. J'étais appelée ce matin, de bonne heure, chez notre amie R… pour lui donner tous les renseignements propres à prouver que la famille des Garneville n'est jamais sortie de France, bien qu'on l'ait inscrite tout entière sur la liste des émigrés. Son bureau est à l'entre-sol, les fenêtres en donnent sur la cour; c'est de là que j'ai vu, oui, de mes deux yeux vu votre belle madame Mansley monter le perron qui conduit à l'escalier particulier du ministre.

A cette affirmation faite avec toute l'énergie de la vérité, chacun garda le silence, les yeux seuls se disaient entre eux: Est-il possible?

Enfin, madame Talma, indignée contre elle-même de s'être laissée un moment entraîner à croire ce que disait madame Baguerval, s'écria:

—Vous vous serez trompée, ma chère; à cette heure, les femmes sont toutes mises de même, et vous aurez…

—Non pas vraiment. Malgré son petit chapeau et le voile noir de dentelle qui le recouvrait, j'ai fort bien reconnu la taille et les traits de la charmante Ellénore. Voilà le malheur d'être belle, et distinguée surtout; on ne peut vous confondre avec personne.

—Mais l'erreur est d'autant mieux prouvée, que madame Mansley sort d'ici, où elle est restée fort longtemps. Adolphe peut vous l'affirmer; car elle était encore là lorsqu'il est venu. Elle ne nous a pas dit un mot de cette étrange visite, et, j'en suis certaine, c'est une illusion de votre part.

—Je le veux bien; mais ce qu'on disait du résultat de cette visite chez Siéyès constate que je ne suis pas seule à l'avoir rêvée. Ce que savent ces gens-là, je puis bien l'avoir vu! Je ne les connais pas, nous n'avons pu nous concerter pour imaginer un conte. Réfléchissez à toutes ces circonstances, et vous verrez si vous pouvez douter du fait.

—Oui, j'en douterai tant qu'Ellénore ne m'aura pas dit elle-même: c'était moi, c'était bien moi. Oui, celle que vous avez cru si longtemps le modèle du plus noble caractère, celle dont vous portiez aux nues la clémence, la générosité, celle de qui vous en attendiez une nouvelle preuve, venait de livrer son ennemie à la vengeance du gouvernement?… venait de mériter tous les noms dont on l'accable, venait…? mais non, vous dis-je. Ma confiance dans sa loyauté, dans son honneur, me défend de vous croire: c'est un prestige, c'est un piége, un hasard, un de ces faits inexplicables qui ont amené tant de fois la condamnation d'un innocent; mais Ellénore est pure de toute action vile, j'en réponds sur ma vie.

Après une sortie si vive, madame Talma, déjà exténuée par la maladie de poitrine qui menaçait sa vie, s'était renversée haletante sur le dos de son fauteuil, tandis qu'Adolphe lui serrait, lui baisait les mains, avec tout le feu d'une reconnaissance passionnée.

Madame Baguerval, désespérée de l'état où elle voyait sa vieille amie, et se reprochant de l'avoir provoqué, niait sans raison tout ce qu'elle avait affirmé; elle donnait pour preuve de son erreur, des prétextes plus absurdes les uns que les autres.

Chénier, absorbé sous le poids des soupçons qu'il cherchait vainement à combattre, gardait un silence accusateur. Bien que l'heure du dîner fût prête à sonner, personne ne pensait à quitter madame Talma, avant qu'elle ne fût un peu plus calme.

—Je n'en croirai que vous, dit-elle d'une voix faible en se tournant vers Adolphe; allez demander à madame de Seldorf d'où viennent tous ces méchants bruits, et comment il faut s'y prendre pour en démontrer la fausseté. Elle connaît par elle-même, par tout ce que lui attire son esprit éminent, jusqu'où peut aller le génie de l'envie; elle nous éclairera. Elle sait par M. de Talleyrand tout ce qui se passe; quand vous l'aurez vue, vous reviendrez me rassurer, car il y a dans tout ceci quelque chose de diabolique qui me rendrait folle.

—Voilà quelqu'un qui sort probablement de chez elle, dit Adolphe en montrant le citoyen Riouffe qui venait dîner avec la maîtresse de la maison. C'est l'homme le plus au courant des nouvelles du jour.

—Je le crois bien, dit madame Baguerval; quand il n'y en a pas, il en fait.

—Le tout pour vous amuser, mesdames, dit Riouffe; mais aujourd'hui je n'ai pas besoin d'avoir recours à mon imagination. Grâce aux événements, nous avons de quoi bavarder. Les Tuileries sont en rumeur. On devait y donner un grand concert, un bal; madame Bonaparte avait déjà commandé ses robes, ses guirlandes, plusieurs de ses invitations étaient déjà parties, mais Fouché a tout fait décommander, sous prétexte que les chefs de la conspiration dont il effraie le premier consul n'étant pas tous en sa puissance, il pourrait se glisser quelque assassin parmi les danseurs ou autres incroyables, et qu'il fallait remettre le bal au jour où il tiendrait tous les fils et les agents du complot, ce qui ne causera pas un long retard, car il vient de faire, dit-on, la capture la plus importante, celle qui doit le remettre sur la voie; la confidente, l'âme de la conspiration enfin, la duchesse de Montévreux vient d'être conduite à la Conciergerie!

—Ah! mon Dieu! s'écria madame Talma; et comment cela? demanda-t-elle avec anxiété.

—Au moment où, redoutant une trahison, elle sortait de sa cachette pour se rendre dans une autre.

—Elle se trouve mal! s'écria madame Baguerval.

Alors, chacun s'empressa de secourir madame Talma, excepté Adolphe, qui sortit sans proférer une parole.

XXIV

Pendant que la nouvelle de la capture de madame de Montévreux jetait la consternation dans le salon de madame Talma, on ne s'occupait, chez Ellénore, que des moyens d'assurer l'évasion de la duchesse. Rosalie ne s'était pas résignée facilement à obéir à l'ordre qui la séparait de son cher petit Frédéric, et à croire qu'elle était moins indispensable à l'enfant qu'à la mère. Mais Ellénore s'étant fait un prétexte de l'état de souffrance où la mettaient tant d'agitations pénibles, avait si souvent répété qu'elle ne pouvait se passer des soins de Rosalie, qu'il avait fallu céder et disposer même Frédéric à recevoir sans mauvaise humeur les caresses de la femme de chambre qui devait lui servir de bonne pendant le voyage.

Toutes les dispositions étaient prises, les malles fermées. Ellénore serrait son enfant dans ses bras en retenant ses larmes, de peur qu'il ne devinât un long adieu dans ce tendre embrassement, lorsque M. de Savernon arriva l'air abattu, le regard morne, et se fiant à son visage décoloré pour préparer madame Mansley à la triste nouvelle qu'il lui apportait.

A peine l'eût-elle aperçu qu'elle s'écria:

—Édouard est condamné?

—Pas encore; mais il n'en est pas moins dans une situation fort périlleuse. Grâce à vos amis républicains et à ce ministre défroqué qui est allié à la plupart des émigrés qu'on persécute, nous avions l'espoir de voir la prison d'Édouard se changer en maison de santé, et une fois sous la surveillance d'un médecin et de quelques vieilles gardes, il aurait facilement obtenu sa liberté, soit en la demandant, soit en la prenant; mais voilà qu'un nouvel obstacle vient renverser toutes nos espérances et compliquer son affaire de la façon la plus inquiétante.

—Qu'est-il arrivé?… Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété, dit
Ellénore en tremblant.

—Fouché a saisi une lettre de la duchesse de Montévreux à ce Demerville qui est un des complices d'Aréna.

—Qu'importe, si la duchesse est sur la route de Coblentz.

—Oui, mais elle n'y est pas. Persuadée du succès de son entreprise, elle a voulu en être témoin; elle est parvenue, je ne sais comment, jusqu'à Paris, s'y est tenue cachée plusieurs jours, mais pas assez secrètement pour échapper à l'oeil de la police, et l'on vient de la conduire à la Conciergerie.

—O malheur! s'écria Ellénore stupéfiée par cette nouvelle…
Maintenant… que faire? ajouta-t-elle en répondant à sa pensée.

—Il faut partir à la place de votre soeur, reprit M. de Savernon. J'accours pour vous supplier de ne pas attendre ici les recherches, les vexations qu'on croira devoir faire subir à la personne qui a donné asile au fils de la duchesse. Vous savez ce que cette séparation doit me coûter de peine, eh bien, je vous supplie à genoux de m'en affliger. Il y va de votre liberté, de la mienne, car je ne pourrais de sang-froid vous voir en butte à la colère de ces misérables, et Dieu sait ce qui arriverait alors.

—Soyez tranquille, dit Ellénore en reprenant sur elle l'empire qui ne l'abandonnait jamais dans le danger. Je n'ai point conspiré; la police est trop bien instruite pour ne pas savoir qu'en recueillant un malheureux proscrit, je ne lui ai pas fait subir d'interrogatoire; que j'ignore ce qu'il venait faire ici; que je suis innocente de tout ce qu'on reproche à madame de Montévreux, et que l'inimitié régnante entre nous deux est un sûr garant de cette vérité.

Puis cédant à sa pensée intime qui la portait à exécuter le plan tracé par le vicomte de Ségur, en dépit de l'événement qui devait le rendre inutile, elle insista pour presser le départ de sa soeur, en lui recommandant de ne pas paraître surprise, si la nouvelle bonne de Frédéric ne se trouvait pas au rendez-vous; de partir seule avec l'enfant, et d'écrire à la première poste ces simples mots:

«Envoyez-moi Rosalie.»

—Mais pourquoi ne pas profiter du seul moyen que le ciel vous envoie d'échapper à la vengeance de cet atroce gouvernement qui vous croit de concert avec ses ennemis? dit M. de Savernon.

—Fi donc! j'aurais l'air de fuir.

—Et qui donc n'a pas fui devant leur guillotine?

—C'est alors que madame de Montévreux aurait le droit de me croire assez lâche pour l'avoir dénoncée.

—La vérité sera toujours là pour vous justifier; l'essentiel est de vous conserver libre pour pouvoir la dire et la faire triompher. Songez donc qu'une fois en prison, on ne vous laissera ni parler ni écrire; qu'on vous inventera autant de chefs d'accusation qu'il en faudra pour vous faire condamner. Et vous croyez que je resterai là, tranquille spectateur de votre supplice? Non; c'est par pitié pour moi que je vous supplie de partir…

En parlant ainsi, M. de Savernon pressait les mains d'Ellénore et les mouillait de ses larmes.

—Eh bien!… oui… dit-elle, avec le regard fixe et la voix brisée d'une personne qui, après avoir réfléchi, prend une détermination importante. Rosalie, donnez-moi votre capote noire et votre vieux châle de laine à carreaux.

—Emportez de l'argent, dit M. de Savernon, aussi inquiet de l'insouciance qu'Ellénore montrait à les quitter qu'il avait été affligé de sa résistance à partir.

—De l'argent, répéta Ellénore, j'ai tout prévu, ma soeur en a pour nous deux.

—Merci de votre condescendance à suivre mes conseils.

Puis, voyant que madame Mansley ne l'écoutait pas et se disposait à monter en voiture:

—Mais dites-moi donc adieu! ajouta-t-il.

—Non, à revoir, répondit-elle en souriant affectueusement.

XXV

La voiture qui conduisait madame Mansley à Paris s'arrêta rue du Mail, au café des diligences. Ellénore, préparée à n'y pas trouver madame de Montévreux, espérait que le vicomte de Ségur y serait venu pour dire à madame Gardner la triste raison qui empêchait la duchesse de partir avec elle. Mais elle regarda vainement de tous côtés dans la rue avant de descendre de voiture, et pendant qu'elle donnait lentement au cocher les paquets qu'il devait aller faire inscrire au bureau, elle n'aperçut pas l'ami de la duchesse, alors elle pensa qu'ayant perdu tout espoir de la sauver, il avait cru inutile de se compromettre en venant là où elle ne pouvait se rendre. Une idée plus cruelle encore vint assaillir Ellénore.

—A force de l'entendre affirmer, se dit-elle, il me croit la cause du malheur de son amie! Ah! si de tels soupçons entrent dans l'esprit des gens qui me connaissent, qui m'aiment, comment jamais les détruire chez ceux dont l'indifférence accueille tous les méchants bruits! Mais il ne s'agit pas de moi en cette occasion. J'ai voulu me convaincre par moi-même de l'inutilité de notre ruse pour assurer la fuite de la duchesse. J'emporte dans mon coeur la satisfaction d'avoir fait tout ce qui dépendait de ma volonté, de mon zèle pour la délivrer. Que le monde en juge à son gré; qu'il se montre aussi dur, aussi injuste qu'il l'a toujours été pour moi; je le défie d'attenter au calme divin que je conserve au milieu de la tempête. Oui, je suis fière de mon dévouement, car il était sincère et méritait une meilleure récompense.

—On va bientôt partir, citoyens et citoyennes, dit le conducteur en s'avançant à la porte du café; allons! en route.

Ellénore, tirée tout à coup de ses réflexions par cette voix sonore, se retire derrière le volet de la porte pour laisser passer les voyageurs qui se rendent à la diligence qui les attend dans la cour; elle s'apprête à prendre son rang, lorsqu'elle verra sortir sa soeur avec Frédéric: car elle veut le mettre elle-même en voiture pour lui faire mieux accroire qu'elle va le rejoindre, puis elle se promet de revenir chez elle y attendre les événements avec toute la sécurité qui naît d'une bonne conscience; mais au moment où elle va s'emparer de la main de Frédéric, elle s'aperçoit qu'une autre femme la tient.

Cette femme, dont le capuchon gris et noir cache le haut du visage, marche les yeux baissés à la suite de madame Gardner; elle tient le bout d'un bâton de sucre d'orge dont Frédéric savoure déjà une partie. Ellénore les suit des yeux en se tenant cachée derrière le volet de peur d'être vue.

Arrivés tous trois près de la diligence, Ellénore voit cette femme prendre Frédéric dans ses bras, et le baiser au front avec tout le respect qu'aurait mis une vraie bonne à caresser l'enfant de sa maîtresse. Elle reste immobile, pétrifiée par la surprise; son coeur bat de joie; il n'y règne plus ni crainte, ni ressentiment, ni haine, il est tout entier aux voluptés de la clémence, au délire de la générosité. Cette femme qui couvre l'enfant d'Ellénore des baisers de la reconnaissance, cette femme qu'elle arrache au danger le plus imminent, c'est la duchesse de Montévreux; c'est bien elle; les yeux d'Ellénore l'ont parfaitement reconnue. Et quelle autre lui causerait de telles émotions? Mais qui a pu faire répandre le bruit de son arrestation?

La diligence était partie, et madame Mansley, absorbée dans ses suppositions, ne pensait pas à quitter sa place; mais un conducteur étant venu lui demander par quelle voiture elle partait, cela lui donna l'idée d'aller rejoindre la sienne, qu'elle avait laissée à quelque distance du bureau des diligences.

Au moment où elle allait franchir son marche-pied, elle aperçut le vicomte de Ségur installé dans la voiture; son chapeau sur les yeux et un doigt sur sa bouche pour recommander à Ellénore de ne pas paraître étonnée de le trouver là.

Elle attendit que la portière fut refermée, et que les chevaux fussent lancés pour lui demander l'explication du bruit qui s'était répandu.

—Avant tout, s'écria le vicomte en pressant la main d'Ellénore, laissez-moi vous bénir comme notre bon ange. Non, jamais créature plus noble, plus parfaite, n'est sortie des mains de Dieu!

—Mais comment se fait-il? répéta Ellénore, voulant échapper aux louanges qu'elle méritait, comment la duchesse a-t-elle pu se soustraire?…

—Une autre s'est fait arrêter à sa place.

—Vous voyez bien que je ne suis pas la seule.

—Ah! celle-là n'a pas grand mérite à se dévouer, elle est sûre de ne pas rester longtemps en prison. C'est la fille de ce coquin de R… La duchesse l'a rencontrée autrefois aux eaux de Bagnères. Elle a eu occasion de lui rendre un important service. Cette femme s'en est souvenue; avertie par son père, qui est l'ami intime de Fouché, que l'on avait découvert l'asile de la duchesse de Montévreux, et que pour éviter tout scandale dans le quartier, on l'arrêterait à la tombée de la nuit, elle s'est transportée aussitôt chez la duchesse, a revêtu sa robe, l'a aidée à mettre son costume de bonne, et s'est amusée à copier tous les airs, toutes les attitudes qui pouvaient la faire prendre pour la duchesse; à peine la toilette et la leçon étaient achevées, que la garde est arrivée, la duchesse est entrée avec son accoutrement dans l'antichambre avec les domestiques de la maison. L'agent de police et ses alguazils ont passé devant elle pour aller s'emparer de madame Cardouin, qu'ils ont conduite avec tous les égards dus à son rang, à la Conciergerie. Après nous être assurés que cette expédition s'était accomplie sans nulle difficulté, nous n'avons plus pensé qu'à profiter de votre offre généreuse, et le ciel a daigné nous protéger.

—Vous avez compté qu'il m'inspirerait, sans doute, car le bruit de la prise de la duchesse m'avait découragée?

—Vous étiez sûre que je ne vous aurais pas laissé faire cette démarche vaine; mais, comme dans tout ceci le moindre billet imprudent est puni de mort, je m'en suis fié à votre intelligence. Nous en serons tous deux récompensés, j'espère. Madame Cardouin a promis de jouer son rôle d'infortunée duchesse jusqu'au moment où la vraie aura passé la frontière. Seulement, il nous faut aussi garder nos airs chagrins, ce qui ne sera pas difficile tant que votre soeur ne vous aura point écrit de Londres.

—Si vous êtes sûrs des gens chez qui était la duchesse, il n'y a rien à craindre, je réponds de ma soeur. Elle ignore le nom de la personne qu'elle sauve; j'espère que vous avez gardé de même mon secret envers la duchesse.

—Je vous en donne ma parole; mais rien ne m'a plus coûté, je vous le jure. J'ai été vingt fois prêt à lui dire: Cette inconnue que vous bénissez, cette providence sur terre à qui vous allez devoir la liberté, la vie, c'est la charmante Ellénore… c'est celle pour qui vous avez été si cruelle…

—Arrêtez! dit Ellénore impérieusement; ne gâtez pas mon bonheur présent par d'amers souvenirs; laissez-moi croire que je m'acquitte et non que je me venge.

—Vous êtes adorable! s'écria le vicomte, et si j'avais seulement vingt années de moins, je serais fou de vous, et d'une si douce folie, que vous seriez forcée d'en avoir pitié.

—Ce n'est pas de cela dont il s'agit, dit en souriant madame Mansley: quelle raison vais-je donner à M. de Savernon, quand il saura que je ne suis pas partie?

—Croyez-moi, dites-lui la vérité; aussi bien il la devinerait, et alors vous perdriez tous vos droits à sa discrétion. Je connais bien quelqu'un qui pourra aussi vous soupçonner, car il vous croit capable de tout en ce genre; mais je me garderai bien de le nommer; car vous vous haïssez si cordialement tous deux, qu'il n'est pas nécessaire de vous exciter l'un contre l'autre. Je n'en parle que pour n'être point accusé de bavardage, s'il se répandait certain bruit; mais comme ce bruit pourrait vous compromettre, je compte sur la prudence des gens que vous détestez.

Ellénore rougit à ces mots et les laissa sans réponse. Heureusement la voiture s'arrêta, et l'embarras de revenir chez elle après avoir dit adieu à tout le monde, l'aida à en cacher un autre.