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Ellénore, Volume II cover

Ellénore, Volume II

Chapter 29: XXVI
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About This Book

The narrative follows a woman navigating Parisian salon life after a period of political upheaval, tracing her emotional disappointments, shifting social position, and complicated attachments. Through extended conversations and encounters with notable hosts and guests, the text sketches changing manners, tastes, and modes of conversation, contrasting former elegant frivolity with a graver, more satirical tone. Personal scenes of jealousy, infidelity, and resigned melancholy alternate with debates about politics and the arts, yielding an intimate social portrait that blends private feeling with sharp observations of contemporary mores.

XXVI

On trouve généralement plus de plaisir à médire qu'à louer; l'un n'exige qu'un peu de malice dans l'esprit, l'autre vont de la chaleur d'âme: cela explique pourquoi le secret des bonnes actions est toujours bien gardé.

Malgré la nouvelle qu'on eut bientôt de l'arrivée de la duchesse de Montévreux à Londres, il n'en resta pas moins établi dans l'opinion de tout le monde qu'elle avait été dénoncée par Ellénore, et l'honneur de son évasion fut tout entier pour la femme qui s'était laissé mener en prison à sa place. L'erreur une fois reconnue, le citoyen R… réclama sa fille; on la lui rendit, et on lui pardonna la fraude en considération des anciens services républicains de son père, à la condition qu'il la punirait de son dévouement pour les aristocrates. On la nomma l'ange protecteur des pauvres émigrés, et madame Mansley fut l'objet de nouveaux mépris aussi injustes que ceux dont on l'accablait depuis qu'elle était malheureuse.

M. de Rheinfeld, à qui sa connaissance du noble caractère d'Ellénore et quelques indices avaient fait soupçonner la vérité, voulut s'en convaincre, et employa à cet effet un moyen contre lequel les sots sont en garde, car ils sont méfiants d'ordinaire, mais dont les gens d'esprit sont toujours dupes. Il alla dire à madame Talma:

—Eh bien, votre amie n'a donc pu résister aux séductions de l'héroïsme: elle n'a pas craint de s'exposer à la colère du plus cruel de nos ministres; et cela pour retirer des griffes de la police, pour sauver de la prison et de l'échafaud peut-être, une femme à laquelle elle doit tous les chagrins de sa vie?

—Qui vous l'a dit?

—Que vous importe? Je le sais.

—C'est ce bavard de vicomte qui, dans sa joie de voir madame de Montévreux à l'abri des gentillesses de Fouché, n'aura pu se taire sur la générosité d'Ellénore; car vous saurez que ce complot d'Aréna et compagnie n'aurait jamais pris la moindre consistance sans la protection toute paternelle que lui a accordée le ministre de la police; il sait qu'on ne reste en place auprès des ambitieux qu'en servant à leur élévation et à leur sûreté; il a secrètement encouragé quelques ennemis de Bonaparte à conspirer contre sa vie, et a glissé parmi les conjurés un de ses agents qui le tenait au courant de toutes les démarches; celui-ci, après avoir déterminé les conspirateurs à prendre jour pour assassiner le général, quand il serait dans sa loge à l'Opéra, est allé les dénoncer à Fouché, qui s'est fait un mérite auprès de Bonaparte de tenir tous les fils du complot et de pouvoir arrêter les chefs au moment même de l'exécution. Mais avant d'en venir à ce brillant coup de théâtre, Fouché a profité de l'occasion pour adoucir la haine dont le premier consul honore les jacobins, et la reporter sur les royalistes; il en a compromis plusieurs dans cette conspiration de fantaisie, et cela pour le dégoûter de signer chaque jour la radiation de quelque émigré. Siéyès qui sort d'ici, ajouta madame Talma, est dans l'admiration de la manière dont Fouché vient de reconquérir la confiance du général régnant. Se rendre indispensable au maître qui vous déteste, n'est-ce pas faire preuve d'une grande habileté?

—Sans doute; mais comme ce zèle habile peut aller jusqu'à créer des assassins, dit Adolphe, et faire tomber leur tête, je m'en tiendrai à la terreur qu'il m'inspire.

Cet entretien fut interrompu par l'arrivée de Maillat-Garat; il venait de chez madame de Montesson, où il avait eu une scène très-vive avec un ami du duc de Montévreux à propos de madame Mansley et de la part odieuse qu'on lui donnait dans le péril où s'était trouvée la duchesse.

—Vous m'en voyez encore tout ému, dit-il; mais les expressions de ce monsieur étaient si injurieuses pour la pauvre femme, si blessantes même pour ses amis, qu'il n'y avait pas moyen de les écouter de sang-froid.

—Et comment nommez-vous cet acharné calomniateur? demanda Adolphe avec un sourire amer et les lèvres tremblantes de colère.

—Ah! je serai plus généreux qu'il ne le mérite, je ne le nommerai pas.

—Voilà une discrétion bien inutile; vous n'étiez pas seuls, et les nombreux habitués du salon de madame de Montesson ne garderont pas le secret de cette scène: après le plaisir de dire du mal vient celui de le répéter.

—N'importe, j'ai déjà le remords de vous en avoir parlé, car c'est faire trop d'honneur aux méchants bavards que de s'indigner contre leur médisance; il serait plus simple et plus sage de la mépriser. Mais le succès qu'elle obtient fait perdre patience; il n'est pas une personne, là présente, qui ait douté un instant de l'infamie prêtée à madame Mansley. C'était, disait chacun, une vengeance toute naturelle de la part de cette sorte de femme; une espièglerie révolutionnaire très-excusable dans la Ninon de Siéyès, de Chénier et autres… et cent propos de cette espèce difficiles à supporter, lorsqu'on connaît, comme vous et moi, le noble caractère de madame Mansley.

—Et pourquoi le souffrir, dit vivement M. de Rheinfeld, pourquoi la société n'en ferait-elle pas justice? C'est avec cette belle tolérance qu'on a fait de la calomnie la reine du monde civilisé.

—Ne voulez-vous pas qu'on s'érige en défenseur de l'innocence, comme du temps de la chevalerie? On se moquerait bien trop aujourd'hui d'un redresseur de torts.

—Voilà comme, en France, le ridicule tue les plus nobles vertus, les meilleures institutions, reprit madame Talma. Je n'ai jamais pardonné à Cervantes d'avoir fait don Quichotte ridicule; il comptait sans doute sur le sérieux de l'esprit espagnol pour admirer la loyauté, la sensibilité, le courage de son héros à travers sa folie comique; autrement il serait inexcusable d'avoir fait rire aux dépens des plus rares vertus humaines: l'amour du prochain, l'abnégation de soi-même, le dévouement au malheur.

—Eh! pensez-vous donc, reprit Adolphe, qu'il y ait moins de ridicule à s'ériger en brigand de salon, volant à l'un sa réputation, tuant le bonheur de l'autre, et frappant au hasard sur tout ce qu'on envie, sur tout ce qu'on révère? Non, cette manie, qui décèle encore plus de médiocrité que de malignité, serait bafouée comme une vertu, si elle n'était l'expression des vrais sentiments de ces méchants timides qui jouissent avec reconnaissance du mal qu'ils n'osent faire, des calomnies qu'ils n'osent dire.

—C'est juste. La société est toujours complice des crimes qu'elle condamne; mais comment l'en affranchir?

—En les punissant. La tolérance n'est bonne qu'en matière de religion; mais, appliquée aux vices, elle devient, leur seconde mère, et nous sommes tous responsables des infamies que notre indifférence encourage.

En finissant ces mots, M. de Rheinfeld se leva et sortit brusquement pour échapper au tort de laisser entrevoir le ressentiment qu'il ne pouvait dominer et la secrète joie qu'y mêlaient ses projets de vengeance.

A force de persévérance, de ruse, de questions, il parvint à savoir les noms de toutes les personnes qui se trouvaient chez madame de Montesson, le jour où Garat le jeune prit parti pour madame Mansley contre un de ces orateurs de salon qui médisent pour amuser, comme les coquettes minaudent pour plaire. Il apprit avec plaisir que ce beau parleur, tenant par son nom et ses opinions à la haute aristocratie, se permettait souvent de petites épigrammes sur les défenseurs de la liberté: cela pouvait lui offrir une occasion toute naturelle de demander raison au ci-devant comte de B… de son méchant bavardage, sans qu'on pût soupçonner la véritable cause de l'humeur vindicative d'Adolphe.

Dans cette espérance, il attendit qu'un événement politique mit en verve celui dont il faisait surveiller l'éloquence critique; la crainte de compromettre Ellénore en la vengeant le rendit patient. C'était encore s'occuper d'elle, et, malgré sa promesse à madame Talma, malgré le serment qu'il s'était fait à lui-même de rester fidèle à un amour éteint, d'étouffer un amour naissant, il n'obtenait rien sur sa pensée, elle était toute à Ellénore; toute à l'idée de la perdre volontairement, de sacrifier le bonheur d'en être aimé aux intérêts de sa passion. Il ne pouvait ni s'y consacrer entièrement, ni s'en détacher.

C'est à tort qu'on accuse l'amour de l'emporter sur tous les autres sentiments. Cela peut être vrai sous d'autres climats que le nôtre; mais en France nous voyons tous les jours des amours très-sincères sacrifiés à des vanités trompeuses, à des considérations d'orgueil, de cupidité. Jadis ces sortes de sacrifices étaient commandés par des tyrans de famille et accomplis par de jeunes victimes, qui pleuraient de bonne foi sur le malheur d'immoler l'objet aimé à un mari opulent et titré, ou à une femme laide et noble héritière, sans se douter qu'il viendrait un jour où les jeunes personnes, libres dans leur choix, donneraient la préférence au vieux duc qui ne peut leur plaire, sur le jeune cousin qu'elles se défendent d'aimer; où l'homme le plus amoureux s'ordonnerait de renoncer à la vie de son coeur pour vivre tout entier de cette vie factice dont l'unique but est de se faire croire plus heureux qu'on ne l'est, le plus grand plaisir d'humilier ses amis, et la seule consolation de se voir envié. Eh bien, l'expérience nous montre à chaque instant de nouveaux exemples de ces auto-da-fé d'amour.

Le pire est que ce genre de supplice n'inspire aucune pitié.

On sut bientôt par un ancien chef de bataillon destitué, nommé Harrel, que ni les émigrés ni les chouans n'étaient pour rien dans la conspiration d'Aréna. Cette découverte rendit le gouvernement moins sévère et moins surveillant envers le parti royaliste, prévention négligente qui faillit coûter la vie au premier consul.

Ellénore, dégoûtée du monde par tout ce qu'elle en supportait d'injustices, s'était constamment refusée à venir passer l'hiver à Paris; mais, vaincue par les instances de la marquise de C…, elle avait consenti à prendre une loge avec elle pour entendre le fameux oratorio de Haydn, qui devait être exécuté par les premiers talents.

Cette loge de l'avant-scène se trouvait être presque en face de celle du premier consul, aux premières, entre les deux colonnes. On l'attendait pour donner le signal du premier accord, lorsqu'il entra dans sa loge d'un air serein, mais les lèvres blanches, le regard troublé, enfin dans l'attitude d'un homme qui veut paraître calme en dépit d'une émotion terrible; madame Bonaparte, assise près de lui portait à chaque minute son mouchoir à ses yeux. Les aides de camp Lannes, Berthier, Le Brun et Lauriston sortaient de la loge successivement, et revenaient dire quelques mots à l'oreille de Bonaparte, qui les écoutait sans donner le moindre signe qui pût faire deviner l'impression qu'il en recevait.

On avait entendu une forte explosion un moment avant l'arrivée du premier consul, qu'on avait généralement supposée être un coup de canon tiré en l'honneur du vainqueur de l'Italie; mais la nouvelle de la machine infernale s'étant aussitôt répandue parmi les spectateurs, ils se mirent à discourir sur l'atroce tentative, à laquelle le premier consul venait d'échapper par miracle, et l'exécution du chef-d'oeuvre d'Haydn, s'accomplit sans que personne y prit garde.

C'était à qui accuserait son ennemi de cette machination infernale. Les victimes, soustraites par hasard aux massacres de la Terreur, croyaient reconnaître dans la férocité qui avait décidé la chute de tout un quartier, pour atteindre un seul homme, cette rage républicaine, qui ne pardonnait à aucune supériorité passée ou présente.

Les amis de la liberté, ceux que les crimes dont elle avait été le prétexte n'en avaient pas dégoûtés, accusaient hautement le parti vendéen de cet affreux complot, et soutenaient que les instigateurs de la guerre civile en France étaient seuls capables d'avoir voulu renverser à tout prix l'homme qui devait bientôt les soumettre.

Le peuple criait sur le Carrousel: «Mort aux Anglais! mort aux ennemis de la République! Scélérat de Pitt! voilà bien ton ouvrage!»

La salle de l'Opéra offrait un spectacle tout particulier: le drame n'y était plus sur le théâtre, mais dans les loges. La parure éclatante des femmes qui les remplissaient contrastait d'une étrange manière avec la pâleur et l'abattement de leur visage; celles dont les maris attachés à la fortune de Bonaparte venaient de braver à sa suite un danger si imminent, ne pouvaient calmer leur effroi; car le hasard providentiel qui venait de sauver le vainqueur de l'Italie et de la Révolution, le protégerait-il toujours? Et ne pouvait-on pas tout craindre d'ennemis assez lâches pour accomplir dans l'ombre de tels attentats?

Les émigrés rentrés, à qui les nouvelles mesures du gouvernement inspiraient assez de confiance pour se donner quelque plaisir, se reprochaient vivement d'être venus à cette fête musicale, car le temps où l'imprudence de se montrer était punie de mort, pouvait revenir. Le crime d'un parti pouvait raviver ceux d'un autre; et c'est en proie à ces tristes réflexions, que l'ex-duc de L…, le ci-devant marquis de N…, s'efforçaient de paraître écouter avec délices l'Oratorio de Haydn.

On sut bientôt, par le récit des aides de camp du général en chef, que celui-ci n'hésitait pas à mettre sur le compte des septembriseurs le nouveau massacre dont il devait être la première victime; mais le ministre de la police, tout en approuvant cette opinion, ne la partageait pas, et ses ordres étaient donnés pour poursuivre de préférence les agents du parti qu'il soupçonnait. Il désirait tant les trouver coupables d'un crime qui dépassait tous ceux de la Révolution!

Parmi les bruits absurdes qu'enfantent toujours les grands événements, il courut celui d'une farce politique et sanglante, imaginée par les séides du Mahomet corse pour le rendre plus intéressant, et motiver la création d'une garde prétorienne à laquelle on donnait déjà le nom d'impériale.

Rien dans le caractère de Bonaparte n'autorisait un soupçon si calomniateur. Son ambition dédaignait toute ruse. L'habitude de commander nos armées avec succès lui avait appris combien, dans notre pays, il est difficile d'arriver à la puissance en passant par la gloire. Il savait que les révolutions qui bouleversent les empires ne changent rien à la nature des nations, et que les Français ne s'amuseraient pas longtemps à jouer à la république; qu'il fallait des dangers à leur bravoure, des loisirs à leur esprit, du luxe à leur vanité, et une cour à leur élégant servage. Loin de hâter par nul incident l'instant de monter sur le trône, il redoutait plutôt l'empressement des soldats qui l'y portaient que la résistance des publicistes qui lui défendaient d'y prétendre.

Un de ces éloquents publicistes venait d'entrer dans la loge de madame de Seldorf, et tous les regards se portèrent sur lui. On espérait deviner, à son attitude, à ses gestes plus ou moins animés, ce qu'il fallait penser des chefs de la conspiration et du parti que le gouvernement allait tirer de ce crime incomplet. Mais M. de Rheinfeld, mettant toute question politique de côté, déplorait franchement la mort de tant de personnes innocentes, et demandait, avec toute l'énergie de l'indignation, que les monstres, de quelque parti qu'ils fussent, auxquels Satan avait inspiré ce chef-d'oeuvre infernal, tombassent frappés par la vengeance nationale. L'esprit de justice est si rare là où toutes les passions sont en jeu, que chacun se trompait sur la véritable cause de la colère qui semblait animer M. de Rheinfeld et que partageait madame de Seldorf. Au reste, l'injustice était réciproque. Pendant que M. de Savernon faisait remarquer à Ellénore les différentes impressions produites par l'événement du jour et reprochait à la baronne de Seldorf de ne pas assez dissimuler le plaisir qu'elle savourait en contemplant la pâleur de celui qui ne craignait rien au monde, pas même les bons mots d'une femme d'esprit, M. de Rheinfeld, les yeux fixés sur la loge de madame Mansley, disait en montrant M. de Savernon:

—Ces émigrés sont toujours les mêmes; la Révolution ne leur a rien appris, ni rien fait oublier; à la moindre apparence de désordre, ils se flattent de reconquérir tout ce qu'ils ont perdu par leur faute, comme si la France n'attendait que la mort de celui qui fait sa gloire pour se remettre sous leur joug et les prier de vouloir bien relever la Bastille! Avec leurs sourires malins, leurs épigrammes musquées sur cette machine infernale, ils vont s'attirer la rancune de Fouché, et l'on sait ce qu'elle vaut. Il est, dit-on, confus d'avoir laissé passer ce baril de poudre entre les jambes de la police: et malheur à ceux qui auront aidé à lui jouer ce mauvais tour.

—Vous donnez là-dedans, vous? disait de l'autre côté de la salle un de ces incrédules qui voient dans tous les événements autre chose que ce qui s'y trouve. Vous vous étonnez qu'on échappe par un miracle au danger qu'on n'a point couru? Vous vous imaginez qu'il existe des conjurés assez bêtes pour mettre le feu trop tard à l'instrument de leur triomphe, lorsqu'il y avait bien moins d'inconvénient à le mettre trop tôt? Vous croyez bonnement qu'un projet dont l'exécution exigeait de nombreuses confidences, des démarches suspectes, a pu échapper à la surveillance des agents qui ont découvert la conspiration d'Aréna, à ces limiers si adroits, si sûrs de leurs moyens, qu'ayant supplié le premier consul de s'y fier, ils ont arrêté les assassins au moment où ils allaient frapper. Ah! ce ne sont pas ces gaillards-là qu'on dupe, et vous verrez bientôt que les purs républicains seront les seuls dindons de l'affaire.

—Il n'y a plus de ménagements à garder contre ces monstres de jacobins, s'écriaient les jeunes militaires en se rencontrant dans les corridors. Il faut tomber à coups de sabre sur ces pékins sanguinaires, ces bavards de tribune, qui tueraient, au nom de la liberté, tout ce qui porte une épée, sous prétexte que nous sommes tous égaux, les lâches comme les braves, les méchants comme les bons; mais, grâce au ciel, ajoutaient-ils en portant la main sur la poignée de leurs sabres, l'armée est là pour les faire taire et les assommer au besoin.

Ainsi se passa cette soirée consacrée à toutes les richesses de l'harmonie, et vouée, par le fait, à toutes les discordances des opinions les plus contraires, à toutes les amertumes de l'esprit de parti, aux soupçons alarmants, à la crainte du retour de l'anarchie, ou du rétablissement d'un pouvoir absolu; enfin, à des agitations si vives, à des intérêts si grands, si généraux, que les intérêts personnels disparaissaient sous l'agitation générale, comme la lueur d'une lampe dans l'embrasement d'une ville.

En effet, au milieu de tant de ruines, on aurait rougi de penser à sa fortune; à la vue de tant de crimes, d'actions généreuses, de tant de morts sublimes, de traits héroïques, on se trouvait sans importance; le malheur commun sauvait de l'égoïsme; l'effroi du passé remplissait le présent, et le sort de la France tant de fois compromis, occupait toutes les imaginations. Depuis la jeune fille, dont le frère se battait aux frontières, jusqu'au vieillard qui bravait la fureur du peuple pour sauver un proscrit, pour ramener parmi nous l'ordre et la justice, chacun se consacrait avec joie à une opinion, à un devoir, à une affection; la vie était si incertaine qu'on n'y tenait que pour la dédier. Ce temps-là pourrait paraître fabuleux aujourd'hui, où le calcul est le dieu du jour, et la patrie une vieille pagode reléguée avec les divinités qui ne servent plus. Mais heureusement le Moniteur est là pour constater l'époque de ces nobles duperies et de ce culte national.

L'amour seul résistait à la fièvre politique qui consumait alors tous les esprits; il s'augmentait même des périls communs et du dévouement qui le faisaient naître. Sans l'emporter sur le fanatisme révolutionnaire, il s'y mêlait; il était rare qu'il ne s'en trouvât pas un peu au fond des discussions qui y paraissaient être le plus étrangères, et qu'on ne cherchât point à faire tourner l'événement du jour au profit de sa passion. Par exemple, M. de Rheinfeld, tout en déclamant de la meilleure foi du monde contre cette machine infernale qui venait de tuer sept personnes et d'en blesser un bien plus grand nombre, se réjouissait involontairement de l'occasion que ce désastre allait lui offrir de s'en prendre à M. de B. à propos des épigrammes sanglantes que lui inspirerait sans doute la nouvelle invention mise sur le compte des patriotes; car déjà l'opinion du premier consul avait transpiré, et encourageait les amis du pouvoir passé ou futur à injurier le parti républicain.

On savait qu'en rentrant aux Tuileries, où une foule de fonctionnaires remplissaient les salons, le général s'était écrié d'une voix forte:

—Voilà l'oeuvre des jacobins; ce sont les jacobins qui ont voulu m'assassiner!… Il n'y a là-dedans ni nobles, ni prêtres, ni chouans!… Je sais à quoi m'en tenir; on ne me fera pas prendre le change.

Puis il ajouta, en regardant Fouché:

—Ce sont des septembriseurs, des scélérats couverts de boue qui sont en révolte ouverte, en conspiration permanente, en bataillon carré contre tous les gouvernements qui se sont succédé. Il n'y a pas trois mois que vous avez vu Cerracchi, Aréna, Topino, Lebrun, Demerville, tenter de m'assassiner; eh bien, c'est la même clique. Ce sont les buveurs de sang de septembre, les assassins de Versailles, les brigands du 31 mars, les conspirateurs de prairial, les auteurs de tous les crimes commis contre les gouvernements. Il faut purger la France de cette lie dégoûtante; point de pitié pour de tels scélérats!…

Le ministre contre qui cette sortie fulminante était particulièrement dirigée, l'avait supportée avec toute la patience d'un homme qui espère prendre bientôt sa revanche, d'un homme trop habile pour chercher à s'excuser d'un tort inexcusable, mais dont on ne saurait le punir; car de lui seul dépend la découverte des coupables, et, partant, le châtiment de leur crime.

XXVII

Le chevalier de Panat, ami intime du ministre de la marine, était avec lui aux Tuileries, lors de cette scène; il jugea à la résignation de Fouché, au sang-froid avec lequel il répondait, par l'immobilité et le silence, aux interpellations les plus menaçantes, qu'il avait des convictions contraires à celles de Bonaparte, et que tous ses moyens de surveillance, et même de vexations allaient être dirigés contre les royalistes, les chouans et les prêtres, que le premier consul regardait comme innocents. Dans cette conviction, le chevalier de Panat retourna à l'Opéra que Bonaparte avait quitté bien avant la fin du concert, et vint dire à plusieurs de ses amis que leurs opinions rendaient suspects au ministre de la police, qu'ils eussent à redoubler de prudence. Il conseilla particulièrement à madame Mansley et à M. de Savernon de ne pas retourner à la campagne, avant que les recherches de Fouché eussent amené quelque découverte sur les vrais auteurs de la machine infernale. On pouvait s'aviser de fermer les barrières de Paris, sorte de mesure fort usitée dans toutes les crises révolutionnaires, et il était imprudent d'avoir l'air de fuir.

M. de Savernon trouvant l'avis très-sage, Ellénore se résigna à le suivre tant que la prudence l'ordonnerait, et elle resta à Paris.

Dès le lendemain de l'attentat, Fouché, malgré ses convictions, adressa au premier consul un rapport dans lequel il désignait cent trente personnes, qui, de son propre aveu, n'avaient pas été prises le poignard à la main, mais qui toutes étaient également commises pour être capables de l'aiguiser et de le prendre.

Le plus grand tort de ces malheureux était de rester fidèles aux opinions républicaines, que le ministre avait longtemps et trop vivement professées, et dont il espérait se laver en persécutant ceux qui ne voulaient point imiter son apostasie politique.

Le sénat vota la déportation des soi-disant coupables, et l'horreur qu'inspiraient à tous les partis les auteurs de la machine infernale faillit ramener les fureurs de la Révolution. A leur passage à Nantes, le peuple se jeta sur les déportés avec tant de rage, qu'il fallut faire intervenir la force armée pour que cette ville, encore teinte du sang de tant d'innocentes victimes, ne fût pas le théâtre de nouveaux massacres.

Mais, en dépit des apparences, des accusations générales, de la colère du premier consul, qui suffisaient au public pour approuver toutes les mesures prises, afin de décourager et de punir les inventeurs de semblables machines, il se trouvait parmi tous ces badauds politiques quelques esprits éclairés, ennemis des actes arbitraires, et que cette condamnation sans jugement indignait au point de ne pouvoir s'en taire. M. de Rheinfeld était du nombre; il voyait dans ce simple arrêté des consuls l'aurore du jour qui rendrait la France à la domination d'un seul homme; et comme la gloire du général, les talents du premier consul n'avaient pas encore assez prouvé ce qu'on pouvait attendre du génie de l'empereur, il était permis de regretter qu'on eût inutilement versé tant de sang pour la liberté, et qu'un si grand bouleversement n'eût amené qu'un changement de dynastie.

Adolphe discourait à ce sujet un soir chez madame de Seldorf, lorsqu'on annonça le comte de B… A ce nom détesté, le coeur du tribun s'émeut d'une féroce joie; sans interrompre la discussion qui l'anime, il y entremêle de certaines phrases contre les Vendéens, dont la susceptibilité de M. de B… peut s'irriter. Il signale avec éloquence l'injustice de déporter, sur la simple dénonciation d'un faux frère, une centaine de patriotes échappés à la guillotine, lorsque Paris ouvre tous les jours ses portes aux chouans qui, las de tuer des Français, viennent se reposer des fatigues de la guerre civile au balcon de l'Opéra, et se vanter de leur brigandage dans les salons de l'aristocratie.

—Pourquoi ceux-là, ajoute M. de Rheinfeld en fixant son regard sur M. de B…, ne seraient-ils pas plutôt soupçonnés d'assassinat, d'invention infernale que les républicains?

—Parce que ceux-ci ont fait leurs preuves, monsieur, dit le comte avec ironie, et que les assassins d'un roi peuvent bien s'abaisser jusqu'au meurtre d'un consul, ne fût-ce que pour s'entretenir la main. D'ailleurs, comment douter de la voix qui les accuse? de cette voix qui sait si bien voter?

—C'est parce qu'elle a voté la mort de Louis XVI, qu'il fallait douter de ses arrêts.

—Oui, s'ils tombaient sur des gens comme il faut; mais, comme ils ne frappent que ses amis, on peut les laisser faire? il n'y aura pas dans tout cela un honnête homme à regretter.

—Qu'en savez-vous? reprit Adolphe avec tant d'insolence, que madame de Seldorf, effrayée de la tournure que prenait la conversation, s'empressa de l'interrompre en questionnant M. de B… sur le traité de paix dont son ami, le comte de Cobentzel, discutait les articles avec Joseph Bonaparte à Lunéville.

Le sujet était d'un intérêt puissant, et madame de Seldorf, dont l'esprit savait jeter du piquant et même de la gaieté sur les questions les plus graves, espérait voir céder toutes les querelles d'opinions au plaisir de l'entendre si bien développer ses idées. Elle ignorait qu'il y eût préméditation dans les attaques de M. de Rheinfeld, et que tout sert de prétexte à la mauvaise humeur d'un homme décidé à se venger d'un autre.

Cependant les épigrammes prirent de part et d'autre un tour de plaisanterie qui rassura les personnes présentes sur l'issue de cette petite guerre. M. de B… s'amusait à répéter les mots ridicules des parvenus sur le danger qu'avait couru le héros de vendémiaire et les phrases emphatiques de bourgeoises qui composaient déjà la cour de madame Bonaparte.

—C'est étrange, répondait Adolphe, en répétant les sottises qui excitaient le rire général, je ne reconnais pas là l'esprit fin et gracieux de madame de Rémusat, le bon goût et la distinction de madame de Canisy, ni la politesse exquise de l'ancienne duchesse de la Rochefoucauld, enfin, des femmes de bonne compagnie qui ont de tout temps formé la société de madame de Beauharnais, et que sa prospérité n'a pas rendues infidèles. Vous citez là le langage de quelques femmes dont les maris soldats, devenus généraux à coups de victoire, n'ont pas eu le loisir de penser à former leur éducation littéraire; mais à toutes les époques on s'est moqué de l'ignorance et de la bêtise des bavards de salons; et ceux de l'ancien régime n'avaient pas une si bonne excuse. Les balourdises prétentieuses de madame de Marans faisaient la joie de madame de Sévigné, les absurdités du maréchal de Soubise égayaient chaque matin le petit lever de Louis XV, et, depuis des siècles, l'orthographe des gentilshommes est passée en proverbe.

—Il faut en convenir, et sur ce point votre premier consul fait tous les jours ses preuves de noblesse, reprit le comte en ricanant.

—Lui, dont toutes les actions seront gravées, peut se dispenser de les savoir écrire. On doit pardonner à un homme qui en sait beaucoup plus que les autres d'ignorer ce que tout le monde sait; il faut réserver vos piquantes moqueries pour ces nobles fainéants qui, ne sachant pas se battre, auraient dû apprendre à parler.

M. de B… eut besoin de toute sa présence d'esprit pour dissimuler l'impression qu'il recevait de ces derniers mots; mais s'en montrer blessé était paraître s'en faire l'application, et l'amour-propre, la dignité le défendaient également: il se contenta de redoubler d'amertume dans ses diatribes contre le petit caporal, en se réservant de demander plus tard à M. de Rheinfeld l'explication du ton singulier et de l'aigreur qu'il avait apportés dans leur discussion.

Madame de Seldorf et ses amis étaient d'autant plus surpris de la chaleur avec laquelle Adolphe défendait Bonaparte contre la malveillance de M. de B…, qu'avant l'arrivée de celui-ci, M. de Rheinfeld avait blâmé hautement l'arrêté des consuls qui violait la loi judiciaire, et faisait présager la création des tribunaux spéciaux dont Bonaparte menaçait la France; sorte d'institution qui pouvait faire craindre le retour d'un tribunal révolutionnaire, et qu'Adolphe s'engageait à combattre à la tribune de toutes les forces de son éloquence. La modération affectée que mirent les deux discutants dans la suite de la conversation ne rassura point madame de Seldorf. Les politesses de la haine et les sourires de la rancune ne trompent plus personne; lorsqu'Adolphe se leva, au même moment où M. de B… se disposait à sortir du salon, madame de Seldorf l'appela pour lui demander tout haut quel jour il parlerait au tribunat; puis elle ajouta à voix basse:

—J'espère bien qu'il ne sera plus question entre vous et M. de B… de tout ce que vous vous êtes dit réciproquement de ridicule. Songez que cette querelle sans motif ferait le plus grand tort à tous deux.

—Quelle idée! reprit Adolphe en riant; vous voyez bien que nous nous quittons les meilleurs amis du monde.

Et il partit sans attendre de réponse.

XXVIII

Le lendemain, on ne parlait dans les salons et les cafés de Paris que du duel qui avait eu lieu le matin entre M. de Rheinfeld et le ci-devant comte de B… Comme on en ignorait encore la cause, l'issue et les détails, chacun les imaginait et les racontait à son gré; les uns en accusaient la politique, les autres la rivalité toute d'amour-propre, fondée sur les admirations de M. de B… pour l'esprit de madame de Seldorf, et quelques propos un peu fats sur la manière dont elle accueillait ses soins. Garat, le tribun, la marquise de Condorcet et madame Talma étaient les seuls qui fussent dans le secret de cette affaire. Tous trois avaient la bonne volonté de le garder; mais entraînés par l'impatience d'entendre donner à cette querelle les motifs les plus absurdes, ils n'avaient pu résister à la petite vanité de se montrer instruits de la vérité du fait que l'on commentait si ridiculement; et, sans articuler le nom de madame Mansley, il était résulté de leurs réticences, de leurs phrases mystérieuses sur la part qu'une jolie femme aurait eue dans ce duel, que plusieurs soupçons s'étaient portés sur Ellénore, et qu'un de ses amis avait cru prudent de la prévenir du bruit qui se répandait.

«Mon frère vient de m'apprendre que M. de Rheinfeld s'est battu ce matin pour venger de mauvais propos tenus sur vous par le comte de B… chez madame de Seldorf. Si cette nouvelle est fausse, comme je l'espère, donnez-moi les moyens de la démentir.»

Ce billet du vicomte de Ségur jeta Ellénore dans une affreuse anxiété, et, s'il faut l'avouer, la crainte d'être compromise de nouveau dans des événements et des querelles dont elle était innocente, ne fut pas celle qui la domina en ce moment. L'idée du danger que courait Adolphe dans une semblable affaire, lui dont la vue basse ne lui permettait pas de rien distinguer à dix pas de distance, lui que ses études, ses occupations pacifiques avaient nécessairement détourné des exercices où l'adresse seconde le courage; la certitude qu'avec tant de chances contraires Adolphe avait dû succomber, voilà l'unique pensée qui oppresse Ellénore. Incapable de rester inactive dans l'agitation qu'elle éprouve, elle court chez madame de Condorcet, dans l'espoir que les amis intimes de la marquise étant ceux d'Adolphe, elle doit savoir s'il est blessé ou mort.

Elle arriva au moment même où madame de Condorcet et Maillat-Garat tentaient vainement de calmer l'inquiétude de madame Talma, qui ne cessait de répéter, avec l'accent du désespoir:

—Il est tué, vous dis-je… autrement il m'aurait rassurée par un mot, par un message… Je viens de passer moi-même chez lui… on m'a dit à sa porte qu'il n'était pas rentré de la nuit… Son domestique a couru inutilement chez toutes les personnes que son maître visite ou reçoit chaque jour, aucune ne sait ce qu'il est devenu depuis hier soir… Ah! pouvait-il en être autrement! se battre en aveugle, en insensé, en brave maladroit, contre un homme qui n'a d'autre talent que de bien faire des armes et que d'envoyer une balle où il veut! Une telle folie devait être punie de mort… plus de doute, il est tué.

—Tué! répéta une voix défaillante.

Et la malheureuse Ellénore, étouffée sous le poids d'une émotion plus forte qu'elle, tombe inanimée sur le seuil de la porte qu'on venait de lui ouvrir. En vain on la secourt, on lui fait respirer des sels, le sang qui s'est porté subitement à son coeur en suspend les battements; ses yeux sont sans regard, ses lèvres sans couleur… On la croit expirante… On donne l'ordre d'aller chercher un médecin. Madame Talma se désole et s'accuse de l'état où est sa jeune amie, et c'est quand l'alarme est au comble, quand les domestiques, aussi troublés que leurs maîtres, ne sont plus à leur poste et laissent toutes les portes ouvertes, qu'un homme pénètre jusque dans le salon de madame de Condorcet, et, qu'en dépit du douloureux spectacle qui est là devant les yeux, un cri de joie s'échappe de toutes les bouches.

—Adolphe… cher Adolphe! Ce nom, répété vingt fois par les amis qui le pleuraient, n'a pas la puissance de faire sortir Ellénore de son anéantissement.

—Grand Dieu! s'écrie Adolphe en se précipitant à genoux, et serrant dans ses mains les mains glacées d'Ellénore; elle se meurt…

—Non, cette voix va la rendre à la vie, dit madame Talma, en voyant ce beau visage se ranimer. La nouvelle de votre mort l'a plongée dans cet état; parlez-lui, qu'elle vous entende… Réparez le mal que je lui ai fait.

—Se peut-il, dit Adolphe dans une sorte de délire…

Et, oubliant jusqu'à la souffrance d'Ellénore, il l'appelle à grands cris, la supplie de vivre; lui adresse une foule de mots incohérents dictés tour à tour par la joie et la terreur, puis voyant la pâleur d'Ellénore disparaître, ses beaux yeux se remplir de larmes, et sa bouche sourire, il embrasse sa vieille amie, il baise la main de madame de Condorcet, il serre celle de Maillat avec toute l'effusion d'une vive amitié, il les remercie tous de leur intérêt pour lui et s'excuse de les avoir tant inquiétés pour rien. Enfin il exhale en hymne de reconnaissance, en paroles inutiles les sentiments qui débordent de son coeur.

Pendant ce temps, Ellénore, dont l'étouffement avait fait place à un frisson général, semblait sortir d'un rêve douloureux et ne rien comprendre à sa souffrance, ni au bonheur de ceux qui l'entouraient; pourtant ce bonheur la rendait à la vie, elle le sentait, mais sans vouloir l'expliquer, tant elle avait peur de découvrir qu'il n'était qu'un prestige. Elle écoutait d'un air égaré les questions dont on accablait Adolphe, observait son sang-froid en répondant que ses amis avaient été trompés par des bruits absurdes, qu'il n'avait aucun droit à l'admiration due au vainqueur, ni à la pitié due aux vaincus.

—Il ment… dit-elle.

—Qu'importe! interrompit madame Talma, le voilà, il n'est ni tué, ni blessé, comme j'en avais le sot pressentiment, il ne mérite plus qu'on s'occupe de lui; c'est la chère Ellénore qui réclame tous nos soins; elle n'est pas, grâce au ciel, aussi accoutumée que nous à voir tuer ses amis; elle a été saisie de cette fausse nouvelle; mais quelques instants de repos suffiront pour la rétablir. Je vais la ramener chez elle et ne la quitterai qu'après m'être assurée qu'elle n'a plus de fièvre. Le médecin en sera pour sa visite.

En parlant ainsi, madame Talma, secondée de la maîtresse de la maison, aidait Ellénore à se lever et à marcher vers la porte.

—Je me sens beaucoup mieux, dit-elle, frappée du motif qui engageait madame Talma à la sortir d'une situation embarrassante; puis s'efforçant de sourire, elle ajouta: Gardez-moi le secret de cette subite indisposition: on aime tant à me trouver ridicule!

—Je devrais vous demander pardon de votre inquiétude, dit Adolphe, en feignant de s'adresser à tous ceux qui l'écoutaient; mais j'en suis trop heureux pour en avoir le moindre remords.

Ces derniers mots revinrent bien souvent à l'esprit d'Ellénore. Que de choses ils renfermaient!

En arrivant chez elle, on lui dit que le chevalier de Panat, M. de Savernon et le comte Charles l'attendaient dans son salon. Alors, sentant la nécessité de faire bonne contenance, elle prit un air calme; et certaine que madame Talma ne dirait rien qui pût révéler l'émotion qu'elle venait d'éprouver, Ellénore aborda ces messieurs sans montrer d'embarras.

—Pardon de nous être ainsi installés chez vous, dit le chevalier, pour y attendre votre retour; mais nous tenions à savoir ce qu'il fallait penser de ce duel où l'on vous fait jouer un rôle à vous qui n'avez jamais vu, je crois, M. de B…, et qui rencontrez bien rarement M. de Rheinfeld.

—Ce prétendu duel, s'empressa de répondre madame Talma, est un des cent contes que la police imagine chaque jour pour amuser les Parisiens et les empêcher de voir où on les mène.

—Ah! quant au fait, dit M. de Savernon, on ne saurait le nier, car le vieux duc de L…, l'un des témoins de M. de B…, vient de me le raconter.

—En êtes-vous bien sur? demanda madame Talma.

—Comment, si j'en suis sûr, je vous affirme que je n'étais ni fou ni endormi lorsqu'à nous a peint sa surprise extrême, en voyant tomber M. de B… blessé à la jambe par M. de Rheinfeld, qui, semblable à la Nicole du Bourgeois gentilhomme, avait tiré au hasard, car en considération de sa mauvaise vue et de certains propos agresseurs, on lui avait accordé l'avantage de tirer le premier, et certes, on ne se doutait guère qu'il en pût user ni abuser. Mais son bon génie en a ordonné autrement, ajouta M. de Savernon en regardant Ellénore, il a été épargné par miracle, comme le sont d'ordinaire les gens destinés à de grands succès. Et puis il défendait, dit-on, une si belle cause.

—Quant à cela, personne n'en sait rien, dit le chevalier; et là où la politique est pour quelque chose, on peut affirmer qu'elle en est le premier intérêt.

—Si, à peine échappés aux poignards des septembriseurs, les honnêtes gens se tuent entre eux, il n'y a pas de repos à espérer et le séjour de Paris ne sera plus supportable, reprit Ellénore: aussi vais-je retourner ce soir même à la campagne.

—Quoi, malgré le froid et la neige?

—Qu'importe! je préfère tout à l'ennui d'entendre parler sans cesse d'événements dans lesquels je ne suis pour rien, et où la malveillance me donne toujours un rôle ridicule. Lorsque le monde s'acharne à une personne, elle ne peut l'apaiser qu'en le fuyant.

En vain M. de Savernon tenta de retenir Ellénore à Paris, par la raison que lui-même était contraint d'y rester auprès d'une de ses soeurs gravement malade. Ellénore persista dans sa résolution, et le soir même elle alla coucher à Eaubonne.

Sa tête et son coeur étaient trop préoccupés des événements de la journée pour qu'elle pensât à goûter quelque repos; aussi, après avoir commandé à ses gens d'éteindre tous les feux de la maison, excepté celui de sa chambre, elle leur permit d'aller se coucher, et se mit à rêver au coin de sa cheminée.

Elle s'abandonnait depuis une heure au moins à ce plaisir des malheureux, qui consiste à repasser toutes ses émotions de la veille, à se reprocher de ne pas les avoir assez contraints; à reconnaître ses imprudences, ses faiblesses, à les juger avec toute la sévérité de la vertu; à se promettre de bonne foi de surmonter, d'éteindre le sentiment dont on se fait un crime, sans s'apercevoir que se jurer sans cesse de l'oublier, c'est y penser toujours. Elle ressentait ce vague effroi qu'inspire le silence de la nuit, en plein hiver, dans une habitation au milieu des champs; là où le bruit du sarment qui pétille, de la bûche qui pleure, de la lampe qui grésille, du pendule qui se balance, fait seul diversion à ce calme de la tombe. Elle s'alarmait de sa complète solitude, comme elle se serait alarmée de la voir troubler, lorsqu'elle crut entendre frapper trois petits coups sur l'un des barreaux de ses persiennes.

XXIX

La peur ne se raisonne pas. Cette vérité, passée à l'état de lieu commun, explique suffisamment pourquoi elle se manifeste par les effets les plus contraires. Il n'est pas rare de la voir s'associer à la pensée présente, et d'en deviner la cause comme par intuition. C'est ce qu'éprouva Ellénore au léger bruit des trois coups frappés à sa fenêtre.

Sa chambre à coucher, située près du salon au rez-de-chaussée, donnait sur un charmant parterre, attenant à un beau jardin. On pouvait sans peine atteindre aux fenêtres de son appartement. Aussi soit raison, soit pressentiment, il ne lui vint pas à l'esprit qu'un voleur eût la politesse de l'avertir de sa présence par ces trois petits coups, et comme la terreur se porte ordinairement sur ce qu'on craint le plus au monde, elle fut subitement saisie de l'idée qu'Adolphe était là.

Comment y était-il parvenu? quel motif impérieux l'avait poussé à cette extravagance? voilà ce qu'elle ne se demanda point. Tout à l'effroi de ce qui pourrait résulter d'une telle démarche, elle ne pensa qu'à se faire un droit de ses malheurs pour obtenir d'Adolphe de ne pas chercher à les accroître en abusant de l'intérêt qu'elle ressentait pour lui. Tremblante, sans réflexion comme sans certitude, elle entr'ouvrit sa fenêtre et dit en respirant à peine:

—C'est vous? n'est-ce pas?

—Ah! je le savais bien, que vous me devineriez, répondit une voix facile à reconnaître.

—Par pitié, fuyez d'ici.

—Il faut absolument que je vous parle.

—Y pensez-vous, à cette heure?

—Que craignez-vous? Je resterai là.

—Sur la neige à la gelée…

—Qu'importe, mais vous saurez…

—Je ne veux rien savoir… Partez! il y va de ma vie… car si l'on pouvait supposer que…

—Eh! me croyez-vous donc si sot que de risquer de vous déplaire, de vous compromettre, pour vous parler de moi?—Non, je viens vous supplier de partir dès demain pour la Belgique, de là vous passerez à Douvres. Fouché sait la part que vous avez prise à l'évasion de madame de Montévreux. Elle est soupçonnée par lui de s'entendre avec mademoiselle de Cicé, et celle-ci a trempé, dit-il, dans l'affaire de la machine infernale. Voilà ce que notre ami Duchosal, l'intime de Fouché, vient de m'affirmer; voilà ce qu'il m'a chargé de vous apprendre.

A cet avis charitable, à cet acte de dévouement, Ellénore sentit sa reconnaissance l'emporter sur toutes les considérations d'une pruderie intempestive.

—Je dois trop à votre bonté en ce moment, dit-elle, pour ne pas me fier à votre honneur.

En finissant ces mots, elle alla ouvrir la porte qui donnait sur le jardin; Adolphe entra tremblant encore plus d'émotion que de froid; mais un sentiment généreux lui imposant pour premier devoir de ne pas abuser des avantages de sa position, il s'efforça de paraître trop dominé par l'idée du danger qui menaçait Ellénore pour pouvoir s'en distraire même par de douces espérances.

—Duchosal m'a dit vous avoir fait obtenir un passe-port, il y a quinze jours, dont vous n'avez point fait usage?

—Cela est vrai, répondit Ellénore en adoptant avec empressement le ton grave, l'air inquiet qui ôtait à cette visite nocturne ce qu'elle avait d'inconvenant, et leur sauvait à tous deux l'embarras d'une entrevue si dangereuse.

—Eh bien, il faut vous servir de ce passe-port, et partir dès demain pour Anvers avec madame Delmer, qui profite de ce qu'on négocie la paix, dont le traité sera bientôt signé, pour se rendre à Londres. Il faut y passer avec elle avant qu'on ait donné l'ordre de vous poursuivre.

—Mais il est sans doute déjà expédié cet ordre, et je ferais peut-être mieux de l'attendre ici que de me donner un air coupable en fuyant. D'ailleurs, je n'ai pas peur de la prison.

Et tout en parlant avec une véritable indifférence de sa sûreté personnelle, Ellénore attisait le feu, et faisait signe à M. de Rheinfeld de s'asseoir sur le fauteuil qui était à l'autre coin de la cheminée, comme elle eût fait si elle l'avait reçu en plein jour. Leurs efforts pour se tromper mutuellement sur le romanesque de leur situation, pour maintenir leur conversation sur tout autre intérêt que celui qui les animait, donnait à cet entretien un charme inexplicable.

—Vous n'avez pas peur de la prison, répéta Adolphe, cela se comprend, en voyant ce que vous faites de votre liberté; mais M. de Savernon ne serait pas si résigné, et comme votre arrestation l'entraînerait à quelque folie qui amènerait la sienne, c'est au nom de sa propre sûreté que nous vous supplions de penser à la vôtre.

Le nom du marquis était jeté là, comme un monceau de glace sur un brasier. Ellénore en ressentit l'effet et dit avec dignité:

—Vous avez raison, je dois lui éviter ce danger, je partirai à trois heures, je suivrai votre avis, en conservant une éternelle reconnaissance de la peine… que vous avez bien voulu prendre… de venir me le donner… à cette heure… et par le temps qu'il… fait.

—Méchante! s'écria Adolphe, est-ce à vous de me punir de tout ce que je tente pour obéir à votre pensée, pour vous rassurer contre mon coeur, et vous éviter l'horreur d'un soupçon flétrissant pour tous deux?

—Moi? vous croire capable de recourir à la ruse pour arriver jusqu'ici? d'ajouter par la démarche la plus compromettante aux injustes mépris dont on m'accable? Ah! que n'êtes-vous aussi perfide, aussi lâche; je ne vous craindrais pas! Mais ma confiance est telle que je ne vous ai pas même demandé par quel moyen…

—Par le plus simple, interrompit Adolphe; votre jardinier a été placé chez vous par madame de Condorcet, il est resté longtemps dans la maison de campagne qu'elle habitait près de Meulan, il me connaît, je lui ai confié l'avis que je venais vous donner et comme il a vu mourir son maître pour n'avoir pas reçu un semblable avertissement, c'est lui-même qui m'a conduit jusqu'à cette fenêtre: il est à quelques pas de là qui veille à ce que personne ne me surprenne. Soyez donc sans crainte. Eh! ne sais-je pas que tous les malheurs vous semblent préférables à celui d'être aimée par moi, que vous rougiriez moins d'être accusée d'un crime que de vous voir soupçonnée de répondre à mon amour? Et pourtant cet amour vous trouble, vous émeut, vous devinez que s'il résiste à tout ce que j'invente pour le tuer, c'est qu'il est immortel, qu'il agit sur vous en dépit de votre volonté, de la mienne, et que ni vous ni moi ne pouvons rien contre lui.

—Eh bien, s'il est vrai que vous ayez sur ma pensée une influence inexplicable, qu'en dépit de la raison, de la haine, dont je m'armais contre vous, mon coeur vous soit aveuglément soumis, soyez noble, soyez généreux; bornez là votre empire; ne cherchez pas à m'entraîner dans une position plus cruelle encore que la mienne. Vous connaissez mieux qu'un autre les calomnies, les mépris dont on m'abreuve, vous qui bravez la mort pour m'en venger. Mais ce que vous ignorez, c'est le besoin que j'ai de ma propre estime, de la vôtre, pour supporter tant d'injustices, tant d'humiliations. C'est la nécessité où je suis de tout sacrifier au bonheur de mériter votre dévouement.

—Vous ne sauriez le perdre en l'augmentant.

—Eh bien, j'en attends une nouvelle preuve.

—Ah! commandez, s'écrie Adolphe le front brillant d'espoir.

—Ne nous revoyons plus…

—Non, c'est trop exiger de ce coeur étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir; mais je dois vous voir, s'il faut que je vive… Ellénore… vous ne répondez pas? Et pourtant, qu'est-ce que j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? ce monde absorbé dans ses frivolités solennelles ne lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent: il y va de ma vie. Ellénore, rendez-vous à ma prière; il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à me voir occupé de vous seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis encore susceptible, arraché par votre présence à l'ennui de la disgrâce, à la souffrance, au désespoir.

Ces paroles, semblables à une douce harmonie, plongeaient Ellénore dans une rêverie ravissante dont elle craignait de sortir.

—Je vous crois, dit-elle, en tendant la main vers Adolphe, mais sans détourner les yeux du plafond vers lequel ils étaient fixés… Je vous crois… et me fie à vous… disposez de mon sort… mais par pitié, sauvez-moi de la honte…

—Ah! vous confier ainsi, dit Adolphe en couvrant de baisers la main d'Ellénore, c'est m'enchaîner, c'est m'ordonner d'étouffer mes voeux les plus ardents; mais, votre repos, votre bonheur l'exigent, dites-vous, que sont mes intérêts en comparaison de ceux-là? Seulement mes sacrifices me donnent des droits à votre soumission. Disposez-vous à partir au premier rayon du jour; madame Delmer est prévenue, rendez-vous chez elle; et dès que vous serez toutes deux à l'abri des perquisitions de Fouché, faites-le savoir; je n'ose en demander plus, ajouta M. de Rheinfeld en se levant. Adieu.

—Adieu, répéta Ellénore. Ce sentiment que je me reprochais comme un crime, vous en avez fait un devoir. Merci, Adolphe, merci! Je pourrai donc penser à vous sans remords et vous écrire sans crainte. Ah! bénie soit la persécution qui me vaut tant de plaisir!

En disant ces mots, Ellénore conduisait Adolphe vers la porte donnant sur le jardin.

—Vous m'écrirez? Vrai? Ah! vous me devez bien cela en récompense de ce que vous m'imposez en ce moment. Songez donc que je suis là, près de vous, ivre d'amour, protégé par la nuit, encouragé par votre aveu, et que la terreur de vous déplaire, de vous affliger, me fait renoncer volontairement à toutes mes ambitions; qu'enfin, j'aime mieux vous paraître ridicule qu'égoïste.

—Ah! ne regrettez pas cette abnégation de vous-même, cette noble protection accordée à ma faiblesse, sans laquelle vous n'auriez jamais su, ni moi non plus, à quel point je vous aime.

Peu de moments après ces adieux, Ellénore était sur la route d'Anvers, en compagnie de madame Delmer, heureuse de rejoindre son fils et d'échapper par l'absence au dangereux bonheur de voir trop souvent Adolphe.

XXX

La certitude d'être aimé, loin de calmer les agitations de l'amour-propre, les ennoblit seulement. On veut justifier la préférence dont on est fier; on a recours à la gloire pour consolider sa puissance. C'est elle qu'on charge de porter son nom jusqu'à la personne adorée, en dépit de l'éloignement, des obstacles et des projets d'oubli.

Dès qu'Adolphe se vit séparé pour longtemps d'Ellénore, il ne pensa qu'à s'illustrer par son talent d'orateur, certain que le discours qui se ferait applaudir au tribunat serait lu avec intérêt à Londres, et lui vaudrait le suffrage qu'il ambitionnait le plus.

Les tentatives d'assassinat dont on accusait alternativement les jacobins et les émigrés devaient nécessairement amener des projets de loi tendant à augmenter encore les attributions de la police, et à fonder une justice arbitraire. On demanda la création de tribunaux spéciaux; et tous les membres du tribunat connus pour être également ennemis de l'anarchie et du despotisme, prirent parti contre une institution dont il était si facile au pouvoir d'abuser. Adolphe se distingua particulièrement dans cette discussion, et y fit preuve d'un esprit sérieux et fin, de cette éloquence profonde et scintillante qui lui ont assuré, depuis, une place distinguée parmi nos premiers orateurs.

Cette opposition raisonnable, mais intempestive, eut l'effet d'une faible digue contre un torrent impétueux, elle en redoubla la force et la rapidité. Bonaparte, meilleur juge que ces spirituels amants de la liberté, de ce qu'il fallait alors à la France pour contenir tous les partis prêts à s'entr'égorger de nouveau, voulait maintenir entre ses mains le pouvoir acquis par ses victoires. Il savait qu'après un bouleversement si général, la force seule peut ramener l'ordre, et que le peuple français obéit sans peine à ce qu'il admire. Il était sûr de le séduire à coups de succès, et il ne pardonnait pas aux esprits supérieurs choisis par lui-même pour seconder ses vues politiques, de s'ériger en frondeurs de toutes les mesures que la raison d'État l'obligeait à prendre; plus ils montraient de perspicacité à deviner son but et de talent à défendre les principes de la Révolution contre l'envahissement du pouvoir militaire, plus Bonaparte sentait le besoin de leur imposer silence.

La réorganisation sociale que rêvait le vainqueur de Marengo devenait impossible sous les attaques incessantes d'un parti décidé à détruire jusque dans leurs fondations les édifices qu'il voulait relever. Déjà sa politique avait opéré des rapprochements inespérés. La liste des émigrés remise en ses mains voyait chaque jour rayer ses plus beaux noms par un arrêté des consuls. L'ex-duc de La Rochefoucauld-Liancourt et l'ex-duc Matthieu de Montmorency venaient d'être nommés membres du conseil d'administration des hospices de Paris. Tout annonçait chez Bonaparte le désir de se concilier l'ancienne noblesse de France, et Fouché avait beau lui prouver que la machine infernale était une invention toute royaliste, les aveux de Saint-Régent et de Carbon avaient beau ne laisser aucun doute sur ce fait, Bonaparte n'en persistait pas moins dans l'espoir de convertir nos anciens seigneurs à son nouveau culte politique.

—C'est une cour qu'il leur faut, pensait-il, ce sont des grâces, des honneurs, peu leur importe la main qui les distribue; et je saurai bien les rendre envieux des places et des faveurs dont je puis disposer. Il y a tant de moyens de traiter avec la vanité; mais l'orgueil de cette poignée de républicains qui croient de bonne foi que la France veut une république, voilà ce dont il faut triompher à tout prix.

En vain le ministre des relations extérieures et le ministre de la police combattaient cette opinion; en vain nos plus grands orateurs s'épuisaient en discours énergiques pour retarder le retour du passé, ils irritaient l'autorité sans la décourager; à force de dénoncer la marche ambitieuse du premier consul, ils accoutumaient le peuple à la lui voir suivre. Ils l'obligeaient surtout à reconnaître que loin d'abuser de sa puissance, ainsi qu'ils le prétendaient, Bonaparte l'employait à ramener l'ordre à l'intérieur, tandis que ses armées nous faisaient respecter de l'Europe entière.

L'opposition eut tort; mais, tout en subissant la loi du plus fort, elle ne se tint pas pour battue, et les bons mots remplacèrent les beaux discours. Les salons devinrent des forteresses politiques où l'artillerie de l'esprit faisait feu continuellement sur chaque action du premier consul. Sa gloire gênait pour en médire; on imagina de lui opposer celle du général Moreau, et la malveillance, en l'accusant de jalousie, lui supposa bientôt tous les torts d'une rivalité à laquelle il ne pensait pas.

Quelques rapports de société établis depuis longtemps entre madame Mansley et mademoiselle de Cicé avaient motivé les mesures de police prises contre la première, par la raison que la seconde était gravement compromise dans l'attentat du 5 nivôse. La connaissance des détails de cette affaire, qu'on prétendait se rattacher à la conspiration anglaise, ayant parfaitement justifié Ellénore d'y avoir pris part, ses amis s'empressèrent de la rappeler à Paris, en lui affirmant que non-seulement sa liberté n'y courait plus aucun danger, mais que dans les bonnes dispositions de Bonaparte en faveur des émigrés rentrés, elle aurait peut-être le crédit de faire rendre à la famille de Savernon une partie des biens qu'elle possédait dans le Bigorre avant la Révolution. Ce motif, joint à beaucoup d'autres, aurait dû hâter le retour d'Ellénore; mais un sentiment confus l'avertissait des agitations qui l'attendaient et lui faisait regretter d'avance la vie qu'elle menait à Londres. Les caresses de son enfant, le bonheur de le voir sans cesse expliquaient assez sa répugnance à quitter l'Angleterre; cependant elle était de trop bonne foi avec elle-même pour ne pas s'avouer que la crainte de revoir Adolphe et le plaisir de recevoir de ses lettres lui faisaient seuls prolonger son absence.

Pour les consciences timides et les imaginations vives, l'éloignement est quelquefois plus dangereux que la présence. On croit pouvoir penser sans crime à celui qu'on est sûr de ne pas rencontrer; et l'impossibilité de révéler son amour par aucune indiscrétion fait qu'on s'y livre sans remords. Avec quelle joie Ellénore s'enfermait dans sa chambre pour y décacheter la lettre qu'elle avait séparée de celles qui lui venaient de France, et qu'elle aurait craint de lire devant témoins! Comment peindre le ravissement où la plongeaient ces lettres charmantes! Combien elles surpassaient encore tout ce qu'on pouvait attendre d'un esprit aussi distingué; que de grâces dans sa coquetterie, de mélancolie dans sa passion, de bon goût dans sa gaieté, de délicatesse dans sa flatterie, de naturel dans ses aveux! Ah! quand on avait goûté de ce divin poison, on en voulait mourir.

—Ne me rappelez point, répondait Ellénore à Adolphe; songez à tout ce que je perdrais en me rapprochant de vous.

Et, confiante dans l'impossibilité présente de voir abuser de sa faiblesse, elle la dissimulait fort mal, surtout après avoir bien établi dans sa pensée qu'un sentiment fondé sur l'antipathie et traversé par les devoirs, les intérêts les plus sacrés, ne pouvait être que malheureux.

Les coeurs exaltés cherchent à se persuader que l'amour bien exprimé est rarement sincère; erreur d'autant plus dangereuse qu'elle laisse sans défense contre la plus grande des séductions. Ellénore en fit bientôt l'expérience; tout lui parut fade en comparaison de l'amour d'Adolphe. Elle lui pardonna le tort d'être spirituel, et comme l'absence lui cachait ce qu'elle n'aimait point en lui, rien ne tempérait la vive admiration que lui inspirait l'éloquence passionnée d'Adolphe et la tendre émotion à laquelle elle s'abandonnait à l'idée d'en être si gracieusement aimée.

Avec un semblable sentiment dans l'âme, on brave facilement tous les piéges où l'amour-propre se laisse prendre. La réputation qu'avait la beauté de madame Mansley, la triste célébrité que lui avait attirée ses malheurs, en faisait un objet de curiosité pour les fashionables, et un objet d'envie pour les élégantes de Londres. C'était à qui s'adresserait à ses amis, tels que le colonel Saint-Léger, M. Ham…, lord Seymour, pour se faire présenter chez elle. Le fameux Pitt lui-même, s'étant retiré momentanément des affaires pour éviter de mettre sa signature au bas du traité d'Amiens, venait souvent se délasser des discussions parmi les causeurs distingués qui se réunissaient chaque soir chez Ellénore. La présence de madame Delmer rendait ces réunions aussi convenables qu'agréables; Ellénore les multipliait d'autant plus volontiers, qu'elle ne se faisait pas d'illusion sur les sacrifices que s'imposait son amie, pour lui sauver les humiliations qu'on ne lui aurait pas épargnées, si elle avait tenté de la suivre dans le monde, et qu'elle désirait la dédommager par les agréments d'une conversation spirituelle, des plaisirs bruyants de la société de Londres. Madame Delmer sachant tout ce qu'on doit attendre de la galanterie qui se fait prude, avait mis de côté ses lettres de recommandation, décidée à fuir les salons de Londres où l'on n'aurait pas reçu Ellénore. Mais, malgré tous les soins de madame Delmer à lui cacher le vrai motif de sa réclusion, Ellénore le devinait et s'en affligeait. D'ailleurs comment aurait-elle pu l'ignorer? Dans chaque promenade, dans chaque lieu public où elle accompagnait madame Delmer, qui, en qualité d'étrangère, visitait les curiosités du pays, Ellénore ne rencontrait pas une femme de la haute société qu'elle n'en reçût une impertinence, ou quelque marque d'un dédain insultant; sa fierté en souffrait à tel point, que rentrée chez elle, des larmes cuisantes s'échappaient de ses yeux: elle maudissait de nouveau sa fausse position, et reprochait au ciel d'avoir mis tant d'honneur, de noblesse dans son âme pour la livrer sans cesse à la honte et au mépris.

Cette paix inespérée et dont on prévoyait la prochaine rupture, nos nouveaux enrichis, nos jolies femmes en profitèrent pour voir la grande ville rivale de Paris et pour y laisser quelques souvenirs de l'élégance française. La belle madame Récamier y obtint des succès d'autant plus flatteurs que sa parure n'y entrait pour rien. Coiffée seulement de ses beaux cheveux, vêtue d'une simple robe de crêpe blanc, l'éclat de son teint, de ses yeux, la grâce de sa taille, le charme attaché à sa personne en faisaient la reine du salon où elle entrait. Les vieilles Anglaises ne comprenaient pas qu'on pût s'attirer tant d'hommages à si peu de frais. Les jeunes, forcées de convenir de la beauté de madame Récamier, niaient son esprit. Elles allaient jusqu'à lui prêter des mots d'une naïveté ridicule, et il a fallu les adorations de tous les gens les plus spirituels de l'Europe pour détruire l'effet de cette sotte calomnie, tant la malveillance adopte facilement les mensonges de l'envie. Il a fallu que, survivant à sa fortune et à sa jeunesse, madame Récamier conservât l'attrait si puissant d'une bonté inépuisable, d'un esprit fin et profond, qui comprend le génie et lui voue un culte dont la supériorité est seule capable; il a fallu enfin que son salon devint l'asile des illustrations qui composaient celui de madame de Staël, pour que madame Récamier fût reconnue digne d'hériter des causeurs de sa spirituelle amie.

Le bruit de Londres, les hommages flatteurs qu'Ellénore et madame Delmer y recevaient de la part des personnes dont l'amitié est un titre à l'estime générale, ne les rendaient point indifférentes aux événements qui se passaient en France. Plusieurs des amis qu'elles avaient laissés à Paris s'étaient engagés à les tenir au courant des grandes choses qui s'y décidaient chaque jour et des caquets qu'elles faisaient naître. Nous ne saurions donner une plus juste idée de la manière différente dont ces événements étaient jugés à cette époque, qu'en copiant ici deux lettres écrites à madame Mansley par deux frères, connus tous deux par leur esprit et leurs succès à la cour de Marie-Antoinette, que la Révolution avait ruinés également, mais dont l'un rêvait déjà, dans de nouvelles faveurs, le retour de tout ce qu'il avait perdu tandis que l'autre ne pensait qu'à mourir pauvre et fidèle.

Pour expliquer le franc-parler de ces deux lettres, il est urgent de dire qu'elles avaient été confiées à un jeune homme attaché à l'ambassade de France, et qui, ayant l'honneur d'accompagner le général Andréossi à Londres, n'était assujéti à aucune perquisition.