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Ellénore, Volume II cover

Ellénore, Volume II

Chapter 38: XXXIV
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About This Book

The narrative follows a woman navigating Parisian salon life after a period of political upheaval, tracing her emotional disappointments, shifting social position, and complicated attachments. Through extended conversations and encounters with notable hosts and guests, the text sketches changing manners, tastes, and modes of conversation, contrasting former elegant frivolity with a graver, more satirical tone. Personal scenes of jealousy, infidelity, and resigned melancholy alternate with debates about politics and the arts, yielding an intimate social portrait that blends private feeling with sharp observations of contemporary mores.

XXXI

LE COMTE DE SÉGUR A MADAME MANSLEY.

«Grâce au ciel et au puissant réparateur qu'il nous envoie, nous commençons à respirer; le temps des persécuteurs est passé! Revenez donc, chère madame, et ne craignez plus d'être confondue avec les nobles intrigantes qui se mêlent de conspirer. Tout finit par s'éclaircir. On le sait, vous n'avez jamais été coupable que de sauver vos ennemis, sorte de crime très-récemment puni de mort, mais que le sénatus-consulte, qui permet aux émigrés soumis de rentrer en France, va mettre au premier rang des vertus modernes. Déjà plusieurs de nos illustres familles ont profité de leur radiation pour venir solliciter du premier consul la restitution de leurs biens et l'ont obtenue; cela devrait servir d'exemple à vos réfugiés de Londres, et rendre moins amères les injures qu'ils dictent quotidiennement à ce méchant Lepelletier, dont l'Ambigu[2] est bien le plus mauvais repas qu'on puisse servir à des abonnés.

[Note 2: Journal qui paraissait à Londres.]

»On ne s'explique pas ici comment le gouvernement anglais, qui se dit en paix avec nous, autorise la publication de telles calomnies contre le nôtre. C'est, prétendent-ils, par respect pour leur liberté de la presse qu'ils nous laissent insulter de la sorte; comme si l'Alien-bill ne leur donnait pas un moyen légal de chasser le pamphlétaire et les assassins qu'il encourage par ses écrits. Quoi! le sort des deux plus grandes nations de l'Europe serait à la disposition d'un journaliste incendiaire, soudoyé par un parti malheureux, que la colère aveugle? Quoi! le flambeau de la guerre se rallumerait à ce foyer immonde? le sang de nos braves coulerait pour effacer quelques lignes infamantes d'un misérable écrivain? Non, je ne puis le croire, j'aime mieux penser que l'état florissant où se trouve aujourd'hui la France importune nos voisins, et que, ne pouvant médire de la gloire du vainqueur de l'Italie, ils l'attaquent dans sa politique et dans sa vie privée. Le malheur est qu'il a la faiblesse de s'irriter de ces calomnies. Ah! que n'a-t-il un peu de la savante indifférence de son ministre Talleyrand, à qui je demandais, l'autre soir, comment il était parvenu à triompher de ses nombreux ennemis:

»—En n'y prenant pas garde, m'a-t-il répondu.

»Le secret de son éternel crédit sous tous les gouvernements est en entier dans cette réponse.

»Le pape vient de le relever de ses voeux. Cela n'est bon qu'à les rappeler; car à son exemple, tout le monde les avait oubliés.

»Il vient de donner une fête brillante, où régnait son bon goût et un parfum d'ancien régime qui ravissaient également les jacobins convertis et les aristocrates apostats. J'ai eu le plaisir d'y revoir plusieurs de nos habitués de Versailles; ils s'y trouvaient comme dans la galerie de Louis XIV, coudoyés par des ambassadeurs de toutes les grandes puissances, entourés de femmes dont plusieurs portaient de beaux noms et presque toutes de beaux visages; car l'étiquette n'obligeant plus à inviter tous les vieux laiderons d'une cour, on choisit les plus jolies citoyennes de la grande ville pour orner un bal. Les émigrés rentrants, encore émus de nos désastres, ne comprenaient pas ce retour subit au luxe et à l'élégance française. Ah! vraiment, ils en verront bien d'autres, à en juger par les questions qui m'ont été faites ce soir même sur les magnificences de la cour de Russie. Au moindre détail que j'en donnais en historien fidèle, mon célèbre interlocuteur renchérissait sur mes descriptions en traçant le tableau d'une cour bien autrement magnifique. Comme la supposition avait tout l'air d'un plan arrêté, j'en conclus que nous serions bientôt en état de traiter de pair avec toutes les têtes couronnées de notre connaissance.

»Leurs plénipotentiaires ont paru charmés de l'accueil qu'ils recevaient à cette belle fête. Le premier consul s'y est montré particulièrement gracieux pour lord Wilworth, et comme Bonaparte exerce une grande séduction quand il veut se donner la peine d'être aimable, on espère beaucoup de cette mutuelle coquetterie.

»A propos de coquetterie, vous avez bien fait d'être fort jolie par le temps qui court, car dans vingt ans, rien ne sera plus commun qu'un charmant visage, grâce à la découverte du docteur Jenner, dont on se moque, comme de toutes les nouveautés utiles, mais qui n'en fait pas moins chaque jour des miracles. Il est vrai que nous sommes les derniers de l'Europe à profiter de ce bienfait, et que le peuple ne dit plus: «tu m'ennuies, laisse-moi tranquille,» mais «tu me vaccines.» Cela n'empêche pas la maladie préservatrice de faire des progrès. Les savants s'en réjouissent, les plaisants s'en amusent, tout le monde est content.

»Et comment ne le serait-on pas sous ce règne de gloire et de prospérité? L'armée est triomphante, le peuple libre, le commerce riche, les arts florissants, la noblesse en repos, la bourgeoisie en valeur, et la paix générale vient encore mêler ses douceurs à ces dons du ciel et de la volonté d'un grand homme. En vérité, il faut être voué au démon de l'opposition pour s'acharner, comme certains de vos amis, à flétrir les intentions et les moyens qui nous ont conduits à de semblables résultats; ils n'ont donc aucun souvenir, ces beaux parleurs pour médire ainsi du présent qui nous rend l'ordre, la gloire et les plaisirs!

»Oui, les plaisirs; et ce qui vous étonnera autant que moi, les mêmes que nous avions à Versailles. J'ai été invité dernièrement par madame Bonaparte à un spectacle de la Malmaison. Je n'avais assisté à aucune comédie d'amateurs depuis la représentation donnée au Petit-Trianon, en 1786. On y joua le Barbier de Séville. La reine faisait Rosine; le comte d'Artois, Figaro; le comte de Vaudreuil, Almaviva; le prince Estherazy, Bartholo; la comédie fut suivie du Tableau parlant, opéra-comique de Grétry, que lui-même était venu faire répéter à la troupe royale. La reine avait choisi le rôle d'Isabelle, madame de la Rochelambert celui de Colombine, le comte d'Artois jouait fort bien celui de Léandre, et Garat chantait Pierrot d'une manière ravissante; sa belle voix, son talent et son titre de directeur des concerts de la reine lui valaient l'honneur de chanter avec elle. La belle comtesse de Guiche et la comtesse de Polignac faisaient aussi partie de la troupe de Trianon, et c'est à leur protection que je dus d'être admis à ces soirées dramatiques qui n'avaient d'ordinaire qu'un public fort restreint, composé de la famille royale et des personnes attachées à la maison des princes. Le nom des principaux acteurs ajoutait beaucoup à l'intérêt de la pièce. D'ailleurs, on sait toujours bon gré aux grands seigneurs d'aimer l'esprit, les arts, et aux souverains de les protéger. Qui aurait jamais prévu que ces plaisirs élégants serviraient de prétexte à la rage populaire? Qui aurait dit, en voyant cette belle Marie-Antoinette, si spirituelle, si gracieuse dans les scènes avec Figaro, si naturelle, si piquante dans son charmant dépit avec son vieux tuteur, que cette femme douée de tous les agréments qui plaisent le plus aux Français, que cette belle chevelure dorée, que ce cou d'albâtre seraient bientôt… mais ne rappelons pas ces horreurs.

»Je devais garder de cette représentation royale un souvenir ineffaçable. Il me suivit dans la petite salle de la Malmaison, et lorsque, assis au parterre près de la loge du premier consul, le rideau s'est levé et que j'ai vu paraître Bourrienne en Bartholo et l'aimable Hortense en Rosine, je n'ai pu retenir un cri de surprise dont il m'a fallu donner l'explication. Cela a amené des comparaisons qui n'ont paru choquer personne.

»Je ne m'attendais pas à voir le même ouvrage joué par deux cours si différentes. Le talent dramatique d'Eugène Beauharnais et celui de sa soeur dépassent de beaucoup ceux des amateurs. Cela s'explique par les leçons qu'ils reçoivent de Talma et de Michaud à chaque nouvelle pièce que l'on monte. La mise en scène est admirable. Isabey, le fameux peintre en est chargé; il joue, de plus, les comiques à merveille. Enfin, chacun s'emploie de son mieux à ces représentations, ce qui vous prouve assez combien elles amusent le maître.

»On jouait après le Barbier les Projets de Mariage, d'Alexandre Duval. En voyant Bonaparte rire de si bon coeur à cette jolie comédie, on a cru un moment qu'il ferait grâce à l'auteur et lèverait l'interdit lancé contre son Édouard en Écosse; mais la politique a des rigueurs à nulle autre pareilles, et l'on ne peut blâmer la prudence qui évite les batailles du parterre, car c'est par le scandale des applications, par les cris des spectateurs en délire que la révolution a commencé, et qu'elle recommencerait, si on la laissait faire: tout le monde n'est pas de cet avis, à en juger par mon frère; il crie à la tyrannie, parce qu'on n'a pas permis à son ami Dup… de parodier, dans son opéra de l'Antichambre, le costume, le langage, jusqu'aux gestes habituels des chefs du gouvernement. Les particuliers se coupaient la gorge, autrefois, pour de semblables plaisanteries: je ne vois pas pourquoi on les tolérerait davantage aujourd'hui.

»Cette lettre vous sera remise par un homme qui se vante de vous devoir la vie, et dont la reconnaissance serait sans borne, si vous vouliez bien le permettre. Il a sagement pensé qu'il valait mieux être l'aide de camp d'un brave général français, que l'élégant inutile des salons de nos émigrés. Sa famille qui le blâme aujourd'hui, en sera fière dans trois ans; je réponds de son avenir, puisqu'en l'arrachant à ses assassins, vous lui avez donné le droit de vous aimer. Accueillez-le charitablement comme porteur de mon bavardage et de toutes les tendresses de ma vieille amitié.»

LETTRE DU VICOMTE DE SÉGUR A MADAME DELMER.

«Vous vous plaisez donc bien à Londres, chère madame, puisque vous y restez, lorsque rien ne s'oppose à votre retour ici, que la police veut bien laisser les honnêtes gens tranquilles, et reporter ses tendres soins sur la canaille. Combien je vous envie la possibilité de vivre ailleurs qu'à Paris! Quant à moi, le tumulte, les menaces, la prison, la guillotine, les massacres, jusqu'aux corvées de la garde nationale, rien n'a pu m'en dégoûter. Je l'aime avec tous ses défauts: son bruit, sa boue, sa badauderie; c'est pour moi une de ces maîtresses de mauvaise compagnie, qu'on n'estime pas et qu'on ne peut quitter. Cependant elle est aujourd'hui livrée à de nouvelles amours qui ne laissent aucune illusion sur sa fidélité; après s'être prostituée aux bonnets rouges, elle s'abandonne aux épaulettes, en attendant qu'elle revienne aux traitants et aux courtisans qui gouvernaient sous l'ancien régime. Ce sont des adorations, des acclamations sans fin; on dirait que les du Guesclin, les Condé, les Turenne n'ont jamais existé, qu'il ne s'est pas gagné une seule bataille avant celle de Marengo, et que les Français ne savaient pas porter l'épée avant qu'un petit Corse leur eût appris à s'en servir. Certes, il la manie fort bien, et s'il voulait s'en tenir là je serais un de ses plus ardents prôneurs. Mais il tranche du César, et si on n'y prend garde il ira droit au Néron. Déjà il ne marche plus que suivi de sa garde prétorienne, il a ses préfets de palais, ses officiers de service et une foule d'esclaves volontaires qui se disputent l'honneur de lui obéir; sa femme a des dames pour l'accompagner, et l'on a eu soin de les choisir parmi celles qui auraient pu exercer la même profession chez la feue reine.

»Les moeurs de cette nouvelle cour rappellent beaucoup celles des Romains sous l'Empire. Tout y cède à l'ambition, à l'amour des plaisirs; on n'y est point arrêté par les vieux préjugés, par les vaines considérations qui entravaient jadis les projets, les désirs coupables; on a tout simplifié. Par exemple, un homme en place aime la fille de sa femme; quoi de plus naturel? Il a besoin d'un héritier, il s'en fait un. La mère ne peut s'avouer; il faut lui assurer un sort honnête; on la fait épouser à son frère!

»On a quelques rivaux dont la gloire importune: on les fait assassiner ou juger, ce qui se ressemble beaucoup. Le mari trompé d'avance prend mal la plaisanterie: on a recours à une matrone chargée de faire les éducations des filles de la nouvelle cour, après avoir habillé l'ancienne, pour se procurer une jeune personne en plein rapport, et capable de perpétuer une famille régnante. L'épreuve réussit, et tout fait espérer dans l'avenir une guerre de bâtards digne de l'héroïsme paternel. On invente des crimes à ses amis; on fait du faste pour nos parvenus; de la religion pour les dévotes de notre faubourg; de la philosophie pour les patriotes; de l'étiquette pour les vieux courtisans; de l'égalité en paroles, de l'absolutisme en actions, et comme tout cela est recouvert d'uniformes brillants, de drapeaux de toutes les nations, et qu'en France on aime par-dessus tout les sabreurs heureux, Dieu sait où s'arrêtera leur char de victoire?… Il a bien franchi le mont Saint-Bernard, il ira sans peine des Tuileries au château de Versailles. Tout l'annonce, et je m'attends à voir renaître les sottises qui ont servi de prétexte aux massacres de la Révolution. Oui, croyez-moi, tout va ressusciter, sauf les victimes.

»Nous voici déjà revenus au Te Deum; la déesse de la Raison a laissé faire tant de folies qu'on l'a destituée: après avoir essayé de plusieurs cultes de fantaisie, on a reconnu que le bon Dieu était encore ce qu'il y avait de plus convenable à adorer, et notre vieille cathédrale a rouvert ses portes aux fidèles.

»Toutes nos autorités militaires et civiles jusqu'au ci-devant prêtre qui mène les affaires étrangères, jusqu'au ci-devant bénédictin qui invente des conspirations pour se donner le plaisir d'arrêter les conspirateurs, étaient convoqués à cet acte solennel dont la paix est l'occasion et l'ambition le vrai motif. N'est-ce pas ainsi qu'on faisait dans l'ancien régime?

»Vous pensez bien que ce retour à la religion n'est pas du goût de tout le monde, le général Augereau et le général Lannes ne se gênent pas pour fulminer à la houzarde contre ce qu'ils appellent les capucinades du grand vainqueur. Il a fallu un ordre pour les empêcher de descendre de voiture, lorsqu'ils se sont aperçus qu'on les conduisait à la messe, et l'on prétend que l'un d'eux est en pleine disgrâce, pour avoir répondu au maître qui lui demandait comment il avait trouvé la cérémonie:

»—Très-belle, mon général, il n'y manquait qu'un million d'hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que nous rétablissons.

»Le Parisien, facile à divertir, s'est fort amusé de voir un cardinal, envoyé par le saint-père, causer familièrement avec notre plénipotentiaire, avec cet abbé vendéen qui, faute de mieux, célébrait la messe sur un autel composé de cadavres républicains. Le peuple faisait tout haut de grosses plaisanteries sur la belle tenue des calotins, qui, par suite du pillage des églises, étaient habillés à neuf. Le retour des oraisons dominicales lui donnait l'espoir de rentrer bientôt dans son ancien calendrier, et de pouvoir célébrer la fête de Saint-Louis ou de la Sainte-Vierge, au lieu de celle de l'oignon ou du navet. Mais ce qui donnait beaucoup à penser, c'était le costume théâtral des héros de la cérémonie; ces habits écarlates avec des palmes d'or sur toutes les coutures, ce manteau espagnol, cette ceinture chevaleresque, ce chapeau à la Henri IV, dont le panache aux trois couleurs rappelait seul la république, faisaient naître de certaines idées qui pourraient bien se réaliser, en dépit des éloquents Brutus du Tribunat.

»Là ou règne la force, l'esprit n'a rien à faire, et chaque jour nous en donne une nouvelle preuve. Madame de Staël qui croyait, à bon droit, le sien irrésistible, a été cruellement détrompée l'autre soir. C'était au bal donné par l'ancien évêque d'Autun, en réjouissance de la paix et du triomphe de la sainte Église. La baronne a un fond d'enthousiasme qui devait nécessairement s'appliquer à la gloire du Petit Caporal. Aussi, après l'avoir entrepris de conversation, après lui avoir prouvé dans un langage brillant qu'il était le plus grand homme du monde, a-t-elle cru pouvoir hasarder une question sur la femme de ces temps modernes qui excitait le plus l'admiration du héros patriote.

»—Celle qui a fait le plus d'enfants, a-t-il répondu en lui tournant le dos.

»L'auteur de Delphine avait espéré mieux, et son enthousiasme s'est changé subitement en haine, ce qui nous vaut de ravissantes épigrammes sur ce qui se fait et se dit journellement de ridicule aux Tuileries et à la Malmaison. Décidément nos beaux esprits n'y seront plus admis, et nos auteurs dramatiques n'y seront pas mieux traités que les écrivains et les orateurs.

»On vient d'arrêter par ordre les représentations d'Édouard en Écosse. L'intérêt de la pièce en a causé la perte, le talent d'Alexandre Duval, le crédit de mademoiselle Contat, les prières de madame Bonaparte, tout a échoué contre la volonté d'un guerrier qui n'a peur de rien, si ce n'est des explications du parterre français.

»Il arrive encore pis à mon ami Emmanuel Du… On vient de l'exiler pour le plus innocent des opéras-comiques, ayant pour titre l'Antichambre[3], et pour tort, celui de représenter plusieurs fripons de laquais singeant leurs maîtres d'une manière tellement vraie que de grands personnages ont cru s'y reconnaître. C'est bien humble, direz-vous; mais c'est ainsi. Je devrais avoir ma part de cette disgrâce, car je suis coupable de quelques mauvais couplets de ce pauvre opéra, qui ne me semblait pas avoir jamais rien à démêler avec la politique et la police. Je dois, sans doute, cet excès d'indulgence de la part du sultan, à mon fils qui se bat dans son armée, et à mon frère qui se ferait tuer pour lui être agréable. Je ne partage ni le dévouement de l'un ni l'aveuglement de l'autre; mais je respecte toutes les illusions, celles de la gloire comme celles de la vanité.

[Note 3: Il a été donné depuis avec grand succès sous le titre de Picaros et Diegos.]

»A propos de vanité, la Harpe continue ses homélies académiques. Il cache son vieux bonnet rouge sous un capuchon monacal, dans l'espoir de faire oublier ses discours par ses sermons, ses chansons par ses cantiques, et ses rendez-vous grivois avec la célèbre gouvernante par la pénitence de lire mutuellement leurs ouvrages. Voici un quatrain improvisé en rêve, à la dernière séance du lycée républicain, par un des endormis du professeur:

  On disait autrefois proverbialement,
  Pour exprimer l'ennui, bâiller comme une carpe;
  Mais aujourd'hui l'on dit universellement:
  Bâiller comme un lycée aux sermons de la Harpe.

»Je n'ai pas la prétention de vous donner des nouvelles d'Adolphe de Rheinfeld. Vous lisez ses discours, ils vous en apprennent assez sur ce qu'il pense et ce qu'il vaut. Mais ce que vous ne pouvez savoir, c'est l'immense succès qu'ils obtiennent près de tout ce qui reste en France d'esprits supérieurs et de caractères indépendants. Ses ennemis prétendent que madame de Seldorf est au moins pour moitié dans tout ce qu'il dit de beau à la tribune. Cette calomnie donne raison à M. de Talleyrand, qui veut qu'un homme d'esprit n'aime jamais qu'une femme bête. Il est certain qu'on ne soupçonnera point madame Gr… de complicité dans les bons mots qu'il dit.

»C'est le jeune Lucien de la Menneraye qui se charge de vous remettre cette lettre. Sa qualité d'aide de camp, envoyé en mission près de notre ambassadeur à Londres, lui permet de cacher ce griffonnage sous ses dépêches diplomatiques. C'en est encore un de plus qui passe à l'ennemi. On comptera bientôt les gentilshommes non servants. Je me félicite d'être assez vieux pour échapper à cette fièvre de gloire, qui, ainsi que toutes les maladies, nous laissera plus faibles qu'avant. Ils lèvent les épaules en m'écoutant, ceux à qui je dis cela; ils me traitent de ganache, et pourtant vous verrez, vous qui êtes jeune, que la ganache avait raison.

»Ne montrez ces caquets à personne, pas même à l'aimable Ellénore. Sa gravité les prendrait mal; elle m'appelle le plus courageux des hommes frivoles, en imitation de ce bon de L… que madame de Staël appelle le plus gras des hommes sensibles. J'ai le tort, je l'avoue, de voir les choses comme les gens sous leur aspect comique; autrement on passerait sa vie à pleurer. Le fond de tout est si triste, qu'il faut bien rire de la forme. Mes sentiments n'en sont pas moins vifs et profonds, vous le savez mieux que personne, vous qui vous moquez si souvent de ma vieille tendresse.»

XXXII

Avec quelle joie Lucien de la Menneraye s'était vu choisi par MM. de Ségur pour être leur messager! comme il leur jura dans toute la bonne foi de son âme de se faire tuer plutôt que de se laisser prendre leurs lettres; avec quelle facilité il engagea son honneur, pour affirmer qu'il les remettrait lui-même à leur adresse! Et que son coeur battait lorsqu'il revit Ellénore! Entraîné par sa reconnaissance, il se précipita à ses genoux et couvrit ses mains de baisers, sans être intimidé par la présence du prince de P… de madame Delmer et de lord B… qui le regardaient, en souriant de cette singulière entrée.

—Pardon, dit-il, mais toutes mes adorations ne sauraient m'acquitter.
Je lui dois tant!

Et Lucien allait poursuivre le récit des obligations qu'il avait à Ellénore, lorsqu'elle s'empressa de l'interrompre, en lui faisant compliment sur son uniforme et sur la manière dont il le portait.

—Vous l'aviez ordonné, reprit-il, je ne pouvais plus servir que dans la grande armée; je tâcherai d'en être un des meilleurs officiers. Il est si facile de se distinguer quand on a pour but de vous plaire, de vous entendre dire, après quelque action d'éclat: Je ne me repens pas de lui avoir sauvé la vie.

Il fallut qu'Ellénore eût recours à toute son autorité pour empêcher Lucien de continuer sur ce ton. Sans paraître offensée des déclarations naïves, des expressions passionnées du jeune aide de camp, elle crut plus sage et de meilleur goût de le traiter comme un enfant.

—Je ne doute pas des prodiges qui doivent naître d'une reconnaissance si passionnée, dit en riant Ellénore; j'y compte même pour votre gloire et pour la mienne; mais comme tout le monde ne saurait partager notre confiance et notre vif intérêt sur ce point, je vous engage à n'en pas ennuyer mes amis. Parlez-leur de cette belle France, si longtemps livrée aux jacobins; dites-leur ce qu'on doit conclure des avis contraires qui nous parviennent et nous montrent les mêmes événements sous des aspects si différents, qu'il est impossible de découvrir le vrai à travers tant d'admiration ou tant d'ironie.

—Le vrai? rien que cela? reprit gaiement Lucien; vous n'en demandez pas davantage? Comme si le vrai d'un parti était celui d'un autre. On passe sa vie entre tous ces vrais sans savoir celui qu'il faut croire. Mon grand-père dit que Bonaparte n'en a pas pour six mois à commander en France; mon général lui assure des siècles de puissance absolue pour lui et ses descendants. Le vicomte de Cas… l'oracle des émigrés récalcitrants, leur prédit que le vainqueur de Marengo, sans cesse exposé aux machines infernales des Vendéens ou aux poignards des terroristes, succombera inévitablement à de tels ennemis. Aux yeux des royalistes, c'est un usurpateur; à ceux des républicains, un tyran; des bourgeois, un libérateur; des soldats, un dieu armé pour la gloire de la France. Faites-vous donc une juste opinion sur lui à travers tant d'arrêts contradictoires; mais qu'importe ce qu'on doit penser des gens et des choses, lorsqu'on n'y peut rien changer. Le mieux est de les accepter sans chercher à les comprendre; de fixer les regards sur un seul point afin de n'être point offusqué par les objets désagréables semés çà et là dans l'existence révolutionnaire; que ce soit pour la royauté, ou pour la liberté, il y a toujours du plaisir à se battre pour un grand général.

—C'est fort bien, dit le prince de P…; mais lorsqu'il signe sa paix avec tout le monde, il ne vous laisse plus que l'honneur de lui faire votre cour.

—Ah! je ne m'effraie pas de son repos; il aime trop la poudre à canon pour s'amuser longtemps des douceurs de la paix. Quand j'entends ses promesses, ses beaux discours sur sa résolution de maintenir la bonne intelligence entre l'Europe et nous, il me semble que je fais le serment de ne plus adorer celle…

—Grâce au ciel, les destins de la France ne dépendent pas d'une tête aussi folle que la vôtre, interrompit Ellénore, impatientée de voir Lucien tout ramener à son idée fixe. Répondez à nos questions sur ce qui se passe à Paris sans y mêler vos commentaires.

—Est-il vrai que les actrices du Vaudeville profitent des pièces en l'honneur de la paix, pour chanter le rétablissement du culte? demanda le prince de P…

—Oui, mon prince, Mimi chante avec un sourire gracieux et un désintéressement tout particulier des couplets dont voici le refrain:

  Notre bonheur est accompli
  Voilà le culte rétabli.

On récite dans tous les lycées des vers sur cette grande restauration. Les dévots se réjouissent, les philosophes font la grimace; l'un d'eux prétendait l'autre jour que le curé et le vicaire de sa paroisse disaient de lui:

Puisqu'il ne croit qu'en Dieu, c'est sans doute un athée[4].

[Note 4: Raboteau. Les Partis, pièce de vers lue au lycée de Paris.]

Les éternels frondeurs disent que le Petit Caporal ne pouvant plus se livrer aux plaisirs de la guerre, s'amuse à jouer à la chapelle; ils voient déjà l'inquisition régner dans notre pays et les auto-da-fé remplacer la guillotine. Chacun juge les événements d'après ses intérêts, ses préjugés. Ma mère pleure de joie lorsqu'elle lit mon nom dans le Moniteur à propos d'une victoire; mon grand-père dit que je me déshonore en servant l'usurpateur. Je suis accablé tour à tour de félicitations, d'injures, sans m'enorgueillir ni m'offenser des unes ni des autres, car ma destinée, un mot d'elle en a disposé, ajouta Lucien en montrant Ellénore. Je n'en ai plus la responsabilité; vivre pour justifier sa charité, sa protection, consacrer la vie que je lui dois à lui faire honneur, à lui obéir, à…

—Eh bien, taisez-vous, interrompit brusquement Ellénore, ne revenez pas sans cesse sur une idée qui m'importune, et dont mes amis se moquent avec raison, ou je ne vous recevrai plus.

—C'est montrer trop de sévérité, dit madame Delmer; les sentiments exprimés tout haut ne méritent pas tant de colère.

—Ah! vous croyez que ceux qui débordent du coeur ne le remplissent pas, reprit Lucien avec dépit; c'est bien récompenser ma confiance.

—Je crois que vous êtes fort aimable, fort épris, fort imprudent, et que c'est vous rendre service que de vous engager à mieux dissimuler vos opinions, vos impressions et vos passions; sans compter que les aveux à visage découvert sont embarrassants pour ceux qui les écoutent comme pour celle qui les reçoit, et que c'est risquer de déplaire.

—Ah! merci mille fois de m'éclairer sur ce tort; je n'y retomberai plus, je vous jure! Lui déplaire! grand Dieu! mieux vaudrait mourir!

—Belle conversion, ma foi! dit le prince; allons, répondez-nous sans commentaires, autrement votre rondeau sentimental reviendra sans cesse. Est-il vrai que votre mère, après avoir caché et nourri, dans un coin de votre château, le vieux curé de votre village, l'a réinstallé dans sa petite église, à la grande satisfaction de ses paroissiens?

—Certainement, et ce fut un beau jour que celui où il leur dit de nouveau la messe; la plupart d'entre eux l'avaient cru guillotiné, et sa résurrection leur a paru un coup du sort. Cela a été partout de même: car si les moines avaient laissé de mauvais souvenirs, les curés de campagne étaient regardés comme autant de providences par leurs ouailles, et leur retour a fait bénir le premier consul.

—Vraiment, il faut bien qu'il s'occupe à quelque chose; il n'en fait pas moins pour le profane. Les théâtres l'intéressent encore plus que l'Église. Il vient, dit-on, d'appeler Paësiello à Paris pour y faire la musique d'un opéra, comme si Chérubini, Méhul et tant d'autres n'étaient pas ici!

—Il sait ce que produit la rivalité.

—C'est sans doute pour désespérer Houdon qu'il vient de faire venir le célèbre Canova à Saint-Cloud?

—Non; c'est pour faire son buste. Je l'ai vu commencer, et c'est admirable.

—Fort bien. Il s'élève à lui-même des statues, reprit le prince avec ironie.

—Nous lui en éviterons la peine.

—Porte-t-on toujours des résilles? demanda madame Delmer.

—L'amour du grec s'apaise un peu, la tunique fait place à la robe et je connais de jolies femmes qui reprennent les corsets. Les artistes s'en plaignent, mais tout le monde ne s'en plaint pas.

—Et les cravates de vos incroyables, sont-elles toujours ridicules?

—Qu'appelez-vous ridicules? N'est-ce pas l'exagération à la mode? Croyez-vous cet énorme chapeau qui vous fait une tête hors de toute proportion avec votre belle taille, moins étrange que ce drap de mousseline dont nos élégants entourent leurs cols et dont les pointes aiguës menacent tous les yeux?

—Point de commentaires, ils vous sont interdits; parlez-nous de ce qui fait aujourd'hui le sujet des conversations de Paris, grands événements à part, dit Ellénore.

—Ah! vous voulez des caquets! Eh bien, le spirituel, le charmant M. de
M… s'est séparé de sa femme.

—De la duchesse de F…, de cette enchanteresse dont la beauté, l'esprit et la gaieté auraient séduit un saint?

—Oui, mais un aimable mauvais sujet est plus difficile à captiver.

—Je ne suis pas surprise de cette rupture, dit madame Delmer. En s'enfermant pendant deux grandes années dans leur amour sans se permettre la moindre distraction, ils ont épuisé jusqu'à leur dernier battement de coeur. Que vont-ils faire à présent de ce tombeau élevé de leurs propres mains à l'unique enfant né de cette courte union, à ce marbre funéraire qui attriste le jardin de notre amie madame de C… Avec des caractères et des sentiments légers, on devrait éviter l'épigramme du monument!

—Ils vont se consoler chacun de leur côté, dit le prince; ils ne sont pas si dupes que de s'ennuyer et se regretter. La société y gagnera; ils dépensaient leur esprit entre eux deux, ils le dissiperont avec tout le monde.

—Et l'ouvrage de notre gentilhomme breton fait-il quelque bruit?

—Il fait fureur. Attaqué par les philosophes, vanté par les sages, défendu par les femmes, et lu par tout le monde, il a placé subitement M. de Chateaubriand au sommet de notre littérature. Les académiciens lui reprochent sa poésie; les hypocrites, son éloquence passionnée; les sots ou les envieux lui font un crime de chacune de ses beautés; ce qui n'empêche pas le vrai public, celui qui fait les réputations, de l'admirer avec enthousiasme. Pourtant, si j'osais risquer un petit commentaire, je dirais qu'il est cruel pour des pauvres adorateurs de se voir tout à coup sacrifiés à l'amour extatique inspiré par le talent d'un auteur improvisé. Il n'est pas aujourd'hui un mari, pas un amant qui n'ait raison d'être jaloux de l'auteur d'Atala, et il n'est pas de gloire que la sienne n'importune.

—Je m'en réjouis, dit Ellénore; car je suis fière de son amitié et de mon innocente complicité dans ses succès.

—Vous le voyez! reprit Lucien avec impatience, il n'est indifférent à aucune jolie femme. Il n'en est pas une qui ne mette avant tous les plaisirs celui de le lire ou de causer avec lui.

—Je fais bien pis, dit en souriant Ellénore; je lui prépare de nouveaux triomphes.

—Comment cela?

—En lui rapportant dans mes chiffons les manuscrits qu'il a laissés ici chez son éditeur, et qui doivent compléter son grand ouvrage sur le Génie du christianisme. Nous avons pensé qu'on n'irait pas les chercher là.

—Et si la police les saisit, s'il se trouve parmi tant de pages chrétiennes quelque chapitre trop royaliste on vous emprisonnera; mais cette idée vous charme, dit Lucien avec dépit; souffrir pour le poëte de Dieu! quel honneur!

—C'est notre travers à nous autres femmes, d'aimer à nous compromettre pour le talent persécuté.

—Eh bien, l'on vous ménage plus d'un plaisir, reprit M. de la Menneraye, car on parle de la destitution et même de l'exil de plusieurs tribuns récalcitrants à la tête desquels est M. de Rheinfeld.

A ces mots, Ellénore rougit, et n'entendit plus rien de la conversation qui s'établit sur la vaine opposition de nos plus grands orateurs, sur le pouvoir illimité de Bonaparte, sur cette éloquence dénigrante, soupçonneuse qui faisait dire à la marquise de Coigny «à force de taquiner ce brave Bonaparte, ils en feront un tyran malgré lui.»

Le même nom qui venait de plonger Ellénore dans une si profonde rêverie, l'en sortit tout à coup.

—Heureusement pour M. de Rheinfeld, reprit Lucien, le voilà obligé de s'absenter de Paris quelque temps et de faire trêve à ses discours pour se consacrer tout entier à consoler l'illustre veuve.

—Quoi! M. de Seldorf?

—Est mort subitement dans une auberge en venant rejoindre sa femme au château de L… C'est un coup de sang qui rend madame de Seldorf libre et M. de Rheinfeld esclave, car l'obstacle détruit, il lui faudra subir plus de bonheur qu'il n'en veut.

—Au fait, cet excellent baron ne les contrariait pas, et j'ai dans l'idée qu'Adolphe le regrette de tout son coeur, dit madame Delmer. Puis prenant pitié du trouble d'Ellénore, elle congédia les visiteurs sous un prétexte, et laissa son amie livrée sans contrainte à toutes les réflexions, les suppositions que cette dernière nouvelle devait faire naître.

XXXIII

Une lettre d'Adolphe à madame Delmer arriva à propos pour calmer l'esprit d'Ellénore. Il avait trouvé plus convenable d'instruire la première de son prochain départ pour le château de L…, et des soins que réclamait de son amitié le deuil de madame de Seldorf. En faisant passer cet avis par un tiers, il avait obéi à un de ces scrupules de conscience si impérieux dans toutes les fausses positions.

Ellénore l'aurait blâmé d'en agir autrement envers une personne dont il avait reçu tant de preuves d'intérêt; et pourtant, l'idée des soins qu'il donnait à la baronne lui était si désagréable, qu'elle cherchait sincèrement à s'en affranchir; mais, que peut la volonté d'esprit contre la faiblesse du coeur?

Ellénore sentit si bien la nécessité de combattre la sienne, même après s'être flattée de la gouverner, qu'elle désirait parfois être moins insensible à l'amour de Lucien, à cette passion si franche, que rien ne décourageait, et dont le monde devait bientôt l'obliger à faire le sacrifice. La vie retirée qu'elle mena pendant tout l'hiver à Londres fut bientôt calomniée; on l'expliqua par le plaisir qu'elle avait de recevoir tous les jours M. de la Menneraye. C'était un avantage qu'il partageait avec plusieurs graves amis de madame Mansley; mais on se garda bien de parler de ceux-ci. D'ailleurs, n'était-il pas le plus aimable, et partant le plus aimé! Ces méchants bruits parvinrent aux oreilles de M. de Savernon; il adressa quelques reproches timides auxquels Ellénore trouva plus simple de répondre par son retour en France.

Le chagrin de se séparer de son enfant lui parut une justification suffisante: et puis, s'il faut l'avouer, elle éprouvait un véritable soulagement à se voir soupçonner à faux.

Lorsqu'elle revint à Paris, avec madame Delmer, la paix touchait à sa fin. Le consulat à vie, l'institution de la Légion d'honneur, le rappel des émigrés, les préparatifs de guerre occupaient tous les esprits. Les frondeurs ne tarissaient pas en épigrammes, en bons mots sur les décrets de la prétendue république, sur la toute puissance du dictateur. Insensible à ce que son génie inventait pour la gloire, pour le bonheur de la France, ils épiaient ses fautes pour les dénoncer, et les exagérer aux yeux de la nation; ils lui créaient des difficultés à vaincre dans ses projets d'améliorations, et le forçaient, par leur opposition constante, harcelante, à redoubler d'autorité pour se défendre.

—Avant de les poignarder, disait M. Daru, ce sont les Brutus qui font les Césars.

En effet, la mauvaise humeur du petit nombre de républicains échappés à la guillotine n'a pas peu contribué à changer la toge consulaire en manteau impérial.

Parmi tant d'édifices écroulés sous la Révolution et relevés par le Consulat, ce qui frappa le plus Ellénore, ce fut la résurrection complète de la société parisienne, avec ses lois, avec ses usages, ses préjugés et ses ridicules; sauf quelques exceptions en faveur des parvenus dont la fortune était un droit à toutes les places et à tous les salons, on commençait à discuter les titres à la considération, au plus ou moins d'égards, de déférence. Les rangs se reprenaient tacitement. La hiérarchie militaire semblait autoriser celle de l'ancienne noblesse, et le vieux bon ton exerçait une action despotique dans toutes les sociétés qui visaient à l'élégance.

Chaque salon avait son oracle de l'ancien régime, son duc de Lauzun. C'est lui qui, du fond de sa pauvreté, dirigeait le luxe des nouveaux enrichis; qui leur apprenait la simplicité recherchée, l'indifférence apparente pour tous les grands intérêts; la bonne grâce dans l'égoïsme; la politesse dédaigneuse; enfin, le savoir-vivre, dont l'ignorance attirait aux puissances du jour tant d'épigrammes offensantes et de couplets moqueurs.

La prétention au retour des ci-devant usages devait naturellement ramener les abus de cet ancien code de galanterie si favorable aux fantaisies, aux aventures amoureuses, et si rigoureux pour les grandes passions.

La cour de madame Bonaparte, composée primitivement de quatre femmes très-estimables, s'augmentait chaque jour par de nouvelles présentations qui provoquaient de singuliers débats sur la conduite des femmes, ambitieuses de se montrer au cercle des Tuileries. D'abord celles dont les maris étaient utiles au premier consul, soit à l'armée, soit au conseil, étaient reçues de droit et malgré tout. On rachetait cet excès d'indulgence par une sévérité souvent injuste, et même burlesque, surtout lorsque l'on comparait les inconséquences reprochées aux femmes exclues, avec les torts si graves des femmes admises.

Quand la pruderie, prenant un faux air de vertu, parvient à faire discuter dans le monde les intérêts de la morale, chacun prend leur parti: il faut être si pur pour oser parler contre, pour braver les quolibets méchants en défendant une pauvre égarée, une innocente victime de la corruption, de la trahison des hommes!

Ellénore ne resta pas longtemps sans s'apercevoir du changement qui s'était opéré dans la société pendant son absence; elle avait reçu de la sienne un accueil fort gracieux; mais à travers les démonstrations les plus polies, les plus amicales, elle avait deviné une sorte d'embarras dont elle n'osait s'avouer la cause. En effet, ses amies, dont le dévouement pour elle était le même, tourmentées de l'idée de ne pouvoir faire partager l'estime qu'elles lui portaient aux personnes qui la jugeaient d'après les bruits répandus sur son compte, cherchaient à ne pas la mettre en contact avec ses détracteurs. L'impossibilité de ramener leur opinion à plus de justice donnait à chaque maîtresse de maison où se trouvait Ellénore la crainte trop fondée de voir arriver quelque parente, ou amie, ou simple connaissance, dont la pruderie se trahirait par quelques procédés humiliants pour madame Mansley. Il naissait de ce bon sentiment une contrainte visible qui empoisonnait le charme de toutes ses relations.

Madame Talma seule conservait avec Ellénore ce parler franc, dénué de toute arrière-pensée, qui semblait se continuer comme pour mieux faire sentir la retenue qui gênait les autres conversations. La position de madame Talma expliquait cette différence. Les femmes de bonne compagnie qui venaient chez elle avaient d'avance sacrifié les susceptibilités d'une austérité sévère aux charmes d'un esprit ravissant, à l'estime d'un caractère noble, et souvent à la reconnaissance d'un éminent bienfait. D'ailleurs, l'âge de l'aimable Julie, les hommages que n'avaient cessé de lui rendre toutes les illustrations du siècle, et qui faisaient de son salon le rendez-vous des célébrités de l'ancien et du nouveau régime, justifiaient l'oubli des erreurs de sa jeunesse. Mais la beauté d'Ellénore était présente, on ne pouvait lui faire grâce; et comme on s'avoue rarement les véritables motifs qui portent à traiter froidement une personne dont on avait accepté la situation, sa société libérale lui reprocha ses relations avec les royalistes, et ceux-ci allèrent jusqu'à lui faire un crime de sa reconnaissance envers la société républicaine à laquelle elle devait sa liberté et celle de ses amis.

Dès que la paix fut rompue, les événements se succédèrent avec rapidité, et le gouvernement prit une attitude d'autant plus imposante qu'il se servait de tous les pouvoirs pour assurer le sien. Le clergé se vit tout à coup en crédit dans la personne de l'évêque de Malines et dans celle du cardinal de Belloy, archevêque de Paris. Cette mesure, d'une politique savante, avait rappelé un grand nombre de familles émigrées. Le service divin était rétabli dans toute sa pompe et aux jours fixés par l'ancien calendrier. Le nouveau avait disparu avec les décades et le titre de citoyen, auquel Bonaparte avait substitué celui de monsieur dans sa lettre aux cardinaux, archevêques et évêques de France. Ce retour à la dévotion et aux anciens usages, tourné en dérision par les frères d'armes du premier consul, ne s'effectuait qu'avec timidité. Les prêtres eux-mêmes, encore terrifiés par le souvenir des traitements barbares qu'ils avaient eu tant de peine à éviter, confessaient en secret leurs pénitents, et dissimulaient par-dessus tout l'influence qu'ils exerçaient toujours dans la plupart des anciennes familles. Ellénore en eut un exemple frappant.

A mesure que la société se reconstituait et faisait passer ses différents membres par le scrutin de l'opinion, Ellénore, ayant chaque jour plus à s'en plaindre, s'en tenait éloignée le plus possible, et prolongeait son séjour à la campagne fort au delà de la belle saison.

Un matin, qu'elle s'abandonnait, solitaire, à ses tristes rêveries, on vint lui annoncer la visite de deux soeurs de charité qui, bien que dans un costume bourgeois, étaient munies de toutes les attestations des chefs de leur ordre, et d'une lettre du curé de Saint-Sulpice. Pensant qu'il s'agissait de quelques pieuses aumônes, madame Mansley s'empressa de les faire entrer et de les encourager dans leur mission par l'accueil le plus affectueux. A peine assise, la plus âgée des deux soeurs lui remit un billet, en lui expliquant comment, n'ayant pas grande confiance dans les messagers de campagne, M. le curé les avait chargées de sa commission, et du soin d'insister beaucoup près de madame Mansley, pour la déterminer à se rendre à sa prière. Ellénore lut:

«Madame, une personne qui pense que vous la devinerez, vous prie instamment de vous rendre demain, mardi soir, pendant le salut, à Saint-Sulpice. Le bedeau sera à la porte, et vous conduira, à la vue de cette lettre, dans la petite chapelle où vous êtes attendue, pour rendre le repos à une âme que le Seigneur a daigné rappeler à lui.

«Soyez bénie, etc., etc.

«V. M., curé de Saint-Sulpice

Ellénore, ne comprenant pas ce mystère, questionna les soeurs, mais sans pouvoir en tirer aucun éclaircissement. Elles ignoraient elles-mêmes qui la réclamait; elles savaient seulement que M. le curé attachant la plus haute importance à cette démarche de la part de madame Mansley, leur avait enjoint de l'obtenir au nom de Dieu.

—Je ne saurais me faire une idée, dit-elle, mes chères soeurs, de ce que M. le curé de Saint-Sulpice peut attendre d'important d'une humble pécheresse telle que moi; j'ai peur qu'il n'y ait quelque erreur… d'adresse.

—Oh! non, madame; voici l'itinéraire écrit par M. le curé lui-même, et que notre cocher de remise a suivi exactement.

—Montrez-le-moi, reprit Ellénore, espérant reconnaître l'écriture. Mais c'était celle du curé. Enfin, ajouta-t-elle avec embarras, ne pourriez-vous me donner quelque indice sur l'âge… la… condition de la personne qui veut me voir?…

Elle n'osait en demander davantage, et c'eût été inutile; soit ignorance ou discrétion, les soeurs ne dirent pas un mot qui pût diriger ses conjectures; elles la laissèrent dans un vague douloureux, car les gens accoutumés à des malheurs qu'ils ne devaient pas prévoir, ne croient plus aux surprises agréables. Il lui était défendu de chercher à s'éclairer par des informations, l'entrevue de la chapelle devant rester secrète.

C'est un fardeau très-lourd que celui d'une pensée inquiétante dont on ne peut parler. Ellénore attendait ce jour-là quelques personnes à dîner, entre autres madame Delmer, à qui elle aurait voulu confier ses suppositions, les plus raisonnables du moins; car pour celles où se trouvait le nom d'Adolphe, à peine osait-elle se les avouer à elle-même.

Enfin, le moment de se rendre à Saint-Sulpice arrivé, Ellénore, vêtue d'une robe noire et son voile baissé, entre dans l'église. Saisie d'une émotion invincible, elle s'agenouille pour demander à Dieu de la protéger, de la guider surtout dans ce qu'on attend d'elle en cette circonstance mystérieuse. En se relevant, elle voit le bedeau s'approcher d'elle.

—Madame n'a-t-elle pas une lettre à me montrer? demande-t-il à voix basse.

—Ah! je l'oubliais, répondit Ellénore, et elle suivit le bedeau jusqu'à la grille du choeur; là, il la pria d'attendre un instant, et il entra dans la chapelle érigée à la Vierge, et où se trouve un confessionnal.

Il y a dans l'aspect imposant d'un temple, dans le silence, le recueillement qui l'habitent, un secours contre toutes les agitations. Ellénore en ressentit bientôt l'effet, et, confiante dans la bonté divine, elle pensa qu'elle n'était appelée dans la maison du Seigneur que pour une bonne action.

On venait d'entonner les cantiques qui suivent le salut; l'orgue y mêlait ses accords harmonieux. Les cierges nombreux qui éclairaient le centre de l'église rendaient encore plus obscures les parties restées dans l'ombre. Le bedeau ouvrit une grille à hauteur d'appui qui servait de clôture à la chapelle, puis il fit signe à madame Mansley de s'asseoir et retourna vers la porte de l'église.

Lorsque les yeux d'Ellénore furent accoutumés à l'espèce de crépuscule que répandait sur les objets environnants une lampe sépulcrale suspendue à la voûte, elle aperçut la taille et le bas de la robe d'une femme agenouillée dans le confessionnal. Le son d'une voix grave, mais comprimée, bourdonnait à travers les chants aigus qui faisaient retentir l'église entière. La crainte d'entendre sans le vouloir quelques-uns de ces mots que proférait cette voix sévère, et peut-être aussi le trouble qui l'empêchait de rester en place, engagèrent Ellénore à s'éloigner du confessionnal. A peine se fut-elle levée pour aller de l'autre côté de l'autel, qu'elle se sentit arrêtée par deux mains tremblantes, et qu'une femme se jeta à ses genoux en s'écriant:

—Pardon, pardon, mademoiselle; je vous ai fait bien du mal; je m'en accuse, je m'en repens; aurez-vous la cruauté de me refuser ce pardon, sans lequel je ne puis obtenir celui du ciel.

—Vous, à mes pieds, madame, se peut-il? disait Ellénore en relevant la duchesse de Montévreux.

—Oui, la religion le veut, et la reconnaissance aussi, car je viens d'apprendre à l'instant que ma liberté, ma fortune, mon fils, c'est à vous que je les dois; aussi n'hésité-je pas à m'humilier devant vous.

—C'est inutile, madame, je ne me souviens plus que de vos bontés pour mon enfance.

—Non, vous voulez en vain m'adoucir la pénitence; M. le curé l'a exigé. C'est à ce prix seulement qu'il m'accordera son absolution, et vous disposez en ce moment de mon repos dans ce monde et dans l'autre.

Ellénore, déjà vivement émue par la présence inattendue et la démarche de la duchesse de Montévreux en cherchait l'explication dans son discours pieux, et s'étonnait d'une conversion si prompte. Le curé la voyant hésiter à répondre, crut qu'elle se refusait à la prière de la duchesse, et sortit du confessionnal pour venir affirmer le sincère repentir de madame de Montévreux.

—Je suis garant de ses regrets, de sa piété, ajouta-t-il. Mais, à votre tour, madame, ne soyez pas sans miséricorde. Imitez Dieu dans sa clémence, pour qu'il vous pardonne aussi. Nous sommes tous pécheurs!

—Ah! madame la duchesse, avez-vous pu douter de mon bonheur à retrouver votre bienveillance, à quelque prix que ce fût? dit Ellénore en tendant la main à madame de Montévreux.

—Que le Seigneur vous récompense pour le poids dont vous allégez ma conscience, pour l'extinction de ce remords qui me fermait les portes du ciel; car depuis que la lumière céleste est descendue en moi, depuis que, punie par les vanités du monde de tous les péchés qu'elles m'avaient fait commettre, je m'étais consacrée à remplir exactement tous les devoirs de ma religion, vous étiez le seul obstacle à mon salut. Grâce à vous, je mourrai tranquille.

En parlant ainsi, la duchesse portait la main d'Ellénore à ses lèvres, et celle-ci s'efforçait de retirer sa main.

—Non, disait la duchesse en la retenant, il faut m'humilier, la religion l'ordonne.

—Ah! mon Dieu, seriez-vous malade! s'écria Ellénore, sans penser à ce que cette exclamation pouvait dire.

—Non, reprit la duchesse, frappée de l'effroi qu'inspirait sa conversion, vous croyez qu'un tel repentir ne peut venir qu'avec la mort? Détrompez-vous. J'espère vous prouver longtemps encore que le bonheur de prier Dieu est le premier de tous, et le rétablissement de l'église le premier de nos devoirs. Dieu ne nous a laissé survivre à tant d'horreurs, d'impiétés, que pour aider à relever ses autels, que pour seconder les serviteurs de son culte. Le mérite de le rendre à son ancienne splendeur peut seul nous absoudre du crime de l'avoir laissé profaner. Unissez-vous à nous pour accomplir cette oeuvre divine, revenez à Dieu, Ellénore, renoncez aux vaines joies de ce monde, que vous avez déjà payées par tant de malheurs, et qui vous conduiront peut-être au remords, à la dégradation; abjurez tous les amours qui font souffrir pour le seul qui remplisse l'âme d'une éternelle béatitude. Croyez en ma ferveur, soyez toute à Dieu.

—Oui, je vous le jure, je m'y consacrerai tout entière dès que j'en serai digne, dit Ellénore d'un ton solennel; mais quand il en sera temps, la divinité, qui lit dans mon coeur, le guidera vers elle. Adieu, priez pour moi.

Ellénore sortit de l'église aussi troublée qu'elle y était entrée, mais par des idées bien différentes: pénétrée d'admiration pour le sentiment religieux qui avait triomphé de l'orgueil de la duchesse de Montévreux, elle se demandait si ce retour au bien était dû à l'effroi de l'enfer ou à l'attrait de la vertu? si c'était l'oeuvre des prêtres ou du repentir? ce qu'elle pouvait espérer en sa faveur d'une conversion si prononcée? Et la réflexion l'amena bientôt à conclure que madame de Montévreux, ne pouvant plus être coquette venait de se faire dévote, ce qui n'empêche pas toujours de rester fière et prude.

XXXIV

La fin de l'hiver étant devenue fort rude, les amis d'Ellénore la supplièrent de revenir à Paris par pitié pour le froid qui les gelait en allant la voir. Elle ne pouvait leur faire un plus grand sacrifice; car la société, devenant chaque jour plus sévère pour elle, lui inspirait un vrai désir de la fuir; et s'il faut l'avouer, la certitude de n'y pas rencontrer Adolphe dépeuplait à ses yeux les plus agréables salons de Paris.

Cependant, à peine la sut-on de retour en ville que tous ceux qui la connaissaient s'empressèrent de la visiter, les uns par un véritable intérêt, les autres par pure oisiveté.

Le retour de la guerre changeait la position des émigrés, rentrés en grand nombre pendant le peu de temps qu'avait duré la paix. Tant que tous les gouvernements étrangers acceptaient le sien, Bonaparte voyait la cause des Bourbons sans appui, et les émigrés sans moyen de les remettre sur le trône. L'Angleterre reprenant les armes contre la France, devait chercher à l'inquiéter de toutes manières, et lui créer des conspirateurs dans tous les partis. La conjuration de Georges Cadoudal ne laissa aucun doute au premier consul sur le sort que lui réservaient les royalistes: leurs projets d'assassinat bien prouvés, il se crut le droit de sévir contre de tels ennemis; malheureusement, trompé par de faux rapports, il enveloppa dans sa vengeance un innocent dont la mort a été le plus grand chagrin de la vie de Napoléon.

Rien ne saurait donner une idée des agitations de la société de Paris à cette époque. Le besoin de s'amuser, de profiter des avantages d'un gouvernement fort, éclairé, et surtout très-généreux pour ceux qui s'attachaient à lui, avait déjà conduit au cercle des Tuileries un grand nombre des habitués de Versailles; de vieux colonels royaux s'y trouvaient à côté de nos soldats parvenus, et la grande coquette du salon de madame Bonaparte aurait pu l'être de celui de la reine. Tous ceux qui portaient une épaulette regardaient en pitié ce qu'ils appelaient les pékins de la cour consulaire, et les anciens gentilhommes riaient des manières grotesques de plusieurs de ces courtisans guerriers. Au milieu de ces contrastes, et comme pour les faire mieux ressortir, on voyait des groupes de républicains pervertis ou convertis, selon qu'ils étaient jugés par le public ou le premier consul. Ceux-là étaient pour la plupart des gens de talent qui auraient préféré un gouvernement libéral à un état despotique, mais chez qui la crainte de vivre sans emploi, sans succès, sans fortune, faisait taire l'opinion. A la tête de cette troupe d'apostats politiques marchaient quelques terroristes, dont on oubliait les exploits sanguinaires, en voyant leurs victimes paraître ne pas s'en souvenir. C'était un conflit d'ambitions actives, de vanités renaissantes, de haines sourdes, de camaraderie ostensible, de malveillance et de flatterie envers le pouvoir qui amenait chaque jour quelque scène piquante. On avait gardé de la Révolution le goût de discuter sur les mesures du gouvernement; on parlait très-haut et très-mal des projets ambitieux de Bonaparte; sa police ne le lui laissait pas ignorer et se croyant placé entre la nécessité de sévir ou de succomber, il se décida pour la sévérité. Moreau, compromis dans la conspiration de Georges et de Pichegru, fut arrêté. On ne vit dans celle mesure qu'un acte de rivalité belliqueuse. Les propos du public à cette occasion devaient exciter la colère du premier consul. Il eut la faiblesse d'y céder.

Les gens d'esprit qu'il employait, et dont il était à la fois la terreur et la dupe, avaient deviné dès longtemps le but de ses efforts, et ne s'inquiétaient que de la route à lui faire prendre pour y arriver. L'important pour eux était de ne pas être sacrifiés à un traité quelconque. Connaissant l'étendue du génie de Napoléon et combien il lui serait facile de se passer d'eux, combien chaque jour ajoutant à sa gloire, diminuait de leur crédit et relâchait les liens que la Révolution avait formés entre eux, ils en rêvaient d'autres. Ceux de l'amitié, de la supériorité, de la confraternité étant impossibles, ils eurent recours à ceux de la complicité. Le plus fin de tous, se rappelait le mot du duc de L… parlant d'un aimable roué de la vieille cour:

«C'est un ami charmant, je l'aime de tout mon coeur; mais nous ne sommes vraiment liés que par nos mauvaises actions.» Il pensa qu'en effet c'était s'assurer à jamais la protection de Bonaparte, que de l'aider dans une injustice sanglante, dans un de ces coups de parti qui ne permettent plus de conciliation, et qui attachent pour toujours les valets qui l'ont conseillé au maître qui l'a laissé faire.

M. de Savernon entra un matin chez Ellénore en disant:

—Je vous devais ma rentrée en France, la fin d'un exil insupportable, et je vous rendais grâce chaque jour d'un si grand bienfait. Eh bien, il faut y renoncer. Il n'est plus possible de vivre ici pour être témoin des horreurs qui s'y commettent. Ce Robespierre à cheval en veut décidément au trône de Louis XIV, et se propose d'exterminer tous ceux qui y ont des droits légitimes. Il vient de faire enlever le duc d'Enghien, au moment où vivant modestement hors de France, à Altenheim, il repoussait avec horreur la proposition qui lui avait été faite de soudoyer un assassin du premier consul; au moment où perdant tout espoir de voir les Bourbons recouvrer le pouvoir, il se consolait dans l'amour des malheurs de sa famille.

—Le duc d'Enghien arrêté, s'écria Ellénore, et sous quel prétexte?

—Comme complice de Pichegru: mensonge atroce et suffisamment prouvé par la tranquillité du prince à attendre les gendarmes de Bonaparte, lorsqu'il lui aurait été si facile de s'enfuir à la nouvelle de l'arrestation de ses soi-disant complices. Mais ce bruit, répandu pour contenter la populace, n'abuse personne. Le prince est à Vincennes, où, pour s'en débarrasser plus vite, on va le soumettre à un conseil de guerre. Après lui viendront tous ceux qui étaient attachés aux Bourbons par leurs places, leurs intérêts, leurs sentiments, et ce sera une nouvelle terreur, coiffée d'un bonnet de grenadier au lieu d'un bonnet rouge. Il faut partir pendant qu'on le peut encore, avant que les fusillades aient remplacé la guillotine.

—Ah! mon Dieu! dit en entrant le comte de Ségur, qui peut te donner de semblables idées?

—Ce qui se passe, et ce qu'on doit attendre d'un homme que la rage de régner portera aux plus barbares excès contre tout ce qui lui fera obstacle. Ce qu'il tente aujourd'hui vous dit assez ce qu'il accomplira demain. Partons, vous dis-je!

—Émigrer de nouveau! Mais rappelez-vous donc les ennuis de cette vie d'exil et tout ce que vous avez risqué pour revoir ce pays que vous voulez quitter, dit Ellénore.

—Vraiment, je ne le fais pas par caprice; mais je ne saurais me taire sur les horreurs que je vois, ni échapper à l'espionnage des ilotes du dictateur; admirez comment il traite les gens qu'il suppose ne pas l'aimer, car il va tuer ce malheureux prince uniquement pour servir d'exemple à ceux qui osent discuter ses droits au trône.

—Le tuer! répéta M. de Ségur; ah! je crois que vous allez au delà de la volonté du premier consul. Des personnes qui l'approchent de très-près m'ont affirmé que l'arrestation du prince, dont l'illégalité frappe tout le monde, n'a été ordonnée que pour faire peur aux émigrés rassemblés à Altenheim, et que le mauvais effet de ce coup d'état ayant déjà éclairé Bonaparte, il est probable qu'on se bornera à renvoyer le duc d'Enghien en Allemagne, sous le serment de ne jamais porter les armes contre la France. Mais voilà un homme qui en sait plus que nous là-dessus, puisqu'il a un ami ministre, ajouta le comte en voyant arriver le chevalier de Panat.

—Ah! mon ami ministre ne sait rien de ce qui se fait sur terre; il est bien assez occupé vraiment de nos ennemis maritimes, répond le chevalier. Mais je viens de rencontrer sur le boulevard un célèbre votant que je ne veux pas vous nommer, et dont la figure enjouée m'a causé un certain effroi. Ce n'est pas que le pauvre homme ait la moindre animosité contre le prisonnier de Vincennes; mais quand on a voté la mort de Louis XVI et qu'on se l'entend souvent reprocher, on n'est pas fâché de voir le héros du jour tomber dans la même faute dont on vous fait un crime, et j'ai cru lire la sentence de l'héritier du grand Condé dans l'air niaisement satisfait de ce ci-devant républicain.

—Heureusement, tous ceux qui sont appelés à juger le prince n'ont pas le même intérêt que votre monsieur à justifier son vote par un arrêt infâme, dit le comte.

—Tous, non; mais il en est qui peuvent compter double et dont l'influence est d'autant plus à redouter qu'ils se sont rendus nécessaires au premier consul. Ce sont des flatteurs haineux toujours ravis des défauts et des torts du maître, et partant toujours prêts à les encourager.

—Quoi! vous pensez qu'un homme monté si haut par le seul fait de sa gloire, irait la ternir volontairement pour le bon plaisir de ses conseillers et pour leur donner une garantie sanglante de sa religion révolutionnaire?

—J'en ai peur, dit le chevalier.

—Et moi j'en suis sûr, dit M. de Savernon, c'est pour cela que je m'expatrie une seconde fois.

Ellénore paraissait si malheureuse de la résolution de M. de Savernon que ses amis se réunirent pour engager le marquis à attendre l'événement avant de prendre un parti. Il était tellement exaspéré, qu'Ellénore ne mêla point ses instances aux leurs, tant elle craignait de le voir victime de son indignation trop éloquente.

—Au fait, reprit-il, autant se faire tuer ici qu'aller mourir d'ennui et de honte là-bas! Pourquoi ceux qui sont nés comme nous et qui pensent comme moi, n'iraient-ils pas demander à ce Bonaparte d'épargner un Bourbon?

Chacun se récria sur la témérité et l'inutilité de cette démarche.

—Eh bien, moi qui le hais, j'en pense mieux que vous, continua M. de Savernon, car je le crois capable d'être sensible à une action noble et courageuse. Qui sait? peut-être n'attend-il qu'une sollicitation de la part des émigrés qu'il a laissés rentrer, qu'une démonstration qui atteste l'innocence du duc d'Enghien pour le mettre en liberté. Avec son million d'hommes armés et prêts à tout saccager pour lui plaire, il est bien assez fort pour nous accorder cette faveur.

—Sans doute; mais ne nous pressons pas de la demander, dit le chevalier; Cambacérès est, dit-on, de notre avis. On prétend même qu'après un long plaidoyer dans l'intérêt du prince, on lui a répondu: «Vous êtes donc devenu bien avare du sang des Bourbons?» Il est sur que si celui-là plaide pour le duc, il y en aura bien d'autres. Espérons dans la bonté de la cause, et puis aussi dans le caractère du premier consul; c'est un homme de génie qui blâme avant tout le mal inutile; d'ailleurs, il déteste trop les jacobins pour vouloir les imiter.

Ce raisonnement parut plausible, et l'on attendit le lendemain avec plus d'espoir que de crainte; mais quelle stupeur frappa ce lendemain, tout Paris, à la nouvelle de l'assassinat juridique qui avait eu lieu dans la nuit! Quelle leçon dans le morne silence de cette ville! dans ces personnes consternées qui s'abordaient en levant les yeux au ciel, se serraient la main et se séparaient aussitôt pour éviter de se dénoncer par la moindre plainte; ordinairement dans les crimes de parti, les victimes seules font pitié; mais dans cette circonstance, les bourreaux étaient si malheureux de leurs succès, si honteux de leur obéissance, qu'ils n'avaient pas la force de dissimuler le poids qui les oppressait; tout le monde désirait savoir les détails de cet horrible drame, et personne n'osait les demander. L'étonnement, le regret, la terreur, semblaient avoir éteint toutes les voix.

Pour la première fois, Ellénore ne déplorait pas l'absence d'Adolphe; car il n'aurait pu taire son indignation, et Dieu sait comment on l'en aurait puni. Redoutant pour elle et ses amis l'impossibilité de modérer l'impression qui les dominait, et ce qui pouvait résulter d'une indiscrétion, Ellénore avait prétexté un grand mal de tête pour s'enfermer chez elle. Madame Delmer, qui avait aussi de fortes raisons pour se soustraire à la curiosité des indifférents, qui sont très-souvent sans le savoir les complices des espions, lui fit demander de la recevoir, avec toute l'insistance qu'on met à réclamer un service important.

—Par grâce, continuez à faire défendre votre porte, ma chère amie, car si je vous demande un asile, c'est pour être sûre de ne voir que vous, dit madame Delmer, dans une agitation qui frappa Ellénore.

—O mon Dieu! auriez-vous commis quelque imprudence? seriez-vous inquiétée?

—Non, pas encore, mais je le serais bien certainement, si je m'exposais à discuter avec les bavards qui assaillent ma maison depuis ce matin; car je suis hors d'état de supporter patiemment leurs déclamations contre celui qu'ils appellent le Tibère moderne, le Corse assassin, le tyran de la France, et cela quand j'ai la conviction que ce tyran, ce monstre sanguinaire est, à l'heure qu'il est, le plus malheureux de tous les hommes qu'il gouverne.

—Je le croirais, car il vient de changer une grande admiration en haine.

—Et il ne la mérite pas.

—Quoi! vous pourriez l'absoudre de l'exécution de cette nuit?

—Et s'il ne l'avait pas voulue? Si, dupe d'un excès de zèle, ou plutôt d'un machiavélisme infernal, il était obligé de subir les conséquences d'un crime qu'il n'a point ordonné?

—Lui si fort, si puissant, aurait permis…

—Oui, qu'on outrepassât ses ordres. En se saisissant de la personne du prince, il avait voulu effrayer les émigrés rassemblés à Altenheim, et les royalistes conspirant à Paris. Entouré de complots, son bureau couvert des preuves écrites de la trahison de Moreau, des efforts de Pichegru pour le faire assassiner et remettre les Bourbons sur le trône, Bonaparte s'est livré dans son premier mouvement de colère à des menaces, à des projets de vengeance, que des gens intéressés à sa sévérité, à sa cruauté même, ont affecté de prendre au pied de la lettre, et comme personne ne savait aussi bien qu'eux que le moindre incident favorable au prince, la moindre démarche de sa part auprès du premier consul aurait suffi pour le désarmer, ils se sont bien gardé de lui faire savoir que le duc d'Enghien avait demandé plus d'une fois et avec instance à le voir. Ils savaient que satisfait dans son orgueil à la vue d'un Bourbon lui demandant la vie, il la lui accorderait; et craignant que sa générosité n'allât plus loin, ils ont hâté le supplice, pour échapper au danger de la clémence; voilà ce que vient de me dire un homme dont vous connaissez le crédit et qui arrive de la Malmaison, il était présent lorsque le colonel Savary est venu rendre compte au premier consul de l'exécution du prince, de ses dernières paroles et de la fermeté noble avec laquelle il avait subi le feu. Un geste de surprise aussitôt comprimé, une expression de colère et de douleur, des questions brèves qui semblaient faites pour se donner le temps de se remettre; voilà les seuls indices qui firent deviner ce qui se passait dans l'âme de Bonaparte.

La porte du cabinet étant mal fermée, on entendait les gémissements de madame Bonaparte et de sa fille, qui pleuraient dans un cabinet à côté, et les imprécations de M. de Caulaincourt, qui accusait tout haut les auteurs de ce complot politique d'avoir voulu le déshonorer et imprimer à la gloire du premier consul une tache ineffaçable. Dans tout ce que son désespoir lui inspirait, la pensée qu'on avait abusé d'un ordre arraché à la colère et exécuté avec la vitesse de la foudre, dans la certitude qu'une heure plus tard il était révoqué, revenait sans cesse, et ces reproches sanglants, ces exclamations imprudentes était une justification complète des intentions du premier consul.

»—Ah! s'écriait M. de Caulaincourt, si je n'étais sûr qu'il est en ce moment l'homme le plus malheureux de tous ceux qu'il commande, je ne resterais pas une minute de plus à son service.

—Eh bien, il a raison, ma chère, ajouta madame Delmer, car lorsque Savary et Réal furent partis, M. ***, resté un moment seul avec le premier consul, l'a vu dans un état d'autant plus violent, qu'il sentait la nécessité de le surmonter, et de ne pas laisser soupçonner qu'au faîte de la puissance, on pût se jouer de lui et le placer entre l'obligation d'accepter un crime ou une défaite. Il y va peut-être de ce trône auquel il aspire… et le mal étant fait, il se résigne à en porter le blâme; mais il n'en est pas moins digne de pitié. Voilà ce que je ne saurais dire sans m'attirer la colère de tous les gens que je connais, car l'indignation est au comble. Vous allez en juger, j'entends la voix de M. de Savernon qui insiste pour vous voir. Je ne veux pas le priver de ce plaisir, et je vous quitte.

—Non, restez plutôt pour m'aider à le calmer, dit Ellénore, à l'empêcher de se perdre par les discours les plus violents.

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte de son cabinet, et M. de Savernon entra. L'accablement de la douleur tempérait chez lui les élans de la fureur: elle s'exhalait en injures étouffées…

—Le monstre! le Tibère! disait-il, le voilà qui commence ses véritables exploits; c'est pour arriver là qu'il passait par la gloire… Et nous attendrions ici, tranquillement, qu'après avoir fusillé les chefs, il égorge les serviteurs? Non, la Révolution était moins redoutable. La folie d'un peuple cède au génie d'un homme; mais la cruauté d'un homme s'augmente par le succès; et je vous prédis le retour d'un règne d'un Louis XI.

Madame Delmer combattit cette opinion avec douceur et fermeté; elle se permit aussi des prédictions que le temps a réalisées, mais que M. de Savernon accueillit comme autant de rêves insensés. Ce qu'il dit d'injurieux pour le premier consul, à propos du funeste événement du jour, était l'écho de tout Paris. Les jacobins eux-mêmes, en se réjouissant beaucoup de cet acte arbitraire, affectaient d'en médire, et reprochaient à ce crime de n'avoir pas pour excuse la liberté. Eh bien, dans cette désapprobation générale, on n'eut pas un instant la crainte d'une révolte, tant le pouvoir savait se faire respecter.