Lampe des yeux, duc des clairières,
Si brillant, si bel et poli,
Prends-moi Sirène dans ton lit!
Mais rebouchez vos oreilles, camarades, hâtez-vous, voici le second promontoire!
—Cher Ulysse, chanta la seconde sirène. Etends-toi un jour sous un pommier et regarde tomber les pommes. Peut-être un éclair traversera-t-il alors ton cerveau. Ou encore amuse-toi, pour voir, à mélanger du charbon de bois pilé avec du salpêtre vulgaire. Dans un tube de bronze foré aux deux bouts (rayes-en l’âme si ton ennemi est plus loin), verse ta mixture, un boulet de pierre et enflamme le tout, par aide d’une mèche allumée.
Mais le chœur des matelots couvrait sa voix:
—Il est stupide pour un affamé, criaient-ils, de parler toujours de repas! Tirons de notre pensée, comme on le fait du bœuf assommé, les larges poumons, les foies succulents et la nombreuse fraise! Plus d’allusions dans nos chants aux figues, qui éclatent sur Bacchus comme de divins parasites gorgés de pourpre, aux raisins noirs qui pendent aux treilles comme des grappes de moules! Pas un mot d’ailleurs des poissons! Pour le vin et pour le miel, pour la crème et pour le caillé, affirmons, ô mes camarades, que jamais nous n’en avons vu... Mais le cap est doublé, ô Ulysse, que t’a dit la seconde sirène? Tes yeux nageaient dans les larmes, de tes ongles tu ensanglantais ta poitrine... Aurait-elle insulté ta gloire?
—Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie la louange indirecte:
Le divin me déplaît,
O qui es-tu, toi que j’adore,
Mortel et laid!
—O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O laisse-nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages!
Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà, étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un phare.
—O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais? Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans le métal, et il n’y aura pas d’Iliade!
Mais les matelots clamaient à perdre haleine:
—Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas de bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur?
—O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser, quelles délices!
—Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse?
—Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration... Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit simplement:
—Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu.
Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression.
—Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans une bourgade sans préfet, et un insondable goût pour les pêches à l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique...
—Quel reflet! Quel prisme. Quel foyer! criaient les matelots, qui avaient compris la ruse d’Ulysse, et, sachant qu’il aimait surtout placer ses épigrammes, qui décidaient de le flatter... Mais, ô roi d’Ithaque, comme le reflet d’un miroir dans des miroirs, est-ce que ce second chant, à peine posé sur l’âme, par elle violemment rejeté, ne devenait pas un éclat de rire de la sirène et ne croyait-on pas entendre des vers badins et moqueurs?
—Justement, ô Grecs astucieux, reprit Ulysse, qui donna dans le piège, on croyait entendre une épigramme! La sirène prenait à partie cette lourde danseuse que j’eus jadis l’occasion de voir au Théâtre de Colonne, et sous laquelle la scène craquait: c’est là la vieille haine des chanteuses et du ballet. D’où vient, disait-elle:
Jamais à Colonne ne va
Et ne danse sur cette scène?
C’est que l’acoustique la gène!
Mais déjà l’équipage somnolait, à ce point épuisé qu’il ne songeait à dénouer les cordages d’Ulysse, pourtant son seul repas, ni à arracher les tampons de cire. Ce navire qui voguait n’avait plus d’oreilles pour les flots, et seul Ulysse entendait, tout à loisir cette fois, la voix terrible de l’Océan, quatrième sirène. Heureux d’être attaché, comme s’il se sentait coupable, il méprisait soudain les poètes, qui se vantent d’ouïr les Muses et n’ont dans les oreilles que la clameur des hommes.
—Du moins, disait-il, je les ai vues...
Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait, louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au gouvernail:
—Le cher, le beau navire! Ah! qu’il est propre et luisant! Que prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée, fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor!
MORTS D’ELPENOR
Bouillant Ulysse, annonça la nymphe Ecclissè, chambrière de Circé, voici le jour, beau comme la nuit. Mais ma maîtresse n’est pas prête. Déjeunez sans l’attendre.
—J’espère qu’elle n’est point souffrante, dit Ulysse, pour parler, et non sans sourire, car il aimait dans Ecclissè le choix toujours désastreux de ses épithètes et de ses métaphores.
—Ravissant Ulysse, répliqua la nymphe indignée, le soleil qui se lève, semblable à la licorne, est-il souffrant?
—Non certes! fit Ulysse.
—Le croissant de la lune quand il apparaît, comme un mûrier plein de vers à soie, est-il souffrant?
—Il va très bien, répondit Ulysse. Mais, Ecclissè, veuille appeler mes fourriers, Euryloque et Périmède. Tu les trouveras à mon vaisseau, et je vois à tes pieds que tu n’en ignores pas la route.
Les pieds roses d’Ecclissè étincelaient en effet, pailletés des micas de la plage, comme dans le périmètre des cités la banlieue potagère semée d’éclats de vitre et de tessons. Ainsi encore la statue que le fondeur délivre, et qu’empêcha de s’unir à la forme de bronze une mixture de son et de gravier. Certes Ecclissè ne risquait plus, aujourd’hui, de se souder à la terre, moule des humains, mais ses beaux pieds se firent de nacre sous les regards d’Ulysse, et il semblait que ce fût pour les éloigner qu’elle sortit. A reculons d’ailleurs, par respect pour le héros, et car elle redoutait que l’œil du maître ne distinguât aussi, en plus de ses grains de beauté, des grains de sable à ses épaules grasses.
—Ce n’est pas sa faute, pensait Ulysse non sans complaisance, si cette enfant aime les hommes (comme elle dirait) semblables aux dieux.
Accoudé sur le lit de table, il paraissait contempler à travers les pins noirs cette mer de Circé qui jamais ne porte de navires, mais il voyait seulement, à travers ses sombres sourcils, Ithaque qui ne nourrit point de chevaux. Puis, par jeu ou par devoir, ainsi que le chanteur tend les cordes de sa lyre après qu’il y laissa jouer pour la politesse la vierge fille de ses hôtes, il reprenait les métaphores d’Ecclissè et les tendait à les rompre:
—Voici le soleil qui se lève, se disait à mi-voix le triste Ulysse; rond et rouge, comme un œil. Le voilà tout jaune avec un halo blanc, comme un œuf. Voici le croissant de la lune, qui dépasse de moitié la pente empourprée de la colline comme le crochet de la panthère la babine doublée de nacre. Et moi, Ulysse, semblable à Pénélope, chaque nuit je ruine, sur la couche de Circé, les projets que j’ai bâtis le jour. Écoutez-la rire là-haut, cependant que les servantes sèchent son corps et l’étirent, comme un canevas neuf.
Il pensait, et Circé s’attardant, il tendit à la lionne qui rôdait l’assiette de l’enchanteresse, débordante d’ambroisie tiède. Puis il lui offrit le nectar, mais elle recula en grognant, comme le chien auquel un soldat présente un verre. Déjà Ecclissè, appuyée au pilier, frottait l’un à l’autre, sous un jet de soleil, ses beaux pieds vernissés, et ainsi qu’ont coutume de les offrir, à la fontaine, mais sous le jet de l’eau glacée, les filles de Sidon.
—Voici, annonça-t-elle, Euryloque et Périmède, semblable au tigre, semblable au lion!
Ils saluèrent le héros, Euryloque astiqué et roux, semblable à la belette, Périmède affable et tout noir, semblable au castor.
—Divin Ulysse, crièrent-ils, quel conseil pouvons-nous bien te donner, à toi qui es le conseil même?
—L’homme riche, répartit Ulysse, quelle que soit sa richesse, ne possède que ses propres trésors. L’époux trompé,—que de fois pût défaillir sa vigilante épouse!—ne possède qu’une honte! Mais à l’homme sage appartient, en surcroît de la sienne, la sagesse des autres hommes. O vous deux, rendez-moi ce matin les mots et les images que j’ai glissés journellement dans votre oreille et dans votre œil comme en mes deux tirelires!
Il dit, et eux secouaient modestement leur crâne demi-chauve, d’où rien ne retombait, si ce n’est du soleil un reflet plus pâle que ne le renvoie un vieux miroir.
—Vous le savez! reprit Ulysse. Nous embarquons aujourd’hui, non pour un beau rivage, mais pour les Enfers, où Tirésias m’annoncera qu’une seule île désormais peut nous être funeste, l’île bombée et ronde où les troupeaux de Phœbus paissent, disséminés sur une ligne droite du centre à la côte, d’un pas d’autant moins pressé qu’ils broutent plus loin de la mer et le bœuf du milieu pivote sur place. Nous partons au crépuscule, pour que nos matelots passent sans le remarquer des ténèbres de la nuit à ceux de l’Erèbe. Mais Circé, qui semble approuver notre voyage, a décidé d’irriter contre nous les puissances mêmes qui l’ordonnent. Je tiens d’Ecclissè que sont préparées à l’office vingt-quatre coupes d’une crème, votre dessert de midi, qui vous donnera l’illusion que vous êtes chacun un dieu, plus une vingt-cinquième, à moi destinée, pour que je me prétende Zeus; et jetant les yeux sur la terre l’Olympe y verra de lui-même une image grimaçante. Passez donc à l’office, prenez les coupes, jetez-les à la mer. Si les dauphins et les rascas en délirent, Neptune est responsable, et il est notre ennemi.
—Divin Ulysse, crièrent les conseils, fou qui veut être un dieu! Tant que nous vivrons nous crierons: Fou qui veut être immortel!
Déjà ils se précipitaient à l’office, mais le roi d’Ithaque les retint.
—Une minute mes amis. C’est maintenant qu’il faut sortir votre sagesse: que pensez-vous d’Elpénor?
—Qu’en penses-tu toi-même, astucieux Ulysse? Nous sommes habiles et ne voudrions point t’exprimer un avis qui ne fût exactement le tien.
—La franchise seule me plaît, dit Ulysse, je déteste Elpénor. Parlez-moi sans contrainte.
—Nous le détestons! répartit le vif Euryloque. La flèche qui meurtrit Philoctète au genou pénétra dans sa gorge même, et que dire de son haleine! Ses jambes sont cagneuses et il semble rouler entre elles, quand il marche, le globe d’Atlas. Et je ne parlerai point des paillettes qui le matin, comme un verglas, sont tombées de sa tête chauve sur ses épaules nues. Mais toi, Périmède, dont le corps est moins soyeux que l’âme, quel est ton avis?
—Je ne sais, répondit avec lenteur Périmède, ce que tu penses de lui, divin Ulysse, ni ce que pense Euryloque... Pour moi je déteste Elpénor! Ce n’est pas seulement qu’il soit lâche. Il serait hypocrite d’être courageux pour qui est escroc et menteur. Mais, après dix-huit années, il confond babord et tribord; et quand je commande aux rameurs: nagez! chaque fois il se jette à l’eau. Du reste, au disque toujours le dernier, et, en fait de lutte, il ne parvient guère à terrasser que la nonchalante Ecclissè. Quand l’ombre du grand figuier sur la plage a tourné, j’aperçois à midi leurs deux empreintes, mêlées comme des initiales, d’ailleurs si molles! Mais les femmes sont ainsi faites qu’un mal fait les captive, et la faiblesse seule les vainc!
Ainsi parlait le jaloux Périmède, et il tendait, semblable au castor, un solide barrage aux flots de son aigreur. Mais Ulysse l’interrompit:
—Laissons-là Ecclissè, ô Périmède. Mais, quand je cligne de mon âme comme d’un œil myope pour voir toutes pensées réduites mais plus distinctes, et que je roule, diminuées sur le fond de ma mémoire comme en une émeraude concave, la mer, les naufrages et notre éternelle aventure, il m’apparaît qu’Elpénor y joua le rôle décisif, et non la Destinée. Il est à la source de chacun de nos malheurs. Tous les spectres dressés et maussades des Dieux, entre lesquels pauvres Grecs nous nous faufilons à grand’peine, il les bouscule comme des quilles, et d’une maladresse si complète et si continuelle que je crains d’offenser, en le contrariant, je ne sais quel dieu des fous. Car enfin qui versa dans vos oreilles la cire bouillante et vous fit hurler à ce point que vous couvrîtes pour moi les chants des sirènes? Qui brisa les armes d’Achille, et prétendit pour se justifier qu’elles étaient de cristal? Toujours le premier pour les escapades, le dernier à l’embarquement, qui fut, dans cette île même, changé le premier en porc, et ne voulut revenir à son état humain qu’après avoir essayé les formes, qu’il prétendait intermédiaires, du brochet et du chimpanzé?
—O Ulysse, cria Périmède, c’est Elpénor!
—Ne m’interromps point, Périmède. La réponse est inutile à des exclamations. Mais qui donc, je vous le demande, nous força d’aborder l’île des Ciconiens sous le prétexte de nausées?—Le mal de mer à un compagnon d’Ulysse!—Qui nous offrit un rivage qu’il nous dépeignait peuplé de ses parentes, les accortes filles de Mélados, et qui se trouva comble d’affreux Lestrigons? Qui surprîmes-nous, dans la caverne de Cyclope, enfilant une aiguille pour coudre les paupières du géant?
—C’est Elpénor! ne put s’empêcher de crier Périmède, puis il se tut sous le regard menaçant du héros.
—Mais enfin, acheva Ulysse, je suis las! Cette nuit nous serons aux Enfers. Là-bas rien à casser, rien à heurter, mais un génie me dit que la maladresse est plus impie encore dans le royaume des ombres, car aucun bruit ni dommage n’en est la rançon. Il faut qu’Elpénor n’embarque pas, et tous deux...
Mais soudain Ecclissè parut, nue, et qui semblait ainsi hors de soi, et si terrifiée que les métaphores fausses elles-mêmes se refusaient à sa bouche rouge, et qu’Ulysse agacé devait terminer ses phrases.
—O maître! gémissait-elle. Mes bras, mes bras tombent comme, comme...
—Des fruits, acheva rapidement Ulysse. Qu’y a-t-il?
—O roi d’Ithaque, je suis perdue, perdue comme, comme...
—Une fille, acheva Ulysse, un trousseau de clefs. Mais encore?
—Deux des coupes sont dérobées, ô Ulysse! Deux de tes compagnons vont se croire des Dieux, et insulter leurs collègues vengeurs!
Ulysse pâlit.
—Toi, commanda-t-il, Périmède! arrête Elpénor et l’enferme. Il est à coup sûr le premier des coupables. Et nous, cher Euryloque, découvrons le second et l’empêchons de nuire.
Car il ne reculait pas devant l’inversion du pronom complément quand les mouvements de son âme étaient rapides.
Mais déjà Euryloque avait assemblé sur deux files ses vingt-quatre matelots et Ulysse l’un après l’autre les contemplait, d’un esprit minutieux, s’essayant à découvrir dans leur regard ou dans leur souffle, comme on reconnaît l’eau bouillante à ses bulles, cette buée qui décèle la présence du dieu. Ou bien il approchait ses yeux d’un point suspect de leur corps, cicatrice ou basane, comme l’expert qui cherche une signature.
—O Zeus, pensait-il cependant, pardonne-moi! Voilà que je ne puis découvrir le coupable! Non point que ces hommes me semblent privés de toute estampille divine. Bien au contraire! Ils sont abrutis par vingt ans de souffrances, de jeûnes, de banquets; les roulis des mers les plus vides, l’agitation sur les terres les plus rocailleuses les a tassés et durcis comme des sacs de sel, les voilà au niveau le plus bas de la culture et de l’intelligence. Et cependant pas un seul devant lequel je prenne sur moi de dire: Toi, mon ami, tu n’es pas un dieu!
Il se tourna vers son fourrier.
—Eh bien, mon pauvre Euryloque, qu’en penses-tu?
—Touchons-les, Ulysse. C’est au toucher qu’on ne peut manquer de reconnaître les dieux, sans parler des déesses, car il se peut, selon la coupe bue, que nous ayons dans l’escouade Vénus elle-même.
Déjà il passait la main dans le cou du vieux Krokus, fils d’Orcheus, qui fit un bond subit, quand les échos de voix en querelle retentirent dans le parc, puis les voix elles-mêmes, et Périmède apparut, poussant devant lui Elpénor, un Elpénor étrange, dont la droite était nue, la main brandissant un arc, la gauche drapée de tigre et de panthère, le bras soutenant un thyrse, et son visage aussi était coupé en deux moitiés contraires, l’une claire, l’autre sombre, comme les portraits-enseignes des nettoyeurs de vieux tableaux, l’œil droit cruel, fixe et pur, l’œil gauche chassieux, clignotant...
—Seigneur! cria Ulysse. Il a bu les deux coupes!
Cependant Elpénor, acclamant de la commissure gauche de ses lèvres la cohorte des camarades, entreprit de danser le péan sur son pied sénestre aux varices pourpres, et dans les airs son pied droit, blanc comme un osselet, se cambrait indigné.
—Je suis Diacchus! criait-il aux reprises. Je ne suis rien moins que Diacchus!
—O perfide Circé! se lamentait Ulysse. Il a bu la coupe de Diane et celle de Bacchus!
Déjà, sans d’ailleurs qu’ils s’en doutent, une ombre recouvrait le côté gauche des matelots, une clarté leur côté droit.
—Saisissez-le! ordonna le roi d’Ithaque. A moins que l’un de vous ne soit assez sûr de son épée et le pourfende en deux parts égales. Si Vulcain fut coupable d’offrir Vénus et Mars unis par des maillons de fer à la risée des dieux, quel poids divin n’attirera pas sur nos têtes celui qui présente aux hommes, accolés par la peau humaine, greffe infâme, la Pudeur et le dieu du Vin. Saisissez Elpénor, le portez sur le faite du palais, le faites boire jusqu’à ce qu’il en dorme!
Ils s’empressèrent, le soutenant et l’élevant dans les airs par les deux membres de sa part gauche, car il est pie d’aider Bacchus, mais nul mortel n’aurait l’audace d’effleurer de son doigt les chers biens, même faux, d’Artemis.
Ils revenaient quand Ecclissè parut. Elle répandait de lourdes larmes qui eussent coulé jusques à ses genoux, puisqu’elle était nue, mais elle les essuyait à hauteur de la ceinture qu’elle avait irritable. Alors, entre mille sanglots, elle balbutia un langage incertain dont on perçut seulement la phrase «semblable à la terre» et les mots «chevaux blancs»; de quoi l’astucieux Ulysse conclut qu’elle parlait de la mer, et que les béliers noirs destinés au repas des ombres étaient embarqués.
—En route! commanda-t-il.
—Nagez! cria joyeusement Euryloque, n’ayant plus à redouter qu’Elpénor à ce mot plongeât de son banc.
Mais comme la trirème virait, les rames du babord levées et rougies par le soleil couchant, les rames de tribord pendant et blanches sous la lune, et que le navire lui aussi semblait gonflé et mû par un double dieu, les airs frémirent d’un cri épouvantable, à la fois humain et divin, mâle et femelle... Périmède à la vue perçante cria des vergues:
—Elpénor s’est tué, O Ulysse! Nous entendant appareiller il s’est jeté de la terrasse!
Déjà le navire voguait, et Périmède lui-même ne put voir la pâleur et la rougeur d’Elpénor, sa délicatesse et sa force fondre peu à peu, le corps reprendre dans l’ombre de la mort une couleur unie, un contour égal, ainsi que le soir, dans le reflet d’un lac, deux arbres accolés le jour dissemblables—et du mélange de deux essences immortelles il ne resta plus qu’un pauvre cadavre d’homme.
Déjà le pays des Cimmériens, ceinture des Enfers, dont les habitants ont une ombre pour corps et un corps pour ombre, (Ulysse eut mille difficultés pour serrer la vraie main de leur roi), avait été franchi. Déjà sur le rivage que nulle Ecclissè jamais ne marqua des épaules, les béliers et les brebis noires laissaient couler un sang épais. Leurs mâchoires étaient liées par la mort, muselière des offrandes, mais quand Euryloque déplaçait leur dépouille, un soupir sortait de la plaie étroite, désormais leur seule bouche. Derrière Ulysse une mer livide avec des vagues en creux et des gouffres en hauteur, et qui semblait la surface retournée des flots. Devant lui l’horreur et la nuit à ce point confondues qu’il ne savait laquelle des deux régnait, avec les sceptres de l’autre. Là-bas sept chiens aboyaient, et ce n’était qu’un seul chien. La roue de Sisyphe écrasait le gravier, et c’était les bruits sinistres d’un réveil le Lundi à la campagne. Périmède et ses compagnons, reconnaissant les outres au toucher versaient à tâtons le miel et le vin. Comme un Cyclope endormi songe à son œil, ils pensaient au soleil, et frappaient le milieu de leur front sans lumière.
Soudain, dans chacun de leurs os, ils continrent leur vie comme une moelle, car le peuple léger des ombres s’élevait du fond de l’Erèbe. Par milliers elles montaient, portées sur un vent gémissant et flexible. Le moindre rayon parti du bûcher perçait jusqu’à la dernière leur masse vaine. Fantômes, et que modelait seulement, leur seul squelette permis, la forme de leur plus grande vertu ou de leur vice, orgueil, luxure ou folie. Elles se pénétraient, attirées par l’odeur des viandes grillées. Elles se battaient sans force, elles suppliaient sans voix, se heurtaient autour des vingt-quatre visages pâles dont l’immobile lueur les traversait comme les éclats même du feu, puis, apercevant le sang, elles se précipitaient avec des hurlements épouvantables. Ulysse à coups d’épée les écartait. Parfois il en atteignait une, qui aussitôt frissonnait, seule souffrance des ombres. Parfois il apercevait, grises et vides, comme l’œil qui se détourne d’objets brillants en voit sur les murs blancs le souvenir ou l’ombre, les reflets des cousins, des parents qu’il avait le plus longuement contemplés, étincelants de vie et d’amitié, et qu’il croyait encore sur la terre dorée; et Agamemnon; et la vénérable Anticlée, sa mère, fille d’Autolycus.... Mais Tirésias le premier devait boire à la fosse, et il ne laissait approcher aucun autre...
Une ombre s’acharnait cependant, évitant et trompant le glaive comme au duel. Parfois Ulysse la touchait; son frisson terminé, elle chargeait à nouveau, sans rancune, objet de mépris pour ses compagnes. Elle rampait, elle planait, elle ne laissait au roi d’Ithaque aucun repos, et soudain, tombant sur lui comme un brouillard, elle recouvrit tout son corps, le pénétra, s’agita par ses bras mêmes, parla par sa bouche:
—O Ulysse, dit-elle! Ne reconnais-tu pas ton fils?
Ulysse frissonna... et éprouva le mal des ombres:
—Télémaque bien-aimé, cria-t-il en pleurant, est-ce donc toi?
—Qui te parle de Télémaque, reprit l’ombre. O Ulysse, je suis Elpénor! Sans voile et sans aviron j’ai devancé ton navire. Impatient de te suivre je me jetai de la terrasse, mais certes je comptais arriver ici le second, non le premier!
—O Elpénor, demanda Ulysse irrité, O toi qui là-haut assombrissais chaque jour mon visage, et maintenant assombris tout mon corps! Va-t-en! Ou que veux-tu?
—Ce que je veux, Ulysse? Je veux mon dû. Oublies-tu que tu laissas mon corps sans sépulture? Ce que je veux? Je veux des funérailles solennelles. Jure à Pluton de revenir pour moi à l’île de Circé ou je ne te lâche point.
Il disait, et déjà Ulysse apercevait les ombres pour lesquelles il avait franchi les portes infranchissables,
—Je le jure, dit-il à regret, mais disparais. Va-t-en! Je vois venir l’ombre de Tirésias!
Mais à ce nom l’ombre d’Elpénor, qui se dégageait d’Ulysse irrité comme au cou du vautour en colère le capuchon noir, se rabattit soudain.
—Tirésias! s’écria Elpénor. Tirésias! le seul qui fut à la fois homme et femme et peut juger des mérites des deux sexes! O Ulysse, présente-moi! Le problème de la femme toujours m’inquiéta... Animal charmant, qu’on tient par des colliers sans laisse! Objet heureux, de roses et de lys pétri, et si tu touches son visage il demeure à tes doigts une poudre impalpable, comme si tu avais tenu par les ailes un mourant papillon! O maître, présente-moi à Tirésias! Que j’apprenne du moins aux Enfers pourquoi Ecclissè, encore que tout le jour nous fussions libres, exigeait pour nos rendez-vous une heure précise, que jamais elle n’observait!
—Va-t-en, commanda Ulysse hors de lui, voici Achille!
—Achille, ô Ulysse! Celui-là que tu découvris sous des vêtements de femme, et qui parfumait Patrocle de leurs parfums? O Ulysse, présente-moi Achille! Songe que je suis seul, arrivé ce matin au seuil des Enfers, comme un enfant déposé sous un porche. O mon maître, présente-moi tous ces héros de Troie qui combattaient sur des chars et tant de fois m’ont bousculé, mais enfin les voilà à pied, comme moi, sur le sinistre trottoir! Présente-moi...
—Ah! pourquoi ai-je oublié tous mes noms propres depuis la guerre?... Oh! Ulysse, je tiens à toi, comme le manteau qu’à sa rivale offrit Médée... En voilà un... présente-moi Médée! Et cette grande femme—comment donc étaient ses cheveux? depuis la guerre j’oublie les couleurs!—qui se précipita dans tes bras et t’embrassait quand nous assaillîmes le château d’Hécube... Présente-moi au besoin Hécube!... Rougis-tu donc d’Elpénor? Je sais que je fus stupide, mal fait, et quel fracas ne sortait point de ma profonde bouche à l’heure des repas—mais ici plus de banquet... et de quoi sert-il donc de mourir, si l’ombre de l’intelligence et l’ombre de la bêtise gardent ici l’écart qu’avaient là-haut l’intelligence et la stupidité... Je ne te quitte pas!
C’est ainsi qu’Ulysse dut présenter Elpénor à Hélène elle-même, et il la vit qui souriait au matelot, comme à la plus fraiche des ombres et qui sentait encore la vie.
Or Circé, qui sortait du palais pour surveiller le retour d’Ulysse, se heurta au cadavre d’Elpénor. C’était le premier mort qu’elle eût jamais vu et elle détesta ces restes sans levain sur lesquels mourait son pouvoir, comme un peintre une couleur sèche. Chaque fois qu’un de ses jouets, homme ou animal, menaçait de périr, elle le muait en un être plus petit, mais plus jeune, et de longue vie, en sorte que les alentours du château n’étaient plus peuplés que de perroquets et de tortues. Elle savait aussi qu’un mortel n’est rien, mais que le souvenir du mortel le plus mince détruit sur une contrée la trace du plus grand des dieux, que l’île de Circé risquait de devenir un jour, du fait de ce matelot déjeté, l’île d’Elpénor, et elle supplia Zeus de prêter au cadavre un souffle de quelques heures, de quoi juste gonfler pour cent ans une tendre vie de corbeau et éloigner sur des ailes même le péril que courait sa gloire...
Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot, ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes, lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter le moral des survivants, et aussi avec la bonté sincère qu’inspire de voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la veille encore se repaissait de mouton sur le gril.
—O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque, lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir privé de la lumière!
—O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement.
Ainsi un gravier parfois se loge dans un bouclier de bronze...
—Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il inventa aussi le lit, seule demeure commune des Dieux et des hommes. C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas d’en rire aux éclats!
Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure:
Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote coule la clarté de la même étoile:
Mon bateau t’entraîne,
Nous avons tous fait ça,
Comme chante Hélène.
Marchandis’s pour les filles,
Ecclissè, qu’il est beau le champ
Qu’on fauche sans faucilles!
Tous pleuraient. Au seuil de leurs narines et de leurs yeux s’amassait la fumée du bois vert, et il s’en évadait, comme le blaireau extrait de son terrier, un noir chagrin,
—Merci, camarades, dit Ulysse, et dites encore à Zeus quel nom, s’il nous était accordé de voir revenir du royaume d’où nul jamais n’est revenu un des héros du siège, quel nom sortirait de vos bouches? Est-ce le nom d’Ajax, le nom d’Achille?
—C’est le nom d’Elpénor! clamèrent les matelots, et la voix de Périmède surpassait toutes les autres.
C’est ainsi qu’Ulysse implorait le maître du monde, assuré qu’aucun cadavre ne peut renaître à la vie, que le destin est inéluctable, et que les trois terribles filles qui dévident et coupent n’ont jamais su, de leurs doigts osseux, faire à notre fil rompu un nœud coulant ou même une boucle.
Mais Zeus, de tant de douleur ému, rendit la vie à Elpénor, mort pour jamais, qui se dressa sur son bûcher, pour la première fois de sa vie embaumant et lavé, et ces deux journées dans l’ombre des Enfers n’eurent d’autre effet que d’adoucir sa peau, comme deux journées de piscine.
C’en était fait. Elpénor avait voulu revoir la belle Lampétie, sa cousine, gardienne des troupeaux sacrés et, la nuit venue, promettant au pilote les charmes de Phaétuse, la seconde vachère, il l’avait détourné jusqu’à l’île du Soleil. Tant Phœbus est peu redouté de celui que regarde Diane! C’en était fait. Les bœufs divins étaient égorgés, et bien que de leurs chairs cuites continuassent à s’exhaler de lugubres gémissements, les malheureux compagnons d’Ulysse s’attardaient à leur dernier repas, étonnés seulement, à la longue, du silence des mets innocents, bécasses, poissons et beignets aux légumes... Hélas! la foudre avait fracassé leur navire: quatre fois il tourna sur lui-même comme aux exercices d’escadre ce vaisseau espagnol quand on ne déchargeait pas à la fois les pièces de ses deux bords; puis il sombra, et tous flottèrent sur le gouffre comme des oiseaux marins; d’abord de tout leur corps nu, et ils semblaient des cygnes; puis voguèrent leurs têtes seules, pareilles aux oies sauvages; enfin quelques mains ouvertes, hirondelles des mers, et Ulysse bientôt flotta seul. D’une coupe rapide, il nageait vers les débris du navire, et déjà il les atteignait, quand deux bras vigoureux enlacèrent son col.
—O Neptune! murmura-t-il, as-tu besoin de me saisir à bras le corps? La lutte est inégale. Toi seul as pied dans ces abîmes!
—O Ulysse! répondit une voix lamentable, ce n’est pas un ennemi qui t’enlace, c’est un ami, le plus fidèle, c’est Elpénor!
Le roi d’Ithaque se débattait avec rage.
—O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure au monde était ce héros flottant!
—Lâche ma tête! criait Ulysse.
—O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax, je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon, et, Latone, à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade!
Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais...
Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles.
—Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux! C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver, tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accrocherais la tête d’Ajax, aux seins d’Achille, à l’âme de Thersite!...
Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr.
—Pauvre Elpénor, fit-il.
—O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse.
—Brave Elpénor, reprit Ulysse.
—O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de reconnaissance.
—Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse.
—O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour.
Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il coula à pic, et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un arpent de tempête.
Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer, pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina l’astifin: il était sauvé!
Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à l’aventure, sans voile et sur un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait, semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune, brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit, Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre.
TABLE DES MATIÈRES
| Pages. | |
| Le Cyclope | 1 |
| Les Sirènes | 49 |
| Morts d’Elpénor | 67 |
CHARTRES.—IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.