The Project Gutenberg eBook of Émaux et camées
Title: Émaux et camées
Author: Théophile Gautier
Illustrator: Jules-Ferdinand Jacquemart
Release date: November 11, 2013 [eBook #44160]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Credits: Produced by Laurent Vogel (This book was produced from
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THÉOPHILE GAUTIER
ÉMAUX
ET
CAMÉES
ÉDITION DÉFINITIVE
AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1888
Tous droits réservés.
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
ŒUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER
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Jules Jacquemart p.
PRÉFACE
Gœthe, au bruit du canon brutal,
Fit le Divan occidental,
Fraîche oasis où l'art respire.
II se parfuma de çantal,
Et sur un mètre oriental
Nota le chant qu'Hudhud soupire.
A Weimar s'isolait des choses
Et d'Hafiz effeuillait les roses,
Qui fouettait mes vitres fermées,
Moi, j'ai fait Émaux et Camées.
AFFINITÉS SECRÈTES
MADRIGAL PANTHÉISTE
Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,
Sur le fond bleu du ciel attique,
Juxtaposé leurs rêves blancs;
Larmes des flots pleurant Vénus,
Deux perles au gouffre plongées
Se sont dit des mots inconnus;
Sous le jet d'eau toujours en pleurs,
Du temps de Boabdil, deux roses
Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;
Deux ramiers blancs aux pieds rosés,
Au nid où l'amour s'éternise,
Un soir de mai se sont posés.
Tout se dissout, tout se détruit;
La perle fond, le marbre tombe,
La fleur se fane et l'oiseau fuit.
S'en va dans le creuset profond
Grossir la pâte universelle
Faite des formes que Dieu fond.
Les marbres blancs en blanches chairs,
Les fleurs roses en lèvres roses
Se refont dans des corps divers.
Au cœur de deux jeunes amants,
Et les perles en dents se moulent
Pour l'écrin des rires charmants.
Aux impérieuses douceurs,
Par qui les âmes averties
Partout se reconnaissent sœurs.
D'un rayon ou d'une couleur,
L'atome vole vers l'atome
Comme l'abeille vers la fleur.
Sur le fronton ou dans la mer,
Des conversations fleuries
Près de la fontaine au flot clair,
Sur les dômes aux boules d'or,
Et les molécules fidèles
Se cherchent et s'aiment encor.
Le passé vaguement renaît,
La fleur sur la bouche vermeille
Se respire et se reconnaît.
La perle revoit sa blancheur;
Sur une peau de jeune fille,
Le marbre ému sent sa fraîcheur.
Écho de son gémissement,
Toute résistance s'émousse,
Et l'inconnu devient l'amant.
Quel flot, quel fronton, quel rosier,
Quel dôme nous connut ensemble,
Perle ou marbre, fleur ou ramier?
LE POËME DE LA FEMME
MARBRE DE PAROS
En train de montrer ses trésors,
Elle voulut lire un poëme,
Le poëme de son beau corps.
Elle vint en grand apparat,
Traînant avec des airs d'infante
Un flot de velours nacarat:
Elle brille aux Italiens,
Écoutant passer son éloge
Dans les chants des musiciens.
Laissant tomber l'épais velours,
Dans un nuage de batiste
Elle ébaucha ses fiers contours.
La chemise aux plis nonchalants,
Comme une tourterelle blanche
Vint s'abattre sur ses pieds blancs.
Elle semblait, marbre de chair,
En Vénus Anadyomène
Poser nue au bord de la mer.
Roulaient au lieu de gouttes d'eau,
Grains laiteux qu'un rayon irise,
Sur le frais satin de sa peau.
Dans sa divine nudité,
Avec les strophes de ses poses,
Chantait cet hymne de beauté!
Sous la lune aux tremblants rayons,
Sa grâce était intarissable
En molles ondulations.
De Phidias et de Vénus,
Dans une autre stance plastique
Elle groupe ses charmes nus.
C'est la sultane du sérail,
Riant au miroir qui l'admire
Avec un rire de corail;
Avec son souple narguilhé,
Étalant sa hanche opulente,
Un pied sous l'autre replié.
De ses reins cambrant les rondeurs,
En dépit des vertus malingres,
En dépit des maigres pudeurs!
Voici le tableau dans son jour,
Le diamant dans sa lumière;
Voici la beauté dans l'amour!
Haletante, dressant les seins,
Aux bras du rêve qui la berce,
Elle tombe sur ses coussins.
Sur leurs globes d'argent bruni,
Et l'on voit monter ses prunelles
Dans la nacre de l'infini.
Que l'on recouvre sa beauté:
L'extase l'a prise à la terre;
Elle est morte de volupté!
Au lieu des tristes fleurs des morts
Où chaque perle est une larme,
Pleurent en bouquets sur son corps!
Sur son lit, tombeau blanc et doux,
Où le poëte, à la nuit close,
Ira prier à deux genoux.
ETUDE DE MAINS
I
IMPÉRIA
J'ai vu l'autre jour une main
D'Aspasie ou de Cléopâtre,
Pur fragment d'un chef-d'œuvre humain;
Comme un lis par l'aube argenté,
Comme une blanche poésie
S'épanouissait sa beauté.
Elle étalait sur le velours
Son élégance délicate
Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
Avec un bel air de fierté,
Faisait, en ligne serpentine,
Onduler son pouce écarté.
Des cheveux lustrés de don Juan,
Ou sur son caftan d'escarboucles
Peigné la barbe du sultan,
Entre ses doigts si bien sculptés,
Le sceptre de la souveraine
Ou le sceptre des voluptés?
Souvent s'appuyer sur le col
Et sur la croupe de lionne
De sa chimère prise au vol.
Amour des somptuosités;
Voluptueuses frénésies,
Rêves d'impossibilités,
De haschisch et de vin du Rhin,
Courses folles dans les bohèmes
Sur le dos des coursiers sans frein;
De cette paume, livre blanc
Où Vénus a tracé des signes
Que l'amour ne lit qu'en tremblant.
II
LACENAIRE
De Lacenaire l'assassin,
Dans des baumes puissants trempée,
Posait auprès, sur un coussin.
J'ai touché, malgré mes dégoûts,
Du supplice encor mal lavée,
Cette chair froide au duvet roux.
Comme la main d'un pharaon,
Elle allonge ses doigts de faune
Crispés par la tentation.
Semble titiller de ses doigts
L'immobilité convulsive,
Et les tordre comme autrefois.
Ont, dans les plis de cette peau,
Tracé d'affreux hiéroglyphes,
Lus couramment par le bourreau.
Écrites en fauves sillons,
Et les brûlures des fournaises
Où bouillent les corruptions;
Des tripots et des lupanars,
De vin et de sang diaprées,
Comme l'ennui des vieux Césars!
Sa forme a pour l'observateur
Je ne sais quelle grâce atroce,
La grâce du gladiateur!
Par la varlope ou le marteau
Sa pulpe n'est pas endurcie,
Car son outil fut un couteau.
On y cherche en vain votre sceau.
Vrai meurtrier et faux poëte,
II fut le Manfred du ruisseau!
VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE
I
DANS LA RUE
Par tous les violons raclé,
Aux abois des chiens en colère
Par tous les orgues nasillé.
L'ont sur leur répertoire inscrit;
Pour les serins il est classique,
Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.
Dans les bals aux poudreux berceaux,
Font sauter commis et grisettes,
Et de leurs nids fuir les oiseaux.
De houblon et de chèvrefeuil,
Fête, en braillant la ritournelle,
Le gai dimanche et l'argenteuil.
L'écorche en se trompant de doigts;
La sébile aux dents, son caniche
Près de lui le grogne à mi-voix.
Maigres sous leurs minces tartans,
Le glapissent de leurs voix tristes
Aux tables des cafés chantants.
Un soir, comme avec un crochet,
A ramassé le thème antique
Du bout de son divin archet,
Que l'oripeau rougit encor,
Fait sur la phrase dédaignée
Courir ses arabesques d'or.
II
SUR LES LAGUNES
Qui ne connaît pas ce motif?
A nos mamans il a su plaire,
Tendre et gai, moqueur et plaintif:
Sur les canaux jadis chanté
Et qu'un soupir de folle brise
Dans le ballet a transporté!
Voir glisser dans son bleu sillon
Une gondole avec sa proue
Faite en manche de violon.
Le sein de perles ruisselant,
La Vénus de l'Adriatique
Sort de l'eau son corps rose et blanc.
Suivant la phrase au pur contour,
S'enflent comme des gorges rondes
Que soulève un soupir d'amour.
Jetant son amarre au pilier,
Devant une façade rose,
Sur le marbre d'un escalier.
Ses mascarades sur la mer,
Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,
Tout Venise vit dans cet air.
Refait sur un pizzicato,
Comme autrefois joyeuse et libre,
La ville de Canaletto!
III
CARNAVAL
De paillettes tout étoilé,
Scintille, fourmille et babille
Le carnaval bariolé.
Serpent par ses mille couleurs,
Rosse d'une note fantasque
Cassandre son souffre-douleurs.
Comme un pingouin sur un écueil,
Le blanc Pierrot, par une blanche,
Passe la tête et cligne l'œil.
Avec la basse aux sons traînés;
Polichinelle, qui se fâche,
Se trouve une croche pour nez.
Avec un trille extravagant,
A Colombine Scaramouche
Rend son éventail ou son gant.
Un domino ne laissant voir
Qu'un malin regard en coulisse
Aux paupières de satin noir.
Que fait voler un souffle pur,
Cet arpége m'a dit: C'est elle!
Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,
Sous l'affreux profil de carton,
Sa lèvre au fin duvet de pêche,
Et la mouche de son menton.
IV
CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL
Que Saint-Marc renvoie au Lido,
Une gamme monte en fusée,
Comme au clair de lune un jet d'eau…
Et secoue au vent ses grelots,
Un regret, ramier qu'on étouffe,
Par instant mêle ses sanglots.
Comme un rêve presque effacé,
J'ai revu, pâle et triste encore,
Mon vieil amour de l'an passé.
De l'avril, où, guettant au bois
La violette à sa venue,
Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.
Vibrant comme l'harmonica,
C'est la voix enfantine et grêle,
Flèche d'argent qui me piqua.
Si moqueur, si doux, si cruel,
Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre
On ressent un plaisir mortel,
Dont l'eau pleure dans un bassin,
Laisse tomber goutte par goutte
Ses larmes rouges dans mon sein.
Ah! vieux thème du carnaval,
Où le rire aux larmes réplique,
Que ton charme m'a fait de mal!
SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR
On voit dans les contes du Nord,
Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
Nager en chantant près du bord.
Le plumage qui les revêt,
Faire luire leur peau plus blanche
Que la neige de leur duvet.
Qui chez nous descend quelquefois,
Blanche comme le clair de lune
Sur les glaciers dans les cieux froids;
De sa boréale fraîcheur
A des régals de chair nacrée,
A des débauches de blancheur!
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents.
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.
Paros au grain éblouissant,
Comme dans une nuit du pôle,
Un givre invisible descend.
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau?
Tachant l'azur du ciel d'hiver,
Le lis à la pulpe argentée,
La blanche écume de la mer;
Où vivent les divinités;
L'argent mat, la laiteuse opale
Qu'irisent de vagues clartés;
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants;
Qui, pour abriter leurs frissons,
Ouate de sa blanche fourrure
Les épaules et les blasons;
Dont les vitraux sont ramagés;
Les blanches dentelles des vasques,
Pleurs de l'ondine en l'air figés;
Sous les blancs frimas de ses fleurs;
L'albâtre où la mélancolie
Aime à retrouver ses pâleurs;
Neigeant sur les toits du manoir,
Et la stalactite qui tombe,
Larme blanche de l'antre noir?
Vient-elle avec Séraphita?
Est-ce la Madone des neiges,
Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,
Gardien des glaciers étoilés,
Et qui, sous sa poitrine blanche,
Cache de blancs secrets gelés?
Oh! qui pourra fondre ce cœur!
Oh! qui pourra mettre un ton rose
Dans cette implacable blancheur!
COQUETTERIE POSTHUME
Avant de clouer mon cercueil,
Un peu de rouge à la pommette,
Un peu de noir au bord de l'œil.
Comme le soir de son aveu,
Rester éternellement rose
Avec du kh'ol sous mon œil bleu.
Mais drapez-moi dans les plis blancs
De ma robe de mousseline,
De ma robe à treize volants.
Je la portais quand je lui plus.
Son premier regard l'a sacrée,
Et depuis je ne la mis plus.
Sans coussin de larmes brodé,
Sur mon oreiller de dentelle
De ma chevelure inondé.
A vu dormir nos fronts unis,
Et sous le drap noir des gondoles
Compté nos baisers infinis.
Que la prière réunit,
Tournez ce chapelet d'opale,
Par le pape à Rome bénit:
D'où nul encor ne s'est levé;
Sa bouche en a dit sur ma bouche
Chaque Pater et chaque Ave.
DIAMANT DU CŒUR
Sur son cœur ou dans son tiroir,
Possède un gage qu'il caresse
Aux jours de regret ou d'espoir.
Par un sourire encouragé,
A pris une boucle que moire
Un reflet bleu d'aile de geai.
Coupé par derrière un flocon
Retors et fin comme la soie
Que l'on dévide du cocon.
Reliquaire du souvenir,
Cache un gant blanc, de forme étroite,
Où nulle main ne peut tenir.
Dans un sachet, d'un chiffre orné,
Coud des violettes de Parme,
Frais cadeau qu'on reprend fané.
Que Cendrillon perdit un soir;
Et celui-ci conserve un souffle
Dans la barbe d'un masque noir.
Ni gant, ni bouquet, ni soulier,
Mais je garde, empreinte adorée,
Une larme sur un papier:
D'un ciel d'azur tombée un jour,
Joyau sans prix, perle dissoute
Dans la coupe de mon amour!
Reluit comme un écrin d'Ophyr,
Et du vélin bleu se détache,
Diamant éclos d'un saphir.
Roula, trésor inespéré,
Sur un de mes vers qu'elle noie,
D'un œil qui n'a jamais pleuré!
PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d'or.
Il s'en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne,
Poudrer à frimas l'amandier.
Lui, descend au jardin désert
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.
Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème aux prés les perce-neiges
Et les violettes aux bois.
Où le cerf boit, l'oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d'argent du muguet.
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.
Et que son règne va finir,
Au seuil d'avril tournant la tête,
Il dit: «Printemps, tu peux venir!»
CONTRALTO
Sur un lit de marbre sculpté,
Une statue énigmatique
D'une inquiétante beauté.
Une déesse, ou bien un dieu?
L'amour, ayant peur d'être infâme,
Hésite et suspend son aveu.
Elle s'étend, le dos tourné
Devant la foule curieuse,
Sur son coussin capitonné.
Chaque sexe apporta son don.
Tout homme dit: C'est Aphrodite!
Toute femme: C'est Cupidon!
On dirait ce corps indécis
Fondu, dans l'eau de la fontaine,
Sous les baisers de Salmacis.
De l'art et de la volupté,
Monstre charmant, comme je t'aime
Avec ta multiple beauté!
Sous la draperie aux plis droits
Dont le bout à ton pied s'accroche,
Mes yeux ont plongé bien des fois.
Tu m'as bien des nuits occupé,
Et mon caprice qui persiste
Ne convient pas qu'il s'est trompé.
Et, passant de la forme au son,
Trouve dans sa métamorphose
La jeune fille et le garçon.
Son double, homme et femme à la fois,
Contralto, bizarre mélange,
Hermaphrodite de la voix!
Chantant avec un seul gosier;
Le pigeon rauque et la fauvette
Perchés sur le même rosier;
Son beau page parlant d'amour;
L'amant au pied de la muraille,
La dame au balcon de sa tour;
Qu'en ses détours et ses ébats
Poursuit un papillon fidèle,
L'un volant haut et l'autre bas;
Sur l'escalier d'or voltigeant;
La cloche mêlant dans sa fonte
La voix d'airain, la voix d'argent;
Le chant et l'accompagnement;
A la grâce la force unie,
La maîtresse embrassant l'amant!
Ce soir, ce sera Cendrillon
Causant près du feu qu'elle attise
Avec son ami le grillon;
A son courroux donnant l'essor,
Ou Tancrède avec sa cuirasse,
Son épée et son casque d'or;
Zerline bernant Mazetto,
Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;
C'est toi que j'aime, ô contralto!
Que Dieu d'un double attrait para,
Toi qui pourrais, comme Gulnare,
Être le Kaled d'un Lara,
Réveillant le cœur endormi,
Mêle aux soupirs de la maîtresse
L'accent plus mâle de l'ami!