Tout près du lac filtre une source,
Entre deux pierres, dans un coin;
Allégrement l'eau prend sa course
Comme pour s'en aller bien loin.
Entre deux pierres, dans un coin;
Allégrement l'eau prend sa course
Comme pour s'en aller bien loin.
Elle murmure: Oh! quelle joie!
Sous la terre il faisait si noir!
Maintenant ma rive verdoie,
Le ciel se mire à mon miroir.
Sous la terre il faisait si noir!
Maintenant ma rive verdoie,
Le ciel se mire à mon miroir.
Les myosotis aux fleurs bleues
Me disent: Ne m'oubliez pas!
Les libellules de leurs queues
M'égratignent dans leurs ébats:
Me disent: Ne m'oubliez pas!
Les libellules de leurs queues
M'égratignent dans leurs ébats:
A ma coupe l'oiseau s'abreuve;
Qui sait?—Après quelques détours
Peut-être deviendrai-je un fleuve
Baignant vallons, rochers et tours.
Qui sait?—Après quelques détours
Peut-être deviendrai-je un fleuve
Baignant vallons, rochers et tours.
Je broderai de mon écume
Ponts de pierre, quais de granit,
Emportant le steamer qui fume
A l'Océan où tout finit.
Ponts de pierre, quais de granit,
Emportant le steamer qui fume
A l'Océan où tout finit.
Ainsi la jeune source jase,
Formant cent projets d'avenir;
Comme l'eau qui bout dans un vase,
Son flot ne peut se contenir;
Formant cent projets d'avenir;
Comme l'eau qui bout dans un vase,
Son flot ne peut se contenir;
Mais le berceau touche à la tombe;
Le géant futur meurt petit;
Née à peine, la source tombe
Dans le grand lac qui l'engloutit!
Le géant futur meurt petit;
Née à peine, la source tombe
Dans le grand lac qui l'engloutit!
BÛCHERS ET TOMBEAUX
Le squelette était invisible
Au temps heureux de l'Art païen;
L'homme, sous la forme sensible,
Content du beau, ne cherchait rien.
Au temps heureux de l'Art païen;
L'homme, sous la forme sensible,
Content du beau, ne cherchait rien.
Pas de cadavre sous la tombe,
Spectre hideux de l'être cher,
Comme d'un vêtement qui tombe
Se déshabillant de sa chair,
Spectre hideux de l'être cher,
Comme d'un vêtement qui tombe
Se déshabillant de sa chair,
Et, quand la pierre se lézarde,
Parmi les épouvantements,
Montrant à l'œil qui s'y hasarde
Une armature d'ossements;
Parmi les épouvantements,
Montrant à l'œil qui s'y hasarde
Une armature d'ossements;
Mais au feu du bûcher ravie
Une pincée entre les doigts,
Résidu léger de la vie,
Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;
Une pincée entre les doigts,
Résidu léger de la vie,
Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;
Ce que le papillon de l'âme
Laisse de poussière après lui,
Et ce qui reste de la flamme
Sur le trépied, quand elle a lui!
Laisse de poussière après lui,
Et ce qui reste de la flamme
Sur le trépied, quand elle a lui!
Entre les fleurs et les acanthes,
Dans le marbre joyeusement,
Amours, ægipans et bacchantes
Dansaient autour du monument;
Dans le marbre joyeusement,
Amours, ægipans et bacchantes
Dansaient autour du monument;
Tout au plus un petit génie
Du pied éteignait un flambeau;
Et l'art versait son harmonie
Sur la tristesse du tombeau.
Du pied éteignait un flambeau;
Et l'art versait son harmonie
Sur la tristesse du tombeau.
Les tombes étaient attrayantes:
Comme on fait d'un enfant qui dort,
D'images douces et riantes
La vie enveloppait la mort;
Comme on fait d'un enfant qui dort,
D'images douces et riantes
La vie enveloppait la mort;
La mort dissimulait sa face
Aux trous profonds, au nez camard,
Dont la hideur railleuse efface
Les chimères du cauchemar.
Aux trous profonds, au nez camard,
Dont la hideur railleuse efface
Les chimères du cauchemar.
Le monstre, sous la chair splendide
Cachait son fantôme inconnu,
Et l'œil de la vierge candide
Allait au bel éphèbe nu.
Cachait son fantôme inconnu,
Et l'œil de la vierge candide
Allait au bel éphèbe nu.
Seulement pour pousser à boire,
Au banquet de Trimalcion,
Une larve, joujou d'ivoire,
Faisait son apparition;
Au banquet de Trimalcion,
Une larve, joujou d'ivoire,
Faisait son apparition;
Des dieux que l'art toujours révère
Trônaient au ciel marmoréen;
Mais l'Olympe cède au Calvaire,
Jupiter au Nazaréen;
Trônaient au ciel marmoréen;
Mais l'Olympe cède au Calvaire,
Jupiter au Nazaréen;
Une voix dit: Pan est mort!—L'ombre
S'étend.—Comme sur un drap noir,
Sur la tristesse immense et sombre
Le blanc squelette se fait voir;
S'étend.—Comme sur un drap noir,
Sur la tristesse immense et sombre
Le blanc squelette se fait voir;
Il signe les pierres funèbres
De son paraphe de fémurs,
Pend son chapelet de vertèbres
Dans les charniers, le long des murs,
De son paraphe de fémurs,
Pend son chapelet de vertèbres
Dans les charniers, le long des murs,
Des cercueils lève le couvercle
Avec ses bras aux os pointus;
Dessine ses côtes en cercle
Et rit de son large rictus;
Avec ses bras aux os pointus;
Dessine ses côtes en cercle
Et rit de son large rictus;
Il pousse à la danse macabre
L'empereur, le pape et le roi,
Et de son cheval qui se cabre
Jette bas le preux plein d'effroi;
L'empereur, le pape et le roi,
Et de son cheval qui se cabre
Jette bas le preux plein d'effroi;
Il entre chez la courtisane
Et fait des mines au miroir,
Du malade il boit la tisane,
De l'avare ouvre le tiroir;
Et fait des mines au miroir,
Du malade il boit la tisane,
De l'avare ouvre le tiroir;
Piquant l'attelage qui rue
Avec un os pour aiguillon,
Du laboureur à la charrue
Termine en fosse le sillon;
Avec un os pour aiguillon,
Du laboureur à la charrue
Termine en fosse le sillon;
Et, parmi la foule priée,
Hôte inattendu, sous le banc,
Vole à la pâle mariée
Sa jarretière de ruban.
Hôte inattendu, sous le banc,
Vole à la pâle mariée
Sa jarretière de ruban.
A chaque pas grossit la bande;
Le jeune au vieux donne la main;
L'irrésistible sarabande
Met en branle le genre humain.
Le jeune au vieux donne la main;
L'irrésistible sarabande
Met en branle le genre humain.
Le spectre en tête se déhanche,
Dansant et jouant du rebec,
Et sur fond noir, en couleur blanche,
Holbein l'esquisse d'un trait sec.
Dansant et jouant du rebec,
Et sur fond noir, en couleur blanche,
Holbein l'esquisse d'un trait sec.
Quand le siècle devient frivole
Il suit la mode; en tonnelet
Retrousse son linceul et vole
Comme un Cupidon de ballet
Il suit la mode; en tonnelet
Retrousse son linceul et vole
Comme un Cupidon de ballet
Au tombeau-sofa des marquises
Qui reposent, lasses d'amour,
En des attitudes exquises,
Dans les chapelles Pompadour.
Qui reposent, lasses d'amour,
En des attitudes exquises,
Dans les chapelles Pompadour.
Mais voile-toi, masque sans joues,
Comédien que le ver mord,
Depuis assez longtemps tu joues
Le mélodrame de la Mort.
Comédien que le ver mord,
Depuis assez longtemps tu joues
Le mélodrame de la Mort.
Reviens, reviens, bel art antique,
De ton paros étincelant
Couvrir ce squelette gothique;
Dévore-le, bûcher brûlant!
De ton paros étincelant
Couvrir ce squelette gothique;
Dévore-le, bûcher brûlant!
Si nous sommes une statue
Sculptée à l'image de Dieu,
Quand cette image est abattue,
Jetons-en les débris au feu.
Sculptée à l'image de Dieu,
Quand cette image est abattue,
Jetons-en les débris au feu.
Toi, forme immortelle, remonte
Dans la flamme aux sources du beau,
Sans que ton argile ait la honte
Et les misères du tombeau!
Dans la flamme aux sources du beau,
Sans que ton argile ait la honte
Et les misères du tombeau!
LE SOUPER DES ARMURES
Biorn, étrange cénobite,
Sur le plateau d'un roc pelé,
Hors du temps et du monde, habite
La tour d'un burg démantelé.
Sur le plateau d'un roc pelé,
Hors du temps et du monde, habite
La tour d'un burg démantelé.
De sa porte l'esprit moderne
En vain soulève le marteau.
Biorn verrouille sa poterne
Et barricade son château.
En vain soulève le marteau.
Biorn verrouille sa poterne
Et barricade son château.
Quand tous ont les yeux vers l'aurore,
Biorn, sur son donjon perché,
A l'horizon contemple encore
La place du soleil couché.
Biorn, sur son donjon perché,
A l'horizon contemple encore
La place du soleil couché.
Ame rétrospective, il loge
Dans son burg et dans le passé;
Le pendule de son horloge
Depuis des siècles est cassé.
Dans son burg et dans le passé;
Le pendule de son horloge
Depuis des siècles est cassé.
Sous ses ogives féodales
Il erre, éveillant les échos,
Et ses pas, sonnant sur les dalles,
Semblent suivis de pas égaux.
Il erre, éveillant les échos,
Et ses pas, sonnant sur les dalles,
Semblent suivis de pas égaux.
Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,
Ni gentilshommes, ni bourgeois,
Mais les portraits de ses ancêtres
Causent avec lui quelquefois.
Ni gentilshommes, ni bourgeois,
Mais les portraits de ses ancêtres
Causent avec lui quelquefois.
Et certains soirs, pour se distraire,
Trouvant manger seul ennuyeux,
Biorn, caprice funéraire,
Invite à souper ses aïeux.
Trouvant manger seul ennuyeux,
Biorn, caprice funéraire,
Invite à souper ses aïeux.
Les fantômes, quand minuit sonne,
Viennent armés de pied en cap;
Biorn, qui malgré lui frissonne,
Salue en haussant son hanap.
Viennent armés de pied en cap;
Biorn, qui malgré lui frissonne,
Salue en haussant son hanap.
Pour s'asseoir, chaque panoplie
Fait un angle avec son genou,
Dont l'articulation plie
En grinçant comme un vieux verrou;
Fait un angle avec son genou,
Dont l'articulation plie
En grinçant comme un vieux verrou;
Et tout d'une pièce, l'armure,
D'un corps absent gauche cercueil,
Rendant un creux et sourd murmure,
Tombe entre les bras du fauteuil.
D'un corps absent gauche cercueil,
Rendant un creux et sourd murmure,
Tombe entre les bras du fauteuil.
Landgraves, rhingraves, burgraves,
Venus du ciel ou de l'enfer,
Ils sont tous là, muets et graves,
Les roides convives de fer!
Venus du ciel ou de l'enfer,
Ils sont tous là, muets et graves,
Les roides convives de fer!
Dans l'ombre, un rayon fauve indique
Un monstre, guivre, aigle à deux cous,
Pris au bestiaire héraldique
Sur les cimiers faussés de coups.
Un monstre, guivre, aigle à deux cous,
Pris au bestiaire héraldique
Sur les cimiers faussés de coups.
Du mufle des bêtes difformes
Dressant leurs ongles arrogants,
Partent des panaches énormes,
Des lambrequins extravagants;
Dressant leurs ongles arrogants,
Partent des panaches énormes,
Des lambrequins extravagants;
Mais les casques ouverts sont vides
Comme les timbres du blason;
Seulement deux flammes livides
Y luisent d'étrange façon.
Comme les timbres du blason;
Seulement deux flammes livides
Y luisent d'étrange façon.
Toute la ferraille est assise
Dans la salle du vieux manoir,
Et, sur le mur, l'ombre indécise
Donne à chaque hôte un page noir.
Dans la salle du vieux manoir,
Et, sur le mur, l'ombre indécise
Donne à chaque hôte un page noir.
Les liqueurs aux feux des bougies
Ont des pourpres d'un ton suspect;
Les mets dans leurs sauces rougies
Prennent un singulier aspect.
Ont des pourpres d'un ton suspect;
Les mets dans leurs sauces rougies
Prennent un singulier aspect.
Parfois un corselet miroite,
Un morion brille un moment;
Une pièce qui se déboîte
Choit sur la nappe lourdement.
Un morion brille un moment;
Une pièce qui se déboîte
Choit sur la nappe lourdement.
L'on entend les battements d'ailes
D'invisibles chauves-souris,
Et les drapeaux des infidèles
Palpitent le long du lambris.
D'invisibles chauves-souris,
Et les drapeaux des infidèles
Palpitent le long du lambris.
Avec des mouvements fantasques
Courbant leurs phalanges d'airain,
Les gantelets versent aux casques
Des rasades de vin du Rhin,
Courbant leurs phalanges d'airain,
Les gantelets versent aux casques
Des rasades de vin du Rhin,
Ou découpent au fil des dagues
Des sangliers sur des plats d'or…
Cependant passent des bruits vagues
Par les orgues du corridor.
Des sangliers sur des plats d'or…
Cependant passent des bruits vagues
Par les orgues du corridor.
La débauche devient farouche,
On n'entendrait pas tonner Dieu;
Car, lorsqu'un fantôme découche,
C'est le moins qu'il s'amuse un peu.
On n'entendrait pas tonner Dieu;
Car, lorsqu'un fantôme découche,
C'est le moins qu'il s'amuse un peu.
Et la fantastique assemblée
Se tracassant dans son harnois,
L'orgie a sa rumeur doublée
Du tintamarre des tournois.
Se tracassant dans son harnois,
L'orgie a sa rumeur doublée
Du tintamarre des tournois.
Gobelets, hanaps, vidercomes,
Vidés toujours, remplis en vain,
Entre les mâchoires des heaumes
Forment des cascades de vin.
Vidés toujours, remplis en vain,
Entre les mâchoires des heaumes
Forment des cascades de vin.
Les hauberts en bombent leurs ventres.
Et le flot monte aux gorgerins;
—Ils sont tous gris comme des chantres,
Les vaillants comtes suzerains!
Et le flot monte aux gorgerins;
—Ils sont tous gris comme des chantres,
Les vaillants comtes suzerains!
L'un allonge dans la salade
Nonchalamment ses pédieux,
L'autre à son compagnon malade
Fait un sermon fastidieux.
Nonchalamment ses pédieux,
L'autre à son compagnon malade
Fait un sermon fastidieux.
Et des armures peu bégueules
Rappellent, dardant leur boisson,
Les lions lampassés de gueules
Blasonnés sur leur écusson.
Rappellent, dardant leur boisson,
Les lions lampassés de gueules
Blasonnés sur leur écusson.
D'une voix encore enrouée
Par l'humidité du caveau,
Max fredonne, ivresse enjouée,
Un lied, en treize cents, nouveau.
Par l'humidité du caveau,
Max fredonne, ivresse enjouée,
Un lied, en treize cents, nouveau.
Albrecht, ayant le vin féroce,
Se querelle avec ses voisins,
Qu'il martèle, bossue et rosse,
Comme il faisait des Sarrasins.
Se querelle avec ses voisins,
Qu'il martèle, bossue et rosse,
Comme il faisait des Sarrasins.
Échauffé, Fritz ôte son casque,
Jadis par un crâne habité,
Ne pensant pas que sans son masque
Il semble un tronc décapité.
Jadis par un crâne habité,
Ne pensant pas que sans son masque
Il semble un tronc décapité.
Bientôt ils roulent pêle-mêle
Sous la table, parmi les brocs,
Tête en bas, montrant la semelle
De leurs souliers courbés en crocs.
Sous la table, parmi les brocs,
Tête en bas, montrant la semelle
De leurs souliers courbés en crocs.
C'est un hideux champ de bataille
Où les pots heurtent les armets,
Où chaque mort par quelque entaille,
Au lieu de sang vomit des mets.
Où les pots heurtent les armets,
Où chaque mort par quelque entaille,
Au lieu de sang vomit des mets.
Et Biorn, le poing sur la cuisse,
Les contemple, morne et hagard,
Tandis que, par le vitrail suisse,
L'aube jette son bleu regard.
Les contemple, morne et hagard,
Tandis que, par le vitrail suisse,
L'aube jette son bleu regard.
La troupe, qu'un rayon traverse,
Pâlit comme au jour un flambeau,
Et le plus ivrogne se verse
Le coup d'étrier du tombeau.
Pâlit comme au jour un flambeau,
Et le plus ivrogne se verse
Le coup d'étrier du tombeau.
Le coq chante, les spectres fuient
Et, reprenant un air hautain,
Sur l'oreiller de marbre appuient
Leurs têtes lourdes du festin!
Et, reprenant un air hautain,
Sur l'oreiller de marbre appuient
Leurs têtes lourdes du festin!
LA MONTRE
Deux fois je regarde ma montre,
Et deux fois à mes yeux distraits
L'aiguille au même endroit se montre;
Il est une heure… une heure après.
Et deux fois à mes yeux distraits
L'aiguille au même endroit se montre;
Il est une heure… une heure après.
La figure de la pendule
En rit dans le salon voisin,
Et le timbre d'argent module
Deux coups vibrant comme un tocsin.
En rit dans le salon voisin,
Et le timbre d'argent module
Deux coups vibrant comme un tocsin.
Le cadran solaire me raille
En m'indiquant, de son long doigt,
Le chemin que sur la muraille
A fait son ombre qui s'accroît.
En m'indiquant, de son long doigt,
Le chemin que sur la muraille
A fait son ombre qui s'accroît.
Le clocher avec ironie
Dit le vrai chiffre et le beffroi,
Reprenant la note finie,
A l'air de se moquer de moi.
Dit le vrai chiffre et le beffroi,
Reprenant la note finie,
A l'air de se moquer de moi.
Tiens! la petite bête est morte.
Je n'ai pas mis hier encor,
Tant ma rêverie était forte,
Au trou de rubis la clef d'or!
Je n'ai pas mis hier encor,
Tant ma rêverie était forte,
Au trou de rubis la clef d'or!
Et je ne vois plus, dans sa boîte,
Le fin ressort du balancier
Aller, venir, à gauche, à droite,
Ainsi qu'un papillon d'acier.
Le fin ressort du balancier
Aller, venir, à gauche, à droite,
Ainsi qu'un papillon d'acier.
C'est bien de moi! Quand je chevauche
L'Hippogriffe, au pays du Bleu,
Mon corps sans âme se débauche,
Et s'en va comme il plaît à Dieu!
L'Hippogriffe, au pays du Bleu,
Mon corps sans âme se débauche,
Et s'en va comme il plaît à Dieu!
L'éternité poursuit son cercle
Autour de ce cadran muet,
Et le temps, l'oreille au couvercle,
Cherche ce cœur qui remuait;
Autour de ce cadran muet,
Et le temps, l'oreille au couvercle,
Cherche ce cœur qui remuait;
Ce cœur que l'enfant croit en vie,
Et dont chaque pulsation
Dans notre poitrine est suivie
D'une égale vibration,
Et dont chaque pulsation
Dans notre poitrine est suivie
D'une égale vibration,
Il ne bat plus, mais son grand frère
Toujours palpite à mon côté.
—Celui que rien ne peut distraire,
Quand je dormais, l'a remonté!
Toujours palpite à mon côté.
—Celui que rien ne peut distraire,
Quand je dormais, l'a remonté!
LES NÉRÉIDES
J'ai dans ma chambre une aquarelle
Bizarre, et d'un peintre avec qui
Mètre et rime sont en querelle,
—Théophile Kniatowski.
Bizarre, et d'un peintre avec qui
Mètre et rime sont en querelle,
—Théophile Kniatowski.
Sur l'écume blanche qui frange
Le manteau glauque de la mer
Se groupent en bouquet étrange
Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.
Le manteau glauque de la mer
Se groupent en bouquet étrange
Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.
Comme des lis noyés, la houle
Fait dans sa volute d'argent
Danser leurs beaux corps qu'elle roule,
Les élevant, les submergeant.
Fait dans sa volute d'argent
Danser leurs beaux corps qu'elle roule,
Les élevant, les submergeant.
Sur leurs têtes blondes, coiffées
De pétoncles et de roseaux,
Elles mêlent, coquettes fées,
L'écrin et la flore des eaux.
De pétoncles et de roseaux,
Elles mêlent, coquettes fées,
L'écrin et la flore des eaux.
Vidant sa nacre, l'huître à perle
Constelle de son blanc trésor
Leur gorge, où le flot qui déferle
Suspend d'autres perles encor.
Constelle de son blanc trésor
Leur gorge, où le flot qui déferle
Suspend d'autres perles encor.
Et, jusqu'aux hanches soulevées
Par le bras des Tritons nerveux,
Elles luisent, d'azur lavées,
Sous l'or vert de leurs longs cheveux.
Par le bras des Tritons nerveux,
Elles luisent, d'azur lavées,
Sous l'or vert de leurs longs cheveux.
Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue
Se glace d'un visqueux frisson,
Et le torse finit en queue,
Moitié femme, moitié poisson.
Se glace d'un visqueux frisson,
Et le torse finit en queue,
Moitié femme, moitié poisson.
Mais qui regarde la nageoire
Et les reins aux squameux replis,
En voyant les bustes d'ivoire
Par le baiser des mers polis?
Et les reins aux squameux replis,
En voyant les bustes d'ivoire
Par le baiser des mers polis?
A l'horizon,—piquant mélange
De fable et de réalité,—
Paraît un vaisseau qui dérange
Le chœur marin épouvanté.
De fable et de réalité,—
Paraît un vaisseau qui dérange
Le chœur marin épouvanté.
Son pavillon est tricolore;
Son tuyau vomit la vapeur;
Ses aubes fouettent l'eau sonore,
Et les nymphes plongent de peur.
Son tuyau vomit la vapeur;
Ses aubes fouettent l'eau sonore,
Et les nymphes plongent de peur.
Sans crainte elles suivaient par troupes
Les trirèmes de l'Archipel,
Et les dauphins, arquant leurs croupes,
D'Arion attendaient l'appel.
Les trirèmes de l'Archipel,
Et les dauphins, arquant leurs croupes,
D'Arion attendaient l'appel.
Mais le steam-boat avec ses roues,
Comme Vulcain battant Vénus,
Souffletterait leurs belles joues
Et meurtrirait leurs membres nus.
Comme Vulcain battant Vénus,
Souffletterait leurs belles joues
Et meurtrirait leurs membres nus.
Adieu, fraîche mythologie!
Le paquebot passe et, de loin,
Croit voir sur la vague élargie
Une culbute de marsouin.
Le paquebot passe et, de loin,
Croit voir sur la vague élargie
Une culbute de marsouin.
LES ACCROCHE-CŒURS
Ravivant les langueurs nacrées
De tes yeux battus et vainqueurs,
En mèches de parfum lustrées
Se courbent deux accroche-cœurs.
De tes yeux battus et vainqueurs,
En mèches de parfum lustrées
Se courbent deux accroche-cœurs.
A voir s'arrondir sur tes joues
Leurs orbes tournés par tes doigts,
On dirait les petites roues
Du char de Mab fait d'une noix;
Leurs orbes tournés par tes doigts,
On dirait les petites roues
Du char de Mab fait d'une noix;
Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,
Pour une flèche à décocher,
En cercle d'or se sont rejointes
A la tempe du jeune archer.
Pour une flèche à décocher,
En cercle d'or se sont rejointes
A la tempe du jeune archer.
Pourtant un scrupule me trouble,
Je n'ai qu'un cœur, alors pourquoi,
Coquette, un accroche-cœur double?
Qui donc y pends-tu près de moi?
Je n'ai qu'un cœur, alors pourquoi,
Coquette, un accroche-cœur double?
Qui donc y pends-tu près de moi?
LA ROSE-THÉ
La plus délicate des roses
Est, à coup sûr, la rose-thé.
Son bouton aux feuilles mi-closes
De carmin à peine est teinté.
Est, à coup sûr, la rose-thé.
Son bouton aux feuilles mi-closes
De carmin à peine est teinté.
On dirait une rose blanche
Qu'aurait fait rougir de pudeur,
En la lutinant sur la branche,
Un papillon trop plein d'ardeur.
Qu'aurait fait rougir de pudeur,
En la lutinant sur la branche,
Un papillon trop plein d'ardeur.
Son tissu rose et diaphane
De la chair a le velouté;
Auprès, tout incarnat se fane
Ou prend de la vulgarité.
De la chair a le velouté;
Auprès, tout incarnat se fane
Ou prend de la vulgarité.
Comme un teint aristocratique
Noircit les fronts bruns de soleil,
De ses sœurs elle rend rustique
Le coloris chaud et vermeil.
Noircit les fronts bruns de soleil,
De ses sœurs elle rend rustique
Le coloris chaud et vermeil.
Mais, si votre main qui s'en joue,
A quelque bal, pour son parfum,
La rapproche de votre joue,
Son frais éclat devient commun.
A quelque bal, pour son parfum,
La rapproche de votre joue,
Son frais éclat devient commun.
Il n'est pas de rose assez tendre
Sur la palette du printemps,
Madame, pour oser prétendre
Lutter contre vos dix-sept ans.
Sur la palette du printemps,
Madame, pour oser prétendre
Lutter contre vos dix-sept ans.
La peau vaut mieux que le pétale,
Et le sang pur d'un noble cœur
Qui sur la jeunesse s'étale,
De tous les roses est vainqueur!
Et le sang pur d'un noble cœur
Qui sur la jeunesse s'étale,
De tous les roses est vainqueur!
CARMEN
Carmen est maigre,—un trait de bistre
Cerne son œil de gitana.
Ses cheveux sont d'un noir sinistre,
Sa peau, le diable la tanna.
Cerne son œil de gitana.
Ses cheveux sont d'un noir sinistre,
Sa peau, le diable la tanna.
Les femmes disent qu'elle est laide,
Mais tous les hommes en sont fous:
Et l'archevêque de Tolède
Chante la messe à ses genoux;
Mais tous les hommes en sont fous:
Et l'archevêque de Tolède
Chante la messe à ses genoux;
Car sur sa nuque d'ambre fauve
Se tord un énorme chignon
Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
Une mante à son corps mignon.
Se tord un énorme chignon
Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
Une mante à son corps mignon.
Et, parmi sa pâleur, éclate
Une bouche aux rires vainqueurs;
Piment rouge, fleur écarlate,
Qui prend sa pourpre au sang des cœurs.
Une bouche aux rires vainqueurs;
Piment rouge, fleur écarlate,
Qui prend sa pourpre au sang des cœurs.
Ainsi faite, la moricaude
Bat les plus altières beautés,
Et de ses yeux la lueur chaude
Rend la flamme aux satiétés.
Bat les plus altières beautés,
Et de ses yeux la lueur chaude
Rend la flamme aux satiétés.
Elle a, dans sa laideur piquante,
Un grain de sel de cette mer
D'où jaillit, nue et provocante,
L'âcre Vénus du gouffre amer.
Un grain de sel de cette mer
D'où jaillit, nue et provocante,
L'âcre Vénus du gouffre amer.
CE QUE DISENT LES HIRONDELLES
CHANSON D'AUTOMNE
Déjà plus d'une feuille sèche
Parsème les gazons jaunis;
Soir et matin, la brise est fraîche,
Hélas! les beaux jours sont finis!
Parsème les gazons jaunis;
Soir et matin, la brise est fraîche,
Hélas! les beaux jours sont finis!
On voit s'ouvrir les fleurs que garde
Le jardin, pour dernier trésor:
Le dahlia met sa cocarde
Et le souci sa toque d'or.
Le jardin, pour dernier trésor:
Le dahlia met sa cocarde
Et le souci sa toque d'or.
La pluie au bassin fait des bulles;
Les hirondelles sur le toit
Tiennent des conciliabules:
Voici l'hiver, voici le froid!
Les hirondelles sur le toit
Tiennent des conciliabules:
Voici l'hiver, voici le froid!
Elles s'assemblent par centaines,
Se concertant pour le départ.
L'une dit «Oh! que dans Athènes
Il fait bon sur le vieux rempart!
Se concertant pour le départ.
L'une dit «Oh! que dans Athènes
Il fait bon sur le vieux rempart!
«Tous les ans j'y vais et je niche
Aux métopes du Parthénon.
Mon nid bouche dans la corniche
Le trou d'un boulet de canon.»
Aux métopes du Parthénon.
Mon nid bouche dans la corniche
Le trou d'un boulet de canon.»
L'autre: «J'ai ma petite chambre
A Smyrne, au plafond d'un café.
Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
A Smyrne, au plafond d'un café.
Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
«J'entre et je sors, accoutumée
Aux blondes vapeurs des chibouchs,
Et parmi des flots de fumée,
Je rase turbans et tarbouchs.»
Aux blondes vapeurs des chibouchs,
Et parmi des flots de fumée,
Je rase turbans et tarbouchs.»
Celle-ci: «J'habite un triglyphe
Au fronton d'un temple, à Balbeck.
Je m'y suspends avec ma griffe
Sur mes petits au large bec.»
Au fronton d'un temple, à Balbeck.
Je m'y suspends avec ma griffe
Sur mes petits au large bec.»
Celle-là: «Voici mon adresse:
Rhodes, palais des chevaliers;
Chaque hiver, ma tente s'y dresse
Au chapiteau des noirs piliers.»
Rhodes, palais des chevaliers;
Chaque hiver, ma tente s'y dresse
Au chapiteau des noirs piliers.»
La cinquième: «Je ferai halte,
Car l'âge m'alourdit un peu,
Aux blanches terrasses de Malte,
Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»
Car l'âge m'alourdit un peu,
Aux blanches terrasses de Malte,
Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»
La sixième: «Qu'on est à l'aise
Au Caire, en haut des minarets!
J'empâte un ornement de glaise,
Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»
Au Caire, en haut des minarets!
J'empâte un ornement de glaise,
Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»
«A la seconde cataracte,
Fait la dernière, j'ai mon nid;
J'en ai noté la place exacte,
Dans le pschent d'un roi de granit.»
Fait la dernière, j'ai mon nid;
J'en ai noté la place exacte,
Dans le pschent d'un roi de granit.»
Toutes: «Demain combien de lieues
Auront filé sous notre essaim,
Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
Brodant d'écume leur bassin!»
Auront filé sous notre essaim,
Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
Brodant d'écume leur bassin!»
Avec cris et battements d'ailes,
Sur la moulure aux bords étroits,
Ainsi jasent les hirondelles,
Voyant venir la rouille aux bois.
Sur la moulure aux bords étroits,
Ainsi jasent les hirondelles,
Voyant venir la rouille aux bois.
Je comprends tout ce qu'elles disent,
Car le poëte est un oiseau;
Mais, captif, ses élans se brisent
Contre un invisible réseau!
Car le poëte est un oiseau;
Mais, captif, ses élans se brisent
Contre un invisible réseau!
Des ailes! des ailes! des ailes!
Comme dans le chant de Ruckert,
Pour voler, là-bas avec elles
Au soleil d'or, au printemps vert!
Comme dans le chant de Ruckert,
Pour voler, là-bas avec elles
Au soleil d'or, au printemps vert!
NOËL
Le ciel est noir, la terre est blanche;
—Cloches, carillonnez gaîment!—
Jésus est né;—la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.
—Cloches, carillonnez gaîment!—
Jésus est né;—la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.
Pas de courtines festonnées
Pour préserver l'enfant du froid;
Rien que les toiles d'araignées
Qui pendent des poutres du toit.
Pour préserver l'enfant du froid;
Rien que les toiles d'araignées
Qui pendent des poutres du toit.
Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l'échauffer dans sa crèche
L'âne et le bœuf soufflent dessus.
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l'échauffer dans sa crèche
L'âne et le bœuf soufflent dessus.
La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s'ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le chœur des anges
Chante aux bergers: «Noël! Noël!»
Mais sur le toit s'ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le chœur des anges
Chante aux bergers: «Noël! Noël!»
LES JOUJOUX DE LA MORTE
La petite Marie est morte,
Et son cercueil est si peu long
Qu'il tient sous le bras qui l'emporte
Comme un étui de violon.
Et son cercueil est si peu long
Qu'il tient sous le bras qui l'emporte
Comme un étui de violon.
Sur le tapis et sur la table
Traîne l'héritage enfantin.
Les bras ballants, l'air lamentable,
Tout affaissé, gît le pantin.
Traîne l'héritage enfantin.
Les bras ballants, l'air lamentable,
Tout affaissé, gît le pantin.
Et si la poupée est plus ferme,
C'est la faute de son bâton;
Dans son œil une larme germe,
Un soupir gonfle son carton.
C'est la faute de son bâton;
Dans son œil une larme germe,
Un soupir gonfle son carton.
Une dînette abandonnée
Mêle ses plats de bois verni
A la troupe désarçonnée
Des écuyers de Franconi.
Mêle ses plats de bois verni
A la troupe désarçonnée
Des écuyers de Franconi.
La boîte à musique est muette;
Mais, quand on pousse le ressort
Où se posait sa main fluette,
Un murmure plaintif en sort.
Mais, quand on pousse le ressort
Où se posait sa main fluette,
Un murmure plaintif en sort.
L'émotion chevrote et tremble
Dans: Ah! vous dirai-je maman!
Le Quadrille des Lanciers semble
Triste comme un enterrement,
Dans: Ah! vous dirai-je maman!
Le Quadrille des Lanciers semble
Triste comme un enterrement,
Et des pleurs vous mouillent la joue
Quand la Donna è mobile,
Sur le rouleau qui tourne et joue,
Expire avec un son filé.
Quand la Donna è mobile,
Sur le rouleau qui tourne et joue,
Expire avec un son filé.
Le cœur se navre à ce mélange
Puérilement douloureux,
Joujoux d'enfant laissés par l'ange,
Berceau que la tombe a fait creux!
Puérilement douloureux,
Joujoux d'enfant laissés par l'ange,
Berceau que la tombe a fait creux!
APRÈS LE FEUILLETON
Mes colonnes sont alignées
Au portique du feuilleton;
Elles supportent résignées
Du journal le pesant fronton.
Au portique du feuilleton;
Elles supportent résignées
Du journal le pesant fronton.
Jusqu'à lundi je suis mon maître.
Au diable chefs-d'œuvre mort-nés!
Pour huit jours je puis me permettre
De vous fermer la porte au nez.
Au diable chefs-d'œuvre mort-nés!
Pour huit jours je puis me permettre
De vous fermer la porte au nez.
Les ficelles des mélodrames
N'ont plus le droit de se glisser
Parmi les fils soyeux des trames
Que mon caprice aime à tisser.
N'ont plus le droit de se glisser
Parmi les fils soyeux des trames
Que mon caprice aime à tisser.
Voix de l'âme et de la nature,
J'écouterai vos purs sanglots,
Sans que les couplets de facture
M'étourdissent de leurs grelots.
J'écouterai vos purs sanglots,
Sans que les couplets de facture
M'étourdissent de leurs grelots.
Et portant, dans mon verre à côtes,
La santé du temps disparu,
Avec mes vieux rêves pour hôtes
Je boirai le vin de mon cru:
La santé du temps disparu,
Avec mes vieux rêves pour hôtes
Je boirai le vin de mon cru:
Le vin de ma propre pensée,
Vierge de toute autre liqueur,
Et que, par la vie écrasée,
Répand la grappe de mon cœur!
Vierge de toute autre liqueur,
Et que, par la vie écrasée,
Répand la grappe de mon cœur!
LE CHÂTEAU DU SOUVENIR
La main au front, le pied dans l'âtre,
Je songe et cherche à revenir,
Par delà le passé grisâtre,
Au vieux château du Souvenir.
Je songe et cherche à revenir,
Par delà le passé grisâtre,
Au vieux château du Souvenir.
Une gaze de brume estompe
Arbres, maisons, plaines, coteaux,
Et l'œil au carrefour qui trompe
En vain consulte les poteaux.
Arbres, maisons, plaines, coteaux,
Et l'œil au carrefour qui trompe
En vain consulte les poteaux.
J'avance parmi les décombres
De tout un monde enseveli,
Dans le mystère des pénombres,
A travers des limbes d'oubli.
De tout un monde enseveli,
Dans le mystère des pénombres,
A travers des limbes d'oubli.
Mais voici, blanche et diaphane,
La Mémoire, au bord du chemin,
Qui me remet, comme Ariane,
Son peloton de fil en main.
La Mémoire, au bord du chemin,
Qui me remet, comme Ariane,
Son peloton de fil en main.
Désormais la route est certaine;
Le soleil voilé reparaît,
Et du château la tour lointaine
Pointe au-dessus de la forêt.
Le soleil voilé reparaît,
Et du château la tour lointaine
Pointe au-dessus de la forêt.
Sous l'arcade où le jour s'émousse,
De feuilles en feuilles tombant,
Le sentier ancien dans la mousse
Trace encor son étroit ruban.
De feuilles en feuilles tombant,
Le sentier ancien dans la mousse
Trace encor son étroit ruban.
Mais la ronce en travers s'enlace;
La liane tend son filet,
Et la branche que je déplace
Revient et me donne un soufflet.
La liane tend son filet,
Et la branche que je déplace
Revient et me donne un soufflet.
Enfin au bout de la clairière,
Je découvre du vieux manoir
Les tourelles en poivrière
Et les hauts toits en éteignoir.
Je découvre du vieux manoir
Les tourelles en poivrière
Et les hauts toits en éteignoir.
Sur le comble aucune fumée
Rayant le ciel d'un bleu sillon;
Pas une fenêtre allumée
D'une figure ou d'un rayon.
Rayant le ciel d'un bleu sillon;
Pas une fenêtre allumée
D'une figure ou d'un rayon.
Les chaînes du pont sont brisées;
Aux fossés la lentille d'eau
De ses taches vert-de-grisées
Étale le glauque rideau.
Aux fossés la lentille d'eau
De ses taches vert-de-grisées
Étale le glauque rideau.
Des tortuosités de lierre
Pénètrent dans chaque refend,
Payant la tour hospitalière
Qui les soutient… en l'étouffant.
Pénètrent dans chaque refend,
Payant la tour hospitalière
Qui les soutient… en l'étouffant.
Le porche à la lune se ronge,
Le temps le sculpte à sa façon,
Et la pluie a passé l'éponge
Sur les couleurs de mon blason.
Le temps le sculpte à sa façon,
Et la pluie a passé l'éponge
Sur les couleurs de mon blason.
Tout ému, je pousse la porte
Qui cède et geint sur ses pivots;
Un air froid en sort et m'apporte
Le fade parfum des caveaux.
Qui cède et geint sur ses pivots;
Un air froid en sort et m'apporte
Le fade parfum des caveaux.
L'ortie aux morsures aiguës,
La bardane aux larges contours,
Sous les ombelles des ciguës,
Prospèrent dans l'angle des cours.
La bardane aux larges contours,
Sous les ombelles des ciguës,
Prospèrent dans l'angle des cours.
Sur les deux chimères de marbre,
Gardiennes du perron verdi,
Se découpe l'ombre d'un arbre
Pendant mon absence grandi.
Gardiennes du perron verdi,
Se découpe l'ombre d'un arbre
Pendant mon absence grandi.
Levant leurs pattes de lionne
Elles se mettent en arrêt.
Leur regard blanc me questionne,
Mais je leur dis le mot secret.
Elles se mettent en arrêt.
Leur regard blanc me questionne,
Mais je leur dis le mot secret.
Et je passe.—Dressant sa tête,
Le vieux chien retombe assoupi,
Et mon pas sonore inquiète
L'écho dans son coin accroupi.
Le vieux chien retombe assoupi,
Et mon pas sonore inquiète
L'écho dans son coin accroupi.
Un jour louche et douteux se glisse
Aux vitres jaunes du salon
Où figurent, en haute lisse,
Les aventures d'Apollon.
Aux vitres jaunes du salon
Où figurent, en haute lisse,
Les aventures d'Apollon.
Daphné, les hanches dans l'écorce,
Étend toujours ses doigts touffus;
Mais aux bras du dieu qui la force
Elle s'éteint, spectre confus.
Étend toujours ses doigts touffus;
Mais aux bras du dieu qui la force
Elle s'éteint, spectre confus.
Apollon, chez Admète, garde
Un troupeau, des mites atteint;
Les neuf Muses, troupe hagarde,
Pleurent sur un Pinde déteint;
Un troupeau, des mites atteint;
Les neuf Muses, troupe hagarde,
Pleurent sur un Pinde déteint;
Et la Solitude en chemise
Trace au doigt le mot: «Abandon»
Dans la poudre qu'elle tamise
Sur le marbre du guéridon.
Trace au doigt le mot: «Abandon»
Dans la poudre qu'elle tamise
Sur le marbre du guéridon.
Je retrouve au long des tentures,
Comme des hôtes endormis,
Pastels blafards, sombres peintures,
Jeunes beautés et vieux amis.
Comme des hôtes endormis,
Pastels blafards, sombres peintures,
Jeunes beautés et vieux amis.
Ma main tremblante enlève un crêpe
Et je vois mon défunt amour,
Jupons bouffants, taille de guêpe,
La Cidalise en Pompadour!
Et je vois mon défunt amour,
Jupons bouffants, taille de guêpe,
La Cidalise en Pompadour!
Un bouton de rose s'entr'ouvre
A son corset enrubanné,
Dont la dentelle à demi couvre
Un sein neigeux d'azur veiné.
A son corset enrubanné,
Dont la dentelle à demi couvre
Un sein neigeux d'azur veiné.
Ses yeux ont de moites paillettes,
Comme aux feuilles que le froid mord,
La pourpre monte à ses pommettes,
Éclat trompeur, fard de la mort!
Comme aux feuilles que le froid mord,
La pourpre monte à ses pommettes,
Éclat trompeur, fard de la mort!
Elle tressaille à mon approche,
Et son regard, triste et charmant,
Sur le mien d'un air de reproche,
Se fixe douloureusement.
Et son regard, triste et charmant,
Sur le mien d'un air de reproche,
Se fixe douloureusement.
Bien que la vie au loin m'emporte,
Ton nom dans mon cœur est marqué,
Fleur de pastel, gentille morte,
Ombre en habit de bal masqué!
Ton nom dans mon cœur est marqué,
Fleur de pastel, gentille morte,
Ombre en habit de bal masqué!
La nature de l'art jalouse,
Voulant dépasser Murillo,
A Paris créa l'Andalouse
Qui rit dans le second tableau.
Voulant dépasser Murillo,
A Paris créa l'Andalouse
Qui rit dans le second tableau.
Par un caprice poétique,
Notre climat brumeux para
D'une grâce au charme exotique
Cette autre Petra Camara.
Notre climat brumeux para
D'une grâce au charme exotique
Cette autre Petra Camara.
De chaudes teintes orangées
Dorent sa joue au fard vermeil;
Ses paupières de jais frangées
Filtrent des rayons de soleil.
Dorent sa joue au fard vermeil;
Ses paupières de jais frangées
Filtrent des rayons de soleil.
Entre ses lèvres d'écarlate
Scintille un éclair argenté,
Et sa beauté splendide éclate
Comme une grenade en été.
Scintille un éclair argenté,
Et sa beauté splendide éclate
Comme une grenade en été.
Au son des guitares d'Espagne
Ma voix longtemps la célébra.
Elle vint un jour, sans compagne,
Et ma chambre fut l'Alhambra.
Ma voix longtemps la célébra.
Elle vint un jour, sans compagne,
Et ma chambre fut l'Alhambra.
Plus loin une beauté robuste,
Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,
Sertit le marbre de son buste
Dans les perles et le velours.
Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,
Sertit le marbre de son buste
Dans les perles et le velours.
D'un air de reine qui s'ennuie
Au sein de sa cour à genoux,
Superbe et distraite, elle appuie
La main sur un coffre à bijoux.
Au sein de sa cour à genoux,
Superbe et distraite, elle appuie
La main sur un coffre à bijoux.
Sa bouche humide et sensuelle
Semble rouge du sang des cœurs,
Et, pleins de volupté cruelle,
Ses yeux ont des défis vainqueurs.
Semble rouge du sang des cœurs,
Et, pleins de volupté cruelle,
Ses yeux ont des défis vainqueurs.
Ici, plus de grâce touchante,
Mais un attrait vertigineux.
On dirait la Vénus méchante
Qui préside aux amours haineux.
Mais un attrait vertigineux.
On dirait la Vénus méchante
Qui préside aux amours haineux.
Cette Vénus, mauvaise mère,
Souvent a battu Cupidon.
O toi, qui fus ma joie amère,
Adieu pour toujours… et pardon!
Souvent a battu Cupidon.
O toi, qui fus ma joie amère,
Adieu pour toujours… et pardon!
Dans son cadre, que l'ombre moire,
Au lieu de réfléchir mes traits,
La glace ébauche de mémoire
Le plus ancien de mes portraits.
Au lieu de réfléchir mes traits,
La glace ébauche de mémoire
Le plus ancien de mes portraits.
Spectre rétrospectif qui double
Un type à jamais effacé,
Il sort du fond du miroir trouble
Et des ténèbres du passé.
Un type à jamais effacé,
Il sort du fond du miroir trouble
Et des ténèbres du passé.
Dans son pourpoint de satin rose,
Qu'un goût hardi coloria,
Il semble chercher une pose
Pour Boulanger ou Devéria.
Qu'un goût hardi coloria,
Il semble chercher une pose
Pour Boulanger ou Devéria.
Terreur du bourgeois glabre et chauve,
Une chevelure à tous crins
De roi franc ou de lion fauve
Roule en torrent jusqu'à ses reins.
Une chevelure à tous crins
De roi franc ou de lion fauve
Roule en torrent jusqu'à ses reins.
Tel, romantique opiniâtre,
Soldat de l'art qui lutte encor,
Il se ruait vers le théâtre
Quand d'Hernani sonnait le cor.
Soldat de l'art qui lutte encor,
Il se ruait vers le théâtre
Quand d'Hernani sonnait le cor.
… La nuit tombe et met avec l'ombre
Ses terreurs aux recoins dormants.
L'inconnu, machiniste sombre,
Monte ses épouvantements.
Ses terreurs aux recoins dormants.
L'inconnu, machiniste sombre,
Monte ses épouvantements.
Des explosions de bougies
Crèvent soudain sur les flambeaux!
Leurs auréoles élargies
Semblent des lampes de tombeaux.
Crèvent soudain sur les flambeaux!
Leurs auréoles élargies
Semblent des lampes de tombeaux.
Une main d'ombre ouvre la porte
Sans en faire grincer la clé.
D'hôtes pâles qu'un souffle apporte
Le salon se trouve peuplé.
Sans en faire grincer la clé.
D'hôtes pâles qu'un souffle apporte
Le salon se trouve peuplé.
Les portraits quittent la muraille,
Frottant de leurs mouchoirs jaunis,
Sur leur visage qui s'éraille,
La crasse fauve du vernis.
Frottant de leurs mouchoirs jaunis,
Sur leur visage qui s'éraille,
La crasse fauve du vernis.
D'un reflet rouge illuminée,
La bande se chauffe les doigts
Et fait cercle à la cheminée
Où tout à coup flambe le bois.
La bande se chauffe les doigts
Et fait cercle à la cheminée
Où tout à coup flambe le bois.
L'image au sépulcre ravie
Perd son aspect roide et glacé;
La chaude pourpre de la vie
Remonte aux veines du passé.
Perd son aspect roide et glacé;
La chaude pourpre de la vie
Remonte aux veines du passé.
Les masques blafards se colorent
Comme au temps où je les connus.
O vous que mes regrets déplorent,
Amis, merci d'être venus!
Comme au temps où je les connus.
O vous que mes regrets déplorent,
Amis, merci d'être venus!
Les vaillants de dix-huit cent trente,
Je les revois tels que jadis.
Comme les pirates d'Otrante
Nous étions cent, nous sommes dix.
Je les revois tels que jadis.
Comme les pirates d'Otrante
Nous étions cent, nous sommes dix.
L'un étale sa barbe rousse
Comme Frédéric dans son roc,
L'autre superbement retrousse
Le bout de sa moustache en croc.
Comme Frédéric dans son roc,
L'autre superbement retrousse
Le bout de sa moustache en croc.
Drapant sa souffrance secrète
Sous les fiertés de son manteau,
Pétrus fume une cigarette
Qu'il baptise papelito.
Sous les fiertés de son manteau,
Pétrus fume une cigarette
Qu'il baptise papelito.
Celui-ci me conte ses rêves,
Hélas! jamais réalisés,
Icare tombé sur les grèves
Où gisent les essors brisés.
Hélas! jamais réalisés,
Icare tombé sur les grèves
Où gisent les essors brisés.
Celui-là me confie un drame
Taillé sur le nouveau patron
Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
Causer Molière et Calderon.
Taillé sur le nouveau patron
Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
Causer Molière et Calderon.
Tom, qu'un abandon scandalise,
Récite «Love's labours lost,»
Et Fritz explique à Cidalise
Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
Récite «Love's labours lost,»
Et Fritz explique à Cidalise
Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
Mais le jour luit à la fenêtre;
Et les spectres, moins arrêtés,
Laissent les objets transparaître
Dans leurs diaphanéités.
Et les spectres, moins arrêtés,
Laissent les objets transparaître
Dans leurs diaphanéités.
Les cires fondent consumées;
Sous les cendres s'éteint le feu,
Du parquet montent des fumées;
Château du Souvenir, adieu!
Sous les cendres s'éteint le feu,
Du parquet montent des fumées;
Château du Souvenir, adieu!
Encore une autre fois décembre
Va retourner le sablier.
Le présent entre dans ma chambre
Et me dit en vain d'oublier.
Va retourner le sablier.
Le présent entre dans ma chambre
Et me dit en vain d'oublier.