Qui loin de leur soleil natal,
Comme des joyaux mis sous verre,
Brillent sous un ciel de cristal.
De leurs baisers mystérieux,
Elles naissent, vivent et meurent
Devant le regard curieux.
De leur sein ouvrant le trésor,
Comme de belles courtisanes,
Elles se vendent à prix d'or.
Les reçoit par groupes coquets,
Ou quelque main gantée et fine
Au bal les balance en bouquets.
Fuyant les yeux, fuyant les doigts,
De silence et d'ombre couverte,
Une fleur vit au fond des bois.
Un coup d'œil au hasard jeté,
Vous fait surprendre sur sa tige
La fleur dans sa simplicité.
S'épanouissant au ciel bleu,
Et versant son parfum modeste
Pour la solitude et pour Dieu.
Qu'agite un frisson de pudeur,
Vous respirez avec délice
Son âme dans sa fraîche odeur.
Camélias si cher payés,
Pour la petite fleur sous l'herbe,
En un instant, sont oubliés!
LA FELLAH
SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M…
Et d'un impérial loisir,
Votre fellah, sphinx qui se masque,
Propose une énigme au désir.
Que ce masque et cet habit long;
Elle intrigue par son mystère
Tous les Œdipes du salon.
Aux modernes filles du Nil;
Mais, sous le bandeau, deux étoiles
Brillent d'un feu pur et subtil.
De langueur et de volupté
Disent, résolvant le problème,
«Sois l'amour, je suis la beauté.»
LA MANSARDE
Le chat guettant l'oiseau qui boit,
De mon balcon une mansarde
Entre deux tuyaux s'aperçoit.
Si je mentais comme un auteur,
Je pourrais faire à sa fenêtre
Un cadre de pois de senteur,
Riant à son petit miroir,
Dont le tain rayé ne reflète
Que la moitié de son œil noir;
Gorge et cheveux au vent, Margot
Arrosant avec sa carafe
Son jardin planté dans un pot;
Qui scande ses vers sibyllins,
En contemplant la silhouette
De Montmartre et de ses moulins.
Il n'y grimpe aucun liseron,
Et la vitre y fait voir sa taie,
Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.
Pour le veuf et pour le garçon,
Une mansarde est toujours triste:
Le grenier n'est beau qu'en chanson.
Penchait les fronts pour le baiser,
L'amour, content d'un lit de sangle,
Avec Suzon venait causer.
Il faut des murs capitonnés,
Des flots de dentelle et de soie,
Des lits par Monbro festonnés.
Margot s'attarde au mont Breda,
Et Rigolette entretenue
N'arrose plus son réséda.
Las de prendre la rime au vol,
S'est fait reporter de gazette,
Quittant le ciel pour l'entresol.
Qu'une vieille au maigre profil,
Devant Minet, qu'elle chapitre,
Tirant sans cesse un bout de fil.
LA NUE
Sculptant sa forme dans l'azur:
On dirait une vierge nue
Émergeant d'un lac au flot pur.
Elle vogue sur le bleu clair.
Comme une Aphrodite éthérée,
Faite de l'écume de l'air;
Son torse au contour incertain,
Et l'aurore répand des roses
Sur son épaule de satin.
Se fondent amoureusement
Comme, au clair-obscur du Corrége,
Le corps d'Antiope dormant.
Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;
Reflet de la beauté première,
Sœur de «l'éternel féminin.»
Sur l'aile de la passion,
Mon âme vole à cette nue
Et l'embrasse comme Ixion.
Où l'on croit voir ce qu'on rêva,
Ombre au gré du vent déformée,
Bulle qui crève et qui s'en va!»
Qu'est-ce après tout que la beauté,
Spectre charmant qu'un souffle emporte
Et qui n'est rien, ayant été!
Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,
Aime une nue, aime une femme,
Mais aime!—C'est l'essentiel!»
LE MERLE
Et sautille gai, plein d'espoir,
Sur les herbes, de givre blanches,
En bottes jaunes, en frac noir.
Ignorant du calendrier,
Qui rêve soleil, et module
L'hymne d'avril en février.
L'Arve jaunit le Rhône bleu,
Et le salon, tendu de perse,
Tient tous ses hôtes près du feu.
Comme des magistrats siégeant;
Leur blanc tribunal examine
Un cas d'hiver se prolongeant.
L'oiseau persiste en sa chanson,
Malgré neige, brouillard et pluie,
Il croit à la jeune saison.
De rester au lit si longtemps
Et, gourmandant la fleur frileuse,
Met en demeure le printemps.
Tel un croyant, dans le saint lieu,
L'autel désert, sous la nef sombre,
Avec sa foi voit toujours Dieu.
Car son instinct pressent la loi.
Qui rit de ta philosophie,
Beau merle, est moins sage que toi!
LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d'où la vue embrasse
Tant de monts bleus coiffés d'argent.
Dans son étroit corset d'hiver,
Met sur la branche déliée
Les premières touches de vert.
La séve des rameaux trop lents;
La fleur retardataire hésite
A faire voir ses thyrses blancs.
Comme un désir de la pudeur,
Et le pommier, que l'aube arrose,
S'épanouit dans sa candeur.
Près des boutons d'or dans les prés,
Les caresses de la nature
Hâtent les germes rassurés.
Au cercle d'enfer où je vis;
Marronniers, pressez-vous d'éclore
Et d'éblouir mes yeux ravis.
Vos girandoles sans péril,
Un ciel bleu luit sur votre faîte
Et déjà mai talonne avril.
Au poëte dans ses douleurs,
Qu'avant de s'en aller, il voie
Vos feux d'artifice de fleurs.
Si fiers de vos splendeurs d'été,
Montrez-vous à moi dans la grâce
Qui précède votre beauté.
Quand octobre, ouvrant son essor,
Vous met des tuniques pourprées,
Vous pose des couronnes d'or.
Pareils aux dessins que le froid
Aux vitres d'argent étamées
Trace, la nuit, avec son doigt.
Arbres géants, vieux marronniers,
Mais j'ignore vos fraîches gerbes
Et vos aromes printaniers.
Gardez vos bouquets éclatants!
Une autre fleur suave et tendre,
Seule à mes yeux fait le printemps.
Il me suffit de cette fleur;
Toujours pour l'âme et pour l'abeille
Elle a du miel pur dans le cœur.
Par la chaude ou froide saison,
Elle sourit, charme et parfume,
Violette de la maison!
DERNIER VŒU
—L'aveu remonte à dix-huit ans!—
Vous êtes rose, je suis blême;
J'ai les hivers, vous les printemps.
Près de mes tempes ont fleuri;
J'aurai bientôt la touffe entière
Pour ombrager mon front flétri.
Va disparaître à l'horizon,
Et sur la funèbre colline
Je vois ma dernière maison.
Sur ma lèvre un tardif baiser,
Pour que je puisse dans ma tombe,
Le cœur tranquille, reposer!
PLAINTIVE TOURTERELLE
Qui roucoules toujours,
Veux-tu prêter ton aile
Pour servir mes amours!
Bien loin de mon ramier,
Je pleure et me lamente
Sans pouvoir l'oublier.
Sur l'arbre ou sur la tour
Jamais ne se repose,
Car je languis d'amour.
La halte des palmiers
Et tous les toits où tombe
La neige des ramiers.
Près du palais du roi,
Donne-lui cette lettre
Et deux baisers pour moi.
Qui ne peut s'apaiser,
Reviens, avec son âme,
Reviens te reposer.
LA BONNE SOIRÉE
Les cochers, transis sur leur siège,
Ont le nez bleu.
Par ce vilain soir de décembre,
Qu'il ferait bon garder la chambre,
Devant son feu!
La chauffeuse capitonnée
Vous tend les bras
Et semble avec une caresse
Vous dire comme une maîtresse,
«Tu resteras!»
Comme un sein blanc sous des guipures,
Voile à demi
Le globe laiteux de la lampe
Dont le reflet au plafond rampe,
Tout endormi.
Que le pendule qui balance
Son disque d'or,
Et que le vent qui pleure et rôde,
Parcourant, pour entrer en fraude,
Le corridor.
Mon habit noir est sur la chaise,
Les bras ballants;
Mon gilet bâille et ma chemise
Semble dresser, pour être mise,
Ses poignets blancs.
Montrent leur vernis qui miroite,
Au feu placés;
A côté des minces cravates
S'allongent comme des mains plates
Les gants glacés.
Prendre la file à l'arrivée
Et suivre au pas
Les coupés des beautés altières
Portant blasons sur leurs portières
Et leurs appas.
A voir se ruer la cohorte
Des invités;
Les vieux museaux, les frais visages,
Les fracs en cœur et les corsages
Décolletés;
Couvrant leur peau rouge d'un tulle
Aérien;
Les dandys et les diplomates,
Sur leurs faces à teintes mates,
Ne montrant rien.
Des douairières aux yeux d'orfraie
Ou de vautour,
Pour aller dire à son oreille
Petite, nacrée et vermeille,
Un mot d'amour!
Dans son bouquet un bout de lettre,
A l'Opéra.
Par les violettes de Parme,
La mauvaise humeur se désarme:
Elle viendra!
Le Thomas Grain-d'Orge de Taine,
Les deux Goncourt,
Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève
Sur l'oreiller l'idée en rêve,
Me sera court.
L'ART
D'une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.
Comme un soulier trop grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend!
L'argile que pétrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l'esprit;
Avec le paros dur
Et rare,
Gardiens du contour pur;
Son bronze où fermement
S'accuse
Le trait fier et charmant;
Poursuis dans un filon
D'agate
Le profil d'Apollon.
Et fixe la couleur
Trop frêle
Au four de l'émailleur.
Tordant de cent façons
Leurs queues,
Les monstres des blasons;
La Vierge et son Jésus,
Le globe
Avec la croix dessus.
Seul a l'éternité.
Le buste
Survit à la cité.
Que trouve un laboureur
Sous terre
Révèle un empereur.
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant!
FIN
TABLE
| PRÉFACE. | 1 | |
| AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste. | 3 | |
| LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros. | 9 | |
| ÉTUDE DE MAINS. | 15 | |
| I. | Imperia. | 15 |
| II. | Lacenaire. | 18 |
| VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE. | 21 | |
| I. | Dans la rue. | 21 |
| II. | Sur les lagunes. | 24 |
| III. | Carnaval. | 27 |
| IV. | Clair de lune sentimental. | 30 |
| SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR. | 33 | |
| COQUETTERIE POSTHUME. | 39 | |
| DIAMANT DU CŒUR. | 43 | |
| PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS. | 47 | |
| CONTRALTO. | 51 | |
| CÆRULEI OCULI. | 57 | |
| RONDALLA. | 61 | |
| NOSTALGIES D'OBELISQUES. | 65 | |
| I. | L'obélisque de Paris. | 65 |
| II. | L'obélisque de Luxor. | 70 |
| VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre. | 75 | |
| TRISTESSE EN MER. | 83 | |
| A UNE ROBE ROSE. | 87 | |
| LE MONDE EST MÉCHANT. | 91 | |
| INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara. | 93 | |
| OMELETTE ANACRÉONTIQUE. | 101 | |
| FUMÉE. | 103 | |
| APOLLONIE. | 105 | |
| L'AVEUGLE. | 107 | |
| LIED. | 109 | |
| FANTAISIES D'HIVER. | 111 | |
| LA SOURCE. | 121 | |
| BÛCHERS ET TOMBEAUX. | 123 | |
| LE SOUPER DE ARMURES. | 133 | |
| LA MONTRE. | 143 | |
| LES NÉRÉIDES. | 147 | |
| LES ACCROCHE-CŒURS. | 151 | |
| LA ROSE-THÉ. | 153 | |
| CARMEN. | 157 | |
| CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne. | 159 | |
| NOËL. | 165 | |
| LES JOUJOUX DE LA MORTE. | 167 | |
| APRÈS LE FEUILLETON. | 171 | |
| LE CHÂTEAU DU SOUVENIR. | 173 | |
| CAMÉLIA ET PAQUERETTE. | 189 | |
| LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M… | 193 | |
| LA MANSARDE. | 195 | |
| LA NUE. | 199 | |
| LE MERLE. | 203 | |
| LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS. | 207 | |
| DERNIER VŒU. | 213 | |
| PLAINTIVE TOURTERELLE. | 215 | |
| LA BONNE SOIRÉE. | 217 | |
| L'ART. | 223 | |
Paris.—Typ. G. Chamerot.—28304.