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Émaux et camées cover

Émaux et camées

Chapter 60: TABLE
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About This Book

A lyric collection of polished poems that foregrounds visual precision and sensual detail, moving between ekphrastic descriptions, portraits, and brief dramatic tableaux. Many pieces examine objects and bodies—marble statuary, jewels, hands—and rework classical and exotic motifs into condensed, imagistic scenes. Language emphasizes texture, color, and formal metrical music while exploring desire, artifice, and metamorphosis; mythic and orientalist touches provide settings for meditation on beauty, mortality, and aesthetic creation. The volume alternates short narrative vignettes with shorter lyrical meditations, offering tightly wrought verse where ornament and technique are themselves themes.

On admire les fleurs de serre
Qui loin de leur soleil natal,
Comme des joyaux mis sous verre,
Brillent sous un ciel de cristal.

Sans que les brises les effleurent
De leurs baisers mystérieux,
Elles naissent, vivent et meurent
Devant le regard curieux.

A l'abri de murs diaphanes,
De leur sein ouvrant le trésor,
Comme de belles courtisanes,
Elles se vendent à prix d'or.

La porcelaine de la Chine
Les reçoit par groupes coquets,
Ou quelque main gantée et fine
Au bal les balance en bouquets.

Mais souvent parmi l'herbe verte,
Fuyant les yeux, fuyant les doigts,
De silence et d'ombre couverte,
Une fleur vit au fond des bois.

Un papillon blanc qui voltige,
Un coup d'œil au hasard jeté,
Vous fait surprendre sur sa tige
La fleur dans sa simplicité.

Belle de sa parure agreste
S'épanouissant au ciel bleu,
Et versant son parfum modeste
Pour la solitude et pour Dieu.

Sans toucher à son pur calice
Qu'agite un frisson de pudeur,
Vous respirez avec délice
Son âme dans sa fraîche odeur.

Et tulipes au port superbe,
Camélias si cher payés,
Pour la petite fleur sous l'herbe,
En un instant, sont oubliés!

LA FELLAH

SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M…

Caprice d'un pinceau fantasque
Et d'un impérial loisir,
Votre fellah, sphinx qui se masque,
Propose une énigme au désir.

C'est une mode bien austère
Que ce masque et cet habit long;
Elle intrigue par son mystère
Tous les Œdipes du salon.

L'antique Isis légua ses voiles
Aux modernes filles du Nil;
Mais, sous le bandeau, deux étoiles
Brillent d'un feu pur et subtil.

Ces yeux qui sont tout un poëme
De langueur et de volupté
Disent, résolvant le problème,
«Sois l'amour, je suis la beauté.»

LA MANSARDE

Sur les tuiles où se hasarde
Le chat guettant l'oiseau qui boit,
De mon balcon une mansarde
Entre deux tuyaux s'aperçoit.

Pour la parer d'un faux bien-être,
Si je mentais comme un auteur,
Je pourrais faire à sa fenêtre
Un cadre de pois de senteur,

Et vous y montrer Rigolette
Riant à son petit miroir,
Dont le tain rayé ne reflète
Que la moitié de son œil noir;

Ou, la robe encor sans agrafe,
Gorge et cheveux au vent, Margot
Arrosant avec sa carafe
Son jardin planté dans un pot;

Ou bien quelque jeune poëte
Qui scande ses vers sibyllins,
En contemplant la silhouette
De Montmartre et de ses moulins.

Par malheur, ma mansarde est vraie;
Il n'y grimpe aucun liseron,
Et la vitre y fait voir sa taie,
Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.

Pour la grisette et pour l'artiste,
Pour le veuf et pour le garçon,
Une mansarde est toujours triste:
Le grenier n'est beau qu'en chanson.

Jadis, sous le comble dont l'angle
Penchait les fronts pour le baiser,
L'amour, content d'un lit de sangle,
Avec Suzon venait causer.

Mais pour ouater notre joie,
Il faut des murs capitonnés,
Des flots de dentelle et de soie,
Des lits par Monbro festonnés.

Un soir, n'étant pas revenue,
Margot s'attarde au mont Breda,
Et Rigolette entretenue
N'arrose plus son réséda.

Voilà longtemps que le poëte,
Las de prendre la rime au vol,
S'est fait reporter de gazette,
Quittant le ciel pour l'entresol.

Et l'on ne voit contre la vitre
Qu'une vieille au maigre profil,
Devant Minet, qu'elle chapitre,
Tirant sans cesse un bout de fil.

LA NUE

A l'horizon monte une nue,
Sculptant sa forme dans l'azur:
On dirait une vierge nue
Émergeant d'un lac au flot pur.

Debout dans sa conque nacrée,
Elle vogue sur le bleu clair.
Comme une Aphrodite éthérée,
Faite de l'écume de l'air;

On voit onder en molles poses
Son torse au contour incertain,
Et l'aurore répand des roses
Sur son épaule de satin.

Ses blancheurs de marbre et de neige
Se fondent amoureusement
Comme, au clair-obscur du Corrége,
Le corps d'Antiope dormant.

Elle plane dans la lumière
Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;
Reflet de la beauté première,
Sœur de «l'éternel féminin.»

A son corps, en vain retenue,
Sur l'aile de la passion,
Mon âme vole à cette nue
Et l'embrasse comme Ixion.

La raison dit: «Vague fumée,
Où l'on croit voir ce qu'on rêva,
Ombre au gré du vent déformée,
Bulle qui crève et qui s'en va!»

Le sentiment répond: «Qu'importe!
Qu'est-ce après tout que la beauté,
Spectre charmant qu'un souffle emporte
Et qui n'est rien, ayant été!

«A l'Idéal ouvre ton âme;
Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,
Aime une nue, aime une femme,
Mais aime!—C'est l'essentiel!»

LE MERLE

Un oiseau siffle dans les branches
Et sautille gai, plein d'espoir,
Sur les herbes, de givre blanches,
En bottes jaunes, en frac noir.

C'est un merle, chanteur crédule,
Ignorant du calendrier,
Qui rêve soleil, et module
L'hymne d'avril en février.

Pourtant il vente, il pleut à verse;
L'Arve jaunit le Rhône bleu,
Et le salon, tendu de perse,
Tient tous ses hôtes près du feu.

Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
Comme des magistrats siégeant;
Leur blanc tribunal examine
Un cas d'hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu'il essuie,
L'oiseau persiste en sa chanson,
Malgré neige, brouillard et pluie,
Il croit à la jeune saison.

Il gronde l'aube paresseuse
De rester au lit si longtemps
Et, gourmandant la fleur frileuse,
Met en demeure le printemps.

Il voit le jour derrière l'ombre;
Tel un croyant, dans le saint lieu,
L'autel désert, sous la nef sombre,
Avec sa foi voit toujours Dieu.

A la nature il se confie,
Car son instinct pressent la loi.
Qui rit de ta philosophie,
Beau merle, est moins sage que toi!

LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS

Les marronniers de la terrasse
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d'où la vue embrasse
Tant de monts bleus coiffés d'argent.

La feuille, hier encor pliée
Dans son étroit corset d'hiver,
Met sur la branche déliée
Les premières touches de vert.

Mais en vain le soleil excite
La séve des rameaux trop lents;
La fleur retardataire hésite
A faire voir ses thyrses blancs.

Pourtant le pêcher est tout rose,
Comme un désir de la pudeur,
Et le pommier, que l'aube arrose,
S'épanouit dans sa candeur.

La véronique s'aventure
Près des boutons d'or dans les prés,
Les caresses de la nature
Hâtent les germes rassurés.

Il me faut retourner encor
Au cercle d'enfer où je vis;
Marronniers, pressez-vous d'éclore
Et d'éblouir mes yeux ravis.

Vous pouvez sortir pour la fête
Vos girandoles sans péril,
Un ciel bleu luit sur votre faîte
Et déjà mai talonne avril.

Par pitié donnez cette joie
Au poëte dans ses douleurs,
Qu'avant de s'en aller, il voie
Vos feux d'artifice de fleurs.

Grands marronniers de la terrasse,
Si fiers de vos splendeurs d'été,
Montrez-vous à moi dans la grâce
Qui précède votre beauté.

Je connais vos riches livrées,
Quand octobre, ouvrant son essor,
Vous met des tuniques pourprées,
Vous pose des couronnes d'or.

Je vous ai vus, blanches ramées,
Pareils aux dessins que le froid
Aux vitres d'argent étamées
Trace, la nuit, avec son doigt.

Je sais tous vos aspects superbes,
Arbres géants, vieux marronniers,
Mais j'ignore vos fraîches gerbes
Et vos aromes printaniers.

Adieu, je pars lassé d'attendre;
Gardez vos bouquets éclatants!
Une autre fleur suave et tendre,
Seule à mes yeux fait le printemps.

Que mai remporte sa corbeille!
Il me suffit de cette fleur;
Toujours pour l'âme et pour l'abeille
Elle a du miel pur dans le cœur.

Par le ciel d'azur ou de brume
Par la chaude ou froide saison,
Elle sourit, charme et parfume,
Violette de la maison!

DERNIER VŒU

Voilà longtemps que je vous aime:
—L'aveu remonte à dix-huit ans!—
Vous êtes rose, je suis blême;
J'ai les hivers, vous les printemps.

Des lilas blancs de cimetière
Près de mes tempes ont fleuri;
J'aurai bientôt la touffe entière
Pour ombrager mon front flétri.

Mon soleil pâli qui décline
Va disparaître à l'horizon,
Et sur la funèbre colline
Je vois ma dernière maison.

Oh! que de votre lèvre il tombe
Sur ma lèvre un tardif baiser,
Pour que je puisse dans ma tombe,
Le cœur tranquille, reposer!

PLAINTIVE TOURTERELLE

Plaintive tourterelle,
Qui roucoules toujours,
Veux-tu prêter ton aile
Pour servir mes amours!

Comme toi, pauvre amante,
Bien loin de mon ramier,
Je pleure et me lamente
Sans pouvoir l'oublier.

Vole et que ton pied rose
Sur l'arbre ou sur la tour
Jamais ne se repose,
Car je languis d'amour.

Évite, ô ma colombe,
La halte des palmiers
Et tous les toits où tombe
La neige des ramiers.

Va droit sur sa fenêtre,
Près du palais du roi,
Donne-lui cette lettre
Et deux baisers pour moi.

Puis sur mon sein en flamme,
Qui ne peut s'apaiser,
Reviens, avec son âme,
Reviens te reposer.

LA BONNE SOIRÉE

Quel temps de chien!—il pleut, il neige;
Les cochers, transis sur leur siège,
Ont le nez bleu.
Par ce vilain soir de décembre,
Qu'il ferait bon garder la chambre,
Devant son feu!

A l'angle de la cheminée
La chauffeuse capitonnée
Vous tend les bras
Et semble avec une caresse
Vous dire comme une maîtresse,
«Tu resteras!»

Un papier rose à découpures,
Comme un sein blanc sous des guipures,
Voile à demi
Le globe laiteux de la lampe
Dont le reflet au plafond rampe,
Tout endormi.

On n'entend rien dans le silence
Que le pendule qui balance
Son disque d'or,
Et que le vent qui pleure et rôde,
Parcourant, pour entrer en fraude,
Le corridor.

C'est bal à l'ambassade anglaise;
Mon habit noir est sur la chaise,
Les bras ballants;
Mon gilet bâille et ma chemise
Semble dresser, pour être mise,
Ses poignets blancs.

Les brodequins à pointe étroite
Montrent leur vernis qui miroite,
Au feu placés;
A côté des minces cravates
S'allongent comme des mains plates
Les gants glacés.

Il faut sortir!—quelle corvée!
Prendre la file à l'arrivée
Et suivre au pas
Les coupés des beautés altières
Portant blasons sur leurs portières
Et leurs appas.

Rester debout contre une porte
A voir se ruer la cohorte
Des invités;
Les vieux museaux, les frais visages,
Les fracs en cœur et les corsages
Décolletés;

Les dos où fleurit la pustule,
Couvrant leur peau rouge d'un tulle
Aérien;
Les dandys et les diplomates,
Sur leurs faces à teintes mates,
Ne montrant rien.

Et ne pouvoir franchir la haie
Des douairières aux yeux d'orfraie
Ou de vautour,
Pour aller dire à son oreille
Petite, nacrée et vermeille,
Un mot d'amour!

Je n'irai pas!—et ferai mettre
Dans son bouquet un bout de lettre,
A l'Opéra.
Par les violettes de Parme,
La mauvaise humeur se désarme:
Elle viendra!

J'ai là l'Intermezzo de Heine,
Le Thomas Grain-d'Orge de Taine,
Les deux Goncourt,
Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève
Sur l'oreiller l'idée en rêve,
Me sera court.

L'ART

Oui, l'œuvre sort plus belle
D'une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.

Point de contraintes fausses!
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.

Fi du rhythme commode,
Comme un soulier trop grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend!

Statuaire, repousse
L'argile que pétrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l'esprit;

Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur
Et rare,
Gardiens du contour pur;

Emprunte à Syracuse
Son bronze où fermement
S'accuse
Le trait fier et charmant;

D'une main délicate
Poursuis dans un filon
D'agate
Le profil d'Apollon.

Peintre, fuis l'aquarelle,
Et fixe la couleur
Trop frêle
Au four de l'émailleur.

Fais les sirènes bleues,
Tordant de cent façons
Leurs queues,
Les monstres des blasons;

Dans son nimbe trilobe
La Vierge et son Jésus,
Le globe
Avec la croix dessus.

Tout passe.—L'art robuste
Seul a l'éternité.
Le buste
Survit à la cité.

Et la médaille austère
Que trouve un laboureur
Sous terre
Révèle un empereur.

Les dieux eux-mêmes meurent.
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisèle;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant!

FIN

TABLE

PRÉFACE. 1
AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste. 3
LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros. 9
ÉTUDE DE MAINS. 15
I. Imperia. 15
II. Lacenaire. 18
VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE. 21
I. Dans la rue. 21
II. Sur les lagunes. 24
III. Carnaval. 27
IV. Clair de lune sentimental. 30
SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR. 33
COQUETTERIE POSTHUME. 39
DIAMANT DU CŒUR. 43
PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS. 47
CONTRALTO. 51
CÆRULEI OCULI. 57
RONDALLA. 61
NOSTALGIES D'OBELISQUES. 65
I. L'obélisque de Paris. 65
II. L'obélisque de Luxor. 70
VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre. 75
TRISTESSE EN MER. 83
A UNE ROBE ROSE. 87
LE MONDE EST MÉCHANT. 91
INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara. 93
OMELETTE ANACRÉONTIQUE. 101
FUMÉE. 103
APOLLONIE. 105
L'AVEUGLE. 107
LIED. 109
FANTAISIES D'HIVER. 111
LA SOURCE. 121
BÛCHERS ET TOMBEAUX. 123
LE SOUPER DE ARMURES. 133
LA MONTRE. 143
LES NÉRÉIDES. 147
LES ACCROCHE-CŒURS. 151
LA ROSE-THÉ. 153
CARMEN. 157
CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne. 159
NOËL. 165
LES JOUJOUX DE LA MORTE. 167
APRÈS LE FEUILLETON. 171
LE CHÂTEAU DU SOUVENIR. 173
CAMÉLIA ET PAQUERETTE. 189
LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M… 193
LA MANSARDE. 195
LA NUE. 199
LE MERLE. 203
LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS. 207
DERNIER VŒU. 213
PLAINTIVE TOURTERELLE. 215
LA BONNE SOIRÉE. 217
L'ART. 223

Paris.—Typ. G. Chamerot.—28304.