Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur ses aptitudes. Ceci se produit dans «le commerce des Muses», comme dans tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif, le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse, à imiter, font que plus d'un écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts, en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout, ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre, vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre.
Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham, car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher. De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester perpétuellement clos, ces premières œuvres qui lui avaient pourtant procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il avait eu la fièvre au front, le spasme au cœur, et de la joie partout.
Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résigna à ne pas publier ses poèmes et qu'il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la pâture à l'imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront éternellement inédits!
Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la poésie? Il ne l'a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce profond maître, à se regarder, à s'étudier, et «à se controller soy-même», pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme s'il se fût agi d'un autre, son œuvre: l'Amoureuse Comédie et aussi la Genèse, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage, il n'avait pas trouvé que cela fût bon.
Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources quotidiennes, sans se condamner à l'internement dans un bureau, ce qui lui paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie. Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises! Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'épitaphe à pas mal de ces «poètes morts jeunes en qui l'homme survit».
Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son livre sur lui, Notes d'un Ami, Paul Alexis en a publié des fragments. Ils nous permettent de juger ces œuvres de jeunesse, et d'apprécier l'intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la résolution impitoyable de l'auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées, en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire:
Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de mon âge qui s'obstinent à rimer.
Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. L'Amoureuse Comédie, est divisée en trois poèmes: Rodolpho, l'Aérienne et Paolo. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes dans les Contes d'Espagne et d'Italie, comme fragments inédits retrouvés dans les papiers de l'auteur des Nuits, après sa mort, ou comme conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que Namouna, la majorité se fût pâmée en disant: «Voilà du bon Musset!… dans ce Rodolpho, qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla!»
Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé d'Albertus:
Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée
Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin.
Des bancs mal assurés, des tables de sapin,
Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée:
Tel était le logis, près du clos Saint-Martin.
C'était un bruit croissant de rires et de verres,
De cris et de jurons, même de coups de poing.
Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point.
Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères;
Si par enchantement le nuage, soudain
Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes,
Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes,
Deux visages d'enfants, bouche rose, œil mutin,
À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée…
Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien.
Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé, d'après la méthode du peintre de Rolla:
Vous eussiez vainement cherché dans la cité,
Un buveur plus solide, une plus fine lame,
Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté,
Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame,
Amant de la folie et de la liberté.
C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse.
Qui passait la jeunesse, attendant la raison,
Ayant l'amour au cœur, aux lèvres la chanson.
C'était un garnement à la mine rieuse.
Tout rose, avec fierté portant un duvet noir,
Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse.
Aussi que de regards il attirait, le soir,
Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes,
En chantant, il sortait, l'œil en feu, des tavernes…
À côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs.
… au matin d'une nuit
D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle!
Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit;
Son œil, demi-voilé, de bonheur étincelle;
Un désir gonfle encor sa gorge de frissons,
Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure.
Une cavale, jeune et fougueuse d'allure,
Après un long combat, à la voix du clairon,
Généreuse, oubliant sa récente blessure,
Relève avec ardeur la tête, et, se calmant,
Hennit, frappe le sol et bondit en avant.
De même Rosita, délirante, éperdue,
Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser,
Devant son Rodolpho se dressait demi-nue…
La comparaison avec la «cavale» était indiquée, comme la trahison de cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans épargner le perfide Mario.
Sous le nom de l'Aérienne, il évoquait une jeune personne qu'il avait rencontrée par les promenades d'Aix. Cette muse provençale glissait, légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune, selon la poétique des Nuits. L'Aérienne est à la fois parente de la dame disant au poète de prendre son luth avant de l'embrasser, et de la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l'hommage à l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset:
… Ô Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux,
Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux.
Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique
Font sœur de l'Italie et de la Grèce antique,
Plage que vient bercer le murmure des flots,
Campagnes où le pin pleure sur les coteaux;
Ô région d'amour, de parfum, de lumière,
Il me serait bien doux de l'appeler ma mère…
… Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux,
Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux,
Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes,
Avide, je suçais le lait de tes mamelles.
Et toi, mère indulgente et le sourire au front,
Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson.
Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille,
Me bercèrent parmi ta céleste faucille,
Et ton regard d'amour fit glisser dans mon cœur
Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.
Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre,
Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre.
Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux
S'échapper en cadence, et monter dans les cieux.
C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre,
Mon amour des grands bois, des femmes et du rire…
Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de rencontrer l'Aérienne, une demoiselle S… à l'état-civil:
… jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts,
Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets.
Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres,
Chacun de tes buissons perdus dans les clairières.
J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris,
Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis…
Dans Paolo, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne:
… C'est maintenant, don Juan, à toi que je m'adresse!
Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi,
Superbe et désolé, traîna derrière lui,
Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?…
Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur,
Le héros des balcons, de l'échelle de soie
Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur,
Convoitant une vierge, eût arraché sa proie…
Le premier chant de la trilogie de l'Amoureuse Comédie contient aussi l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset. Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la franc-maçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui a plu, dans Rome, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entré dans sa pensée de faire œuvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint, un peu de seconde main, d'après les Courbezon et l'Abbé Tigrane de Ferdinand Fabre, ses prêtres de la Conquête de Plassans, de la Faute de l'abbé Mouret, il n'a pas cherché à faire de caricature. Il ne se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il donna son nom à un rustre facétieux et venteux.
Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Évidemment, il n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, où l'on cherche à nous présenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure extravagante d'une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l'intention de Zola.
Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet:
D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place: un récit grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition…
La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans et divisions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets et ébauches, que l'auteur détruisit.
Zola avait remporté des prix d'instruction religieuse, mais, à l'époque de l'Aérienne et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que le paradis, les anges et les démons. On a dit que l'idée de Dieu avait été fort utile aux tyrans. Elle n'a pas été sans rendre des services aux faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas, s'empressent de recourir, que l'auteur de Paolo, dans un accès de littérature religieuse renouvelé du Musset de l'Espoir en Dieu, s'écriait:
… Oh! Seigneur! Dieu puissant, créateur des mondes
Qu'enflamma ton haleine, éclatantes lueurs;
Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes
Nos ténébreux néants, nos poussières immondes,
Qui tiras du limon de saints adorateurs!
Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie
Créant des univers, qui les créas parfaits,
Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie,
Depuis le noir torrent à la goutte de pluie,
Dans un ordre divin répandis tes bienfaits!
Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance…
Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore.
Je me prosterne au sein de ta création.
Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore:
Le feu qui me dévore
Ne saurait s'échapper d'un infâme limon!
Cet amour qui me brûle est la flamme divine
Qui, depuis six mille ans, régit cet univers.
Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine,
Et mon âme devine
Un puissant créateur dans des divins concerts!
Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être
Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi.
Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître,
Et je veux, ô mon Maître,
Comme un timide enfant, me courber sous ta loi.
Je m'incline devant ta sainte Providence.
Je comprends les parfums, les chants et la clarté,
Et je comprends en toi la suprême puissance,
L'éternelle clémence,
Pour verser à nos cœurs l'éternelle beauté!…
Quel lévite au cœur embrasé! Voilà un hymne qui semble échappé à la pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose, d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner, et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son semblable et le ciel, voilà, selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L'écorce du préjugé qui tombe, et la sève de l'indifférence qui monte.
Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif, protestant ou mahométan.
Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un législateur sublime, un divin moraliste…
Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent, cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de la vie même.
La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit; elles ne déposèrent point un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète, resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant, comme un germe englouti, dans les œuvres de la maturité. De grands sillons poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent tout à coup à fleur d'œuvre réaliste.
S'il n'avait connu les exaltations de Rodolpho, de l'Aérienne, de Paolo, s'il n'avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des aspirations idéales, ses enthousiasmes, ses rêveries de l'âge printanier, s'il ne s'était pas livré à l'exercice difficile, mais profitable, de la versification, peut-être n'aurions-nous pas à admirer dans ses pages les plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère et de Miette, les ciels de Paris, l'architecture des Halles, et tant d'autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont contribué à l'éclat, au coloris et aussi à la vogue méritée de ses principaux livres.
Non! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un poète mort jeune. Il fut un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-même, traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n'allait pas à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même! Pour achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu'il pensait alors de l'amour, de la femme, et aussi de la politique, et de diverses questions sociales à l'ordre du jour.
Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience du Zola première manière, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l'écrivain mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares, comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait Emerson, qui, agissant, sur leurs contemporains d'abord, sur les générations par la suite, constituent la réelle, la toujours vivante humanité, car la poussière des morts inglorieux ne compte pas.
II
AU QUARTIER LATIN.—LA MAISON HACHETTE.—CONTES À NINON.—LES JOURNAUX. —CRITIQUE D'ART.—THÉRÈSE RAQUIN.
(1862-1867)
Que pensait de l'amour et de la femme le jeune Zola? Cette question a été suivie d'une, de plusieurs réponses, fournies par le sujet lui-même.
«À notre âge, dit-il, avec une sagesse précoce et une philosophie intuitive, ou peut-être apprise, retenue et répétée, ce n'est pas la femme que l'on aime, c'est l'amour.» Notre juvénile observateur n'est ici qu'un écho. Sa conscience se fait miroir. Il reproduit ce qu'il a vu dans les livres. Il redit ce qu'il a entendu. A-t-il expérimenté l'ardeur exaspérante de la poursuite, et constaté la lassitude, le but atteint? C'est douteux. Cette désillusion fatale est d'une trop grande exactitude pour avoir été ressentie et contrôlée. «La première femme qui nous sourit, disait-il alors, c'est elle que nous voulons posséder; nous déclarons que nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, nous perdons bien vite nos belles illusions.» Trop sage, trop clairvoyant, notre moraliste imberbe. Il ne pouvait déjà s'être aperçu de la vanité de cette soif d'amour, dont les cœurs de jeunes gens sont les urnes de Danaïdes. Il philosophait par ouï-dire. Nous avons tous passé par ce chemin frayé.
Il trouvait parfois, dans cette analyse, d'après les alambics et les cornues d'autrui, de fort curieux précipités et des cristaux imités, pouvant être pris pour des originaux. Ainsi, il reconnaît que les collégiens, jouant aux fanfarons du vice, se posant en blasés, en desséchés, rougiraient de confesser une passion pure, éthérée, véritable, «De même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais qu'il prie, en fait d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.» Il proclame aussi, ce qui est très certain, que chacun aime à sa manière, que l'on peut aimer sans faire de vers, sans aller se promener au clair de lune, et que le berger peut adorer sa bergère, à sa façon. Il a des idées très hautes de la femme et de l'amour, à cette époque. «Une tâche grande et belle, une tâche que Michelet a entreprise, une tâche, dit-il encore, que j'ose parfois envisager, est de faire revenir l'homme à la femme.»
Il blâme, avec une austérité qui peut surprendre, mais qui avait des racines profondes dans sa conscience, dans son tempérament, la vie polygamique de la plupart des jeunes gens. Il affirme que, dans l'amour, le corps et l'âme sont intimement liés et que, sans ce mélange, le véritable amour ne saurait exister. Il soutient justement, peut-être avait-il lu Schopenhauer, qu'on a beau vouloir aimer avec l'esprit, il viendra un moment où il faudra aimer avec le corps. Mais il considère la vie galante comme excluant l'amour. «La jeune fille, dit-il, qui te cède, le second jour, ne peut aimer avec l'âme.» Ceci est juste en principe, mais, si Zola eût vécu davantage, et observé plus d'unions, quand il formulait cet arrêt, il l'eût modifié, car, chez la femme surtout, et les exemples en sont fréquemment fournis par les tribunaux, par les aveux écrits, par les confidences reçues, l'amour vrai, l'amour où l'âme entre en ménage avec le corps, naît, grandit et persiste, après la possession initiale, où souvent le corps seul fut en cause. Dans beaucoup d'unions légitimes, où la jeune fille se donne par suite d'un engagement des parents, et avec la solennité d'un contrat officiel, le corps est d'abord livré, selon les conventions. La livraison de l'âme, postérieure, complémentaire, le second mariage, n'est ni obligatoire, ni sans exception. Quand, par suite de circonstances spéciales, de heurts intimes et de contingences conjugales variant avec les individus et les situations, la jeune femme retient son âme, quand cette âme n'est pas donnée ensuite, par une effusion volontaire et reconnaissante, au possesseur légal du corps, l'amant bientôt survient qui prend le tout, et le mariage n'est plus qu'un terme d'état-civil.
Le précoce moraliste admettait, et sa conception des relations entre les deux sexes n'est pas si fantaisiste, qu'il serait bon de se connaître avant de s'aimer, de débuter par l'estime, et aussi par l'amitié, pour arriver à l'amour. C'est rococo, sans doute, cette façon de s'emparer d'une femme, et cela évoque les voyages symboliques des précieuses au pays du Tendre. Nécessité de passer par le hameau de Petits-Soins avant de s'arrêter à l'ermitage de Billets-Doux. Mais Zola, avec une vivacité logicienne, développe sa théorie, et de certains esprits, à la fois timides et épris d'idéal, sa moderne carte du Tendre ne saurait être dédaignée.
Il est tout à fait hostile à l'amour coup-de-foudre. Il n'admet pas que deux êtres, se regardant pour la première fois, contractent un pacte muet, et estiment, sur-le-champ, qu'ils doivent s'aimer toute la vie, étant prédestinés l'un pour l'autre. L'amour enlevé, comme un repas sur le pouce, ne lui paraît pas stable. Il ne s'étonne pas que des liens ainsi noués soient souvent très lâches. Les nœuds, symboliques ou matériels, trop rapidement faits, vite se desserrent. Le coup d'œil qui décide de l'amour est un prologue bien sommaire, et le drame se précipite trop. Les amants promis n'ont pu examiner, apprécier et désirer respectivement que la conjonction de leurs corps, dans cet échange des regards. Schopenhauer explique, à sa façon, cette impulsion charnelle. Deux êtres se cherchent, dit-il, s'observent avec attention et gravité, et, après s'être examinés, reconnaissant qu'ils sont aptes à procréer des rejetons, se jettent dans les jambes l'un de l'autre. Le souhait de la reproduction de l'espèce est un instinct secret de la nature, dit le philosophe de Francfort, et l'amour n'est que l'expression de la volonté de perpétuer la race. Cet instinct est bien secret, en effet, et le désir d'avoir des enfants, excepté pour des souverains et les gens à héritage menacé, est rarement la règle des amants. Les fosses d'aisances, et les procédés malthusiens interviennent même, pour prévenir ou engloutir les conséquences d'un rapprochement corporel, où le souci de laisser une postérité ne fut pour rien. Il est peu croyable que deux amoureux, se vautrant dans les blés ou s'étreignant entre deux portes, se préoccupent surtout, la fille d'être aussitôt enceinte, et le garçon de se trouver, neuf mois après, papa. Quand aux époux régularisés, si l'enfant est fabriqué, c'est fort souvent par négligence, surprise, faiblesse ou scrupule religieux, rarement par désir irrésistible de donner des écoliers à l'école, des soldats au régiment et des contribuables au percepteur. Schopenhauer a attribué une conscience au besoin naturel et à la fatalité des sexes, c'est une rêverie philosophique, une explication fantaisiste. L'appétit, le besoin de manger poussent l'être, homme ou animal, à se procurer de la nourriture, ce n'est pas le goût ni le désir de la digestion qui l'excitent. L'attraction sexuelle, le rut, et l'assouvissement de la fringale charnelle ne sont pas stimulés par le charme de la grossesse et la volupté de l'accouchement.
Zola raisonne bien mieux ces matières, à la fois grossières et subtiles, de l'amour et du mariage, que les philosophes attitrés, sorbonniens et docteurs ès-hautes études. Ces graves analystes considèrent comme des futilités, peut-être comme des grivoiseries indignes de leur magistral examen, les problèmes de l'amour et de la recherche des sexes. Zola, dès cette époque, pose la redoutable question de l'identité dans l'amour. Est-ce une femme, ou la Femme, qu'on poursuit ou qu'on aime? Dans l'immédiat, dans le classique coup de foudre, si l'amour est pur, idéal, sans être absorbé par la possession charnelle, c'est à un être fictif, presque toujours inexistant, paré et doté par l'imagination, que s'adresse la passion. Donc chimère. Ou bien, vous vous contentez d'être attiré par le charme du corps, par la beauté des formes, le piquant des traits, et, dans ce cas, ce n'est que la jouissance sexuelle et la satisfaction physique qu'on réclame toujours, et qu'on obtient souvent.
En préconisant la réflexion dans l'amour, l'attente, le stage à la porte de la chambre à coucher, et comme une sorte d'essai psychique de la vie à deux, Zola n'innovait rien. Il restituait une ancienne tradition. Aux modernes pressés, brûlant les étapes de la conquête d'amour, comme s'il s'agissait d'une course d'autos, il ne faisait que conseiller d'imiter les chevaliers d'autrefois. Leurs belles ne leur imposaient-elles pas de difficiles épreuves, et de longues attentes, avant de leur accorder ce qu'ils sollicitaient, tantôt un galant virelai aux lèvres, et tantôt la rude lance au poing. Le flirt des milieux élégants, où l'on se reçoit, où l'on se rencontre aux villes d'eaux et sur les plages, rappelle encore cette méthode, la lance étant remplacée par le stick et le virelai par une scie de revue en vogue. Certaines nations du nord pratiquent volontiers cette mise à l'essai réciproque des futurs époux. Au Danemark, en Suède, il n'est pas rare de voir des fiancés se fréquenter de longs mois, parfois même accomplir ensemble un voyage, avant de s'épouser. En Angleterre, les réunions sportives, où le mélange des sexes est la règle, permettent aux jeunes gentlemen et aux young ladies de s'étudier, de se critiquer, ou de s'admirer tout à loisir. Est-ce à cette cause, à cette jonction des êtres, sans surprise, sans illusions aussi, qu'il convient d'attribuer la fixité des familles, la durée des unions et, en général, le peu d'adultères et de divorces, dans ces pays, dont le climat est, sans doute, réfrigérant, mais dont les mœurs sont plus prudentes que les nôtres? L'auteur de Vérité devait, trente ans plus tard, reproduire et développer ces théories, en préconisant l'école mixte, réunion enfantine des futurs associés dans l'existence.
Le jeune Zola, en émettant ces idées très pratiques sur l'amour et sur le mariage, n'apparaît pas du tout comme un méridional, au tempérament chaud. Ce Provençal, qui ne gesticulait jamais, qui n'était nullement orateur, montrait plus tôt la gravité d'un Oriental, et, comme amoureux, il devait avoir les idées de ces sages musulmans, qui, sans bannir la femme de leur existence, loin de là, ne lui laissent pas empiéter sur la conscience, sur la volonté, sur la pensée de l'homme. Il fut, toute sa vie, un chaste, et n'eut guère, sur le tard, qu'une aventure d'amour, se rapprochant plus de la seconde union licite d'un musulman que de l'adultère chrétien.
Zola s'était, cependant, énergiquement prononcé contre la polygamie française, la polygamie déguisée, et admise dans notre société. Elle n'a rien de comparable à la polygamie légale, honorable et vertueuse de l'Oriental, qui n'y a recours que dans une certaine limite. Il est permis au mahométan d'épouser plusieurs femmes, mais ce sont surtout les grands seigneurs qui usent de cette faculté, dont le Prophète donna l'exemple. Le Turc de condition moyenne n'a souvent qu'une épouse. Il aime et honore particulièrement cette femme, qui lui donne des enfants. Si, par la suite, il élève au rang d'épouse une servante avec laquelle il a des rapports, ce n'est ni pour humilier, ni pour abandonner sa femme, qui garde son rang et a droit aux égards de la concubine. La première femme est non seulement consentante à la nouvelle cohabitation de son mari, mais souvent elle en éprouve une altruiste et généreuse satisfaction. Elle estime juste et naturel que son mari trouve du plaisir dans les bras d'une femme plus jeune, mieux portante, et plus disposée qu'elle aux besognes de l'amour. Elle admet, aussi, quand elle est frappée de stérilité, ou que l'âge et la maladie l'attaquent, que cette remplaçante, en qui elle ne saurait voir ni une ennemie, ni même une rivale, donne au mari, au père de famille, les enfants dont la nature lui refuse la conception. Zola eut, dans les dernières années de sa vie, ces sentiments d'oriental et de patriarche; autour de lui, ils furent compris et partagés comme dans les familles bibliques.
Dans les primes années de la poursuite amoureuse et de la tyrannie des sens, il ne fut ni un séducteur, ni un coureur de bonnes fortunes, ni même un amant passionné. Il attendait le mariage. Il était disposé à la monogamie, à la régularité dans la satisfaction sexuelle. On ne lui connut ni maîtresse attitrée et dominatrice, ni retentissantes aventures galantes. On n'a jamais publié de ses lettres d'amour. Il dut en écrire, au temps de l'Aérienne. Mais ces propos tendres, non destinés à la postérité, étaient tracés, selon la formule du poète Catulle, sur l'eau courante, à moins que ce ne fût sur le sable. Rien n'en est resté. En cela il diffère de la plupart des écrivains célèbres, et il est loin d'avoir imité son maître Alfred de Musset. Dans les dernières années de sa vie seulement, on rencontre une piste féminine. On y a vu plus haut une allusion.
Zola, dans plusieurs de ses ouvrages, a fortement peint des amoureux, des amoureuses, et on lui a même reproché la crudité de nombreuses scènes passionnelles. Ceci prouve que l'artiste n'a nullement besoin d'avoir éprouvé une passion pour la rendre avec force et talent. Balzac n'a pas davantage couru le guilledou.
Zola apparaît donc comme un continent, même aux heures rapides des liaisons fatales, dans la vie de jeunesse, à l'époque favorable aux rencontres passagères, obligatoires pour ainsi dire, dans les milieux où se trouvent à profusion des femmes libres. Il eut des relations, sans incidents ni suites, avec de bonnes filles du quartier latin. Puis il se maria, fort jeune.
Toute sa vie, vouée à l'isolement et au travail, fut exempte de complications, de scènes, de tourments. Il ignora toutes ces péripéties qui troublent si fâcheusement tant d'existences. Il échappa aux désordres, aux dangers de la vie d'étudiant. Il fut indemne de l'avarie. Il ne souffrit d'aucun amour rebuté. Il n'a pas été passé au laminoir de la jalousie. Il a été mari modèle, mari heureux, on pourrait presque dire exceptionnel. Pas de drame passionnel à citer, où on puisse lui assigner un rôle. Le scandale et la souffrance dans le mariage lui ont été épargnés. Impossible, comme on l'a fait pour tant d'hommes de lettres, de publier un ouvrage ayant pour titre: les Maîtresses de Zola. Il n'eut, d'un Byron ou d'un Chateaubriand, que le lyrisme.
Il manifestait, dans son belvédère comme en ses garnis du Quartier, une défiance envers les filles faciles.
Elles passent d'un amant à l'autre, disait-il, sans regretter l'ancien, sans presque désirer le nouveau. Rassasiées de baisers, fatigués de voluptés, elles fuient l'homme quant au corps; sans nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elles sont comme privées d'âme, et ne sauraient sympathiser avec une nature généreuse et aimante.
Il ne croyait pas à la courtisane à qui l'amour refait une ingénuité.
Qu'elles rencontrent un cœur noble (s'écriait-il avec une indignation quelque peu théâtrale et sentant son Desgenais, personnage alors très applaudi au théâtre), qui tâche de les relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là, elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais elles ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles donnent à ce mot.
C'est la moralité des pièces du temps, en réaction contre la formule romantique des Marion Delorme: l'anathème et l'impitoyable hors la loi du cœur des Filles de Marbre, du Mariage d'Olympe, des Lionnes Pauvres
Si la fille le décourageait, la veuve ne le tentait que médiocrement, et cette créature déflorée, dont l'expérience doit amener fatalement au collage ou à l'union légale, ne lui apparaissait pas comme «l'idéal de ses rêves». La jeune fille lui aurait plu, mais il se demandait, avec un scepticisme a priori, s'il en était encore. Il ajoutait, en reprenant ses théories sur l'essai interdit, répétant son blâme du mariage imposé à l'aveuglette, reproduisant sa critique de la fiancée demandée et obtenue, sans qu'il soit permis au futur de la connaître et de sympathiser avec elle:
La vierge, pour nous, n'existe pas, elle est comme un parfum sous triple enveloppe, que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions à choisir ainsi, en aveugles, tremblant de nous tromper de sachet, et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde?
La femme fut donc un élément secondaire, dans la vie de Zola. Elle n'eut aucune influence sur sa destinée d'écrivain. Elle ne lui fit ni commettre de folies dans l'existence, ni négliger un travail. Par contre, elle ne lui inspira aucun chef-d'œuvre. L'avantage qu'il tira de la vie de ménage, où il entra à vingt-huit ans, fut la régularité d'existence, la table prête, comme le lit, à heures fixes, les soins domestiques, l'ordonnance toute bourgeoise de sa modeste maison. Les qualités d'ordre, de ponctualité, de méticuleuse et quasi bureaucratique méthode, qu'il montra dans l'exécution de son travail littéraire, se retrouvent dans sa vie conjugale. Il avait, dans sa toute jeunesse, émis cette croyance que «le bonheur pouvait exister dans le mariage». L'expérience de la vie et sa propre destinée ne purent que lui confirmer la véracité de cette opinion, consignée, en 1860, dans une lettre à son ami Baille, à propos du célèbre roman de George Sand, Jacques.
En réalité, absorbé tout entier par la passion littéraire, poussé par l'ambition très vive de bien faire, dominé par la volonté de terminer ce qu'il avait une fois entrepris, hanté par son œuvre, comme l'avait été Balzac, il a surtout aimé Gervaise et Nana, Miette et Renée, toutes ses héroïnes, perverses ou touchantes. La femme prend du temps. Les heures qu'on passe à aimer sont perdues pour l'œuvre. La force qu'on pourrait employer à créer un personnage, fictif, mais doué d'une vie supérieure, susceptible de se prolonger au delà de toute longévité humaine, on la gaspille en l'employant à fabriquer un enfant de chair et d'os. Comme, cependant, la nature a ses exigences, il convient d'accorder à l'appétit amoureux l'attention et le temps qu'on attribue à l'autre, celui qui a l'estomac pour siège, avec modération, et à l'heure voulue. Quand on a la feuille de papier qui attend sa semence d'encre, il ne convient de s'attarder ni au lit ni à table. Telle fut la méthode du grand laborieux.
Jouvenceau, homme fait, ou déjà parvenu au seuil de la vieillesse, ce robuste producteur contint tous les désirs, prévint tous les entraînements, évita les fièvres et les ardeurs qui brûlent, agitent, affolent, charment et désespèrent tour à tour la plupart des hommes. Il vécut en reclus. Il peina en manœuvre. Il se constitua prisonnier de l'œuvre et de l'idée. Loin de la foule, sourd aux rumeurs de la place publique, comme aux murmures des salons, dans son laboratoire littéraire, il s'enferma, jusqu'au jour où, par une sorte de révolution intérieure et de revanche de la passion interne, vapeur trop longtemps comprimée faisant sauter le couvercle, il éclata dans l'emportement et dans l'explosion de l'affaire Dreyfus. Le passionné contenu, l'homme d'action captif qu'il était, apparut dans toute sa fougue et dans toute sa témérité, comme délivré; dogue furieux, longtemps à la chaîne, enfin démuselé.
Zola fut un volitif extraordinaire et un combatif ardent. A toutes les époques de sa vie, on peut constater et suivre son opiniâtre ténacité. Il aimait à lutter et il cherchait les occasions de résister. C'était un remonteur de courants, ou plutôt il prétendait les détourner, ces torrents de l'opinion, qui se ruaient sur lui. Il cherchait à les barrer, comme son père avait fait dans les gorges de l'Infernet, pour les eaux des montagnes, et ces afflux dévalant sur lui, il cherchait à les diriger dans un sens contraire. Il n'avait pas le vulgaire esprit de contradiction, mais le goût de la domination, le sens de la direction, et il prétendait au commandement. Il a écrit beaucoup d'articles de critique, c'était toujours pour prêcher ses doctrines, pour imposer sa manière de voir. Il fit périodiquement des «campagnes» dans les journaux. Il se plaignait qu'on ne tînt nul compte de ses arguments, mais lui n'écoutait même pas ceux des autres. Les preuves qu'on pouvait lui opposer, il les dédaignait superbement. Il ne croyait plus en Dieu, vers la quarantaine, mais il croyait absolument en lui-même. Il portait dans son âme l'ardeur sombre et la foi militante d'un saint Dominique, ou d'un Saint-Just. Il avait choisi, inventé un drapeau: le Naturalisme, il rêvait de le planter partout. Il poussait même au delà de son domaine, et de ses forces, son goût de l'assaut et son désir de la conquête. Ne dit-il pas, un jour, avec une sincérité qui fit sourire: «La République sera naturaliste ou ne sera pas!» Il avait seulement négligé, en lançant son aphorisme, comme un défi plutôt que comme un programme, de définir ce qu'était et ce que devait être la République, et surtout en quoi consistait sa République, celle qu'il qualifiait de naturaliste.
Bien qu'il ait été à la veille de se voir confier un arrondissement à administrer, en 1871, Zola ne s'est jamais mêlé de politique. On peut même douter qu'il ait eu des idées bien nettes sur les partis et sur les programmes. Dans sa jeunesse, il écrivait à son ami, le peintre Cézanne:
Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal, chose que je me permets, et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant, et je t'engage à lire quelquefois le Siècle, car le moment est très curieux…
C'était au lendemain de la guerre d'Italie, et la question des États du Saint-Siège, laissée en suspens par la paix de Villafranca, se trouvait à l'état aigu.
On rencontre peu de traces des préoccupations politiques contemporaines dans les écrits et dans la vie de Zola. Il était théoriquement républicain. La Fortune des Rougon, la Curée, Son Excellence Eugène Rougon, la Débâcle ne peuvent que le placer parmi les adversaires de l'empire; Germinal, Fécondité feraient de lui un socialiste; Lourdes, un anticlérical; le Rêve, un mystique, et l'Assommoir, par contre, le rangerait aisément parmi les réactionnaires. Il est difficile de lui attribuer une opinion précise et classée, à raison de ses divers romans. Dans ses articles de journaux, il n'a fait qu'effleurer la politique concrète et s'est borné, en dehors et à propos de ses affirmations littéraires et théâtrales, à des généralisations rentrant plutôt dans la sociologie.
Ce fut ainsi qu'il se prononça contre la peine de mort. L'abolition fut une des thèses favorites des générations évoluant de 1830 à 1848. Victor Hugo avait dardé la flamme de son génie sur le bourreau. D'une lueur sinistre, il avait éclairé la guillotine, et fait se détacher, sur un fond d'horreur, le lugubre instrumentiste de l'appareil des lois. Au fond, sans romantisme, un simple mécanicien, beaucoup moins taché de sang qu'un garçon d'abattoir, ou qu'un infirmier de clinique. Dans de nombreuses pièces de vers, dans sa prose, dans ses discours, et principalement par la publication de son livre pleurnichard et fantaisiste: le Dernier jour d'un condamné, le grand poète humanitaire avait dénoncé le supplice capital à l'indignation populaire, et mis l'exécuteur et sa machine au ban de l'opinion socialiste. Tous les républicains de 48, les Louis Blanc, les Schœlcher, les Edgar Quinet, les Michelet, furent d'éloquents et ardents apôtres de la suppression de cette peine, qui a surtout, qui a seulement contre elle d'être définitive et irréparable. Les générations suivantes laissèrent tomber dans l'oubli ces appels et ces supplications. Il ne fut plus question de congédier le bourreau, pendant les dix-huit années du régime impérial. La répression farouche dont usa la troisième république, après les événements de 1871, eut fait considérer comme une plaisanterie cynique, de la part des ruraux et des républicains qui avaient approuvé Thiers et Mac-Mahon, une abolition de la peine de mort. Jusqu'à ces dernières années, la question parut ne passionner personne. Elle était en dehors des desiderata populaires. Aucune profession de foi, fait remarquable, de 1876 à 1906, ne contient une allusion à cet article démodé du programme de 48. Les candidats n'y voyaient aucun avantage électoral. Ce n'est qu'au cours de la législature actuelle que l'abolition de la peine de mort fut sérieusement reprise, et, pour ainsi dire, préjugée, par la suppression du crédit alloué pour le salaire de l'exécuteur et pour l'entretien de sa mécanique.
Zola, avec une exaltation toute romantique, traitait la peine de mort comme un blasphème et un sacrilège. Dieu, selon lui, avait seul le droit de punir éternellement, parce que seul il ne pouvait se tromper. Après cette affirmation d'un Joseph de Maistre à rebours, il ne manquait pas de reproduire l'éternel argument, le seul sérieux contre une peine irrévocable, c'est que la justice est faillible. L'affaire Dreyfus, envisagée à son point de vue, n'a pu que le confirmer dans cette opinion de jeunesse. Mais alors, comme en sa vingtième année, au lendemain de la lecture impressionnante du Dernier jour d'un condamné, livre déclamatoire et faux, où les sensations d'un homme à qui on va couper le cou sont supposées et non observées, il eût accepté, sans la vérifier, sans la démontrer, l'affirmation intéressée et suspecte de tous les abolitionnistes, que «la menace de mort n'arrête pas les assassins». La certitude de tuer sous le bouclier de la loi, et de prendre la vie des autres, sans risquer la leur, les arrêterait-elle davantage?
Ayant ainsi fait le tour des idées de Zola, débutant, rêveur, étudiant laborieux et rangé, aimant à fumer des pipes, l'hiver, les pieds sur les chenêts, quand il lui était possible d'allumer du feu, se réjouissant à courir les vertes banlieues, quand les fleurs printanières montraient leurs collerettes blanches, poète dont les ailes ne poussaient pas, littérateur dont la force de volonté et l'assiduité au travail allaient enfanter bientôt le génie, nous pourrons examiner, avec plus de certitude, les faits de son existence, assez longtemps obscure, d'employé mécontent, de conteur bénin, de critique bien vite agressif et de romancier d'abord incolore, confus, médiocre, jusqu'à ce bond énergique qui nous le montre, après Thérèse Raquin, déjà maître de sa pensée, possesseur de sa forme, et prêt à tracer, d'une main sûre, la généalogie des Rougon-Macquart, c'est-à-dire le plan de son grand édifice littéraire, le plan aussi de toute sa vie.
Dans ses divers logements, toujours sur la rive gauche, où il vivait en garçon, Zola avait eu surtout pour compagne fidèle: la misère. Il la supportait avec résignation et bonne humeur. Il avait pour soutien la confiance en soi.
Nullement geignard, il n'a jamais essayé d'apitoyer et de se donner la gloriole du parvenu, en retraçant, et l'on sait avec quelle vigueur il aurait pu le faire, le tableau pittoresque et attendrissant de sa débine juvénile. Une seule fois, il fit allusion à ces heures miséreuses. Ce fut à propos des descriptions accumulées de Paris, vu panoramiquement des hauteurs de Passy, et de ses ciels variables, dans Une Page d'Amour. La critique lui en reprochait la répétition et la monotonie:
J'ai pu me tromper, dit-il, dans son article sur la Description, et je me suis trompé certainement, puisque personne n'a compris; mais la vérité est que j'ai eu toutes sortes de belles intentions, lorsque je me suis entêté à ces cinq tableaux de même décor, vu à des heures et dans des saisons différentes. Voici l'histoire: dans la misère de ma jeunesse, j'habitais des greniers de faubourgs d'où l'on découvrait Paris entier. Ce grand Paris immobile et indifférent, qui était toujours dans le cadre de ma fenêtre, me semblait comme le témoin muet, comme le confident tragique de mes joies et de mes tristesses. J'ai eu faim et j'ai pleuré devant lui, et, devant lui, j'ai aimé, j'ai eu mes plus grands bonheurs. Eh bien! dès ma vingtième année, j'avais rêvé d'écrire un roman dont Paris, avec l'océan de ses toitures, serait un personnage, quelque chose comme le chœur antique… C'est cette vieille idée que j'ai tenté de réaliser dans Une Page d'Amour. Voilà tout…
Ainsi, sa misère, et le dénûment de son logis aérien, lui inspiraient seulement l'idée d'un décor, d'un «chœur» formidable, la Ville avec ses yeux de pierre regardant le drame intime qui se déroulait dans une petite chambre où souffraient trois ou quatre créatures. En grelottant dans son galetas, il songeait à se documenter, et il s'échauffait à combiner un roman futur.
Il cherchait alors sa voie, comme on dit, mais il avait la certitude de la trouver.
Ce qu'il lui fallait d'abord rencontrer, c'était ce fameux emploi, après lequel nous l'avons vu courir inutilement, mais sans ardeur excessive. Il ne vivait pas avec sa mère; il tirait d'elle encore quelques subsides. Il s'en estimait quelque peu honteux. Il fallait sortir de cet enlisement. Il eut des velléités de résolutions désespérées. «Sans ma mère, je me serais fait soldat!» écrivait-il à un ami. C'était l'époque où un homme valait de quinze cents à deux mille francs. Zola «se vendant» pour manger et pour épargner les minces ressources de sa maman, c'est une note attendrissante. Il est probable qu'au moment de signer ce servage de sept ans, sa main eût hésité. Il ne pouvait sérieusement songer à troquer la plume contre le fusil à piston. Et puis, il avait été réformé, et on ne l'eût pas admis à contracter un engagement. Il dut réagir contre cette dépression, et le hasard lui vint en aide. Un ami de son père, M. Boudet, membre de l'Académie de Médecine, lui procura l'accès de la maison Hachette. Pour lui permettre d'attendre l'époque de son entrée en place, cet excellent homme dissimula un secours urgent sous l'apparence d'un travail. Bien modeste travail, et peu littéraire. Il s'agissait de porter à domicile les cartes de jour de l'an de l'académicien.
En janvier 1862, Zola était accepté dans l'importante maison Hachette. On lui assignait son emploi au bureau du matériel. Ses appointements furent fixés à cent francs par mois. Cela lui permettait de vivoter. Il lui restait quelques heures, matin et soir, en dehors du bureau, pour se livrer à ses occupations de prédilection: la rêverie et la composition de poèmes, de contes, également faiblards et ingénus. Il s'accommoda de cette situation.
Auparavant, il avait eu un emploi aux Docks. Il y était resté deux mois. Le local sombre et malodorant, la besogne fastidieuse, les rapports pénibles avec le personnel et les chefs, la longue présence exigée, tout contribuait à le décourager, à le lasser.
Je ne m'amuse nullement aux docks, écrivait-il. Voici un mois que je vis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos, les jambes et les autres membres… je trouve mon bureau puant et je vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie…
Chez Hachette, le local était plus attrayant, la tâche moins rebutante. Il changea assez rapidement de service, et fut attaché à «la publicité». C'est une des divisions importantes de la maison Hachette. On s'y trouve en rapports quotidiens avec les auteurs, les directeurs de journaux, les critiques et les journalistes. Émile Zola fut un bon employé. Il avait des instincts d'ordre, des goûts de classement, des habitudes de ponctualité, qui, dans l'administration, dans le commerce, sont des qualités appréciées. Son bureau de commis de librairie devait être aussi propre, aussi bien tenu, aussi rangé, avec les papiers et les accessoires d'écriture, que le fut, aux Batignolles, à Médan, rue de Boulogne et rue de Bruxelles, sa table de travail d'auteur devenu riche et célèbre. Cette minutie et ce soin n'étaient pas pour déplaire à MM. Hachette, négociants soigneux et ennemis de tout désordre. Zola, en réalité, a connu la pauvreté, mais n'a jamais mené la vie de Bohème. Il ressemblait plus, durant les années de misère, à un étudiant russe, pauvre, révolutionnaire et farouche, qu'à l'un de ces loustics que Gavarni a dessinés, que Murger et les vaudevillistes ont montrés, sur la scène et dans le roman, comme des lurons toujours occupés à faire des farces aux propriétaires, à lutiner Musette et Mimi, à chanter des refrains bachiques et sentimentaux, sans jamais travailler, ce qui ne les empêchait pas, par la suite, de se marier, à de jeunes héritières bourgeoises, d'écrire à la Revue des Deux Mondes et d'entrer à l'Institut.
Zola, qui ne fut jamais l'étudiant régulier, classé, pourvu d'inscriptions et suivant plus ou moins les cours, est le modèle de l'homme d'études. Il réalisa, grâce à son humble emploi, la première partie de ses rêves de travail, d'indépendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement économisés, il n'était plus à la charge de sa mère; il pouvait même lui offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en son honneur, une soirée! Une soirée avec rafraîchissements! Il y avait du malaga et des biscuits.
Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n° 7, dépendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis à une double lecture dramatique. Sa mère, ravie, était parmi les auditeurs. La lecture comprenait un proverbe de l'amphitryon intitulé Perrette, demeuré injoué et inédit, et une tragédie moderne de Pagès du Tarn. Cet auteur, resté obscur et un peu ridiculisé, ce qui ne veut pas dire ridicule, était son voisin. La tragédie de Pagès du Tarn fut annoncée comme une innovation, comme devant révolutionner le théâtre. Elle ne remua rien. C'était une imitation et une modernisation de la Phèdre classique. Comme le fit observer Zola, avec un juste sens critique:
Les nouveautés de M. Pagès du Tarn se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte…
Et il ajoute, car tout le morceau est à citer, comme une excellente distinction entre le véritable neuf et le ressemelage, en art dramatique:
L'auteur ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme, et non celle des rois et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation, dans le cercle restreint d'une famille. Thésée, Hippolyte peuvent invoquer les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames, qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions terribles, qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là; seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois…
C'est toute la poétique future des Rougon-Macquart, et le commentaire du verbe des gens de l'Assommoir Zola, déjà, portait dans sa tête sa poétique, sa formule.
Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune provincial, un peu «ours» et dénué de relations, à la vie littéraire de Paris. Zola lui dut de connaître des écrivains renommés, comme About, Taine et Prévost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce charme, pour l'apprenti-écrivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en profita pour accumuler les œuvres, dont il caressait, en rêve, le papier satiné, la couverture jaune et les beaux caractères. Naturellement, l'imprimerie des Hachette devait fournir la réalité du rêve. Il espérait que ses patrons deviendraient ses éditeurs. Mais on ne vient pas forcer les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour les publier. Ce cambriolage spécial ne s'est produit qu'une fois. En l'absence de M. Pailleron, alors étudiant, des camarades s'introduisirent dans sa chambre, volèrent le texte d'une pièce en un acte, et en vers, qu'il venait de terminer, et le portèrent à l'Odéon. Le directeur, La Rounat, accepta, joua l'acte, à la grande surprise du poète alors en voyage. C'était le Parasite, début de la fortune dramatique de l'auteur du Monde où l'on s'ennuie. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces directeurs si prompts à jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois. Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola, s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme pour lui demander un renseignement de service. C'était le soir, veille de fête, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'émotion d'un filou visant le coffre-fort. Il déposa, cependant, résolument, sur le buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son vêtement. C'était le poème en trois chants, l'Amoureuse Comédie, dont nous avons parlé. Puis il se retira, sur la pointe du pied.
Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une réponse verbale, en allant reprendre sa place, le lundi, à son bureau. Durant cette attente, il relisait mentalement son œuvre, il en remâchait les apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient, grossis, éclatants, effrayants, des défauts jusque-là inaperçus. Il eût souhaité reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette? Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employé d'avoir, pour ainsi dire, violé son home d'éditeur et son cabinet de patron? Lui reprocherait-il le dépôt clandestin de ce poème? Peut-être lui ferait-il comprendre, rudement, qu'il était dans la maison à titre de commis, et non d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de liberté à écrivasser il ferait mieux de se reposer, afin d'être plus dispos en reprenant, le lundi, sa place au bureau. Les préoccupations littéraires ne devaient-elles pas lui ôter du zèle et de l'attention pour son service, qui, bien que se rapportant aux lettres, était avant tout labeur administratif et tâche commerciale?
Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois dans son cabinet, l'éditeur indiqua au commis, grave et se raidissant, le fauteuil auprès de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc, non plus en employé subalterne, mais en visiteur, presque déjà en auteur de la maison? Du coup, Zola vit l'Amoureuse Comédie exposée aux vitrines des gares, dont les Hachette disposaient.
M. Hachette, avec amabilité, lui dit qu'il avait lu son recueil de poèmes, qu'il y avait constaté de la verve, du souffle et une certaine éloquence, mais qu'il ne croyait pas que la versification fût réellement dans «ses cordes». Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas, d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison.
Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'éditer, implicitement contenu dans cette critique, pouvait avoir de pénible pour le jeune auteur, ajouta que l'Amoureuse Comédie révélait, malgré ses imperfections, du talent. Il engageait donc son employé-poète à renoncer, au moins provisoirement, aux rimes, et à écrire en prose. Pour le remettre tout à fait d'aplomb, car Zola avait chancelé sous ce coup rude, il lui demanda, à titre d'essai, un conte en prose pour le Journal de la Jeunesse, publié par la maison. En même temps, par un surcroît de bienveillance, il lui annonça que ses appointements, comme commis à la publicité, étaient portés à deux cents francs par mois. C'était la vie présente assurée et le rêve attrayant entièrement réalisé: gagner le pain nécessaire et avoir le loisir d'écrire, avec un éditeur en perspective.
Grâce à son tempérament régulier et ordonné, se pliant à la tâche quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie littéraire, Zola ne fut nullement un mauvais employé. Il ne se considérait pas comme autorisé, en sa qualité de poète, voué à la prose mercantile, et d'artiste enchaîné à un comptoir, à se soustraire aux obligations envers le patron, ni excusé d'expédier, par-dessous la jambe, la besogne pour laquelle il était rémunéré. Il n'eut pas assurément le feu sacré du commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative, animé par la fièvre du négoce, susceptible de parvenir aux emplois supérieurs de la maison, et même d'avoir un jour sa part dans la direction. Zola ne désirait pas faire du commerce une carrière, et, s'il vendait les livres des autres, c'était en attendant, c'était pour arriver à faire vendre les siens.
La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier, dans son Journal de la Jeunesse un conte, eurent sans doute une action décisive sur les idées littéraires du jeune écrivain. Il renonça à rimer, et il s'attela à la prose. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter le premier ouvrage de Zola: les Contes à Ninon.
Plusieurs de ces contes avaient été conçus et écrits en Provence. Un ou deux parurent dans des organes régionaux. D'autres, comme Simplice, avaient été publiés à Lille, dans une revue. Le conte commandé par M. Hachette pour le Journal de la Jeunesse était intitulé Sœur des Pauvres. Il ne fut pas imprimé. Il parut trop violent au libraire, un grand bourgeois, timoré, conservateur.
Cet échec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles, les Contes à Ninon,—le choix de ce nom indiquait encore l'influence massettiste,—à la maison Hachette. Ce fut à sa concurrente en librairie de vulgarisation, â la maison Hetzel, que l'auteur-employé présenta son volume. M. Hetzel père, l'ancien secrétaire de Lamartine, qui avait, sous le nom de P.-J. Stahl, publié d'intéressantes analyses philosophiques et des pages agréables, indulgent et très modeste, était accueillant, et rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse en prenant un volume de voyages fantaisistes intitulé: Cinq semaines en ballon, que lui avait apporté un auteur inconnu, destiné à faire la fortune de sa librairie, en même temps qu'à charmer et à instruire plusieurs générations. C'était le premier ouvrage de la série des Voyages Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-héraut des découvertes scientifiques et industrielles prochaines, le précurseur des inventeurs, et le guide anticipé des explorateurs, merveilleux magicien de contes de fées à l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour baguette.
La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par traité, en même temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant son œuvre de début. Mais, bien que ce recueil de Contes, où la fantaisie se mêlait à l'idéalité la plus inoffensive, ne contînt rien de scabreux, ni même d'inquiétant, pouvant choquer ou déconcerter la clientèle, ce ne fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume de la collection future, destinée à faire la fortune de la bibliothèque Charpentier.
Les Contes à Ninon parurent, en octobre 1864, à la librairie Lacroix.
Ces contes, où l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire l'auteur du Roman expérimental, dominent avec la spiritualité, ont un charme d'impuberté délicieux. C'est naïf sans être simple. L'auteur y salue sa chère Provence, à laquelle il unit, dans une admiration mystique, sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frère, avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. Il y évoque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de réelles cruautés de la vie à montrer, et il pouvait peindre d'après nature, d'après lui-même, les garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecière au dos, fusil au bras et Musset dans le carnier. «Si tu savais, dit-il à Ninon, combien de pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude!» Voilà un bon cri, et il a dû, plus d'une fois, l'étouffer, dans son belvédère sibérien de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpèges jolis, et il fait courir des variations aimables sur ce thème douloureux. Il ne se plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est présente, en rêve.
Les Contes à Ninon comportent: Simplice, une histoire de fées, aux senteurs forestières, évoquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir, la ballade du Roi des Aulnes, et les légendes allemandes où fleurit le vergiss-mein-nicht.
Puis, c'est le Carnet de Danse, rêverie de jeune fille troublée à l'évocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont tremblé autour de sa taille, pendant le bal, l'élu de l'imagination et du souvenir parmi tous ceux qui se sont disputé les roses de son bouquet. C'est tout à fait inoffensif.
Celle qui m'aime, vision foraine, tableau populaire, avec une tendance satirico-philosophique, est d'une facture plus virile. Il y a comme un souffle précurseur de ces foules de l'Assommoir et de Germinal, que fera mouvoir si puissamment, un jour, l'auteur débutant. Il a lu probablement Germinie Lacerteux, quand il a imaginé ce conte. La scène de racolage est écourtée, insuffisante, mais déjà indique une tendance à l'observation. Il y a une ironique tristesse dans l'exclamation des hommes de conditions diverses rencontrant la fille banale et son amoureux de hasard, les saluant de l'apostrophe uniforme: «Eh! Eh! c'est celle qui m'aime!»
La malédiction mesurée du toqué compteur d'étoiles a de la verve:
Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement, le bon Dieu a fait là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur!… À quoi bon ces lampions? Est-ce que cela se mange? Quelle en est l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de cette fête éternelle! Allez Dieu n'a jamais eu la moindre teinte d'économie sociale!…
La Fée amoureuse, qui veille sur les amants, ferme les yeux et les oreilles des gens qui n'aiment plus, et change deux êtres qui s'adorent en tiges de marjolaine, rentre dans le fantastique gracieux, un peu romance 1820 et sujet de pendule.
Dans le Sang, la guerre est maudite, le supplice de Jésus est évoqué, et l'état militaire peu flatté:
Fils, dit à son réveil Gneuss, le soldat, debout devant ses compagnons attentifs, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous, senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil. Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?…
—Nous le voulons! répondent les antimilitaristes précurseurs, qui, après avoir creusé un grand trou au pied d'une roche, enterrent leurs sabres et disparaissent au coude d'un sentier, où il ne passe jamais de gendarmes.
Les Deux Voleurs et l'Âne, badinage au bord de la Seine. Une jeune femme, Antoinette, est disputée par deux concurrents. Ils vont se couper la gorge, quand Léon, le troisième larron, enlève, à leur barbe, la jeune personne, que l'auteur compare ainsi à l'Aliboron du fabuliste. Peut-être, dans l'histoire naturelle, par exemple dans l'ornithologie, aurait-il pu trouver une plus aimable ou plus usitée comparaison.
Sœur des Pauvres et les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Médéric sont les deux pièces les plus importantes du recueil. C'est Sœur des Pauvres que l'auteur remit à M. Hachette, pour le Journal de la Jeunesse: on sait qu'il n'accepta pas ce conte, jugé trop triste, trop âpre de ton, pour un recueil juvénile.
C'est un assez long récit fantastique, satirique, à prétentions philosophiques, que celui des aventures du grand Sidoine et du petit Médéric, se dirigeant vers le royaume des Heureux, où règne la fée Primevère. Une vague imitation de Candide et de Gulliver se retrouve en ce récit, plus enfantin que moraliste. C'est ce papier-là que Zola aurait dû remettre à M. Hachette, pour son Journal de la Jeunesse.
Les Contes à Ninon ont été réédités, en 1906, chez Fasquelle, sans grand succès. Ils sont intéressants à parcourir, comme document biographique, comme point de comparaison.
Après cette publication, Zola débuta dans la presse quotidienne par quelques articles qu'accepta le Petit Journal, et aussi par des articles de critique littéraire et de critique d'art, qui furent, par la suite, réunis en volume, sous ce titre: Mes Haines qu'ils ne justifiaient guère. Le livre était plus tapageur que réellement haineux. Il attira l'attention du public spécial; il irrita nombre de peintres et de sculpteurs, notamment par l'éloge de Manet, ce grand artiste était alors nié et bafoué, et par l'apologie de l'école réaliste ou impressionniste. Le terme n'était pas encore usité, ni même inventé, mais l'impressionnisme existait, avec l'auteur d'Argenteuil et du Bord de l'eau, avec Pissarro, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas, Caillebotte, débutants et conspués, et avec Cézanne, qui devait, toute sa vie, demeurer aussi impressionniste et aussi ignoré qu'aux heures de noviciat. L'amitié louangeuse de Zola n'est pas parvenue à l'accréditer définitivement. Cézanne est un artiste d'un talent original et puissant, et il semble avoir été surtout poursuivi par une injuste malchance.
En 1865, fut publié, également chez Lacroix, le premier véritable roman d'Émile Zola: la Confession de Claude.