Il est certain que, malgré toutes les affirmations, plus ou moins sincères, des écrivains qui ont voulu justifier un système et se camper en chefs d'école, en professeurs de chefs-d'œuvre, les préceptes, les méthodes, les grammaires ne sont venus qu'après la conception et la réalisation des ouvrages. Les règles sont enseignées après coup: les livres précèdent les traités sur l'art de les composer. Il convient, toutefois, de noter chez Émile Zola une intense préparation, un plan savamment établi, et la construction préalable d'une sorte de métier,—le métier dont parlait Boileau,—sur lequel il a mis et remis son ouvrage. Il avait dressé, dès les primes élaborations de son propre cycle, un arbre généalogique et un tableau physiologique de sa famille des Rougon-Macquart. Cet arbre n'a été publié qu'en 1878, mais l'auteur déclarait l'avoir préparé longtemps auparavant, dès qu'il eut conçu le projet de son œuvre. Il aurait donc travaillé d'après un plan arrêté et sur un canevas fixe. Ce fut un peu la prétention d'Edgar Poë, quand il expliqua la fabrication de son poème du Corbeau, et comment il était arrivé à le construire, ainsi qu'une pièce d'horlogerie, dont toutes les parties choisies à l'avance devaient s'emboîter avec précision, à la place désignée, dans l'ordre voulu. Mais le génial Américain était un grand ironiste, et, en lisant avec intérêt son explication de la genèse d'un poème, on peut estimer qu'il se moque gravement de son lecteur.
Zola paraît plus véridique, lorsqu'il énonce qu'ayant lu certains ouvrages scientifiques il résolut de donner un tableau de la société française sous le second empire, observée dans ses parties les plus moyennes, voire dans la classe prolétarienne, ouvriers, employés, mineurs, paysans, soldats, en prenant pour point de départ, une donnée scientifique incontestable; la névrose héréditaire retrouvée chez les descendants d'une aliénée, Adélaïde Fouque, dispersés à travers la France.
Les Rougon-Macquart forment donc comme un tableau de l'homme et de la société, durant les vingt années comprises entre le coup de décembre 51 et la catastrophe de 70-71.
Comment Zola a-t-il compris son rôle de peintre des individus, des passions, des mœurs et des milieux, des foules, des grands organismes sociaux de l'époque, qui avait immédiatement précédé celle où il écrivait? Il s'est vanté de procéder expérimentalement. Il est exact qu'il se soit entouré de documents abondants, qu'il ait lu les ouvrages, les journaux, les notices, les catalogues, se rapportant aux divers sujets qu'il se proposait de traiter. Il a questionné avidement les contemporains. Avec une méticuleuse attention de juge d'instruction, il a noté tous les renseignements recueillis. Il apportait une grande et consciencieuse patience à ces recherches. Il n'épargnait aucune démarche. Casanier, il se déplaçait pour visiter une mine, et, peu alerte, inhabitué aux exercices violents, il descendait, revêtu du costume réglementaire dans les galeries, la lampe à la main. Il remontait du puits, connaissant le travail souterrain, comme un porion; il prouvait alors, dans Germinal, qu'il avait ramené, du fond des galeries, une pleine bannerée de documents précieux sur l'existence et sur les passions des travailleurs du sous-sol.
Une anecdote caractéristique: faisant partie de la rédaction du Bien Public, il fut invité, comme tous les collaborateurs, à la soirée d'inauguration que M. Menier, propriétaire de ce journal, donna, lorsqu'il prit possession de son hôtel fastueux, avenue Velasquez, au parc Monceau. Pendant la réception, indifférent aux excellents artistes qui se faisaient entendre, on vit Zola, errer, fureter parmi les salons dorés, braquant, ici et là, avec fixité, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et, sournoisement, prenant, sur le revers de son programme, des notes brèves. Il se documentait pour son roman de l'Argent, et l'hôtel Menier servait de devis descriptif pour le futur logis de Saccard.
Il accepta, lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courbé sur la tâche quotidienne, et en compagnie de sa mère, de sa femme, très «pot-au-feu», et de quelques amis fort peu mondains, des invitations à dîner chez des femmes en vue de la galanterie parisienne. Il soupa au Café Anglais avec des viveurs émérites, et le peintre Guillemet le conduisit chez Mlle Valtesse de la Bigne, l'amie des artistes, demi-mondaine réputée, dont les échotiers décrivaient complaisamment la table bien servie, l'écurie correctement tenue, la chambre à coucher somptueusement décorée. Il étudia, comme s'il eût procédé à une expertise, l'hôtel du boulevard Malesherbes, l'ameublement, les toilettes de Mlle Valtesse, pour habiller, meubler et loger sa Nana.
Il se fit noctambule, en compagnie de Paul Alexis, pour assister au réveil des Halles, aux arrivages, aux déballages, et à la criée. La lecture de nombreux ouvrages de piété, de manuels de théologie, de rituels et de publications ecclésiastiques, lui prit de longues journées lorsqu'il préparait la Faute de l'abbé Mouret. On le vit, assidu et comme figé dans une édifiante attitude, suivre les offices, à Sainte-Marie des Batignolles, pour la confection de cet ouvrage, où la description du Paradou exigea encore de lui la consultation minutieuse du catalogue de Lencézeure, et le dépouillement de nombreux traités de botanique et d'horticulture.
Il n'avait jamais été invité à Compiègne; il ignorait les usages et l'étiquette de la cour. Il se fit renseigner, pour la Curée, par Gustave Flaubert, qui avait été compris dans une des séries. Il puisa aussi des indications utiles, dans un livre sans grande valeur, mais plein de détails sur la vie du château impérial, écrit d'après les souvenirs d'un ancien valet de chambre des Tuileries. Ces renseignements de seconde main se trouvaient parfois incomplets ou erronés. Alors il suppléait à la documentation par un effort imaginatif. Ceci fut cause de quelques inexactitudes, très rares, dans ses livres. Ainsi, dans la Curée, il décrit le brouhaha des conversations, les chuchotements au crescendo bientôt assourdissant, les exclamations et les rires des convives de la table impérial, tapage de gens satisfaits et repus, chœur de joie et de triomphe, auquel l'empereur ne tarde pas à se mêler. Le tableau est vigoureux et impressionnant. L'exactitude en est, toutefois, contestable. Un des articles du règlement du château, que chaque invité trouvait affiché dans sa chambre, et dont il devait prendre connaissance à son arrivée à Compiègne, prévenait que l'obligation du silence était rigoureuse, pendant les repas auxquels Sa Majesté présidait. On ne devait entendre que le rythme des mâchoires, dans la salle à manger, et la musique des Guides sous les fenêtres. Zola ignorait cette prescription, dont Flaubert avait négligé de lui faire part, et que le valet de chambre avait omis de consigner dans son livre. Il est probable que, s'il eût connu ce règlement, Zola eût tiré du silence, planant sur ces dîneurs de proie, un effet autre, mais aussi puissant que celui qu'il demanda à la description du prétendu tumulte joyeux et arrogant du festin impérial.
Les tableaux de la vie des faubourgs, de la misère ouvrière, des allées et venues des travailleurs, ont été brossés d'après nature. Il n'eut qu'à se souvenir, pour décrire les logis de la Goutte d'Or, des méchants garnis du Quartier où s'était abritée sa jeunesse besogneuse. Il avait eu Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes pour voisins de table, aux gargottes du quartier Mouffetard. Il eut, cependant, besoin de parcourir les dictionnaires d'argot, les lexiques de la langue verte d'Alfred Delvau, de Lorédan Larchey, pour faire parler aux personnages de l'Assommoir le langage pittoresque et faubourien qui leur était familier, et pour raconter leurs sentiments, leurs actes, leurs préoccupations et leurs goûts, avec les termes vulgaires et colorés dont leurs congénères usaient dans la réalité. Des livres sur les classes ouvrières, comme la Réforme sociale de Le Play et le Sublime de Denis Poulot, l'aidèrent aussi dans sa peinture des mœurs populaires.
Zola, pour construire un roman, se préoccupe donc d'abord des matériaux pour ainsi dire accessoires. Il donne le plus grand soin au milieu. Il dresse l'état signalétique de chacun de ses personnages.
Je ne sais pas inventer des faits, a-t-il dit, racontant à un de ses amis comment il établissait un roman. Ce genre d'imagination me manque absolument, ajoutait-il. Si je me mets à ma table pour chercher une intrigue, un canevas quelconque de roman, j'y reste trois jours à me creuser la cervelle, la tête dans les mains, et je n'arrive à rien. C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet. Je commence à travailler mon roman, sans savoir ni quels événements s'y dérouleront ni quels personnages y prendront part, ni quels seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme. Je m'occupe seulement de lui, je médite sur son tempérament; sur la famille où il est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu de le faire vivre. C'est là mon occupation la plus importante…
Muni de ses notes, des détails qu'il se procurait par des enquêtes personnelles, par des renseignements sollicités à droite et à gauche, par des lectures, jetant sur le papier quelques brèves indications destinées à servir de points de repère, il déposait sous une chemise ce butin documentaire. Chaque personnage avait sa fiche. Il procédait ainsi à la façon d'un juge d'instruction, préparant un dossier criminel, ou d'un avocat général recueillant sur accusés et témoins, tous les rapports, tous les constats, qui lui serviront à prononcer son réquisitoire devant le jury. Zola n'abordait le public qu'avec un dossier complet et en état. Il ne voulait rien laisser à l'imagination, à l'hypothèse, et son roman était, à ses yeux, un livre d'enquête et un résumé d'observations physiologiques, sociales et humaines.
Ainsi compris et appliqué, le roman dit «naturaliste» se distingue d'un travail littéraire, plus ou moins perfectionné, destiné uniquement à montrer l'humanité dans ce qu'elle a de laid, de bas, de malpropre, de honteux et de misérable, et le romancier cesse d'être considéré comme un boueux et un scatologue, parce qu'il a tenu compte, dans son œuvre, de ce qui existe dans la nature. Assurément, on peut reprocher, surtout aux imitateurs de Zola, d'avoir systématiquement recherché la sanie et l'ordure. Zola, dans tous ses livres, a réservé la part de l'idéal, et c'est faire montre d'ignorance ou de parti pris que d'affirmer, comme on l'a tant de fois répété, d'après une bouche éloquente, qui, depuis, s'est rétractée:
Il prête à tous ses personnages l'affolement de l'ordure… jamais homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est bien et tout ce qui est beau. Jamais homme n'avait à ce point méconnu l'idéal des autres hommes…
Nous verrons, en examinant de près chaque œuvre de Zola, combien ce violent réquisitoire, qui a fait jurisprudence, était injuste et inexact.
Zola a considéré et pratiqué son système, qualifié par lui de naturaliste, comme l'étude scientifique et expérimentale de l'homme dans la société. Il l'analyse, comme être pensant, avec ses vices, ses passions, ses qualités, ses prédispositions, ses attaches consanguines, ses affections héréditaires, ses préjugés d'éducation, tout cela relativement au milieu où il s'agite. Il procède à ce travail analytique avec le manque absolu de parti pris, qui doit animer le vrai savant faisant une opération intéressante. Il se campe, la plume transformée en scalpel, devant de la chair, devant de la réalité. Il dissèque avec précision et observe avec méthode. Il a la patience et la sagesse d'un Cuvier étudiant un animal peu connu. Il use du microscope et s'arrête, charmé, quand il a surpris tel filet nerveux jusque-là négligé. C'est à l'œuvre du naturaliste que peut, avec justesse, se comparer la tâche de cet écrivain biologiste et physiologiste.
Ce labeur, cette sévérité de moyens, cette scrupuleuse attention, ce souci du détail, cette patiente investigation de tous les instants font du livre du romancier, jusque-là considéré comme chose frivole, jouet pour les grandes personnes, une œuvre scientifique digne d'être classée au rang des travaux les plus sérieux et les plus ardus. Mais c'est toujours une œuvre d'art. La forme, avec ses mille difficultés de langue, de couleur, de netteté, vient parer, comme un vêtement magnifique, le squelette scientifique de l'ouvrage, témoignant, chez l'artiste, d'une difficulté de plus vaincue.
Cette formule du naturalisme n'est pas nouvelle. Elle a été donnée en théorie, en 1842, et, en pratique, dans quarante chefs-d'œuvre, durant vingt-cinq ans, par Balzac, qui, dans l'avant-propos d'une des éditions de la Comédie Humaine, disait:
En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en choisissant les événements principaux de la société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par tant d'historiens, celle des mœurs.
On ne recommence pas les conteurs d'imagination. On les plagie, voilà tout. Walter Scott est ainsi pillé et refait, tous les jours, par de petits Dumas subalternes. Les feuilletonistes populaires recommencent les extraordinaires aventures des héros de Frédéric Soulié, d'Eugène Sue, voire de Paul Féval, de Montépin et de Ponson du Terrail. Le roman policier, qui reprend vigueur, avec des épopées compliquées et invraisemblables, dont des détectives gentlemen sont les Achilles et et les Hectors, ne fait que rééditer des exemplaires du Scarabée d'or et du Double assassinat de la rue Morgue d'Edgar Poë. Enfin, les psychologues, les narrateurs mondains et les fabricants de livres bébètes, dont la couverture peinturlurée, affriolante et brutale, est tout l'intérêt, comme ces toiles peintes à l'extérieur de la baraque foraine, n'ont pu, en recommençant les conteurs badins du XVIIIe siècle et en costumant à la moderne, chez le couturier en vogue et chez la modiste en renom, les héroïnes de Choderlos de Laclos et de Louvet, renverser la base même du roman moderne: la réalité.
L'humanité marche et se modifie. Le roman la suit, pas à pas. L'écrivain qui naît, à chaque étape reprend l'histoire de l'étape, où firent halte avant lui ceux de la génération précédente. Le roman, conçu selon les principes que Zola a non seulement exposés, mais dont il a, par l'exécution, démontré la force et la vérité, devient ainsi comme le journal de l'humanité. C'est ce qui fait que si le Naturalisme, en tant qu'école, que cénacle, n'est plus qu'une expression littéraire, un vocable servant, comme celui de Romantisme, à désigner une époque et un certain nombre d'œuvres classées, la méthode, dont ce mot caractérisait les principes, survit. Elle ne peut mourir. Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola n'auront plus, assurément, un public pressé et se hâtant de lire leurs œuvres pour être au courant, ou se mettre au niveau intellectuel du temps, mais leurs ouvrages, acquérant la solidité des classiques, s'imposeront longtemps, toujours, à l'admiration des hommes. Ils mériteront d'être étudiés, commentés, expliqués, étant devenus livres d'histoire, traités de philosophie sociale, et documents indispensables aux sciences morales et politiques, pour la connaissance du siècle qui les a produits.
IV
LES ROUGON-MACQUART.—LA FORTUNE DES ROUGON.—LA CURÉE.—SON EXCELLENCE EUGÈNE ROUGON.—L'ASSOMMOIR.—UNE PAGE D'AMOUR.—L'ŒUVRE
(1872-1886)
Zola, lorsqu'il se mit à écrire le premier volume de la série des Rougon-Macquart, qu'il intitula: la Fortune des Rougon, ne pouvait prévoir la brusque disparition du régime sous lequel il faisait vivre ses personnages. Il avait composé les premiers chapitres en mai 1870. C'était l'heure du plébiscite triomphal. Un rêve d'empereur victorieux, bientôt suivi du tragique réveil d'un vaincu, sur la route de l'exil. Il y avait quelque audace à placer, au frontispice d'une œuvre littéraire annoncée comme comportant des proportions considérables et des développements successifs, les scènes peu flatteuses de l'origine du régime. Le dénouement et la moralité, bientôt fournis par la sévérité de l'histoire, ne pouvaient se présenter à la pensée de l'auteur, avec netteté, avec certitude. Le châtiment était lointain, indéterminé: une vision poétique et une illusion vengeresse. Victor Hugo avait sans doute prédit la chute de l'empire et la punition de l'empereur, mais c'était là un désir, une fiction, qu'aucune réalité probante n'accompagnait. Nul n'aurait pu deviner, alors, la candidature Hohenzollern pour le trône d'Espagne, ni les complications diplomatiques avec la Prusse, encore moins supposer la dépêche d'Ems falsifiée, suivie de la funeste et, pour ainsi dire, inévitable déclaration de guerre. En admettant qu'au moment où il finissait son premier chapitre, les événements se précipitant, Zola eût pressenti une conflagration, il n'aurait pu supposer le désastre si proche, ni si profond. Nos soldats de Crimée et d'Italie étaient réputés invincibles. Si l'on partait en guerre, on allait sûrement à la victoire, et l'empire s'en trouverait consolidé. Voilà l'hypothèse la plus probable, et c'était aussi la désirable issue d'un conflit où l'on s'engageait, non pas avec légèreté, mais animé d'espoir, nanti de confiance, et d'un cœur nullement alourdi par la crainte et les pressentiments fâcheux; la regrettable expression échappée à Émile Ollivier, trop bon latiniste, mal comprise et impitoyablement commentée par la suite, ne signifiait pas autre chose.
Les plans du romancier furent donc bouleversés, ou, tout au moins, resserrés, et l'action de ses personnages devint circonscrite. La fin de l'empire, c'était l'épilogue des Rougon-Macquart en 1870. À raison des événements, l'œuvre entreprise prit donc un caractère rétrospectif. On put même y voir un tardif réquisitoire contre des hommes et contre un régime, qui n'étaient plus des accusés, mais des condamnés. Se faire accusateur, après le verdict des faits, n'était ni dans l'intention de Zola, ni dans son projet ébauché. Sans l'effrondrement subit de la clef de voûte du système, sans la substitution d'un pouvoir nouveau aux gouvernants disparus, engloutis, le cadre de son œuvre se fût trouvé considérablement élargi. Le changement prodigieux qui, avec la République, s'accomplit dans la direction des affaires, dans la classification et la compétition des partis, dans la finance, dans les grands travaux, dans l'industrie, dans les mœurs, dans les goûts et les préoccupations des Français devenus républicains, lui aurait fourni des éléments nouveaux et des champs d'observation autres. Les conséquences, pour la fortune publique comme pour les spéculations privées, du paiement anticipé de l'indemnité de guerre, l'effort et le coup de collier nécessaires pour réparer les ruines de l'invasion, les modifications considérables apportées aux organisations politiques et judiciaires, l'avènement aux affaires de ces nouvelles couches sociales, saluées par Gambetta, dans son discours prophétique de Grenoble, la presse démuselée, le monde du travail commençant à se grouper, et à postuler sa place au soleil, enfin, le service militaire pour tous et l'obligation de l'instruction primaire, ces deux grands actes révolutionnaires, accomplis sans bruit ni désordre, eussent assurément trouvé place dans son œuvre. Les Rougon-Macquart se fussent rapprochés de nous, insensiblement et fatalement. Quels tableaux mouvementés et quels milieux intéressants lui eussent présentés les années de lutte, de formation et de développement de la Troisième République!
Mais il s'était enfermé volontairement dans le cercle d'années allant du coup d'État à l'invasion. A un certain point de vue, cette limitation fut bonne. La disparition du régime impérial donnait à l'écrivain plus de latitude, on pourrait dire plus de licence. Il n'avait plus à redouter les interdictions ni les poursuites. Sans craindre de voir s'abattre sur son manuscrit la patte des policiers, il lui devenait permis de peindre la société impériale, telle qu'il l'avait observée, devinée, et selon qu'il s'était documenté. En même temps, son œuvre échappait au péril de l'éparpillement. Le cadre était fixé, la vaste fresque sociale, qu'il entreprenait de brosser à larges touches, devait y entrer, et la toile ne déborderait pas, étant contenue dans la bordure historique.
Il a, d'ailleurs, constaté lui-même cette limitation dès 1871, dans l'introduction à la Fortune des Rougon.
Depuis trois années, dit-il, je rassemblais les documents de ce grand ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire de mon œuvre. Celle-ci est dès aujourd'hui complète. Elle s'agite dans un cercle fixe. Elle devient le tableau d'un règne mort, d'une étrange époque de folie et de honte.
Zola aurait certainement pu sortir du champ où il décidait de se clore. Nul ne se serait plaint, ou n'eût songé à critiquer. Les Trois Villes et les Trois Évangiles sont en dehors de l'époque et du milieu, où l'auteur s'était parqué avec ses Rougon-Macquart, et cette évasion du milieu impérial n'a soulevé aucune objection. Mais il tenait à exécuter de point en point le plan qu'il s'était tracé. Comme il ne laissait rien au caprice, ni à l'imprévu, dans la composition de chaque ouvrage, pris séparément, il entendait montrer que l'ensemble de ses œuvres avait été soumis à un devis général, à un avant-projet complet et définitif, dont il ne pouvait ni ne voulait s'écarter. Il partageait l'opinion de Charles Baudelaire, qui disait, dans sa dédicace à Arsène Houssaye des Petits Poèmes en prose:
Sitôt que j'eus commencé ce travail, je m'aperçus que je restais bien loin de mon modèle, mais encore que je faisais quelque chose de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur du poète d'accomplir juste ce qu'il a projeté de faire.
Avec une coquetterie vaniteuse, Zola affirmait que, dès la Fortune des Rougon, c'est-à-dire en 1870, il avait composé patiemment l'arbre généalogique des Rougon-Macquart. Il ne convient pas d'attribuer à ce tronc l'importance que son arboriculteur lui donnait. Peut-être, pourtant, est-ce à sa plantation qu'il convient de rapporter l'obstination de Zola, malgré la chute de l'empire, alors qu'il n'avait composé que deux de ses romans, la Fortune et la Curée, à se renfermer dans les vingt années impériales. L'antériorité de son «arbre», servant à démontrer celle du plan, n'a qu'un intérêt anecdotique. C'est une preuve chronologique de composition, aussi. Si l'on contestait que la conception totale des Rougon-Macquart dût remonter à 1870, on ne saurait douter qu'en 1878 tout ce vaste drame, avec ses multiples personnages, n'eût déjà ses décors dessinés et ses rôles distribués. Cet arbre-scénario a été publié avec la Page d'Amour, et j'ai sous les yeux l'exemplaire du journal le Bien Public où il parut pour la première fois.
C'est dans le numéro de ce journal portant la date du 5 janvier 1878 que ce tableau fut donné. Il tenait, à la 2e page, tout le rez-de-chaussée. Il était composé à la façon de ces états généalogiques, dressés par des hommes d'affaires spéciaux, fabricants d'ancêtres pour roturiers, ou pourchasseurs d'héritiers pour successions vacantes. Toute la famille, on devrait dire la dynastie des Rougon-Macquart, se trouve là enregistrée, baptisée, avec ses lignes et ses degrés. Chaque membre est pourvu des mentions ordinaires d'état civil. Un signalement médico-légal accompagne l'indication généalogique. Les tares héréditaires, les prédispositions morbides, les influences psycho-physiques sont précisées, comme dans un procès-verbal d'autopsie.
On peut retrouver, dans cette nomenclature aux prétentions scientifiques peut-être excessives, les principaux personnages des divers livres de Zola, depuis le Pierre Rougon du premier volume de la série, jusqu'au docteur Pascal qui la termine.
Peu importe l'époque à laquelle ce plan a été combiné, l'intéressant c'est qu'il ait été complètement suivi et patiemment réalisé. L'idée première de faire figurer, à tour de rôle, les mêmes personnages dans des romans distincts, remonte à Balzac. Le procédé a ceci d'excellent et de logique, qu'il rapproche de la réalité les êtres de fiction. Dans la vie, on se trouve nécessairement en rapport avec les mêmes personnes, on se croise, on se côtoie et dans des circonstances très différentes. Nul ne peut s'abstraire de ses contemporains. Leur existence se mêle à la vôtre. En sa Comédie Humaine, Balzac avait, outre ses protagonistes, introduit tout un personnel secondaire. Il disposait d'une très complète figuration, qui lui servait pour sa mise en scène, sans avoir besoin de présenter, à chaque œuvre nouvelle, ces comparses au lecteur. Zola s'est surtout préoccupé de rattacher ses principaux acteurs par le lien familial, la consanguinité et la névrose d'origine. Il nous montre successivement, dans les divers milieux où il promène ses observations, les descendants morbides de la folle des Tulettes, Adélaïde Fouque, tronc dégénéré, d'où sortaient tous ces rameaux humains, poussés dans le terreau du second empire.
C'est pendant l'hiver de 1868 que fut commencée la Fortune des Rougon. Cet ouvrage fut achevé en mai 1869. Zola habitait alors à Batignolles, rue de La Condamine, n° 14. Ce roman, que l'éditeur Lacroix s'était engagé, par traité, à éditer, devait d'abord paraître en feuilleton, dans le Siècle, alors le plus répandu des journaux politiques. C'était une puissance, cet organe, qui, selon l'aristocrate et le dédaigneux Figaro, avait surtout la clientèle des marchands de vins. Il n'était pas d'une lecture distinguée. Modéré de ton, anticlérical, hardi, prudemment républicain, le Siècle fut longtemps le seul journal d'opposition. L'empire libéral le tolérait, tout en le craignant. Mais ne fallait-il pas une soupape pour l'échappement des bouillonnements populaires? Pour l'époque, ses tirages étaient considérables: 60.000 abonnés. On ne l'achetait guère au numéro; c'était un journal cher: le numéro se vendait, à Paris, 15 centimes, le prix de l'abonnement était de 80 fr. par an. On ne prévoyait guère alors de grands quotidiens à six ou huit pages, se payant trente sous par mois.
Ces journaux coûteux avaient un tirage restreint et une vaste influence. L'abonné du Siècle, qui ne croyait pas toujours en Dieu, croyait en son journal, et propageait, comme articles de foi, les propositions des rédacteurs. On se prêtait, on se repassait chaque numéro. Il y avait des groupes, et comme des coopératives de liseurs: un principal abonné, dans de petits cercles de voisins, acceptait des sous-abonnés. Quelques-uns de ces locataires n'avaient droit qu'au journal de la veille, payant une redevance moindre au titulaire de l'abonnement. Les feuilletons étaient patiemment découpés et cousus; ils formaient de gros cahiers de lecture qui se louaient, se prêtaient: toute une bibliothèque roulante de romans circulant de mains en mains.
Le Siècle, qui d'ailleurs observait un respect dynastique suffisant, par crainte des suspensions et de la suppression, car le ministère de l'intérieur ne badinait pas avec la presse, comptait de nombreux républicains dans sa rédaction. Il avait pour directeur un bourgeois, riche, solennel, prudhommesque et autoritaire: Léonor Havin. Ce Normand finaud, exploitant l'opposition, escomptant l'impopularité de l'empire, avait été élu député de Paris et député de la Manche. Il avait opté pour Saint-Lô. Ce fut une sotte puissance, longtemps. Il dirigea les élections législatives des dernières années impériales. Il avait pour principaux collaborateurs: Émile de la Bédollière, Jourdan, Léon Plée, Cernuschi, etc., etc. Le feuilleton dramatique était confié à E.-D. de Biéville, l'un des renommés lundistes. La critique musicale était faite par Oscar Comettant. La partie littéraire de ce journal, qui semblait plutôt s'adresser à une clientèle exclusivement politique, était suffisamment soignée, et l'on y donnait des feuilletons d'une facture moins brutale et d'une visée plus recherchée que dans les autres journaux, voués aux exploits des Rocambole et aux aventures invraisemblables des héros de Xavier de Montépin. Le Siècle a publié, entre autres bons romans, les premiers, qui sont aussi les meilleurs, ouvrages d'Hector Malot, et l'on voit qu'il avait accueilli la Fortune des Rougon, œuvre d'un quasi-débutant recommandé seulement par des critiques artistiques novatrices et combatives, ayant à son actif deux ou trois romans passés inaperçus, signalé enfin aux lettrés, par un dernier livre, Thérèse Raquin. Ce roman, d'une originale brutalité, avait suscité des protestations, voire des nausées. On l'avait qualifié de «littérature putride». Accepter une œuvre nouvelle de l'auteur, c'était une hardiesse dont il faut savoir gré au directeur du Siècle: ce journal, au fond très bourgeois, avait l'originalité d'accueillir les romanciers nouveaux et audacieux.
Par suite de difficultés ultérieures, probablement des dénigrements et des résistances provenant de personnes influentes dans la maison, la Fortune des Rougon subit d'assez longs retards, avant d'être définitivement annoncée. On semblait, au Siècle, avoir des regrets, et aussi des craintes. L'auteur de Thérèse Raquin commençait à effrayer. Une rumeur hostile le précédait. Enfin, on passa outre, et le roman parut. La publication fut tourmentée, comme l'époque où elle débutait. Le premier feuilleton de la Fortune des Rougon était inséré à la fin de juin 1870. Trois semaines après, la guerre l'interrompait. L'auteur crut qu'il ne serait jamais repris et terminé. Il s'en fallut de peu que les derniers chapitres ne fussent pas tels que l'auteur les avait conçus et écrits. Au milieu du désarroi de l'invasion, le manuscrit, remis complet à l'imprimerie du Siècle, avait été égaré. Il ne pouvait être question de récrire en hâte les feuilletons manquant. Le tour d'insertion, que l'auteur avait à grand'peine obtenu, allait lui échapper, et, au lieu de reprendre une publication, ayant perdu de son intérêt, coupée par les deux sièges, le journal donnerait un autre roman, ajournant indéfiniment la continuation de cet ouvrage, considéré comme terminé, déjà probablement oublié, enterré. Heureusement, dans le tiroir du correcteur, les principaux feuillets perdus furent retrouvés, et, après une interruption de huit mois, et quels mois! les lecteurs du Siècle purent reprendre la lecture des événements dont Plassans était le théâtre, en 1851. L'œuvre malchanceuse n'eut aucun succès. La Fortune des Rougon parut en librairie, l'hiver suivant, selon le traité antérieurement signé, chez l'éditeur Lacroix. Une seule édition fut mise en vente. C'était sans doute, pour le jeune auteur, l'aube de la gloire, mais combien grise, et même morose!
L'édifice rêvé, combiné, aux plans arrêtés, existait, cependant, et ses fondations étaient sorties. La construction était visible déjà, et l'avenir appartenait à son architecte. Le reste importait médiocrement. Pour ceux qui savaient lire avec intuition, une force se révélait dans ces pages solides, et les forts piliers indiquaient un vaste monument futur. Un vigoureux talent venait de se lever. Nous n'étions guère alors qu'une faible poignée de clairvoyants, une bande en partie désarmée ou dispersée, à la suite des événements de 1871 pour élever la voix, et saluer cette montée d'un astre inconnu sur l'horizon littéraire. Les admirateurs de Zola disposaient de journaux timorés. Le silence de la répression terrible emplissait le pays. Nos bravos prématurés ne furent pas même hués. On ne fit attention ni à nous ni à notre auteur. J'écrivais pourtant ceci, dans le Peuple Souverain de 1872:
Dès le sous-titre «histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire», dès la première page, nous sommes avertis de la sévérité et de l'importance scientifique de l'œuvre. Nous ne sommes pas en présence d'une fantaisie d'imagination, d'une simple fiction propre à faire passer les heures. L'auteur ne songe pas un instant à nous amuser à l'aide d'aventures plus ou moins extraordinaires et captivantes. Ce n'est pas une frivole distraction que ce livre hardi et coloré. C'est une étude sévère qui fait penser. Nous sommes prévenus qu'il s'agit d'un travail de savant, d'une œuvre de science, d'un essai de littérature expérimentale, fondée sur l'observation et ayant pour objet l'expression de la vérité moderne, l'analyse de la vie. La méthode de l'auteur se révèle, dans sa logique simplicité, à tout lecteur se donnant la peine de réfléchir sur ce qu'il lit.
Telle est, en effet, la substance et la moëlle de la Fortune des Rougon:
Dans un cadre donné, qui est le second empire, depuis son avènement jusqu'à sa chute, montrer une famille personnifiant toute une portion de l'humanité contemporaine, avec ses vices, ses vertus, ses appétits, ses maladies morales et physiques, évoluant dans le milieu créé par les événements, participant de près ou de loin à ces choses tragiques ou grotesques, avec le temps devenues de l'histoire. Puis, mêlant aux faits publics des intérêts privés, présenter des êtres vivant de l'existence contemporaine, personnifiant les généralités de l'état social actuel, montant à la fortune ou descendant à la misère, aimant, souffrant, haïssant, accouplant les infamies aux vertus, et les crimes aux héroïsmes, suivant le train-train banal de la vie quotidienne, ou s'emplissant du souffle surhumain de l'épopée; se faire l'historiographe d'une famille, qui résume en elle cent autres familles, et dont la monographie puisse à bon droit passer pour celle d'un groupe important d'individus français, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, voilà le thème des Rougon-Macquart, voilà ce que s'est proposé l'auteur. On sait aujourd'hui comment il a exécuté ce large plan, et réalisé ce concept magistral.
Toute la série des Rougon-Macquart comporte la description et l'analyse des évolutions, dans la vie contemporaine, de cette famille-type, ayant des membres répandus dans toutes les classes sociales, participant à toutes les éventualités de l'existence. C'est le Ministre, l'Insurgé, le Paysan, le Mineur, l'Ouvrier, le Bourgeois, le Spéculateur, le Soldat, l'Employé, l'Artiste, le Savant, la Servante, la Courtisane et la Femme du Peuple, dont l'histoire contient celle de tous leurs contemporains. Zola crée des types. Il synthétise. Il peint des tempéraments et non des caractères, des êtres généraux et non des individus. C'est l'Homme, la créature ondoyante et diverse de Montaigne, qui passe et s'agite dans son œuvre, mené par la double fatalité de l'Hérédité et du Milieu.
En particulier, dans cette Fortune des Rougon, volume initial, document primordial, on assiste à l'avènement, à la conquête de la richesse, et on suit l'accès au pouvoir de quelques membres de cette famille, à la faveur du crime triomphant du Deux-décembre. Aussi, Émile Zola a-t-il désigné ce premier roman comme étant le livre des Origines.
Le décor, observé et connu de près par l'auteur, est le paysage qu'il eut, dans son enfance, sous les yeux, jamais oublié, toujours évoqué. La Provence est le berceau de ses Rougon-Macquart, et la ville où la plupart des personnages se meuvent, c'est Aix, qu'il a baptisée du nom fictif de Plassans, qu'on retrouve fréquemment dans son œuvre. De là s'élanceront sur la société les Rougon-Macquart, famille de proie. Si le nom de Plassans est imaginaire, la ville apparaît bien réelle, avec ses trois quartiers, où se parquent systématiquement les nobles, les bourgeois, le menu peuple. Plassans, resté, malgré la Révolution, ville de hobereaux et de magistrats fossiles, avec ses grands hôtels toujours clos, dans les cours trop vastes desquels l'herbe pousse, ses églises, ses couvents, ses promenades solennelles, son commerce presque nul, sa stagnation intellectuelle, ses préjugés, ses castes, ses allures féodales et ses affections d'ancien régime, Plassans, c'est bien l'aristocratique et cléricale ville d'Aix-en-Provence. Puisqu'il a plu à l'auteur de laisser l'incognito à la cité mère de ses personnages, respectons-le. Constatons seulement que tout ce qui touche à la topographie extérieure et intime de Plassans, à son architecture, à son archéologie, à son individualité et à son anatomie comme cité, est traité avec une précision, une netteté et un relief étonnants. Plassans n'a que son nom qui ne soit pas réel.
Dans Plassans, donc, l'auteur nous montre, avec un grand coloris de détails et une abondance de petites touches, aussi minutieuses et aussi précises que celles dont Balzac usait pour nous initier à la vie de province de son temps, les quelques types saillants de la capitale parlementaire de l'ancienne Provence. On est aux derniers jours de la maladive République de 1848. Encore quelques semaines et, dans une nuit sombre, propice aux crimes, une poignée de bandits audacieux fabriquera une dynastie, que la France, pas fière, acceptera. Mais ce coup de main, dont quelques malins, à Paris, ont le pressentiment, est alors absolument insoupçonné en province. Plassans est très divisé. Il y a une force républicaine assez considérable dans les faubourgs; le quartier Saint-Marc, légitimiste et clérical, ne prend pas le Bonaparte au sérieux; la bourgeoisie, sournoise, peureuse, lâche, et cupide, irait volontiers au césarisme, puisqu'on dit que cela fera monter le 3 o/o, mais Plassans hésite dans son ensemble. Il faudra que le coup réussisse définitivement pour que la ville réactionnaire l'admette, et qu'on chante le Te Deum dans ses églises et qu'on crie: Vive l'empereur! dans ses rues. L'auteur alors nous montre une famille dont un membre, qui a vécu à Paris et s'est trouvé mêlé à des agents bonapartistes, croit à la réussite du complot, et s'efforcera de le faire triompher, en province comme à Paris. C'est la famille Rougon.
Ici, l'auteur abandonne la peinture de cette société de Plassans, avec ses types subalternes: le marquis de Carnavant, le vieux beau; Granoux, le prudhomme féroce; Roudier, l'important; Vuillet, le journaliste clérical, suant l'eau bénite et distillant la haine; il entre en plein dans le cœur de son sujet, et nous décrit cette famille Rougon.
Cette galerie de portraits en pied, peints en pleine pâte, avec une largeur de touche, accompagnée de finis et de pointillés surprenants, comprend une série de figures, d'une variété et d'une vérité qui frappent. Elle s'ouvre par ce portrait de l'aïeule, de l'ancêtre, Adélaïde Fouque, de qui descendra cette race complexe des Rougon et des Macquart. Provençale, fille et femme de paysans, orpheline à dix-huit ans, Adélaïde était une grande fille maigre à l'œil trouble, aux airs étranges, dont le père mourut fou, et qui passait, dans le pays, pour avoir le cerveau fêlé comme son père.
Cette folie originelle se retrouvera plus ou moins accentuée, plus ou moins visible, dans ses manifestations, dans toute la descendance de cette Adélaïde. On en suivra les traces, d'Aristide Saccard, le spéculateur éhonté qui tripote dans la bâtisse et tire des millions du vieux Paris exproprié, jusqu'au séraphique abbé Mouret, tombant pâmé dans les bras d'Albine, sous l'arbre géant, à la sève capiteuse et au branchage extatique, du mystérieux Paradou; d'Eugène Rougon, le politique, l'homme fort, le ministre, se jetant, comme une bête en rut, sur la froide Clorinde, dans la pénombre tiède de l'écurie, jusqu'à Gervaise, la femme de Coupeau l'alcoolisé, trébuchant, en compagnie de Mes-Bottes et de Bibi-la-Grillade, devant le comptoir terrible du père Colombe.
Cette Adélaïde Fouque épouse un paysan des Basses-Alpes, nommé Rougon, son domestique, qui meurt bientôt en lui laissant un fils. La jeune veuve prend presque aussitôt pour amant un homme mal famé: «ce gueux de Macquart», comme on le désigne dans le pays. Macquart est grand pilier de cabaret, et, quand le débitant chez qui il fréquente ferme sa porte, c'est d'un pas solide, la tête haute, comme redressé par l'ivresse, qu'il rentre chez lui, et on dit sur son passage: «Macquart marche bien droit, c'est qu'il est ivre-mort!» À jeun, il va courbé, évitant les regards.
De cette liaison d'Adélaïde la folle avec l'alcoolisé Macquart, naissent des enfants portant en eux ce double vice héréditaire, qu'ils transmettront: l'alcoolisme du père, le nervosisme de la mère.
L'intérieur de ce faux ménage est lugubre. Pierre Rougon, l'aîné, l'enfant des justes noces, grandit entre les deux bâtards. Il s'empare de sa mère et la domine, chasse ses frères et sœurs, et, quand Macquart meurt d'une balle reçue au coin d'un bois, en faisant la contrebande, il confine la veuve dans une masure sombre, isolée au fond d'une impasse, derrière un cimetière, s'empare de son avoir et le gère. Voilà posée la première pierre de l'édifice futur des Rougon. Cette pierre a pour assises la cupidité et le mépris du sentiment le plus doux chez l'homme: l'amour filial. Viendront ensuite la trahison, la ruse et le crime.
La progression ascensionnelle de Pierre Rougon, son mariage avec Félicité, la femme intelligente et ambitieuse, «petite Provençale noire, semblable à ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent la tête dans les amandiers»; l'extension donnée à son commerce, puis le temps d'arrêt dans la montée, la malchance, les faillites, dont on subit les contre-coups, les enfants qui surviennent et dont l'éducation coûte cher, toute cette lutte obscure et acharnée, qui dure trente ans, nous mènent jusqu'à la veille du coup d'État.
Alors se dessine le caractère odieux du chef de la famille. Pierre Rougon est poussé par son fils Eugène, et par sa femme qui n'a qu'un rêve: avoir un salon comme celui du receveur particulier, un salon tendu de damas de soie, où le Tout-Plassans souhaitera d'être invité, une cour provinciale dont elle serait la reine. Il s'enhardit, il se révèle. Au milieu de l'affolement des bourgeois et des hobereaux, surpris par l'apparition des bandes de paysans soulevés, à la nouvelle du coup d'État, Pierre Rougon se faufile à la mairie, y simule une résistance qui s'appuie sur la trahison de Macquart, le chef prudent des téméraires insurgés. Finalement il sauve l'ordre, la famille, la religion, en petit, à Plassans, comme Louis-Napoléon, en grand, à Paris, en jonchant les rues de cadavres. La fortune des Rougon se trouve donc avoir, pour origine et pour complice, la fortune des hommes de décembre. Dans deux autres volumes, la Curée et Son Excellence Eugène Rougon, on retrouve, s'accomplissant parallèlement, la destinée des deux aventuriers, le Rougon expliquant et complétant le Bonaparte.
La Fortune des Rougon, l'un des romans, de Zola, les moins connus, et dont le tirage est resté faible, est cependant un de ses livres méritant le plus d'être étudié. Il contient en germe tous les autres. C'est le gland d'où sortira le chêne, c'est une œuvre complexe où se retrouvent, comme en formation, embryons cérébraux, tous les éléments des produits qui naîtront successivement.
C'est l'ovule de tous les enfants de Zola. Il contient, en substance, leurs défauts, leurs qualités, leurs caractères et leur tempérament. Il faut lire ce livre-prologue, un peu comme un sommaire, donnant l'argument de tous les autres ouvrages de la série.
L'étude scientifique s'y trouve d'abord. La méthode expérimentale est appliquée avec précision et vigueur, pour la première fois, et comme pour servir de patron. Elle est passée au microscope et radiographiée, cette famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse. Déjà on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparaître, ces névrosés, ces surexcités, ces haletants et ces dégénérés, dont l'autopsie intellectuelle révélera les tares et les tumeurs. Dès ce premier récit, on est initié aux désordres de l'organisme et à la mentalité de ces passionnés, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se lancer comme des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus qu'à attendre à l'œuvre: Eugène Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie où se plonge l'abbé Mouret, aspirant à d'autres adorations que celles de l'autel, sorte de Bovary mâle, étouffant, râlant et se rebellant, dans son sanctuaire, comme la femme de l'officier de santé, dans son chef-lieu de canton, où l'oxygène du désir se trouve raréfié.
Ainsi que dans plusieurs autres œuvres de Zola, où l'effort humain est noté, pesé, enregistré, avec une exactitude mathématique, dans la Fortune des Rougon se trouvent relevées les sommes de manœuvres et totalisées les menées souterraines de Félicité, de Pierre et d'Eugène Rougon, pour obtenir le produit final, pour mettre la main sur Plassans, comme leur modèle et maître a déjà posé sa patte césarienne sur Paris.
Là aussi se révèle la puissance d'évocation des foules, et la magistrale stratégie avec laquelle l'auteur les maniera plus tard, dans l'Assommoir, Germinal ou la Débâcle.
On trouve enfin, dans la Fortune des Rougon, comme dans tous les livres de Zola, de la poésie, du lyrisme, de la tendresse et de la rêverie. Seulement, ici, l'auteur n'ayant pas atteint la trentaine, encore tout vibrant de ses premières émotions romantiques, plus proche de Musset, d'Hugo, de George Sand, ayant fermé seulement la veille le tiroir empli des rimes de Rodolpho et de l'Aérienne, donne plus de place au lyrisme et plus grande part à la tendresse. Ce qui fait de la Fortune des Rougon un ouvrage précurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance de poésie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, même dans le Rêve, même dans Une Page d'amour, même dans la Débâcle et dans Germinal. Il y a, dans ce roman, une épopée et une idylle.
Une population frémissante, indignée, héroïque, court, en chantant la Marseillaise, à la rébellion juste et à la mort imméritée, voilà l'épopée. Deux enfants purs, gracieux, énamourés, voilà l'idylle. Il y a du sang dans l'idylle, des extases dans l'épopée. Ce n'est qu'un épisode, l'amour ingénu de Miette pour Silvère, une pastorale évoquant Longus; quant à la révolte des paysans, on peut considérer ce magistral tableau tel qu'un hors-d'œuvre historique, faisant souvenir de la Légende des siècles, mais ces deux morceaux d'art affirment, au portail même du monument massif et géant des Rougon-Macquart, quel poète et quel artiste en fut le constructeur.
Miette, c'est Chloé. Elle a treize ans. Elle est donc à l'heure indécise où, de l'enfant, chrysalide ambiguë, la jeune fille se dégage. Miette s'élance dans la vie, comme une libellule, échappée du calice d'une fleur, s'envole parmi les roseaux. Avec quelle délicatesse Zola dépeint cette envolée printanière:
Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis; les lignes pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes maigreurs de l'enfance; la femme se dégage avec ses premiers embarras pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant, à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour certaines filles, cette heure est mauvaise; celle-là croissent brusquement, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives.
L'analyse du romancier est complétée ici par l'observation du physiologiste, et le charme de la forme et l'éclat du coloris parent et masquent la vérité scientifique.
Donc Miette-Chloé et Silvère-Daphnis s'aiment ingénuement, crûment. Ils se le disent, naïfs et sincères, durant de longues promenades, le long des bords encaissés de la Viorne, et aussi dans les faubourgs déserts, par les allées des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu fréquentées, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les solitudes, délicieuses et cherchées. Les deux amoureux, pour accomplir en toute sécurité ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste de la jeune fille. Enveloppés, encapuchonnés, isolés, ils vont, se parlant bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au hasard devant eux, tout sentier leur étant bon. Parfois ils rencontrent d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrés et abrités sous l'ampleur des mantes:
… dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu des tiédeurs de la nuit sereine, et qu'on croirait être les invités d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres gens…
Le tableau est charmant. Le Maître en tirera d'autres exemplaires, par la suite, comme lorsqu'il nous peindra ses deux petits amoureux parisiens gaminant dans les sous-sols et parmi les arceaux des Halles.
Une fraîche odeur de jeunesse circule, comme un bon parfum de foin coupé, à travers ces pages savoureuses. Le poète délicat, qu'il y eut dans celui qu'on se plut à traiter de pornographe, et à considérer comme un brutaliste incapable de sentir et de décrire autre chose, dans l'amour, que la culbute et l'étreinte haletante de la bête s'assouvissant, se laisse aller à l'émotion jeune et débordante de ses deux gentils personnages. C'est avec une sincérité émue, avec un enthousiasme où il y a de l'adoration, du désir, et peut-être une secrète envie, c'est avec une effusion toute juvénile, que les chastes enivrements des deux enfants nous sont contés. La scène délicieuse du puits, miroir gracieux et truchement fidèle des amants de l'aire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que, dans l'œuvre de l'écrivain naturaliste, il y a place pour les peintures les plus douces et les plus fraîches, telles que le caprice d'un poète élégiaque pourrait en évoquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une contradiction, puisque ces scènes gracieuses et touchantes se rencontrent dans la nature.
Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dépit des temps mauvais et des préjugés pires. Avec quel art le romancier a su nous intéresser à eux, et mêler leur hymne de passion à la symphonie puissante et terrible de l'insurrection des gens de Plassans! Avec quelle émotion on suit leur marche vagabonde dans la nuit, quand, Paul et Virginie provençaux, enfouis sous le capuchon et la mante épaisse, comme les poétiques amants de l'Île de France sous la feuille protectrice et large du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans l'ombre ouvrant devant eux son porche mystérieux. Ils suivent cette grande route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu'à l'horizon gris-bleu, où déjà se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte, grandit, éclate la rumeur étrange d'une foule en mouvement. C'est le peuple qui, dans les ténèbres, avec un bruit lointain de marée, accourt, roule ses vagues. Peu à peu s'élève, croît et rugit, claire, formidable, vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chantée par trois cents paysans en armes, marchant au pas, et qui croient, héros naïfs et sublimes, que l'heure de gloire est arrivée, et qu'un sang impur abreuvera bientôt leurs sillons!
Ici, l'idylle se fond dans l'épopée. Cette Marche des Paysans dans la nuit est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de maître. La composition est panoramique. Les détails sont nombreux, précis, choisis. Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y meuvent, disciplinées, comme dans un finale d'opéra, et avec l'entrain d'une cohue d'insurgés enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin l'hymne révolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis à la table des souverains. La Marseillaise, c'est l'avant-courrière superbe des bataillons. La campagne endormie s'éveille à ce tonnerre.
Elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les baguettes; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses échos les notes ardentes du chant national.
Ainsi le drame humain se déroule avec sa musique de scène. On remarquera à tout instant cette communion profonde, dans l'œuvre de Zola, de l'homme avec la nature, de l'être et de la chose, de l'objectif et du subjectif. Ce mélange intime et constant de l'élément animé et de l'élément inanimé, cet accouplement de l'espèce vivante et de l'inorganique, voilà une des plus précieuses conquêtes de l'école naturaliste. Le grand romancier anglais, Dickens, a beaucoup appliqué cette méthode; souvent, il faut le dire, avec exagération et sans utilité. Le romancier français y a mis plus de mesure, partant, plus d'art.
Après le décor, après la symphonie, après la traduction, avec le mot, des bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohérent, après la perception donnée au lecteur de l'air ambiant, de l'atmosphère dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par cette nuit mémorable de décembre, voici la description des contingents divers des campagnes provençales soulevées pour la défense de la loi, de la justice et de la République. Il y a là un dénombrement des bandes armées, au fur et à mesure qu'elles défilent devant Silvère et Miette, qui est majestueusement épique. Et de ce magnifique tableau, avec un art infini de composition, l'écrivain a détaché en pleine lumière Miette, dont la pelisse est retournée du côté de la doublure rouge, ce qui en fait un manteau de pourpre. Dans la blanche clarté de la lune, le capuchon de sa mante arrêté sur son chignon, bonnet phrygien improvisé, elle serre, contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgés lui ont confié. Fière, heureuse, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la stature héroïque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Velléda, murmure à Silvère avec un sourire naïf et sublime à la fois:
—«Il me semble que je suis à la procession de la Fête-Dieu et que je porte la bannière de la Vierge!»
* * * * *
La Curée a été, nous l'avons dit, commencée avant la guerre, à raison du retard apporté par le Siècle à publier la Fortune des Rougon. Elle a été terminée en 1872. Publiée en feuilleton dans la Cloche, elle fut arrêtée par l'auteur lui-même. Un substitut manda Zola au parquet, et le prévint que, son roman étant immoral, Il serait prudent de sa part de ne pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton. Des poursuites pourraient être requises. Le parquet n'agirait pas si l'ouvrage, au lieu d'être propagé par le journal, était seulement publié en librairie. Ce bienveillant, mais timoré substitut, conseilla à l'auteur de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites étaient entamées, si la police se mettait en route vers l'imprimerie du journal, elle ne s'arrêterait pas, elle irait certainement jusqu'à la boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. La Cloche interrompit les feuilletons, et, l'hiver suivant, la Curée parut chez l'éditeur Lacroix.
Cette prudence fut peut-être exagérée. Le parquet est un bon lanceur de romans, souvent. Mme Bovary dut d'être connue, achetée, lue, et dénigrée ou vantée, au réquisitoire bébête et prétentieux de l'avocat impérial Pinard. Puisque le livre de Flaubert était immoral, ainsi que le prétendait l'honorable et stupide organe du ministère public, tout le monde avait désiré se régaler des obscénités dénoncées. La Curée, déférée aux tribunaux comme roman dégoûtant, c'était le succès sur et l'auteur attaqué, insulté, mais connu et bien payé, et cela trois ans avant l'Assommoir. Ce procès eût abrégé le stage que Zola devait encore faire avant d'arriver à la notoriété, au succès et à la fortune.
C'est une Phèdre moderne que cette Renée, et son Hippolyte est le pâle convive d'un festin de Trimalcion contemporain. Un roman truculent, évoquant les orgiaques banquets du Bas-Empire. Une des œuvres les plus colorées et les plus romantiques de Zola. Il y a un peu de grossissement dans les faits et d'exagération dans les personnages: Zola, il est vrai, écrivit ces pages, où Juvénal et Pétrone semblent avoir soufflé des épithètes, au moment où l'empire s'écroulait dans le sang, dans la honte, et où l'indignation et le dégoût excitaient à voir tout hors de proportion: on vantait la corruption impériale à force de la dénoncer énorme. C'était l'époque où, dans le langage de chaque patriote vibrant et surexcité, tout était à l'outrance: la guerre comme le mépris.
C'est peut-être dans la Curée que la très grande et très extraordinaire puissance descriptive dont fut doué Zola atteignit son apogée. Non seulement le relief, la configuration extérieure et l'impression plastique des êtres et des choses s'y trouvent rendus avec une netteté incomparable et une perfection sans rivale, l'art précis de Vollon ou de Roybet, mais l'atmosphère, le son, le rythme, l'allure propre à l'homme, ou imprimée par lui à l'objet dans son ambiance, y sont traduits avec une couleur qui éblouit et une vérité qui déconcerte. C'est de la peinture plus exacte que la photographie.
Voici, en exemple, le dîner donné par le spéculateur Saccard à une meute de bonapartistes, pourceaux sénatoriaux du bas empire, s'empressant à qui dévorera ce règne d'un moment.
Les types, d'abord, sont frappants: ce baron Gouraud, sénateur abruti, qui a des yeux d'accusé qu'on juge à huis-clos, et qui, lourd, avachi, brisé par les rudes travaux des maisons de passe, mâche pesamment, la tête penchée sur son assiette, comme un bœuf aux paupières lourdes; Hupel de la Noue, le préfet à poigne, qui a dû être quelque part le père des pompiers et inventer de prodigieux virements; Haffner, le candidat officiel, qui, plus tard, livrera son Alsace à la Prusse, par la force du plébiscite qu'il fera triompher; Michelin, le chef de bureau corrompu, dont l'avancement est le prix de la honte, et les deux entrepreneurs balourds, Charrier et Mignon, qui sont si contents de la Curée impériale qu'ils disent tout haut ce que chacun pense tout bas: «Quand on gagne de l'argent, tout est beau!»
Mais, outre ces types si vrais, si reconnaissables, l'air capiteux de cette salle à manger, où tant de convoitises et d'infamies sont attablées, l'impression de cette réunion de parvenus digérant les truffes comme ils avalent les millions, gloutonnement et bestialement, le relent de tous ces êtres échauffés mêlé à l'odeur de toute cette mangeaille, la buée indéfinissable flottant au-dessus de cette nappe et de ces convives, tout ce fond du tableau, l'artiste l'a rendu, et de main de maître. Il a noté jusqu'à ces «fumets légers traînant, mêlés au parfum des roses», et a constaté que «c'était la senteur âpre des écrevisses et l'odeur aigrelette des citrons qui dominaient».
Une autre scène, où le talent de l'écrivain s'est joué de toutes les difficultés cherchées et entassées comme à plaisir, c'est celle de la serre: la fameuse scène de la serre. Zola est parvenu à y donner la sensation vive et précise d'un effréné duo d'amour. Là, tous les raffinements d'une passion maladive se mêlent à l'âcre stimulant du crime, dans un lieu étrange, capiteux, chargé de parfums provocants, où l'air même est lascif et irrite les sens à vif. La description de ce boudoir végétal, tout imprégné de senteurs aphrodisiaques et de sucs vénéneux, les enlacements brusques, les bonds, les caresses, les spasmes, les convulsions extatiques et les heurts désordonnés de Maxime et de Renée, «goûtant l'inceste», roulés sur les grandes peaux d'ours noir, au bord du bassin, dans la vaste allée circulaire aux ombrages monstrueux des tropiques,—tout ce chaos de sensations, de nerfs, de mouvements, de contacts et de violences physiques, tout ce pêle-mêle de la passion fouettée par le rut, tout ce tumulte d'imaginations maladives est peint, buriné plutôt, avec une furia inouïe. Ce tableau d'apparence érotique, mais dont l'impression est sévère et triste comme celle qu'on emporte d'une opération chirurgicale, à la précision d'une eau-forte de Rops.
Les peintures crues abondent dans l'œuvre de Zola, mais les voluptueuses et les raffinées y sont assez rares. Quand il rencontre ces tableaux érotiques à peindre, il n'hésite pas. Il ne fuit ni n'oblige à se rhabiller ses modèles. Il se rapproche et de tout près, froidement, les observe pour les décrire, avec l'impartiale exactitude du physiologiste, traitant de quelque virus surpris dans les organes du plaisir. Il détaille les phases, minutieusement, de la maladie qu'il a observée. Il y a en lui, alors, comme une de ces curiosités si étendues, si prolixes, des ecclésiastiques casuistes, s'efforçant dans leurs manuels de n'oublier aucune variété, aucune manifestation de la passion, dont ils ont entrepris d'éclairer les plus sombres arcanes, sans en avoir, par eux-mêmes, exploré les seuils. C'est ainsi que cette phrase étonnante se trouve sous la plume d'Émile Zola, qui l'a certainement écrite simplement et chastement, constatation d'une particularité voluptueuse devinée: «C'était surtout dans la serre que Renée était l'homme».
En présence de cette bonne foi évidente de l'artiste, tout au plus peut-on lui reprocher de se laisser aller à un peu trop d'admiration complaisante pour sa vicieuse Renée. Il l'a faite bien séduisante, cette femme de plaisir, et il la déshabille hardiment dans la scène des tableaux vivants, non sans goûter la jouissance âcre de l'imprudent et trop peu égoïste Candaule découvrant les belles formes de sa reine endormie.
Les procédés de composition de la Curée apparaissent plus simples et plus complets à la fois que ceux de la Fortune des Rougon. Ainsi le livre a pour bordure deux tableaux jumeaux, qui se répondent symétriquement et se renvoient la même pensée et la même impression. Tels deux miroirs conjugués.
Le tableau d'ouverture, c'est le retour du bois de Boulogne par un soir d'octobre. Le mouvement des voitures, le scintillement des harnais, les armoiries peintes sur les panneaux, les livrées, les laquais raides, graves et patients, les chevaux soufflant, et le lac, au loin, endormi, sans écume, comme taillé sur les bords par la bêche des jardiniers, ce paysage si parisien est rendu avec la couleur et l'intensité de perception que nous avons déjà si souvent signalées et louées chez l'auteur des Rougon-Macquart. Le tableau d'épilogue, c'est le même bois de Boulogne, mais revu en pleine clarté, par une chaude après-midi de juin. C'est le même défilé de voitures, de laquais, figés dans leur gravité patiente, avec les mêmes scintillements de harnais, de ferrures, de chanfreins d'acier; mais tout cela baigné par une lumière large, éblouissante, tombant d'aplomb. Le lac n'est plus le miroir mat de l'après-midi d'octobre, c'est une grande surface d'argent poli reflétant la face éclatante de l'astre. Puis, au fond, comme dans une gloire, enfoncé au milieu des coussins d'un grand landau, passe, au trot de ses quatre chevaux, précédé de piqueurs à calottes vertes sautant avec leurs glands d'or, l'Empereur, mettant ainsi le dernier rayon nécessaire, et donnant un sens à ce défilé triomphal de l'empire à son zénith.
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Le Ventre de Paris est une gigantesque nature-morte. On peut supposer que Zola, obligé, par sa collaboration au Bien Public, dont les bureaux étaient situés rue Coq-Héron, à l'angle de la rue Coquillère, à deux pas des Halles centrales, de passer fréquemment dans le voisinage de l'énorme garde-manger parisien, a dû être tenté de rendre la vie, l'animation, la couleur, jusqu'à l'émanation de cette prodigieuse Bourse de la boustifaille. Ce qu'il a fait plus tard pour la Halle aux valeurs, le marché de l'argent de la rue Vivienne.
Cette rencontre, cette hantise quotidienne ont dû certainement favoriser l'exécution de son livre sur les Halles.
Mais il y eut un autre élément, dans son inspiration, et un stimulant différent à sa conception.
Je me souviens qu'entre modernistes, lorsque nous nous préoccupions de rechercher et de signaler les monuments, les œuvres susceptibles d'affirmer la grandeur et la poésie du présent, sans nier ni rabaisser pour cela les belles et grandes choses du passé, nous parlions souvent des Halles. J'étais l'un des admirateurs du hardi et élégant palais de fer érigé par Baltard sur les plans de Hauréau. J'avais formulé cet enthousiasme pour la modernité architecturale, dans le premier article qui sortit de ma plume naïve: cet article, dont j'ai perdu le texte, mais retenu le titre et la donnée, s'appelait: l'Art et la Science. J'y indiquais un rajeunissement des formules épuisées, un renouvellement des conceptions usées, par l'adjonction de la science. C'était surtout l'architecture, qui me paraissait avoir fait son temps, et réclamer du neuf. Les ogives et les arceaux gothiques n'avaient-ils pas magnifiquement et longuement rempli leur rôle d'utilité et de beauté? Il s'agissait, maintenant, puisque l'homme moderne avait besoin de gares, de docks, de théâtres, d'hôpitaux, comme le contemporain de Philippe-Auguste réclamait des cathédrales et des monastères, de concevoir et d'élever des édifices modernes, traduisant le vœu, l'enthousiasme, la foi des générations scientifiques, positivistes et industrielles du siècle de la vapeur et de l'électricité.
Sans contester le charme de Saint-Séverin, la délicatesse de Saint-Julien-le-Pauvre, et la majesté compacte de Saint-Eustache, j'exaltais, peut-être avec excès l'Opéra de Garnier et les Halles de Baltard. Avec Zola, nous parlions souvent de la beauté intrinsèque de cet art tout récent, que nos contemporains semblaient ne point voir, et dont la plupart se refusaient à admettre le double caractère utilitaire et esthétique. L'idée lui était venue, flottant en l'air, éparse dans nos propos, sommairement indiquée dans nos articles, discutée, combattue, approuvée, commentée, d'écrire un livre ayant les Halles pour décor et pour scène. Ce thème l'enchantait. Son système des milieux et des grands cadres participant à l'action, s'y incorporant, allait trouver là un propice sujet d'application. Le Ventre de Paris fut le premier de ses romans ayant le «milieu» pour sujet principal, presque pour intrigue. Comme, dans les tragédies antiques, le chœur intervient dans l'action. Il mêle son âme à celle des personnages. Il les anime. Il les explique. Participant à leurs passions, à leurs douleurs, il prend une part si importante aux événements, qu'il semble jouer un premier rôle. Dans plusieurs des volumes de la série des Rougon-Macquart, le lieu où se passe le drame, le décor des scènes, le cadre des tableaux deviennent ce qu'est, dans les romans d'imagination, dans les récits d'aventures, dans les péripéties de cape et d'épée, le Héros.
Dans Germinal, c'est la mine qui est le véritable protagoniste de la tragédie souterraine, et successivement ainsi nous aurons le roman de la Maison Bourgeoise, de la Maison Paysanne, de la Maison Ouvrière, de la Bourse, des Grands Magasins, des Chemins de fer, de l'Usine, enfin du Camp, et du Champ de bataille.
Le Ventre de Paris, c'est donc avant tout le roman des Halles Centrales. Zola fut attiré par le spectacle bigarré, fourmillant, ultra-vivant de ce quartier alimentaire qu'il fréquentait, qu'il observait au passage, qu'il se mit à étudier et de près, toujours avec son pince-nez de myope ardemment fixé sur les êtres et sur les choses. Oh! rien ne lui échappa du bazar de la mangeaille. Avec sa méthode d'investigation patiente et de vérification documentaire, dont il commençait à user avec une sûreté surprenante, et une précision presque infaillible, doué d'une faculté de perception quasi-instantanée et d'une puissance prompte d'assimilation, il inspecta, posséda ses halles. Paul Alexis a très bien raconté les promenades préparatoires, pour le roman en gestation, qu'il fit, à diverses époques, avec Zola, dans les Halles et par les rues environnantes:
Une fois, dit-il, en nous en allant, arrivés à un certain endroit de la rue Montmartre, il me dit tout à coup: «Retournez-vous et regardez!» C'était extraordinaire: vues de cet endroit, les toitures des halles avaient un aspect saisissant. Dans le grandissement de la nuit tombante, on eût dit un entassement de palais babyloniens empilés les uns sur les autres. Il prit note de cet effet qui se trouve décrit quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon à la main, il venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le brouillard, la neige, et à toutes les heures, le matin, l'après-midi, le soir, afin de noter ses différents aspects. Puis, une fois, il y passa la nuit entière pour assister au grand arrivage de la nourriture de Paris, au grouillement de toute cette population étrange. Il s'aboucha même avec un gardien-chef, qui le fit descendre dans les caves, et qui le promena sur les toitures élancées des pavillons…
Il entassa ensuite tous les documents écrits qu'il put se procurer; les livres sur les Halles étaient rares; un volume de l'ouvrage de Maxime Du Camp, Paris, sa vie, ses organes, était à peu près tout ce qu'il trouvait comme sources. Il dut se renseigner à la préfecture de police, et se procurer des états, des statistiques, des règlements d'administration. Le Ventre de Paris devint un véritable traité d'organisation, de fonctionnement et d'administration des Halles.
Le livre est intéressant, avec son symbolisme en action des Gras et des Maigres, et le drame intime du suspect Florent et des Quenu-Gradelle, repus, satisfaits. Il s'y rencontre des passages d'une lecture plutôt écœurante, comme la confection du boudin, et la fameuse symphonie des fromages «où les marolles donnaient la note forte». La force de l'expression et l'intensité de la description sont poussées si loin que l'on admire ce tour de force littéraire, en comprimant des nausées.
C'est un véritable poème gastrique que ce roman curieux. Inspiré sans doute par le spectacle des Halles et le désir de faire un livre, dont le palais de la nourriture fournirait le milieu et les personnages, Zola a aussi, probablement, obéi à une secrète pensée de rivalité. Il a voulu se mesurer avec Victor Hugo. C'est Notre-Dame-de-Paris qui semble avoir servi de modèle au Ventre de Paris. L'antithèse de l'Église et des Halles. Le poème de la matière répondant à celui de la spiritualité. La cathédrale personnifiant le monde mort du mysticisme et de la foi, le vaste marché incarnant les appétits et les besoins de notre société matérialiste. Les merveilles de la description et la vigueur du coloris étant également prodigués, pour le charme du lecteur, par le peintre des vitraux gothiques et par l'aqua-fortiste des arceaux de fonte, par le poète des fromages nauséabonds et des mous de veau rouges pendus aux crocs des boucheries, comme par le chantre des processions passant sous les voûtes hautes, dans des volées d'encens, au pied des tours dentelées et sonores, d'où Dieu semble parler à la terre. Notre-Dame et les Halles, c'est la lutte, dans la lice éternelle de l'art, de l'Âme et du Corps, de l'Esprit et de la Matière, de l'Idéal et du Réel, de l'Estomac qui mange et du Cerveau qui pense, du Passé, cela, tué, comme l'avait prévu Hugo, par ceci, le Présent.
Le Ventre de Paris, malgré son titre et son sujet, est un des livres de Zola où il y a le plus de poésie. Cette nature-morte superbe est traitée avec fougue, avec lyrisme, avec vie, par un pinceau romantique. C'est du Delacroix écrit.
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La Conquête de Plassans suivit le Ventre de Paris. C'est un drame intime; l'histoire d'un fou, la progression effrayante de la fêlure cérébrale, avec des scènes de vie provinciale et cléricale. C'est la captation d'une fortune, la démolition lente d'une maison, le détraquement d'une intelligence, accompagnant la dispersion du bonheur domestique, sous les yeux et par l'effort d'un prêtre ambitieux et tenace, qui semble sorti du séminaire de l'abbé Tigrane.