Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre l'œuvre. Tour à tour, il l'étreignait comme une maîtresse adorée, et la piétinait comme un ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. Lui aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vécu que pour mourir ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie volée par le Travail et par l'œuvre. La femme non plus n'a pas existé pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des divans, lui semblaient de mauvaises actions, des détournements et des abus de confiance, au détriment de l'œuvre.
Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt écraser le manœuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est la matière de ce roman intime, une étude philosophique plutôt que sociale ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe social, comme dans l'Assommoir ou dans la Curée. L'Œuvre est inscrite dans la nomenclature sérielle des Rougon-Macquart; en réalité, la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes, des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes secrets, et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par une supposition, non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'œuvre n'est même plus un roman conçu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant tout objective; c'est un livre où l'analyse intérieure remplace la description purement extérieure.
Le sujet de l'Œuvre a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots, et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait la Forme rebelle et l'impuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus belle imprécation dans un appel désespéré à la Muse inerte et froide, qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreignait inutilement les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes, mais le plus philosophique peut-être, Musset, qu'Émile Zola, peu liseur de vers, a cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérides, métamorphosées brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible, d'une douceur infinie, promené sur les fibres tendues de tout cerveau d'artiste, il a joué une fantaisie cruelle et douce, dont chaque créateur, peintre, sculpteur, écrivain, semble avoir fourni le thème.
Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porte en soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre, tous les créateurs, sans qu'il soit besoin d'être manieur de cordes, brosseur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les laborieux et tous les espérants, l'homme politique qui s'épuise à la tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu, comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le missionnaire comme l'apôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouvé, au lieu de l'étincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront toujours, en lisant l'œuvre de Zola, cette sensation cruelle, et en même temps attirante, que connaît le malade incurable, à qui tombe sous les yeux un livre de médecine où son mal est traité.
L'Œuvre est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs, car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades, s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants, consentiraient-ils à vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit, ils dédaigneraient de faire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux devenue sans but, comme sans intérêt.
V
LA TERRE.—LE MANIFESTE DES CINQ.—LA BÊTE HUMAINE.—LA DÉBÂCLE. —LE DOCTEUR PASCAL.
(1887-1892)
La Terre fut publiée en 1887.
C'est, avec l'Assommoir, le livre de Zola qui a soulevé le plus de protestations; une surtout fut retentissante, celle des «Cinq» qu'on trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à l'apparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi, la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-cœur. Les personnages de la Terre, comme ceux de l'Assommoir, s'expriment en des termes crus qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi épicé. Il m'a semblé, parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage du cultivateur était plutôt réservé; les phrases sont incorrectes, mais sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux propriétaires, a transmis aux gens de la terre cette modération du verbe. L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. Ce n'est pas la sténographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement un procédé de rhétorique, un artifice d'écrivain, destinés à nous donner la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans l'Assommoir, les oreilles sensibles et les esprits délicats.
Mais ce qui nuisit le plus à la Terre dans l'opinion générale, ce fut le personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur l'humanité, et, pour quelques-uns, en considération des outrages et des supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une certaine déférence de la part des générations. On peut les nier, les proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment. Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux roulés, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde foncée, en pointe, d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la réalité, le Christ, étant né à Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé, l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencontré un rustre barbu répondant à ce signalement légendaire et gratifié de ce surnom. Ce n'était pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu le même coloris, la même vraisemblance.
Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste, la conception de ce Jésus-Christ, personnage flatueux. Il est véritablement un trop puissant Éole. L'auteur semble l'avoir pourvu, après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout un hiver, applaudir du public parisien. Le pétomane, dont Zola se fait le Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 314 du volume. Jusque là rien ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait, jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le musical paysan; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache, au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire pétarader Jésus-Christ dans son œuvre a dû venir à Zola, non pas en écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en regardant pousser les rames de haricots de son jardin.
Étrangement, ce Jésus-Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste, qu'il a placé dans chacun de ses romans: ainsi se développent la marche des fromages du Ventre de Paris, le festin impérial de la Curée, les orages sur Paris de la Page d'Amour, la culbute réitérée des herscheuses dans les galeries et par les fossés de Germinal; la Terre a la symphonie des crépitements.
Rarement Zola a montré un lyrisme plus excessif. Cette constatation, souvent répétée dans ces pages, de son exubérante imagination, de sa méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici démontrée, sans atténuation.
Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des outres d'Éole, il l'a aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s'arme. Comme autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se contente de lever la cuisse. Ici je cite:
Pan! il en fit claquer un d'une telle sonorité que, terrifié par la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été foudroyé par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un arrêt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur, il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la taille d'une fourmi, là-bas, disparut dans Rogues…
Ce passage, avec l'elliptique incorrection du Un absolu, est caractéristique. Quelle lentille que cet œil de Zola, quel tympan multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets! Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son Jésus-Christ fait songer à Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement vu trop énorme, et entendu trop fort.
J'ai signalé cette outrance dans un article de l'Écho de Paris au moment de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même, car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse:
L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus-Christ, a traité l'infirmité de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Énéide. Le naturalisme est ici fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d'un, sans doute, par mégarde, faiblesse ou sans-gêne, de laisser échapper une détonation, comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les brandes!
J'ajoutai cette critique, à laquelle Zola voulut répondre plus spécialement:
La Terre est pleine de ces morceaux hyperboliques.
Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large poésie: les semailles, la pousse du blé, l'envahissement de la Beauce par la marée verte, la grêle, la moisson. Zola évoque Hésiode. Il chante les Travaux et les Jours de notre temps. Je ne le chicanerai point sur des détails inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et donné à ses villages et à ses villageois du plat pays central, des noms méridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le défaut de ce roman, c'est d'être un poème géorgique trop touffu, trop chargé d'ornements. Il y a aussi abus du «culbutage». Le paysan, rompu par les travaux de la journée, ne songe guère le soir à des exercices amoureux. Il mange la soupe, se couche et ronfle aussitôt. Le dimanche soir, ou les lendemains de fête, passe encore, mais en semaine il n'a ni le désir, ni le temps d'aimer. Vénus aime des corps reposés.
Zola a mal vu le paysan électeur, politicien, agent électoral, ou candidat. Ses scènes de candidature sont faibles. Il n'a pas su tirer tout le parti désirable de l'âpre lutte des paysans pour les fonctions municipales. L'écharpe est la rivale du lopin de terre dans les convoitises rustiques. Balzac, dans ses Paysans, a également négligé, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps, les paysans n'étaient point électeurs, mais l'abolition du cens, et le suffrage universel ont excité les ambitions et les rivalités paysannes.
Enfin, une dernière critique, les époux Charles, tenanciers honoraires d'une maison hospitalière, admis, considérés, sont trop poussés à la charge.
Malgré ces défauts et ces exagérations qui, par instant, semblent des gageures, la Terre est une œuvre puissante, et qui peut soulever des critiques, des indignations même, plus ou moins sincères, mais dont la maîtrise est incontestable comme le talent de l'auteur.
Je reçus, le jour même de la publication de cet article, la lettre suivante de l'auteur de la Terre, qui ne figure point dans le 2e volume de la Correspondance d'Émile Zola, tout récemment paru.
Paris, 27 novembre 87.
Mon cher Lepelletier,
Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir; car il comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous dire, à vous qui êtes un ami!
Il y a de la vigne à la lisière de la Beauce, les vignobles de Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, sont superbes. Tous les noms que j'ai employés, sauf celui de Rogues, sont beaucerons. Il n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à Vénus: demandez aux physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne reproduisent que le dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. La lutte politique dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, que vous le pensez: tout s'y passe en manœuvres sourdes. Mes Charles sont copiés sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la fantaisie du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris que je me moquais?
La vérité est que l'œuvre est déjà trop touffue et qu'il y manque pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là l'arrière-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de Françoise et de Lise: la terre, l'amour, l'argent.
Merci encore, et bien cordialement à vous.
ÉMILE ZOLA.
Je n'argumenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus là, pour de nouveau expliquer et réfuter. Sa lettre est intéressante et fournit un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, traité deux personnages épisodiques du drame rustique, en premiers rôles. Mais l'auteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement accentué leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient à dominer: ils masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comédie, campé sur la scène au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre, cachait les comédiens, et puis comme ce Jésus-Christ vous assourdissait!
La Terre, malgré les exagérations et les brutalités signalées, est un livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modèles vivants sont-ils gracieux et sémillants! Les animaux à face humaine de La Bruyère sont reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifiés, atténués, par le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le régiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres façonnés à plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont très humains, très vraisemblables. Ils sont fréquents dans la réalité, les accidents criminels, comme le meurtre de Françoise et l'étranglement du père Fouan, roi Lear paysan à qui manque une Cordélia; il se produit aussi d'analogues scélératesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les pensées de ces bœufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et l'économie, avec l'espoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils portent le faix des impôts, proportionnellement le plus lourd, le plus inégal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de paix; à la guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux mousqueteries. Régulièrement, patiemment, avec une précision astronomique, selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils moissonnent, et c'est grâce à eux que la vie ordinaire est possible. Quand le paysan, comme on l'a vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse de féconder la glèbe ou d'approvisionner les villes, l'horloge sociale semble s'être arrêtée, et tout un pays est terriblement désheuré. Les campagnards vivent dans une angoisse perpétuelle, les yeux tour à tour abaissés anxieusement vers la récolte qui pousse, ou sondant avec terreur le ciel où l'orage gronde. Ils maudissent et craignent à toute heure la pluie, la sécheresse, le vent, la grêle, les inondations, les insectes voraces, les maladies sur les végétaux, les épizooties dévastant les étables. Ils ignorent les plus délicates jouissances humaines, les sensations d'art, la conversation légère et gaie, les impressions de la nature; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages, sans en être émus; ils sont comme des sourds, si par hasard de la bonne musique résonne à leur portée; devant un beau tableau, ils sont aveugles; leur cerveau semble toute matière brute. L'amour, ils ne le connaissent que sous la forme du rut; ils l'éprouvent et le manifestent comme nos premiers parents, les ancêtres des cavernes et des huttes lacustres, se ruant sur les femelles après s'être battus pour leur possession. Seulement, ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vie aussi, cette terre, mère souvent marâtre, fille fréquemment ingrate; le jour où ils ne l'aimeraient plus et des craintes à notre époque peuvent être conçues à cet égard, le jour où ils abandonneraient cette terre, qui est pour eux à la fois la mère, l'enfant, l'épouse et la maîtresse, le jour de misère et de désastre arrivé, où ils la laisseraient s'épuiser dans une stérilité prolongée, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan, et le traiter en être méprisable et odieux. Jusque-là il convient de l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent guère qu'à lui, et ses mâles vertus profitent à tous. Ce n'est pas le paysan qui a décrété la République, mais c'est grâce à lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste, qui s'ouvre devant nous, ce sera l'œuvre pacifique, et la récompense légitime aussi, des hommes de la terre.
Le roman de la Terre eut une répercussion inattendue dans le monde littéraire.
Des jeunes gens, alors débutants, et dont les noms sont devenus connus: J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la conduite de Paul Bonnetain, alors rédacteur assez important au Figaro, lancèrent dans ce journal une singulière excommunication de Zola. Paul Bonnetain, l'auteur de Charlot s'amuse, reprochant à l'auteur de Germinal sa «Mouquette», c'était bouffon et cynique. Bonnetain est mort, fonctionnaire à la Côte d'Ivoire, mais les quatre autres membres de cette congrégation de l'Index vivent encore; ils ont acquis, les uns du talent, les autres de la renommée. Ils doivent regretter leur escapade de jeunesse.
Voici ce qu'ils fulminèrent contre Zola, en tête du Figaro.
À ÉMILE ZOLA
Naguère encore Émile Zola pouvait écrire, sans soulever de récriminations sérieuses, qu'il avait avec lui la jeunesse littéraire. Trop peu d'années s'étaient écoulées depuis l'apparition de l'Assommoir, depuis les fortes polémiques qui avaient consolidé les assises du Naturalisme, pour que la génération montante songeât à la révolte. Ceux-là mêmes que lassait plus particulièrement la répétition énervante des clichés, se souvenaient trop de la trouée impétueuse faite par le grand écrivain, de la déroute des romantiques.
On l'avait vu si fort, si superbement entêté, si crâne, que notre génération malade presque tout entière de la volonté, l'avait aimé rien que pour cette force, cette persévérance, cette crânerie. Même les Pairs, même les Précurseurs, les Maîtres originaux, qui avaient préparé de longue main la bataille, prenaient patience, en reconnaissance des services passés.
Cependant, dès le lendemain de l'Assommoir, de lourdes fautes avaient été commises. Il avait semblé aux jeunes que le Maître, après avoir donné le branle, lâchait pied à l'exemple de ces généraux de révolution dont le ventre a des exigences que le cerveau encourage. On espérait mieux que de coucher sur le champ de bataille; on attendait la suite de l'élan, on espérait de la belle vie infusée au livre, au théâtre, bouleversant les caducités de l'Art.
Lui, cependant, allait creusant son sillon; il allait, sans lassitude, et la jeunesse le suivait, l'accompagnait de ses bravos, de sa sympathie si douce aux plus stoïques; il allait, et les plus vieux et les plus sagaces fermaient dès lors les yeux, voulaient s'illusionner, ne pas voir la charrue du Maître s'embourber dans l'ordure. Certes, la surprise fut pénible de voir Zola déserter, émigrer à Médan, consacrant les efforts—légers à cette époque—qu'eût demandés un organe de lutte et d'affermissement, à des satisfactions d'un ordre infiniment moins esthétique. N'importe! la jeunesse voulait pardonner la désertion physique de l'homme. Mais une désertion plus terrible se manifestait déjà: la trahison de l'écrivain devant son œuvre.
Zola, en effet, parjurait chaque jour davantage son programme. Incroyablement paresseux à l'expérimentation personnelle, armé de documents de pacotille, ramassés par des tiers, plein d'une enflure hugolique, d'autant plus énervante qu'il prêchait âprement la simplicité, croulant dans des rabâchages et des clichés perpétuels, il déconcertait les plus enthousiastes de ses disciples.
Puis, les moins perspicaces avaient fini par s'apercevoir du ridicule de cette soi-disant Histoire Naturelle et Sociale d'une famille sous le Second Empire, de la fragilité du fil héréditaire, de l'enfantillage du fameux arbre généalogique, de l'ignorance, médicale et scientifique, profonde du Maître.
N'importe, on se refusait, même dans l'intimité, à constater carrément les mécomptes. On avait des: «Peut-être aurait-il dû…», des «Ne trouvez-vous pas qu'un peu moins de…», toutes les timides observations de lévites déçus, qui voudraient bien ne pas aller jusqu'au bout de leur désillusion. Il était dur de lâcher le drapeau! Et les plus hardis n'allaient qu'à chuchoter qu'après tout Zola n'était pas le naturalisme et qu'on n'inventait pas l'étude de la vie réelle, après Balzac, Stendhal, Flaubert et les Goncourt; mais personne n'osait l'écrire, cette hérésie.
Pourtant, incoercible, l'écœurement s'élargissait, surtout devant l'exagération croissante des indécences, de la terminologie malpropre des Rougon-Macquart. En vain, excusait-on tout par ce principe émis dans une préface de Thérèse Raquin:
«Je ne sais si mon roman est moral ou immoral; j'avoue que je ne me suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je sais, c'est que je n'ai jamais songé à y mettre les saletés qu'y découvrent les gens moraux; c'est que j'en ai décrit chaque scène, même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant.»
On ne demandait pas mieux que de croire, et même quelques jeunes avaient, par le besoin d'exaspérer le bourgeois, exagéré la curiosité du savant. Mais il devenait impossible de se payer d'arguments: la sensation nette, irrésistible, venait à chacun, devant telle page des Rougon, non plus d'une brutalité de document, mais d'un violent parti pris d'obscénité. Alors, tandis que les uns attribuaient la chose à une maladie des bas organes de l'écrivain, à des manies de moine solitaire, les autres y voulaient voir le développement inconscient d'une boulimie de vente, une habileté instinctive du romancier, percevant que le gros de son succès d'éditions dépendait de ce fait, que «les imbéciles achètent les Rougon-Macquart, entraînés, non pas tant par leur qualité littéraire, que par la réputation de pornographie que la vox populi y a attachée.»
Or, il est bien vrai que Zola semble excessivement préoccupé (et
ceux d'entre nous qui l'ont entendu causer ne l'ignorent pas) de la
question de vente; mais il est notoire aussi, qu'il a vécu de bonne
heure à l'écart et qu'il a exagéré la continence, d'abord par
nécessité, ensuite par principe. Jeune, il fut très pauvre, très
timide, et la femme, qu'il n'a point connue à l'âge où l'on doit la
connaître, le hante d'une vision évidemment fausse. Puis, le trouble
d'équilibre qui résulte de sa maladie rénale contribue sans doute à
l'inquiéter outre mesure de certaines fonctions, le pousse à grossir
leur importance. Peut-être Charcot, Moreau (de Tours) et ces
médecins de la Salpêtrière qui nous firent voir leurs coprolaliques
pourraient-ils déterminer les symptômes de son mal… Et, à ces
mobiles morbides, ne faut-il pas ajouter l'inquiétude, si fréquemment
observée chez les misogynes, de même que chez les tout jeunes gens,
qu'on ne nie leur compétence en matière d'amour?…
Quoi qu'il en soit, jusqu'en ces derniers temps encore, on se montrait indulgent; les rumeurs craintives s'apaisaient devant une promesse: la Terre. Volontiers espérait-on la lutte du grand littérateur avec quelque haut problème, et qu'il se résoudrait à abandonner un sol épuisé. On aimait se représenter Zola vivant parmi les paysans, amassant des documents personnels, intimes, analysant patiemment des tempéraments de ruraux, recommençant enfin le superbe travail de l'Assommoir. L'espoir d'un chef-d'œuvre tenait tout le monde en silence. Certes, le sujet simple et large promettait des révélations curieuses.
La Terre a paru. La déception a été profonde et douloureuse. Non seulement l'observation est superficielle, les trucs démodés, la narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie: le Maître est descendu au fond de l'immondice.
Eh bien! cela termine l'aventure. Nous répudions énergiquement cette imposture de la littérature véridique, cet effort vers la gauloiserie mixte d'un cerveau en mal de succès. Nous répudions ces bonshommes de rhétorique zoliste, ces silhouettes énormes, surhumaines et biscornues, dénuées de complication, jetées brutalement, en masses lourdes, dans des milieux aperçus au hasard des portières d'express. De cette dernière œuvre du grand cerveau qui lança l Assommoir sur le monde, de cette Terre bâtarde, nous nous éloignons résolument, mais non sans tristesse. Il nous poigne de repousser l'homme que nous avons trop fervemment aimé.
Notre protestation est le cri de probité, le dictamen de conscience de jeunes hommes soucieux de défendre leurs œuvres,—bonnes ou mauvaises,—contre une assimilation possible aux aberrations du Maître. Volontiers nous eussions attendu encore, mais désormais le temps n'est plus à nous: demain il serait trop tard. Nous sommes persuadés que la Terre n'est pas la défaillance éphémère du grand homme, mais le reliquat de compte d'une série de chutes, l'irrémédiable dépravation morbide d'un chaste. Nous n'attendons pas de lendemain aux Rougon: nous imaginons trop bien ce que vont être les romans sur les Chemins de fer, sur l'Armée; le fameux arbre généalogique tend ses bras d'infirme sans fruits désormais!
Maintenant, qu'il soit bien dit une fois de plus que, dans cette protestation, aucune hostilité ne nous anime. Il nous aurait été doux de voir le grand homme poursuivre paisiblement sa carrière. La décadence même de son talent n'est pas le motif qui nous guide, c'est l'anomalie compromettante de cette décadence. Il est des compromissions impossibles: le titre de naturaliste, spontanément accolé à tout livre puisé dans la réalité, ne peut plus nous convenir. Nous ferions bravement face à toute persécution pour défendre une cause juste; nous refusons de participer à une dégénérescence inavouable.
C'est le malheur des hommes qui représentent une doctrine, qu'il devient impossible de les épargner le jour où ils compromettent cette doctrine. Puis, que ne pourrait-on dire à Zola, qui a donné tant d'exemples de franchise, même brutale? N'a-t-il pas chanté le struggle for life, et le struggle sous sa forme niaise, incompatible avec les instincts d'une haute race, le struggle autorisant les attaques violentes? «Je suis une force», criait-il, écrasant amis et ennemis, bouchant aux survenants la brèche qu'il avait lui-même ouverte.
Pour nous, nous repoussons l'idée d'irrespect, pleins d'admiration pour le talent immense qu'a souvent déployé l'homme. Mais est-ce notre faute si la formule célèbre: «un coin de nature vu à travers un tempérament» se transforme, à l'égard de Zola, en «un coin de nature vu à travers un sensorium morbide», et si nous avons le devoir de porter la hache dans ses œuvres? Il faut que le jugement public fasse balle sur la Terre, et ne s'éparpille pas, en décharge de petit plomb, sur les livres sincères de demain.
Il est nécessaire que, de toute la force de notre jeunesse laborieuse, de toute la loyauté de notre conscience artistique, nous adoptions une tenue et une dignité, en face d'une littérature sans noblesse, que nous protestions au nom d'ambitions saines et viriles, au nom de notre culte, de notre amour profond, de notre suprême respect pour l'Art!
PAUL BONNETAIN, J.-H. ROSNY, LUCIEN DESGAVES, PAUL MARGUERITTE, GUSTAVE GUICHES.
* * * * *
C'était une réclame imprévue autant qu'audacieuse, ce manifeste. Enchantés de la publicité du Figaro que leur offrait le téméraire Bonnetain, les quatre exorcistes ne se rendirent pas compte de la singularité, et aussi de la naïveté de leur anathème. Il leur était permis individuellement, dans des articles isolés, de blâmer, de critiquer Zola. Ils eussent alors fait chorus avec les pompiers des salons et les prudhommes de la presse. Ils se montraient rétrogrades et amis du poncif, mais ils ne s'affirmaient pas comme des étourneaux voletant à l'aventure, et se brisant le bec sur l'armature solide d'un phare éblouissant. Ces écoliers tapageurs étaient extraordinaires aussi en donnant à leur opinion la forme d'un manifeste, d'une déclaration de principes, presque d'un programme de parti. Ils semblaient parler au public, au nom de toute la littérature française. On remarquera deux des griefs principaux: Zola avait le tort d'habiter la campagne, et de vendre beaucoup d'éditions! Et puis, n'est-ce pas à pouffer, cette protestation «au nom d'ambitions saines et viriles», rédigée par l'onaniste Bonnetain, et quel rire doit s'emparer aujourd'hui de Descaves ou de Rosny, quand ils se souviennent qu'ils ont contresigné «la tenue et la dignité» de la littérature de Charlot s'amuse.
Ce qu'il y avait de plus cocasse dans l'excommunication, c'est que les cinq n'étaient pas du tout de l'église de Médan. Ils n'avaient pas été admis à l'honneur et à la gloire des fameuses soirées. Ils procédaient comme les sociétaires du club des pieds humides, qui décréteraient que tel membre du Jockey devrait être exclu comme indigne et malpropre. Si les «zolistes», le groupe des Provençaux amis de la première heure, Baille, Cézanne, Marius Roux, si les peintres et les romanciers célèbres qui, dès l'apparition des Rougon-Macquart, firent une escorte d'honneur à l'auteur, Manet, Guillemet, Alphonse Daudet, avaient refusé de frayer désormais avec le pornographe de la Terre, si enfin les disciples mêmes, les cinq de Médan, les vrais Cinq ceux-là, Maupassant, Huysmans, Hennique, Céard, Paul Alexis, avaient renié leur maître, abandonné leur ami, la condamnation aurait pu paraître injuste, absurde, mais ceux qui l'eussent prononcée n'auraient pu être récusés, comme incompétents. Leur juridiction eût été abominable, mais régulière. Ces justiciers eussent paru des ingrats, mais non des réclamistes prétentieux, un peu cyniques. Ces cinq écrivains, alors peu connus, car ils venaient seulement de publier leur premier livre, sans grand éclat, sauf le Charlot qu'on sait, expulsant Zola de la littérature au nom de la morale outragée, c'était vraiment raide, et le fait, comme bizarrerie, mérite d'être conservé.
Émile Zola accepta, avec philosophie, ce sévère et ridicule verdict. Comme un journaliste lui demandait ce qu'il pensait de l'excommunication, il répondit avec la tranquillité de l'archevêque de Paris, à qui des membres de l'armée du salut auraient lancé l'anathème et refusé la communion:
—Je ne sais, dit-il au rédacteur du Gil-Blas venu l'interviewer à Médan, ce qu'on pense, à Paris, de cette protestation, qui m'a valu un grand nombre de lettres très bienveillantes de la part de confrères; mais je sais que, pour ma part, j'en ai été stupéfié. Je ne connais pas ces jeunes gens… Ils ne font pas partie de mon entourage; ils ne se sont jamais assis à ma table; ils ne sont donc pas mes amis. Enfin, s'ils sont mes disciples,—je ne cherche point à en faire,—c'est bien à mon insu.
Mais, n'étant ni mes amis, ni mes disciples, pourquoi me répudient-ils? La situation est originale, il faut en convenir. C'est le cas d'une femme avec qui vous n'auriez aucune relation, et qui vous écrirait: «J'en ai trop de vous, séparons-nous!» Eh bien! la position est analogue…
Ah! si des amis m'avaient tenu un tel langage!… Si Maupassant, Huysmans, Céard, m'avaient parlé de la sorte, j'avoue que j'eusse été quelque peu estomaqué. Mais la déclaration de ces messieurs ne saurait me produire un tel effet! Je n'y répondrai du reste absolument rien, et cette détermination se trouve fortifiée par les conseils qui m'ont été donnés de toutes parts.
Il écrivit à J.-K. Huysmans, le 21 août 1887:
Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet des injures. Plus je vais et plus j'ai soif d'impopularité et de solitude…
À Alphonse Daudet, qui avait été indiqué, à tort, comme ayant sinon inspiré, au moins approuvé le manifeste des Cinq, il écrivit:
Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous ayez eu connaissance de l'extraordinaire manifeste des Cinq…. le stupéfiant, c'est que de victime, vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de m'envoyer une poignée de main, vous avez failli rompre avec moi. Avouons que cela dépassait un peu la mesure…
Zola dédaigna donc de répliquer ou de réfuter. Mais on a répondu pour lui. Pour donner idée de la vivacité de la polémique d'alors, et, en choisissant entre vingt ripostes, également vigoureuses, au factum des Cinq, je citerai un passage du très virulent mais très juste réquisitoire, qu'en guise de plaidoyer Henri Bauer publia. Cet article vengeur parut dans le Réveil, organe littéraire dont j'avais la direction, et où, on s'en souvient peut-être, Paul Verlaine oublié, calomnié, ou repoussé, fut accueilli, reparut à la publicité; là il donna des tableaux et des fantaisies, sous la rubrique: «Paris vivant», qui, après dix ans de silence, firent de nouveau prononcer son nom, bientôt retentissant et glorieux.
Dans ce journal, très artiste, où Alphonse Daudet publia Sapho, et Guy de Maupassant plusieurs nouvelles inédites, parmi lesquelles les Sœurs Rondolli, et où Paul Bonnetain avait débuté, Henry Bauer s'exprima ainsi, avec cette franchise brutale qui lui valut en maintes circonstances beaucoup d'ennemis, mais qui caractérisait son talent sincère et indépendant:
Tant pis pour Bonnetain! Tant pis pour Descaves! Vous avez fait là, mes garçons, une vilaine besogne qui se retournera contre vous-mêmes. Vous avez oublié que le peu que vous êtes, vous le lui devez; vous n'existez que par lui. Tout, votre forme, votre style, votre vocabulaire, vos images, vos idées procèdent de son œuvre, et vos pattes de mouches sont frottées à sa griffe. Vous êtes bien jeunes pour être ingrats. Apprenez, mes petits, que toute la littérature contemporaine a pris son essor dans ces Rougon-Macquart «ridicules». Vous mordez les talons du père qui vous a tous engendrés et vous essayez d'ameuter le Philistin contre votre créateur, gare à la mâchoire d'âne!
La correction était infligée de main de maître. Les quatre, car l'instigateur de la réclame cherchée disparut bientôt, ont depuis fait oublier cette incartade de jeunesse à force d'œuvres estimables.
L'un des signataires devait d'ailleurs, par la suite, faire des excuses publiques qui honorent également celui qui les formulait si spontanément et celui qui les acceptait avec une généreuse effusion.
M. Paul Margueritte écrivit à Zola, au moment de la publication de la Débâcle, la lettre suivante:
9 mars 1892.
Cher monsieur Zola,
C'est avec émotion que je vois la division Margueritte et le nom de mon père jouer un rôle dans la Débâcle. Je pressens que vous serez sympathique aux efforts perdus de cette belle cavalerie et à la mort de son chef, sacrifié avec tant d'autres, à Sedan.
Laissez-moi saisir cette occasion—je n'en pourrai trouver une meilleure—pour me décharger auprès de vous, en toute franchise, d'un regret qui me pèse depuis longtemps. En m'associant, il y a quelques années, à ce manifeste contre vous, j'ai commis une mauvaise action dont mon extrême jeunesse m'empêcha alors de comprendre la portée, mais dont j'ai eu quelque honte depuis, lorsque j'ai mieux compris le respect qu'on se doit, d'homme à homme, et que je devais surtout, moi débutant de lettres et fils de soldat, à une vie d'écrasant labeur, de fier combat et d'exemple, comme la vôtre.
Il y a longtemps, cher monsieur Zola, que je voulais vous écrire cela. En tardant, je n'ai fait que prolonger mes regrets et la conscience de mes torts. Voudrez-vous bien accepter ces excuses aussi franchement et complètement que je vous les offre?
PAUL MARGUERITTE
Cette lettre, à laquelle Zola a cordialement répondu, a été publiée dans le 2e volume de la Correspondance.
* * * * *
La Bête Humaine, publiée en 1890, c'est le roman sur les Chemins de fer, que Zola avait depuis longtemps projeté d'écrire. C'est l'ouvrage le plus dramatique de la série des Rougon-Macquart, un roman criminel, avec des péripéties feuilletonesques. De plus, rappelant des crimes sensationnels: tels que l'assassinat du président Poinsot, en wagon, par l'introuvable Jud, le meurtre également impuni du préfet Barême, et la vengeance d'un perruquier méridional égorgeant un prêtre, par qui sa femme déclarait avoir été séduite avant son mariage. Ce roman a paru en 1890. Zola a déclaré «avoir eu une peur terrible qu'il ne fût pris pour une fantaisie sadique».
Voici les grandes lignes de ce roman, qu'il est surprenant qu'un émule de
Busnach n'ait pas encore transporté à la scène:
Le sous-chef de gare Roubaud, passionné, brutal et jaloux, a épousé une jolie fille, élevée en demoiselle, la protégée du président Grandmorin. Le mari adore sa femme. La jeune Séverine, un nom bien littéraire pour une petite campagnarde devenue l'épouse d'un employé, se laisse passivement aimer. Le ménage est heureux, paisible, honnête. Tout à coup l'accident surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud découvre que sa femme l'a trompé, oh! avant son mariage. Le président Grandmorin, un satyre en robe rouge, a caressé, frotté, pollué Séverine, à l'âge où la fleur conjugale charmante n'était encore qu'en bouton. Puis il l'a mariée à un brave homme d'employé, après lui avoir passé une bague au doigt, en souvenir des bons moments écoulés dans ses tentatives séniles, au fond de la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine.
La scène de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a interrogé sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or à petite tête de rubis. Sottement, inconsciemment, Séverine a répondu que c'était un cadeau du président, un cadeau ancien, à l'occasion de ses seize ans. Roubaud s'étonne de cette réponse. L'explication, simple et vraisemblable, lui semble suspecte, parce que différée.
«Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, soupçonneux, que c'était ta mère qui t'avait laissé cette bague?…» Et cette interrogation engendre aussitôt la défiance. Séverine avait donc menti? Pourquoi cachait-elle l'origine de la bague? Était-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Quoi d'insolite en ce don du président, qui avait protégé le ménage, et doté la fillette? Séverine s'enferre dans son mensonge. Elle soutient que jamais elle n'a parlé de sa mère à propos de cette bague. Son insistance étrange et l'embarras de ses dénégations, achèvent d'initier le mari. Il devient très pâle, ses traits se décomposent horriblement. Il jure, menace, et, les poings levés, marchant sur elle finit par crier: «Nom de dieu de garce! tu as couché avec… couché avec!» Et il la presse d'avouer, menaçant de l'éventrer. La malheureuse, lasse et terrifiée, se décide enfin à laisser échapper l'aveu: «Eh bien, oui, c'est vrai, laissez-moi m'en aller!…»
La fureur du mari, ses brutalités, ses soufflements de fauve, ses questions pressantes, ses investigations douloureuses, les détails qu'il réclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout cela rythmé sourdement par le tapotement affaibli du piano des voisins d'en dessous, présente un tableau dramatique d'une intensité excessive. Les accablements, les sursauts, les préoccupations du lendemain, les hantises du passé, les prostrations et les énergies soudaines, se succédant en son âme désespérée, achèvent ce tableau tourmenté d'un bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement désespéré de la vengeance entrevue. Roubaud crèvera l'homme. Il a son couteau sous la main, ce couteau fouillera la bedaine polissonne du président et, avec le sang qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables médecins de leur honneur.
Pour réaliser cette saignée, qui doit, pense-t-il, guérir son honneur blessé et nettoyer la souillure, Roubaud se sert du moyen violent dont usa, au théâtre, le duc de Guise pour contraindre la duchesse à faire venir Saint-Mégrin: il commande à sa femme de donner rendez-vous au président. Ce chaud lapin fourré d'hermine est à Paris. Il s'agit de l'attirer dans l'express du soir, là on lui fera son affaire. Séverine résiste. Elle ne veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors,
… cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue d'étau, jusqu'à la broyer. C'était sa volonté qui lui entrait ainsi dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle était restée, dans sa douceur passive, ne pouvait qu'obéir. Instrument d'amour, instrument de mort.
Elle écrit donc, et voilà le président déjà à peu près sûr d'avoir son compte réglé à bref délai.
Cet aveu surpris, à propos d'une bague que Séverine portait continuellement à son doigt, qui ne devait par conséquent éveiller chez son mari ni questions, ni soupçon, cet homme découvrant qu'il a été cocu avant le mariage, et aussitôt combinant avec une dextérité d'assassin émérite, dans ses moindres détails, la vengeance qu'il projette, la contrainte mécanique à laquelle il a recours pour décider sa femme à devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entaché d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des inconscients, des êtres anormaux placés dans des circonstances exceptionnelles, de véritables héros de roman judiciaire.
Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets d'horreur, et tout se passe dans les conditions ordinaires de ces tableaux farouches destinés à être affichés, peinturlurés, sur les murailles, afin d'attirer la clientèle de l'Ambigu. Le train file à toute vitesse, et l'heure du crime est proche. Naturellement, un témoin est là, embusqué dans l'ombre. Comme le solitaire fameux de d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, ce gaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, posté à point nommé, dans la nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilométrique 153, juste à la minute où l'on balance, par la portière entr'ouverte d'un wagon de première, le corps de la victime:
Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi que la bouche d'un four, où des fagots s'embrasent. Puis, dans le fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec l'éblouissement de son gros œil rond, la lanterne d'avant, dont l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double ligne de flamme. Mais c'était une apparition en coup de foudre. Tout de suite les wagons se succédèrent; les petites vitres carrées des portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'œil doutait ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette, et qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire, peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassiné.
Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur la difficulté que peut rencontrer un observateur, placé «devant la haie d'un chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face d'un pré,» c'est-à-dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied, à découvrir, par une portière de wagon, un homme maintenu renversé sur une banquette. Ce corps se trouve au-dessous de la ligne visuelle, et masqué par l'épaisseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau comme chacun sait, il est donc à peu près invisible du dehors. Si l'on s'arrêtait à ces détails de vraisemblance, il serait difficile de faire constater, par les personnages nécessaires au dénouement, les péripéties d'un assassinat, dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherché ait été trouvé. Il l'a été. Ici, comme dans les scènes subséquentes de l'enquête judiciaire, Zola s'est révélé, en ce genre pour lui nouveau, expert.
À l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte de synthèse psychologique des théories de Cesare Lombroso, sur l'«Uomo deliquente», l'homme criminel, la bête humaine, le sauvage primitif, l'anthropoïde cultivé, le quadrupède redressé. Roubaud échappe à la justice. On soupçonne un carrier nommé Cabuche, être inquiétant d'allures, bouc-émissaire des crimes mystérieux dans la contrée, une ressource pour la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut témoigner de la vérité, Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut se séparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa femme dans les bras. En même temps, une sorte de démon de la perversité le pousse à fréquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof de Crime et Châtiment se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrésistible besoin du coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son crime. Dostoïewsky a tiré de puissants effets de cette poussée folle et nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il a développé largement les amours de Séverine et de Jacques.
Un fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce maniaque, jugé il y a quelques années, qui s'amusait à piquer les jolies passantes avec un stylet, ou que le bijoutier, dont les plaisirs amoureux consistaient à transformer en pelotes à épingles les seins martyrisés des malheureuses qu'il entraînait, en leur jetant des billets de banque pour panser leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations meurtrières que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche des petits garçons. Il ne veut pas abuser des belles, mais il meurt d'envie de les égorger. Il rêve des voluptés non pareilles, à l'idée de plonger une lame dans le corps de sa maîtresse. Parfois, il lui prend aussi l'envie de tuer la première femme rencontrée. Il suit même une passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entrée d'une dame, une gêneuse, qui dérange la partie de meurtre projetée. Il se dédommage bientôt en assassinant Séverine, sans avoir, Antony de cabanon, l'excuse de la résistance.
Ce goût du sang, cette appétence du meurtre pour le meurtre, ne sont que d'inexplicables déviations de la raison humaine. Toutes les considérations des criminologues fatalistes de l'école italienne ne pourront ôter à ces monstres le caractère, heureusement exceptionnel, qui les signale au médecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent guère intéressants pour le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et ils relèvent surtout de l'aliéniste.
Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque: comme à d'autres il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus, de surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques éprouve le rut du meurtre devant toute peau nue.
Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa cadette de deux ans; elle était tombée, il avait vu ses jambes, et il s'était rué. L'année suivante, il se souvenait d'avoir aiguisé un couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un cou très gras, très rose, où il choisissait déjà sa place, un signe brun sous l'oreille…
Musset décrit ces tentations-là, mais moins sanglantes, quand, au théâtre Français «où l'on ne jouait que Molière», il découvrait «un cou blanc délicat qui se plie, et de la neige effacerait l'éclat». Jacques, lui, au théâtre, éprouve la furieuse envie d'éventrer une jeune femme, une nouvelle mariée assise près de lui, qui rit très fort. Et la question se pose alors:
Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir contre elles? Car, chaque fois, c'était comme une nouvelle crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses très anciennes dont il avait perdu l'exacte mémoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie, au bord des cavernes?
C'est peut-être faire remonter un peu loin la vengeance préhistorique, et les défenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres aliénés, grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essayé de plaider l'atavisme.
Cette théorie de la Bête Humaine n'a d'ailleurs qu'un intérêt pathologique secondaire: Jacques, Roubaud, Séverine, Pecqueux, le Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au président Grandmorin, dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en dehors de l'humanité, une véritable ménagerie de fauves, que Zola promène dans son œuvre. C'est un peu de la littérature de cirque.
Comme dans tous les livres de l'auteur du Ventre de Paris, il y a dans la Bête Humaine, une chose, un morceau de matière, qui vivifiée par le souffle de l'écrivain, se dresse, s'anime, vit et palpite, comme un être. Zola est un admirable Pygmalion dans ces animations de Galatées, faites de la terre des mines, du liquide brûlant des alambics, des monceaux de légumes ou des charretées de fleurs des halles. La Lison, la machine de Jacques a une âme, une existence, des aventures, et elle connaît les fins tragiques.
Jacques, d'une pâleur de mort, vit tout, comprit tout: le fardier en travers, la machine lancée, l'épouvantable choc, tout cela avec une netteté si aiguë qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres, tandis qu'il avait déjà dans les os la secousse de l'écrasement. C'était l'inévitable… Au milieu de cet affreux sifflement de détresse qui déchirait l'air, la Lison n'obéissait pas, allait quand même, à peine ralentie. Elle n'était plus la docile d'autrefois, depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme vieillie dont un coup de froid a détruit la poitrine…
Cette machine, ainsi personnifiée, cette Lison que Jacques avait aimée, soignée, couvée, jalousée, comme une maîtresse, sans avoir jamais eu l'idée de l'éventrer celle-là, nous assistons à son agonie, la seule mort touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages éclaboussées du sang des plaies, et où l'on ne voit que cervelles écrabouillées, ventres ouverts et carotides tranchées:
La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier, tandis que les pierres fendues volaient en éclats comme sous un coup de mine, et que, des cinq chevaux, quatre roulés, traînés, étaient tués net.
La Lison est vraiment le personnage sympathique du livre. Pauvre Lison! Son meurtre était de longue main préparé. Au commencement de l'ouvrage, déjà, un fardier s'était embarrassé sur la voie, et Flore, la jalouse Flore qui fait dérailler le convoi pour se venger, s'était essayée, en retenant des chevaux rétifs. La machine, décrite, détaillée, ayant l'importance d'un premier rôle, et quelques pages sur les rivalités d'employés, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres, font souvenir que le puissant auteur de la Bête Humaine, avant tout ce carnage, a décrit le comptoir formidable du père Colombe, la ruche ouvrière de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obésité des halles, le puits dantesque du Voreux.
La Bête Humaine n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analysé, pour indiquer la féconde variété du maître, et pour prouver qu'il aurait pu, malgré l'insuccès de son début à Marseille, rivaliser avec les feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter l'attention des foules.
Il y a de nombreuses descriptions, très artistes, dans ce roman rouge.
La rouge est la couleur de la vie. Il donne l'impression de la force et
aussi de l'horreur, et, en fermant ce livre rude, on se souvient, avec
Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts.
* * * * *
La Débâcle a paru en 1892. C'est peut-être le livre de Zola qui a suscité le plus de polémiques, inspiré le plus de sottes injures, celui aussi qui a été le moins compris, le plus calomnié. C'est son plus beau livre.
Zola a été, sans raison, accusé d'avoir écrit un ouvrage anti-patriotique. Pourquoi? Parce qu'il n'a pas montré les soldats de son pays, irrésistiblement victorieux, ou du moins toujours héroïques, toujours debout sur la brèche, toujours grands dans la défaite? Lui était-il permis de refaire l'histoire, et, pour flatter l'orgueil national, devait-il rééditer des légendes, plutôt périlleuses?
Disons d'abord que l'on ne peut maintenant connaître les causes exactes de l'immense désastre, ni apprécier, pour ainsi dire scientifiquement et physiologiquement, l'effondrement de Sedan. Nous sommes beaucoup trop près du sinistre. Ce n'est pas quand le sol frémit encore qu'on peut, avec sérénité, étudier les origines d'une commotion sismique. Les survivants de la catastrophe, au nombre desquels était Zola, ont gardé l'ébranlement dans les nerfs de la secousse, et cela fait trembler les mains tenant la plume, comme l'instrument vacillerait entre les doigts du savant penché sur le cratère fumant, grondant, après l'éruption. Il faut laisser à la brûlante terre le temps de se refroidir, pour en reconstituer les éléments, avant et pendant la conflagration.
Malgré la conscience avec laquelle Zola s'est documenté, et la patience dont il a usé pour se renseigner, auprès des hommes compétents, auprès des acteurs et des témoins contemporains, on ne saurait lui demander d'avoir d'une façon infaillible précisé, dans la Débâcle, les explications de l'inattendue et déraisonnable déroute. L'imprévoyance des chefs militaires, le désordre de l'administration, la rivalité des généraux, la disproportion des forces en présence, l'armement inférieur, la préparation militaire insuffisante, la maladie de l'empereur, commandant en chef, et sa faiblesse comme général d'armées, voilà sans doute des causes incontestées de la défaite. Il en est d'autres. Parmi les facteurs importants de notre désarroi, il faut indiquer les mouvements de troupes inutiles ou fâcheux, les marches sans but, les contre-marches sans raisons, et aussi la lenteur des premières opérations. Le Français est combattant d'avant-garde. L'offensive est sa meilleure tactique. Il se bat vaillamment sur son territoire, mais alors il ne compte plus sur la victoire. C'est sur le sol ennemi qu'il reprend tous ses avantages. Il nous était facile, au lendemain de la parade de Sarrebrück, de franchir la frontière et de porter la guerre en Allemagne. Pourquoi s'est-on arrêté, et quelle raison stratégique raisonnable donner de cette halte, l'arme au pied, qui a émasculé les courages, désorganisé les armées, et permis à l'ennemi de rassembler toutes ses forces, puis d'envelopper nos troupes, moins nombreuses? On croit savoir qu'une illusion diplomatique dicta cet atermoiement, qui fut mortel. On comptait, dans les conseils du gouvernement, sur une intervention de l'Autriche, désireuse de prendre sa revanche de Sadowa, et aussi sur une alliance de l'Italie, acquittant la dette de reconnaissance de 1859. L'Autriche, affaiblie et craintive, se soumettant à l'abaissement que Richelieu et Napoléon avaient tant poursuivi, que Bismarck avait pu réaliser, se soumit à la Prusse, ne bougea pas. L'Italie se rangea du côté qu'elle devinait devoir être le plus fort. Victor-Emmanuel, notre ami de Magenta, le caporal de grenadiers de Palestro, apprenant la défaite de Wissembourg, au spectacle, dit à sa maîtresse, la belle marquise: «Je l'ai échappé belle! j'allais envoyer cent mille hommes à Napoléon!» La France demeura seule, et elle avait perdu un temps inestimable à attendre le secours italien, à hésiter à envahir l'Allemagne par le sud, de peur de jeter l'empereur d'Autriche dans les bras de son bon frère Guillaume. Il y était déjà.
Zola a indiqué tout cela. La Débâcle a fourni le maximum de vérité qu'on peut connaître et divulguer, à une époque contemporaine.
Il existe toute une légende sur la guerre de 1870. Zola très nettement en a dissipé, en partie, les brumes.
Ainsi, c'est un lieu commun que de prétendre que nous ayons succombé sous l'amas du nombre. Ceci est un préjugé militaire. Les énormes armées n'ont jamais la victoire assurée. Les foules militaires, terribles dans le succès, sont lamentables lors de la défaite. Elles sont surtout disposées aux formidables paniques. Ce sont les petites armées, qui ont presque toujours remporté les grandes victoires, et auxquelles la retraite est aisée et le retour offensif possible.
Les généraux, a-t-on dit aussi, étaient jaloux les uns des autres, vieillis, ramollis, incapables. Est-ce que les vainqueurs étaient dans une posture meilleure? Le major général de Moltke était-il un jouvenceau? croit-on que ces feld-maréchaux, ces généraux, ces colonels de l'armée allemande furent tous des héros robustes, intelligents, des troupiers indomptables? Recrutés exclusivement dans la noblesse, devant leurs grades et leurs parchemins à la naissance, à la fortune plutôt qu'au mérite et à l'étude, pas très instruits, sauf quelques-uns, tous prétentieux, arrogants, présomptueux et mondains, ils n'avaient aucune supériorité indiquée, et l'on devait les supposer moins exercés que nos officiers, qui avaient fait leurs preuves en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, au Mexique. Et puis, est-ce que les généraux de la Révolution étaient tous des stratégistes et des tacticiens de premier ordre? Pas un général de la République, excepté Bonaparte, n'était de taille à lutter, sur l'échiquier des batailles, avec l'archiduc Charles, le plus grand homme de guerre de son temps. Nos chefs improvisés, d'anciens sergents promus généraux, Lannes, Murat, Marceau, Bernadotte, Brune, Junot, Davoust, ont prouvé par leurs victoires qu'on pouvait gagner des batailles, en sortant d'une étude de procureur comme Pichegru, ou de la boutique d'une fruitière comme Hoche.
Nos troupes, ajoute-t-on, étaient insuffisamment armées, mal équipées, pas entraînées et déplorablement approvisionnées?
Est-ce que les soldats de l'an II étaient plus favorisés? Ils se battaient sans jamais avoir fait l'exercice. Quelques-uns n'avaient pas de fusils, et ce n'étaient pas seulement les boutons de guêtre qui manquaient aux fameux bataillons de la Moselle, en sabots!
En réalité, toutes les grandes batailles de la Révolution ont été gagnées par des gardes nationaux ou à peu près. Ces volontaires, dit-on, et on a cherché à rabaisser leur mérite, avaient d'admirables cadres de l'ancien régime; c'est possible, mais les régiments de 1870 étaient aussi parfaitement encadrés.
Ces soldats improvisés de la République, ces vainqueurs de Jemmapes et de Fleurus avaient ce qui manquait aux vieilles troupes de Napoléon III: la foi! Elle déplace, prétendait-on autrefois, les montagnes, aujourd'hui elle avance ou recule les frontières.
C'est ce défaut d'élan, de confiance, ce manque d'espoir et cette fuite de volonté, que Zola a parfaitement saisi et rendu dans sa synthèse imparfaite de l'invasion de 70. Les premières pages du livre sont peut-être les meilleures. Le harassement, la courte haleine et le manque de nerfs de cette cohue désordonnée, battue sans s'être battue, qu'il nous montre, jetant sacs et fusils aux orties, ces soldats geignant, traînant, mauvais desservants de l'autel de la patrie, blasphémant en face du drapeau, et apostats de la religion et du devoir, sur la route de Belfort à Dannemarie, sont historiques, dans le sens prudhommesque du mot. J'ai eu le bonheur de ne pas faire nombre dans cette traînée d'éclopés, de réclameurs et de pleurnichards. Mon corps, le 13e, sous les ordres de Vinoy, a échappé à la ratière. Il est rentré à Paris de Mézières, tambours battants, drapeaux déployés. Nous avons eu cependant le contre-coup de la panique, et la répercussion de la débandade. En route, çà et là, comme un essaim qui part, nous avons recueilli des évadés du sac où la Prusse avait fourré, d'un tour de main, ce qui était la veille l'armée française. L'esprit de ces hommes, ramassés comme des ivrognes un lendemain de fête, était déplorable. Ils ont contaminé beaucoup des nôtres, ces avariés de l'indiscipline! C'est le moral qui était pis que tout, dans l'armée désarticulée d'alors.
Zola est narrateur exact quand il raconte la démoralisation suprême, l'empereur traversant, somnambule du rêve confus qui s'achevait en cauchemar, les villages encombrés, les routes trop étroites, les plaines crayeuses et gluantes où l'on enfonçait, et traînant avec soi l'ironie pesante de sa vaisselle d'argent, de ses seaux à rafraîchir le Champagne, de ses chambellans importants, et de sa valetaille obstruante et bourdonnante. Le romancier historien a raison d'attribuer une grand part dans la déroute, à cette voix impérieuse, venue de Paris, qui lui ordonnait de marcher sur l'Est, aveuglement, follement, bêtement, jusqu'à ce qu'il s'abattît, carcan fourbu, pour essayer de sauver la carrosserie de l'état dynastique qu'il remorquait. La Débâcle commença par en haut.
Mais là n'est pas encore toute l'explication de nos malheurs. L'histoire implacable, et impartiale aussi, dira un jour que la France a été violée parce qu'elle s'est laissé faire, parce qu'elle n'a pas serré les jambes, et mordu l'agresseur, ainsi que doit se comporter la fille qui ne veut pas qu'on la prenne. Civils et militaires ont été au-dessous de la tâche, au-dessous du devoir. Je ne parle pas seulement des traîtres avérés, comme Bazaine, ou des nullités comme Mac-Mahon. La masse du pays, soldats, caporaux, capitaines, ingénieurs, maires, propriétaires, cabaretiers, paysans, tout le monde, selon son grade, a sa part dans la défaite. Ils ont pu se montrer héroïques individuellement, se sacrifier ici et là, faire leur devoir, pékins ou troupiers, et avoir leur part de sacrifice et leur couronne de martyrs. Mais, considérée dans son ensemble, prise en bloc, jugée d'ensemble et de haut, cette masse énorme ne s'est pas défendue. Elle pouvait tout arrêter, tout écraser, en résistant, en demeurant dense et ferme: elle s'est effritée, elle s'est étiolée, au premier choc; avant même! Elle a accepté l'invasion avec un fatalisme tout musulman. Les vivres, les lits, les boissons, l'argent, les égards même, et les bonnes filles aussi, ont été mis en réserve sur le passage de nos hommes en débandade pour les Prussiens. On les attendait. Dans certains villages, on pensait, avec espoir, qu'ils apportaient la paix, et peut-être le roi, derrière leurs caissons; dans d'autres, on se disait avec satisfaction qu'ils payaient bien les denrées, les verres de vin, et que leur présence faisait «aller» le commerce.
Avec l'intensité de sa vision qui lui a permis, ayant visité quelques heures une mine, d'en tracer un ineffaçable tableau, l'auteur de Germinal a merveilleusement rendu ce tableau de la lâcheté et de la cupidité paysannes, au contact de l'ennemi. Son père Fouchard, se barricadant et braquant son fusil sur ses compatriotes affamés, résume le rustre des départements envahis. Ah! si l'on avait seulement fusillé quelques douzaines de maires et de commerçants de la Moselle, de la Meurthe et des Ardennes, d'abord, en attendant, puis ceux des environs de Paris, et en même temps, si l'on avait, tous les matins, fait fonctionner le peloton d'exécution pour les généraux coupables d'être vaincus, pour les officiers trop disposés à prévoir la défaite, pour les mauvais soldats qui se plaignaient sans cesse, et jetaient la panique dans les rangs, dans la nation tout entière, la France n'eût pas été éventrée du premier coup. Non! en dépit de quelques magnifiques résistances isolées, on ne s'est pas défendu, on n'a pas été «vendu», comme le criaient les lâches et comme le répètent encore aujourd'hui les imbéciles, on s'est livré. On a dit aux ennemis: Donnez-vous donc la peine d'entrer!