I
L’ÉGYPTE D’AUJOURD’HUI
Si vous voulez garder intacte la vision du monde que composa votre imagination d’après les récits des voyageurs, les légendes, les poètes et les rêves de votre enfance et de votre jeunesse, ne sortez pas de votre maison. Mais si vous préférez la réalité, quelle qu’elle soit, aux songes inconsistants de la fantaisie, faites le tour de la terre. Vous aurez bien des déceptions ; mais vous apprendrez à voir, à comprendre, à comparer, vous ferez l’éducation de vos yeux, de votre sensibilité, de vos désirs, de vos inquiétudes et de votre bonheur. Vous reviendrez sous votre toit, assagi, souriant, purifié et pour longtemps tranquillisé. Vous aimerez davantage tout ce qui vous entoure, le pays que vous habitez et les hommes parmi lesquels vous devez vivre. Vous saurez goûter les loisirs d’une existence qui vous paraissait injuste, plate, monotone et bornée. Vous n’envierez plus ceux qui partent vers d’autres rives et les grands navires qui s’éloignent n’emporteront plus vos regrets, car vous aurez enfin la certitude qu’il y a sur ce globe bien peu de merveilles qui vaillent l’idée qu’on s’en faisait.
Je n’y voulais pas croire avant de l’avoir vue, mais l’Égypte est bien telle qu’une demi-douzaine de cartes postales, grossièrement enluminées à la manière des images d’Épinal, nous en donnent l’aspect. Obélisques et pyramides, maigres touffes de dattiers élançant çà et là leurs longs plumeaux brûlés, innombrables et rectilignes digues, étroites et vertes, où, découpés en silhouettes sèches sur l’horizon gros bleu, trottinent sans cesse de petits ânes, passent d’un pas leste des femmes aux voiles noirs, semblables à des saintes vierges en grand deuil, portant hiératiquement sur la tête un bidon à pétrole, défilent, non moins rapides, des hommes à peu près nus ou enveloppés jusqu’au sommet de la tête de guenilles blanches ou rousses, se balancent de hauts chameaux, indolents, dédaigneux et majestueux, qui semblent compter chacune de leurs longues enjambées. Tout cela, hors les chameaux dont rien ne peut hâter l’allure religieuse, semble inexplicablement pressé et se précipite, du matin au soir, à l’aller comme au retour, vers un but qu’on n’aperçoit jamais et dont on cherche l’intérêt, car tout étant partout exactement pareil, on n’éprouve nullement le désir de se rendre quelque part. Au bas de la digue croupit une eau limoneuse et jaunâtre. De place en place deux petits bœufs bossus font tourner lentement la grande roue informe, branlante et toujours à moitié démolie d’une noria primitive qu’on appelle ici sâkiyé ; et, de cent mètres en cent mètres, aussi loin que s’étend la vue, sur toute la campagne, un pauvre fellah ruisselant use la journée à irriguer son champ à l’aide du chadouf, qui n’est, comme au temps des Pharaons, qu’une longue perche oscillante munie d’un vieux seau, d’une couffe ou d’un panier troué qui puise l’eau malpropre et la déverse dans des rigoles de limon aussi naïves, aussi précaires que celles que les enfants, sur nos plages, tracent autour de leurs châteaux de sable.
A intervalles réguliers, à peu près de lieue en lieue, parmi la plaine plate et verte : orge, blé, coton, luzerne, trèfle, pavots blancs, canne à sucre, la touffe de plumeaux brûlés surmonte un amas de masures noirâtres faites de boue et de paille hachée, aux parois vacillantes, aux petites coupoles de guingois, incroyablement sales, titubantes, sinistres, ensevelies dans une poussière de hauts fourneaux, ne tenant debout que par habitude et prêtes à se dissoudre à la première ondée, comme un morceau de sucre trempé d’encre. Quelques ânes à l’ombre percée d’un tamaris, quelques femmes en deuil éternel, accroupies le long de cases qui ont l’air de jouer à se renverser, quelques enfants nus, en chocolat, couchés dans de la poudre couleur de marc de café ou de mâchefer ; et, sur tout cela, un grand ciel sec, éblouissant, où ne passe jamais un nuage. C’est un village de paysans, l’habitacle millénaire du fellah, que l’on trouve, invariable, durant les douze cents kilomètres qui vont d’Alexandrie à Assouan, tout le long de la vallée du Nil qui est tantôt large de plusieurs lieues, comme dans le Delta, tantôt étroite comme une plate-bande étranglée entre d’âpres falaises fauves, ou rongée par le sable roux du désert.
Les petites villes qui s’échelonnent au bord du chemin de fer ou du fleuve, sont également pétries dans la même boue noire, hormis quelques façades de briques crues ou cuites, plus ou moins blanchies à la chaux, quelques hangars et quelques baraquements délabrés, parmi lesquels s’élève la maison ou la villa banlieusarde d’un ingénieur ou d’un administrateur européen, flanquée des hautes cheminées d’une sucrerie qui donnent tout à coup au paysage fluvial l’aspect désagréable et inattendu des plus déplorables faubourgs de nos villes industrielles.
Voilà donc, en quelques mots, l’aspect de l’Égypte d’aujourd’hui. Était-il le même au temps des Pharaons ? Il est difficile de le savoir ; car les peintures murales et les bas-reliefs si merveilleusement conservés des mastabas, des hypogées et des temples ne reproduisent guère de paysages. L’art égyptien ignore ou dédaigne la perspective et les vues d’ensemble ; il ne connaît guère que la silhouette simplifiée et symbolique. Un arbre représente une forêt ; une ligne bleue, un fleuve ; une fleur, un jardin. Même le fameux Mastaba de Ti, l’intendant prévaricateur de la Ve dynastie, où nous trouvons dans leur fraîcheur miraculeuse tant de détails minutieux et savoureux sur la vie égyptienne, chasse, pêche, basses-cours, gavages d’oies et de grues, vannage du blé, laboureurs, moissonneurs, menuisiers, paysannes au travail, perception des impôts, jeux et acrobaties, bœufs qui passent un gué, oiseaux, poissons, crocodiles, hippopotames, fourrés de papyrus sur les marécages du Delta, tout cela ne nous donne qu’une idée assez incertaine de la campagne et des parcs de l’Égypte d’autrefois. Seules les terrasses du vaste temple de Deir-el-Bahri construit sous la XVIIIe dynastie, dans la Vallée des Rois, ont gardé des traces de jardins. On y voit encore les vasques de pierre, percées de rigoles pour l’arrosage, et les bas-reliefs ont conservé dans le granit l’épaisse frondaison des arbres à encens transportés à grands frais du pays de Pount, qui s’étendait sur les deux rives de la Mer Rouge.
Ce que l’on peut constater, c’est, qu’excepté les environs du Caire, où se trouvent quelques promenades ombragées et toujours menacées par le désert, à partir du Delta jusqu’à la première cataracte, hormis les dattiers et les tamaris, il n’y a plus aucun arbre. Le sycomore qui était l’arbre national et sacré, a complètement disparu, ainsi que le papyrus et le lotus, qui symbolisaient l’Égypte du Nord et l’Égypte du Sud et foisonnaient dans les peintures antiques. On ne les rencontre plus que dans les jardins zoologiques ou botaniques.
Quant aux grandes villes, notamment Alexandrie et le Caire, comme toutes les cités plus ou moins légendaires qu’on avait vues, dans ses rêves, auréolées du prestige oriental, elles déçoivent d’abord. Leur richesse paraît assez banale, équivoque et de mauvais goût dans les quartiers européens ; et les quartiers indigènes dont on ne saisit probablement la saveur qu’après un long séjour, semblent, au premier contact, étrangement misérables, délabrés, sales, malodorants, poudreux et beaucoup moins colorés et pittoresques que ne le répètent à l’envi les voyageurs qui ne sont trop souvent que des perroquets bien élevés. Mais je n’ai pas la prétention de les découvrir ni de refaire ici une description qu’on a faite cent fois ; de même que je ne parlerai pas des mosquées ni de l’art arabe, qui demanderaient une étude spéciale que l’on peut faire partout en Orient, aussi bien sinon mieux qu’en Égypte.