III
LA VIE ÉGYPTIENNE
Vue ainsi, aux lieux mêmes où elle se déroula il y a cinq ou six mille ans, sous un ciel implacablement indigo, sous un soleil resplendissant, sur une terre d’abondance, entre toutes généreuse et facile, au bord d’un fleuve nourricier qui semble aimer les hommes comme nul autre fleuve de ce monde, quelle impression nous laisse-t-elle, cette vie égyptienne d’autrefois, la plus ancienne qu’il nous soit possible de reconstituer avec certitude ? Extérieurement, matériellement, quant au climat, aux produits du sol, au décor, elle est à peu près pareille à celle d’aujourd’hui. Les charrues, les barques, les animaux, les moyens d’irrigation, les silhouettes des moissonneurs dans les champs reproduisent à s’y méprendre les images qui couvrent les murs des Mastabas de l’ancien empire. Il est seulement probable que l’Égypte, actuellement nue, devait être plus boisée. Quant à la vie fluviale qui remplit tout le paysage, car le Nil est l’âme de l’Égypte, les mêmes « dahabîyés » aux longues voiles en aile d’hirondelle, se traînent toujours sur les eaux lentes et jaunes que troublent seuls, durant les mois d’hiver, les bateaux à vapeur de Thomas Cook & Son.
On croirait donc, au premier abord, que rien n’est changé, que des milliers d’années n’ont pas interrompu le règne des innombrables Pharaons qui se sont succédé sur cette terre. Mais l’atmosphère n’est plus la même. La coque est demeurée intacte, mais l’intérieur est vide. Comparé à ce qu’il était autrefois, le pays n’existe plus qu’à la surface. Il lui manque sa vie véritable, une vie qui occupait les trois quarts de sa substance, une vie que nous avons peine à comprendre, qui était la vie de la mort. En effet, l’antique Égypte était avant tout un tombeau. Elle était tout entière surplombée par l’idée de la mort ; et non pas, comme chez les chrétiens, par l’idée d’une mort qui ouvrait, pour peu qu’on y mît quelque bonne volonté, les perspectives d’un bonheur éternel ; mais d’une mort entourée de figures et d’épreuves redoutables, d’une mort assez peu rassurante et qui n’était au mieux qu’une pâle réplique de la vie, prolongée autant que possible dans l’ombre souterraine, pour finir par s’évaporer dans le néant. On ne s’intéressait sérieusement qu’aux décès, aux momies et aux sarcophages. Les industries funéraires encombraient les villes et les rives du fleuve. Tout le monde, jusqu’au plus pauvre fellah, se faisait embaumer. Les cadavres saturaient la contrée. Le grand point n’était pas d’être heureux sur cette terre, mais de s’assurer un tombeau inviolable et confortablement meublé. Les cités des vivants n’étaient rien comparées à celles des trépassés. Il n’en est pas resté trace. Même les palais des rois ont disparu ; quant aux maisons des riches et des pauvres, ce n’étaient qu’édifices de plâtre ou masures de bois et de roseaux où l’on campait en attendant la barque symbolique de la grande traversée. Mais, sur l’autre rive du Nil, au « Pays qui mêle les hommes », s’élevait, s’étalait, orgueilleuse, inébranlable, bâtie de granits que trente ou quarante siècles n’ont pas entamés, « la Bonne Demeure », la ville qu’on s’imaginait éternelle. Tout ce qui servait à la vie est retourné au limon du fleuve, au sable du désert ; presque tout ce qui était consacré à la mort est demeuré debout, sous le sol ou à sa surface, car la terre d’Égypte est perforée, comme une éponge, de tombeaux innombrables, et couverte de pyramides et de temples qui ne sont au fond que les sépulcres des rois et des dieux.
Cette ombre de la mort pesait-elle sur le peuple autant qu’on serait porté à le croire ? C’est assez peu probable. Le fellah ou le paysan du temps des Pharaons, comme le fellah de nos jours, n’avait guère le loisir de méditer sur la vie d’outre-tombe, et son travail opiniâtre, du lever au coucher du soleil, lui permettait tout juste de ne pas mourir de faim ; encore qu’un conte populaire de la XIIIe dynastie, Les Plaintes du Fellah, traduit par Maspéro[1], nous le montre bien moins pauvre et moins malheureux qu’aujourd’hui. On l’y voit quitter son village pour chercher fortune, accompagné de ses ânes chargés « de roseaux, de joncs, de natron, de sel, du bois d’Ouîti, d’acacia du « Pays des bœufs », de peaux de loup, de cuirs de chacal, de sauge, d’onyx, de gaude, de coloquinte, de coriandre, d’anis, de talc, de pierre ollaire, de menthe sauvage, de raisins, de pigeons, de perdrix, de cailles, d’anémones, de narcisses, de graines de soleil, de « cheveux de terre », de piments, et de « tous les bons produits de la Plaine du Sel ». En somme une respectable pacotille qui ne trahit guère l’indigence. Il est dépouillé au passage, à la suite d’une mauvaise chicane, par le serf de l’intendant d’un palais. Neuf fois, avec une éloquence incohérente, intrépide et intarissable, il vient réclamer justice auprès de l’intendant plein de bonne volonté, mais qui ne sait auquel entendre parmi les affirmations contradictoires du plaignant et des accusés. Grâce à l’intervention du Pharaon lui-même, le paysan finit par obtenir la restitution de tout ce qu’on lui a pris. Car les Pharaons étaient impitoyables envers leurs ennemis du dehors. Ils enchaînaient, mutilaient, exterminaient, croyant simplement accomplir le plus indubitable des devoirs ; mais envers leurs sujets, il n’y eut peut-être jamais en ce monde aussi longue lignée de souverains aussi constamment justes, aussi humains, aussi paternels. Hormis quelques bastonnades infligées à des débiteurs récalcitrants, dans leurs innombrables peintures, on ne voit jamais un Égyptien maltraité, torturé ou voué au supplice. Malgré la barbarie du monde qui l’entoure, les mœurs sont si douces, dans la vallée du Nil, que lorsqu’il s’agit d’imaginer pour les damnés un châtiment terrible, on ne trouve rien de plus cruel que de les pendre la tête en bas, dans les ténèbres, de les envoyer dans des pourceaux ou de les faire dévorer par un hippopotame ou par des crocodiles. Ce n’est que beaucoup plus tard, au commencement de notre ère, qu’instruit par les Asiatiques, on invente une porte d’enfer dont le pivot roule sur l’œil droit du mauvais riche qui pousse de grands cris.
[1] G. Maspéro. Les Contes populaires de l’Égypte ancienne, pp. 43-71.
Quant aux habitants des grandes villes, fonctionnaires, officiers, scribes, marchands, ce que nous appellerions aujourd’hui l’aristocratie et les classes moyennes, tous ceux qui avaient le temps de relever la tête, de penser, d’exister, vivaient-ils d’une vie sombre et triste ? Être environné de cadavres et de dieux presque tous monstrueux, presque tous dangereux, n’avoir d’autre but qu’un tombeau souterrain où se prolonge sans avenir une pâle et larveuse existence, infiniment moins belle, infiniment moins libre et moins riante que celle qu’on avait menée sur la rive éphémère, une existence d’autant plus redoutable qu’elle était peut-être éternelle, il n’y avait pas là de quoi se féliciter d’être né. Il est vrai que nous, qui n’escomptons même pas cette pâle existence, qui n’attendons, n’espérons et ne savons plus rien, nous ne nous attristons pas outre mesure. Il est donc assez vraisemblable, qu’entourés de certitudes lugubres, les Égyptiens d’autrefois en prenaient également leur parti. En tous cas, les peintures des Mastabas nous révèlent une vie quotidienne qui oublie volontiers les misères de l’autre monde. Tout y abonde de ce que nous considérons encore comme les grandes joies de l’homme. On y chasse, on y pêche, on y joue, on fait du sport, on vendange les treilles, on boit le vin frais au bord de l’eau, dans les roseaux, sous des kiosques de verdure, on soigne la cuisine, on donne des festins, on gave les oies comme si déjà on connaissait le foie gras, le gibier et les fruits sont magnifiques, on danse au son de la musique. Et l’on entoure, on enveloppe la momie de ces peintures innombrables, fidèles et méticuleuses, afin qu’au souffle de son Double, elles s’animent et le réjouissent, comme des images cinématographiques qui se dérouleraient indéfiniment sur l’écran de l’éternité.
En approfondissant un peu la question, nous remarquons du reste ici cette incohérence égyptienne dont nous aurons tant d’exemples, notamment en théologie. L’Égypte est, sous ce rapport, une terre bien étrange. Au premier abord, tout y semble certitude ; et ces certitudes millénaires sont gravées dans un granit éternel. Mais à y regarder de près, on s’aperçoit bientôt que la plupart se contredisent et que le granit éternel n’a fixé que des nuages. On dirait que tout l’édifice religieux et moral, tout ce qui se rapporte aux dieux et à la vie future, repose sur un secret, qui est peut-être le grand panthéisme agnostique de ceux qui savaient ou croyaient savoir la vérité. Ainsi, cette anémique existence dans l’au-delà, dont on prévoyait si minutieusement tous les détails, où l’on transposait, où l’on projetait, à laquelle on sacrifiait la vie terrestre, des textes contemporains de ceux qui la certifient, des textes voisins de ceux qui affirment que l’homme après sa mort devient l’égal des dieux, nous montrent clairement qu’on avait des doutes très sérieux au sujet des bonheurs d’outre-tombe. On y préconise franchement le Carpe diem de toute foi qui chancelle. « Apaise ton cœur en le faisant oublier et sois heureux en suivant ton cœur tant que tu existes », y est-il dit. « Ne te lasse pas de suivre ton cœur et tant que tu es sur terre n’afflige pas ton cœur. Il n’est pas accordé d’emporter ses biens avec soi, il n’y a personne qui soit allé et qui soit revenu. Les pleurs ne peuvent pas ranimer le cœur de celui qui est dans le tombeau. Aussi fais un jour de fête et ne te lasse point. »
Ces paroles, traduites par M. Maspéro, datent du roi Antef, c’est-à-dire de près de trois mille ans avant notre ère, et rejoignent, à travers l’espace et les siècles, le pessimisme secret de toutes les grandes religions.
Quoi qu’il en fût, les croyances communes et générales étaient plus fermes. Ce sont à peu près les seules dont on ait tenu compte dans les tombeaux ; les seules par conséquent qui aient pu avoir une influence réelle sur le bonheur ou le malheur des jours ; car la partie plus ou moins ésotérique de la religion qui aboutissait à l’Osirification, c’est-à-dire au retour de l’âme en Dieu, à l’immersion dans l’infini divin, passait très haut au-dessus de la masse et de tous ceux qui n’étaient pas spécialement initiés. Hors quelques hauts dignitaires, quelques rares privilégiés de la caste sacerdotale qui savaient peut-être qu’en redevenant dieu on rentrait dans le néant divin, le peuple entier, des plus riches aux plus pauvres, des maîtres aux esclaves, des plus cultivés aux plus ignorants, et jusqu’aux rois mêmes qui, quoi qu’on en dise, semblent bien, à de certains indices, n’avoir pas toujours été dans le secret, tous étaient obsédés par l’idée de la fragile, incertaine et précaire survie de leur Double ; tous ne pensaient qu’à leur momie, à leur reflet posthume ; et s’ils voulaient être heureux sur la terre, c’était avant tout pour donner un point d’appui, une sorte de modèle et des aliments à leur bonheur souterrain, à leur bonheur d’outre-tombe, à leur bonheur dans « la Bonne Demeure » aux « Villes Éternelles » chez « la Dame de tout », ainsi qu’ils l’appelaient.
Quelle qu’ait été la pensée plus haute des prêtres initiés, il est certain qu’ils ne faisaient rien pour la répandre dans la foule, pour la mettre à la portée du peuple. Même dans les sépultures royales, ils consacraient solennellement les croyances les plus matérielles, les plus enfantines. Plus le mort était grand, plus son existence posthume était entourée de prévenances puériles. Dans les tombes ordinaires régnait encore un certain idéal. On se contentait de représenter par des images ou des signes les objets dont l’ombre aurait à se servir. Dans la tombe des rois, on ensevelissait le fac-similé exact de ces objets, parfois ces objets mêmes, parfois des serviteurs momifiés et jusqu’à des gigots, des côtelettes, des poulets, des légumes et des fruits conservés dans le natron.